‹ GillesChapitre 13 sur 69 · 01 · 13

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Quelques jours plus tard, comme Gilles arrivait avenue de Messine, il vit passer dans l’antichambre une silhouette de jeune femme qui disparut sous la lourde portière de la bibliothèque.

La femme de chambre lui dit, d’un air mi-respectueux mi-ironique :

— C’est la secrétaire de Monsieur.

Cela décida Gilles à faire ce dont il avait envie depuis longtemps.

— Demandez à Monsieur s’il veut bien me recevoir.

— Mais Mademoiselle attend Monsieur Gilles.

— Ça ne fait rien, je ne resterai qu’un instant.

— Je ne crois pas que Monsieur reçoive Monsieur.

— On verra bien.

La femme de chambre revint au bout d’un moment assez long.

— Monsieur veut bien recevoir Monsieur. Ça n’a pas été sans peine.

Gilles s’élança vers la portière, espérant revoir la jolie secrétaire, mais M. Falkenberg était seul.

Il trouva M. Falkenberg très changé, très vieilli. Une pensée fixe habitait ses yeux. Ayant à peine regardé l’intrus, sans sourire, il fit d’une voix lente, terriblement sourde :

— Que me voulez-vous ?

Gilles prononça les paroles dont il avait envie, qui pouvaient le plus révolter l’autre.

— Je veux savoir ce que vous pensez de moi.

M. Falkenberg eut, en effet, un sursaut violent.

— Ah ! par exemple… Je vous prie de me laisser.

— Vous voyez bien que votre fille veut m’épouser. Allez-vous la confier à n’importe qui ?

M. Falkenberg, bien qu’il se crût déjà hors du monde, pouvait être encore étonné par un tel procédé. Il regarda Gilles avec dégoût.

— Ma fille fera toutes les sottises qu’elle voudra. Ce n’est pas moi qui l’en empêcherai. Je n’ai jamais rien empêché.

Complète impuissance, en effet, de cet homme d’action qui n’avait rien pu sur sa femme, sur sa propre vie intime, sur la destinée de ses fils. À quoi bon avoir brassé des hommes dans les affaires pendant quarante ans ?

Gilles continua posément :

— Ah ! vous pensez que votre fille fera une sottise en m’épousant ?

La figure douloureuse du vieux monsieur se contracta horriblement.

— Ma fille ne m’a jamais aimé.

— Et vous, l’avez-vous aimée ?

La figure douloureuse se figea une seconde, puis se contracta de nouveau.

— Je vous prie de me fiche la paix.

— Enfin, vous avez une grande connaissance des hommes. Je vous demande ce que vous pensez de moi.

— Je ne vous connais pas et je ne veux pas vous connaître.

— Mais, à première vue ?

— Les êtres de votre espèce me déplaisent souverainement.

— Mais quelle est mon espèce ?

— Je n’aime que les hommes qui travaillent.

— Eh bien ! me voilà au Ministère des Affaires étrangères où je réussis assez bien. M. Berthelot me protège, il s’intéresse à certains écrits de moi qui lui ont été communiqués et il est prêt à me faire entrer dans la carrière.

M. Falkenberg hocha la tête, agacé d’avoir à modifier son jugement.

— Myriam ne m’a pas dit que Berthelot…

— Comment aurait-elle pu ?… Mais il ne s’agit pas de ça. Que pensez-vous de moi comme homme ?

— Vous le savez très bien.

— Vous pensez que j’épouse votre fille sans l’aimer.

M. Falkenberg eut un geste de rage. Quelle inconvenance !

— Vous ne croyez pas qu’on puisse aimer votre fille ?

— Laissez-moi, allez-vous-en.

Gilles était lancé.

— Si je ne l’aime pas d’amour, j’ai pour elle l’estime la plus profonde. Je voudrais savoir entre les mains de qui elle est tombée, selon vous ?

Gilles admirait à quel point son ton pouvait être insupportable. Comme M. Falkenberg se levait, au paroxysme de la gêne et de la fureur, il dit encore :

— Monsieur, enfin, vous êtes payé pour le savoir, la solitude est une chose atroce. Vous ne voyez donc pas que votre fille est terriblement seule et que moi aussi je suis seul. Et vous aussi. Pourquoi ne pas briser la glace ?

M. Falkenberg, abasourdi, retomba dans son fauteuil. Le point psychologique était atteint. Mais ce fut à ce moment que Gilles s’en alla, découragé.

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