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M. Falkenberg était dans sa bibliothèque. Son regard se promenait partout autour de lui, mais ne trouvait que des objets morts. Ses livres n’étaient que des objets morts. Des livres d’histoire.
Ce que rapportent la plupart des historiens de la vie des hommes n’est qu’un résidu ; ils parlent de l’action politique, mais l’action politique n’est qu’un résidu. Il y a par exemple le ciel, les couleurs, les odeurs, les femmes, les enfants, les vieillards, Dieu terriblement présent partout à travers mille dieux : la politique et l’histoire ne tiennent pas compte de tout cela. M. Falkenberg cherchait dans les livres cela seul qu’il avait connu, une action abstraite.
Il avait agi. Pourquoi avait-il agi ? Non pas pour gagner de l’argent, mais pour toucher ce signe de la réussite qu’est l’argent. Il n’aurait jamais cru avoir bien agi s’il n’avait pas touché ce signe mille et mille fois répété, reconnu par tous. Il ne s’était guère soucié du socialisme. Pourtant, il avait des opinions de gauche, mais radicales tout au plus. Il était démocrate ; pour un Juif, être démocrate a une signification charnelle. Il avait admiré Jaurès comme un grand poète, du genre de Victor Hugo, lu dans sa jeunesse. En dépit de leurs prêtres, il avait de l’indulgence pour les catholiques ; il admettait les généraux en uniformes, mais non pas en civil, réduits à leurs préjugés. Il aimait la France pour les raisons qui la lui faisaient aussi mépriser un peu : pays commode, trop commode. Au début de la guerre, il avait tremblé pour elle, mais n’avait pas douté d’elle, ce qui aurait été douter du rapport noué avec elle par sa famille, établie anciennement en Alsace.
Il regardait ces livres qui avaient été des jouets pour boucher les heures creuses de la vieillesse. La vieillesse d’un homme d’affaires est creuse. Il y a un moment où l’on ne peut plus gagner de l’argent. On a fait et refait ses preuves : c’est toujours la même chose. Et puis, ses fils avaient été tués. Il croyait que ses fils l’auraient continué, en gagnant de l’argent. Pour les bourgeois, leurs enfants justifient les affaires. Il aurait admis que l’un d’eux fît de la politique, comme un prolongement aristocratique des affaires. Mais une politique raisonnable. Ce jeune cousin, Léon Blum, n’aurait pas dû entrer dans le parti socialiste. Très intelligent, ce Léon, mais imprudent. Il y a une limite à l’action des Juifs : ils doivent savoir où placer leur succès, leur orgueil.
M. Falkenberg avait fait catholiques ses enfants au temps de l’Affaire ; ce qui ne l’avait pas empêché d’être dreyfusard. Tout cela était loin. Ses fils avaient été tués : la France l’avait pris au mot. Il ne lui en voulait pas ; mais à la vie. Les Juifs comprennent mieux la vie que les autres, d’une façon plus positive. Par malheur, les autres sont beaucoup plus nombreux que les Juifs, et la vie participe de la folie de cette majorité. La vie est folle, exécrable. Les hommes s’entre-tuent. Cette guerre, cette bagarre insensée. Évidemment l’Allemagne, Guillaume II, les plus insensés. Mais Poincaré, Clemenceau ? Non, tout cela était insensé. Tout cela était loin, mort.
Il regardait les parois de sa bibliothèque aussi froides que les parois de son tombeau. Il était déjà dans son tombeau. Il en avait assez de se retourner dans son tombeau avec la gêne, le tourment de la conscience. Il fallait enfin faire ce qu’il fallait pour fermer les yeux, ne plus penser. M. Falkenberg croyait au néant. Il croyait au néant comme il avait cru à l’argent. Pour lui, l’univers c’était une Bourse, flanquée d’une nursery ; autour, il y avait le néant. Sa fille ? Elle allait se livrer à ce garçon, à ce coureur de dot. Voilà à qui il irait, son argent, l’argent de ses fils. Ce garçon était assez intelligent, mais absurde. Que ferait-il ? Rien. Il refusait dès l’origine de gagner de l’argent, de faire ses preuves. Que ferait-il ? Écrire. Écrire quoi ? Il n’avait aucune confiance en lui-même. Quand on lui posait certaines questions, il restait bouche bée, semblant ne pas comprendre, satisfait de ne pas comprendre. Cette inertie des chrétiens. M. Falkenberg n’avait point remarqué que cette inertie gagnait ses fils.
Voilà ce que deviendrait son argent. Autant le jeter à la Seine. À quoi bon ? Cette dernière et énorme ironie, de son argent aux mains de ce paltoquet, caractérisait bien la vie. Il aurait pu un peu déshériter sa fille. Non, ça ne se fait pas. Et même c’était mieux comme ça. Ce garçon la tromperait. M. Falkenberg n’aimait pas la chair de sa fille qui, pour lui, était la chair de sa femme, cette chair qui n’avait jamais frémi.
M. Falkenberg prit son revolver. Pour lui, ce n’était qu’un revolver, exactement qu’un revolver. C’était comme une clé, qui ouvrait la porte d’un endroit très précis : le néant. Qu’est-ce que le néant ? M. Falkenberg ne se le demanda pas plus ce jour-là que les autres jours. Il y avait des questions que M. Falkenberg ne s’était jamais posées. Il était grand officier de la Légion d’honneur, sorti second de Polytechnique.
Comme il allait se servir de la clé, quelqu’un entra sans avoir frappé. Il fronça cruellement les sourcils. Était-ce un domestique ? Sa fille ? Non, c’était sa secrétaire.
Sa secrétaire était sa maîtresse. Elle l’aimait. Pour elle, il était tout : le travail, l’argent, l’intelligence, la Légion d’honneur, la sagesse, la bonté, et aussi la folie. Depuis quelque temps, il était la folie, mais une folie qui tirait ses droits d’une ancienne sagesse ; il voulait se tuer. Elle le savait, elle ne le voulait pas. Elle ne voulait pas mourir elle-même, sa vie était liée à sa vie. Et puis, elle trouvait que la vie de M. Falkenberg était un chef-d’œuvre. On lui avait enseigné le respect des chefs-d’œuvre.
Elle vit le revolver. Elle se précipita.
— Non, non. Je sais que vous ne m’aimez pas. Mais moi, je vous aime tant. Je sais bien, cela ne peut pas vous suffire. Je ne peux pas remplacer vos fils. Attendez que votre fille soit mariée. Je sais bien que ce que je vous dis est bête, ce mariage vous déplaît. Vos fils ne voudraient pas que vous fassiez cela.
— Tais-toi. Je vais les retrouver. Laisse-moi. Va-t-en.
Les retrouver où ? Dans le néant ?
— Comme vous êtes méchant. Non, vous êtes bon. Vous avez tant souffert. Cela ne vous fait rien que je vous aime ? Vous êtes mon amant, vous m’avez fait connaître l’amour. Je veux encore que vous m’aimiez.
La secrétaire venait de trouver le mot le plus sincère, qui aurait pu être le mot le plus efficace. Elle adorait que M. Falkenberg lui fît l’amour. Elle était encore plus fière de la virilité du vieillard que de son intelligence. À ce point qu’elle oubliait alors totalement son argent, sa réputation, son macaron.
Mais ce mot, au contraire, arracha à M. Falkenberg un hurlement. Il voulait le néant, il croyait au néant.
Le lendemain, quand Myriam entra dans la bibliothèque, elle trouva son père assis dans la mort et elle eut très peur. Elle eut peur pour lui, elle le trouva terriblement seul et abandonné. Il l’était avant, il l’était définitivement. Trop tard. La mort enseigne l’irrémédiable aux jeunes gens qui en savent moins sur la vie que les enfants. Mais cet enseignement-là ne se fait guère sentir sur le moment. Les jeunes gens ont d’autres chiens à fouetter que de comprendre la vie, il faut d’abord qu’ils la fassent.
Pourquoi cette pitié intense qui s’empare des vivants devant les morts ? Ils ont pitié d’eux-mêmes ; ils aperçoivent une seconde le néant dont incrédules ils sont seulement capables. Myriam entrevit la terrible fatalité de solitude que son père lui transmettait ; il la lui transmettait par le truchement de l’éducation que lui-même avait reçue et qu’il lui avait fait donner.
La mort lui avait aussi transmis son courage obstiné : elle songea à s’accrocher plus fort à Gilles. Elle était seule au monde, si ce n’était Gilles. Et, bien plus qu’auparavant, elle se mit à l’aimer avec l’angoisse, la terreur de le perdre. Elle songea aussi, avec une joie sauvage, qu’elle était maîtresse de ses mouvements, d’une belle fortune, et que tout cela, sa liberté et sa fortune (ce qui ne faisait qu’un) était pour lui, avec son intelligence, son cœur, son corps. Elle était un bloc offert à son marteau.
La première pensée de Gilles, quand le coup de téléphone fort calme de Myriam l’atteignit, fut de se demander s’il avait un bon alibi ; il sentait peser sur lui la maxime Hic fecit cui prodest. Il avait été de garde dans son bureau au quai d’Orsay. Il se réjouit presque autant de cette chance que de la plus énorme chance qui lui échoyait. Il était maintenant si sûr de la fortune et il détenait de si grands moyens qu’il lui fallut en abuser sur-le-champ et, avant de se rendre chez Myriam, il passa chez l’Autrichienne.
En quittant celle-ci qu’il laissa enchantée et anéantie par un suave cyclone, il remarqua que sa vie de parvenu commençait à se réduire à des habitudes, les bars, les filles, un luxe vestimentaire qui en se raffinant se limitait ; il lui sembla qu’il ne faisait plus que rendre des politesses à une idée. S’il avait du tempérament, les satisfactions très simples qu’il en tirait ne demandaient pas une fortune comme celle que lui offrait maintenant Myriam. Dans l’ascenseur, il reconnut qu’il ne jouissait même plus de son cynisme, cela se réduisait à un point mathématique dans l’espace. Il lui revint à l’esprit le mot d’un professeur entendu autrefois à une heure d’ennui : « La géométrie, contrairement à ce que croient les ignorants, messieurs, donne les plus profondes voluptés, les plus profondes. » Dans cet ascenseur, il était loin de cette géométrie spirituelle.
Il entra et il trouva ce qu’il attendait, le visage sec de Myriam. Elle aussi était cynique, elle jouissait profondément de la mort de son père. Il la regarda avec admiration, ce qui était une façon de s’admirer lui-même. Mais ensuite ses sentiments changèrent, il ne pensa plus qu’à M. Falkenberg. Cet homme l’avait toujours intéressé ; il avait fait une découverte à propos de lui qu’il ne devait pas oublier et qui, par la suite, le défendit toujours, par contre-coup, contre la suffisance des gens d’esprit — d’ailleurs l’expérience de la guerre l’y prédisposait déjà — c’est qu’on peut être fort par le caractère sans l’être par l’esprit. Il aurait pu l’empêcher de mourir. Le moindre mouvement d’amour peut avoir des effets incalculables ; les humains sont si malléables. Il aurait pu apprendre beaucoup à M. Falkenberg. Grâce à lui, cette âme se serait épanouie tardivement. Il aurait oublié ses fils, il aurait trouvé un fils.
Il se secoua. Dans son for intérieur, il était en train de jouer la comédie que d’autres étalent dans les enterrements avec des gants noirs, en disant : « Je l’ai beaucoup connu. C’était un homme qui… » Comédie somme tout sincère, car les vivants, en regrettant les morts, en regrettant de n’avoir pas aidé les ex-vivants à vivre, regrettent ainsi de n’avoir pas vécu eux-mêmes davantage, en se donnant plus. Ah ! il faut mettre de la profondeur dans chaque minute, chaque seconde ; sans quoi, tout est raté pour l’éternité.
— Voulez-vous le voir ? demanda Myriam avec effort.
Elle était persuadée que Gilles éviterait cette impudence, car elle était assez consciente de leur double état d’âme, bien que la violence renouvelée de sa passion pour Gilles lui évitât de s’y attarder.
Il répondit, en effet :
— Non. Je sais comment les hommes sont quand ils sont morts. Ils prennent un aspect qui ne peut être que trompeur pour nous : la mort est un masque. Je sais que la mort est un masque. J’ai trop vu au front la facilité avec laquelle les hommes prennent ce masque. Je me rappelle un de mes hommes, surtout : mort, il avait l’air si calme, si sage, si profond — lui qui était, l’instant d’avant, si uniquement et complaisamment occupé par une histoire de gamelle volée.
Brusquement, il la regarda avec une vive curiosité :
— Vous croyez au néant après la mort. Oui, naturellement ?
Myriam était toujours extrêmement intéressée par les mouvements de pensée de Gilles, elle le fut comme d’habitude ; pas plus, car une telle question ne rencontre, dans l’âme de nos contemporains, aucun écho.
Elle fit la réponse la plus plate, la pire réponse, une réponse qui ménageait la chèvre et le chou.
— Je crois qu’il doit y avoir quelque chose, pas ce qu’on dit.
Gilles la regarda avec un effroi soudain, il entrevit que son intelligence pour laquelle il avait plus de considération réelle qu’il ne lui permettait de croire, était terriblement limitée. Comme elle était loin de lui. À quel monde sinistre de science appliquée appartenait-elle ? Comme elle ressemblait au mort, au polytechnicien. Il songea à Carentan, à ses dieux qui avaient aimé les hommes, livré leurs corps pour leur salut : Dionysos, Attys, Osiris, Jésus.
— Et vous ? demanda-t-elle, surprise de l’ironie dans laquelle il transmuait discrètement son mépris passionné.
— Moi ?
Comme il allait trancher : « Je crois » et puis ensuite, hélas ! esquiver l’incroyable, extravagante et si hardiment précise réponse chrétienne pour obliquer vers un panthéisme d’autant plus douteux que facile, on frappa à la porte.
C’était le médecin des morts. Gilles eut un vif mouvement de curiosité. Comment allait réagir le médecin ? N’allait-il pas le soupçonner, soupçonner Myriam ? N’allait-il pas lire sur leurs figures un acquiescement par trop brutal à cette mort ? Du moins, il entreverrait qu’ils y avaient collaboré par leur féroce indifférence. Gilles lui offrit un visage presque provocant ; il souhaitait un incident, une complication, l’amorce d’un scandale. Mais il vit aussitôt que tout cela ne pouvait pas aller très loin. Le médecin des morts était un homme mort. Aucun des sentiments qui aurait pu le rendre un peu dangereux ne semblait l’habiter : l’envie, la rancune, la méfiance, la haine. Il semblait absolument ignorer l’existence d’un monde tragique.
Gilles prit les devants.
— Voilà… Mademoiselle est la fille unique du défunt… Et moi…
Il s’arrêta une seconde et sentit que Myriam le regardait avec inquiétude.
— Et moi, je suis son fiancé.
Il rougit et regarda Myriam. Tous deux étaient consternés par l’entrée intempestive de ce mot charmant.
— Bien… Mademoiselle…, Monsieur…, murmura le médecin.
— Voilà, il s’agit d’un suicide.
— Ah !
— M. Falkenberg ne s’était jamais remis de la mort de ses deux fils à la guerre.
Le médecin regarda Gilles avec un rien de surprise : ce motif lui donnait l’idée du luxe, en ce temps de tuerie. Gilles sentit un flot d’explication monter à ses lèvres. C’était dangereux, il aurait sûrement des mots regrettables. Il coupa :
— Venez… Du reste le médecin de la famille va être là dans un instant, le docteur Duruel.
C’était un nom célèbre qui écrasait les velléités de méfiance du petit médecin sous la notoriété de son confrère. Ils entrèrent. M. Falkenberg était encore dans son fauteuil, revolver au poing. Myriam avait décidé de ne point le déranger. Le médecin s’étonna enfin devant un spectacle aussi rare : peu de grands officiers de la Légion d’honneur se suicident. M. Falkenberg était déjà fort avancé dans les métamorphoses de la mort. Des verts, des gris fouillaient le blanc. À son gilet, il n’y avait pas de sang.
Le médecin commença à s’étonner, à se désorienter devant l’absence d’une famille.
— La famille ? Vous êtes seule, mademoiselle ?
Les visages impassibles de Myriam et de Gilles le désorientaient aussi.
— Le docteur Duruel va arriver.
— J’aimerais mieux faire les constatations avec lui.
Ils restèrent un moment, tous trois immobiles. Les morts ne disent absolument rien, si ce n’est, semble-t-il, leur parfaite indifférence pour les vivants.
Le médecin commença à poser des questions, pour la forme, sur l’heure et les circonstances du suicide. Ce fut Myriam qui répondit. Gilles sortit de la pièce.
Quand le docteur Duruel arriva, tout se passa avec une grande facilité.