‹ GillesChapitre 26 sur 69 · 01 · 26

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Quand Gilles se retrouva dans Belfort, on annonçait que la division allait partir pour occuper des sites moins cléments. Aussitôt l’amertume qu’il avait rapporté de Paris disparut. Allait-il mourir ? Il avait bien longtemps envisagé sa mort comme certaine : peut-être par cet instinct humain qui compte apaiser les dieux en leur offrant ce qu’ils savent si bien prendre. Maintenant, la mort ne lui apparaissait plus du tout sous le même aspect qu’au début de la guerre quand il ignorait l’amour et l’argent, Myriam et Alice et mille autres choses, le Quai d’Orsay et le salon de M Florimond. La guerre est l’affaire des adolescents qui peuvent lui faire le don d’une âme ignorante. Mais un homme divisé, souillé et trempé par toutes les passions s’en défend plus.

Il se dit : « Ma mort ne sera plus un sacrifice propitiatoire, mais expiatoire. » Mais, après tout, qu’avait-il à expier ? Tandis qu’on levait le camp, la souffrance des femmes commençait à lui paraître aussi frivole que les raisons qu’il avait eues de la leur infliger. Tandis que les vingt mille jeunes hommes de Virginie, auxquels il était attaché, se rassemblaient avec une fierté inquiète, il fit effort pour se rappeler les derniers accents de Myriam, les plus déchirants. Il ne parvenait déjà plus à les égaler aux regards que lui jetaient ses jeunes camarades qui voyaient sur sa poitrine et sur son bras les marques de l’expérience. C’était en vain que la sagesse lui disait que l’amour est pour les femmes ce que la guerre ou la lutte sous une forme quelconque est pour les hommes. Il était obligé de faire effort pour admettre cela, d’une façon toute extérieure ; de même que Myriam, il le savait, devrait faire effort pour participer de quelque manière à ses épreuves au front. Dans son paisible appartement, dans son laboratoire même où pourtant elle aurait pu voir de plus près la nature agonique des choses, que pouvait-elle imaginer de ce qu’est une tranchée au cours d’un bombardement ; cette tombe que les dieux piétinent avec rage, cherchant à étouffer dans la gorge des hommes le dernier cri du défi et du courage ?

Et même Alice, qui connaissait les horreurs des hôpitaux, ne pouvait lui donner la satisfaction d’une sympathie exacte.

Cependant, au dernier moment, la séparation d’avec Alice, qui représentait soudain toute la vie auprès de lui, fut cruelle. Il la revit dans toute sa raison d’être. Il contempla une dernière fois l’image qu’elle lui offrait d’une vie modeste, gaie, ingénue, noble. Il lui savait un gré infini de lui avoir montré cette image. Sans elle, il était sûr que sa vision des choses serait restée déplorablement tronquée ; mais pas une seconde il ne songeait à s’y tenir. Il ne voulait pas que sa position dans la vie fût déterminée par le choix d’une autre personne. Il voulait bien que les femmes lui enseignassent la vie, mais non pas qu’elles décidassent sa vie.

Alice comprit cela au dernier moment. Il la quittait avec l’intention avouée de se réserver la possibilité de reprendre Myriam, mais en même temps il faisait bon marché de cette ambition en se replongeant dans la guerre : il y avait donc en lui autre chose que l’avarice. Beaucoup plus que l’argent de Myriam, c’était lui-même qu’il voulait réserver, sa disponibilité. Somme toute, il se dérobait à Myriam comme à elle et il rouvrait sa destinée, en semblant la fermer sur la mort.

Tout échappait à Alice infiniment. Gilles, qui n’était pas encore tué et qui peut-être ne le serait pas, lui échappait bien plus inexorablement que l’homme qui avait été tué un an auparavant. Il lui semblait que tout s’en allait avec Gilles. Elle eut dans les os un de ces frémissements terribles qui annonce la mort dans la vie d’un être.

Et Gilles ressentit par contre-coup ce frémissement. Bien plus fortement qu’avec Myriam, il entrevit cet aspect tragique de la destinée, c’est que nous nous apportons la mort les uns aux autres. Lui qui, par fidélité à son geste essentiel, s’en retournait du côté de la mort, d’où il était venu, il se retourna pour voir une dernière fois, avec des yeux agrandis par l’effroi, le beau visage d’Alice qui se décomposait rapidement derrière lui.

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