‹ GillesChapitre 43 sur 69 · 02 · 17

02 · 17

Gilles, après le départ de Dora, avait quitté Paris. Il était parti avec un copain, un peintre, faire un voyage en voiture. Il voulait rouler tout le temps que mettrait Dora pour passer l’eau, et tout le temps que mettraient ses premières lettres pour la retraverser.

Il était gai. Toute sa foi semblait revenue. Les coups terribles qu’il avait reçus et la destruction lente et incessante qui les avait continués, tout cet irrémédiable semblait avoir été balayé par les dernières paroles solennelles de Dora. Elle lui avait dit : « Je suis à toi. Je me rendrai libre. Attends-moi. » Devant la majesté du serment, il avait chassé avec horreur toute sa pensée de ces dernières semaines, de ces derniers mois. Il s’en remettait à elle de tout ; c’était à elle de faire de ses mains leur bonheur ; elle le ferait. N’avait-elle pas de grandes mains fortes ?

Il avait fait le tour des Cévennes, blaguant et riant. Il regrettait que Dora fût partie sans connaître davantage la France. Quelle bonne terre il y avait de Clermont-Ferrand à Béziers. Puis il était revenu à Paris, se forçant à ralentir. En arrivant chez lui, il trouva deux télégrammes et trois grosses lettres, écrites sur le bateau et dans le train allant vers la Virginie.

Il prit encore du temps pour les ouvrir, il se força à les classer par les dates des tampons, mais, quand il commença à ouvrir le premier télégramme, l’émotion reflua à son cœur avec une grande violence.

Tout allait bien. Et quelle tendresse. Des mots lui échappaient qu’elle n’avait jamais écrits dans ses lettres de Paris et même qu’elle ne lui avait jamais dits : elle sentait leurs liens. Ce départ l’avait bouleversée : dans chaque page il y avait un cri vrai. Et, à mesure qu’elle s’éloignait, elle semblait plus obsédée par lui. Pourtant, il lui fallait faire face à l’Amérique qu’elle retrouvait ; elle semblait surprise et éblouie.

Il ouvrit la dernière, c’était la plus longue.

« Cette lettre va te faire souffrir… Si tu savais comme je souffre moi-même… Je ne puis pas quitter mes enfants… Je renonce définitivement à toi… Si tu m’écris encore, je n’ouvrirai pas tes lettres. »

Il resta immobile, seul, entre quatre murs. Ce n’était plus du tout la même chose que lors des premiers télégrammes. Le malheur refrappait un homme qui avait déjà été frappé. Gilles était devenu plus sensible et les dernières paroles de Dora au départ avaient réveillé une tendresse qui avait fait de vains efforts dans le Midi pour s’user aux mortifications de l’absence. L’idée de la mort ne vint pas à son secours, cette fois-ci. Il gémissait infiniment ; il souffrait et le néant ne s’offrait plus, avec son mirage apaisant. Il savait qu’il perdait définitivement Dora — et l’idée du définitif était tellement plus forte maintenant qu’il lui semblait bien ne pas l’avoir encore connue — mais il lui restait attaché. Ni la haine ni le mépris ne pouvaient plus lui venir en aide contre elle. Il se plaignait qu’elle lui fît du mal au lieu de lui faire du bien ; mais enfin il ne pouvait qu’accepter ce qu’elle lui donnait. Son cœur dur s’ouvrait et s’épanchait trop tard. Il acceptait tout de l’être aimé, il acceptait que tout lui vînt de cet être. Seulement, c’était le malheur et non le bonheur. Il pleurait comme un enfant, il retrouvait toute son enfance avec ses dernières larmes ; il était pleinement à la merci de Dora comme il l’aurait été de sa mère s’il en avait eu une. Il pleurait à pleine source dans cette chambre où il avait aimé de même ; et sans doute d’être dans cette chambre lui faisait mieux sentir son ardente et adorante résignation : là où il avait reçu la joie, pouvait-il refuser la peine ? Si cette peine était plus grande que cette joie, cela faisait une autre sorte de grandeur qui glorifiait encore Dora.

Il sentait éperdument la grandeur, la force de Dora. Cette cruauté lente, calculée, plusieurs fois reprise, révélait une science voluptueuse qu’il ne lui avait jamais connue quand il la tenait dans ses bras.

Comme de loin, elle lui paraissait belle — oh ! moralement belle, car dans la violence de l’arrachement il oubliait à jamais son corps, jamais plus il ne songerait une seconde à désirer ce corps — et d’ailleurs il avait cessé de le désirer depuis longtemps, depuis le premier télégramme de rupture — belle d’une beauté enviable et fascinante qui lui était conférée par la perfection de son acte.

Il ne pensait plus à rien de ce qui était social et qui avait pu causer sa méfiance ou son indignation ; il était maintenant à mille lieues de penser qu’elle était une bourgeoise et qu’elle avait eu peur. Non, Dora était l’être qu’il aimait et qui disposait souverainement de lui. Jamais il ne cesserait de l’aimer, maintenant qu’il commençait à l’aimer. Il vivrait attaché à elle par un lien intime et indissoluble. « Elle m’a fait cela, voilà : c’est cela qu’elle a choisi de me faire. Que sa volonté soit faite et non la mienne. » Les mots de la prière venaient à ses lèvres, sans qu’il y prît garde.

Il se considérait comme infiniment petit, et comme infiniment coupable parce qu’infiniment petit. Dora n’avait pas voulu de lui parce qu’il était infiniment peu aimable. Comme elle avait raison de rejeter une âme si petite et si grelottante au milieu des espaces vides que faisait son absence de force. Comme elle avait raison de fouler aux pieds un cœur si chétif.

Alors que dans un des royaumes de son âme la tendresse ainsi s’épanchait ; dans un autre, c’était la sécheresse, avec une puissance de Sahara. La haine naissait et d’un seul coup se levait toute droite en lui. Haine froide, immobile, toute tournée contre lui-même, qui regardait en lui et y contemplait l’absence de Dora, l’absence éternelle de Dora. Elle n’avait jamais été là et elle n’y serait jamais. Tout l’effroyable jugement qui s’écrasait sur lui se résuma dans une petite plaisanterie : « En me prenant, elle avait eu mauvais goût. » Il se plut à la petitesse infamante de cette calembredaine : « Elle avait eu mauvais goût. » La haine de lui-même le recouvrait comme de la sueur. Il avait donné le meilleur de lui-même et ç’avait été peu de chose. Avortement suprême et définitif de toute sa vie : tout son esprit mourait avec son cœur.

Elle l’avait un peu désiré au début. Ensuite, bientôt, elle avait sourdement, passionnément désiré tout ce qui n’était pas lui. Il y avait des mois qu’elle attendait la délivrance. Et, la menaçant de se tuer, il lui avait fait définitivement horreur. Elle avait eu raison de le mépriser. Il avait été plus bas que l’homme le plus bas en caressant la mort sans la prendre. « Perinde ac cadaver », la célèbre formule jésuitique lui revint à la mémoire. Pourquoi ? Elle dansait dans sa tête comme un bouton de culotte dans une tirelire. Quel rapport y avait-il entre ce que serait sa vie et cette devise ?… Mais si, il voyait le rapport : il était mort à la vie et pourtant il obéirait à la vie dans toutes les apparences. Il vivrait, il travaillerait. Il ne se tuerait pas. Pourquoi se tuer ? Pour se venger ? Il n’avait plus aucune envie de se venger : « Si vous m’écrivez, je n’ouvrirai pas vos lettres. » Ce mot atroce, celui qui vraiment tranchait tout, il le préférait à tous les autres de la lettre, pour sa parfaite et définitive cruauté.

Pourquoi lui en vouloir ? Elle avait vu quel niais il était : vouloir se marier. Elle était entrée dans son jeu de niais. « Puisqu’on ne peut pas coucher avec toi, mon garçon, sans remuer les gros mots, eh bien, tu en auras ta pitance. » Elle avait joué tranquillement son jeu d’être normal qui veut son plaisir, rien d’autre et le paie de n’importe quelle fausse monnaie. Comment dire que cela était ignoble ? L’ignoble, c’était lui qui avait voulu remuer ces grands mots d’amour, de mariage d’amour, à qui personne de décent ne veut toucher. Dès le début, elle avait senti en lui cette démagogie sentimentale, cette convoitise populacière. Elle avait su être ignoble pour posséder un être ignoble, bas, un être du commun.

Gilles errait une fois de plus parmi les commentaires fantasmagoriques. À un autre moment, il se dit : « Tu es seul et tu l’as voulu depuis toujours, de toute ta faiblesse. Quelque part en toi, un imperceptible diablotin se réjouit de se retrouver libre, libre ne n’être rien, adonné à jamais à la faiblesse, à l’impéritie, à l’échec. Il grandira ce diablotin et deviendra le démon de la complaisance en toi-même. »

Àun autre moment : « Au moment même le plus sincère, le plus gratuit de mon existence, je me suis senti encore dépassé par les mots, par les gestes. Combien de fois je me suis entendu lui en dire trop, j’ai entendu avec étonnement ma voix qui rendait un son étrange. » Il avait été sincère, mais sur quoi portait sa sincérité. Il avait désiré son corps. Ce qu’il avait désiré dans son âme, c’était un lieu où placer la sienne, où l’installer comme un garnisaire dans une maison. Il n’avait pas désiré son âme à elle. Maintenant seulement, il acceptait cette âme.

Une espèce d’humour idiot passait aussi : « Si elle était dans un pays lointain, elle m’a traité comme on traite un indigène qu’on ne comprend pas, qu’on quittera demain. C’est comme ça que les Anglo-Saxons traitent les Latins. Car je suis bien latin, mêlant la sentimentalité à la cochonnerie. Et moi qui avais joué au Nordique avec elle… « Je suis M Butterfly. » Il allait et venait, d’une explication à l’autre. Partout, il trouvait à Dora non pas des excuses, mais d’excellentes raisons. Elle avait agi de par la force sauvage et animale de l’égoïsme, agrémentée de cette ironie et de ce cynisme qu’il avait toujours cultivés dans sa propre vie autant qu’il avait pu. À un moment, il hurla, il hurla entre ses quatre murs : « Injustice », mais ce ne fut qu’un essai et, quand il voulut recommencer, le mot mourut sur ses lèvres. Ce n’était pas du tout dans sa nature de crier jamais à l’injustice. Et quand il se rappela plus tard ce moment, des années après, il vit comme la racine même de ce sentiment était absente en lui, puisque même alors il n’avait pu y avoir recours. Non, il ne croyait pas à la justice, ni à l’injustice. Pour lui, il ne pouvait être question que de l’Être ou de la Force. D’abord, à cause de Dora il avait douté de l’existence des choses, comme pendant la guerre, un jour, à Verdun, au milieu de l’acharnement des tonnerres, dans une tranchée où une maligne surdité lui enfonçait ses vilebrequins dans les deux oreilles, tandis qu’un camarade expulsait ses boyaux à plein gilet, il avait brusquement ragé et s’était mis à écumer : « Dieu n’existe pas. » Il s’était trouvé aussitôt dans un univers sans queue ni tête. Mais, réflexion faite, il voyait bien que le monde existait, magnifique et puissant, et qu’existait Dieu qui avait créé ce monde. Et ce qui le lui prouvait, c’était l’existence de Dora, de la puissante Dora, de Dora plus forte que lui. L’Être étant mis hors de cause, tout était ramené à une simple question de force. « Je ne suis pas victime d’une injustice, je suis battu, voilà tout. Elle s’est sentie plus forte que moi et elle m’a quitté, voilà tout. Pour des tas de raisons que j’analyserais très bien, si je n’avais pas si grand mal à la tête et si grand mal partout. Je souffre, je me fous de l’analyse. »

Groggy, le boxeur, agite vaguement la main pour signifier qu’il est un bon joueur et salue son vainqueur.

Mais pourquoi avait-elle menti ? Pourquoi ne pas lui avoir parlé, avant son départ ? Car elle savait, en partant. Cette idée qu’elle ne l’aimait pas ne lui était pas tombée du ciel, en arrivant en Amérique. Mais si, en arrivant en Amérique… Alors, alors c’était une personne qui vivait à ce niveau d’inconscience ?… Non, non, il aimait mieux qu’elle eût été cynique que sotte. Elle lui avait menti, parce que le mensonge n’est pas exclu de l’arsenal des forts. Sans doute, l’avait-elle désiré et avait-elle été assez saoule de ce désir pendant un mois pour divaguer et dire n’importe quoi, par exemple : « Mon mari n’est pas un idéal, pourquoi pas toi plutôt que lui. »

Après cela, elle s’était retrouvée consciente et menteuse.

Sur ces entrefaites, Cyrille avait téléphoné et Gilles l’avait laissé venir. Il lui avait dit ce qu’il en était. Cyrille avait été extrêmement frappé. Tout d’un coup, il avait eu la vision que l’aventure de Gilles figurait leur aventure à tous avec les femmes. Ils étaient des hommes qui n’existaient pas pour les femmes. Les femmes sont dans la société jusqu’au cou. Et la société a été faite pour elles, en rapport avec leurs exigences. Elles ont besoin du confort pour leurs enfants et du luxe pour leur beauté. En conséquence, des hommes comme eux n’existent pas. Ils sont sans argent, sans pouvoir. Des hommes comme eux, elles en font leurs amants dans les coins. À moins qu’elles n’aient vraiment rien à se mettre sous la dent, qu’elles soient laides ou vieilles, alors elles prennent pour de bon un homme comme eux, cela vaut mieux que rien.

Cyrille voyait s’éclairer d’un seul coup sa situation avec Antoinette. Elle ne quitterait jamais son frère pour lui. Clérences, c’était un de ces hommes pour les femmes. Cocus, mais maîtres de leur destinée. Il voyait que lui aussi avait intimement, passionnément désiré arracher Antoinette à Clérences, de l’avoir à lui tout entière. À quoi ça rimait-il ? Il n’avait pas un sou, aucune perspective claire. Bien qu’il fût plein d’intelligence et de volonté, il ne voyait aucun moyen pour le moment de se saisir chaque mois de 10, 20.000 francs. Il n’avait jamais parlé de tout ça à Antoinette, mais il savait maintenant qu’il allait lui en parler et le résultat serait le même que pour Gilles.

Il regardait Gilles comme on regarde, à la guerre, le cadavre du premier ami qui tombe. Les autres suivront, on sera tous tués.

Ce Gilles qui plaisait tant aux femmes, hein ? Cyrille voyait l’abominable limite de tout succès. Lui-même, très supérieur à Gilles par la volonté et par la faculté d’expression, connaissait lui aussi cette abominable limite. Quelques jours auparavant, il avait relu les deux livres qu’il avait écrits ; il avait vu, gros comme les pâtés sur un devoir d’écolier, les influences, les imitations, l’enfantillage de l’inexpérience se guindant en air de bravoure et de défi.

Il ne triomphait nullement de la défaite de son ami. Pour la première fois, il se sentait vraiment solidaire de lui. Il considérait avec respect son tranquille désespoir. Il avait même besoin de pudeur pour lui. Il l’emmena dans les bistrots et l’aida à se saouler, pour qu’il puisse se cacher à lui-même comme aux autres. Mais cela faisait un manteau troué.

Page 1