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En Suisse, Paul Morel jouit quelque temps des voluptés immondes de la fuite. Délivré de cette espèce de menace qui avait pesé sur lui après l’affaire des bains, il s’avoua tout, encore mieux qu’à Paris. Il s’avoua qu’il était lâche et qu’on avait bien fait de le retirer de la vie, trop dure pour lui. Il lui semblait oublier tout : sa haine contre son père, sa vantardise avec Caël et Galant et la scène même de l’établissement de bains.
Pourtant, cette scène l’avait terriblement frappé. En effet, il avait découvert avec horreur que ces crapules ne faisaient que répéter les unes sur les autres les atteintes qu’il avait fait subir depuis longtemps à sa propre personne. Là, où il s’attendait à découvrir une énergie démoniaque, il n’avait trouvé que l’image de sa propre faiblesse, de sa pauvre petite luxure sournoise. Il avait eu d’autant plus horreur de ce monde hideux ; au moment où on avait essayé de le joindre au jeu général, toute sa chair et toute son âme s’étaient recroquevillées loin de ces mains et de ces rires. Mais c’était sa propre image grimaçante qu’épouvanté il avait fuie.
Maintenant, il était presque heureux. Il avait déposé tout fardeau ; il ne soucierait plus d’être quelque chose, il ne serait jamais rien. Il jouissait de la révélation de son néant comme d’une délivrance. Mais peut-on vivre à vingt ans sur l’idée du néant ? Sans doute, Paul l’aurait pu s’il n’avait rencontré des êtres plus vivants que lui dont l’exemple, tout en le martyrisant, le galvanisait. Il en est qui par la suite deviendront les plus tranquilles imbéciles, mais qui pendant quelques années de leur jeunesse sont sensibles à la tentation de la vie.
Un jour, il reçut une lettre de l’un des membres les plus médiocres du groupe Révolte : du moins crut-il reconnaître sa signature. Après lui avoir dit quel bon souvenir on avait de son « esprit d’insoumission », on lui mandait, en quelques lignes sibyllines, que Cyrille était « persécuté » par la police de son père, que peu de temps après son départ on avait commencé « une incroyable entreprise de répression perfide contre tout le groupe. » On regrettait son absence, qui l’empêchait de défendre ses amis. C’était tout. Cette lettre réveilla violemment la conscience de Paul : il haït sa lâcheté. Sa réaction fut celle des êtres faibles, mais obsédés par l’idée de la force : il songea au suicide. Encore une façon de porter la main sur soi-même. Mais il lui fallait choisir entre diverses façons de se tuer : cela lui donnait du temps. Lui qui n’avait plus pensé à son père que par courts accès confus où la rancœur d’avoir plié se mêlait à une émotion presque sympathique, se reprit de rage contre lui.
Paul habitait dans un de ces étranges établissements où l’époque, si prétentieusement et absurdement soucieuse de rompre avec toute tradition, reconstituait avec inconscience et d’ailleurs tout de travers les plus anciennes pratiques, les pratiques de toujours dont l’humanité ne peut se passer. Une maison de santé est au couvent ce que le chenil est à la maison.
Parmi les infirmières, il y en avait une qui avait frémi de dégoût en entendant son nom, mais qui s’était prise de sympathie pour lui quand elle avait pu le considérer comme une victime, et une victime révoltée. Cette Rébecca était petite, laide de visage et de silhouette ; mais elle avait la patience maternelle des laides, l’acharnement fasciné de la Juive devant le chrétien, les moyens abusifs de la psychanalyse, une curiosité lubrique et une jolie peau. C’était plus qu’il n’en fallait pour envoûter Paul qui, bien que souillé, était vierge. L’idylle avait été bon train. L’infirmière avait su se faire la complice du vice de Paul, tout en ayant l’air de le redresser ; et bientôt le pauvre petit patient avait livré à sa curiosité pantelante tous les secrets d’une famille bourgeoise et présidentielle, en même temps qu’il lui avait conté les exploits du groupe Révolte.
Rébecca n’avait connu jusque-là que de façon livresque les maigres démarches de la secte parisienne, dont on se souciait dans tous les recoins « avancés » de l’Europe. Les récits de Paul la passionnèrent et elle encouragea vivement son ami à retourner à Paris.
Il y eut une nouvelle lettre, d’une autre écriture, anonyme. « Votre père joue un jeu dangereux. En ce moment, il est le seul obstacle au triomphe des forces de gauche. Sa résistance est absurde. Si vous étiez là, vous pourriez en juger. Qui empêche qu’on emploie contre lui des moyens que sa haine sournoise de tout ce que nous aimons rendrait nécessaires ? »
La lettre respirait la fièvre de Paris. Rébecca en fut très excitée. Elle l’interrogea avidement sur ce qu’il pouvait y avoir sous ces allusions. Paul n’était point ferré du tout sur les secrets de la politique qu’il avait toujours méprisée ; il ne savait rien que par des propos échappés à sa mère dans des conversations intimes qu’elle avait eues devant lui avec une ou deux personnes. En tâtonnant, il finit par se fixer sur cette hypothèse.
— Papa, au moment de l’armistice, craignait beaucoup que la révolution communiste ne triomphât en Allemagne. Il était en cela d’un avis opposé à celui de certains de ses collègues du cabinet. Il avait dû prendre sur lui d’aider de quelque manière l’armée allemande dans la répression. On devait tenir là-dessus des documents compromettants.
Les yeux de Rébecca clignotèrent. Née en Russie, elle avait suivi dans sa fuite son père, socialiste révolutionnaire persécuté par les bolcheviks. Dans la tranquillité de l’exil, elle était devenue communiste. Elle le poussa de plus en plus à rentrer à Paris. Il n’y tenait guère et ne voulait pas la quitter. Elle lui dit qu’elle pourrait avoir un congé et l’accompagner. Alors, semblant oublier sa méfiance et sa rancune, il écrivit à Galant.
Celui-ci lui répondit promptement une lettre affectueuse, d’où tout dédain était parfaitement banni. Il lui confiait qu’il avait beaucoup évolué, Caël aussi : « Je suis arrivé à faire comprendre à Caël, bien qu’il y répugne, qu’une grosse bataille est engagée contre M. Morel ; que nous ne pouvons rester à l’écart de cette bataille. Nous sommes solidaires de toute tentative, même très impure et très mêlée, qui se dessine contre un ennemi aussi évident… Vous savez ce que je pense de mon frère Clérences et de sa politique. Eh bien, en ce moment, je dois dire que la position qu’il s’est décidé à prendre contre M. votre père doit être utilisée… »
— Tu vois, il faut partir, s’écria Rébecca, les yeux brillants.
— Mais, qu’est-ce que je ferai ? grogna Paul, qui apprenait avec étonnement, mécontentement et envie que son beau-frère, et sans doute sa sœur étaient mêlés à cette mystérieuse bagarre.
— Je ne sais pas. En tout cas, tu peux être d’un grand poids.
Rébecca entrevoyait confusément des manœuvres audacieuses où elle mettrait, de gré ou de force, son jeune ami au service de la Révolution.
Paul écrivit à ses parents qu’il était guéri et pouvait rentrer. Le directeur de la maison de santé, travaillé par Rébecca, donna un avis favorable aux Morel.
Cependant, Paul ne se décidait qu’à regret à partir, car il lui semblait qu’il y perdrait Rébecca. Elle lui préférerait quel qu’un des camarades de Révolte. Il savait bien que la honte persistait au fond de leurs amours.
Il était fort jaloux à cause de ce terrible doute qu’il avait sur lui-même, et il craignait, entre autres, un des jeunes médecins de l’endroit. Deux jours avant la date qui était fixée pour leur départ, il entra brusquement dans son cabinet à un moment où il pensait que Rébecca pouvait y être. À tort ou à raison, car les jaloux peuvent difficilement ne pas voir, dans la réalité, l’image qui les obsède, l’attitude de son amie, debout près du médecin assis à sa table, et très penchée sur lui, lui avait paru plus que suspecte. Il avait eu une crise violente de chagrin et de colère et il avait crié qu’il n’irait pas à Paris.
Il fallut à Rébecca beaucoup de soins pour le calmer et le persuader qu’il n’avait rien vu. Enfin, ils étaient partis. Sur le quai de la gare, il avait encore voulu rebrousser chemin. « Je ne veux pas voir tous ces gens-là. Ils me feront encore du mal », balbutiait-il.
Rébecca s’étonna du ton méfiant et haineux avec lequel il avait dit : « ces gens-là. »