‹ GillesChapitre 49 sur 69 · 02 · 23

02 · 23

Gilles, qui n’avait ouvert sa porte à personne depuis des jours, finit par répondre à l’impérieuse série de coups de sonnettes. Quel était ce laideron ? Venait-il remplacer Dora ? Dérision. Le laideron s’écria :

— Il faut absolument que je vous parle. C’est au sujet de Paul Morel. Vous ne savez pas ce qui lui arrive.

Rébecca ne savait pas très bien quelles étaient les opinions de Gilles, elle les supposait assez vagues ou réticentes, mais enfin, en gros, elle le considérait selon son préjugé comme ayant assez d’esprit pour être quelque peu de gauche.

C’était pourquoi, ayant brusquement sauté de son lit, elle s’était précipité chez cet homme dont Paul lui avait dit récemment : « C’est, au fond, mon seul ami. »

Elle livra donc toutes ses inquiétudes et ses soupçons à Gilles. Celui-ci supposait sous le déguisement de la psychanalyste et de la communiste une petite bourgeoise du genre d’Antoinette, faussement audacieuse. À mesure qu’elle parlait et que son étonnement, son intérêt et son indignation grandissaient, il se faisait plus dissimulé :

Àla fin, il dit :

— Mais enfin, qu’est-ce que vous craignez ?

— Mais je vous le dis, M Florimond ne m’a pas paru très émue par ce que je lui ai dit de l’état de Paul. S’ils veulent se servir de lui, malgré son état ou à cause de son état…

— Mais pourquoi faire ? Un être en crise comme Paul est incapable d’accomplir un acte aussi précis et discret que celui de voler un document.

— Je suis persuadée qu’il est obsédé depuis longtemps par l’idée de tuer son père. Je viens de vous raconter qu’il l’a dit à Caël.

— Mais cela ils ne le voudront pas… Oh ! je sais que tout est possible dans cet ordre de choses ; mais quand même.

— Ils peuvent s’acharner à le faire voler et cela n’aboutira qu’à l’exciter et à le faire tuer.

— Croyez-vous qu’au moment de vous quitter il était repris par l’obsession de tuer son père ?

— Il disait qu’il ferait quelque chose d’extraordinaire. Pour lui, étant donné ses conditions psychologiques, ce ne peut-être que cela.

Quand elle fut partie, Gilles lâcha un profond gémisse­ment. Que venait faire cette histoire dans sa vie ? En quoi pouvait-il s’intéresser à cela ? Ou à quoi que ce fût d’autre, du reste ? Revenant du pays de Dora, il était dans l’état d’esprit d’un homme qui a été absent de sa ville pendant des années et qui retrouve les habitudes de ses amis, jadis les siennes, dans leur monotonie écœurante, leur automatisme dérisoire. Comment avait-il pu s’intéresser à de pareilles his­toires et à de pareils personnages ? Quel grotesque respect humain l’avait empêché de mettre à la porte cette affreuse Juive qui venait lui rappeler un petit monde qu’il n’avait pas choisi, un petit monde de faiblesse hideuse ? Certes, il ne s’était occupé de toute cette bande que faute de mieux, n’aper­cevant absolument personne en dehors d’elle. Du côté de la tradition, personne ne savait tirer de l’enseignement de Maur­ras une force décisive. Les catholiques montraient quelque chose de louche : chacun avait une complicité plus ou moins secrète et convulsive avec le diable. Il avait vaguement espéré par moments que Galant, Caël et leurs amis arriveraient à fomenter quelque catastrophe. Et voilà que toute cette misé­rable agitation préfigurait son avortement dans la crise de Paul : tout ce que pouvait produire cette bande, c’était un fait divers de ce genre. Le plus faible d’entre eux était encore le plus fort ; le plus malade, parce que plus capable de contor­sions, était seul capable d’amener au jour quelque chose de leurs velléités qui ne fût pas tout à fait rien. Tant de petites histoires pouvaient finir dans l’atrocité la plus piteuse : celle d’un fils qui tue son père parce qu’il n’y a pas dans leur sang assez de vie pour deux.

C’était lui, Gilles, qui allait être l’instrument de la justice — quelle pauvre justice portant sur quels pauvres éléments — en réduisant tout cela au ridicule, puisqu’il allait prévenir les Morel et que la police, à supposer qu’elle eût nourri véritable­ment des songeries vénitiennes, serait bien obligée de les rengaîner aussitôt.

Il comprenait mieux que jamais comment Dora avait pu le lâcher. Elle l’avait vu dans cet entourage, elle l’avait vu confondu avec ceux-là, leur contemporain, leur compatriote, leur frère.

Page 1