Chapitre 9
La syntaxe des conjonctions se rattache étroitement à l’étude des propositions subordonnées et se confond en partie avec elle ; nous renvoyons donc à cette étude. On se reportera à la Morphologie pour les formes des diverses conjonctions et leur origine. Nous ne parlerons ici que de quelques points qui n’ont pas été traités dans l’étude des propositions subordonnées.
On a vu plus haut que la conjonction que pouvait être omise devant le subjonctif dans une proposition indépendante, devant une proposition complétive ou consécutive et dans quelques autres cas.
La conjonction que est par excellence la conjonction usitée dans les langues romanes et en particulier en français. Son domaine s’est restreint dans la langue moderne ; au moyen âge elle suffisait a elle seule — sans l’adjonction d’autres éléments — à désigner des rapports assez divers ; elle pouvait même remplacer devant les propositions subordonnées la plupart des autres conjonctions.
Que peut avoir le sens de afin que.
Ex. :
Que peut signifier si bien que, de sorte que ou pour que.
Ex. :
Que peut encore signifier autant que, pour autant que, comme dans les expressions que je sache, que je puisse (= autant que je sache, autant que je puisse).
Que a souvent un sens explicatif et peut se traduire par car.
Ex. :
Lorsque plusieurs propositions subordonnées, qui devraient commencer par que, se suivent, que peut n’être exprimé que devant la première : il en est de même de quant et de se (= si) .
Ex. :
Mais si l’ancien français avait la liberté de ne pas répéter la conjonction, il pouvait aussi, comme la langue moderne, remplacer par que la plupart des autres conjonctions, quand celles-ci auraient dû être répétées devant une ou plusieurs propositions subordonnées formant une même phrase. Cf. des exemples de cet emploi supra, aux propositions hypothétiques.
Pour les emplois et les sens de que dans les propositions comparatives, cf. supra.
Puisque, conformément à son étymologie (post quod, ou mieux post quid, pour postquam) a le sens temporel (après que) aussi bien que le sens causal.
Ex. :
La conjonction si (lat. sic) peut s’employer pour et : cet emploi est très fréquent. On trouve aussi si renforçant et : et si.
Si a quelquefois le sens adversatif (= mais, et pourtant, et cependant) ; très souvent aussi il est employé explétivement et peut être négligé dans la traduction.
Ex, :
L’emploi de si avec un sens adversatif s’est conservé jusqu’au xvii siècle dans des expressions comme : si faut-il, et si (= et pourtant). Cf. de nombreux exemples dans Haase, Synt. fr., § 141.
Souvent si devant une principale sert simplement à rappeler une circonstancielle qui précède.
Ex. :
Pour peu qu’une phrase disjonctive ait un sens dubitatif, ne peut remplacer ou comme copule de liaison. Cela tient à ce que ne (ni) disjonctif n’a pas un sens nettement négatif et qu’il doit être précédé d’une négation pour avoir ce sens.
Ex. :
L’étude des adverbes présente peu d’intérêt au point de vue syntaxique. On peut étudier en effet leur origine et leur étymologie, comme nous l’avons fait dans la Morphologie, les variations de sens (ce qui est du domaine du lexique et de l’histoire des mots) ou enfin leur place dans la proposition. À ce dernier point de vue on peut les étudier dans la partie de la syntaxe qui traite de l’ordre des mots ; mais là encore leur étude n’offre ni intérêt ni difficultés : aussi nous nous bornerons ici à quelques observations syntaxiques, renvoyant pour le reste à la Morphologie.
Parmi les adverbes dont l’emploi est spécial à l’ancienne langue il faut citer mar ou mare et buer, d’un emploi très fréquent, surtout le premier. Mar (du latin mala hora) signifie : pour le malheur, malheureusement ; buer (de bona hora) signifie le contraire.
Ex. :
Exemples de buer.
Dont, adverbe d’interrogation, signifie, conformément à son étymologie (de unde), d’où, et s’emploie avec ce sens.
Ex. :
On trouve encore dans Rabelais : Dont es-tu ? Dont viens-tu ? Cet emploi est d’ailleurs encore connu au xvii siècle.
Pour l’emploi des adverbes où, y, en en fonction de pronoms, cf. supra.
Pour l’emploi de en avec les verbes, cf. supra, et Meyer-Lübke, Grammaire des langues romanes, III, § 477.
La négation est exprimée dans la plus ancienne langue par la négation simple nen (lat. non) devant une voyelle, ne devant une voyelle, ne devant une consonne, sans adjonction d’un autre mot.
Cet emploi s’est maintenu, dans des cas assez nombreux, jusqu’au xvii siècle ; cf. Haase, Synt. fr., § 100.
Ex. :
La négation composée (ne... pas, ne... point, ne... mie) apparaît çà et là dans la Chanson de Roland, tandis qu’on n’en trouve pas de traces dans les textes antérieurs.
Au xii siècle, la négation composée devient de plus en plus fréquente.
En moyen français les mots pas et point, qui accompagnent la négation, finissent par prendre un sens négatif qu’ils n’avaient pas d’abord ; ils peuvent s’employer seuls, surtout dans des phrases interrogatives ; cet emploi a survécu au moyen français et se retrouve souvent au xvii siècle : Fit-il pas mieux que de se plaindre ? (La Fontaine). Avais-je pas raison ? (Id., VI, 10). Tous les jours sont-ils pas à Dieu ? (Bossuet). Cet emploi a lieu surtout, au xvii siècle, dans les interrogations directes.
L’étude des prépositions relève, pour ce qui est des changements de sens, du lexique historique, et non de la syntaxe. Nous traiterons cependant ici de quelques-unes des principales prépositions, parce que les variations de leur usage touchent de près à l’histoire de la langue et à la syntaxe proprement dite.
C’est une des prépositions dont les sens étaient les plus variés dans l’ancienne langue.
Aparaît avoir hérité des sens des prépositions latines ad (vers), ab (par, avec), apud (auprès de).
Pour son omission devant un régime indirect ; pour son emploi devant un infinitif ; pour marquer la possession, la parenté ; devant un substantif attribut ; emploi de a après un verbe passif : cf. supra.
Amarque, comme dans la langue moderne, le lieu où l’on va et le lieu ou l’on est. Dans le premier cas, l’emploi de a était plus libre dans l’ancienne langue que dans la moderne. On disait aler a Paris, mais aussi chevaucher a une autre cité, entrer au royaume d’Angleterre.
Ex. :
L’emploi de a, dans ce sens, s’est un peu restreint dans la langue moderne au profit de vers, dans, en. Mais on trouve encore au xvii siècle des exemples comme les suivants :
Ex. :
Amarque très souvent le moyen, l’accompagnement, la manière et peut se traduire par avec.
Ex. :
On trouve avec le même sens la locution composée a tout (= avec).
Aa aussi un sens distributif.
Ex. :
Avant était surtout adverbe dans la langue du moyen âge. Il l’est constamment dans la Chanson de Roland. En moyen français l’usage de avant préposition se développe et triomphe à partir du xvi siècle.
Devant était adverbe et préposition : il s’employait comme préposition, dans l’ancienne langue, là où nous mettrions avant. Ex. : Devant le jour, avant le jour.
Au xvii siècle, ces deux prépositions ne se distinguent pas encore d’une manière précise ; les conjonctions avant que et devant que sont en concurrence, mais, malgré les préférences de Vaugelas pour cette dernière, avant que l’emporte.
De présente, comme à, une très grande variété de sens. Cette préposition marque primitivement la séparation ; mais, au figuré, les sens sont très divers.
Pour l’omission de de devant un complément possessif ; de devant un infinitif ; de précédant un sujet logique ; de après un comparatif ; de après un participe passé ; après un adjectif (ma lasse d’ame) : cf. supra.
De peut signifier de la part de, au nom de.
Ex. :
De peut désigner l’instrument, le moyen, la manière et la matière : voici des exemples des deux premiers cas, les deux derniers étant : conformes à la syntaxe moderne.
Ex. :
Pour le de partitif, cf. l’article partitif. C’est au de partitif que se rattachent des exemples comme le suivant : avez veü de ces ribaus ? (= avez-vous vu ces ribauds ?) (Joinville, 237.) On trouve des tournures semblables avec veoir et ouir.
De signifiant au sujet de, touchant, concernant, s’emploie dans les mêmes cas que dans la langue moderne ; mais son emploi est bien plus étendu. Il est impossible d’énumérer toutes ces nuances de sens, qui varient suivant le contexte.
Il semble cependant qu’on puisse rattacher à ce sens l’emploi de de exclamatif.
Ex. :
De marquant l’éloignement et la séparation peut signifier, avec certains verbes, contre.
Ex. :
De suivi d’une indication de temps s’emploie dans de nombreux cas où nous mettrions depuis. On disait : de tant (depuis tant de temps), de pièce, de grant pièce (depuis longtemps).
De suivi d’un adjectif neutre a servi à former des locutions adverbiales : de nouveau. Cet emploi était plus étendu dans l’ancienne langue que dans la moderne : de fi, de certain (= sûrement), del tot (complètement) ; cf. les expressions analogues de rien, de neient (= en rien), etc.
En provient du latin in, qui signifiait dans et sur : ces deux sens existaient dans l’ancienne langue, qui disait : se dresser en piez, estre pendu en crois, estre assis en cheval (lat. in equo sedere), monter en cheval, etc.
Ex. :
Pour l’emploi de en devant un infinitif et un gérondif, cf. supra.
De en il faut rapprocher la double préposition enz en < intus in, qui disparaît d’ailleurs dès le xii–xiii siècle.
On sait que en le a donné el, plus tard ou, et que en les est devenu ès. Cette dernière forme a survécu jusqu’au xvi siècle ; es était encore vivant au xvii.
Ex. :
Par signifie primitivement à travers, qu’il s’agisse du temps ou de l’espace. Voici quelques exemples du premier emploi dans l’ancienne langue.
Ex. :
Par peut marquer le moment, l’époque.
Ex. :
Par signifie, comme aujourd’hui d’ailleurs, au nom de.
Ex. :
Par peut avoir le sens distributif.
Ex. :
Il peut se traduire souvent par avec, surtout devant des noms abstraits.
Ex. :
Par pouvait être précédé de la préposition de, marquant le point de départ, l’origine ; d’où la préposition composée de par, confondue dans l’orthographe avec de part, qui viendrait de de parte. En réalité il faut écrire de par. Ex. :
Par suivi d’un nom ou d’un adjectif servait à former quelques locutions usuelles, dont voici les principales : par nom de (= au risque de).
Ex. :
Par som = au sommet de, au-dessus de.
Ex. :
C’est à des formations de ce genre que se rattache la préposition par mi, plus tard parmi.
Quant à par servant à former un superlatif, en particulier avec les verbes être et avoir, il se rattache aux adverbes ; cf. supra.
Par peut s’employer devant un infinitif. Cf. encore aujourd’hui : il finit par dire, il commença par protester ; ce n’est d’ailleurs qu’avec ces deux verbes que par est encore employé devant l’infinitif.
Pour peut signifier à cause de, pris en mauvaise part, c’est-à-dire en somme malgré.
Ex. :
Ex. :
Au sujet de pour employé dans des propositions concessives, cf. supra.
Pour marquant la cause, le but, a servi à former les locutions conjonctives : por o que, por so que, plus tard pource que, remplacé définitivement au xvii siècle par la conjonction parce que.
Por poi, por poi que peuvent se traduire par : il s’en faut de peu que.
Ex. :
L’ordre des mots était beaucoup plus libre dans l’ancienne langue que dans la langue moderne. L’existence des cas favorisait les inversions, comme on peut le voir par le début de la Cantilène de Sainte Eulalie.
Buona pulcela fut Eulalia ;
Bels avret cors, bellezour anima ;
Voldrent la veintre li Deo inimi.
Bonne jeune fille fut Eulalie — Beau elle eut le corps, plus belle l’âme — Voulurent la vaincre les Dieu-ennemis.
La liberté dans l’ordre des mots n’est pas d’ailleurs le pur arbitraire : souvent l’ordre pathétique l’emporte sur l’ordre dit logique, comme il arrive dans les langues qui n’ont pas encore fixé par des règles trop rigoureuses l’ordre de leurs éléments. Nous ne pouvons donner ici que quelques indications sommaires, le sujet étant trop vaste et les « règles » n’étant pas nettement établies.
Plus que dans la syntaxe proprement dite il y a dans ce domaine des usages, tendances ou habitudes plutôt que des règles.
Grâce à la distinction du cas-sujet et du cas-régime, il n’est pas rare de rencontrer le régime direct avant le verbe et le sujet après, ou bien le régime en même temps que le sujet devant le verbe, ou d’autres combinaisons.
Le régime indirect pouvait aussi précéder le sujet et le verbe, et ce sans préposition, comme on l’a vu plus haut. Voici quelques exemples de ces combinaisons, mais elles sont beaucoup plus nombreuses.
Ex. :
Dans les propositions optatives le sujet suit ordinairement le verbe.
Ex. :
Cf. encore, dans la langue moderne : Fasse le ciel ! Puissé-je ! Puisse-t-il ! Périssent les colonies !
Même en dehors de ce cas, le sujet se place après le verbe bien plus souvent que dans la langue moderne, non seulement dans les propositions principales, mais aussi dans les subordonnées.
Cette inversion, dans les propositions principales, a lieu quand la proposition commence par des adverbes de lieu, de temps, de manière ou par un complément. La langue moderne a gardé des restes assez nombreux de cet usage.
Ex. :
L’inversion est à peu près de règle jusqu’au xiv siècle ; à cette époque les infractions à la règle se multiplient.
L’inversion du sujet se faisait fréquemment quand le verbe signifiait dire, parler, ou voir, ouir.
Ex. :
Dans les incises l’inversion est de règle, comme aujourd’hui (fait il, dist il, respont il, etc.)
En général quand le substantif complément déterminatif n’est pas relié au substantif déterminant par la préposition de, il suit le déterminant : la mort Roland, l’espée Charlon, l’onor mon père.
Quand le complément déterminatif est uni à son substantif par la préposition de, il peut le suivre immédiatement, mais il arrive souvent qu’il le précède.
Avec le verbe être l’adjectif attribut est ordinairement en tête de la phrase. Dans les autres cas sa place ordinaire est après le verbe.
Cf. supra : Halt sont li puy et molt halt sont li arbre. (Rol., 2271).
L’adjectif attribut avec le verbe avoir précède aussi souvent le verbe.
Ex. :
L’épithète précède plus souvent le nom dans l’ancienne langue que dans la langue moderne. Quelques grammairiens attribuent cette construction à une influence germanique ; mais ce n’est pas sûr. On disait : une veuve dame, un maigre cheval, un vi diable, un merveilleux barnage (prouesse étonnante), la crestiiene loi, etc.
Le participe passé était mis souvent avant le verbe être, quoique ce ne fût pas sa place la plus ordinaire.
Ex. :
D’autre part, le participe passé construit avec avoir pouvait aussi précéder l’auxiliaire.
Ex. :
Quand deux pronoms personnels atones, l’un régime direct, l’autre régime indirect précèdent un verbe, le régime direct, quand il est le, la, les, se met le premier.
Ex. :
Le pronom régime d’un infinitif qui dépend d’un verbe à un mode personnel ne s’intercale pas entre ce verbe et l’infinitif, comme dans la syntaxe moderne, mais il se met ordinairement devant le verbe principal, qui est considéré comme faisant corps avec l’infinitif suivant ; ainsi l’ancienne langue disait : je le veux voir ; je le veux conseiller. Cette tournure était encore l’usage habituel au xvii siècle.
Le pronom personnel accentué, sans préposition, dans les propositions indépendantes non impératives, se place ordinairement avant le verbe ; mais il peut aussi se placer après.
Ex. :
Quant aux pronoms atones, ils se placent ordinairement avant le verbe.
Avec un impératif affirmatif, le pronom accentué se place ordinairement après l’impératif (construction actuelle : conseilliez mei), rarement devant. Avec un impératif négatif on emploie la forme atone, qui se met devant.
Ex. :
Dans une interrogation du genre de celle-ci : le fis-tu ; le dis-tu ? le pronom régime se place, dans l’ancienne langue, entre le verbe et le pronom sujet : feïs le tu por mei ? Le fis-tu pour moi ? Avez les vos ocis ? Les avez-vous tués ? Faites le vos de grét ? (Rol., 2000.) Le faites-vous exprès ?
Dans les expressions il y en vint, il y en a, en précédait i (y) ; l’ancienne langue disait : il en i vint, en i a.
Il est souvent séparé de son antécédent.
Ex. :
En ancien français le régime — et quelquefois le sujet — peut s’intercaler, dans les temps composés, entre le verbe auxiliaire et le participe passé.
Ex. :
Ex. :
Avec le sujet intercalé entre le verbe auxiliaire et le participe :
Quand un infinitif, dépendant d’un verbe à un mode personnel, a un régime direct, le régime peut se placer avant l’infinitif.
Ex. :
Cette construction est beaucoup plus rare en prose.
Le sujet de la proposition infinitive peut aussi se mettre entre le verbe personnel et l’infinitif (c’est la construction actuelle : laissiez m’aler = laissez-moi partir) ; mais de plus le sujet se place souvent devant le verbe personnel. Ex. :
Sur la place du pronom personnel régime d’un infinitif dépendant d’un verbe à un mode personnel, cf. supra.
Enfin l’ancien français intercale volontiers le régime direct entre une préposition et un infinitif qui en dépend.
Ex. :