Chapitre 6
La syntaxe française a été fixée au xvii siècle, on sait à la suite de quelles polémiques et de quelles discussions. La syntaxe de la langue du moyen âge ne connaît pas les règles rigoureuses établies par les grammairiens modernes. Mais il y a des usages et des habitudes auxquels les écrivains de cette époque se conforment : ce sont les principaux de ces usages syntaxiques que nous allons relever.
Ce qui caractérise cette syntaxe de la langue du moyen âge, c’est une très grande liberté. Aussi ne saurait-il être question de règles au sens moderne du mot.
Ces « règles » sont loin d’être absolues ; elles ne sont pas appliquées d’une manière uniforme et les « exceptions » sont quelquefois fort nombreuses. C’est en se souvenant de cette observation importante qu’on devra entendre les « règles » de syntaxe que nous allons exposer. Elles sont plutôt une façon de parler, un usage plus fréquent que l’usage contraire.
D’autre part la littérature du moyen âge étant surtout l’œuvre des clercs, toute influence savante est loin d’être exclue. Cette influence s’exerce surtout dans les traductions, les paraphrases des ouvrages religieux ; elle est sensible dans quelques tournures syntaxiques qui rappellent la syntaxe latine.
Enfin on remarquera que beaucoup d’anciennes constructions se sont maintenues dans la langue moderne, du moins dans celle du xvi et du xvii siècles. Comme nous n’avons pas eu l’intention d’écrire l’histoire de la langue, nous nous sommes contenté de signaler les principales de ces survivances. Elles suffiront à illustrer une fois de plus cette vérité si souvent exprimée — et si peu admise par certains esprits — que la langue classique ne se comprend bien — et ne s’explique — que si on connaît la langue ancienne. Aucun disciple attardé de Malherbe ou de Boileau ne serait plus excusable de croire le contraire.
Nous avons pris nos exemples de préférence dans les œuvres suivantes. Vie de Saint Alexis, Pèlerinage de Charlemagne, Chanson de Roland, Chastelaine de Vergi : c’est à la Chanson de Roland que nous nous sommes référé le plus souvent.
ARTICLE DÉFINI
On a vu dans la Morphologie que l’article défini provient du pronom démonstratif latin ille, illa. Le souvenir de cette origine fait que, aux débuts de la langue, l’article n’est employé que pour déterminer avec précision un objet.
D’une manière générale l’article est d’un emploi beaucoup moins fréquent dans la langue ancienne que dans la langue moderne.
Omission de l’article devant les noms abstraits. — Ainsi, en général, l’article n’est pas employé devant les noms abstraits.
Ex. : Pechiez le m’at tolut. (Alexis, 108.)
Le péché me l’a enlevé.
En icest siecle nos achat pais et joie ! (Ibid., 623.)
Qu’en ce monde il nous procure paix et joie !
Foys et creance estoit une chose où… (Joinville, 45 a.)
La foi et la croyance…
Li rois ama tant verité. (Id.)
Le roi aima tant la vérité.
C’est ainsi que l’ancienne langue disait : avoir honte, avoir peur, avoir faim, avoir guerre ; faire, donner bataille, faire justice, tort, paix ; faire guerre ; dire vérité ; donner victoire, esmouvoir guerre ; faire fidélité ; porter foi, etc. La syntaxe moderne a conservé cet usage dans des cas assez nombreux où un nom abstrait (plus rarement concret) est complément direct d’un verbe, surtout des verbes avoir, donner, faire, prendre : avoir tort, faire tort ; avoir honte, faire honte ; prendre fait et cause, prendre rang ; donner tort, gain de cause ; livrer bataille, etc.
L’article est en général supprimé devant les noms abstraits dans les proverbes ou les sentences. Cet usage s’est également maintenu dans la syntaxe moderne.
Ex. :
Cf. Pauvreté n’est pas vice.
Après certaines prépositions, surtout après à, en, contre, par, l’article est ordinairement omis. On disait : en champ ; en maison ; contre mont ; a val ; a mont ; en ciel ; estre a cort (= être à la cour) ; aler par terre et par mer, etc. Il est resté des traces de cet usage dans la langue moderne : être bien en cour, par terre et par mer, en temps et lieu, être sur pieds, en chambre de conseil ; au xvi siècle on disait : en Parlement.
L’article est généralement omis devant les noms de pays.
Ex. :
Ex. :
L’emploi de l’article devant les noms de peuples est rare au xii siècle ; il devient beaucoup plus fréquent au xiii siècle, surtout en prose. Cf. encore dans Villon : Jehanne la bonne Lorraine — Qu’Englois brûlèrent à Rouen.
Pour les noms de rivières l’usage général est qu’ils prennent l’article, sauf quand ils sont précédés des prépositions de ou sur. La rivière de Saône, le fleuve de Jourdain, une cité sur Seine.
Les mots comme ciel, terre, paradis, enfer, diable, nature, fortune, nuit, jour, di (jour), ne prennent pas ordinairement l’article. Ils sont traités comme des noms propres.
Ex. :
On disait en Paradis, comme en enfer.
Comme dans la syntaxe moderne l’article est ordinairement omis dans les énumérations. Mais il peut aussi être exprimé, ou n’être exprimé que devant le premier nom.
Ex. :
Enfin l’article défini est ordinairement supprimé après l’adjectif indéfini tout, surtout employé au féminin ou au masculin pluriel. On disait : tote gent (tout le monde), totes terres (toutes les terres), tote nuit (toute la nuit), etc. Cf. infra, Pronoms indéfinis.
Ex. :
Parmi les emplois de l’article propres à la langue du moyen âge, il faut citer le suivant. L’article défini peut remplacer un pronom démonstratif devant un substantif qui lui sert de complément.
Ex. :
Pour l’emploi des démonstratifs en fonction d’article, cf. infra.
Lorsque le complément déterminatif d’un nom est cui (cas régime de qui, cf. infra), ce nom, qui est d’ailleurs placé après cui, ne prend pas ordinairement d’article.
Ex. :
On trouve encore dans Joinville des exemples comme le suivant : le roi de France cui cosins il ere (42 e.) ; en cui garde (112 g.), etc.
Quand le superlatif formé avec plus, moins, mieux se trouve après le substantif (ou un pronom), l’article est généralement omis. Il en est de même pour les superlatifs des adverbes.
Ex. :
On disait de même : plus tost qu’il pot = le plus tôt qu’il put.
Au xvi siècle on hésite entre l’emploi de l’article devant les superlatifs de ce genre et son omission. Du Bellay dira indifféremment :
Ex. :
Après 1650, sous l’influence de Vaugelas, l’emploi de l’article est de règle.
Les adjectifs possessifs accentués prenaient ordinairement l’article : la meie mort ; li miens fredre ; li suens parentez, etc. Cf. infra Pronoms et adjectifs possessifs.
La construction Des trois les deux sont morts (Corneille) date de l’ancienne langue, où l’article « est de rigueur devant un nombre désignant une partie déterminée d’un tout ».
Ex. :
L’article indéfini un se rencontre quelquefois dans les plus anciens textes, surtout devant les noms concrets, mais en général il est omis, principalement dans les cas suivants : après les verbes estre, paraistre, devenir : riches hom fu (Alexis, 14.) ; après des termes de comparaison : si fait droite sa reie come ligne qui tent (Pélerinage, 297.) (= il fait son sillon droit comme une ligne qui se tend) ; après une proposition négative et surtout après des adverbes négatifs comme onques, jamais (c’est encore la règle aujourd’hui).
Ex.
Même en dehors de ces cas particuliers l’omission de l’article indéfini est la règle, surtout au pluriel et devant des noms abstraits.
Ex. :
Omission devant un nom abstrait.
L’article partitif est très rare dans l’ancienne langue (on n’en trouve pas d’exemple au xi siècle) et il ne commence à être fréquent qu’au xv siècle. On l’employa d’abord avec des substantifs compléments. On disait au xi siècle : manger pain, manger viande, boire vin ; ne faire mal ; avoir dommage, etc.
Au xvi siècle l’omission de l’article partitif est encore fréquente.
Le nouvel usage s’établit au xvii siècle ; mais les exemples d’omission ne sont pas rares, du moins au début du siècle.
Ex. :
Le cas-sujet s’emploie non seulement en fonction de sujet, mais aussi d’attribut, avec les verbes à forme ou à sens attributifs : être, devenir, paraistre, s’appeler, avoir nom, se faire, etc.
Ex. :
Voici l’attribut au cas-régime :
C’est l’existence du cas-sujet et du cas-régime qui permet à l’ancienne langue une très grande liberté dans l’ordre des mots.
Dans l’expression c’est une bonne chose que la paix, la paix forme le sujet réel, comme on le voit dans la tournure suivante, qui a le même sens : la paix est une bonne chose. L’ancien français disait ordinairement, dans ce cas : bonne chose est de la pais, le de marquant l’origine, le point de départ. De là les tournures modernes avec un infinitif : c’est une honte de mentir, c’est une joie de..., c’est un jeu de..., etc.
Autres exemples : granz tresors est de la santé ; noble ordene est de chevalerie ; moult est male chose d’envie ; de vostre mort fust granz damages, etc.
Même emploi au xvii siècle.
Cf. les expressions : si j’étais que de vous, si j’étais de vous. Dans cet emploi de a été remplacé par que, ou il s’est maintenu précédé de que.
Le substantif attribut est souvent précédé de la préposition a (fr. moderne pour) ; cet emploi a duré jusqu’au xvii siècle.
Ex. :
Cf. aujourd’hui : prendre à témoin.
Le substantif désignant une personne ou une chose personnifiée, complément déterminatif d’un nom (joint aujourd’hui au nom précédent par la préposition de et quelquefois à) se met ordinairement au cas régime sans préposition ; il peut précéder le nom déterminant, mais ordinairement il le suit. Cette construction qui rappelle le génitif latin (le peuple Dieu : populus Dei) est un des traits les plus caractéristiques de l’ancienne langue. Ex. :
On disait de même : le gonfanon le roi = le gonfanon du roi ; un dent Saint Pierre = une dent de Saint Pierre ; la mort Roland = la mort de Roland ; li angeles Deu = l’ange de Dieu ; la volonté le roi = la volonté du roi ; l’hostel le duc = l’hôtel du duc, etc., etc. On disait même : Franc de France repairent de roi cort, avec suppression des deux articles.
Cette tournure, si fréquente en ancien français, disparait au xiv siècle. La langue moderne en a cependant conservé des traces, dans des expressions comme : Hôtel Dieu, Fête-Dieu, bain-marie, Bois-le-Comte (et autres formations semblables), Choisy-le-Roi, morbleu (= mort Dieu), etc.
La relation de parenté peut être marquée, entre deux substantifs par a.
Ex. Fille ad un conte (Alexis, 42.) ; fille d’un comte.
Un substantif complément indirect est joint souvent à un verbe sans préposition.
Ex. :
Cet emploi, fréquent au début de la langue, devient plus rare après le xi siècle et disparaît après le xiv. Il s’est maintenu avec les pronoms personnels placés immédiatement devant le verbe : il me dit, je lui enlève, il se parle.
Un substantif peut être employé comme complément circonstanciel sans préposition avec des verbes de mouvement (verbes neutres).
Ex. :
De dans la salle un chien de chasse descendit, qui vint vers Charles en galopant et en sautant (mot à mot : les galops et les sauts.)
On disait : aler le petit pas, grand pas ; aler son chemin, expression qui s’est maintenue (cf. passer son chemin) ; venir grant alure (cf. marcher grand train) , etc.
La langue moderne emploie des adjectifs au neutre en fonction d’adverbes : sentir bon, voir clair, porter beau. La langue du moyen âge connaît aussi cet emploi, qui y est beaucoup plus fréquent.
Ex. :
Àla différence de la langue moderne l’adjectif pouvait aussi s’accorder en genre et en nombre avec le sujet.
Ex. : Sa prouece li ert ja vendue trop chiere ; vaillance est chiere achetée ; perdris fresches tuées ; or sui je li plus durs (= durement) ferus.
Ce qui caractérisait la forme neutre de l’adjectif et du participe passé, c’est qu’elle ne prenait pas s flexionnelle au cas-sujet singulier. On disait : il est bels (masc), mais ço est bel (neutre).
Ex. :
Les adjectifs neutres substantivés le beau, l’utile, l’agréable sont d’un emploi très rare dans l’ancienne langue. L’adjectif neutre s’emploie principalement comme attribut.
L’ancienne langue usait d’une très grande liberté dans l’accord de l’adjectif se rapportant à plusieurs substantifs. Ordinairement l’accord se faisait avec le substantif le plus rapproché, quels que fussent le genre et le nombre des autres.
Ex. :
Demi, devant un nom féminin, peut s’accorder ou rester invariable.
Ex. : Demi mon ost vos lerrai en présent : je vous laisserai en présent la moitié de mon armée (Rol., 785.). Mais on trouve aussi le féminin : demie lieue.
On trouve demie morte plutôt que demi-morte ; la syntaxe moderne emploie dans ce cas-là demi au neutre ; l’ancienne syntaxe fait ordinairement l’accord : ex. demie perdue ; l’espée demie traite.
Mi gardait son rôle d’adjectif dans des expressions comme : en mie nuit.
Nu et plein s’accordent avec le substantif, qu’ils soient placés avant ou après. Pour tout, cf. les Pronoms indéfinis.
On pouvait dire — et on disait ordinairement — ta lasse mère ; mais on pouvait dire aussi : ta lasse de mère, ma lasse d’âme, mon las de cors (= cœur, au cas-sujet), ta sainte de bouche, ta vieille de mère, etc.
Que diras-tu, chétive d’âme,
Quand tu verras ta douce dame ?
Li fel d’anemis (cas-sujet singulier ; li felon d’anemi, cas-sujet pluriel). Cf. aujourd’hui ; : ce fripon de valet et autres expressions semblables ; car de peut dépendre aussi d’un substantif qui précède.
L’ancien français construit le comparatif avec que, comme le français moderne.
Ex. :
Mais l’ancien français peut construire aussi le comparatif avec de, devant des substantifs, des pronoms, et — comme aujourd’hui — devant des noms de nombre.
Ex. :
Sur l’emploi du superlatif formé avec le plus, le moins, le mieux sans article, cf. supra, Article.
Le comparatif d’égalité se construit avec come, qui est par excellence, pendant tout le moyen âge, la conjonction de la comparaison ; cf. infra, Propositions subordonnées.
Ex. :
Après le comparatif, il arrive souvent que la proposition subordonnée contient la négation, sans que ce soit une règle absolue.
Ex. :
On a vu plus haut (Morphologie) que les pronoms personnels se présentaient sous deux formes : tonique et atone. La forme tonique s’emploie avec les prépositions, comme dans la syntaxe moderne.
Ex. :
On disait donc : en tei, o tei (avec toi), encontre mei, por mei, por tei, etc.
L’ancien français emploie encore la forme accentuée devant l’infinitif pur et surtout devant l’infinitif précédé d’une préposition, le gérondif et le participe passé. Cet usage, qui était resté vivant jusqu’au xvi siècle, a disparu dans la syntaxe moderne. Ex. :
On disait donc : pour moi, toi, lui servir ; pour moi accuser, acquitter ; s’il vous plaisoit moi commander.
Au xvi s. : Les veoir ainsi soy rigouller (Rabelais, I, 4.). Contraints de soy retirer (Amyot, Fabius, 4.). Pour soy garder (Grand Parangon, 107.).
On emploie aussi la forme tonique, en dehors du cas précédent, quand on veut insister sur le pronom, marquer une opposition.
Ex. :
Conformément à l’usage latin le pronom personnel sujet est généralement omis.
On ne l’exprime que lorsqu’on veut insister ou marquer un contraste, une opposition.
Cependant à la fin du xii siècle l’emploi du pronom sujet se généralise.
Les cas-sujets des pronoms personnels étaient, au singulier, je, tu, il. On disait : je et tu irons ; ne vos ne il n’i porterez les piez (Rol., 260) ; il et ses frères (= lui et son frère) ; il dui (= eux deux) ; je et mi chevalier (= moi et mes chevaliers) ; li maistres deu Temple et je (Joinville), etc.
Ex. :
Dès le xii siècle, on trouve cependant la tournure moderne moi et vous au lieu de je et vous ; mais ces tournures ne deviendront communes qu’à partir du xv siècle et ne seront de règle qu’à la fin du xvi.
Quand une phrase commence par qui = celui qui, il est employé pléonastiquement dans le second membre de phrase. Ex. Qui molt est las il se dort contre terre (Rol., 2494). Celui qui est très las dort contre terre.
Même en dehors de ce cas, l’emploi pléonastique de il, après un sujet déjà exprimé, est fréquent dans l’ancienne langue.
Les pronoms neutres il et plus rarement ço, ce sujets grammaticaux de verbes impersonnels, sont en général omis. Ex. :
L’expression moderne il y a se présentait ordinairement sous la forme i at (lat. ibi habet) , quelquefois at tout court, et le nom qui suivait était au cas-régime, comme complément de a.
L’omission du pronom neutre sujet est restée fréquente jusqu’au xvi siècle. La langue moderne en a conservé des traces dans des expressions comme : tant y a que, tant s’en faut, naguère (= il n’y a guère, il n’y a pas beaucoup), peut-être (= cela peut être) ; pieça (= il y a une pièce de temps, il y a un moment ; encore dans La Fontaine). On disait dans l’ancienne langue : grant pieç’a = il y a très longtemps.
La grammaire moderne considère comme une faute la tournure populaire : je lui ai dit pour je le lui ai dit ; je lui ai donnée pour je la lui ai donnée. L’omission du premier pronom, régime direct, est fréquente encore au xvi siècle et elle est presque constante en ancien français.
Ex. :
L’ancien français employait des tournures comme mon cors, ton cors, son cors, plus rarement ma char, ta char, et quelques autres expressions semblables en fonction de pronoms personnels. Les exemples avec cors sont en particulier nombreux : l’expression signifiait : de ma personne, de ta personne, en personne, moi-même, toi-même.
Ex. :
Le mot cors sert aussi à renforcer le pronom de la 3 personne ou le substantif sujet.
Ex. :
En et y (a. fr. i), qui, dans la syntaxe moderne, se rapportent aux choses, pouvaient se rapporter aussi aux personnes.
Ex. :
L’emploi de ces mêmes pronoms-adverbes est fréquent pour annoncer un régime ou rappeler une proposition. Dans ce dernier cas cet emploi s’est maintenu avec beaucoup de liberté jusqu’au xvii siècle ; on n’a qu’à étudier, à ce point de vue, la syntaxe de en dans Corneille.
Le pronom personnel précédé de la préposition de remplace assez souvent l’adjectif possessif. On disait : l’ame de mei (= mon âme), l’ame de tei (= ton âme), l’âme de lui (= son âme) ; le nombre d’eus, l’ame d’eus, etc.
Ex. :
On trouve dans ce dernier exemple les deux tournures, l’ancienne et la moderne.
Le français moderne n’emploie le pronom réfléchi accentué que lorsque le sujet est indéterminé : chacun pour soi ; il vaut mieux avoir les honnêtes gens avec soi ; on a souvent besoin d’un plus petit que soi.
L’ancienne langue avait une liberté bien plus grande ; elle pouvait employer le pronom réfléchi accentué dans tous les cas où nous emploierions la forme tonique du pronom non réfléchi lui. Ex. :
D’autre part, au lieu du réfléchi atone (se) comme dans la langue moderne, ou du réfléchi tonique sei, soi (cf. supra), l’ancien français emploie volontiers le pronom personnel non réfléchi lui, els–eus.
Ex. :
L’article provient d’un démonstratif latin (cf. la Morphologie). L’ancien français connaît aussi l’emploi du démonstratif cet, cete ou de cil, cele en fonction d’article. Cet emploi est même fréquent.
Les pronoms démonstratifs étaient indifféremment, dans l’ancienne langue, adjectifs ou pronoms.
On disait : en cest païs, en ceste ville ; en cel païs, en celle ville, cel désignant les objets éloignés, cest les objets rapprochés.
On disait également : cil dist ; cil a parlet a lei de bon vassal (Rol., 887.). Cel list romans e cil dist fables (Méon, Nouv. Rec., I, 152.).
Autres exemples de l’emploi du pronom adjectif :
La langue moderne a établi une distinction rigoureuse dans l’emploi de ces formes : cet, cette est adjectif ; celui, celle sont pronoms (celui-ci, celle-là) ; ils peuvent s’employer aussi comme antécédents du relatif qui : celui qui règne dans les cieux (a. fr. cil qui regnet es ciels).
Quant à celui, qui était le cas du régime indirect (et quelquefois direct), il s’emploie de bonne heure comme cas-sujet.
Ex. :
Icelui, icelle subsistent encore au xvii siècle dans certaines formules de procédure.
Cettui-ci, très fréquent chez Balzac, est rare après Corneille, qui l’a employé trois fois dans Clitandre.
Dans une proposition négative comme la suivante : n’i ad cel, celui ne plort et se dement, celui prend le sens de personne, comme on le voit en traduisant : il n’y a personne qui ne pleure et ne se lamente. Cette tournure, très fréquente en ancien français, se retrouve au xvi siècle : Il n’y a celuy qui ne se vante qu’il en a grande quantité (Despériers, Cymbalum, II).
Après comme, celui a le sens de quelqu’un.
Ex. :
L’ancien français emploie volontiers le pronom neutre ço, ce devant les verbes croire, dire, savoir, sentir, voir, etc., quand ces verbes sont suivis d’une proposition subordonnée complétive, que ço, ce servent, pour ainsi dire, à annoncer.
Ex. :
La forme accentuée du pronom ou adjectif possessif était ordinairement précédée de l’article défini ; elle pouvait aussi être précédée d’un pronom démonstratif, ou de l’indéfini un.
On disait donc : la meie mort, la soe mort ; li tuens parentez ; li miens cuers ; li miens amis ; la toe, la soe mercit ; uns suens chevaliers ; uns suens escuiers ; ceste vostre charrue ; cez lor espées, etc. Cf. encore aujourd’hui, dans le langage populaire : un mien ami, un mien cousin.
Pour l’emploi du pronom personnel précédé d’une préposition en fonction d’adjectif possessif, cf. supra.
Lour (< illorum), devenu leur, ne prend la marque du pluriel qu’à la fin du xiii siècle.
Le cas-régime cui, conformément à son origine (datif latin cui), s’emploie comme régime indirect ; il peut s’employer aussi comme régime direct et même comme « génitif ». Voici des exemples de, ces trois cas.
Autres exemples de cui mis pour de qui, dont.
Dans ces derniers cas, comme dans le suivant : en la cui garde li rois l’aveit mis (c’est-à-dire, en la garde de qui), cui, servant de régime à garde, est construit sans la préposition de, comme dans les expressions l’enseigne Charle, lo corn Roland, la Charlon, etc.
Cui peut aussi s’employer avec une préposition.
Ex. :
Dont s’employait assez librement pour exprimer des rapports divers : un anel dont il l’out esposede (Alexis, 73.) : un anneau qu’il lui avait donné en l’épousant. Cette liberté régnait encore au xvii siècle (Haase, Synt. fr., § 37.). Dont peut se rapporter à toute une phrase précédente : li roys s’en revint en France, dont il en fu mout blasmez (Joinville, 77 b.) . Cet usage s’est maintenu jusque dans la langue contemporaine.
Lequel n’apparaît guère avant le xiii siècle ; il est très fréquent au xiv siècle et son usage ne se restreint qu’au xvii.
Le pronom-adverbe où peut se rapporter dans l’ancienne langue à des personnes (cf. supra, en, y).
Ex. :
Cet emploi, qui était assez rare en ancien français, devient d’un usage courant au xvii siècle.
Ex. :
L’ancienne langue omettait volontiers le pronom relatif après des propositions négatives ou restrictives. « Le trait le plus caractéristique du Roland est l’omission fréquente de que ou qui entre la proposition principale et les propositions subordonnées. » Cela est vrai naturellement des autres textes. C’est là une habitude si différente de la syntaxe moderne qu’elle déroute souvent les débutants.
Ex. :
Dans les interrogations indirectes, le pronom interrogatif neutre que est précédé, dans la langue moderne, de ce, à moins que ce que ne soit devant un infinitif.
Ex. :
L’ancienne langue employait que comme pronom interrogatif neutre sans antécédent.
Ex. :
Cette tournure s’est maintenue longtemps. Au xvi siècle, elle est constante : Je ne sais que c’est ; sans sçavoir qu’ils faisoient, tant ils estoient troublés.
Au xvii siècle, les exemples ne sont pas rares.
Ex. :
C’est par une omission de la même nature que s’explique la tournure suivante, si commune dans la langue du moyen âge : faire que avec le cas-sujet et ellipse du verbe : faire que fols, c’est-à-dire : faire (ce) que (fait) un fou ; faire que sages, c’est-à-dire : faire (ce) que (fait) un sage ; faire que proz, agir en preux ; faire que traïstre, agir en traître.
On trouve encore dans La Fontaine (Fables, V, 2) :
Celui-ci s’en excusa,
Disant qu’il ferait que sage
De garder le coin du feu.
Qui sujet d’un verbe au conditionnel ou, ce qui est la même chose en ancien français, à l’imparfait ou au plus-que-parfait du subjonctif, a le sens de : si quelqu’un, si l’on, si on : cet emploi a lieu surtout dans des propositions qui marquent l’hypothèse ou dans des propositions exclamatives.
Ex. :
Même en dehors de ces cas, qui, employé comme pronom absolu, avec un sens indéfini, peut être traduit par si on, comme dans l’expression moderne : tout va bien, qui peut attendre.
Ex. :
Cet emploi de qui, du moins avec un conditionnel, est resté très vivant jusqu’au xvi siècle et on en trouve des exemples au xvii.
L’adverbe relatif que pouvait remplacer dans l’ancienne langue un pronom relatif précédé d’une préposition.
Ex. :
Cet emploi est encore général chez les auteurs du xvii siècle (Haase, Synt.fr., § 36).
Le pronom interrogatif cui, écrit quelquefois qui, s’emploie comme régime indirect sans préposition avec autant de liberté que cui pronom relatif.
Ex. :
Il pouvait aussi, comme le relatif, être précédé de prépositions : a cui, de cui, par cui, etc. Sur l’omission de l’antécédent ce dans les propositions interrogatives indirectes, cf. supra.
L’interrogatif neutre était que (forme atone), quoi (forme tonique). De bonne heure que a été remplacé comme cas-sujet par qui, forme du masculin et du féminin. Cet emploi de qui s’est maintenu dans la langue moderne : qui fait l’oiseau ? c’est le plumage (= qu’est-ce qui). Qui vous presse ? (La Fontaine, Fables, IX, 2) (= qu’est-ce qui vous presse).
Les indéfinis sont en général pronoms et adjectifs. Nous ne parlerons que des plus usuels.
Alcun, aucun provenant de aliqui(s) unus, signifie quelqu’un dans l’ancienne langue ; ce sens affirmatif s’est maintenu jusque dans la langue moderne : d’aucuns prétendent. Le mot, employé souvent dans des phrases négatives, a pris le sens négatif.
Altrui, autrui est le cas-régime indirect de altre. L’autrui était aussi un neutre qui signifiait : le bien des autres. Il était construit comme un nom (complément déterminatif) dans des expressions comme : notre droit et l’autrui (= celui d’autrui).
Chascun servait d’adjectif et de pronom : chascun seigneur, chascun jour. Cette construction s’est maintenue jusqu’au xvi siècle où chaque a remplacé chacun en fonction d’adjectif. Chaque « inconnu à Rabelais, se rencontre dans Montaigne (I, 10.) ».
La langue actuelle donne deux sens à cet adjectif indéfini, suivant la place qu’il occupe : le même homme (identité), l’homme même (idée d’insistance).
Dans l’ancienne langue cette règle n’existait pas et jusqu’au xvii siècle le sens de même était déterminé par le contexte et non par la place qu’il occupait.
Ex. :
Inversement on trouve au xvii siècle :
Nul avait un cas-régime nului, qui a disparu de bonne heure. Étant négatif, nul pouvait s’employer sans négation ; mais ce n’était pas une règle générale ; il est souvent accompagné de la négation dans la Chanson de Roland.
Om, on venant de homo, a de bonne heure le sens indéfini qu’il a de nos jours : il y en a quatre exemples dans la Vie de Saint Alexis, et ils sont plus nombreux dans la Chanson de Roland.
Plusor, pluisor (mod. plusieurs) correspond à un comparatif du latin vulgaire (cf. la Morphologie) et signifie plusieurs, beaucoup. Employé avec l’article défini il signifie : le plus grand nombre. On dit ordinairement : li alquant et li pluisor.
Ex. :
Là où le français moderne emploie quelque... que, l’ancien français employait, plus logiquement et plus simplement, quel... que : cet emploi a d’ailleurs persisté jusqu’au xvii siècle.
Ex. :
Au xvii siècle :
Les distinctions entre quelque adjectif et quelque adverbe ne sont pas connues de l’ancienne langue ; jusqu’au xvii siècle d’ailleurs, quelque s’accorde avec le mot auquel il se rapporte.
Qui qui, quique, cui que (cas-régime du précédent) s’employaient en parlant des personnes.
Que que, quoi que s’employaient en parlant des choses.
Ex. :
Autres exemples : cui qu’en doie desplaire ; cui qu’en doit anuier, etc.
Autres exemples : que que li autre facent ; que qu’on die...
Qui qui, qui que étaient souvent accompagnés de l’adverbe de temps onques : de là vient le pronom indéfini Quiconque (qui que onque).
Qui... qui pouvait avoir aussi le sens de : les uns... les autres. Le neutre que... que signifiait : tant... que. Cf. encore, dans La Fontaine : Que bien que mal elle arriva (Fables, IX, 2).
Tant, comme quant, était un adjectif indéfini variable.
Ex. :
Avec quant on pouvait dire : en quantes choses, quantes proieres (prières), etc. Cf. encore l’expression vieillie : toutes et quantes fois.
On disait mil tanz, cent tanz = mille fois autant, cent fois autant.
Tout employé comme adjectif (tous les hommes) pouvait ne pas prendre l’article dans l’ancienne langue surtout au pluriel : tous hommes, tous dis, tous jours. On disait aussi toute nuit, toute veie (toutefois, cependant). Cf. encore, au xvii siècle :
Un s’emploie au pluriel devant les mots qui n’ont pas de singulier ou devant les mots désignant des objets qui vont par paire.
Unes lettres, unes fourches, unes chausses, unes cornes, unes grosses lèvres, etc.
Un employé comme pronom au sens de l’un, quelqu’un est fréquent.
Au xvi siècle, un avait souvent le sens de quelqu’un : Comme un qui prend une coupe (Ronsard, Odes, I, 2). Oter à un ce que la fortune lui avait acquis (Montaigne, II, 8).
Sur l’emploi de un article indéfini, cf. supra. Sur l’emploi de l’article devant les nombres cardinaux, cf. supra. Les divers éléments des noms de nombre formés par addition étaient réunis par et : on disait vingt et deux, trente et trois, comme aujourd’hui vingt et un, soixante et onze. Cet usage s’était maintenu en partie au xvii siècle (trente et trois, vingt et quatre dans Corneille).
Ex. : Mil et cent et quatre vinz et dix sept anz. (Villehardouin.)
Un nom de nombre formé d’une unité de dizaine + un n’exigeait pas que le substantif fût au pluriel ; l’accord se faisait avec un et non avec l’ensemble du chiffre.
La règle se maintient au xvi siècle et au xvii il y a encore hésitation.
L’ancien français formait des multiplicatifs avec vingt : six vint, douze vint, quatorze, quinze vint, etc. Quatre-vingts est un reste de cet ancien usage (cf. l’Hôpital des Quinze Vingts) . On trouve jusqu’à dix-huit vingt. Le cas-sujet de vingt était vint, le cas-régime vinz.
Avec cent l’usage est le même qu’aujourd’hui ; mais on pouvait dire dix cens, comme huit cens, neuf cens.
Pour mille l’ancien français avait la forme mil, qui on correspondait au latin mille (singulier) et milie, plus tard mille, qui correspondait au latin milia (pluriel neutre).
Ex. :
Il y a d’ailleurs souvent confusion entre mil et milie, mille.
L’ancienne langue employait peu les noms de nombre cardinaux dans les cas où nous les employons aujourd’hui (succession de rois, d’empereurs, etc.) ; elle aurait dit : Louis deuxième, troisième, quatorzième ; elle disait de même, pour les jours du mois : le quatorzième d’aoust, le vingt cinquième de mai. Cet usage a duré jusqu’au xvii siècle, au moins en ce qui concerne la succession des rois, papes, empereurs, etc., les jours du mois. Balzac dit : Louis quatorzième, Adrien sixième, Henri troisième ; Boileau : Louis douzième ; Balzac : vingt-quatrième de mars ; quinzième de décembre.
Citons encore les expressions comme moi dixième, moi troisième (= dix, trois personnes, moi compris) qui se retrouvent au xvii siècle et qui survivent encore dans les dialectes modernes.
La Syntaxe de l’Essai de Grammaire de l’ancien français de E. Etienne abonde en observations ingénieuses fondées sur l’étude de textes nombreux : nous nous en sommes servi avec fruit pour cette partie de notre travail.
Les exemples concernant le xvi siècle sont empruntés en général à : Darmesteter et Hatzfeld, Le xvi siècle en France, 1 éd., Paris, 1878.
Plusieurs exemples sont empruntés à la Chrestomathie du moyen âge de Gaston Paris et Langlois (4 éd., 1904), dont l’introduction contient de précieuses notes de syntaxe.
Pour le xvii siècle nous nous sommes servi de : Haase, Syntaxe française du xvii siècle, trad. Obert. Paris, 1898, ainsi que de la Grammaire historique de M. F. Brunot et de l’Histoire de la langue française du même auteur, Tome IV (Paris, Colin, 1913). Le tome I du même ouvrage nous a fourni aussi d’intéressants exemples et de précieuses observations. On trouvera des renseignements bibliographiques complets dans l’ouvrage suivant : Horluc et Marinet, Bibliographie de la Syntaxe du français, Lyon — Paris, 1908.