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Chapitre 7

VERBES
OBSERVATIONS GÉNÉRALES

Le verbe précédé de plusieurs sujets peut s’accorder avec l’ensemble des sujets et se mettre au pluriel. Mais la liberté de construction est si grande dans la langue du moyen âge que le verbe peut ne s’accorder qu’avec le sujet le plus rapproché, même si ce sujet est au singulier et que l’autre ou les autres soient au pluriel ; cela arrive surtout quand les sujets sont joints entre eux par et et de préférence par les particules disjonctives ne, ou.

Ex. :

Les noms collectifs, comme gent, peuple, mesnie (maison, entourage d’un grand personnage), chevalerie, etc., sont souvent suivis d’un verbe au pluriel.

Ex. :

Au lieu de c’est moi, toi, lui ; c’est nous, c’est vous, ce sont eux, on disait en ancien français : ce sui je, ce es tu, ce est il ; ce somes nous, ce estes vous, ce sont il. Comme on le voit, ce est attribut et l’accord se fait avec le sujet réel, qui est le pronom personnel.

On disait encore au xvi siècle : Ce suis-je moy, dist le Seigneur, qui l’ay deceu (Calvin, I, 18, 2.).

Cet accord du verbe avec le sujet logique se fait dans d’autres cas où l’ancien français employait une tournure impersonnelle ; par exemple : il estoient jadis dui frère ; il sont venues tant de plaintes. Cf. encore : il i corurent set rei et quinze duc (Cour. de Louis, 631.). Et si sont il venu assés — Ici maint preudome vaillant (Chev. aux deux épées, 4456.).

De nombreux changements se sont produits, depuis le moyen-âge, en ce qui concerne les voix des verbes. D’une manière générale, les verbes à forme pronominale étaient beaucoup plus nombreux que dans la langue moderne, parce que la plupart des verbes intransitifs avaient une tendance à prendre cette forme. Ils indiquaient alors une action qui ne sort pas du sujet et porte essentiellement sur lui.

On disait : s’apareistre, se combatre, se craindre, se demorer, se douter (craindre), se dormir, se feindre, se gesir, se joster (joûter avec quelqu’un), se merveiller, se morir, se monter, se périr, se partir, se recreidre, recreire (s’avouer vaincu, fatigué), se remembrer, se targier (tarder), etc.

On pouvait d’ailleurs employer aussi beaucoup de ces verbes comme transitifs. Ainsi escrier est transitif au sens de appeler, crier.

Ex. :

Morir, aux temps composés, est transitif.

Ex. :

Inversement beaucoup de verbes aujourd’hui réfléchis se présentent sous la forme intransitive ; ces confusions sont constantes.

Ex. :

Ils étaient aussi beaucoup plus nombreux que dans la langue moderne.

On disait : il afiert (il convient) ; il anuite (il fait nuit) ; il apent (convient) ; il chaut ; il aserit, il avesprit (le soir arrive) ; il abelist (il plaît) ; il dueut (de douloir, il fait de la peine) ; il besogne (il est besoin) ; il loist (lat. licet, il est permis) ; il membre, remembre ; il passe (en parlant du temps) ; il prend (a remembrer lui prist = il (neutre) lui prit à, il (personnel) se mit à se souvenir) ; il estuet (il est besoin) ; il ennuie (il est ennuyeux que) ; il i ot (il y eut), avec un participe passé : il i ot mainte larme plorée ; maint conseil i ot pris et donné (on prit et on donna maint conseil) ; il semble, il est vis ou a vis (même sens).

La règle est, dans l’ensemble, la même que dans la langue moderne, où règne d’ailleurs une assez grande liberté dans l’emploi des auxiliaires avec certains verbes ; les verbes transitifs se construisaient avec le verbe avoir et les verbes intransitifs, par analogie avec les verbes passifs, se construisaient avec le verbe être. Mais comme beaucoup de verbes pouvaient être à la fois transitifs et intransitifs, il s’est produit, en ancien français, de nombreuses confusions dans l’emploi des deux auxiliaires être et avoir.

Les verbes réfléchis se construisaient ordinairement avec être, mais ils pouvaient aussi se construire avec avoir, comme on le voit par les exemples ci-dessous.

On pouvait donc dire : il a sorti et il est sorti ; il est remés et il a remasu (= il est resté) ; il était passé la montagne, il était monté les degrés ; il s’a ad Deu comandét (Alexis, 288.) ; il s’a vestu et chaucié ; vengiéz m’en sui (Rol., 3778.) ; il s’a bien défendu ; il a alé par le chemin (Froissart) ; et avoient li Juis sorti (Id.) ; il estoient fuis (Id.) ; il sont coru (=ils ont couru).

Une construction particulière à l’ancienne langue est la suivante : quand deux participes passés qui se suivaient devaient être construits le premier avec être et le second avec avoir — ou réciproquement — on pouvait sous-entendre le second verbe auxiliaire.

Ex. :

Il y a d’ailleurs des exemples antérieurs à Froissart.

L’ancien français construisait volontiers le régime des verbes passifs avec de. Cet usage est resté très vivant au xvii siècle. La construction du verbe passif avec a était également fréquente.

Ex. :

Faire pouvait, comme dans la langue moderne, remplacer un verbe déjà employé.

Ex. :

Le verbe faire peut encore s’employer, suivi d’un infinitif, avec la valeur du verbe simple marquée par cet infinitif.

Ex. :

On trouve encore : faites moi escouter, faites moi oïr = écoutez-moi.

Sur la conjugaison périphrastique de être avec un participe présent ou un gérondif, cf. infra.

Plusieurs verbes, surtout des verbes de mouvement, se faisaient précéder de en principalement quand ils étaient employés comme pronominaux : s’en aler (qui s’est maintenu), s’en venir, en mener, en porter ; courir, s’en courir ; fuir, s’en fuir. Beaucoup de verbes modernes composés avec en-, em- sont issus de cet emploi.

Àl’indicatif les confusions entre l’imparfait et les différents temps du passé sont des plus fréquentes ; sur ce point, la syntaxe de l’ancien français s’éloignait beaucoup de la syntaxe actuelle.

En ce qui concerne le présent, l’ancien français emploie souvent, dans la même phrase, le présent de l’indicatif, le passé défini et le passé indéfini. Ex. :

L’imparfait, qui, dans la langue moderne, marque une action qui durait dans le passé, est souvent remplacé par le passé défini, qui est le temps de la narration et non de la description. La réciproque a d’ailleurs également lieu, mais beaucoup moins souvent avant le xii siècle.

Ex. :

C’est surtout dans l’emploi des verbes être et avoir que cette confusion des temps du passé a lieu.

Mais au xii siècle, l’emploi de l’imparfait se développe d’une façon de plus en plus sensible, surtout chez Chrestien de Troyes. « C’est un des grands changements survenus du xi au xiii siècle. »

Le passé défini et le passé indéfini sont souvent employés l’un pour l’autre.

Ex. :

Le passé antérieur est souvent employé pour le plus-que-parfait (qui est très rare en ancien français), surtout dans les propositions relatives. Cet emploi disparaît au xvi siècle.

Ex. :

Pour l’emploi et le sens des rares formes anciennes du plus-que-parfait, cf. supra, Morphologie.

Le futur antérieur peut quelquefois servir à rendre, par une extension de sens, l’idée du passé.

Ex. :

Cf. ces vers de Corneille :

Je verrai les lauriers d’un frère ou d’un mari
Fumer encor d’un sang que j’aurai tant chéri. (Corneille, Horace, II, 6, 649–50.)

Le conditionnel dit présent a, à peu près, dans les propositions indépendantes, le même emploi que dans la langue moderne ; seulement il subit la concurrence de l’imparfait du subjonctif ; cf. infra.

Ex. :

Le conditionnel passé est d’un emploi très rare. Il est remplacé ordinairement par le plus-que-parfait du subjonctif et quelquefois par l’imparfait du subjonctif ; cf. infra.

L’impératif peut être précédé d’un pronom sujet.

L’impératif négatif se rendait fréquemment par l’infinitif précédé de la négation : il correspond à la 2 personne du singulier.

Ex. :

On trouve aussi quelquefois un infinitif employé sans négation en fonction d’impératif : il est alors procédé de de et de l’article et la phrase impérative débute par or. Ex. :

L’impératif est souvent précédé de car (quar, quer) , qui peut se traduire par donc, eh bien !

Ex. :

Quar chevalchiez = allons ! à cheval ! est fréquent dans la Chanson de Roland.

Le subjonctif marquant un désir, un souhait (ou un ordre) s’emploie ordinairement sans que.

Ex. :

Le subjonctif-optatif (marquant le désir) existe encore sans la conjonction que dans la syntaxe moderne, mais avec certains verbes seulement.

Ex. : Fasse le ciel que ; puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre ; périssent les colonies plutôt que les principes ; à Dieu ne plaise.

Ce qui n’est plus qu’une exception était la règle dans l’ancien français. Au xvi siècle cette règle était encore en plein usage : Souvienne-vous des Athéniens (Montaigne, I, 9). Aille devant ou après (Id., I, 25).

Au xvii siècle, les exemples ne sont pas rares :

Le subjonctif présent s’emploie volontiers dans les formules de souhait commençant par si (= lat. sic) et quelquefois par se.

Ex. :

L’imparfait du subjonctif, employé dans une proposition indépendante, exprime un regret du passé, un souhait qui ne peut pas être réalisé (mode irréel).

Le plus-que-parfait du subjonctif — plus rarement employé d’ailleurs — peut servir à rendre la même idée.

Ex. :

L’imparfait du subjonctif a aussi le sens du conditionnel présent.

Ex. :

L’imparfait du subjonctif jouait aussi, conformément à son origine (plus-que-parfait du subjonctif en latin), le rôle de conditionnel passé et était même d’un emploi très fréquent dans ce sens.

Ex. :

L’imparfait du subjonctif s’emploie avec le même sens dans les propositions subordonnées.

Ex. :

L’infinitif peut être employé en fonction de substantif, sujet d’une phrase, et dans ce cas il prend s, signe du cassujet. Cet emploi est très fréquent ; on sait qu’il s’est restreint à quelques verbes seulement dans la langue moderne.

Ex. :

L’infinitif peut être aussi employé, comme un substantif, en fonction de cas-régime.

Ex. :

De plus, l’infinitif peut jouer, accompagné de l’article défini ou d’un adjectif démonstratif ou possessif, le rôle de complément déterminatif, indirect ou circonstanciel.

Ex. :

Dans tous les cas où l’infinitif est employé en fonction de substantif, il conserve son caractère de verbe et peut avoir des compléments.

L’infinitif pur (non substantivé) dépendant d’un verbe peut être relié à ce verbe soit directement, soit par l’intermédiaire d’une préposition. Il y a, sur ce point, des différences assez nombreuses entre la syntaxe ancienne et la syntaxe moderne.

L’ancien français employait l’infinitif complément sans préposition dans des cas nombreux où nous mettrions à et plutôt de. On construisait ainsi : prier, rover (même sens), conseiller, louer (conseiller), consentir, délibérer, feindre, craindre, douter (craindre), promettre, souloir (avoir coutume), jurer, etc.

Tous ces verbes peuvent d’ailleurs se construire également avec un infinitif prépositionnel (ou même avec un mode personnel ; cf. les propositions complétives).

Ex. :

Tu me rueves dormir. (Vie de S. Thomas, 3325.)

La construction d’un verbe avec à et l’infinitif était beaucoup plus fréquente en ancien français que dans la langue moderne.

Ex. :

On disait aussi : jurer à (jurer de) ; il me plaist à (il me plaît de) ; je vous avoie oublié a dire (Joinville, 160.).

C’est à des constructions de ce genre qu’on peut rattacher les tournures : prendre à, faire à, suivis d’un infinitif.

Prendre à signifie commencer à, se mettre à : danz Alexis la prist a apeler (Alexis, 62.) ; le seigneur Alexis se mit à l’appeler.

Faire à signifie qui mérite de, qui est à.

Ex. :

L’infinitif prépositionnel avec de était moins fréquent que dans la langue moderne : mais peu à peu son emploi s’est développé aux dépens de l’infinitif précédé de à. Là ou l’ancien français disait essayer a faire, et dans d’autres cas semblables, la langue moderne dit essayer de, etc. On disait de même : il covient a faire, il lui plaisoit a demourer, etc.

Parmi les autres prépositions qui peuvent précéder l’Infinitif, citons pour, qui sert à désigner le but, comme dans la langue moderne, mais qui peut avoir aussi le sens de malgré, dussé-je, dût-il.

Ex. :

Le participe présent se décline comme un adjectif de la deuxième classe : cf. la Morphologie. On disait donc ; uns hom chantanz ; une femme chantant, au cas-sujet singulier ; au cas-sujet pluriel on disait : li home chantant, les femmes chantanz ; au cas-régime : les homes chantanz, les femmes chantanz.

Les formes en -ante, -antes pour le féminin n’existaient pour ainsi dire pas dans l’ancienne langue ; des exemples comme les suivants : si s’en ala criante et plorante (Livres des Rois, 164.), gens mécréantes (ibid., 396) sont des plus rares.

Les formes féminines en -ante, -antes deviennent plus fréquentes en moyen français ; mais jusqu’au xvi siècle la langue a une tendance à faire l’accord en nombre et non en genre : on disait donc plutôt des femmes plorans, chantans que pleurantes, chantantes. « Palsgrave déclare même que le participe présent français n’a pas de féminin. » En 1679, l’Académie décide que le participe présent sera invariable, à moins qu’il ne soit devenu adjectif verbal.

La langue moderne a conservé quelques participes présents à sens passif, dans des expressions comme : rue passante, représentation payante, deniers comptants, etc. Les participes de ce genre étaient très fréquents dans l’ancienne langue ; ils marquent d’ailleurs plutôt une action qui dure qu’un passif proprement dit. Ex. :

On disait : du vin buvant (= bon à boire) ; se faire connoissant, se faire connaître ; faire entendant, faire entendre ; faus dieus mescreants, auxquels il ne faut pas croire ; au jour du tremblant jugement, etc.

L’ancien français possédait un participe présent et un gérondif. Le premier suivait les règles d’accord ; le second, correspondant à des formes latines invariables, était invariable comme elles. Chantanz, part. prés. (lat. *cantantis) ; chantant, gérondif (lat. cantando) .

L’ancienne langue avait une conjugaison périphrastique formée du verbe être suivi d’un participe présent. On disait : il est fuianz, il est coranz, il est aidanz, il est chantanz, c’est-à-dire il fuit, il court, il aide, il chante, avec la distinction de l’état et de l’action.

Mais une tournure encore plus fréquente était l’emploi des verbes aller, venir (et de quelques autres verbes de mouvement) suivis d’un gérondif. Cette tournure était très usuelle au xvi siècle et les poètes de la Pléiade en firent un tel abus que Malherbe dut réagir contre cet emploi. Cependant elle était encore restée vivante au xvii siècle, comme on le voit par des exemples bien connus : je m’en vas désaltérant (La Fontaine) ; cf. dans la langue moderne :

Un couplet qu’on s’en va chantant
Efface-t-il la trace altière
Du pied de nos chevaux marqués dans votre sang ? (Musset)

Les exemples sont très nombreux dans la Chanson de Roland : en voici une série, pris dans la même laisse.

Le gérondif des verbes marquant une action des sens, principalement de veoir et ouir, s’employait d’une manière absolue, comme complément circonstanciel.

Ex. :

Le gérondif peut être précédé de la préposition en, comme dans la langue moderne : en riant, en plorant. Il peut aussi être précédé d’autres prépositions.

Ex. :

On sait que cette dernière expression s’est maintenue en prenant un sens figuré.

On trouve dans Joinville : par pais faisant (= en faisant la paix, par le fait de faire la paix), par grant treüt rendant (= en rendant un grand tribut). Cf. encore : Ne vos leroie par les membres perdant (Prise d’Orange, 1427.) ; je ne vous abandonnerais pas, dussé-je y perdre les membres.

La règle de l’accord du participe passé en ancien français peut se résumer ainsi : « L’ancienne langue peut à volonté faire accorder ou ne pas accorder le participe passé construit avec avoir et son régime, que celui-ci le suive ou le précède. » Ordinairement cependant le participe s’accorde, que le régime direct précède — ce qui arrive plus souvent que dans la langue moderne — ou qu’il suive.

Souvent aussi l’accord ne se fait pas. On peut alors considérer le participe comme un neutre, qui marque simplement l’idée exprimée par le verbe au passé, et qui forme un tout avec l’auxiliaire, qui, lui, marque la personne et le nombre.

Dans la Chanson de Roland le participe s’accorde presque toujours avec le régime, quand ce régime est placé entre le verbe auxiliaire avoir et le participe.

Ex. :

Quand le régime précède l’auxiliaire avoir, l’accord se fait trois fois sur quatre environ. Cf. l’exemple cité plus haut :

Quand le régime est placé après l’auxiliaire et le participe, l’accord se fait ou ne se fait pas (il y a à peu près autant d’exemples d’une construction que de l’autre).

Ex. :

Telle est la règle à la fin du xi siècle. Dans la période suivante l’accord continue à se faire en général quand le régime précède le participe : cette tradition s’est maintenue jusqu’à la langue moderne.

Dans les autres cas la langue a une tendance à considérer le participe comme une forme neutre faisant corps avec l’auxiliaire et ne prenant pas l’accord. Ce n’est qu’au xvii siècle que la syntaxe a été fixée sur ce point.

La même liberté de construction se retrouve dans les phrases où le participe précédé d’un régime direct précède lui-même un infinitif : je les ai fait voir ; l’ancienne langue pouvait dire : je les ai faits voir, je l’ai fait ou je l’ai faite voir ; je les ai fait ou je les ai faites voir ; je les ai fait ou faites venir ; je les ai faits venir.

On trouve le participe passé construit avec le verbe être dans les verbes passifs, et aux temps composés des verbes pronominaux et intransitifs. L’accord, dans tous les cas, se fait avec le sujet (et non avec le régime, comme cela a lieu dans la langue actuelle avec certains verbes pronominaux).

Ex. :

Le participe passé construit avec être est quelquefois invariable quand il commence la phrase : il est alors traité comme un neutre.

Ex. :

Cf. encore aujourd’hui : il est venu deux personnes.

L’emploi des neutres comme approuvé, attendu, ci-joint, ci-inclus, invariables quand ils précèdent le substantif, s’explique par cette tournure.

Pour les participes devenus prépositions comme excepté, hormis, etc., cf. supra, Morphologie.

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