‹ Guide du voyageur à Poitiers et aux environsChapitre 2 sur 5 · HISTORIQUE

HISTORIQUE

La ville de Poitiers était, avant la révolution de 1789, la capitale du Poitou, le chef-lieu de l’Intendance, le siège d’un vaste Évêché, auquel ont emprunté les Diocèses de la Rochelle, Angoulême, Angers, Tours, Bourges et Limoges ; d’une Généralité fort étendue ; d’un Présidial auquel ressortissaient 300 hautes justices, qui dépassaient le ressort actuel de la Cour d’appel, et s’étendaient jusqu’à des limites dépendant aujourd’hui des Cours de Bordeaux, Limoges, Bourges, Orléans et Angers.

Elle avait en outre un Bailliage, une Sénéchaussée, une Élection, un Hôtel des Monnaies, une Université, 5 Chapitres, 24 paroisses, 11 monastères d’hommes, 15 communautés de femmes, 60 édifices consacrés au culte catholique ; et leurs clochers de toutes formes, de toutes grandeurs, lui donnaient de loin un aspect fort singulier.

Elle est aujourd’hui, bien que déchue de son ancienne importance, le siège d’une Cour d’appel divisée en trois chambres, à laquelle ressortissent les tribunaux des 4 départements de la Vienne, des Deux-Sèvres, de la Vendée et de la Charente-Inférieure ; d’un Évêché qui comprend les 2 départements de la Vienne et des Deux-Sèvres ; le chef-lieu du département de la Vienne ; elle dépend de la 4 Subdivision de la 18 Division militaire (Tours), de la 15 Légion de Gendarmerie (Tours), et de la 26 Conservation forestière (Niort).

L’Académie dont elle est le chef-lieu est une des plus étendues des seize Académies de France. Elle comprend trois Facultés (Droit, Sciences et Lettres) ; trois Écoles secondaires de Médecine et de Pharmacie, situées à Poitiers, Tours, Limoges ; huit Lycées établis dans les chefs-lieux des départements de la Vienne, de la Charente, de la Charente-Inférieure, des Deux-Sèvres, de l’Indre-et-Loire, de l’Indre, de la Haute-Vienne ; enfin dix-neuf colléges communaux (dont quatre de plein exercice), situés à Châtellerault, Loudun, Civray, dans la Vienne ; à Cognac, Confolens, La Rochefoucault, dans la Charente ; à Melle et Parthenay, dans les Deux-Sèvres ; à Luçon et Fontenay-le-Comte, dans la Vendée ; à Chinon, dans l’Indre-et-Loire ; à Issoudun et la Châtre, dans l’Indre ; à Magnac-Laval, Eymoutiers, Saint-Junien et Saint-Yrieix, dans la Haute-Vienne. L’Académie est dirigée par un Recteur, assisté de huit inspecteurs d’Académie (un pour chaque département) et d’un Conseil académique.

Poitiers est situé au confluent du Clain et de la Boivre, à 335 kilomètres de Paris, à 215 d’Orléans, à 101 de Tours, à 32 de Châtellerault. Sa population est de 31 034 âmes (recensement de 1866).

Malgré les améliorations très-nombreuses dont elle a été l’objet depuis 50 ans, la ville de Poitiers est encore fort loin de pouvoir être citée parmi les villes de France que le voyageur doit visiter pour la seule satisfaction de ses regards. Son aspect général, des hauteurs qui la dominent presque de tous côtés, a quelque chose, il est vrai, de pittoresque, qu’on chercherait en vain dans des cités plus populeuses et plus régulières : mais, si l’on pénètre dans l’intérieur, avec les effets trompeurs de la perspective disparaît le charme factice qu’avaient produit ces bâtiments mêlés aux touffes d’arbres, ces rues profilées, pour ainsi dire, au milieu des jardins verdoyants, et l’on se trouve face à face avec une décevante réalité.

Beaucoup de ses rues sont encore étroites et tortueuses : ses bâtiments sont généralement dépourvus de toute ornementation, de tout style. Elle n’a pas un grand nombre de ces vastes places largement aérées, de ces quartiers neufs, de ces monuments brillants de jeunesse qui font la décoration et l’honneur de nos cités modernes ; ou bien, si elle en compte quelques-uns, ils sont, en général, de nature, hélas ! à produire un effet tout contraire. Mais si tout cela ne constitue pas précisément ce que M. de Custine appelle fort peu galamment, quelque part, un monceau de vieux plâtras, cela, du moins, ne peut point, en conscience, être appelé beau.

Cependant, après avoir fait la part à la critique, soyons juste. Poitiers a conservé, malgré les révolutions et leurs conséquences modificatives, une partie de ce cachet remarquable que le moyen âge imprimait à ses cités les plus importantes, et qui n’était après tout que le reflet d’autres mœurs et une satisfaction donnée à d’autres besoins.

Mais c’est précisément cette physionomie toute spéciale à laquelle chaque jour enlève une ride, un trait, c’est précisément ce facies original, qui doivent solliciter le voyageur, et surtout le voyageur intelligent, à donner quelques heures d’examen réfléchi à l’antique capitale du Poitou.

Les seuls monuments qu’elle puisse montrer avec quelque orgueil sont, il est vrai, noircis par le temps ; mais, presque tous aussi, ils sont remarquables à des titres divers.

Chaque période un peu importante de l’histoire de l’art depuis le VI siècle s’y trouve représentée par des échantillons à un état plus ou moins parfait de conservation, mais qui peuvent servir d’objet d’étude approfondie pour l’artiste et pour le savant ; les souvenirs historiques réveillés par ces pierres se rattachent, du reste, presque tous aux phases les plus essentielles de notre histoire.

C’est, en effet, près de nos murs que se sont livrés les grands combats auxquels la France doit sa religion, sa nationalité, ses franchises ; c’est dans son enceinte même que fut proclamé le salut de la monarchie, menacée de devenir anglaise, et sauvée alors par les vigoureuses croyances de nos pères ; c’est là que vécurent de grands saints, et chaque pas rappelle leur souvenir, leurs vertus, leur protection efficace ; c’est là que se développèrent, au sein de l’étude et du travail, des générations entières de savants, des poëtes, des littérateurs, des hommes distingués dans divers genres et qui ont honoré leur pays. Que faut-il de plus, même aux yeux des esprits superficiels, pour leur faire agréer, en faveur du fond, ce qu’ils seraient peut-être tentés de dédaigner dans la forme ?

C’est ce que nous avons pensé, au moment où nous avons mis la main à notre œuvre, et c’est aussi ce qui nous a dirigé dans son exécution. Dès lors que le fait historique domine chez nous, de toute la hauteur de son importance morale, le fait matériel et le monument qui en est l’expression plus ou moins complète, ou qui s’y rattache indirectement, de même aussi la partie historique de notre œuvre devait prendre des proportions en harmonie avec son importance réelle.

C’est ce qui expliquera à nos lecteurs pourquoi, avant de les initier à la connaissance plus intime de chacun de nos monuments, nous nous sommes cru obligé de faire passer sous leurs yeux une large esquisse de l’histoire générale à laquelle leur vie particulière se trouve essentiellement mêlée, et pourquoi, dans leur histoire propre, nous n’avons jamais voulu perdre de vue, au milieu des détails variés de la description technique, le point essentiel qui peut seul leur donner une valeur réelle et incontestable.

D’ailleurs, et pourquoi ne le dirions-nous pas ? si nous avons dépassé certaines limites, c’est que nous avons contracté une dette importante vis-à-vis de nos concitoyens et de nos frères en études sérieuses : l’un, notre maître pourtant, poussa l’abnégation, bien flatteuse pour nous, jusqu’à vouloir nous laisser marcher seul dans la voie que sa science avait parcourue avec honneur avant nous, et où nous ne pouvions guère que le suivre ; l’autre, notre confrère désintéressé, généreux, mit à notre disposition, avec une rare modestie, pour plusieurs de nos gravures, ce crayon facile auquel il sait si bien joindre, quand il le veut, la plume élégante du chroniqueur ; l’autre, enfin, nous permit de pratiquer avec lui ce communisme littéraire de vieille date entre nous, mais qui eût effrayé peut-être toute autre amitié que la sienne, et nous n’avons eu qu’à puiser à pleines mains, aujourd’hui encore comme hier, dans les trésors de ses riches archives.

En ce qui concerne spécialement cette troisième édition, nous avons reçu des communications qui accusent une obligeance amie dont nous ne pouvons mieux témoigner notre reconnaissance à nos éminents confrères qu’en employant à rectifier nos erreurs et à perfectionner l’œuvre qu’ils honorent ainsi, toutes les observations dues à leur bienveillance.

Nous devons donc d’autant plus qu’on a plus fait pour nous ; et si nous avons une crainte fondée, c’est que le cadre où nous avons été forcé de nous enfermer ne nous ait pas permis d’être à la hauteur de notre tâche.

Puissiez-vous, ami lecteur, en accordant à ce petit livre une faveur moins éphémère que celle d’une lecture rapide, aussitôt oubliée, nous autoriser à croire que nous ne sommes pas resté trop éloigné du but que nous nous proposions !

Si l’on s’amusait à rechercher dans les premiers auteurs l’origine des Poitevins et de Poitiers, on y lirait que les paisibles habitants de cette tranquille cité descendent en droite ligne d’Hercule et d’une vierge de nature humaine et serpentine, habitant une île de la Scythie appelée île Sylvestre.

Vous dire comment cette filiation, en passant par les Scythes, les Agathyrses et les Pictes, a donné le produit qui existe aujourd’hui et qui fait partie du grand tout que nous nommons le peuple français, c’est ce que nous n’essayerons point.

Nous n’avons ni le temps ni l’espace pour ce faire. Nous serons aussi sobre à l’endroit de l’étymologie des noms de Pictavia, Picti, Pictavi, Pictones, qui ont été donnés par les auteurs latins au pays et à ses habitants.

De grands savants ont vu dans ces mots la preuve que nos ancêtres « se « peindaient tout spécialement de rouge : de là furent appelés Picti et le pays « Pictavia, et eux Poictevins rouges » : d’autres, prenant pour point de départ cette donnée ingénieuse, ont vu dans le fard rouge du visage de nos pères un moyen tout nouveau de les rattacher à leur divin auteur, et, se souvenant des exploits du fils de Jupiter et d’Alcmène, dieu de la force, ils ont pensé que le mot Picta vis (force peinte) exprimait fort heureusement l’idée complexe d’une origine céleste et de l’antique habitude du tatouage.

Enfin, quelques-uns, plus timides, ont découvert que Pictavia signifiait tout bonnement que le pays de Poictou était primitivement (mais, malheureusement pour l’étymologie, il a cela de commun avec un grand nombre d’autres) « painct « et enrichy d’arbres, blés, vignes, fontaines, rivières, boys, boucages et « pasturages ».

Puis sont venus les traînards qui, suivant péniblement les sentiers battus de l’étymologie, ont ramassé dans quelque coin obscur cette présomption importante : « que la cité de Poitiers fut appelée Pictavis, ab ave pictâ, parce « qu’elle fut édifiée au lieu où l’on « avait trouvé un oiseau peint ».

Cela sent un peu la vieille histoire du nom latin du Capitole, et nous rappelle, presque malgré nous, l’étymologie burlesque qu’un grave auteur attribue au nom de la capitale du Loudunais : Loudun, Laudunum, ainsi nommée parce qu’on trouva dans les fondements de la ville l’os d’un homme.

Avouez, lecteur, que tout cela est d’égale force !

Quant à nous, tout en admirant ces efforts d’imaginative, nous nous demanderons s’il est absolument indispensable, pour notre salut et pour celui de nos lecteurs, de croire à la nécessité d’un radical à prétentions dans le nom de nos pères.

La réponse sera négative, car, depuis que nous avons vu faire dériver Lutetia, nom latin de Paris, de la blancheur de ses jolies femmes et de la boue de ses rues sales, notre foi, jadis très-robuste, en l’infaillibilité de l’étymologie, s’est métamorphosée en scepticisme grandement prononcé : aussi ce scepticisme nous fera-t-il dire que nos ancêtres furent appelés Pictons tout bonnement parce qu’il leur fallait un nom tel quel, qui les distinguât de leurs voisins, et que ce fut celui-là plutôt qu’un autre que le hasard leur imposa.

S’il avait un sens, nous avouons très-humblement ne le point connaître. Quant à l’origine de la population elle-même, nous ne suivrons point nos devanciers pour examiner avec eux si le Poitevin est Kelte ou Goth ; nous aimons mieux nous rattacher, comme l’a fait avant nous un spirituel écrivain, à l’idée que nous sommes, sans conteste valable, un franc rejeton de la noble souche gauloise ; il nous serait pénible de penser qu’on ait droit de nous regarder comme une branche sauvage apportée on ne sait d’où, pour être entée presque par force sur ce vieil arbre dont le fer des Romains essaya vainement de mutiler les rameaux vivaces et de comprimer la séve généreuse.

Cet arbre généalogique en vaut bien un autre : qu’en pensez-vous, ami lecteur ? Nous nous y tiendrons, par conséquent, sans plus chercher ailleurs.

Après avoir appartenu à cette grande nationalité gauloise dont l’existence est marquée dans le vide des temps par ces deux jalons historiques, le sac du temple de Delphes et le sac de Rome, le Poitou suivit les destinées de la Gaule, lorsque l’épée de César vint lui demander compte du sang versé par l’épée de Brennus ; il fut alors soumis par Publius Crassus, lieutenant du futur dictateur, et il fournit à la flotte du vainqueur son contingent, lorsqu’il alla attaquer les Vénètes.

Cependant, lors du soulèvement d’une grande partie de la Gaule, les Pictons suivirent l’élan national, à l’exception de quelques personnages, dont l’un, entre autres, a laissé un nom historique qui se rattache à l’existence même de la ville de Poitiers.

Nous voulons parler du Picton Duratius. Demeuré flidèle aux Romains, ce chef soutint contre Dumnacus, chef des Andes (Angevins), dans la capitale même des Pictons (Limonum), un siége en règle, qui annonce l’importance relative, à cette époque, de cette cité au milieu des bourgades sans défense de la Gaule vaincue.

Une monnaie a été frappée au nom de ce personnage : nous la reproduisons, comme étant le monument le plus ancien de l’existence de notre cité.

(Le savant de Saulcy a cru voir dans l’effigie de l’obvers de cette monnaie la tête de Vénus, dont prétendait descendre, comme on sait, Jules César. — Revue numismatique, 1851. p. 396.)

Cette existence antique, nous la réclamons pour la ville actuelle, en dépit des prétentions de certains auteurs qui placent le Poitiers primitif au lieu dit le Vieux-Poitiers, près duquel les voyageurs qui arrivent de Paris passent, après avoir vu se réunir les eaux du Clain et de la Vienne. Ce lieu, où subsistent encore quelques restes de constructions, n’était qu’une mansio romaine, établie au lieu où les Gaulois avaient laissé les traces de leur séjour, et tout au moins un monument de leur civilisation primitive dans ce Menhir grossier couvert d’une inscription tracée par la main du peuple vainqueur, et léguée aux sphynx de l’avenir.

Nous n’acceptons pas non plus cette idée de Dufour que la ville primitive de Poitiers dut être placée, rive droite du Clain, sur les hauteurs de Maubernage (Montbernage). Laissons à ce faubourg la réputation gastronomique dont nous parlerons plus tard, et à laquelle il n’a pas la sotte prétention d’ajouter l’orgueil d’une trop vaniteuse origine.

Àvoir la situation de la ville de Poitiers au confluent de la Boivre avec le Clain, sur une espèce de promontoire qui s’étend dans une anse de cette dernière rivière, et dont l’escarpement est tel que la ligne de faîte est élevée d’environ 40 mètres au-dessus de la vallée, il est évident que les premiers habitants du pays, qui songèrent à se réunir pour opposer une défense énergique, à un ennemi commun, trouvèrent dans cette situation favorable toutes les conditions qu’exigeait leur salut, et ils surent en profiter.

Après la soumission complète du pays, le Poitou fit partie de la Gaule aquitanique. Les débris trouvés dans des fouilles nombreuses, et l’existence d’un immense amphithéâtre, prouvent, à défaut de documents historiques, tout ce que Limonum emprunta de magnificence et de richesse à la civilisation romaine, et nous sommes en droit de reconstruire par la pensée cette cité importante, avec ses palais et ses temples revêtus de marbre, décorés de sculptures élégantes, avec ses villas semées çà et là sur le bord des nombreux cours d’eau qui sillonnent le pays.

Des fouilles, des recherches faites avec soin prouvent que, sous la domination romaine, la ville dut être entourée d’une fortification continue, dont le caractère romain se reconnaît à son parement composé de lignes alternées de petites pierres et de briques horizontalement et régulièrement espacées.

Malgré les assertions de l’historien Dufour, il est aujourd’hui démontré que, loin d’avoir la forme allongée que cet auteur lui attribue dans ses plans, l’enceinte romaine de la ville de Poitiers affectait, avec des dimensions moins vastes, une forme presque circulaire, assez éloignée de la figure irrégulière de l’enceinte actuelle.

L’aspect des lieux suffirait seul, du reste, comme nous l’avons déjà dit, pour justifier cette opinion, en raison de la nécessité d’une bonne défense, si l’existence même de la muraille antique dans des caves et souterrains ne constatait pas une ligne de fortifications que l’on peut suivre sur notre plan, où elle est indiquée par des signes particuliers.

Toutes les magnificences dont la civilisation romaine avait doté la ville de Limonum disparurent sous l’invasion des barbares, et ce fut sans doute pour se défendre contre leurs attaques que les maîtres du monde, menacés à leur tour, entassèrent tous les débris somptueux des palais et des temples écroulés, et construisirent avec ces matériaux précieux cette deuxième enceinte qui s’appuie presque partout sur la première enceinte romaine, mais qui offre par ses casemates et ses voûtes ornées de riches sculptures, de figures, de symboles et d’inscriptions antiques, un caractère vraiment curieux à étudier, et que nos lecteurs ne trouveront peut-être nulle part ailleurs.

Les Visigoths, qui dominaient du fond de l’Espagne jusqu’à la Loire, et dont la capitale était Toulouse, avaient obtenu en 418, de l’empereur Honorius, la cession du Poitou, et ils avaient fait de Limonum un des centres de leur puissance. Ce fut de là qu’Alaric II, leur roi, sortit en 507 pour aller se faire battre et tuer dans les plaines de Voclade (Voulon, et non Vouillé) par le roi des Francs, Clovis. Cette rude bataille anéantit, avec le pouvoir du défenseur de l’Arianisme dans les Gaules, cette hérésie dangereuse, et constitua le royaume catholique des Francs. Le vainqueur, devenu possesseur de ce vaste pays d’Aquitaine, établit des Comtes dans les principales cités, et Poitiers fut le lieu de résidence de l’un d’entre eux, sous la puissance souvent contestée des rois et ducs d’Aquitaine, descendants de Clovis, jusqu’à l’extinction de sa dynastie.

C’est pendant cet intervalle que les Sarrasins d’Espagne, attirés par les immenses richesses que leur promettaient les plaines fertiles de la France et ses monastères puissants, envahissent le territoire, ravagent sur leur passage les cités les plus populeuses, les temples les plus saints, et viennent enfin, à quelques lieues de Poitiers, dans les plaines de Moussais-la-Bataille (732), se faire écraser par le sauveur de la religion et de la nationalité française, le glorieux chef des Francs, Charles le Martel.

Malgré le prestige qui devait favoriser les vues ambitieuses du vainqueur, un attachement traditionnel et instinctivement national portait les Aquitains à soutenir la race de leurs anciens maîtres, et l’on vit Amingus ou Amanuge, Comte de Poitiers, sous le malheureux Waiffre, dernier Duc mérovingien d’Aquitaine, se faire tuer dans la lutte vraiment patriotique soutenue par ce prince contre son heureux rival, Pépin le Bref, fils du vainqueur des Sarrasins.

Waiffre, assassiné par des traîtres, après une résistance honorable, entraîne avec lui la chute des Aquitains ; puis Charlemagne, à son retour de son expédition d’Espagne, rétablit le royaume d’Aquitaine en faveur de son fils Louis, qui venait de naître, et nomme pour gouverner en son nom, quinze comtes chargés de la défense du pays et de l’administration de la justice, Abbon, le premier, est investi de ce titre de confiance pour la ville de Poitiers, et tant que la puissante main du maître se fait sentir, lui et ses successeurs remplissent fidèlement leur mandat.

Mais, sous les faibles successeurs du grand empereur, les Comtes du Poitou, Ducs d’Aquitaine, dont la puissance s’étendait sur la rive gauche de la Loire, depuis Saint-Florent-le-Vieil jusqu’à la mer — cette zone n’en fut détachée définitivement que vers 963 pour être réunie au Comté de Nantes — étendent leur domination jusque sur les frontières d’Espagne, guerroient avec leurs redoutables voisins, protègent les rois de France eux-mêmes contre leurs grands vassaux, fournissent, depuis Guillaume I jusqu’à Guillaume X, une suite héréditaire de souverains belliqueux, amateurs des lettres et des arts, et dont l’un mérite par ses poésies, conservées encore, le titre de Troubadour — « il était bon troubadour, bon chevalier d’armes, et courut longtemps le monde pour tromper les dames » — tandis que son aïeul avait conquis par des qualités réelles le surnom plus glorieux de Grand.

Puis, à la mort de Guillaume X, que l’Église de Poitiers honore d’un culte public, toute cette puissance se concentre sur la tête de sa fille, Aliénor d’Aquitaine. Seule héritière de toutes ces grandeurs, elle donne avec sa main, au fils du roi de France, plus tard roi lui-même sous le nom de Louis VII, une couronne de plus (1137).

Mais la répudiation, plus honorable que politique, de la princesse par son royal époux (1152), investit bientôt le roi d’Angleterre, Henri II, d’un pouvoir fatal à la France, pouvoir qui pèse rigoureusement sur les Aquitains, impatients du joug, et toujours forcés de le subir, malgré les soulèvements incessants et infructueux que provoque un patriotisme vivace.

Après avoir vu son fils, Richard Cœur-de-Lion, et son petit-fils, Othon d’Allemagne, posséder tour à tour le Duché d’Aquitaine, la Comtesse-reine s’en ressaisit à la mort de Richard (1199), en fait hommage au roi de France Philippe-Auguste, s’associe son autre fils Jean d’Angleterre, dit Jean-Sans-Terre, et gouverne à peu près seule ses vastes États.

Elle avait, sous le règne de son mari, Henri II, construit dans sa capitale des monuments dignes d’elle, et protégé la ville par une enceinte nouvelle qu’exigeaient ses développements ; mais, lorsqu’elle devient seule maîtresse des destinées du pays, elle sent le besoin de se gagner les cœurs, qu’elle s’était aliénés par des actes d’oppression tyrannique : elle continue les privilèges accordés aux Poitevins par ses prédécesseurs, celui, par exemple — et il est assez significatif pour mériter d’être cité — celui de marier leurs filles comme ils le jugeraient à propos, et crée une Commune à Poitiers (1199).

La Comtesse-reine meurt ; le Poitou est confisqué sur Jean-Sans-Terre, pour crime de félonie et de parricide, par la cour des Pairs de France. L’impétueux Philippe-Auguste exécute, les armes à la main, cet arrêt vengeur du meurtre odieux de l’innocent Arthur de Bretagne, et saint Louis donne plus tard le Comté de Poitou à son frère Alphonse.

Après la mort de ce prince, Philippe le Hardi, roi de France, son neveu, réclame le Poitou, et l’obtient par droit de réversion. Philippe le Bel, Philippe le Long, le possèdent tour à tour. Le premier de ces princes, d’accord avec le pape Clément V, décrète la suppression de l’Ordre religieux et militaire des Templiers, et c’est à Poitiers même que se discute, dans des pourparlers secrets et dans des réunions publiques, cette mesure violente, commandée peut-être par la politique, mais qui donne lieu à des explications contradictoires, sans justifier le sang versé pour elle.

C’est dans les champs de Maupertuis, presque en vue de Poitiers, qu’eut lieu la sanglante défaite du roi Jean par le prince Noir (1356), et c’est à cette désastreuse journée, si fatale à la noblesse française, que se rattache le grand fait historique de l’accroissement de l’influence de la Commune.

Le traité de Brétigny (8 mai 1360) place le Poitou sous la nomination anglaise ; mais la noble épée de du Guesclin l’arrache bientôt, et pour toujours, à ce joug odieux (1371). Il devient l’apanage de Jean de Berry, frère du roi Charles V (1392), retourne à la couronne pour redevenir encore (1417) apanage de Charles de France, dauphin de Viennois, depuis Charles VII, qui le réunit à la couronne, « sans qu’il puisse en être détaché à l’avenir, même en faveur d’un « prince du sang ».

Et, en effet, il avait bien mérité cette preuve particulière d’affection royale. Pendant les malheurs qui frappent ce souverain, c’est à Poitiers que ses droits sont reconnus, c’est à Poitiers que son avènement au trône est proclamé. Tandis qu’un héraut d’armes anglais crie sur la tombe encore ouverte du malheureux Charles VI : Vive Henri VI d’Angleterre, roi des Français ! les Poitevins, fidèles aux fils de saint Louis comme ils l’avaient été aux fils de Charlemagne, protestent contre les lâches acclamations des Parisiens, en criant : Noël pour Charles VII, roi de France !

Réduit à quelques villes indomptables dans leur attachement à leur nationalité, le roi transfère à Poitiers (1418) le Parlement et l’Université de Paris, qui y restent jusqu’en 1436, et c’est en raison de ce séjour que les membres du Présidial de Poitiers porteront, a l’avenir, la robe rouge, insigne spécial des cours souveraines.

En 1428, Jeanne d’Arc est conduite au roi à Chinon ; elle lui annonce la victoire. En mars 1429, elle subit à Poitiers, devant les docteurs de l’Université, les interrogatoires qui constatent la réalité de sa mission divine, et c’est de Poitiers, de l’hôtel de la Rose, où elle était descendue, qu’elle s’élance, tout armée à blanc, pour aller faire couronner à Reims ce roi qu’on appelait par dérision le roi de Bourges, et que l’histoire, grâce à la Pucelle, nommera plus tard le Victorieux.

Àdater de là, le rôle de la ville de Poitiers n’offre rien de très-remarquable jusqu’au XVI siècle ; mais la prédication luthérienne est pour elle une époque de deuil et de sang.

Calvin, le novateur astucieux, séjourne dans ses murs, enjôle et coiffe, suivant l’expression naïve d’un historien, plusieurs habitants distingués, et tient ses conciliabules dans des grottes sauvages dont l’une, située sur les bords du Clain, porte encore son nom. L’excitation qu’il provoque entraîne de sanglantes attaques contre les prêtres, puis des représailles judiciaires.

Le mal fait des progrès : Poitiers, foyer des nouvelles doctrines, devient un point de mire ; il est pris et repris par les huguenots et les catholiques, et enfin, le 26 mai 1562 et jours suivants, il est livré au pillage d’une troupe de bandits gascons protestants qui violent les tombeaux, brisent les autels, mutilent les monuments religieux, volent les trésors des églises et s’abandonnent aux horreurs d’une rage effrénée.

Àleur tour, les catholiques, commandés par le maréchal de Saint-André, chassent les Gascons ; le maire Herbert est pendu à une potence ; un soldat fait une « fricassée d’oreilles d’hommes, conviant à ce banquet quelques siens « compaignons ». C’est l’histoire, hélas ! trop réelle, des guerres civiles, quel qu’en soit le drapeau !

La question religieuse s’envenime de toutes les passions politiques ; la France devient une vaste arène où se débattent des intérêts qui, d’un côté du moins, ne sont pas les siens.

Dans ce vaste conflit, Poitiers se trouve assiégé par l’amiral Coligny, chef des protestants, qui, malgré les troupes dont il dispose et l’étendue défavorable de la ville, se voit forcé, par le courage indomptable des habitants, à lever honteusement le siège au bout de sept semaines d’une défense désespérée (7 septembre 1569), et va se faire battre complétement à Moncontour.

Àpartir de cette date glorieuse pour elle, la ville de Poitiers, agitée encore par les éléments de trouble qui avaient germé dans son sein, éprouve quelques luttes intestines. Mais bientôt son histoire et sa vie, sauf quelques faits particuliers de mince importance, vont se trouver fondues dans l’histoire et la vie de la grande nationalité française.

Depuis lors aussi, le cœur tout français de ses habitants a répondu à tous les battements du cœur de la France : aux jours de ses triomphes, il a bondi de joie et d’orgueil ; aux jours de ses désastres, il a ressenti la douleur de ses humiliations ; et quand il ne s’est pas associé aux élans que l’on demandait à ses enfants, c’est que ces élans étaient indignes de la France.

GUIDE

DU

VOYAGEUR À POITIERS

Nous sommes en gare de Poitiers.

Les premiers bâtiments de l’embarcadère, construits en 1852 et remplacés en 1855, à l’époque où l’ouverture des lignes ferrées de la Rochelle et de Rochefort a donné à la station de Poitiers une plus grande importance, n’existaient pas eux-mêmes lorsque nous publiions le petit livre que nous rééditons aujourd’hui.

Àcette époque aussi, les amis hardis de leur pays (on les appelait même les mauvaises têtes, et nous en étions) pouvaient espérer encore que les longues et vives discussions qui avaient trouvé un fidèle écho dans la presse locale, au sujet des voies d’accession de l’embarcadère à la ville, aboutiraient à l’adoption en principe d’un vaste projet dû à l’initiative toute patriotique d’un enfant de la cité (M. A. Pichot).

Ce plan magnifique, — auquel on pouvait seulement reprocher, après quelques faciles modifications, le temps nécessaire à son exécution complète, si l’on avait la sagesse de ne vouloir pas jouir trop tôt pour jouir plus largement, — ce projet, qui eût donné à la vieille cité un aspect des plus grandioses, sans détruire ni altérer rien de ce qu’on aime à conserver d’un passé respectable, fut rejeté par de très-timides appréhensions qui reculèrent devant l’avenir, comme si l’avenir, prudemment envisagé et prévu, était autre chose que la vie de ce qui ne meurt pas.

Et aujourd’hui, condamnée par la force même des choses à l’exécution partielle, successive, et par cela même relativement plus coûteuse, d’une partie seulement de ce magnifique plan d’ensemble si heureusement inspiré dans son origine, la ville de Poitiers doit regretter de n’en avoir pas alors adopté au moins le principe fécond.

Au lieu de cette rampe d’accession fort mesquine qui s’ouvre aux visiteurs, au lieu de cet escalier assez peu monumental qui aboutit à une ruelle étroite et rapide, on verrait, sinon aujourd’hui, au moins plus tard, des rampes symétriques sillonner, à droite et à gauche, l’abrupt coteau que domine assez piteusement, pour le moment du moins, la nouvelle préfecture, aboutir à des promenades suspendues à ses flancs, et verser les flots des voyageurs au centre même où les appellent de rapides affaires ou les nécessités d’un séjour plus prolongé.

Mais laissons là des regrets inutiles — il n’a pas dépendu de nous de les épargner aux hommes consciencieux et amis de leur pays comme nous-même, qui les ont provoqués sans mauvaise intention — et contentons-nous, cher lecteur, de savoir qu’au moment où parut notre Guide, il pouvait être encore question d’espérances dont il est fâcheux que cette nouvelle édition ne puisse pas saluer avec vous l’entière réalisation.

Maintenant nous supposons, cher lecteur, que vous êtes logé dans l’un des confortables hôtels ou restaurants qui sont tous, ou à peu près, placés au centre de la ville, dans un cercle assez restreint, et dont notre table et notre plan vous indiqueront, du reste, les noms et la situation ; nous supposons, de plus, que vous avez le temps et la volonté de visiter en détail et avec un soin minutieux la cité tout entière ; car, si vous n’aviez que quelques instants à lui accorder, il faudrait abréger votre course et vous référer, à cet égard — toujours à notre table — au mot itinéraire sommaire. Nos premières hypothèses admises, nous vous prenons par la main, décidé à ne plus la quitter avant le terme de notre course.

Pendant le trajet, qui sera long, cette main deviendra peut-être celle d’un ami, lors même que nous ne serions pas d’accord sur des points où vous respecterez toujours, parce qu’elles vous paraîtront sincères, les convictions que vous ne croiriez pas devoir partager.

Mais, auparavant, veuillez jeter un coup d’œil sur notre plan, dégagé de détails topographiques inutiles, et qui sera pour vous le fil d’Ariane, à l’aide duquel vous sortirez sans effort, sinon sans fatigue, du dédale de nos rues quelque peu tortueuses.

Dirigeons-nous maintenant vers la place d’Armes, qui va devenir notre point de départ.

Place d’Armes.— Cette place, autrefois le Marché vieil, nom qui indique sa destination primitive, fut appelée place Royale après la cérémonie du 25 août 1687, époque à laquelle eut lieu, avec grande pompe et accompagnement de cloches, sermons, tambours, trompettes, scènes théâtrales et mythologiques, ballets, feux de joie, symphonies, soupers publics et danses, l’érection d’une statue de Louis XIV par le corps des marchands de la ville de Poitiers, en souvenir du rétablissement des arts et du commerce. Cette œuvre fut confiée au sculpteur poitevin Girouard, qui a laissé plusieurs compositions en diverses abbayes de France, et qui est mort en 1720 à l’abbaye de Prières, diocèse de Vannes. (Voir notre article au Dictionnaire des Familles du Poitou, t. II, p. 160.)

Le monument, tout en pierre peinte en bronze, se composait d’un piédestal enrichi de sculptures, et dont les quatre coins étaient soutenus par quatre Termes, représentant les diverses nations subjuguées. La statue pédestre du grand roi dominait cette scène ; le prince était habillé à la romaine, avec un manteau fleurdelisé. C’était le goût du temps ; il est vrai que, par compensation, le théâtre affublait Brutus et César de la perruque monumentale de Louis XIV.

Àhuit pieds, une balustrade en fer doré, entourée de bancs, formait une enceinte. Cette composition, qui n’était pas sans mérite, — et sur laquelle le marbre noir étalait en latin et en français les pompeux éloges que le héros du jour méritait sans doute… alors, — fut détruite un peu plus d’un siècle après. Le vent de la faveur populaire avait tourné.

On vit, du reste, à cette époque, d’étranges choses. Tel était le vertige, que, souvent, les mêmes bras qui naguère entassaient pierres sur pierres en l’honneur de la royauté, tenaient à ne plus laisser sur le sol français un seul grain de sable qui pût attester l’existence de cette idole de la veille, brisée le lendemain.

Le 16 août 1792, un de messieurs du Conseil général de la commune fit la motion de « descendre ce Louis XIV, dont l’attitude fière et menaçante osait « encore insulter ceux que son féroce orgueil avait fait trop longtemps gémir… » Le surlendemain 18, la statue avait été descendue et détruite, et l’on vendait pour 25 livres les pierres du piédestal.

Il ne reste plus rien aujourd’hui de l’œuvre de Girouard, sinon la tête de la statue, déposée au musée des antiquités de l’Ouest, où vous la verrez, ainsi qu’une partie du modèle en terre qui servit sans doute au statuaire, et que l’on a retrouvée plus tard dans les déblais de la caserne de cavalerie de Montierneuf.

Malgré la destruction du monument perpétuel de la place Royale de Poitiers en 1792, l’Ermite en province, de M. de Jouy, l’y voyait encore en 1824 ! Nous citons ce tour de force de vue rétrospective, afin de rappeler une fois de plus, et en passant, comment, trop souvent, on écrit l’histoire. Si les appréciations politiques et religieuses de l’Ermite étaient aussi vraies que ses récits, qu’a-t-il pu faire de ceux de ses lecteurs qui l’ont cru sur parole ? On le sait !

« Sur la place qu’occupait autrefois l’image d’un roi qui restera grand quand « même, s’élève aujourd’hui une fontaine » (ainsi disions-nous dans la 1 édition de notre Guide, et nous ajoutions :) « Son incontestable utilité, jointe à son « caractère parfaitement inoffensif, au point de vue politique, aussi bien que « sous le rapport monumental, semble devoir la garantir contre les terribles effets « des révolutions. Ne jurons de rien cependant, etc. »

Elle n’est plus.

Hôtel de la Préfecture. — Dans la direction de l’Ouest, une rue d’assez belle apparence débouche sur la place d’Armes ; sa physionomie actuelle, les vides qui, à droite et à gauche, attendent des façades encore à venir, son nom même — elle s’appelait hier rue Impériale — tout indique sa jeunesse ; et, en effet, elle est née en 1866.

Vous nous demanderez sans doute, aussitôt, quel est le logis qui, à son extrémité, clôt l’horizon et ferme la perspective ; et, quand nous vous aurons dit que ce logis est l’hôtel de la Préfecture, qui a reçu, depuis peu, ses hôtes officiels, vous vous étonnerez sans doute de l’aspect écrasé et relativement mesquin de ce monument.

La faute en est, disent les uns, à l’oubli d’un nivellement préalable, qui, s’il eût été fait, eût imposé une notable surélévation au monument lui-même. Cette raison n’est pas acceptable, parce qu’elle est impossible.

Les esprits tout à fait radicaux rejettent tous les torts sur le style même du monument, qui est, disent-ils, ce qu’il est parce que, de par ce style même, il ne pouvait être autre. Si ceci était vrai, ce serait la condamnation péremptoire de ce qui, cependant, ne nous semble pas devoir être condamné aussi lestement ; mais nous avouons très-humblement que nous eussions préféré toute autre chose, ne fût-ce que pour éviter cette observation à peu près unanime et fort judicieuse : « Pourquoi, dans un pays renommé pour la brillante et solide qualité « des matériaux de construction qu’il exporte au loin, n’a-t-on trouvé rien de « mieux que d’importer l’emploi des briques, auxquelles se condamnent à regret « les régions privées de la pierre, cet élément essentiel de toute belle « construction, si richement prodigué par la nature à notre sol privilégié ? »

On répond à ceci que, pourvu que la distribution intérieure de ces vastes bâtiments se prête aux exigences des nombreux services qu’ils doivent contenir, pourvu qu’ils fournissent à leurs hôtes ordinaires le confortable qui leur est dû et les facilités de convier quelquefois une foule distinguée, à venir en prendre sa part, cela suffit. À la bonne heure !!

Nous ne rechercherons point, entre toutes ces raisons, laquelle a raison plus que l’autre ; mais nous constaterons comme unanime encore cette opinion : pour le prix que le département de la Vienne a mis dans cet immeuble (plus d’un million), il pouvait obtenir une chose plus monumentale et plus digne de soutenir l’honneur du présent en face des œuvres du passé.

Et c’est ici le cas, cher lecteur, de vous indiquer une note à consigner aussitôt sur votre carnet de voyage, au cas où vous songeriez plus tard à publier vos « impressions ».

À Poitiers, quelques monuments publics modernes passeront sous vos yeux ; plusieurs monuments plus ou moins anciens fixeront vos regards : eh bien ! quand vous aurez comparé les uns avec les autres, fussiez-vous aux antipodes de ce qu’on nomme un antiquaire, vous avouerez qu’à Poitiers le moderne, jusqu’ici, n’a pas eu d’heureuses chances.

En revanche, il est vrai, il a, de temps à autre, l’heur d’un mot gaulois que la verve du populaire applique rarement hors de propos et qui reste.

Oyez plutôt :

Un touriste, après avoir compté sur ses doigts les urnes semées, il faut le reconnaître, avec une bien large profusion sur la façade du nouveau Palais préfectoral, demande un jour, d’un certain air, « pourquoi :

« Ces vingt pots dont l’aspect tant soit peu cinéraire
« Imprime au monument un cachet funéraire ?
« — Parbleu » ! — fit un passant, — « la raison, la voilà : »
« Un million, Monsieur, se trouve enterré là. »

Constatons maintenant que diverses rues, les unes complètement décidées en principe, les autres seulement projetées, seront exécutées plus tard, selon les indications fournies, dès aujourd’hui, par notre plan, et rendront faciles de tous côtés les abords du Palais départemental.

Archives départementales, — Avant de quitter la nouvelle Préfecture, disons un mot des principaux documents que contiennent les riches archives départementales qui y sont déposées.

Classées conformément à l’instruction de M. le ministre de l’intérieur du 24 avril 1841, elles se divisent en archives anciennes ou historiques, et en archives modernes ou administratives.

Les archives anciennes se divisent en archives civiles et en archives ecclésiastiques.

Celles-ci comprennent deux séries : clergé séculier et clergé régulier, et se composent ensemble de 2 867 liasses et de 828 registres. Dans la série du clergé séculier sont classés les titres de l’évêché de Poitiers, du chapitre de la cathédrale, de la chambre ecclésiastique du diocèse, du grand et du petit séminaire ; des églises collégiales de Saint-Hilaire, Sainte-Radégonde, Notre-Dame et Saint-Pierre-le-Puellier de Poitiers, Notre-Dame de Châtellerault, Notre-Dame de Montmorillon, Notre-Dame de Mirebeau, Notre-Dame de Morthemer, Sainte-Croix de Loudun et Saint-Pierre de Chauvigny ; des cures et fabriques ; des chapelles.

La série intitulée clergé régulier comprend : 1 les abbayes d’hommes : Angles, Saint-Benoît, de Quinçay, Saint-Hilaire de la Celle, Charroux, Saint-Cyprien, l’Étoile, Fontaine-le-Comte, la Merci-Dieu, Montierneuf, Moreaux, Nouaillé, le Pin, Saint-Savin, etc. ; 2 les prieurés ; 3 les couvents d’hommes ; 4 les abbayes de femmes : Sainte-Croix et la Trinité de Poitiers, Fontevrault ; 5 les couvents de femmes ; 6 les commanderies de l’Ordre de Malte composant le grand-prieuré d’Aquitaine, et les commanderies de l’Ordre de Saint-Antoine de Viennois ; 7 les hospices et aumôneries.

Les archives civiles sont partagées en trois séries : 1 administrations provinciales : intendance et bureau des finances de la Généralité de Poitiers, assemblée provinciale, 250 liasses et 180 registres ; 2 instruction publique : Faculté de médecine, collége royal de Poitiers, 84 liasses et 31 registres ; 3 féodalité, familles, notaires et tabellions, 300 liasses et 37 registres. Total, pour les archives civiles, 634 liasses et 248 registres.

Les Écossais. — Comme nous voulons vous ramener « tout doulcettement » jusqu’à notre point de départ — la Gare — sans opérer trop d’évolutions et de retours sur nos pas, il nous faut bien régler tout de suite nos comptes avec certaines rues qui resteraient désormais trop loin du cercle de nos explorations.

Ainsi, puisque nous sommes en face de la grille de la nouvelle Préfecture, tenons note de ceci : à gauche et à droite existait une ruelle dite des Écossais, munie à ses deux extrémités d’une porte, absolument comme une rue des Juifs au moyen âge ; mais cette clôture, qui se fermait chaque soir, avait pour but de protéger la ruelle contre les scènes nocturnes que son isolement, sa longueur et sa situation eussent rendues trop ordinaires.

Jadis, elle était le lieu de rendez-vous et le champ de bataille des duellistes qui firent pendant de trop longues années à la ville de Poitiers une réputation que ses étudiants ont eu le bon esprit d’oublier.

Le nom des Écossais lui vient de la maison que vous trouverez à l’extrémité de la ruelle, au nord, dans la rue dite de la Visitation, et dont voici l’histoire :

Ce logis, situé en face du plan de la Visitation était l’hôtel de la famille Irland, aujourd’hui éteinte. Son premier auteur établi à Poitiers, Robert-Irland, était Écossais d’origine, jurisconsulte et professeur distingué ; il était appelé pour cela l’Écossais docteur (Rabelais le nomme ainsi) : de là « le logis de l’Écossais », puis « des Écossais », et enfin « la ruelle des Écossais ».

La Visitation. — Quant au couvent de la Visitation, voici comment il fut établi à Poitiers : les Religieuses de ce nom, ayant obtenu, le 5 septembre 1633, l’agrément du Corps de ville, vinrent se fixer d’abord dans une maison située derrière les Trois-Piliers, devant le couvent du Calvaire, et qui se nommait les Arènes. (Il sera question plus loin de tous ces lieux-là.)

Plus tard, elles se logèrent dans la maison de la famille Irland dite des Écossais, et donnèrent leur nom au logis et à la rue.

Aujourd’hui, sur le front mutilé de cet édifice religieux incomplet que vous voyez orné d’un bas-relief qui n’a pas besoin d’explication, vous pourriez écrire cette apostrophe sanglante de l’Évangile: « Ma maison est une maison de « prières, et vous en avez fait une caverne de voleurs. »

La Visitation est en effet devenue la maison de détention, la prison départementale.

Sa charmante église, qui était à peine achevée au moment de la Révolution, fut démolie jusqu’à une hauteur qui permît à ses quatre murs d’enclore le jardin du geôlier. Quelle délicate attention ! tandis que l’on pouvait les raser jusqu’aux fondements et faire disparaître toute trace d’une vieille « superstition » !

Quant aux Religieuses expulsées, elles ont trouvé plus tard, comme nous le verrons, un asile dans la maison de l’ancienne sous-chantrerie de la cathédrale, près du temple de Saint-Jean. — (Voir plus loin les détails sur cette maison religieuse.)

La rue de la Visitation débouche dans la rue des Basses-Treilles, appelée de ce nom, ainsi que la rue des Hautes-Treilles qui la suit, parce que ces terrains, vagues autrefois, renfermaient une certaine quantité de treilles en rapport.

Dans la première de ces rues, à gauche, au n 10, cette maison, qui fut habitée par un avocat distingué (M. Bréchard), rival souvent heureux de M. Boncenne, dont il sera parlé plus loin, était, avant la Révolution, voisine du jeu de paume dit du Faisan (n 8).

La rue Neuve. — Tournant à droite, en quittant la rue des Basses-Treilles, nous suivrons la rue Neuve. Elle méritait, il y a deux siècles, ce nom, qui ne lui sied plus aujourd’hui. Elle fut commencée avant 1611 et elle fut terminée avant 1616.

Elle est désignée dans quelques titres sous le nom de rue du Minage, sans doute parce qu’en 1626, sous la mairie de Charles Irland, sieur de Beaumont, Lieutenant criminel, le minage, qui se tenait au bout de la rue de la Regratterie, fut transféré dans la rue Neuve, vis-à-vis de la mairie, puis, plus tard, près des Halles, où il est encore.

Tout en vous racontant l’histoire de cette rue, nous sommes arrivé avec vous aux lieux où se réunissaient, ou plutôt s’entassaient, en 1626, les provisions de la cité.

Arrêtons-nous maintenant : ne voyez-vous pas incorporé avec la maçonnerie d’une maison située à gauche et qui forme le coin de la rue, un petit monument composé d’une pyramide avec son dé et son soubassement ? Un bas-relief mutilé décore la base ; vous y apercevez, malgré les traces des coups qui l’ont défiguré, un évêque bénissant, un enfant, un baquet.

Laissons à notre annaliste Bouchet le soin de vous raconter l’événement miraculeux que la reconnaissance des Poitevins voulut transmettre à la mémoire des générations futures en l’honneur du saint évêque Hilaire, le grand Docteur de l’Église :

« Le lendemain, ou deux jours après, saint Hilaire alla visiter les églises de « la cité, et, en allant par les rues, estoit suiuy de tant de peuple, qu’à peine on le « pouvoit voir, car il n’alloit sur mulle ne cheual.

« Et une femme, qui lors demeuroit en vne maison, à présent assise deuant « les grands Escolles, et maison commune des Seigneurs de la Ville, sçachant « qu’il passoit deuant saditte maison, ainsi qu’elle baignoit vn sien petit enfant de « laict, le laissa en la baignouëre, par l’ardent désir qu’elle auoit de voir S. « Hilaire.

« Et au retour, qui fut incontinent, trouua son enfant noyé et mort.

« Quoy voyant s’escria à haute voix, en disant: « Ha ! mon Dieu ! faut-il que « je perde mon enfant pour auoir faict un bien ! » Et en vne rage de deüil print « son fils mort entre ses bras, couuert d’un petit linge, et le porta après S. Hilaire, « auquel, ainsi qu’il arriuoit à son logis, déclara le cas et accident, le priant en « grande foy et espérance qu’il priast Dieu que son enfant receust la vie.

« Sainct Hilaire, voyant la douleur de la pauure mère, qui n’auoit que cet « enfant et sa très-grande foy, et aussi que l’enfant estoit mort pour la grande « affection que la mère auoit eue de le voir, se mit en oraison, où il fut assez « longuement en pleurs et larmes, prosterné contre terre.

« Et luy, qui estoit d’ancien aage. ne se leva jamais que Dieu n’eust, à sa « prière, l’enfant ressuscité, lequel il bailla à sa mère tout vif, et prenant le laict « de sa mammelle deuant tout le peuple, dont chacun par esbahissement rendit « grâces à Dieu et à sainct Hilaire. »

La pyramide fut élevée en haut de la rue Neuve, en face de l’échevinage, en 1615, sous la mairie de Pierre Pidoux de Malaguet, et l’on y plaça le bas-relief qui représente le sujet du récit de Bouchet. Ce bas-relief était alors protégé par un grillage, et un auteur prétend que le tout avait été trouvé dans la maison où s’était fait le miracle. Ce qu’il y a de plus sûr, c’est que cette partie du monument est de beaucoup antérieure à l’érection de la pyramide, et elle dépendait probablement d’un monument plus ancien.

Nos pères racontaient que le grillage fort serré qui était placé sur le bas-relief y avait été mis depuis qu’un ivrogne avait été puni, par la privation de son bras, des mutilations dont il s’était rendu coupable contre le monument, objet de la vénération publique. Nous ignorons à quelle époque la pyramide, qui gênait sans doute la circulation, fut incorporée avec la maison où elle se trouve.

Les vieillards les plus âgés nous ont affirmé qu’ils l’avaient toujours vue où elle est. Fut-elle déplacée lors de l’établissement du Minage ? Nous ne savons, mais cela est probable.

Cependant nous sommes porté à croire que cette pyramide est bien la colonne dont parle Golnitz, et qu’il vit en 1631, presque au milieu de la ville, portant cette inscription en latin : « A saint Hilaire, évêque de Poitiers, le défenseur le plus fidèle, le plus assidu, le plus certain de notre cité ».

Àcette occasion, nous faisions remarquer, dans la première édition de notre Guide, combien il serait à propos qu’un monument public rendît au personnage historique le plus illustre que Poitiers ait vu naître dans son sein l’hommage solennel qui lui semblait dû.

Mais aujourd’hui, en présence des myriades de statues que la pénurie de vrais grands hommes fait élever partout à des célébrités inconnues, quand elles ne sont pas de mauvais aloi, il nous paraît plus digne de notre éminent Docteur de ne pas abaisser sa taille de géant au niveau de tous ces pygmées dont on ne parlera plus depuis des siècles, quand notre évêque de Poitiers continuera d’être célébré dans l’histoire comme un grand écrivain, comme un grand homme, et, ce qui vaut mieux encore, n’en déplaise à d’aucuns, comme un grand Saint.

L’Hôtel de Ville. — En apercevant sur cette façade dépourvue de style et d’ornement ces mots : Hôtel de ville, vous ne vous douteriez point assurément que les bâtiments, plus maussades encore, qui complètent cette triste construction, aient pu contenir autrefois toutes les choses importantes qu’ils renfermaient.

Il fut décidé, en 1767, que l’entrée de l’hôtel de ville serait démolie et remplacée par un nouveau portail, dont les dispositions seraient telles qu’il pût recevoir l’ancienne horloge. (Nous verrons plus loin l’histoire de cet instrument populaire.)

Cependant ce ne fut que le 12 thermidor an XII (3 juillet 1804) que M. Bourgeois, maire de Poitiers, posa la première pierre du nouveau portail, qui reçut, longtemps après, en 1846, l’horloge régulatrice indispensable, écrivait alors une plume fort peu réactionnaire, « pour conjurer l’anarchie constante qui « régnait entre toutes les horloges de la ville ».

Saisissons à la volée cette réflexion et, sans nous y arrêter, dans la crainte de quelque mauvaise pensée, pénétrons dans l’enceinte municipale.

C’était là que la Commune de Poitiers, et plus tard l’Université et la librairie (bibliothèque), se trouvaient fraternellement réunies.

Parlons d’abord de la Commune. L’institution de la Commune de Poitiers, l’une des plus anciennes de France, remonte à Aliénor d’Aquitaine. La première charte est de l’année 1199, confirmée plus tard avec accroissement de priviléges par Philippe-Auguste en 1204, 1214 et 1222.

Voilà, certes, de vieux titres de noblesse municipale, et nous estimons que leur date ne nuit en rien à leur valeur. Elle prouve l’habileté de ce grand roi, qui infusait par là aux populations de l’Aquitaine, un peu hésitantes encore sous l’empire des idées féodales, le sentiment de la nationalité française, à laquelle il les rattachait par une concession politique faite à propos, au lieu de leur imposer la dure loi d’un vainqueur.

On possède la liste complète et sans lacune des maires depuis Robert-Régnault (1213-1215) jusqu’à nos jours ; mais, dès 1199, il y avait un maire et il se nommait Soronet.

Cette liste comprend 409 maires, savoir : 379 élus et réélus suivant le mode primitif (de 1213 à 1692 et de 1718 à 1769) ; 3 maires perpétuels (de 1693 à 1717), en vertu de l’édit de Louis XIV, qui, en 1692, rendit ces fonctions héréditaires et vénales ; 2 nommés par le roi (de 1773 à 1790) ; 5 élus suivant les formes prescrites par la loi du 14 décembre 1789 ; 4 présidents de l’administration municipale, et 16 nommés par le chef du gouvernement.

La noblesse avait été accordée aux maires et échevins de la ville de Poitiers dès 1372 par le roi Charles V. C’était une juste récompense des services rendus par les hommes auxquels étaient déléguées ces rudes fonctions, à une époque où il fallait joindre à l’énergie du caractère l’influence qui ne s’acquérait que par une supériorité bien justifiée, et où la responsabilité était si lourde, que quelques-uns durent payer de leur tête le trop dangereux honneur de commander aux autres. Aujourd’hui, Dieu merci, on ne va pas si loin. Mais si nous disions que la récompense se mesure aussi à l’étendue de la responsabilité, on nous accuserait sans doute de surfaire, par système, le mérite des temps passés, et d’amoindrir la valeur réelle de la distinction personnelle que les chefs de nos grandes cités emportent presque toujours aujourd’hui dans leur retraite.

Certes, nous n’entendons point prétendre que nos mœurs actuelles, imprégnées de principes tout opposés à ceux des siècles écoulés, pussent se prêter à faire revivre ce qui est mort ; mais nous estimons que les véritables penseurs ont le droit de regretter tout ce qu’il y avait de bon dans ce que l’on a tué. Or, la distinction qui récompensait dans les générations à venir les grands services municipaux rendus par les pères établissait une puissante solidarité d’honneur que le cœur humain, tel qu’il est fait, — et on ne le changera pas, — ne retrouve plus, quoi qu’on en dise, dans la récompense individuelle et éphémère d’aujourd’hui, qu’oubliera l’égoïsme de demain.

Nous tenons donc toujours, et quand même, pour fort politique l’usage établi sur ce principe de la vieille loi, trop souvent inobéie, nous le savons, mais justifiée, Dieu merci, par de nombreux exemples : « Noblesse oblige ».

Quoi qu’il en soit de cette thèse de nos deux premières éditions, qui ne peut être que purement spéculative aujourd’hui, voyons quelle fut sa mise en pratique, à Poitiers, avant la Révolution.

En 1667, Louis XIV révoqua les priviléges accordés aux maires et échevins de toutes les villes du royaume : mais il est assez remarquable qu’un arrêt du conseil du 4 janvier 1685 excepta de cette mesure générale les maires de Poitiers, qui durent néanmoins être élus quatre années de suite pour avoir droit aux priviléges nobiliaires ; puis, au mois de mars 1765, une nouvelle mesure, contre laquelle le corps de ville protesta vivement, et qui resta par le fait sans exécution, abolit complétement le privilége de noblesse.

La mairie fut établie en titre d’office avec la noblesse après vingt ans d’exercice ; mais, l’office n’ayant point été levé, un brevet du roi du 16 mars 1773 investit le titulaire des fonctions de maire, avec obligation de remplir cette charge pendant dix ans pour obtenir des lettres de noblesse, qui lui furent du reste accordées en 1774, en raison de ses services et de ceux de sa famille.

Dans l’origine, le maire, les douze échevins ou pairs et les douze conseillers ou jurés étaient réélus chaque année (charte de Philippe-Auguste de 1222). Cette élection avait lieu le premier vendredi après la Saint-Jean-Baptiste, et l’installation du maire se faisait le jour de Saint-Cyprien (14 juillet). Ces vingt-cinq Élus formaient le conseil de ville, qui expédiait dans ses séances hebdomadaires les affaires courantes. Les vingt-cinq, réunis aux soixante-quinze bourgeois, s’assemblaient tous les mois : c’était ce qu’on appelait le mois et cent, où se traitaient les questions majeures.

Lecteur, écoutez bien ceci : le maire ne pouvait être choisi que parmi les échevins ou les bourgeois ; et les échevins, à leur, tour, ne pouvaient être pris que dans les soixante-quinze (les bourgeois). Comme on le voit, c’était tout un système de représentation municipale qui doit prouver aux constitutionnels les plus purs qu’ils n’ont rien inventé en ce genre, et que c’est bien avec raison qu’on a dit ces mots profonds : Ce n’est pas la liberté (la bonne, la sage) qui est nouvelle en France.

La ville de Poitiers avait ses armoiries particulières ; les voici: « d’argent au lion rampant de gueules, à la bordure de sable interrompue par le chef, chargée de neuf besants d’or, au chef d’azur chargé de trois fleurs de lis d’or, rangées en fasce. »

(Voir, à l’appendice le chapitre spécial consacré à ce sujet important.)

Dans la cour de l’hôtel de ville, à droite, se trouve l’ancienne chapelle ou aumônerie de l’échevinage, construite, ainsi que la librairie ou bibliothèque qui se trouve au-dessus, en 1460.

Aujourd’hui cette chapelle sert de magasin aux châssis et aux toiles sur lesquels la détrempe officielle célèbre périodiquement par des couches successives les couches successives des gouvernements dont la chère capitale a doté jusqu’ici les provinces ébahies. Elle offrait aussi un asile à la très-pacifique artillerie de notre garde nationale et aux paniers à eau, trop souvent guerroyants, de nos sapeurs-pompiers. Ainsi, là, sous l’abri tutélaire de ces voûtes bénies, l’eau et le feu, ces deux ennemis terribles, vivaient côte à côte et en paix. Que n’en est-il ainsi de tous les ennemis en ce monde, et pourquoi ne viennent-ils pas, après tant de malheurs, se donner, sous les dômes élevés au même Dieu, le baiser de la vraie fraternité !

Les bureaux de la police sont au coin de la cour, à gauche ; ceux des pompes funèbres, un peu plus près, en retour d’équerre. Nous ne vous souhaitons nullement d’être volé, encore moins de….. ; mais, si cela vous arrivait par hasard, prenez toujours note des renseignements.

La salle de la mairie était placée à l’étage supérieur, au-dessus de la chapelle ; c’était primitivement la librairie ou bibliothèque, construite en 1460 ; on y montait par cet escalier à vis construit dans la tourelle à l’angle à droite.

Aujourd’hui, le cabinet du maire, la salle des mariages et des réunions du conseil, le secrétariat et une partie des bureaux occupent les bâtiments autrefois affectés à l’Université. Le reste des bureaux (bureau militaire et bureau de l’état civil) est au rez-de-chaussée ; on y arrive en passant sous la vis de l’escalier.

Il était question, depuis de longues années, de la reconstruction de cet hôtel, qui est en vérité insuffisant pour les besoins de l’administration et indigne de l’importance de la ville ; mais toujours des difficultés graves, des besoins plus pressants avaient fait ajourner ce projet, dont la réalisation a enfin reçu un commencement d’exécution — on le verra plus loin — en 1869. En attendant, on se tient dans le provisoire, et le monument qui le couvre reste aussi… provisoirement.

L’Université, ainsi que nous l’avons dit, vivait en parfait accord avec Messieurs du corps de ville.

Établie à Poitiers par une bulle du pape Eugène IV, du 29 mai 1431, et par lettres patentes du roi Charles VII, du 16 mars suivant, elle se composait des quatre Facultés : de théologie, de droit civil et canonique, de médecine et d’arts. Les professeurs étaient à juste titre fort renommés, et c’était auprès d’eux que, des contrées lointaines, on venait chercher, à grands frais, le savoir et l’instruction qu’ils donnaient à leurs nombreux élèves.

Des hommes éminents sont sortis de l’Université de Poitiers ; ses chaires furent briguées par les plus grands maîtres, et, dès le règne de Louis XII, elle était fréquentée par plus de 4 000 écoliers venus de France, d’Allemagne, d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande.

Les anciens auteurs ont caractérisé, par ce qu’ils appellent leurs impedimenta, les écoles du moyen âge. Celles d’Orléans avaient leurs danseurs, celles d’Angers leurs braillards, celles de Paris leurs crottés (ce qui, par parenthèse, indique assez que de tout temps la boue a régné en maîtresse dans la capitale de la France, bien digne, sous ce rapport, de son nom latin Lutetia, et de l’une des deux étymologies qu’on lui donne).

Les écoles de Poitiers, mieux partagées déjà, et préludant par des jeux pacifiques aux luttes sanglantes qui plus tard les mirent en si triste renom, avaient alors leurs flûteurs et joueurs de paume. Ce dernier jeu était fort en vogue à Poitiers, et nous verrons, à chaque pas, la preuve que le nombre des établissements destinés à le favoriser était considérable.

Les premiers exercices de l’Université eurent lieu en 1431, dans le couvent des Jacobins (v. à ce mot), qui fut regardé depuis lors, en quelque sorte, comme le chef-lieu universitaire. C’était là que se faisaient les cours de théologie, ainsi qu’au collége de Sainte-Marthe ; les actes pour les grades avaient lieu, comme nous le verrons, dans l’église paroissiale de Sainte-Opportune.

Les cours de la Faculté de droit se faisaient dans la salle dont on a fait depuis la grande salle de l’hôtel de ville. La chambre du conseil des professeurs se trouvait vis-à-vis.

Ce fut de 1447 à 1450 que fut construit le corps de bâtiment, « long de 96 pieds et large de 25 », qui renferme la grande salle et les bureaux, le long de la rue Rousturière ou rue Terrière, qui prit sans doute bientôt après, à cause des écoles établies dans cette vaste construction, le nom de rue des Grandes-Ecoles, qu’elle porte encore.

L’Université de Poitiers avait pour Chancelier le Trésorier du Chapitre de Saint-Hilaire. C’était lui qui, sous l’autorité du Recteur, recevait le serment des gradués et leur délivrait les lettres (diplômes).

Le conservateur des privilèges apostoliques de l’Université était, ainsi que nous le verrons, l’abbé de Montierneuf.

Le Recteur était le chef du corps : il était nommé tous les ans, et on le prenait successivement dans chacune des Facultés et par rang d’ancienneté. Chaque Faculté avait son Doyen.

Les officiers de l’Université étaient un avocat général, un procureur général et son substitut, un secrétaire général, un receveur général, un avocat et un procureur.

Les secrétaires de ces Facultés étaient aussi comptés parmi les officiers de l’Université, et avaient même le pas sur les deux derniers désignés.

La cloche de l’Université, qui annonçait les thèses et les cérémonies relatives aux études, était placée dans le clocher de Saint-Porchaire, dont nous allons parler, et où elle existe encore. C’est la plus grosse, et nous nous souvenons de l’avoir entendue quelquefois annoncer des solennités spéciales, devenues, peu à peu, de plus en plus rares. Quant à la prose de nos jeunes soutenants, elle n’est plus carillonnée par l’airain officiel, donc,

Nous entrerons dans les détails sur chaque Faculté quand l’occasion s’en présentera dans le cours de la promenade que nous allons poursuivre : mais vous feriez bien de vous reporter, dès ce moment, aux mots Jacobins, Sainte-Opportune.

La rue de la Mairie, en l’an VII rue de la Municipalité, après avoir été auparavant la rue de la Maison-Commune, et auparavant encore la rue de l’Intendance, s’appelait, dès le XIII siècle, la rue de l’Aguilherie — de Aguilheriâ — sans doute du nom d’une maison ainsi nommée, vendue le mercredi après l’octave de la Pentecôte, 1267 (6 juin), laquelle avait appartenu à Guillaume l’Aiguillier, d’une famille municipale qui a donné un maire à la ville de Poitiers en 1609.

Notons, en passant, cet exemple — et il ne sera pas le seul — du nom d’une famille s’imposant à la rue qu’elle habitait.

En sortant de l’hôtel de ville, suivons à gauche, et, après une centaine de mètres, nous serons en face de l’église de Saint-Porchaire.

Sur la main droite, on voyait, il n’y a pas très-longtemps, une large pierre plate recouvrant un simple égoût dans lequel venaient s’engouffrer les eaux du quartier qui allaient s’écouler dans la rue des Basses-Treilles. C’était ce que l’on décorait du nom pompeux de pont de Saint-Porchaire.

Cette richesse d’expression hyperbolique avait avantageusement servi plus d’une fois — disent les traditions eschollières — les pauvres enfants prodigues de la basoche.

Des pères barbares, des tuteurs endurcis, n’avaient pu résister à la menace d’un dernier acte de désespoir, fort peu redoutable assurément du haut des parapets du pont de Saint-Porchaire, mais qui, à cent lieues de là, prenait les proportions gigantesques d’un crime, alors infâmant, qu’on était heureux d’éviter au prix d’un crédit supplémentaire ajouté au budget primitif du besoigneux étudiant.

Tous les tuteurs et grands-parents n’étaient pas, dit la légende, d’humeur aussi accommodante, et un des anciens nous racontait l’agréable tournure que sut prendre un escholier qui entendait se garder une porte de derrière pour l’heure des explications redoutables au jour de sa trop facile résurrection.

Le vaurien — qui avait affaire à un homme d’esprit apparemment —

Cette plaisanterie, dans le goût du temps, pouvait, il est vrai, tuer le pauvre père confiant dans les effets sauveurs du sentiment de la conservation : mais notre étourdi n’y songea même pas ; il avait fait « une bonne farce », et voilà tout !

Ah ! que bien plus profondément sérieux sont aujourd’hui nos fils de famille embarrassés : témoin celui dont un brave sot de père nous redisait hier, avec une admiration à faire frémir les penseurs, la « délicieuse saillie » :

« Réaliser son père ! » Certes, notre héros du pont de Saint-Porchaire s’y prenait bien, en son temps, de manière à faire la chose ; mais nous gagerions qu’il n’eût pas été de force à trouver le mot.

Décidément la richesse de la langue nouvelle se prête admirablement aux progrès du nouvel esprit français !!

Saint-Porchaire, autrefois paroisse la plus considérable de Poitiers, comptait, avant la Révolution, 2,000 communiants, et possédait, de même que celle de Saint-Germain, que nous verrons plus tard, une école primaire gratuite. — La gratuité de l’instruction n’est donc pas d’aujourd’hui, et, sur ce point, la statistique du passé, telle que nous la savons, étonnerait fort le présent. — C’était ce qu’on appelait les Petites Écoles.

Saint Porchaire, l’un des premiers abbés de Saint-Hilaire-le-Grand, contemporain de Grégoire de Tours, fonda, vers la fin du VI siècle, le monastère qui prit son nom, devint un prieuré dépendant primitivement de l’abbaye royale, et plus tard, et sous la condition de certaines redevances, fut soumis à l’abbaye de Bourgueil. En dernier lieu, il était réuni au Petit-Séminaire.

Les reliques du patron de cette église ont été découvertes en 1676 dans la crypte de la chapelle de Saint-Sauveur, située de l’autre côté de la rue, à l’extrémité nord du magasin actuel que décorent les armoiries et le nom de la ville de Poitiers ; elles étaient renfermées dans un sarcophage en pierres de petite dimension, taillé en forme de chevalet, portant cette inscription :

Ces restes précieux reposent aujourd’hui dans l’église paroissiale de Saint-Porchaire.

Avant la Révolution, ils étaient exposés, dans une belle châsse en argent, en une vaste niche à droite du grand autel.

Cet autel n’était pas le même que celui d’aujourd’hui, lequel appartenait aux Bénédictins de Saint-Cyprien. Saint-Porchaire a pris en outre les boiseries de Saint-Didier et une statue de la Vierge provenant de Saint-Hilaire.

Cette église est une œuvre du XVI siècle. Ses deux nefs sont séparées par des colonnes cylindriques sans chapiteaux, sur lesquelles retombent les nervures des voûtes, ce qui leur donne l’aspect de véritables palmiers. Elle n’offre rien de remarquable.

On peut dire même que sa construction est disgracieuse, et qu’elle autorise à condamner sans appel le système des églises à deux nefs, dont elle offre un exemple heureusement assez rare sous le rapport architectonique aussi bien que sous le rapport de la convenance pour les cérémonies du culte catholique. Cependant nous connaissons sa copie à peu près textuelle à Prissac (Indre).

Elle était autrefois décorée de peintures et de monuments funéraires élevés dans les chapelles ou retraits pratiqués dans les murs latéraux, en l’honneur de personnages éminents.

Parmi eux on compte des savants distingués, et entre autres des membres de la famille Blacwod, qui a donné à la malheureuse reine d’Ecosse, Marie Stuart, l’un de ses plus fidèles et de ses plus ardents défenseurs, Adam de Blacwod, conseiller au présidial de Poitiers.

Tous ces monuments ont disparu du sol sur lequel ils devaient briller à perpétuité, pour transmettre aux générations à venir la mémoire des hommes du passé. L’histoire seule peut conserver la trace effacée de leur existence éphémère.

Àdéfaut des sculptures murales qui décoraient Saint-Porchaire, cette église peut montrer avec un certain orgueil les tableaux qu’elle possède. Nous citerons : 1 l’Invention de la sainte Croix, tableau de l’école de Boucher, ou du moins de son époque : les figures du second plan rappellent sa manière ; le dessin en est bon ; 2 un évêque présentant à sainte Radégonde des reliques : c’est un tableau qui n’est pas sans mérite ; 3 la Sainte Famille, placée dans la deuxième arcade de l’église, à gauche ; nous la regardons comme pouvant avoir des rapports avec la jolie toile que nous verrons plus tard dans la chapelle de la Vierge, à Montierneuf ; 4 la Descente de Croix est une composition régulière ; le dessin en est bon ; la tête du Christ est remarquable, et la plupart des têtes sont fort belles. Elle est signée Jean Boucher, bitur, inven, et fecit. 1618.

La tour qui sert de façade et de contre-fort à l’église appartient seule à la construction primitive et accuse le faire des architectes du XI siècle.

Elle se compose, outre le portail à plein cintre et à moulures en damier (ou échiqueté), de trois ordres d’arcatures romanes superposées, bouchées aux 1 et 2 étages. Le plein de la maçonnerie présente en quelques parties l’opus reticulatum.

Le 3 étage est séparé des deux premiers par une corniche portant sur des modillons variés représentant des figures d’animaux.

Chaque face de la partie supérieure est divisée en deux grandes baies, dans lesquelles sont inscrites des arcades géminées.

Le tout est surmonté d’une toiture obtuse, sur laquelle s’élevait, avant la dernière restauration du monument, un campanile emprunté naguère à l’église des Augustins, que nous allons voir bientôt.

Les colonnes du portail qui soutiennent les archivoltes sont lourdes et écrasées : leurs chapiteaux historiés sont décorés de sculptures curieuses. À droite on voit, au milieu d’un médaillon ovale (sorte de vesica piscis), un personnage debout, vêtu d’une longue tunique, vu de face, les bras en croix.

Autour du médaillon on lit cette inscription :

hic daniel domino vincit cœtum leoninum.

Cette inscription est remarquable par l’emploi de l’M romain et de l’M semblable à ω un minuscule grec renversé.

D’après cette inscription et d’après les pourctraicts des lions à gueules béantes qui servent comme de supports au médaillon, il n’est pas douteux que ce ne soit Daniel dans la fosse aux lions.

Et, en effet, le sculpteur, s’étant trouvé gêné sans doute par l’espace accordé à son ciseau pour représenter sur le même plan l’assemblée léonine au complet (cœtum leoninum), s’est cru autorisé à rejeter deux de ses redoutables membres sur le chapiteau de la colonne à gauche ; mais, afin que les visiteurs peu initiés à la connaissance de son histoire naturelle spéciale ne pussent se méprendre sur ses véritables intentions, il a eu le soin d’écrire à côté de ses lions, en majuscules romaines, le mot LEONES. Et, en vérité, la précaution n’était pas inutile, au dire de bon nombre de méchants critiques, qui prétendent y voir de gros chats.

Pour mettre le sculpteur et les critiques d’accord, nous dirons : à défaut d’un texte de l’Ecriture, l’artiste a pensé que le prophète eut maille à partir avec cette espèce particulière de lions que le blason, sous le nom de lions léopardés, a dessinés sur les bannières des preux.

On ne peut donc douter que le personnage élevé dans les airs qui présente un vase à Daniel ne soit le prophète Habacuc portant au condamné la nourriture préparée pour ses propres moissonneurs. (Daniel, ch. XIV, vers. 32 et suiv.)

Au-dessus du portail, un bas-relief compris dans un cadre en chanfrein, orné de moulures en damier, est tellement fruste, qu’on n’oserait affirmer quel est le sujet qu’il représente. Cependant on pourrait y voir encore Daniel, les lions, l’oiseau qui plane au-dessus du prophète, le roi, reconnaissable à ses riches vêtements, qui vient le 7 jour pleurer sur le prophète (vers. 39), dont on aperçoit dans un groupe les coupables accusateurs.

En dehors de ce sujet tiré de l’Ancien Testament, on voit sur un des chapitaux du portail les deux oiseaux symboliques buvant dans le même calice, emblème si souvent reproduit par les sculpteurs du moyen âge.

Pour être juste et pour fournir au visiteur le plaisir d’une interprétation moins facile, nous devons faire remarquer que la représentation des lions sculptés sur le portail de Saint-Porchaire pourrait bien exprimer la pensée de la juridiction qui appartenait à certaines églises, et dont les actes extérieurs se formulaient inter leones.

Voici comment s’expliquerait ce système :

Il existe dans certaines églises d’Italie, à la porte principale, des colonnes de forte dimension reposant sur des lions. La disposition de ces colonnes rappelle, selon des antiquaires fort compétents, le trône de Salomon, et indique le siège sur lequel s’exerçait jadis le pouvoir de la juridiction pontificale inter leones.

Dans les églises plus petites, dont les dimensions ne se prêtaient pas à de grandes décorations, la même idée a pu se reproduire, sur une échelle réduite, dans les petits lions qui, au lieu de supporter la colonne, étaient supportés par elle ou bien ont été sculptés sur les chapiteaux eux-mêmes. Et comme ces figures pouvaient être peu apparentes, ou même peu exactes, il est arrivé quelquefois que l’on a inscrit au-dessous le nom de l’animal qu’elles représentaient ou qu’elles étaient censées représenter, afin que nul n’ignorât que c’était là que s’exerçait la juridiction ecclésiastique.

Nous verrons, du reste, la représentation irrécusable de ces emblèmes en avant de la façade de l’église de Sainte-Radégonde, et elle existait, comme nous le dirons, en l’église cathédrale de Saint-Pierre. Sur l’un des pilastres du clocher de Saint-Porchaire, on lit un fragment d’inscription romaine. La fin du mot memoriæ et le commencement du mot æternæ indiquent assez qu’elle était gravée sur un tombeau dont le cippe a été pris et incorporé dans la construction de la tour.

Eh bien ! ce monument, le plus complet et le mieux conservé des types rares fournis par l’architecture du XI siècle, a failli disparaître en 1843 sous de fâcheuses préventions.

Des luttes vives s’engagèrent au sein du congrès archéologique, réuni à Poitiers, entre les antiquaires conservateurs et l’autorité municipale d’alors qui croyait de bonne foi, nous en sommes certain, que cette question était une question de sûreté publique.

Déjà même l’emplacement destiné à recevoir les matériaux de la tour était officiellement désigné, l’adjudication de la démolition du monument était consommée, lorsque, sur nos instantes prières, une dépêche ministérielle arrêta l’œuvre de destruction.

Àla suite d’expertises contradictoires, l’édifice classé parmi les monuments historiques fut presque miraculeusement arraché à la pioche et au marteau.

Le malade condamné à mourir de par la sentence de quelques membres de la Faculté maçonnière, déclaré de fort bonne constitution physique par d’autres, le tout suivant l’usage immémorial que conservent avec tant de respect les successeurs d’Hippocrate et de Gallien, fut enfin, à tout hasard, confié aux soins du médecin ordinaire des monuments historiques M. Joly-Leterme, architecte de la ville de Saumur, inspecteur des monuments historiques de Maine-et-Loire.

Habitué à traiter de tels sujets, connaissant à fond leur tempérament et les précautions hygiéniques qu’ils exigent, celui-ci fit tout simplement usage de sa méthode médicale, et, grâce au ministre de l’intérieur, qui paya les frais du traitement, il sut garantir à notre vieil ami et à sa compagne inséparable, qui fût tombée avec lui, de longues années de vie et de santé.

On n’a point entendu dire, en effet, depuis lors, que la complexion, jugée si délicate, du pauvre condamné, ait été le moins du monde altérée. Et cependant de nombreux hivers, bientôt trois dizaines, ont déjà passé sur sa tête chenue.

Espérons que ses joyeux carillons annonceront plus tard à nos arrière-petits-neveux la bienvenue en ce monde des arrière-petits-enfants de ces ingrats qui ne lui avaient accordé que 24 heures d’existence !

En quittant Saint-Porchaire, laissons à gauche le magasin construit sur les ruines de l’ancienne chapelle de Saint-Sauveur, et pénétrons droit devant nous, dans la rue des Hautes-Treilles.

Plusieurs des maisons de cette rue et de celle des Basses-Treilles appartenaient aux Augustins, qui les avaient données à rente ou à loyer.

Entre les n 8 et 10 de cette rue, on voyait encore, il n’y a pas longtemps, au-dessus d’une porte cintrée décorée de pilastres, trois petites niches qui renfermaient autrefois les statues de la sainte Vierge, de saint Augustin et de sainte Ursule.

C’était la façade de la chapelle des Ursulines, que couronnait un fort joli clocher en charpente surmonté d’un gracieux campanile. Un peu en deçà de cette chapelle se trouvaient, de ce côté, les limites de la juridiction seigneuriale du chapitre de Saint-Hilaire, indiquées par une statuette du grand évêque, debout entre les écussons de France et du Saint-Siége.

Les Ursulines tenaient un pensionnat de jeunes demoiselles, et enseignaient gratuitement les filles du peuple ; leur école était très-fréquentée. Dispersées par la Révolution, elles n’ont pas reparu sur le sol poitevin.

La Grand’Maison ou les Religieuses de l’Adoration perpétuelle. — C’est dans la rue des Hautes-Treilles, aux n 32 et 43, que se trouve le double établissement religieux dit de la Grand’Maison, où les enfants des deux sexes trouvent séparément les bienfaits d’une éducation tout à la fois solide et religieuse.

C’est en 1797 que cette maison fut achetée par Madame Henriette Aymer de la Chevallerie, fondatrice de l’Ordre qu’elle voua à l’Adoration perpétuelle et aux sacrés Cœurs de Jésus et de Marie.

Associée dans son œuvre pieuse à M. l’abbé Coudrin, qui, de son côté, organisa une communauté d’hommes, Madame de la Chevallerie réussit dans son entreprise, et lorsqu’elle mourut, en 1834, son Institut était dans l’état le plus florissant. Aujourd’hui, les Religieuses de

la Grand’Maison tiennent un pensionnat nombreux de jeunes demoiselles, et une école gratuite pour les petites filles pauvres ; les deux externats payants et l’école gratuite se partagent par moitié 160 élèves.

C’est remplir exactement les intentions qui ont enfanté cette congrégation.

Les statuts règlent, à cet égard, d’une manière fort sage, à quels membres est confié le soin de présider aux classes gratuites ou au pensionnat, et les précautions, que les supérieurs ou supérieures doivent prendre dans l’intérêt de l’éducation littéraire et religieuse des écoles.

L’adoration perpétuelle du Très-Saint-Sacrement de l’autel était aussi un des principaux devoirs de la congrégation : elle a lieu de nuit et de jour et successivement, eu égard au nombre et aux occupations des membres de la maison.

Au moment de l’adoration, on revêt le long manteau d’écarlate, qui tranche majestueusement sur le reste du costume, qui est de laine blanche.

Les prêtres de la Grand’ Maison ou de Picpus, après avoir eu à Poitiers un pensionnat florissant qui fut dispersé en 1828 par les tristes ordonnances de cette époque, étaient réduits depuis quelques années à une simple école primaire. Profitant de la loi de 1850, ils ont organisé une institution secondaire, qui a compté, en 1870, près de 200 élèves (cent pensionnaires).

Revenons un peu sur nos pas, suivons de nouveau la rue ex-Impériale ; à droite s’élève la chapelle de l’établissement, dont les grosses œuvres n’étaient pas terminées au moment où nous écrivions notre 2 édition et qui est aujourd’hui un monument.

Quelques critiques de détail n’enlèvent point à cette œuvre le mérite réel qu’il est juste de lui reconnaître.

Ce qui est justice aussi, c’est de rappeler ici que les Pères de Picpus comptent des martyrs parmi les victimes de la Commune de Paris, en mai 1871.

Nous sommes arrivés sur la place d’Armes ; reprenons notre course régulière.

Les Augustins. — Le portail en style du XVII siècle, qui dépasse l’alignement de la voie publique, presque en face de la salle de spectacle, était autrefois le péristyle de l’église des Augustins, fondée et bâtie, en 1345, par Herbert Berlaud, 11 du nom, chevalier, seigneur des Halles, appartenant à une des plus anciennes familles de la ville de Poitiers, dont un grand nombre de membres ont été enterrés dans cette église. Par son testament du 18 septembre 1356 (veille de la funeste bataille de Poitiers), le fondateur lègue aux Religieux sept vingts livres pour achever la construction de leur église, ce qui en fixe la date d’une manière précise. Quelques personnes attribuent au sculpteur poitevin Girouard ce péristyle, appliqué sur la façade — ceci est positif — par suite d’une autorisation du corps de ville à la date du 23 juin 1670.

Au lieu de la balustrade qui sert d’attique au monument, et qui a été construite depuis la Révolution, il y avait un fronton, surmonté des statues de la sainte Vierge, de saint Augustin et de sainte Monique. L’église (métamorphosée en bazar en 1860) était grande et sombre ; elle n’avait qu’une seule nef et n’avait point de voûte en pierre. La chaire à prêcher, œuvre d’art remarquable, était en bois de chêne sculpté et soutenue par un Samson colossal, que la malicieuse gaieté du peuple donnait pour directeur de conscience à ceux qui ne confiaient cette direction à personne. « C’est un pénitent du père Samson aux Augustins », signifiait poictevinement un homme qui ne remplissait jamais ses devoirs religieux.

C’était dans l’église des Augustins que l’un des régiments en garnison à Poitiers allait chaque dimanche à la messe militaire, qui était suivie du défilé de la parade sur la place, au son de la musique et des tambours. Ce spectacle attirait toujours un grand nombre de curieux.

Cette église a été coupée dans sa partie occidentale, et diagonalement, en 1866, à l’époque du percement de la rue ex-Impériale.

Salle de spectacle. — Cette salle, bâtie sur l’emplacement occupé jadis successivement par la Boucherie et par le Poids-le-Roi, établissement de vérification légale pour certaines marchandises soumises à certains droits a été inaugurée en 1819 ; elle est située presque en face de l’ancienne église des Augustins. Son aspect est peu gracieux et n’a aucun caractère, quoiqu’elle ait coûté une somme assez considérable. Ses dispositions intérieures ne sont guère plus heureuses.

Poitiers est compris dans le 13 arrondissement théâtral. Sa troupe privilégiée y joue l’opéra pendant les mois de mai et juin, et du mois d’octobre jusqu’à Pâques, on y joue le drame, la comédie et le vaudeville. Le prix ordinaire des places est ainsi fixé : stalles d’orchestre et premières, 2 fr. 50 c. ; balcon et baignoires, 2 fr. 20 c. ; parterre, 1 fr. 65 c. ; secondes, 1 fr. 30 c. ; troisièmes, 60 c. (Les billets se prennent sous le péristyle à droite de la façade.)

Sur le même côté de la place d’Armes où se prolonge la salle de spectacle, au faîte d’une maison décorée d’un vaste balcon, et qui sert de lieu de réunion à l’un des cercles de la ville, vous apercevez une plaque de bronze sur laquelle brille, en lettres d’or, l’inscription suivante :

ici est mort, le 22 février 1840, m. pierre boncenne,
avocat, doyen de la faculté de droit.
la ville de poitiers
a voulu consacrer ce triste souvenir
pour honorer la mémoire
d’un de ses enfants les plus illustres.

M. Boncenne méritait cet hommage de ses concitoyens. Après avoir brillé dans les luttes dramatiques du barreau, à l’époque où la justice venait de rentrer dans ses sanctuaires profanés, après avoir acquis une réputation incontestée comme orateur éloquent, il se livra à l’enseignement et composa un livre qui fait autorité.

Sa Théorie de la procédure civile est une conception hardie, qu’un esprit supérieur pouvait seul tenter de réaliser. Il a su élever à l’état de science une étude qui semblait condamnée aux stérilités de la pratique, et son œuvre révèle dans la partie réputée la plus ingrate du droit l’heureuse alliance de l’école historique et de l’école rationnelle. (V. notre article dans le Dict. des fam. du Poitou, t. I, p. 388.)

Àl’angle opposé de la Place d’Armes, la maison d’un joaillier, jadis l’hôtel de la famille de Nieuil, se trouve sur l’ancien emplacement consacré à la Poissonnerie.

Àl’heure où nous écrivons ce livre, l’Hôtel de Ville qui se construit là, en face de celui de la Préfecture, n’est pas encore à une hauteur qui nous permette de le juger. Au lieu de le décrire, même d’après les plans, toujours fort beaux… sur le papier, nous offrons tout simplement à nos lecteurs sa pourctraiture empruntée à la belle

médaille commémorative frappée à l’occasion de la pose de la première pierre du palais municipal, qui a eu lieu le 31 octobre 1869, par S. Exc. M. Bourbeau, ministre de l’instruction publique, ancien maire de la ville.

(V. à l’appendice le procès-verbal de cette cérémonie, lequel fournira tous les détails qui, pour éviter d’inutiles répétitions, ne trouvent pas place dans cette page.)

Saint-Nicolas. — En quittant la place d’Armes, dirigeons-nous par l’angle sud-est dans la rue de la Lamproie ; puis, à quelques pas plus loin, en suivant la rue d’Évreux, dont l’écriteau a été un peu tard orthographiquement rectifié par l’intervention municipale, nous nous trouverons bientôt à l’hôtel de la Lamproie. Nous y touchons, là, sur la main droite. Pénétrons dans cette cour, qu’une grande porte toujours ouverte semble nous solliciter de visiter à loisir.

Au fond, n’apercevez-vous pas des colonnes supportant une voûte hémisphérique noircie par le temps ? L’une d’elles ne remplit plus depuis de longues années déjà son rôle préservateur ; se serait-elle affaissée sous le poids du lourd fardeau qui la pressait ? Non ; les architectes du XI siècle bâtissaient solidement ; ils bâtissaient pour eux et pour nous, ingrats, qui n’avons pas su respecter leurs œuvres.

Vous voyez bien que ce sanctuaire d’un temple chrétien devenu ce que vous le voyez aujourd’hui devait être nécessairement mutilé.

Dans une remise, il faut pouvoir faire entrer une voiture ; or, l’entre-colonnement de l’abside de la vieille église de Saint-Nicolas n’ayant pas la voie, force a bien été de couper une colonne et de lui substituer les étais horizontaux qui la remplacent aujourd’hui et qui produisent un si bon effet. Hâtons-nous de dire que cette mutilation n’est pas l’œuvre des propriétaires actuels de l’hôtel, ils ne l’eussent pas commise.

Cette ruine est tout ce qui reste de la collégiale de Saint-Nicolas, fondée, avant 1030, par Agnès de Bourgogne, troisième femme de Guillaume le Grand, comte de Poitou, qui la dota et y plaça douze chanoines. Cette collégiale ne fut pas longtemps florissante ; des désordres graves forcèrent le pape Urbain II à la supprimer par Bulle du 16 novembre 1093, et à disposer de ses biens en faveur de l’abbaye de Montierneuf, qui avait elle-même été fondée, comme nous le verrons plus tard, par le fils d’Agnès.

C’est à cette suppression que se rattache un fait raconté déjà dans notre Histoire de l’abbaye de Montierneuf, et que vous aimerez peut-être à lire ici, à titre d’échantillon des mœurs et coutumes de ces temps déjà si loin de nous. Il est extrait d’une Bulle authentique du pape Urbain II, donnée à Saintes le 18 des kal. de mai 1096.

Les moines de Montierneuf, héritiers, de par la décision papale, des revenus et richesses de la collégiale de Saint-Nicolas, avaient hérité en même temps de leurs charges et obligations.

Parmi celles-ci figuraient le cens de quelques vignes à payer, et des processions à faire avec MM. les chanoines de Saint-Hilaire. Des difficultés surgirent, et on en saisit le pape Urbain II lui-même, lorsqu’il vint à Poitiers, en 1096. Il était entouré des prélats et seigneurs les plus considérables du temps, et ce fut cette auguste assemblée qui prononça la sentence. « Le cens serait perçu selon la coutume ; quant aux processions, comme il semblait peu convenable que des moines les fissent avec les clercs, chaque partie fut dégagée du lien qui semblait les unir mutuellement ; mais, pour maintenir une sorte de religieuse confraternité entre les deux corporations, lorsqu’un membre de l’une d’elles viendrait à décès, l’office des morts serait célébré pour le défunt dans l’une et l’autre église, au son des cloches ; et si l’un des chanoines de Saint-Hilaire voulait abandonner l’état séculier, il pourrait se retirer auprès des moines de Montierneuf comme au sein de ses frères. »

Malgré la crainte respectueuse que devaient inspirer la présence du chef de l’Église et le caractère de l’auguste assemblée qu’il présidait, Messieurs de Saint-Hilaire ne voulurent entendre aucune proposition d’arrangement.

Ce fut alors que le pape, voyant qu’ils avaient en vue les intérêts de la terre plutôt que ceux du ciel, leur rappela avec sévérité l’allégorie suivante : « Un loup, « leur dit-il, fut placé chez un instituteur pour apprendre ses lettres ; mais, « lorsque celui-ci disait A, celui-là répondait agneau ; et si le maître disait B, « l’élève répondait porc. Vous faites comme ce loup : je vous propose psaumes « et oraisons, et vous réclamez des choses qui certes ne sont d’aucun profit pour « le salut des âmes… »

La décision fut maintenue, avec menace d’anathème si les plaintes se renouvelaient.

Devenue l’église d’un simple prieuré, celle de Saint-Nicolas était encore consacrée au culte avant la Révolution ; on y disait la messe le dimanche, et, à certaines fêtes de l’année, il s’y rendait des processions.

L’hôtel d’Évreux. — Cet hôtel existait jadis à l’amorce de la rue actuelle de Corne-de-Bouc ; mais il portait pour enseigne les Vreux… Pourquoi cette différence entre l’orthographe municipale imposée au nom de la rue d’Évreux qui est sans doute la meilleure, puisqu’elle est officielle, et l’orthographe moins authentique de l’ancien hôtelier ? Cela exige une explication préalable. La voici :

L’abbaye de Nouaillé, sise à peu de distance de Poitiers, et sous les murs de laquelle se livra la fameuse bataille de 1356, était propriétaire de l’hôtel des Arènes et des Arènes elles-mêmes. Or, au XVI siècle, l’un des abbés commendataires de cette abbaye, Raoul du Fou, évêque d’Évreux, fit bâtir sur les ruines du vieil hôtel des Arènes une maison nouvelle, qui fut appelée tout naturellement du nom de son propriétaire : hôtel d’Évreux.

Mais peu à peu la corruption du langage populaire changea ce nom en celui de l’hôtel des Vreux, qui devint un substantif bientôt synonyme d’antiquités romaines, ainsi que l’attestait jadis l’inscription en grands caractères qui recommandait aux préférences des voyageurs à pied et à cheval l’antique demeure du noble prélat.

Après avoir réfléchi aux nuits sans sommeil que nous évitons à nos confrères les étymologistes, en leur ôtant l’idée de chercher sous ces mots ce qui ne s’y trouva jamais et ce qu’ils pourraient peut-être bien y découvrir quand même, pénétrez par la pensée dans la cour de l’hôtel d’Évreux ; au fond, à main droite, vous eussiez aperçu, il n’y a pas encore de longues années, les restes d’une grande voûte plongeante ayant une pente de 25 centimètres par mètre, et dont les vastes dimensions accusaient la destination primitive.

L’amphithéâtre romain. — C’était une des entrées principales de l’arène. Çà et là régnaient encore la corniche aux profils simples sur laquelle reposait la retombée de la voûte, et l’appareil de minuto lapide, dont le placage solide avait résisté aux siècles, au feu et à l’intempérie des saisons. Des voûtes de moindre dimension, qui se coupaient, se brisaient, s’enchevêtraient les unes dans les autres et abritaient alors des magasins à fourrages, aidaient à reconstruire par la pensée le gigantesque monument.

Un escalier grossièrement pratiqué par l’usage dans le massif même des constructions s’offrait aux yeux à droite, et donnait accès sur les reins mêmes de la grande voûte d’entrée. Du haut de cet observatoire, malgré les mesquines demeures qui, semblables à des plantes parasites, s’étaient soudées aux flancs décrépits du colosse, on distinguait aisément le caractère imposant et majestueux de ce vaste édifice.

La forme elliptique de l’arène et des divers étages était retracée à l’œil par des ruines éparses, placées comme autant de jalons sur le vaste emplacement qu’occupaient autrefois, dans leurs jeux gigantesques, le peuple-roi vainqueur et le peuple gaulois vaincu.

Cet amphithéâtre, que nous croyons, malgré l’opinion vulgaire qui l’attribue à Gallien, l’œuvre des empereurs Adrien et Antonin (de 117 à 161), était remarquable par son étendue.

Des fouilles partielles faites sous nos yeux, avant le beau travail publié en 1843 par MM. Bourgnon de Layre et Lamotte, nous avaient personnellement autorisé, dès 1837, à réduire à des proportions moins vastes le diamètre de l’arène proprement dite ; mais cette conjecture, née de nos observations, et consignée alors dans un rapport resté inédit, puis justifiée plus tard par les immenses recherches de nos deux confrères, loin d’enlever au monument un degré d’importance en rétrécissant l’espace consacré au spectacle, augmentait au contraire l’intérêt qu’il nous offrait.

Elle donnait en effet une plus juste idée du grand nombre de spectateurs qu’un étage de plus conviait aux jeux sanglants des gladiateurs.

Il est désormais prouvé que le nombre des gradins sur lesquels les spectateurs s’asseyaient était de 60, et, d’après les calculs qu’autorisent les amphithéâtres connus où se trouvent encore indiquées les places de chaque spectateur, celui de Poitiers, à 40 centimètres par spectateur, devait contenir plus de 40 000 personnes assises et 12 000 debout.

Outre la porte d’entrée septentrionale, à laquelle correspondait, dans le prolongement du grand axe de l’arène, l’entrée méridionale ; outre les deux entrées moins importantes existant aux extrémités orientale et occidentale du petit axe, 124 vomitoires, assez larges pour donner passage à trois personnes de front, permettaient à ces 52 000 spectateurs, marchant avec la vitesse du pas militaire, de se placer ou de se retirer en moins de deux minutes.

C’est ce qui explique comment, malgré les variations possibles de l’atmosphère pendant une représentation publique, les Romains pouvaient construire en plein air et sans abri permanent ces gigantesques théâtres, qui doivent faire honte aux avortons enfantés par notre civilisation moderne.

Quelques auteurs ont écrit que l’amphithéâtre de Poitiers avait dû servir au spectacle des naumachies. Les découvertes faites et signalées par M. Bourgnon de Layre, à propos de nos aqueducs romains, détruisent complètement cette opinion.

Voici, du reste, d’après le travail de MM. Bourgnon de Layre et Lamotte, un tableau comparatif des proportions qui existaient entre l’amphithéâtre de Poitiers et ceux de Rome et de Nîmes.

Lorsque les idées religieuses que le Christ avait apportées au monde eurent renouvelé la société païenne, les jeux du cirque durent perdre de leur prix aux yeux des populations chrétiennes. Ils leur rappelaient moins encore la magnificence de leurs maîtres et les plaisirs de leurs ancêtres que le sang de leurs martyrs, et tout porte à croire qu’à Poitiers comme ailleurs, elles vengèrent sur des murailles inertes les crimes qu’une odieuse persécution y avait fait commettre.

Dès le VI siècle, la destruction de l’amphithéâtre de Poitiers dut être un fait accompli, et depuis lors, si son squelette abandonné retrouva quelquefois une vie éphémère, ce fut dans ces moments critiques où les défenseurs de la cité des Pictons durent s’en servir, en raison de sa situation dans le suburbium, hors des murs, comme d’un avant-poste formidable contre les ennemis qui se succédèrent dans ces temps de luttes barbares.

Puis ses pierres furent arrachées pour en construire des fortifications grossières, ses ornements décorèrent les temples, et il ne fallut, pour le conserver tel qu’il apparaissait encore il y a peu d’années, rien moins que l’usurpation intéressée des pauvres familles qui vinrent se nicher dans ses vomitoires, et se faire de sa ceinture protectrice un abri qu’elles n’eussent pu remplacer et qu’elles protégèrent à leur tour. Après des fortunes diverses, devenu, comme nous l’avons dit, la propriété de l’abbaye de Nouaillé, il fut cédé avec ses dépendances par bail emphytéotique du 16 avril 1757, et il appartenait en dernier-lieu, par suite d’échanges, aux hospices de Poitiers.

Sauf quelques formes de langage que nous avons dû adapter à ce qui n’est plus, les pages qui précèdent reproduisent la description de ce qui était encore au moment où nous écrivions notre première édition, et nous terminions ainsi :

« Serait-ce une pensée téméraire que d’espérer, pour ce monument, désormais, une protection plus efficace, qui servirait utilement les intérêts des pauvres ? Conserver à la ville de Poitiers l’un de ses plus anciens titres de gloire, c’est lui conserver aussi le seul attrait qui puisse, ainsi que nous l’avons déjà dit, solliciter la curiosité de ces touristes intelligents, dont la présence est semblable aux pluies fécondantes qui laissent partout où elles tombent les traces de leur action bienfaisante. »

Ceci s’écrivait en 1851.

En 1857, l’administration des hospices vendait, au prix de 100 000 fr., la portion de l’amphithéâtre qui lui appartenait, à une compagnie qui, après la complète démolition du vieux colosse, construisait à sa place le marché dit de Saint-Hilaire, inauguré le 17 mars 1859.

N’y avait-il aucun moyen de concilier les intérêts du présent avec ce que nous regardions comme un intérêt de premier ordre aussi ?

Pas plus que les hommes d’intelligence et de cœur qui défendirent en vain, il y a quinze ans, une cause qu’on ne doit pas dire mauvaise parce qu’elle a été perdue, nous ne saurions admettre une telle impuissance.

Bornons-nous, après avoir constaté le devoir noblement rempli, en cette grave circonstance, par la Société savante que son nom seul « obligeait », bornons-nous à cette simple réflexion :

« Si c’était à refaire, les actionnaires qui ont payé l’œuvre de destruction ne seraient-ils point, par hasard, aussi conservateurs que nous ? »

« Dans un siècle où tout acte de la vie humaine semble s’estimer à raison de ce qu’il peut rapporter à son auteur, veuillez, ami lecteur, prendre note de ce qui précède… à titre de moralité. » (2 édition.)

Une note adressée à notre « véracité » nous engage à constater que MM. les actionnaires, dont les capitaux, jusqu’à ce jour, à peu près complètement généreux,

Bourcani. — Si le voyageur désirait suivre extérieurement les contours du colosse romain, il devrait, en sortant de l’hôtel d’Évreux, tourner à gauche, suivre la rue droite qui conduit au marché de Saint-Hilaire, puis la rue de Bourcani (Burgus canis).

Ce nom de Bourcani, si bien en rapport avec les habitudes de la population qui séjournait en ce lieu, les désordres de toute espèce qui s’y commettaient, tout nous porte à croire que c’était là que la Cour des Miracles de Poitiers tenait ses assises… Passons…

Suivons la rue du Petit-Bonnevaux, ainsi nommée d’un hôtel qu’y possédait l’abbaye de Bonnevaux, et où résidaient les Religieux de ce monastère quand ils venaient à Poitiers ; celle des Arènes, dont le nom n’a pas besoin d’explication, et la rue Corne-de-Bouc, autrefois de Saint-Ausone, puis des Pénitentes, et qui a sans doute emprunté son nom actuel à sa direction elliptique.

Evidemment toutes ces voies publiques s’étaient créées autour de l’amphithéâtre, dont elles enserraient l’enceinte primitive.

Aujourd’hui, une rue plantée d’arbres, dont le public s’est fait le parrain en l’appelant rue Lubac, du nom de son créateur, va les couper à angle droit dans la direction de l’Est ; mais elle ne leur enlèvera pas le caractère primitif que nous avons dû constater.

Les Pénitentes. — Au n 15 de la rue Corne-de-Bouc, cet édifice fort maussade, qui a éprouvé des fortunes bien diverses, était autrefois la communauté des Sœurs Pénitentes, qui recevaient les filles repenties.

Pendant la Révolution, ce fut une prison de suspects, puis il fut successivement magasin militaire, jardin botanique, petit séminaire, grand séminaire, caserne d’infanterie, école primaire, et enfin il est rentré dans l’administration de la guerre, qui paraît y tenir.

En revenant de la rue Corne-de-Bouc pour rejoindre le Lycée, nous laisserons à droite la rue de Paille (de Paleâ), ainsi nommée dès 1224, parce que, disent des auteurs, étant une des plus anciennes de la ville, elle était bordée de maisons couvertes en paille, suivant ce que Vitruve a écrit de la coutume des Gaulois.

Nous avons lu dans des titres de 1614 qu’elle se nommait alors rue de la Tripaille, vulgairement rue de Paille, nom dû sans doute à ce qu’alors, comme aujourd’hui et comme dès le XV siècle, elle était habitée par des bouchers.

La tradition s’étant mise de la partie, ou a prétendu que ce nom lui venait de ce que les chanoines de Saint-Hilaire, ayant voulu faire enlever de l’église de la Celle le corps de leur saint, patron, qui y était déposé, firent tapisser de paille les rues que devait parcourir le cortége ; et comme celle-ci était la plus longue, ce fut sans doute à cause de cet avantage qu’elle hérita seule de la dénomination privilégiée.

Enfin d’autres étymologistes, entrevoyant des motifs beaucoup moins religieux, ont trouvé certains rapports entre le mot latin pales et le mot français paillardise, et ils invoquent à l’appui de leur système des arguments peu archéologiques, il est vrai, mais qui ont leur valeur.

Laissons ce débat et les lieux qui l’ont enfanté, et reprenons la rue du Collége. C’est là que nous trouvons ce qui s’appelait naguère du même nom que la rue, et ce qui s’appelle aujourd’hui un lycée. Et pourquoi n’a-t-on pas songé à débaptiser aussi la rue ?

Le Lycée. — Cet établissement d’instruction publique comprend actuellement dans sa vaste enceinte les bâtiments des deux colléges de Sainte-Marthe et de Puygarreau, et il a hérité des dépouilles du collége de Montanaris.

Le collége de Sainte-Marthe, organisé en 1522 par Antoine Gironet et Théobalde Girault, son épouse, était la suite d’un établissement d’instruction existant dès 1494 près de la chapelle et aumônerie de Sainte-Marthe.

Après les malheurs des guerres civiles, cet établissement délabré fut acheté par le corps de ville (1605) et cédé aux Jésuites, qui prirent alors la direction du collège royal. Le collège de Puygarreau, à gauche, en face du lycée, avait été fondé le 7 janvier 1478 par Françoise Gillier, dame de Puygarreau, veuve de Jean Bardin, conseiller au parlement.

Àla suite de vicissitudes diverses, le collége de Puygarreau fut aussi acheté par la ville de Poitiers et cédé aux Jésuites (1608), qui en firent leur pensionnat. Il communiquait avec la maison des Religieux (le côté de la chapelle) par un passage souterrain dont la voûte s’écroula sous le poids d’une charrette. On établit depuis lors un passage couvert par-dessus la rue.

Le collège de Montanaris, situé vers l’angle de la rue de l’Ancienne-Comédie et de la rue d’Enfer, avait été fondé en 1507, sous l’invocation de Notre-Dame, par Antoine de Montanaris, du royaume de Naples, docteur en médecine, bachelier en droit, et curé de Romagne, près Couhé ; le corps de ville de Poitiers l’acheta comme ceux de Sainte-Marthe et de Puygarreau en 1607, et le donna aux Jésuites.

Cette corporation célèbre, dont les succès en matière d’enseignement n’ont pu jamais être contestés, même par ses ennemis les plus acharnés, venait d’être rappelée par Henri IV, lorsque le corps de ville supplia ce prince de créer un collége royal à Poitiers, ce qui fut accordé par lettres patentes de 1604.

Il fut confié aux Jésuites, qui fondirent en un seul collége les trois établissements dont nous venons de retracer les vicissitudes et l’histoire. En quelques années ils obtinrent des secours efficaces, 20,500 livres du roi, 12,400 du clergé, 1,352 de la ville, 140,000 de souscriptions particulières : en tout, 175,000 livres, somme considérable dans ce temps-là, et dont le chiffre honore notre population, toujours intelligente toujours dévouée aux œuvres utiles.

Ce fut avec ces ressources que les Jésuites purent faire construire et réparer les immenses bâtiments qui composent le lycée actuel. La chapelle, notamment, fut bâtie en deux années, de 1608 à 1610.

Plus tard, Louis XIV, voulant s’associer à l’œuvre de son aïeul, dota le collége de 4000 livres de rente.

Les élèves accoururent de toutes parts ; les contrées étrangères même fournirent leur contingent, de telle sorte que les RR. Pères durent ajouter comme annexe, en 1674, le collège dit des Pères Jésuites d’Hibernie (situé au carrefour de ce nom, qui s’appelle encore Plan des Petits-Jésuites ; nous en parlerons plus loin), où étaient admis les écoliers qui venaient des Iles Britanniques.

En 1720, le collége royal comptait 13 maîtres, enseignant depuis les éléments de la grammaire jusqu’à la théologie, et 800 écoliers dont bon nombre, il est vrai, tendaient à l’état ecclésiastique, pour lequel des établissements spéciaux furent créés plus tard.

Mais bientôt les Jésuites durent céder à la violence des attaques dont ils étaient l’objet de la part d’ennemis puissants, et, le 1 avril 1762, le corps de ville de Poitiers dut leur retirer les droits qu’il leur avait cédés. La génération qu’ils avaient élevée les récompensait ainsi des services qu’ils lui avaient rendus.

80 Religieux, jouissant d’un revenu net de 24,599 livres, occupaient alors les divers établissements qui dépendaient du collège ; leurs revenus furent séquestrés et si bien administrés, que, deux ans après seulement, les bâtiments étaient dans un état de délabrement complet, et que les maîtres n’étaient pas payés. Ces maîtres, laïques ou tirés du clergé, virent diminuer de moitié le nombre de leurs élèves jusqu’à ce que la plupart d’entre eux se retirèrent, par suite du refus de prestation du serment à la constitution civile du clergé.

Pendant la Terreur, on avait d’autre chose à faire que d’enseigner à la génération nouvelle la langue de Cicéron et d’Homère. C’étaient peut-être bien dans leur temps des républicains, mais un tant soit peu aristocrates car ils savaient lire et même passablement écrire, disait-on ; donc, point n’était besoin de propager leurs doctrines.

Mais lorsque cette honteuse manie d’ignorance fut passée avec les hommes qui étaient intéressés à la faire vivre, lorsqu’on songea à rééditier ce qui avait été si largement démoli, Poitiers fut doté d’une école centrale que l’on établit tout simplement dans l’ancien collége des Jésuites (1795).

Puis, en 1803, grâce à 57 000 francs de souscription (encore une souscription heureuse), cette école fut convertie en lycée, pour reprendre, en 1815, son premier titre de collège royal, qu’elle a perdu en 1848, pour reprendre encore une fois, sous la deuxième République, le nom franco-grec que lui avait imposé le premier Empire, et que lui a laissé tout naturellement le second.

Notons, en passant, le danger des noms d’aspect politique et leur parfaite instabilité chez nous. Aussi supplierons-nous les parrains futurs de nos futures fondations, municipales ou autres, de leur choisir, au jour de leur baptême officiel, des patrons plus sûrs de vivre longtemps.

Sans vouloir médire du calendrier moderne, qui a quelquefois son mérite, nous conseillerons toujours l’ancien : il a pour lui le passé, et, quoi qu’on en dise, nous croyons encore à son avenir.

Dans les dernières années qui ont précédé 1848, le collége de Poitiers, mis en réputation d’abord par l’administration habile de M. Carbon, s’était élevé, sous le provisorat de M. Ménard (de 1839 à 1850), à plus de 550 élèves, dont 280 internes, et il était compté alors parmi les plus importants de France.

La chapelle et la sacristie de cet établissement méritent d’être visitées.

Ne nous arrêtons pas à la façade de la chapelle : cette construction massive, et qui manque d’air et d’espace, annonce la solidité, mais elle n’a aucun caractère. Il faut pénétrer dans l’intérieur, et, si la porte est close, il faut frapper à la porte même du lycée, qui nous sera ouverte, à titre d’étrangers visiteurs, avec l’agrément du proviseur.

Après avoir traversé le porche, qui est défendu contre les envahissements tumultueux de la gent écolière par une grille en fer, nous apercevons devant nous le pavillon central, qui a été restauré en 1842.

Au-dessus du cintre de la porte, sur un écusson qui portait autrefois le chiffre de la Compagnie de Jésus, est sculptée la date de la fondation du collége royal, 1608 ; puis, au-dessus, on voit le buste de Henri IV, avec ces mots : Henri IV, fondateur, et plus haut, dans un cartouche, le médaillon de Louis XIV, avec ces mots : Louis XIV bienfaiteur.

C’est l’histoire du monument écrite sur ses pierres ; c’est la plus succincte et la meilleure, à notre avis.

Ces deux morceaux de sculpture datent de la restauration de 1842.

Pénétrons dans la chapelle à gauche. Ce monument servit, en 1789, de lieu de rassemblement général des trois ordres pour la nomination des députés aux états généraux, puis il devint le principal club de Poitiers pendant la Terreur, et enfin la salle décadaire.

Quoique le sanctuaire ne fût séparé de ces assemblées dangereuses que par un simple rideau, il fut respecté. On se borna à gratter les attributs et emblèmes trop compromettants ; mais il n’y eut point de ces horribles mutilations qui firent ailleurs d’irréparables désastres. Nous mentionnons ce fait extraordinaire, unique peut-être en son genre, et nous devions le noter à l’éternel honneur de la population poitevine.

Aujourd’hui, grâce à l’habile restauration qu’elle reçut en 1855, cette chapelle apparaît telle, à peu près, qu’elle sortit des mains de l’architecte ; pourtant beaucoup de membres et d’ornements d’architecture avaient été dégradés, mais ils furent alors réparés avec goût, avec bonheur.

Le tabernacle, ouvrage d’art du plus grand mérite dans son genre, daté de 1697, a été démonté en plus de mille morceaux par un habile ébéniste (Salmon), qui l’a reconstruit, en remplaçant toutes les parties manquantes. Le devant d’autel, qui était mobile pour recevoir des étoffes de diverses couleurs, suivant les fêtes, a été remplacé par un autre, sculpté par M. Lécuyer sur les dessins de M. Hivonnait.

C’est à ce dernier que l’on doit le crucifix placé en face de la chaire ; c’est une œuvre honorable pour l’artiste.

C’est encore lui qui a fait revivre avec habileté les couleurs effacées des tableaux sur toile qui accompagnent le grand autel, et dont un surtout a du mérite : c’est celui qui est encadré dans le retable ; il a pour sujet la présentation de Jésus-Christ au temple. Il est signé : Louis Finson de Bruges, 1615. Ce tableau a tous les défauts de costume, mais toutes les qualités de coloris des tableaux flamands. Dans le système primitif de décoration de l’église, ce tableau n’était pas masqué, comme il l’est, par le tabernacle, qui lui est postérieur de près d’un siècle.

Le temps avait fait disparaître complétement les peintures de la voûte au-dessus de l’autel et presque entièrement celles de l’arcade qui la précède. Ces peintures ont été très-heureusement ravivées par M. Hivonnait, qui a su fondre dans l’ensemble des milliers de retouches inaperçues. Les peintures de l’arcade représentent des auges exprimant, par leur adoration muette ou par leurs symphonies instrumentales, leur respect pour l’hostie sainte contenue dans un ostensoir de forme antique.

Sous la voûte, à gauche, Louis IX encore tout jeune, fait l’aumône aux pauvres ; à droite, le saint roi est entouré d’anges, dont l’un lui montre le chemin du ciel, tandis que les autres portent la croix, la couronne d’épines et les clous, précieuses reliques dont il dota la France.

Pénétrons dans la sacristie ; elle est peut-être encore plus remarquable que la chapelle. L’ensemble des tableaux qui la décorent représente les circonstances les plus notables de la vie de Jésus-Christ, depuis l’Annonciation jusqu’à l’Ascension.

Ces tableaux tout écaillés ont dû être retouchés, et l’artiste a dû refaire en entier celui de l’Adoration de Jésus enfant par Joseph et Marie. Mais ce qu’il y a de plus beau dans cette sacristie, ce sont les boiseries qui en ornent le pourtour et qui en forment le plafond. Les sculptures si délicates et si fermes qui les décorent, et qui avaient été mutilées, ont été restaurées avec une grande habileté.

Ces divers travaux de restauration, qui ont coûté 15 000 fr., ont été exécutés en 1845, sous la direction de M. Ménard, proviseur du collége. Les peintures ont été confiées au pinceau de M. H. Hivonnait, les sculptures au ciseau de M. Lécuyer, tous deux artistes de Poitiers ; elles font aux uns et aux autres le plus grand honneur.

Àl’heure où nous écrivons, toute la portion des bâtiments du lycée située à gauche, et spécialement dite de Puygarreau, a été remplacée par de vastes constructions élevées à la suite de la chapelle, sous la direction de M. Lance, architecte de Paris, sur des terrains achetés par la ville de Poitiers, ce qui formera un ensemble tout à la fois plus commode et plus complet.

Mais, là encore, pourquoi de la brique, quand vous êtes si riches de belles et bonnes pierres ?

Du lycée aux Carmélites. — En quittant le lycée, nous suivrons la rue dite du Collége, et nous trouverons sur la gauche la rue du Puygarreau. Cette rue s’appelait Bourg-Marin (de Burgo Marini) dès le 9 septembre 1271, et elle conserva ce nom jusqu’au commencement du XVIII siècle, époque à laquelle elle prit celui des seigneurs de Puygarreau, qui y avaient fondé, comme nous l’avons dit, un collège.

Nous prions le lecteur de jeter les yeux à gauche, au n 10, sur ce grand bâtiment à pignons aigus, qui était autrefois la chapelle de Puygarreau, et qui, après avoir été transformée en salle de l’Ecole royale de dessin, est encore aujourd’hui affectée au même usage, avec cette différence toutefois que l’école est communale. Ce bâtiment n’a rien de remarquable ; il renferme au rez-de-chaussée grand nombre de plâtres moulés sur les bons modèles, et qui formaient le noyau d’un musée d’antiques commencé par un homme dont nous verrons plus tard le nom cité avec honneur, M. l’abbé Gibault.

L’institution de l’école de dessin date de loin déjà, et réclame quelques détails auxquels vous ne serez pas indifférent. Dès avant 1770, Boucher, premier peintre de Louis XV, avait conçu l’honorable et patriotique pensée de répandre en France le goût et la culture des beaux-arts, et surtout de la peinture. Cette idée. disons-le en passant, valait mieux que beaucoup de ses œuvres.

Il envoya donc dans les provinces quelques-uns de ses meilleurs élèves pour sonder le terrain et apprécier les dispositions plus ou moins artistiques qu’il avait à développer. Aujollest-Pagès fut chargé par lui de chauffer le bon goût poitevin, et ce peintre estimable fonda à Poitiers une école gratuite de dessin, qui fut autorisée en juillet 1772 par l’Académie royale de Poitiers, protégée par M. de la Bourdonnaye, comte de Blossac, intendant de la province, et, sur la demande des maire et échevins, constituée, par lettres royaux du 6 mars 1774, en école royale académique de peinture, sculpture, architecture et arts analogues au dessin.

Un règlement particulier organisa l’Académie poitevine le 6 août 1775, et elle se trouva composée d’officiers, d’amateurs et d’académiciens, le tout placé sous la haute protection de l’intendant de la généralité.

Jusqu’en 1789 elle obtint de véritables succès ; mais comme les arts, ces plantes délicates et frêles, ne sauraient guère fleurir au milieu de l’atmosphère révolutionnaire qui les tue, notre Académie, à cette époque de progrès, déclina rapidement ; et lorsque l’émancipation publique fut à son apogée — en 1792 — elle mourut.

M. Pagès, dont le zèle avait été pour beaucoup dans cette œuvre honorable, fut destitué ; mais, après la tourmente, il échangea ses épaulettes d’officier du génie contre ses pinceaux et ses crayons, et, s’il ne put ressusciter l’Académie, il reconstitua du moins l’école gratuite de dessin, qui depuis a été dirigée successivement par son gendre M. Hivonnait, et par ses petits-fils.

Le concours éclairé des représentants de la cité ne lui a pas manqué : des sacrifices importants ont été faits pour elle, et, outre la salle de l’ancienne chapelle du Puygarreau, une nouvelle a été établie dans les bâtiments de l’école mutuelle de la rue Saint-Germain, afin d’augmenter le nombre des élèves avec les facilités pour les recevoir. Elle a fourni plusieurs professeurs et bon nombre d’élèves habiles qui lui font honneur.

La maison n 12 offre plus d’intérêt, en raison de ses sculptures, de ses fenêtres ouvertes aux encoignures, de ses pilastres dressés en spirale autour de la tourelle de l’escalier, et de son caractère architectonique, conforme à la date de 1554 inscrite sur le fronton supérieur de cette habitation. C’est un spécimen précieux de l’art des constructions au XVI siècle, et son intelligent propriétaire actuel fera bien de lui conserver intact son cachet originaire.

Dans cette rue du Puygarreau existent, en diverses maisons, les restes apparents, même hors du sol, de l’enceinte romaine ; ils sont la suite de ceux qui se trouvent dans le jardin du lycée.

La rue des Juifs. — En sortant de la rue du Puygarreau et en reprenant la rue du Collége, nous apercevons sur la main gauche une petite rue étroite, au bout de laquelle existe une porte en ogive. En 1850, cette porte ogivale avait encore sa sœur jumelle à l’extrémité qui s’ouvre sur la rue du Collége. Une boutade sans motif sérieux, sans utilité réelle, l’a fait abattre.

Aquoi pouvaient servir, direz-vous, ces deux portes, dans l’intérieur de la ville, loin des atteintes de l’ennemi ? C’était là le quartier spécialement affecté aux juifs ; c’était là qu’étaient parqués les membres de cette nation errante, si maltraitée au moyen âge ; et chaque soir, à l’heure où sonnait le couvre-feu, les deux portes étaient solidement closes, afin que, pendant la nuit, la race maudite ne pût communiquer avec les chrétiens, sur lesquels elle se fût livrée sans doute à d’atroces vengeances ou à d’horribles maléfices. C’était pour cette raison que cette rue, aujourd’hui appelée de Penthièvre, se nommait autrefois rue des Juifs.

Après la rue du Collége, suit la rue d’Enfer, « ainsi nommée sans doute », écrivait en 1781 un avocat, « parce que la procession de la Fête-Dieu n’y passait jamais, ou parce que sa pente est assez roide ».

Tirons notre chapeau à cette heureuse idée et poursuivons ; peut-être découvrirons-nous que cette rue d’Enfer s’appelait autrefois d’un autre nom, alors même que la procession de la Fête-Dieu n’y passait pas plus qu’en 1781.

En face la rue des Balances-d’Or, sur le mur lisse d’une maison neuve, n’apercevez-vous pas un haut-relief barbouillé de rouge, de noir et de vert, qui représente un personnage à figure humaine tenant dans sa main vigoureuse un arbre qu’il vient d’arracher, et l’on ne peut en douter, car les racines et les branches chargées de fruits qui ressemblent à des noix ont échangé leurs positions naturelles respectives ? Eh bien ! ce haut-relief servait d’enseigne parlante à un établissement situé dans la rue d’Enfer, qui portait alors le nom de rue du Noyer-Arraché.

La rue des Balances-d’Or (ainsi nommée probablement d’une enseigne de marchand) nous conduira, en tournant à gauche, dans la rue du Gervis-Vert, et, à droite, dans la rue d’Oleron, à l’extrémité de laquelle un carrefour auquel nous devons restituer son nom de Plan du Poiz-de-Lere (le Puits-de-Leyre) ; ce puits était probablement situé à l’entrée de la Rua Hedera que nous croyons être la rue actuelle du Souci.

Revenons sur nos pas, tournons à gauche, suivons la rue du Gervis-Vert qui aboutit en droite ligne au Plan de la Celle et à l’ancien monastère des Filles de Sainte-Catherine, appelées vulgairement autrefois les Cathelinettes. Ce monument, assez étendu, qui n’a rien de remarquable, est aujourd’hui une caserne d’infanterie. L’enceinte romaine y a laissé ses vestiges.

Voici sur les Religieuses de Sainte-Catherine de Sienne, qui ont habité pendant près de deux siècles ce couvent, quelques renseignements inédits, dus à la bienveillance d’un de nos laborieux Dominicains.

L’acte de fondation de ce monastère à Poitiers est du 16 novembre 1621. La permission épiscopale est du 7 août 1628. La première prieure fut Anne du Moulin, venue du monastère d’Abbeville. La dernière fut Victoire Cibot, décédée le 28 avril 1783.

L’Ordre s’étant éteint, faute de sujets, la ville s’empare des bâtiments pour en faire une caserne, après un inventaire dressé en 1785, et après la vente aux enchères du mobilier.

Tout y passe, même les trois statues en pierre de la sainte Vierge, de saint Dominique et de sainte Rose de Sienne, qui occupaient alors les trois niches que vous voyez encore sur la façade restée à peu près intacte et qui furent adjugées au sieur Gouve, sculpteur, pour la somme de 41 livres.

Et, en vérité, ces pieuses images eussent fait assez piètre figure au front du logis des nouveaux hôtes du couvent des Dominicaines ; mais leur place vide accuse encore aujourd’hui, aux yeux des moins savants, l’origine fort peu militaire de cette œuvre du passé sur laquelle notre studieux correspondant pourrait fournir les éléments d’une monographie intéressante. — Avis à nos jeunes confrères.

La rue Sainte-Catherine, qui suit parallèlement, à gauche, la façade, aboutit à la rue de l’Arceau, ainsi nommée d’un ancien arc de triomphe qui servait autrefois de porte de ville de ce côté, et qui fut détruit seulement vers 1760. Il en reste encore quelques vestiges à gauche en descendant. Il se rattachait sans doute à l’enceinte romaine, dont les traces se retrouvent dans cette partie de la ville.

Saint-Hilaire de-la-Celle, aujourd’hui les Carmélites. — Revenons sur nos pas jusqu’au plan de la Celle.

De ce plan nous descendrons, à droite, dans la rue des Égouts, où débouche la rue de la Grille. Ces rues doivent, à notre avis, leur nom à la découverte qui y fut faite, au XVIII siècle, d’aqueducs souterrains et de fondrières couvertes de grilles de fer, au travers desquelles s’écoulaient les eaux de la ville qui affluent de ce côté. Un logis situé au coin des rues du Gervis-Vert et des Égouts, appelé La Grille, figure dans des titres de 1737.

En face de la rue de la Grille, n 25, à la suite d’une longue allée fermée par une porte qui ouvre sur la rue des Égouts, on arrive à la porte de la chapelle des Carmélites.

C’était autrefois l’église de Saint-Hilaire-de-la-Celle. La fermeture de cette porte, qui n’est pas sans mérite, provient de l’abbaye de la Trinité, dont nous parlerons bientôt. Dans le mur, à gauche en entrant, est encastré un bas-relief qui, selon les uns, faisait partie du tombeau d’Adèle d’Angleterre, femme d’Ebles Manzer, duc d’Aquitaine ; selon d’autres, du tombeau de Gerloc, femme du duc Guillaume Tête-d’Etoupes ; selon d’autres, enfin, il représente la cérémonie de la sépulture de saint Hilaire, ou, mieux encore, l’apothéose du Saint.

On prétendait en effet, mais à tort, que le saint évêque avait été enterré dans cette église. Peut-être son corps y fut-il déposé avant d’être transporté à la collégiale de son nom ; mais ce point est encore très-douteux, malgré la tradition que nous avons rapportée à propos de la rue de Paille.

Cette église fut primitivement un prieuré de l’Ordre de Saint-Augustin, dont saint Guillaume I était prieur avant son élévation à l’évêché de Poitiers, en 1180.

Érigée en abbaye au commencement du XV siècle (1403), elle ne pouvait lutter avec ses puissantes rivales en influence et en renommée. Cependant, au XVI siècle, elle possédait des richesses mobilières et des ornements d’un grand prix, qui furent pillés lors du sac des protestants (1562).

Elle fut réformée au XVII siècle, et les Génovéfains s’y établirent le 26 août 1652.

En 1736, son revenu était de 4 146 livres ; elle avait droit de justice haute, moyenne et basse, dans le bourg qui en dépendait et dans plusieurs autres lieux.

Avant la Révolution, l’une des paroisses les plus populeuses de Poitiers y était annexée ; elle comptait 1 100 communiants.

Les bâtiments, vendus et défigurés pendant la période révolutionnaire, sont aujourd’hui occupés par les Carmélites, qui possédaient, avant 1789, comme nous le verrons avec détail plus loin, ceux du grand-séminaire actuel.

Notre-Dame l’Ancienne. — Après la rue des Egouts, sur la place Saint-Pierre-Puellier, existent encore, dans la maison n 6, les restes de Notre-Dame-l’Ancienne. C’était une des vingt-quatre paroisses de la ville ; mais des auteurs présument qu’elle ne le fut pas dès l’origine, malgré son titre, et qu’elle fut plutôt alors occupée par des prêtres réguliers ou séculiers chargés de la desserte du monastère de Saint-Pierre-Puellier, sous le patronage duquel elle se trouvait placée dès 1372.

C’était près de cette église que se voyait le sceu † (Sureau) à l’ombre duquel sainte Loubette, selon la légende merveilleuse qui va suivre bientôt, était couchée, lorsque les précieuses reliques qu’elle rapportait de la Terre-Sainte lui furent miraculeusement ravies.

Saint-Pierre-le-Puellier. — Vous voyez sur la gauche, au n 2, des contre-forts encore bien conservés : ce sont les restes de la collégiale de Saint-Pierre-le-Puellier. C’était un des plus anciens établissements religieux de Poitiers, et son nom Sanctus-Petrus-Puellarum indique assez qu’il fut, avant d’être érigé en collégiale, le siège d’une communauté de filles.

Ce fut Adèle, épouse d’Ebles, qui, après avoir fondé le monastère de la Trinité (V. le paragraphe suivant), établit à Saint-Pierre-le-Puellier un Chapitre de treize chanoines, pour procurer aux Religieuses les secours spirituels dont elles avaient besoin. Nous verrons que sainte Radégonde avait agi de même à l’égard de l’abbaye de Sainte-Croix.

L’histoire de cette collégiale est entourée d’obscurité, et, à son origine, elle ne présente guère de faits certains.

C’est à elle que se rattache cependant une des légendes les plus populaires du pays, et que nous allons reproduire avec le langage naïf du chroniqueur.

C’était « au temps de Constantin, empereur, saincte Hellène, mère dudit empereur, émeuhe de dévotion, alla en Jhérusalem, et d’illec apporta une grande portion du précieux boys de la croix en laquelle avoyt esté cruciffié nostre Saulveur et Rédempteur, et en sa compagnée estoyt une saincte vierge appelée Lobète, de petite stature et mallaisée à cheminer ; laquelle saincte Lobète fut présente quand ladicte saincte Hellène trouva, au lieu du Calvaire, ladicte précieuse croix.

« Et parce que ladicte saincte Lobète avoyt longtemps demeuré au service de ladicte saincte Hellène, et avoyt affection et vollunté de venir ès parties de Bretaigne dont elle estoyt née, et qu’elle avoyt toujours esté de sainte vie, luy donna grant partie de ladicte vraye croix et aussi de la couronne d’espines de nostre Rédempteur.

« Ladicte saincte Lobète vinst à Poictiers et en l’église Nostre-Dame-l’Ancienne, près ladicte église Sainct-Pierre-le-Puellier, et en ung arbre appellé sceu, près ladicte église Nostre-Dame-l’Ancienne, mist et pendit son écharpe et gibbecière en laquelle estoyent ladicte vraye croix et reliques, et au pied dudict sceu s’endourmit ; et elle esveillée, ainsi que fut le plaisir de Dieu, la branche où elle avoyt pendu ladicte gibbecière se esleva si très hault que ladicte vierge ne pouvoyt avoyr sadicte gibecière.

« Quoy voyant ladicte vierge s’en alla par devers l’évesque dudict Poictiers, lui déclara les choses susdites : lequel, fort joyeux, conseilla ladicte vierge aller par devers le comte de Poictou lui expouser lesdites choses ; ce qu’elle fit…, lequel, fut moult lié et joyeux…, et après par luy et ledict évesque avoir veu et visité et approuvé ladicte vraye croix et relicques, considérant ladicte vierge estre ainsi d’une petite stature, bossée et boytteuse, fort débille et que à peine pouvoyt chemyner, luy donna autant de terre qu’elle pouvoyt circuyer en ung jours… ; icelle vierge commença aller par ladicte terre des Deffends, et par miracle divin la terre où elle passait s’elleva, et fecit aggerem par tous les lieux où elle marchoyt, affin de montrer combien se extandoyt ladicte terre que ledict comte luy auroyt donné affin que débat n’en survinst en temps advenir.

« Et ainsi que ladicte vierge vint à la rivière du Clain, icelle rivière se départit tellement, qu’on pouvoyt aller pied sec.

« Quoy voyant les serviteurs dudict comte qu’il n’estoyt que environ l’heure de midy, le dénoncèrent audict comte, lequel dist à ladicte vierge qu’elle se debvoyt contanter; ce qu’elle lit, et luy confirma ledit don, qu’il lui avoyt fait de ladicte terre. »

Voilà le récit merveilleux. Ce qu’il y a de certain maintenant, c’est que le Fief-le-Comte, qui formait la principale dotation du Chapitre, était réellement borné, d’un côté, par un « chemin herbu appelé, disent des titres anciens, la levée de Sainte-Loubette, » et que cette sainte femme avait donné son nom au cimetière voisin de l’église de Saint-Grégoire, dans lequel on prétendait qu’elle était enterrée. Nous avons déjà parlé du seuf (sureau), appelé le seuf de Sainte-Loubette, que l’on montrait près du puits de la Celle.

Quoi qu’il en soit, le Chapitre de Saint-Pierre-Puellier, que le peuple appelait, par corruption de langage, Saint-Pierre-Pilier, possédait des propriétés assez considérables à Poitiers et sur plusieurs points du diocèse. Ses vignes étaient étendues et productives.

Aussi, malgré les pertes qu’il avait éprouvées et les désastres qui, au XVI siècle, l’avaient frappé comme toutes les fondations religieuses, ses revenus s’élevaient-ils encore, au moment de la Révolution, à 7 712 liv. 5 s. 6 d., sans y comprendre le vin, dont il fut récolté, en 1791, 156 barriques.

Si l’on se reporte à une époque plus reculée, on s’imaginera facilement que l’importance et la valeur de ces dernières redevances étaient bien plus considérables : aussi l’immense tonneau destiné à les contenir avait-il une réputation qui rejaillissait nécessairement sur ses propriétaires. On les appelait vulgairement, les chanoines de l’entonnoir, de l’ouillette, et, moins cérémonieusement encore, les ivrognes.

Nous avons entendu attribuer ces qualifications à la forme du clocher de l’église collégiale laquelle était surmontée d’une toiture en charpente et ardoise qui affectait exactement la forme d’une ouillette ou entonnoir renversé. La causticité populaire ne nous paraît point s’être donné la peine d’aller dénicher si haut le sobriquet malin dont elle frappait les chanoines.

Nous verrons du reste, plus tard, que chaque Chapitre de Poitiers était libéralement doté par le menu populaire d’une qualification très-significative.

Quant au fameux tonneau, il était déposé dans la grange dîmière du Chapitre. On en montre encore les bâtiments décorés des deux clefs, armes de MM. de Saint-Pierre-Puellier, au village de la Grange, auquel elle avait sans doute donné son nom, et qui est situé entre le faubourg de la Cueille et la Peloquinerie. (Voir au chapitre Poitiers extrà muros l’article le Porteau.) L’église de la collégiale, qui était construite en face de la rue de la Trinité, n’offrait du reste de remarquable qu’un cul-de-lampe qui ressemblait à une immense stalactite sculptée s’abaissant de la clef de la voûte.

Cet appendice avait paru d’une hardiesse si téméraire, qu’on avait cru prudent de le faire soutenir par un arceau supplémentaire. C’était une précaution inutile, car la coupe des pierres et l’agencement des nervures qui le tenaient suspendu au sommet de la voûte en avaient fait une œuvre d’une solidité inaltérable, constatée lors de sa démolition.

Les Filles-de-Notre-Dame, autrefois la Trinité. — Au coin de la rue de la Trinité, s’élève une construction toute moderne, dans laquelle il ne faut point chercher autre chose que l’emploi d’un vaste terrain sur lequel on a élevé de grands corps de bâtiments percés de grandes fenêtres.

La chapelle elle-même, malgré les dépenses qui y ont été faites et le luxe qui y règne, offre trop de prise à la critique. Il est bon néanmoins de la visiter, si elle est ouverte ; il y a toujours quelque chose à y gagner pour un homme de goût.

Dans ce vaste enclos, dont une partie, devenue propriété particulière, sert aujourd’hui d’habitation et de terrain de culture à un grand nombre de jardiniers fleuristes, s’étendaient autrefois les possessions de l’abbaye de la Trinité, qui fut fondée, disent les auteurs, en dedans de l’enceinte romaine, par Adèle, fille d’Édouard I, dit l’Ancien ou le Vieux, roi d’Angleterre, et troisième femme d’Ebles Manzer, comte de Poitou, laquelle y embrassa l’état monastique et y fut enterrée.

Nous avons vu qu’elle y adjoignit la collégiale de Saint-Pierre-Puellier, qui ne fut pas toujours d’accord avec sa suzeraine, car des contestations sans nombre surgirent entre les religieuses et les chanoines.

Cette fondation, confirmée par le roi Lothaire en 963, reçut des développements successifs, subit les chances communes à tous les établissements de ce genre, et existait encore néanmoins, à l’époque de la Révolution.

Les bâtiments, abandonnés alors par les pieuses filles qui les occupaient, reçurent une destination en harmonie avec le goût de l’époque. En ce temps de large liberté, les prisons ne suffisant pas à contenir tous ceux que l’on tenait à y enfermer, l’abbaye de la Trinité devint une prison de.... suspects.

Vendue et livrée bientôt après, elle fit place à une vaste maison particulière, qui a été démolie à son tour et noyée dans les immenses constructions actuelles. Plusieurs édifices religieux héritèrent de ses dépouilles ; nous avons vu la fermeture de la porte de son église décorer celle des Carmélites : nous verrons bientôt son riche autel à l’église cathédrale, et un groupe fort curieux du Sauveur au tombeau, à l’église de Notre-Dame-la-Grande.

Disons un mot maintenant de la congrégation religieuse qui occupe aujourd’hui l’ancienne abbaye de la Trinité.

Les Religieuses Filles de Notre-Dame ont commencé à Bordeaux, où elles ont eu pour fondatrice la vénérable Jeanne de Lestonnac, dont la cause de béatification se poursuit actuellement à Rome.

Cette sainte femme se proposa d’établir un Ordre enseignant qui pût préserver les jeunes filles du venin de l’hérésie et de l’esprit du siècle. L’Ordre fut, sur la demande du cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, approuvé par le pape Paul V le 7 avril 1607, et affilié à l’Ordre de Saint-Benoît, par ordonnance du cardinal, le 29 janvier 1608.

La maison de Poitiers fut fondée par la vénérable de Lestonnac elle-même, le 1er mai 1618, et occupa l’emplacement et les bâtiments où nous verrons bientôt la gendarmerie départementale. C’est dans la communauté de Notre-Dame de Poitiers que fut élevée Mlle Louise Trichet, fondatrice des Filles de la Sagesse, dont il sera parlé plus tard.

Dispersées en 1792, les Religieuses de Notre-Dame rentrèrent en communauté, le 29 septembre 1802, dans la maison du prieuré de Sainte-Radégonde, où elles sont restées jusqu’au 15 octobre 1841, époque à laquelle elles se sont établies où elles sont présentement. La chapelle a été consacrée par M Guitton le 30 avril 1844.

Les supérieures de la maison de Poitiers s’y sont succédé sans interruption depuis 1620. La supérieure actuelle est la 32. L’Ordre compte aujourd’hui 32 maisons en France, 12 en Espagne, 3 dans les États pontificaux, dont une à Rome, et 6 en Amérique. Celle de Poitiers est florissante et réunit sous une habile direction un grand nombre d’élèves.

La Résurrection. — Près de l’abbaye de la Trinité, s’élevait autrefois une petite et insignifiante église, du nom de la Résurrection, qui avait été primitivement bâtie aux frais de Frotier, chanoine de la cathédrale, et consacrée le 12 novembre 937 par Alboin, évêque de Poitiers. Le monastère fut, dès l’origine, donné à l’abbaye de Saint-Cyprien, dont il était un prieuré.

C’était, avant la Révolution, l’une des 24 paroisses de la ville ; elle comptait 400 communiants ; mais elle était alors à la nomination des Religieuses de la Trinité. Le chevet de son église était bâti sur les murs de l’enceinte de la ville.

Des Filles-de-Notre-Dame à Saint-Simplicien. — En quittant les Filles-de-Notre-Dame, suivons, pendant quelques instants, sauf à revenir sur nos pas, la rue à gauche, en remontant brusquement au nord : elle se nomme rue Raison-Partout.

Que signifie ce nom bizarre ? Nous ne saurions le dire : mais si vous jetez les yeux sur cette vaste maison, à gauche (n 1), qui était autrefois l’hôtel de la famille Dansais de la Villatte, vous lirez, sur les créneaux inoffensifs qui protègent sa pacifique entrée, ces mots : Tout par raison 1581 raison par tout.

On prétend qu’à Provins en Champagne, plusieurs maisons portent cette inscription, dont nous ne saurions expliquer le sens, chez nous, autrement que par sa date même. Elle indique, en effet, l’époque où la Réforme attribuait à la raison un rôle qui permettait de lui consacrer, en style lapidaire, un pareil aphorisme.

Puisque vous voyagez, ami lecteur, si jamais vous alliez à Provins, n’oubliez pas notre embarras d’aujourd’hui, afin de soumettre aux sphinx champenois l’énigme poitevine.

Revenons sur nos pas et suivons la rue qui se bifurque avec celle-ci, le long de la chapelle des Filles-de-Notre-Dame. Après quelques minutes de marche, nous arrivons à une autre rue qui coupe à angle aigu la rue Roche-d’argent, et qui se dirige vers le sud : c’est la rue de Saint-Simplicien, qui aboutit au plan de ce nom.

Saint-Simplicien. — Ce plan, établi sur l’emplacement d’un ancien cimetière appelé, dès 1327, le cimetière des Haumosniers, avait autrefois près de lui une église qui a été démolie, et sur l’emplacement de laquelle se trouve aujourd’hui une école de filles tenue par les Sœurs Filles de la Sagesse.

C’était une des 24 paroisses de la ville : elle ne comptait que 250 communiants, mais elle était l’objet d’un pèlerinage particulier. Saint Simplicien avait été, selon la tradition, décapité près de là, dans un pré voisin du pont Cyprien, et l’on montrait, à gauche de ce pont, en sortant de Poitiers, un trou qui y avait été creusé par le poids de la tête du saint. Or, au jour de la fête de saint Spicien (comme disait et comme dit encore le peuple), un grand nombre de pèlerins venaient de plusieurs lieues à la ronde mettre la tête au trou et toucher du front l’excavation miraculeuse, afin de se guérir de la migraine et d’autres maladies analogues.

Le trou est aujourd’hui couvert des terres qui ont nivelé le sol.

Du plan Saint-Simplicien, une rue se dirigeait autrefois en droite ligne vers la rue d’Argent, à laquelle elle se réunissait au point qui forme le retour d’équerre. Cette rue se nommait de Saint-Pélage, du nom d’une église assez ancienne possédée dès 1119 par l’abbaye de la Trinité, ainsi qu’il résulte d’une Bulle du 28 août, donnée par Calixte II.

La paroisse de Saint-Pélage ayant été réunie, en 1636, à celle de la Résurrection, les Religieuses de la Trinité obtinrent, en 1638, que la rue Saint-Pelage, fort mal habitée alors, fût réunie à leur enclos. Nous l’indiquons sur notre plan. La rue d’Argent, à laquelle elle aboutissait, devait peut-être son nom à la situation des ateliers monétaires. En tout cas, aujourd’hui, ce nom est une sanglante ironie.

Si vous ne craignez pas les marches et contre-marches, puisque nous avons parlé du pont Saint-Cyprien, qui se trouve à quelques pas de nous, descendons par la rue Saint-Simplicien jusqu’au boulevard de Saint-Cyprien, tournons à droite, et bientôt nous apercevions l’objet de nos recherches.

Le portail avait été abattu pendant le siège de 1569 : il fut refait en 1573 par les soins du maire de Poitiers, de Lauzon, et coûta 7 000 livres. Ces petits trous ronds symétriquement tracés au vilebrequin, qui décorent les pierres de taille de cette porte, et qui avaient engendré ce dicton populaire poictevin « picoté comme la porte de Saint-Cyprien », vous paraîtront sans doute trop régulièrement espacés pour être l’œuvre des balles lancées par les soldats de Coligny : c’est pourtant ce que vous aurez peine à faire croire à quelques ingénus de notre siècle de lumières.

Cette porte, condamnée par le corps municipal dès 1788, et sauvée par une opposition du comte d’Artois, prince apanagiste du Poitou, a été démolie sous la Restauration, pour donner un passage plus facile aux charrettes chargées. Le pont, œuvre fort maussade, était autrefois comme tous ceux de la ville décoré d’une statue de la sainte Vierge, en mémoire de la protection éclatante qu’elle avait accordée à la cité dans les jours de danger. Nous lirons le récit de ce fait miraculeux dans le cours de notre promenade. Revenons maintenant au plan de Saint-Simplicien.

Sur ce plan dans une maison située à gauche en remontant, nous verrons, si vous le désirez, un des échantillons les plus anciens de cette curieuse enceinte romaine, dont le caractère, si étrangement bizarre, justifiera à vos yeux ce que nous en avons dit dans notre introduction.

Après avoir examiné avec soin ces témoignages des luttes passées, nous reprendrons en montant notre rue Saint-Simplicien, et sur notre droite, au n 15, nous apercevrons les traces d’un récent badigeon de lait de chaux. Il recouvre la figure d’un éléphant, autrefois assez grossièrement barbouillée sur le mur. Cette figure, moderne elle-même, avait été superposée sur une peinture beaucoup plus ancienne, qui représentait le même sujet. C’était l’enseigne de l’auberge de l’Eléphant, dans laquelle, d’après une tradition religieusement transmise de père en fils, Henri de Navarre vint passer une nuit, tandis que la Ligue armait encore contre lui le roi Henri III.

Si vous nous demandez pourquoi le Béarnais faisait une telle escapade, nous nous empresserons de prévenir toute mauvaise pensée à l’encontre du vert-galant. Il venait, ce n’est pas douteux, pour s’entretenir avec Diane de France, duchesse de Châtellerault, sa belle-sœur, des grands intérêts que cette femme illustre avait pris entre ses mains, et qui devaient être bientôt sauvegardés, pour le bonheur du pays, par la réconciliation qu’elle sut amener entre le roi de France et son successeur.

C’est ainsi que l’un des faits les plus heureux qui aient été ménagés par la Providence à son royaume de prédilection se rattache directement à l’humble maison du pauvre quartier de Saint-Simplicien de Poitiers.

Religieuses de la Visitation. — En poursuivant notre course, à l’extrémité de la rue Saint-Simplicien, au point où elle est coupée par la rue des Jardiniers, nous apercevons, sur la main gauche, un monument dont l’aspect extérieur annonce la destination. C’est un monastère.

C’était autrefois la sous-chantrerie de l’église cathédrale. Elle est habitée aujourd’hui par les Religieuses de la Visitation, privées, par la confiscation révolutionnaire, du couvent qu’elles possédaient à l’autre extrémité de la ville, et qui forme aujourd’hui comme nous l’avons vu, la prison départementale. (V. page 37.)

C’est ici le lieu de compléter en quelques mots l’histoire trop succincte que nous avons donnée, en la page 37, de l’établissement à Poitiers des filles de sainte Chantal. Elles furent appelées dans cette ville par M Chateigner de la Roche-Posay, sœur de l’évêque de Poitiers de ce nom, laquelle, après avoir été élevée dans la religion réformée par sa mère, protestante zélée, se convertit à 18 ans et convertit sa mère à l’âge de 84 ans.

Ala mort de celle-ci, arrivée huit années après, elle se retira au couvent de la Visitation de Bourges, d’où l’affection de son frère, aidée du concours de l’évêque de Châlons et de l’archevêque de Bourges, neveu et frère de sainte Chantal, la détermina à venir fonder à Poitiers même une maison de cet Institut, et le contrat de cette fondation fut signé à Châlons le 13 juin 1633.

Le 13 août 1633, l’évêque de Châlons acheta en son nom le premier logement occupé par les Religieuses (rue des Arènes, comme nous l’avons dit), et, après les nombreuses épreuves qui accueillirent, à son début, la première Supérieure (M de Lâge de Puylaurent), cette œuvre obtint le succès dont elle était digne.

Nous avons vu, p. 37, par quelles étapes les pieuses filles de sainte Chantal sont passées pour arriver dans l’humble asile qu’elles occupent aujourd’hui. Il est bon de s’y reporter pour compléter l’ensemble de notre récit.

Religieuses de Sainte-Croix. — A l’extrémité de la rue qui suit à droite, et sur la main gauche, nous voyons briller au-dessus d’une porte neuve une modeste croix de pierre. Les bâtiments compris dans cet espace étaient autrefois ceux du Doyenné de la cathédrale. C’est là que se sont retirées, depuis le Concordat, les pieuses filles de sainte Radégonde, débris vénérables de l’antique et célèbre abbaye de Sainte-Croix, dont nous allons bientôt retracer l’histoire. Pour le moment, nous nous bornerons à vous engager à aller visiter la chapelle tout nouvellement construite, dont le clocher gracieux vous indique l’entrée. C’est un édifice qui fait honneur à l’architecte (M. Ferrand), lequel a su, en empruntant au XIII siècle ses inspirations, faire une œuvre à laquelle l’exiguïté forcée de l’ensemble n’enlève rien du mérite réel de ses heureuses proportions.

« Quand cette chapelle sera terminée, quand on aura restitué à son chœur la grille en fer que l’abbesse Marie-Thérèse-Radégonde de Baudéan de Parabère avait fait exécuter pour l’ancienne chapelle de Sainte-Croix, et qui est une œuvre remarquable de la serrurerie du XVIII siècle bonne à conserver, malgré cette jeunesse relative, comme une sorte de monument historique, ce sera un des sanctuaires de Poitiers les plus dignes de fixer l’attention.

« Il sera, en effet, le dépositaire des trésors qu’aimeront à voir les yeux du touriste simplement curieux, et que voudront surtout vénérer les cœurs chrétiens. » Ce futur de notre 2 édition est, aujourd’hui, le présent.

Les filles de sainte Radégonde sont assurément les plus pauvres des servantes du Seigneur ; mais elles sont riches des objets précieux qu’elles rattachent au souvenir glorieux de leur royale fondatrice.

Elles montrent avec respect un petit pupitre en bois de chêne dont se servait, dit-on, la reine de France, et, ni le genre de sculpture ni les sujets mis en relief par le ciseau de l’artiste sur ce meuble plusieurs fois séculaire n’autorisent à repousser dédaigneusement le témoignage respectable d’une longue tradition.

Ce pupitre a 10 cent. de hauteur sur le devant, 16 à la partie postérieure, 20 cent. de large sur 22 de profondeur.

Aux quatre angles les symboles des évangélistes, sur les côtés l’image de la croix, en haut et en bas les colombes symboliques, au milieu l’agneau divin : tel est l’ensemble de cette composition simple et bien ordonnée, dont notre gravure reproduit du reste très-fidèlement l’image.

Il en est de même de la croix de fer que la tradition encore désigne comme ayant servi à sainte Radégonde pour les mortifications qu’elle s’imposait en appliquant sur ses chairs déjà amaigries par la pénitence cette croix rougie au feu.

Elle a quatre branches presque égales et douze centimètres de hauteur. — On croit que les trous dont elle est inégalement percée servaient à fixer des pointes aiguës destinées à pénétrer dans les chairs.

Elle est encore aujourd’hui, de la part des malades, l’objet d’une pieuse confiance.

Nous dirons plus loin (Voir l’article sur l’abbaye de Sainte-Croix) comment les héritières de Radégonde se trouvent aujourd’hui en possession de ses plus insignes reliques ; bornons-nous, en ce moment, à décrire le monument que l’art moderne a su consacrer à ces restes vénérés.

Exécutée à l’aide d’une souscription qui fut aussitôt remplie, et qui a permis de la rendre digne de son objet, la châsse des reliques de sainte Radégonde n’est pas destinée cependant à briller par le prix de la matière dont elle est composée ; elle est en cuivre ciselé, doré et émaillé. Sa valeur intrinsèque n’est donc pas de nature à stimuler la cupidité qui se rua jadis sur les reliquaires d’or et d’argent de nos trésors religieux : et comme, pour valoir quelque chose en dehors de la destination à laquelle elle est affectée, elle devrait conserver le caractère qui lui est imprimé et par conséquent accuser partout les mains qui en seraient sans droit dépositaires, il faut espérer que nulle tentation mauvaise ne portera désormais atteinte à ce précieux monument.

Voici sa description sommaire :

La châsse des reliques de sainte Radégonde a la forme d’une église du XIII siècle, et c’est à ce siècle, si remarquable pour la pureté du style, que l’on a emprunté ce genre des décorations adoptées. Les deux grandes faces ont 50 cent., les petits côtés 25. L’élévation est de 60, en y comprenant le couronnement du toit de l’édifice. Sur le rampant de la première face, deux médaillons quadrilobés, formés d’émaux de diverses couleurs, représentent : 1 saint Médard bénissant sainte Radégonde prosternée à ses pieds ; 2 le miracle des avoines. On voit le bon laboureur qui vient de jeter le grain qu’une intervention miraculeuse a fait germer et grandir au point de cacher la fugitive aux regards du guerrier qui la poursuit.

Sur la face verticale du même côté, la reine est représentée offrant à saint Pient, évêque de Poitiers, le pain que ses mains ont préparé pour le sacrifice, et elle lui dit : Iste panis non est communis cum reliquo.

Dans les petites arcades sont dessinées sainte Agnès et sainte Disciole, les compagnes fidèles de Radégonde.

Sur l’autre côté de la châsse, l’artiste a reproduit, au milieu d’ornements en tous points semblables à ceux que nous venons de décrire, les sujets suivants :

Dans les deux médaillons du rampant : 1 l’apparition de Notre-Seigneur Jésus-Christ a sainte Radégonde dans sa cellule ; 2 la mise au tombeau de la reine par saint Grégoire de Tours.

Dans la grande arcade trilobée, sainte Radégonde à genoux reçoit de saint Euphrone, évêque de Tours, la relique de la vraie croix que l’empereur d’Orient Justin le Jeune lui avait envoyée.

Dans l’une des petites arcades, l’évèque de Poitiers, saint Fortunat, est représenté tenant un phylactère sur lequel on lit le premier vers de l’hymne Vexilla regis, qu’il a composée pour la cérémonie de la réception du bois sacré, alors qu’il n’était encore que simple prêtre.

Dans l’autre des petites arcades, saint Junien tient en ses mains le cilice et la discipline que Radégonde et lui avaient échangés en témoignage de leur sainte amitié.

L’intérieur de la châsse contient une portion insigne du bras et de la tête de la sainte, ce qui est indiqué sur le plat d’un des petits côtés par un bras en haut relief, et de l’autre côté par le buste même de la reine.

Au bas du bras et du buste, une cavité garnie d’un cristal laisse apercevoir les saintes reliques.

Le blason ajoute son langage à ces symboles parlants. Les armoiries d’Alphonse de France, frère de saint Louis, comte de Poitou, et celles de Mgr Louis-Edouard Pie, évêque de Poitiers, rappelleront aux âges futurs la mémoire du prince qui fut un des plus grands bienfaiteurs de l’antique église de Sainte-Radégonde, et le souvenir du prélat auquel fut due la pensée d’offrir aux reliques de la patronne de Poitiers un monument digne d’elles. L’inscription suivante complète cet assemblage magnifique, scintillant de dorures, d’émaux et de riches ciselures :

« Hanc capsam sumptibus cleri et fidelium conditam solemniter benedixit, in « eâque sacra ossa de capite et de brachio beatæ Radegundis, apud « monasterium sanctæ Crucis servari assueta, reclusit Ludovicus Eduardus, « episcopus Pictavensis, anno Domini MDCCCLIV, operis magister et delineator « Johannes Baptista Lassus. Celavit Achilles Legost. »

« L’an du Seigneur 1854, Louis-Edouard, évêque de Poitiers, a bénit cette châsse, exécutée aux frais du clergé et des fidèles, et y a renfermé les saints ossements de la tête et du bras de sainte Radégonde, conservés à son monastère de Sainte-Croix. Elle a été exécutée sur le modèle et les dessins de J.-B. Lassus, et ciselée par Achille Legost. »

Nous devons ajouter que M. Geoffroy Dechaume, l’un des plus habiles sculpteurs de notre époque, a fait les deux grands reliefs du bras et de la tête, et que M. Stheineil, dessinateur des cartons des vitraux de la Sainte-Chapelle de Paris, a dessiné les quatre sujets en émail qui décorent les deux rampants du toit de la châsse.

Ces deux artistes éminents, à l’exemple de M. Lassus, le savant architecte restaurateur de la Sainte-Chapelle et de la cathédrale de Paris, ont ajouté au mérite de leur œuvre celui d’une pieuse générosité.

Mais ce qui dépasse de beaucoup la valeur de ces objets, si précieux pourtant, c’est le morceau considérable du bois de la croix du Sauveur que l’empereur d’Orient Justin le Jeune envoya à sainte Radégonde, et que ses saintes filles conservent encore. Les pierres du Levant, les lames d’or qui couvraient le don impérial ont disparu en 93 pour enrichir quelques mains sacriléges ; mais le vrai trésor a toujours été protégé contre d’indignes profanations, et ce titre authentique, auquel elles doivent le beau nom qu’elles portent, les Religieuses de Sainte-Croix de Poitiers le regardent avec raison comme la plus belle portion de leur héritage.

Avant de quitter ces lieux bénits, demandez qu’on vous indique le dépositaire de la clef du temple Saint-Jean. Ce vieux voisin des Religieuses de Sainte-Croix mérite autre chose qu’une simple visite de cérémonie.

Temple Saint-Jean. — Nous sommes maintenant en face d’une véritable célébrité archéologique, qui a soulevé de graves discussions entre les plus savants, et a fourni aux opinions les plus opposées l’occasion de se produire.

S’il n’est pas résulté de ces luttes pacifiques une solution que l’on doive accepter comme un point de loi incontestable, il en est rejailli du moins sur le monument lui-même une sorte d’auréole qu’il perdra peut-être à vos yeux au premier aspect, mais qu’un examen plus réfléchi lui restituera bientôt.

Et pourtant, malgré cette importance réelle, malgré les titres qu’il pouvait faire valoir en faveur de sa conservation, ce monument précieux eut un jour besoin d’emprunter la voix éloquente du roi de notre barreau poitevin (M. Boncenne) et des hommes d’intelligence rangés sous sa bannière, pour obtenir grâce devant les rigueurs de la ligne droite et les exigences de la petite voirie.

N’allez pas croire pourtant, — et, votre plan à la main, vous en conviendrez avec nous, — qu’il fallût absolument, comme aucuns le prétendent à mal, comprendre le vieux temple entre deux parallèles bâties qui auraient réuni la rue Bourbon-Orléans au Pont-Neuf ; non.

Des convenances plus ou moins convenables avaient rendu nécessaire une rue tortueuse quand même, sans doute afin de ne pas renoncer à la louable coutume en vigueur de temps immémorial dans notre bonne ville, ainsi que vous pouvez juger vous-même, ami lecteur, d’après les échantillons qui sont passés sous vos… pas. Tel est l’exposé vrai du fait qui sert, bien à tort, vous le voyez, de texte aux déclamations rectilignes des antiquaires.

Et cependant, un jour, s’il eût dépendu d’un maire de Poitiers que ce vieux reste du passé pût disparaître, il en serait de lui, aujourd’hui, comme de l’amphithéâtre : il ne serait plus.

Nous n’oublierons jamais ni l’irritation inexplicable du chef de la cité, le jour où, par-devant M. le préfet de la Vienne, — c’était alors M. d’Imbert de Mazères, — se plaidait, fort placidement de notre part, la question de vie ou de mort du doyen des monuments religieux de la catholique France, ni cette menace étrange : « Nous verrons bien, Monsieur, qui de nous deux l’emportera. »

Ce qui faillit l’emporter ce furent — et nous le consignons ici comme un fait à garder — ce furent les roues des charretiers avinés, qui durent à une surveillance singulièrement endormie, de pouvoir, sans répression, briser, en passant, les bornes protectrices que nous avions fort prudemment fait poser à l’angle le plus menacé du monument, que nous dûmes faire replacer de nouveau, et puis encore après, en les reliant entre elles par des armatures en fer.

Inutile de raconter comment ensuite, dans les premiers jours de la république de 1848, nous dûmes demander au représentant du gouvernement d’alors — M. Paul Mabrun — sa protection dans un cas extrême qui ne se produisit point, malgré de misérables excitations.

Le bon esprit de notre population rendit inutile, fort heureusement, une énergie sur laquelle il ne nous était vraiment permis de compter que dans une certaine mesure.

Les temps et les hommes sont changés ! Quand on a vu l’État, appréciant à sa juste valeur le monument qu’il avait racheté et pris sous sa protection spéciale, lui consacrer d’importantes allocations destinées à le faire revivre, au lieu de l’abandonner à une lente mort — que souhaitaient, il faut bien le dire, un grand nombre, — on a compris enfin qu’il y avait réellement quelque chose de plus digne d’une cité renommée comme centre intellectuel, que des vœux inintelligents ou un mauvais vouloir ridicule.

Sous l’inspiration de ce sentiment honorable, les représentants de la ville, répondant à une généreuse impulsion, ont voulu s’associer largement à la pensée du gouvernement, en mettant à la disposition de leur chef des crédits suffisants pour dégager les abords du monument et concilier sa conservation, désormais assurée et bien accueillie, avec les exigences de la circulation publique.

Telle est l’origine des travaux qui s’exécutaient au moment où se publiait notre 2 édition, et qui sont aujourd’hui complètement achevés.

Et maintenant, étudions le monument lui-même et disons son histoire.

Nous allons d’abord examiner avec soin son aspect extérieur, et faire la part aux divers siècles.

Aux plus anciens appartient le bâtiment rectangulaire, ce que Dufour appelle le quadrifrons ; aux derniers, la façade si pauvre du côté de la porte, avec son campanile rustique.

Remarquons ce système de maçonnerie bizarre composée de couches de larges pierres plates et de briques, dont l’emploi dans les décorations des frontons constitue une sorte de construction polychrôme. Ces pilastres noyés dans la maçonnerie ne brillent pas précisément par leur aplomb et leur à-propos. Notons par quel artifice fort peu ingénieux les fenêtres en plein cintre sont devenues plus tard des oculus.

Des antiquaires font remonter l’époque de la construction de ce monument au règne de Gallien, vers la fin du III siècle, et ils pensent qu’il fut consacré à la mémoire de Claudia Varenilla, épouse du gouverneur de la province aquitanique, dont il serait le tombeau. Ce serait là le monument public qui fut décerné par la ville de Poitiers élevé par Censor Pavius et à ses frais à son épouse, et où fut érigée sa statue, ainsi que le constate une inscription gravée sur le marbre funéraire, que vous verrez plus tard au musée des antiquités de l’Ouest.

D’autres auteurs estiment, malgré cette inscription, que le temple Saint-Jean ne saurait être attribué à une pareille destination, et qu’il fut dès l’origine, un temple chrétien. Ces diverses thèses ont été soutenues par les plus savants adeptes de l’archéologie ; nous n’avons donc point la prétention de nous ériger en juge-suprême entre nos maîtres ; mais il nous sera permis, sans doute, d’avoir notre opinion et de la résumer en peu de mots.

Il faut écarter d’abord, dans l’appréciation de l’architecture du temple Saint-Jean, la nef ajoutée après coup du X au XI siècle peut-être.

Les peintures et fresques, même celles du haut, auxquelles on avait voulu attribuer un caractère particulier beaucoup plus ancien et beaucoup moins chrétien qu’à celles qui décorent la partie inférieure, sont également, à notre avis, postérieures à la construction de la nef, et sont aussi en harmonie avec le symbolisme connu et employé dans les édifices religieux d’une époque reculée, mais qui ne nous parait pas de beaucoup antérieure au XI siècle.

Quant à l’appareil même de la construction primitive de l’édifice, il nous semble appartenir à la période gallo-romaine où l’on bâtissait encore des monuments importants romano more.

Nous avons lu, dans le recueil manuscrit de D. Fonteneau (nous ne citons point la page, mais le fait est exact), une note qui autoriserait à croire que le temple de Saint-Jean fut construit avec les débris mêmes de l’amphithéâtre romain.

Or, nous l’avons dit à propos de ce monument, ce fut vers le VI siècle que dut être consommé cet acte de destruction, impossible tant que le peuple-roi, ses jeux et même le souvenir de sa grandeur pesèrent sur les vaincus, mais qui devint facile au moment où la décadence de l’empire romain réveillait, avec des idées d’indépendance nationale, le mépris qu’une religion nouvelle vouait aux temples des faux dieux et aux arènes, où avait été versé depuis si longtemps le sang de ses martyrs.

L’œil le moins exercé s’aperçoit, quand on entre dans le temple, qu’il est composé de pièces de rapport, de chapiteaux en complète inharmonie avec les fûts des colonnes qui les supportent, et qui ont dû nécessairement être enlevés à un monument d’un style et d’un goût plus purs, pour orner les murailles nues d’un monument usurpateur.

Cette observation, justifiant au besoin la note du savant bénédictin, sape par sa base le système qui consacre à Varenilla un tombeau que nos pères n’ont point élevé pour elle. Et, en effet, ce tombeau eût été construit à une époque où le goût et l’observation des règles de l’art étaient encore en vigueur, — III siècle — et il n’eût pas manqué, dès lors, de présenter, dans son ensemble et dans ses détails, un caractère d’accord avec les exigences de l’art romain.

D’ailleurs, les signes du christianisme brillent là dans toute leur splendeur, non-seulement sur le fronton méridional, décoré de la croix du Christ, mais encore sur les chapiteaux près de l’abside, qui sont ornés du poisson symbolique (ἰχθυς, monogramme de Ιησοῦς Χριστὸς Θεοῦ Υἱὸς Σωτήρ).

Nous inclinons donc vers l’opinion des écrivains qui voient dans le temple Saint-Jean un monument construit près de l’église cathédrale (qui a toujours été placée où elle est aujourd’hui), consacré dès son origine au culte chrétien, à la cérémonie du baptême par immersion, et plus tard par infusion, un baptistère enfin.

La piscine octogone, la tradition, le nom du Saint sous le vocable duquel il se trouve placé, l’absence de preuves positives pour justifier qu’à une époque reculée on y ait fait déposer l’inscription funéraire de Claudia Varenilla (que nous y avions fait transporter en 1836 seulement, de la cathédrale où elle se trouvait alors), tout semble concourir à démontrer la justesse de cette attribution.

Loin d’avoir rien à changer au texte qui précède, et qui est celui de notre première édition, nous devons déclarer au contraire, et non sans une certaine satisfaction qui sera comprise des lecteurs, que les travaux importants faits en vue de la restauration du monument depuis que nous écrivions ceci, ont complètement justifié nos appréciations.

Ces travaux, en effet, nous ont livré, dans les entrailles mêmes du sol, au nord et au sud, les fondations de ce que nous ne pouvons appeler d’un autre nom que du nom d’absidioles, et les restes du béton et des mosaïques formant le pavage intérieur primitif, et dépassant du côté de l’ouest les arcades bâties du X au XI siècle, et par conséquent le quadrifrons. Ces travaux nous ont offert les traces de maçonnerie gallo-romaine le long du mur de ce pronaos ; ils ont mis à nu le canal qui, du côté de l’Ouest, conduisait dans la piscine l’eau du baptême, et celui qui lui servait à l’Est de décharge, — N’est-ce pas, dès lors, une question désormais jugée, non point par nous, mais par les faits ?

Oui, c’est bien là le plan chrétien complet, avec son symbolisme, avec son orientation liturgique, avec tous ses caractères religieux irrécusables, et que seuls pourraient nier, à l’avenir, ceux qui n’auraient pu voir ce que nous voyons. C’est bien là, enfin, le baptistère de la cité d’Hilaire et de Martin, placé à côté de l’église épiscopale, à côté de la cellule du soldat de Pannonie, à côté de la propre demeure de l’illustre maître du saint catéchumène, et où, à partir du VI siècle, croyons-nous, nos pères durent recevoir l’eau de la régénération, que nos enfants trouveront bientôt encore, nous l’espérons du moins, dans ce temple, lui-même régénéré.

Un mot sur les fresques de l’intérieur. On les trouve superposées à plusieurs couches, ce qui autorise à penser que l’édifice dut en être décoré à une époque bien ancienne. Celles qui existent ont un caractère vraiment intéressant pour l’étude de l’art. Les moins modernes sont celles qui tapissent le carré long où se trouve la piscine ; elles sont peut-être du X au XI siècle : celles de l’abside nous paraissent offrir les caractères propres au XIII siècle ; mais elles recouvrent des compositions de la même époque que les précédentes.

Avant la Révolution, l’église de Saint-Jean portait le titre d’abbaye et de paroisse ; mais l’office divin ne s’y célébrait que le 24 juin, jour de la fête de saint Jean-Baptiste. Le nombre prétendu des communiants était de 25.

Elle devint plus tard une fonderie : sa piscine semblait faite pour cela ; puis un fourneau pour les soupes économiques : cette piscine s’y prêtait encore mieux ; enfin elle était une décharge de la cathédrale au jour où un homme intelligent (M. le préfet Alexis de Jussieu) l’enleva à ces indignes usages, et la sauva (1834) au prix de 7 032 fr., y compris les frais d’appropriation et de premier établissement du Musée, qui y fut établi en 1836.

Ce fut plus tard qu’eut lieu la lutte dont nous avons dit plus haut les détails et l’issue. En 1852, sous le ministère de M. de Morny, une première allocation, suivie de plusieurs autres (de 1853 à 1859), fournit à M. Jolly-Leterme, l’habile architecte de la commission des monuments historiques, les moyens d’exécuter, comme il le sait faire, la complète restauration du monument, laquelle fut opérée après les études les plus sérieuses et avec l’approbation des hommes les plus compétents.

On a suivi avec une exacte fidélité, dans la reconstruction des absidioles, l’appareil et les lignes indiquées par la portion de ces membres de l’édifice retrouvée intacte à sa base, au-dessus de ses fondations, comme il est encore facile de s’en assurer aujourd’hui.

La couverture est un recouvrement en dalles comme l’antiquité les pratiquait, avec joint recouvert formant larmier d’une assise sur l’autre, pour empêcher les eaux de rentrer par les lits des assises. Les édifices grecs et romains ont été couverts presque tous ainsi à l’origine, et les dalles de pierre, qui, dans notre Poitou, étaient posées à plat sur les voûtes de nos absides de Civray, Chauvigny, etc., avec moins de précaution et plus grossièrement, il est vrai, n’étaient autre chose que l’emploi de ce système primitif.

Les contre-forts ont été retrouvés dans les fouilles, existant encore à 060 de hauteur, et les arrachements qu’on voyait autrefois sur le parement des murs aux arêtiers, dans toute la hauteur de l’édifice, et qui, jusqu’à la découverte des bases des contre-forts, avaient été pour nous une énigme insoluble, devinrent parfaitement intelligibles et indiquèrent, sans qu’un doute fût désormais possible, le système des contre-forts.

Ce système était, du reste, employé dans la construction des édifices de cette époque et antérieurement. Ainsi les murs de l’Agora d’Adrien, à Athènes, sont soutenus par d’énormes contre-forts, si saillants qu’entre eux on a établi des logettes pour les marchands.

Les piédestaux des arènes de Nîmes, jusqu’au 1 étage, où ils se convertissent en colonnes, ne sont pas autre chose que des contre-forts.

L’architecte qui a restauré le temple Saint-Jean, guidé par les traces irrécusables que lui livrait le monument confié à ses soins, n’a donc rien inventé ni rien ajouté ; il s’est borné à refaire ce qui existait dans le passé.

Quant à la toiture, il a adopté un système général dont l’histoire de l’art nous fournissait l’ensemble, et dont les détails ont pu être copiés sur nature.

Ainsi ces tuiles plates (tegulæ), ces tuiles courbes (imbrices), dont l’agencement habile protégeait nos pères et leurs vainqueurs contre les fréquentes averses d’un climat pluvieux ; ces antéfixes à masques fleuronnés, qui dissimulent si heureusement un vide désagréable à l’œil, tout en dessinant une ligne d’ornementation sévèrement gracieuse, tout cela a été moulé par le potier sur des types gallo-romains exhumés du sol poitevin, et dont vous trouverez bientôt les originaux dans notre musée d’antiquités.

Eh bien ! n’est-il pas vrai que l’ensemble né de tous ces détails présente un caractère sui generis que vous n’avez vu nulle part ailleurs ? N’est-il pas vrai, dès lors, que ceux-là ont été deux fois patriotes qui, au risque de quelques pauvres lazzis, ont su conserver ce curieux spécimen de l’art chez nos pères à leur double patrie : au Poitou, à la France ?

Chapelle de Saint-Martin. — En quittant le temple Saint-Jean, il faut tourner à droite et s’engager dans une ruelle aboutissant à une des portes latérales de l’église cathédrale. Après quelques pas seulement, nous apercevrons, sur la main droite, une chapelle.

Ce fut là que, selon la tradition la plus respectable, consignée dans les plus anciens auteurs, saint Martin vécut à côté de saint Hilaire, lorsqu’il vint demander à l’illustre évêque l’enseignement de la vérité et le baptême.

Sur ce sol sanctifié s’éleva, dès les temps les plus reculés, une chapelle agrandie plus tard, puis ruinée, et que Mgr Louis-Édouard Pie, si justement jaloux de la conservation de tous les souvenirs du grand passé de la sainte Église de Poitiers, a fait récemment reconstruire dans l’enclos dépendant de la maison des Religieux Oblats de Saint-Hilaire (dont nous allons parler bientôt).

Dans ce modeste oratoire, sur la pierre des chapiteaux et des consoles qui soutiennent la retombée des arcs-doubleaux, vous verrez, écrite par le ciseau d’habiles et pieux sculpteurs, l’histoire du saint personnage qui préludait là, il y a quinze siècles, aux actes de sa vie merveilleuse, et vous remarquerez qu’il n’est question en effet, dans ce livre de pierre, ni du moine, ni de l’évêque, mais du soldat de Pannonie, du converti, du catéchumène, du nouveau chrétien. Pour suivre la deuxième grande phase de la vie poitevine du disciple d’Hilaire, vous devrez quitter les murs de Poitiers, et aller à Ligugé, à quelques kilomètres de là, chercher la trace, vivante aussi, du fondateur de la vie monastique en Occident.

Nous vous avons dit que cet oratoire de saint Martin est sorti d’hier des mains de ses pieux constructeurs, et pourtant il porte déjà sur ses plus délicates décorations l’empreinte de mutilations détestables. Vous aurez peine à croire qu’elles soient dues à des enfants de la cité, que l’on connaît et qui les ont méchamment commises.

L’esprit de charité est une belle chose ; nous comprenons aussi que l’on recule devant l’application rigoureuse du code pénal à des faits qui imposent aux parents une grave responsabilité ; mais enfin, puisque, dans ce siècle de progrès en toutes choses, on n’a pas encore pu obtenir que le sentiment seul de l’art protégeât ce que devraient faire respecter de plus saintes pudeurs ; puisque le code pénal français n’admet pas la punition qui devrait être infligée sur la place publique à de coupables drôles, eh bien ! qu’on se serve du code pénal tel qu’il est, et qu’on attache au pilori de l’opinion publique les noms de ceux qui commettent de pareilles choses et de ceux qui les ont rendues possibles par les lâchetés d’une mauvaise éducation !

Saint-Hilaire-entre-les-Églises. — A côté de la chapelle de Saint-Martin se trouve l’antique sanctuaire dont le nom est dû à sa situation et au vocable sous lequel il fut placé dès son origine.

Il est évident pour nous que la première église, l’Ecclesia matrix de Poitiers, qui fut élevée à Dieu quand cessa la persécution païenne, fut établie là où se trouve aujourd’hui la cathédrale de Saint-Pierre, et que l’évêque dut résider à côté de ce sanctuaire.

Rien n’est donc plus naturel que de croire à la vérité de la tradition qui nous dit que saint Hilaire habitait au lieu même où s’éleva plus tard l’église qui fut placée sous le vocable du grand docteur, et qui, à raison de sa position entre la cathédrale et le baptistère de Saint-Jean, s’appela Saint-Hilaire-entre-les-Églises.

Apart les souvenirs si précieux qui se rattachaient à cet humble monument, il n’avait rien qui méritât, au point de vue de l’art, de fixer l’attention.

Dès le X siècle, cette église, rebâtie par un chanoine de Poitiers, avait été cédée au Chapitre de la cathédrale. — Avant la Révolution, elle avait titre de paroisse et réunissait cinquante communiants.

Confisquée révolutionnairement, elle fut vendue en 1823 à la fabrique de la cathédrale, par son propriétaire d’alors, moyennant une modeste indemnité.

Elle fait aujourd’hui partie de l’établissement diocésain des Religieux Oblats de Saint-Hilaire, dont elle forme la chapelle.

Mgr Louis-Edouard Pie, évêque de Poitiers, qui tient à honneur de relever les sanctuaires détruits dans des jours néfastes, ne pouvait laisser dans la poussière des ruines et de l’oubli celui que la piété de nos pères avait élevé sur les lieux mêmes qui furent les témoins de la vie, des œuvres et de la mort du plus illustre de ses prédécesseurs.

Ils deviendront les témoins aussi des serments de ces dignes Religieux qui s’honorent du nom du grand évêque, et qui jurent d’être les plus dévoués entre les plus dévoués à tous ses successeurs.

De Saint-Hilaire-entre-les-Églises à Saint-Pierre. — Retournons sur nos pas : il convient d’aborder la cathédrale d’un autre côté que celui qui nous présente cette porte latérale d’une architecture plus que modeste : tournons à droite, suivons la rue neuve, que d’irrespectueux gamins avaient déjà nommée, à défaut de baptême légal, la rue Mal persée (l’orthographe ne fait rien au mot, il restera quand même). Tournons à droite ; nous sommes dans la rue du Coq.

Pourquoi est-elle ainsi nommée ? Est-ce en raison du coq que vous pouvez voir encore étendre ses ailes de pierre à l’angle d’une maison de la renaissance qui forme elle-même l’angle de la rue du Coq et de la rue Saint-Pierre, et sur laquelle cet emblème est sculpté en petit relief ? Ce coq était-il une enseigne achalandée, ou bien avait-il été sculpté à cause du nom de la rue ? Question oiseuse, n’est-il pas vrai, cher lecteur ? Ne vous semble-t-il pas naturel, à vous qui n’êtes peut-être pas antiquaire à trente-six karats, qu’à côté de la rue Saint-Pierre se place la rue du Coq, de même que l’emblème religieux de cet animal domestique accompagne le prince des apôtres ?

Si notre idée vous paraît plus qu’ingénieuse, nous vous permettons d’en rire. Aussi bien, depuis quelque temps, nous sommes furieusement sérieux, et Dieu sait quand vous pourrez vous dérider avec nous.

Chambre de Diane. — Vis-à-vis du lieu où s’ébat le coq dont nous vous parlions à l’instant, à l’angle opposé, à gauche, s’élève une maison portant le n 1 de la rue Saint-Paul.

Cette maison était autrefois décorée d’une façade en bois, à étages surplombant les uns sur les autres, et vous lirez dans beaucoup d’auteurs que là est encore conservée la chambre de la fameuse Diane de Poitiers, à qui elle appartenait.

Cette chambre existe en effet ; les poutrelles de son plancher sont peintes ; des entrelacs, des rosaces, des trophées composés d’un sceptre surmonté d’une fleur de lis et posé sur un arc et une flèche en sautoir, des chiffres en majuscules romaines, des initiales formant une sorte de devise, un certain luxe de dorure et de peinture sur les cheminées et sur les volets, tout cela avait fixé l’attention de nos ancêtres, et plusieurs y avaient vu le chiffre amoureux du roi Henri II :

Ce chiffre, joint à ce que le nom de Diane de Poitiers rendait présumable, de la part de cette femme célèbre, dans la ville dont elle semblait (bien à tort cependant) la suzeraine, tout cela avait porté à croire que cette maison avait effectivement appartenu à la maîtresse du fils de François I.

Mais un examen plus réfléchi, fait avec une sagacité profonde par l’un de nos plus érudits chroniqueurs (M. de la Liborlière), nous semble avoir démontré d’une manière évidente que le chiffre ayant été mal lu, les données artistiques et locales ayant été insuffisamment appréciées, on doit penser que la maison et la chambre attribuées à Diane de Poitiers ont été habitées par Diane de France, fille légitimée de Henri II et de Philippe Duc, demoiselle piémontaise.

Cette Diane devint plus tard duchesse de Châtellerault et d’Angoulême, gouvernante du Limousin, et elle s’illustra par son caractère et par les services qu’elle rendit à la France.

Nous en avons déjà parlé à propos de l’auberge de l’Éléphant, qui s’est trouvée sur notre passage. Il est donc inutile de s’y arrêter plus longtemps, de même que, si vous craignez d’être indiscret en frappant à la porte des hôtes actuels de l’ancien logis princier, il faut nous hâter de poursuivre notre course.

Église de Saint-Savin. — En face de la maison de Diane débouche la rue de Saint-Savin : elle doit ce nom à l’église paroissiale placée sous le vocable de ce Saint, et qui est située à 150 pas environ sur la main gauche. Cette église, qui n’offrait rien de remarquable, est aujourd’hui un magasin. La paroisse comptait 500 communiants.

Al’angle de cette rue de Saint-Savin et de la rue de Saint-Pierre, ne voyez-vous pas quelques statues grossières, encore debout dans la maçonnerie d’une sorte de grange ? C’était là l’église de Saint-Luc, mentionnée dans une bulle du Pape Gélase II donnée à Marseille, le 23 octobre 1119, en faveur de l’abbaye de Nouaillé, près de Poitiers, à laquelle cette église appartenait. Elle avait été fondée pour recevoir douze pauvres. C’est tout ce qu’en dit Dufour, et nous ne nous y arrêterons pas plus que lui.

Palais Épiscopal. — Voici la place de Saint-Pierre. À droite, l’ex-hôtel de la Préfecture, est redevenu, depuis 1870, le Palais épiscopal.

Après la tourmente révolutionnaire, il y eut un moment où il fallut loger le chef de l’administration départementale, et on l’installa tout bonnement dans l’antique demeure des évêques. L’évêque, à son tour, dut se caser où il put.

On raconte à ce sujet une anecdote que nous ne croyons pas indigne d’être conservée.

Napoléon I, de passage à Poitiers, fut reçu tout naturellement à la préfecture. Or, après une exhibition officielle de ses brillants fonctionnaires, au moment où l’évêque allait se retirer — c’était alors Mgr de Pradt, I aumônier de Sa Majesté, et il occupait non loin de là un très-modeste logis : « Monsieur l’Evêque, où demeurez-vous ? » lui dit l’empereur. — « En face de chez moi, Sire. »

Quel mot sérieux sous l’envelope légère d’une repartie qui pouvait paraître, et qui n’était peut-être, dans la bouche du prélat courtisan, qu’une réponse spirituelle !

Aujourd’hui, le successeur de Mgr de Pradt est enfin rentré chez lui, et, grâce à un échange entre l’État et le Département, le Palais épiscopal a été rendu à ses hôtes légitimes. C’est une trace de moins de ces spoliations déplorables qui ont au moins, contre le droit de propriété si vivement attaqué de nos jours, le tort politique d’offrir à des appétits sans cesse excités la leçon toujours trop bien écoutée de ce mauvais exemple : « la possession légalement tranquille du bien d’autrui ».

Apartir de la grosse tour de la cathédrale, à la base de laquelle vous apercevez les traces des constructions qui y adhéraient autrefois, s’élevait encore en 1830 une clôture lourde et massive, défendue par une sorte de guichet ou poterne recouvert d’un dôme en pierre. Ce n’était pas d’un bon goût, c’était du XVII siècle pur sang ; mais cela avait un caractère imposant, et, au besoin, on eût pu, à l’abri de ces murailles épaisses, soutenir contre une émeute le siège devant lequel n’eût point reculé Mgr de la Roche-Posay, Evêque de Poitiers, quand il s’agissait, en 1615, de conserver à S. M. le Roi la ville épiscopale, alors dirigée par des dévouements fort douteux. Naguère, s’il eût fallu protéger la fidélité de la cité à n’importe quoi, les faibles barrières d’alors eussent été d’un très-mince secours pour l’énergie d’un Préfet, quand les tambours de Mgr de la Roche-Posay — c’est ainsi que le peuple appelait, au temps de la Fronde, le tocsin de l’église cathédrale, — eussent sonné la charge.

Église cathédrale de Saint-Pierre. — Laissons là l’Evêché-Préfecture, pour passer à quelque chose de mieux. Voici l’église cathédrale de Saint-Pierre.

C’est là que siége aujourd’hui le seul des Chapitres de Poitiers qui ait été conservé par le concordat. Avant la Révolution, il comptait environ 30 prêtres, tant dignitaires que chanoines et chapelains ou hebdomadiers. Mais ses revenus, diminués par les lourdes charges du passé et par les brèches successives qui y avaient été faites, étaient peu considérables.

Cependant, comme, malgré cette pénurie réelle, les cérémonies du culte s’y faisaient avec beaucoup de dignité, et qu’il y avait une sorte de rivalité, sur beaucoup de points, avec le Chapitre de Saint-Hilaire, le peuple appelait MM. les chanoines de Saint-Pierre, les glorieux. Ce titre se justifiait, populairement parlant, par certaines distinctions dans le costume, qui n’appartenaient pas aux autres Chapitres.

Celui de Saint-Pierre portait, l’hiver, un habit de chœur composé d’un grand manteau de drap noir, dont les devants étaient doublés de velours cramoisi, d’un camail en rotonde fermé par devant avec des boutons rouges, et terminé en arrière par une longue pointe triangulaire. Un capuchon faisant partie du camail, doublé de velours cramoisi comme le manteau, recouvrait complètement la tête. Cet habit de chœur se prenait à la Toussaint et se quittait à Pâques.

Passons au monument.

Ce parvis, qui se développe sous nos yeux, a été décoré en 1831 d’une longue suite de marches d’escalier en pierre avec bornes reliées par des chaînes de fer : il était autrefois protégé contre les envahissements de la voie publique par de forts parapets. On y voyait les lions et la chaire, signes de la juridiction qui s’exerçait devant les églises les plus importantes.

Nous verrons bientôt, devant celle de Sainte-Radégonde, un type encore assez bien conservé de ces sortes de constructions qui déterminaient l’enceinte dans laquelle se passaient certains actes religieux ou civils, ainsi que nous l’avons déjà dit, à propos de Saint-Porchaire. (V. p. 54.)

« Ce parvis est encombré aujourd’hui : des amas de matériaux de toute sorte annoncent qu’un grand travail se prépare : et, en effet, la belle rosace qui surmonte le portail va être reconstruite.

« Altérée par le fâcheux incendie qui dévora en 1681 le grand orgue, elle menaçait de s’écrouler bientôt. Espérons que cette restauration, coûteuse mais nécessaire, fournira l’heureuse occasion de restituer à la façade de notre cathédrale son véritable caractère, en déchargeant son faite inachevé des additions monstrueuses qui l’écrasent, et en la couronnant d’un fronton digne d’elle. Peut-être aussi fera-t-elle disparaître du front déshonoré de la tour principale ces quatre ignobles éteignoirs, emblème fort juste assurément de l’artiste qui les y posait naguère. »

Ainsi disions-nous… il y a 20 ans. Depuis lors, une partie seulement de ce qui se devait faire s’offre à peu près achevée aux regards du visiteur, et il faut espérer que des jours plus prospères verront l’entier accomplissement de nos vœux.

Et maintenant, en face de ce vestibule de la maison de Dieu, sursùm corda !

Sans partager complétement l’enthousiasme trop louangeur qui a présidé quelquefois à l’appréciation de cette façade monumentale, et que l’on pardonne aisément à une sorte de paternité littéraire, nous ne saurions approuver ni les dédains dont elle a été l’objet, ni le silence injurieux qui lui a ravi sa véritable place au milieu de ses brillantes rivales.

Si elle a les défauts, elle a aussi, et à un haut degré, les qualités de son époque. Au peu de symétrie de ses tours mutilées et des membres qui la composent, on peut opposer l’harmonieux ensemble de ses portails, les heureuses conceptions qui en ont inspiré les touchants détails, et l’on peut dire d’elle que, si elle a été mal jugée, c’est qu’elle aura été mal étudiée.

Ne tombons donc point dans ce reproche, et livrons-nous ensemble, cher lecteur, à un examen dont votre curiosité au moins tirera quelque profit.

Et d’abord interrogeons l’histoire du monument, demandons-lui les phases diverses par lesquelles il a dû passer : c’est un moyen sûr pour guider plus tard notre marche.

Il y a tout lieu de croire, nous le répétons, que la cathédrale actuelle de Saint-Pierre, qui a toujours été placée sous le même vocable, a été bâtie, selon les respectables traditions du catholicisme, sur l’emplacement même où fut édifiée l’église primitive dès les premiers jours de la prédication évangélique de saint Martial, l’apôtre de l’Aquitaine (1 siècle).

Elle éprouva, comme toutes les églises de Poitiers, les fortunes diverses que lui firent les guerres intestines et les invasions barbares, et fut plusieurs fois incendiée, jusqu’à ce que la piété magnifique de Guillaume le Grand, duc d’Aquitaine, la fît renaître de ses cendres en 1018. Elle fut dédiée au bout de trois années, le 15 octobre 1021.

Son étendue, restreinte alors (elle était probablement placée en ligne, le long de la même voie publique, avec celles de Saint-Hilaire-entre-les-Églises, de Saint-Martin et de Saint-Jean), ou bien encore la nature des matériaux dont elle fut composée, expliquent seules la rapidité de sa construction et celle de son anéantissement.

En effet, après avoir été témoin, pendant le XI siècle, de plusieurs faits importants, après avoir vu se réunir des conciles, après avoir été visitée par saint Bernard, qui y commença la conversion de Guillaume X, comte de Poitou, elle disparut pour faire place à l’édifice immense qui développe sous nos yeux sa sévère et quelque peu massive architecture.

Ce fut en 1102 que les fondements en furent jetés par Aliénor d’Aquitaine, comtesse de Poitou, et par Henri II, roi d’Angleterre, son époux : mais les travaux marchèrent lentement pendant les guerres et les querelles intestines suscitées par l’occupation anglaise, et cependant le grand autel put être dédié avant 1199, et le chœur était clos en 1241.

Le saint roi Louis IX et son frère Alphonse, comte apanagiste de Poitou, contribuèrent par leur munificence à l’œuvre pieuse : mais, malgré ce puissant concours, à la fin du XIII siècle, les deux travées les plus rapprochées de la façade manquaient encore, et les deux premiers étages des tours, qui devaient leur servir pour ainsi dire d’arcs-boutants, étaient seuls achevés.

La façade n’existait point alors : mais, sous l’administration du bienheureux évèque Gauthier de Bruges (de 1278 à 1301), sous l’épiscopat d’Arnaux d’Aux (cardinal et camérier de Clément V, de 1307 à 1312), l’œuvre immense prit de grands développements, et elle devait être à peu près terminée, lorsque, le 4 juin 1363, Jean de Lioux, évêque de Poitiers, y fit son entrée solennelle, puisque, dès 1351, les chapelles absidales des transsepts étaient décorées de peintures et d’ornements.

Au-dessus de la toiture du chœur s’élançait, à une époque fort reculée, une flèche en charpente, dont l’existence est accusée par l’état des lieux et par les gravures les plus anciennes. Elle s’élevait, y compris la croix de 10 pieds, à 307 pieds au-dessus du pavé de l’église, et devait couper, d’une manière fort heureuse, à notre avis, la ligne de faîte de la toiture, à laquelle elle enlevait beaucoup de sa lourdeur.

Atteinte, le 15 février 1713, de la foudre, qu’elle devait pourtant éloigner de l’édifice à en juger par la destination des cloches qu’elle renfermait (les petites cloches qu’on sonnait lorsqu’il advenait temps de tonnerre), elle fut considérablement endommagée, et elle fut démolie définitivement en 1769.

Une bulle d’Urbain V donnée vers 1365, confirmant les indulgences accordées à ceux qui contribueraient par leurs aumônes à la construction de l’église, autorise à croire qu’à cette époque il restait encore quelque chose à faire : et en effet le couronnement de la tour du Nord, appelée pour ce fait la tour neuve, ne fut achevé qu’au commencement du XV siècle.

Enfin le mardi 18 octobre 1379, jour de la fête de saint Luc, l’évèque de Poitiers, Bertrand de Maumont, consacra, au milieu des pompes de la liturgie catholique, le temple vénéré, dont la première pierre avait été posée 217 ans auparavant par un prince anglais, et qui venait d’être achevé, grâce à la protection efficace d’un fils de France, du pieux comte de Poitou, Jean, duc de Berry, comte apanagiste de la province, devenue pour jamais terre française.

Plus tard, ses voûtes retentissent au bruit des chants qui proclament l’avènement au trône du roi Charles VII, lequel, par une sorte de sacre anticipé, reçoit des mains du vénérable évêque Simon de Cramaud, cardinal, la couronne qu’il devait aller demander plus tard et plus solennellement à la basilique royale de Reims.

Dans les siècles suivants, de nombreux priviléges et des dons précieux rehaussent l’importance de la cathédrale. Des orgues, une horloge, un vaste jubé, une sonnerie puissante, des fresques, des peintures historiées, de riches ornements d’or et de soie, des vases sacrés d’un goût exquis, des reliquaires vénérés, des stalles et boiseries gracieuses, des chapelles multipliées, des sépultures épiscopales, avaient ajouté à la magnificence et à la pompe toute particulière du culte qui faisait de cette église le plus remarquable de nos temples.

Mais voici venir les hordes du comte de Sainte-Gemme et leurs sanglants exploits.

Adéfaut de l’inventaire des trésors des églises, que le chef des impies gascons avait réclamé, ses satellites se chargent de le dresser eux-mêmes, et bientôt (les 27 et 28 mai 1562), orgues, horloge, jubé, sonnerie, stalles, riches ornements, vases d’or et d’argent, vitraux scintillants, archives importantes, tout sera pillé, brisé, brûlé, fondu.

Examen fait des pertes matérielles éprouvées dans ces jours néfastes, il sera reconnu qu’elles s’élèvent à la somme, énorme pour ce temps-là, de 50 448 livres 10 sols, ce qui équivaudrait à peu près à 176 568 fr. 50 c. de notre monnaie.

Après cette triste épreuve, la désolation régnera pendant longtemps dans le temple du Seigneur ; puis de nouvelles craintes saisiront les cœurs lorsque les boulets de l’amiral de Coligny (1569) prendront pour point de mire le chevet, les combles, les tours de la vaste cathédrale, craintes bientôt dissipées au chant de l’hymne d’actions de grâces qui retentira sous ses voûtes sauvées.

Alors, la cathédrale oubliera peu à peu ses désastres passés, mais les embellissements qu’elle recevra ne seront pas toujours heureux. Le goût du XVII et du XVIII siècle y appliquera son cachet, fort triste souvent sous le rapport de l’art, et fort peu convenable aussi au point de vue religieux.

Puis, lorsque la Révolution jettera sa lave brûlante sur le sol français, notre cathédrale, privée de son pontife et de ses prêtres exilés, verra s’élever sous ses voûtes l’autel de la religion philosophique.

Dépouillée de ses ornements, de ses tombeaux profanés, elle deviendra tour à tour salle décadaire, temple de la Raison, lieu de réunion des assemblées civiques ; sa démolition sera proposée, et elle échappera comme par miracle au sort qui a frappé tant de monuments remarquables.

Puis, lorsque le calme aura succédé à la tempête, lorsque de meilleurs jours brilleront sur la France, elle sera rendue au culte du vrai Dieu ; et lentement, à raison de l’étendue des maux soufferts et de la pénurie des ressources pour y apporter remède, elle reprendra sous l’administration de pieux pontifes, sinon sa splendeur primitive, du moins cette noble simplicité qui en fait l’un des temples les plus majestueux du Très-Haut.

Et maintenant que nous savons l’histoire du temple saint, ses vicissitudes diverses, ses jours glorieux, ses jours de deuil, nous pouvons désormais procéder à l’examen matériel de ses diverses parties.

Mais, auparavant, nous ferons ensemble, si vous le voulez bien, cher lecteur, ce que nous pourrions appeler un petit voyage autour de lui. Laissons, pour le moment, sa façade ; nous y reviendrons.

Voici, à gauche, vers le transsept, sous cet auvent maussade, une porte latérale : approchons-nous, c’est la porte Saint-Michel.

Cette porte, qui s’appelait ainsi parce qu’elle donnait entrée au clergé de la paroisse de ce nom, dépendante du Chapitre, fut, pendant les longues années qui s’écoulèrent avant l’achèvement de l’édifice, la principale porte ; elle dut être dès l’origine, et par ce motif sans doute, décorée de tout le luxe de sculpture que vous voyez déployé sur ses chapiteaux.

Àdroite, c’est la Salutation angélique, l’Adoration des Mages, la Visite de la Vierge à sainte Élisabeth.

Agauche, Hérode reçoit les Mages ; le diable essaye d’atteindre, en se glissant le long du siège royal, jusqu’à l’oreille du tyran pour lui souffler de mauvaises pensées. Hélas ! on ne le sait que trop, et ce n’est pas là de l’histoire ancienne seulement : le trône ne s’est pas toujours trouvé assez élevé pour protéger les chefs des États contre la diabolique escalade.

Plus loin, Hérode tient conseil avec le prince des prêtres, qui lui explique les prophéties touchant la venue du Messie : dans ce conseil, le diable encore a voix consultative… au moins ; et tandis que les Mages se hâtent d’accomplir leur pieux pèlerinage, Hérode, sous l’inspiration malfaisante de l’ennemi du genre humain, donne l’ordre du massacre impitoyable qui s’exécute sous ses yeux ; et cependant la sainte famille gagne la terre hospitalière qui la ravit à son persécuteur.

Cette dernière composition, qui est bien supérieure à celle du côté droit, et qui n’est pas due probablement au même ciseau, mérite un examen particulier sous le rapport de sa conception, de son agencement et de ses détails.

Faisons maintenant le tour de cette maussade construction, qui ne devrait pas se trouver là, quoique ce soit le presbytère ; puis tournons brusquement à droite, dans la rue dite Derrière-Saint-Pierre, autrefois de la Psallette-de-Saint-Pierre, à cause de l’établissement religieux qui s’y trouvait ; après avoir jeté un coup d’œil sur cette annexe qui renferme la sacristie des messes et la salle capitulaire, œuvre du XIV siècle (elle n’offre rien extérieurement qui soit digne de fixer votre attention, et prouve une fois de plus combien une sacristie, cet appendice relativement moderne de nos monuments religieux, est toujours chose difficile à placer), nous examinerons avec soin le chevet.

Ce chevet, de 49 mètres de hauteur sur 39 mètres de largeur et 4 mètres d’épaisseur à sa base, est composé de quatre plans superposés, dont le second est percé de trois fenêtres en plein cintre qui éclairent les trois nefs.

Ce qui vous frappera dans cette partie de l’édifice, c’est son caractère sévère, majestueux et cet aspect imposant qu’il doit à la rectitude de ses belles lignes et à la pensée de l’inaltérable solidité de ses larges assises.

Lorsqu’il fut construit, c’était une innovation hardie de substituer ainsi aux riches absides que l’art roman avait jusqu’alors soudées aux nefs des temples comme autant d’appendices obligés, cet immense contre-fort dépouillé de tout artifice de construction qui pût garantir cette partie contre la poussée des voûtes et des charpentes et dont pas une pierre cependant n’a perdu l’aplomb qu’elle reçut au XII siècle, malgré les boulets de Coligny, qui n’y ont laissé que quelques traces de leur action impuissante.

Revenons maintenant sur nos pas vers la façade ; il est temps de lui accorder l’examen qu’elle réclame. Trois portails, correspondant aux trois nefs intérieures, composent la base de cet ensemble majestueux, et, malgré les ravages des protestants, nous pourrons y lire presque couramment une de ces grandes épopées religieuses que le catholicisme plaçait toujours à l’entrée de ses temples, sous les yeux de ses enfants.

Dans le portail du milieu, le sculpteur a reproduit en trois tableaux successifs la trilogie des derniers temps du monde. On y voit, en effet, dans le linteau même, la Résurrection des morts. Ils secouent la poussière de la tombe, et s’élancent pêle-mêle de leurs cercueils entr’ouverts au bruit de la trompette mystérieuse.

Plus haut, séparés de la première scène par des moulures nébuleuses, apparaissent le Jugement de Dieu et la Séparation des bons d’avec les méchants. Ceux-ci, les maudits du Dieu vengeur, vont être précipités dans l’abîme des douleurs, représenté par ce Léviathan dont la gueule béante a déjà reçu ses victimes et s’apprête à engloutir celles que vont lui livrer les satellites du démon.

Ces artisans du mal saisissent sans pitié les malheureux damnés, les chargent sur leur dos et les jettent en pâture au monstre insatiable et toujours dévorant. Parmi ces damnés, il en est de toutes classes, de toutes conditions. La sévérité scrupuleuse de l’artiste n’a pas reculé même devant une représentation que quelques-uns appelleront peut-être de la satire, et que, plus exact, nous nommerons du nom de bonne et sainte liberté. Sous cette mitre, nous reconnaissons un évêque indigne ; sous ce costume religieux, une fille du Seigneur devenue dès ce monde une fille de Satan.

La leçon est dure ; elle devait l’être pour justifier aux yeux du peuple le principe d’égalité devant la justice de Dieu, la seule qui lui fût prêchée alors, la seule, il faut bien le dire, au risque de blesser quelques rares convictions, qui puisse être jamais possible.

Mais la scène a changé : voici la contre-partie de ces douleurs amères, de ces grincements de dents éternels : les boucs ont été séparés des brebis : à droite du Fils de Dieu se rangent les élus, sous la protection de l’ange qui tient à la main une épée nue.

Parmi ces élus figurent encore un évêque, une religieuse. — Ceux-là ont été dignes de leur mission sainte, et ils reçoivent la couronne immortelle due à leurs vertus.

Puis, au sommet du tympan, au plus haut des cieux, règne dans sa gloire, assis sur son trône étincelant, le Souverain Juge, arbitre des destinées du monde, dispensateur des peines et des récompenses, selon les mérites de chacun. Il est entouré des anges, ministres de sa volonté puissante qui tiennent en main les instruments de la Passion, tandis qu’à genoux, à ses pieds, sa tendre Mère joint ses douces et irrésistibles supplications à celles du Disciple bien-aimé, et prie pour ses enfants chéris.

Ce vaste bas-relief est encadré dans quatre voussures séparées par des courants de vigne sauvage qui serpentent de la retombée jusqu’au sommet de l’arc. Chaque voussure elle-même se termine au point d’intersection par un buste du Sauveur bénissant à la manière latine et vers lequel se tournent les regards et la pose de soixante-huit personnages encadrés dans des niches ornées de dais taillés à jours.

Ce sont les douze apôtres, reconnaissables aux attributs qui les caractérisent ; les docteurs de la loi nouvelle tenant en main le Livre de science ; les prophètes, aux phylactères déroulés ; plusieurs saints de l’Ancien Testament ; puis de saints évêques et religieux avec leurs mitres et capuces.

Dans cette auguste assemblée figurent David, Salomon, saint Joseph tenant une branche de lis, gracieux emblème d’où s’échappe, par un symbole plus gracieux encore, l’enfant Jésus ; puis enfin un grand nombre de saints vénérés par l’Église.

Le petit portail à gauche représente la dormition (le trépas) de la sainte Vierge et son couronnement. Ici-bas, autour de cette dépouille mortelle prête à s’envoler au ciel, se pressent les apôtres, les disciples, les anges de Dieu ; puis, plus haut, sur son trône radieux, le Sauveur a fait asseoir sa divine Mère, et il a placé sur sa tête un riche diadème, tandis que les anges du tympan et de la dernière voussure balancent leurs encensoirs parfumés.

Outre les anges, cinquante-deux statuettes placées sous de gracieux dais sculptés et ornant les quatre voussures, représentent des vierges saintes, des pontifes, des religieux, des cénobites et des confesseurs, dans l’attitude du recueillement et de la prière.

Le petit portail à droite reproduit le trait principal de la vie de saint Pierre, patron du temple.

L’imagier a saisi le moment où, selon les saintes Écritures, Jésus-Christ choisit le pêcheur de Galilée pour en faire le chef, la base de son Église, et pour lui en confier le gouvernement. Le Sauveur est entouré de plusieurs de ses disciples, parmi lesquels on est autorisé à voir le patron du sculpteur lui-même, suivant une coutume assez usitée dans les œuvres de cette nature.

Au-dessus de cette scène terrestre apparaît, comme dans le tympan de la dormition, la glorification du prince des apôtres, dont les restes précieux, déposés dans un reliquaire magnifiquement décoré, sont exposés à la vénération des peuples, que représente assurément cette foule d’hommes et de femmes dans l’attitude de la prière.

Peut-être ce reliquaire reproduit-il même la figure de la châsse d’or massif, ornée de pierreries, donnée à l’église cathédrale par Jean de Berry, comte de Poitou, et où était renfermée une partie de la barbe et de la mâchoire du saint apôtre, relique précieuse que la tradition disait apportée de Rome par saint Hilaire lui-même, et qui joue un rôle important dans l’histoire de la cathédrale. C’était sur cette châsse que les évêques prêtaient serment au jour de leur installation solennelle.

Comme dans le portail précédent, le sommet de chaque voussure est décoré d’un buste du Christ vers lequel se portent les regards de cinquante-deux personnages placés sous de gracieux dais sculptés à jours. Ces personnages représentent les vierges sages et les vierges folles, de saints guerriers, de pieux évêques, et enfin des anges, aux ailes à demi-déployées.

Il y a dans ces trois compositions d’un genre différent, et dont quelques parties ne sont peut-être pas dues au même ciseau, une verve, un entrain, un mouvement remarquables, et ces qualités, réunies à un sentiment profondément religieux, sont plus que suffisantes pour racheter des défauts qui, du reste, sont dus à l’influence irrésistible des traditions artistiques et même des intentions préexistantes, auxquelles l’imagier ne pouvait guère se soustraire.

Et puis figurez-vous cet immense bas-relief rehaussé d’or et de pourpre étalant aux rayons du soleil les couleurs les plus brillantes, reflétant les splendeurs étincelantes du ciel, les noires profondeurs des enfers ; ajoutant par les puissants contrastes du coloris aux reliefs de la sculpture, et vous aurez une juste idée de l’effet que devaient produire sur les imaginations et les cœurs ces œuvres nées du catholicisme, et que le catholicisme savait si bien taire tourner au profit de ses utiles enseignements.

Pénétrons maintenant dans l’intérieur du temple : arrêtons-nous un instant sur la première marche de l’escalier qui nous conduit à la nef latérale.

Admirons le magnifique effet de ces voûtes, de ces arcs, de ces nervures, qui se croisent, se brisent, s’enchevêtrent sans confusion, de ces piliers semblables aux arbres d’une forêt de palmiers, entre lesquels circule l’air, contre lesquels se brisent les rayons étincelants ou amortis du jour, pour produire, au travers des vitraux colorés, leurs effets de lumière variés.

Complétons cet examen du premier coup d’œil, en nous plaçant sous la voûte en coquille qui supporte le buffet d’orgue. Peut-être avez-vous visité bien des cathédrales ; vous avez dû en voir de plus somptueusement décorées, de plus riches par les détails et la profusion des ornements : vous n’en avez pas trouvé qui eussent un caractère plus majestueusement grandiose.

Ce caractère, que personne ne lui contestera, notre église de Saint-Pierre le doit à la sobriété de ses décorations, à l’élévation inusitée des voûtes de ses bas-côtés, aux proportions gracieuses de ses piliers, sveltes malgré leur puissant diamètre ; enfin à cet artifice de construction trop habile pour être purement symbolique, qui, en diminuant la largeur des nefs vers le chevet, en même temps que s’abaissent brusquement les voûtes, ajoute à la fuite des lignes et à la profondeur de la perspective.

Cependant elle ne fut pas toujours aussi nue, aussi dépouillée.

Avant la dévastation que lui fit subir le protestantisme (1562), elle montrait avec orgueil ses nombreux autels, ses tableaux, son jubé : alors, et depuis encore, les tombeaux richement sculptés et les pierres funéraires où se gardait la mémoire de ses pontifes, les peintures brillantes qui couvraient les parois de ses hautes murailles : tout cela a disparu successivement dans des jours néfastes, jours de deuil pour la religion, pour la patrie, pour l’art.

« Vous déplorerez, et vous aurez raison, la fâcheuse pensée qui porta M. de la Poype de Vertrieu, évêque de Poitiers, à placer, en 1714, le grand autel sous la grande voûte du transsept. Il était auparavant, suivant les prescriptions liturgiques, élevé au fond de la basilique, où il produisait un effet plus convenable sous tous les rapports.

« Vous regretterez aussi sans doute que le vœu d’un patriote de 1793 n’ait pas été exaucé, et que cette immense et lourde grille, si disgracieuse à l’œil, ne se soit pas alors métamorphosée en piques citoyennes ; tout cela sera mis à sa place lorsque des temps meilleurs permettront au prélat qui gouverne aujourd’hui le diocèse de suivre les inspirations de son bon goût. »

Ainsi disions-nous naguère ; aujourd’hui, vous le voyez, cher lecteur, tout, en effet, « a été mis à sa place », et, si quelques critiques de détail sont encore possibles (elles le sont toujours ici-bas !), l’œuvre d’ensemble ne saurait, sans injure imméritée, se comparer à ce qu’elle a remplacé en 1859.

L’autel en cuivre repoussé et doré, avec décorations d’émaux (style du XIII siècle), que vous devrez examiner de plus près, sort des ateliers de Bachelet, de Paris, et honore cet artiste. Nous n’osons blâmer ceux qui le souhaiteraient moins nu dans sa partie postérieure, qui, originairement, n’était pas faite pour être vue, et qui révèle trop aujourd’hui ce qui lui manque complètement de ce côté.

Dirons-nous que toutes les critiques dont le velarium qui surmonte cet autel a été l’objet sont mal fondées ? Non ; mais il en est d’exagérées.

La grille du chœur et du sanctuaire qui a remplacé celle du XVIIIe siècle (mise à la porte), et qui affecte, elle aussi, les caractères du XIII siècle, est une œuvre de serrurerie qui n’est pas sans mérite.

Quant à la balustrade qui règne autour de l’édifice et à la tribune de l’orgue, œuvres qui coûtèrent, avec le badigeon, près de 20 000 livres, et furent exécutées de 1770 à 1783, nous n’en dirons qu’un mot. Il serait à souhaiter que la restauration du XIX siècle pût faire disparaître celle du XVIII.

Vous ferez avec nous le même souhait à ce petit temple grec en marbre et en plâtre (quel assemblage !) que vous voyez à droite. Ce sont, dit-on, des fonts baptismaux. Il faut bien le croire, puisqu’on le dit ; mais, si cela est, ne trouveriez-vous pas là une raison de plus pour que l’antique baptistère de Poitiers, le temple de Saint-Jean, dût redevenir le baptistère de l’église cathédrale d’aujourd’hui ?

Dans les bas-côtés, vous remarquerez le bon goût des sculptures variées qui décorent la corbeille des chapiteaux, et les mille formes singulières imposées aux modillons par le symbolisme religieux, et souvent aussi par le caprice de l’imagier.

Il faut bien se garder, en effet, cher lecteur, de voir avec les yeux de ces ultras qui se chargeraient de trouver des intentions symboliques jusque dans une toile d’araignée, et qui seraient de force à écrire des volumes pour le prouver.

Au milieu de cette arcature en plein cintre qui cache d’une façon si heureuse le nu des murailles, vous découvrirez deux arcs en ogive : deux seulement, c’est bien peu, et encore ne sont-ils là que par nécessité. L’architecte, voulant que le sommet des arcs de son arcature se trouvât sur toute la ligne à une hauteur égale, a dû nécessairement, là où l’espace qui lui était donné pour développer sa courbe s’est trouvé plus restreint, substituer l’ogive au plein cintre.

Ne serait-ce pas une nécessité semblable qui aurait donné la première idée de l’ogive et enfanté les admirables résultats qu’elle sut produire. lorsque, d’accidentelle qu’elle était, elle devint un système ?

Nous voudrions vous donner une idée de l’ensemble de nos remarquables vitraux et des rapports qui les lient entre eux ; mais peut-être préférerez-vous connaître en même temps tout ce qui passera sous vos yeux.

Le premier vitrail représente l’histoire de Moïse, la révolte des Hébreux sous l’impulsion de Coré et l’histoire fort incomplète de Balaam ; ce vitrail et ceux qui suivent doivent être une œuvre du XIII siècle.

Dans le transsept de droite se trouve la chapelle dite des Apôtres, aussi appelée la Chapelle de paroisse, parce que c’est là que se trouve, depuis 1804, l’autel paroissial. Dès 1361, cette chapelle était décorée des images en pied de ses patrons.

Votre regard, quelque peu attentif, découvrira les traces de ces images sous le badigeon qui les couvre.

Ne croyez-vous pas qu’à moins d’être bien maussades, ces pourtraictures du XIV siècle devaient être et étaient préférables aux caricatures de pierre que Mgr de Saint-Belin, évêque de Poitiers, fit placer, dans les premières années du XVII siècle, sur les tristes consoles qui les supportent ? Et ne serait-ce pas faire acte de bon goût que de les reléguer où l’on relègue ordinairement les choses de cette sorte ?

L’autel provient du couvent des Jacobins, sur lequel il fut confisqué révolutionnairement ; et, en vérité, sous le rapport de la convenance artistique aussi bien que des principes sacrés d’un droit qui n’est si menacé aujourd’hui que parce que le mépris qu’on en fit naguère a été trop effrontément proclamé, trop facilement sanctionné, nous préférerions voir cet autel partout ailleurs que dans notre église cathédrale.

Cette œuvre, qui, dans son genre, n’est pas précisément sans mérite, accuse doublement l’époque à laquelle elle doit naissance (le XVII siècle), et, certes, elle n’est pas à sa place. Le devant de cet autel est dû au ciseau d’un Poitevin établi et mort à Nantes, M. Thomas Louis. Nous verrons plus loin une autre production de cet artiste intelligent et religieux.

Le tableau encadré dans le retable est assurément le tableau capital de l’église cathédrale, qui est fort pauvre sous ce rapport. Il représente un sujet traité par le fameux Dominiquin, l’Institution de la dévotion du rosaire par saint Dominique. Plusieurs parties de cette vaste composition, et notamment le groupe à gauche, sont remarquables.

Le vitrail du fond représente l’Histoire de Job et la touchante parabole de l’Enfant prodigue ; celui du côté représente des légendes très-difficiles à reconnaître, mais qui semblent avoir rapport à saint Pierre et à saint Paul.

Inutile d’examiner cette lourde chaire en pierre et carton placée en 1835, ces statues de vierges ou de saints venues on ne sait d’où, et qui devraient y retourner, au lieu de trôner sur ces disgracieuses et massives consoles ; ces chapelles absidales dédiées à sainte Madeleine et à saint Laurent, dont l’affreuse image s’enlumine des reflets de faux marbres.

Arrêtons-nous un instant.

Pour placer les autels de ces absidioles, ou a dû faire disparaître l’ornementation en arcature qui les décorait, comme le reste de l’église, et vous remarquerez sans doute que, par un artifice de construction fort ingénieux, l’architecte, tout en substituant aux absides arrondies le chevet que nous avons admiré extérieurement, avait su prendre dans l’énorme épaisseur de ce chevet la place suffisante pour y découper des absidioles intérieures ; mais il a perdu son temps et sa peine, car il avait compté sans ses successeurs MM. les architectes du XVIII et du XIX siècle.

Ce tableau sur bois, aux dimensions colossales, et qui représente la résurrection du Sauveur au milieu d’une immense légion de saints, avec accompagnement de chœurs et de chants, serait pour vous une énigme, si vous ne saviez que son donateur s’appelait Toussaint Johannet, chanoine de Saint-Pierre et directeur des musiciens du chapitre. C’est un ex-voto.

Le vitrail qui illumine le chœur de ses verres historiés représente l’histoire de la sainte enfance de Jésus-Christ et les principaux traits de sa Passion.

L’inscription que vous lisez au point d’intersection des nervures de la voûte reproduit, selon l’opinion de l’historien de la cathédrale, le nom de l’architecte de l’église, ADAM. Quant à l’inscription gravée à la clef de la voûte voisine, elle a défié depuis longtemps les déchiffreurs d’énigmes. Nous n’essayerons point de vous livrer ses secrets inconnus.

Nous sommes en face de l’autel de la Sainte-Vierge. Là encore brillent le marbre et l’or, mais, pour le coup, c’est du vrai, vrai marbre. Seulement les colonnes étaient en marbre noir, les soubassements en marbre rouge, et on les a peints… en marbre blanc. La destination de cet autel, dédié à la Mère de Dieu, exigeait cela, a-t-on dit. Notez bien sur votre carnet de touriste ce fait étrange. Nous gagerions volontiers que vous ne retrouverez son frère jumeau nulle part ailleurs.

Cette tache à notre honneur disparaîtra plus tard, nous en sommes sûr ; mais quand viendra ce plus tard ? Toujours trop tard !

Le vitrail qui domine la chapelle de la Vierge représente Jésus-Christ crucifié, au moment où Longin vient de lui percer le flanc ; puis sa résurrection et son ascension ; la mort de saint Pierre et de saint Paul, et les donateurs en habits royaux : on croit que ces figures sont celles de Henri II d’Angleterre et d’Aliénor d’Aquitaine, son épouse. Ce vitrail daterait alors de la fin du XII siècle, et il est cité comme une des rares verrières de cette époque reculée.

Le vitrail à droite contient des détails de la vie de saint Pierre, auquel il semble plus particulièrement consacré ; mais on y voit figurer aussi les noms de saint Jean, de saint André, de saint Antoine et d’autres saints.

Le vitrail à gauche représente l’histoire de saint Fabien, pape, martyrisé sous l’empire de Dèce, en 250.

Cet autel si maltraité offre de véritables qualités dans sa composition, mais il a le tort grave de n’être pas dans l’église de l’abbaye de la Trinité, dont il faisait partie avant 1793, et avec laquelle son style et son sujet étaient sans doute plus en harmonie. C’est donc encore une dépouille opime. La balustrade de cet autel provient de l’abbaye de Sainte-Croix. Encore une dépouille.

Si nous pouvons obtenir entrée dans la salle du Chapitre, nous y verrons une suite fort intéressante de portraits représentant un assez grand nombre d’évêques de Poitiers, depuis Simon de Cramaud (1385) jusqu’à nos jours. Il est fâcheux que le plus ancien de ces monuments historiques ait perdu sous une restauration trop radicale une partie de son mérite antique.

En sortant du Chapitre, donnons une prière aux pasteurs qui reposent dans le caveau (autrefois chapelle souterraine) de Saint-Sixte, affecté depuis quelques années à la sépulture des évêques.

Le tombeau élevé en 1845 à la mémoire de Mgr de Bouillé sollicite notre attention.

Nommé évêque de Poitiers en 1817, mort en 1842, à l’âge de 83 ans, Mgr de Bouillé avait mérité, par une administration toute paternelle, ce témoignage de vénération élevé à sa mémoire par le clergé et les fidèles de son diocèse. Ce monument est dû au ciseau de M. Thomas Louis, l’auteur du bas-relief de l’autel de la paroisse.

Nous partageons l’opinion émise par un écrivain sur un anachronisme de saison et sur les anges qui servent de tenants aux armoiries du prélat ; mais nous n’adhérons nullement à certaines critiques de cette œuvre, quoiqu’elles se produisent avec l’appareil de doctrines artistiques fort sonores.

La verrière qui suit contient l’histoire de Loth et d’Abraham, avec les détails que raconte la Bible sur Sodome, Abimélech, Sara, Isaac, Eliézer. On regarde ce vitrail comme appartenant à la première moitié du XIII siècle.

Du même côté accordez en passant un coup d’œil à ce tableau peint sur bois en 1590 pour célébrer la conversion de Henri IV. Cet ex-voto, dû au pinceau d’un peintre nommé de Jax, est une démonstration, fort intelligente et fort bien sentie, du dogme catholique de l’Eucharistie dans ses rapports avec la sainte Trinité. Il y a du mérite dans cette œuvre.

L’ex-voto peint à l’huile, qui se trouve appliqué sur la muraille où il a été retrouvé par M. l’abbé Auber, il y a peu d’années, n’offre pas un grand intérêt.

Si nous pouvons pénétrer dans le chœur, les stalles offriront à notre examen un sujet fertile. Leurs légères colonnettes, surmontées de la gracieuse ogive, encadrent des anges tenant des couronnes dans leurs mains, puis des monstres, des animaux symboliques, des sujets religieux habilement sculptés, mais qu’une épaisse couche de peinture a défigurés.

Parmi les animaux symboliques, vous remarquerez sur l’ancienne stalle du doyen du Chapitre un petit hibou, oiseau solitaire et taciturne qui aime la nuit, craint le soleil et le jour, le mouvement et le bruit : serait-ce une allusion ?

Ces stalles, œuvre capitale, l’une des plus remarquables de France, sont dues au ciseau d’un sculpteur de la première moitié du XIII siècle. En raison de cette date et de la manière dont elles sont exécutées, ces stalles sont un monument précieux, auquel il est à regretter qu’un malencontreux pinceau ait ajouté des couches de peinture impossibles à détruire sans danger pour ce qu’elles décorent.

Derrière les stalles, qui ont été découpées habilement à cet effet, l’on a placé un bel orgue d’accompagnement, dû à la générosité d’un des membres du Chapitre (M. de Larnay), générosité qui s’est produite dans plusieurs autres dons fort importants.

Cette chapelle, au fond du transsept nord, était dite primitivement de Saint-André, à cause d’une relique insigne de ce saint ; elle fut appelée plus tard des Évêques, soit parce que plusieurs y étaient ensevelis, soit plutôt parce qu’après les ravages des protestants, les statues de huit évêques (sans doute les huit évêques honorés d’un culte public à Poitiers) y avaient été placées.

Elle se nomme chapelle du Sacré-Cœur depuis qu’en 1816 y fut établie la dévotion au Sacré Cœur de Jésus ; l’autel qui la décore, et qui est d’un bien pauvre style, provient des Capucins (voir leur article plus loin), dont la cathédrale hérita en 1792.

Après un coup d’œil d’estime au tableau du Denier de la veuve (Fleury, 1819), de grâce, ne jetez pas les yeux sur ces toiles indignes du chœur grandiose où elles sont attachées : — non pas que nous craignions, même pour un instant, que vous puissiez voir un vrai saint Hilaire dans la figure de ce je ne sais quoi habillé en évêque. — Passons.

Comme tout cela est pâle et froid, en comparaison de ces vitraux, étincelants, qui représentent, au fond de la croisée, l’histoire touchante de Joseph, à droite la légende d’un saint martyr et celle de saint Blaise, évêque de Sébaste en Arménie, légende fort renommée au XIII siècle, et que nous reverrons bientôt sur les vitraux de Sainte-Radégonde !

Le vitrail qui suit, dans le bas-côté, contient l’histoire de Josué, ses guerres et ses victoires dans la Terre promise.

N’apercevez-vous point sur votre droite un dessin bizarre tracé à la pointe sur le mur de la troisième travée, au-dessus du soubassement qui règne autour de l’édifice ?

On a lieu de croire que c’était la représentation, l’épure du labyrinthe ou chemin de Jérusalem, qui se trouvait autrefois dans la cathédrale de Poitiers, comme il en existait dans beaucoup d’autres. C’était effectivement une sorte de labyrinthe s’élevant en saillie dans la nef en détours multipliés, et dont les fidèles suivaient les mille méandres dans cet esprit de foi qui leur faisait appliquer cette pratique pieuse à la mémoire du trajet que parcourut Jésus-Christ pour se rendre au Calvaire au milieu des douleurs de la Passion.

C’était alors sans doute une forme spéciale de prières, une dévotion qui nous semble ressuscitée aujourd’hui sous le nom de Chemin de la Croix.

Orgue. — Avant de sortir de ce temple auguste, n’oublions pas de donner quelques instants encore au magnifique instrument qui en fait retentir les voûtes sonores des sons puissants de ses riches accords.

La première mention d’un orgue dans l’église Saint-Pierre est faite à la date du 4 juin 1363, à l’occasion de l’entrée d’Aymeri de Mons, évêque de Poitiers.

Nous ne savons si c’était le même qui fut détruit en 1562, lors du pillage des protestants.

Un orgue beaucoup plus complet succéda à celui-ci. Il fut exécuté par Crespin Carrelier, de Rouen, qui avait fait en 1609 le grand orgue de Saint-Hilaire. Il fut livré le 27 avril 1613 au prix de 6 800 liv. tournois. Il fut accepté par messire Jean Titelouse, chanoine organiste de l’église métropolitaine de Rouen, pour le Chapitre de Poitiers, et, pour Crespin Carrelier, par messire Florent Bienvenu, chanoine de Notre-Dame de Laon et organiste de la Sainte-Chapelle de Paris.

Cet instrument remarquable fut réduit en cendres le 26 décembre 1681, par suite de la négligence de l’organiste, qui oublia d’éteindre les charbons qu’il y avait laissés.

Le Chapitre de Saint-Pierre dut se contenter, longtemps après cet accident, du petit orgue placé du côté du jubé, qui servait à accompagner le plain-chant : et cet instrument imparfait servit aux cérémonies du culte jusqu’à la réception du grand orgue actuel.

Un acte capitulaire du 15 novembre 1786 décida la reconstruction de cet orgue, et le traité fut signé avec Henri-Claude-François Clicquot, facteur d’orgues du roi, le 18 avril 1787. Une vente de bois à Smarves produisit 43 286 liv. 8 s. 5 d.; une souscription, 12 000 liv. ; le Chapitre donna 1 517 liv. 16 s. 4 d. La menuiserie, exécutée par Favre, coûta 21 300 liv. ; l’instrument, 34 192 livres, ce qui, avec les menus frais, éleva le prix total à 56 800 liv. 4 s. 9 d.

Il fut pendant quatre années en construction, et ce fut François Clicquot qui l’acheva après la mort de son père ; il fut terminé le 29 novembre 1789. Enfin, il fut reçu le 7 mars 1791 par MM. Lardi et Véron, organistes de Poitiers.

C’était une triste époque pour des œuvres de ce genre. Bientôt après, l’église fut fermée aux fidèles : ainsi, à peine l’orgue de Saint-Pierre avait-il accompagné pendant quelques jours les chants religieux, que ses majestueux accords se mêlaient au bruit des chansons sacriléges par lesquelles on célébrait le culte des déesses très-peu divines de la République.

Ce fut à ce prix qu’il échappa, et à grand’peine encore, aux mains barbares qui voulaient faire de ses tuyaux sonores des balles patriotes, et ce résultat fut aussi obtenu en partie par l’intervention du menuisier Favre, dont le juste orgueil se trouvait flatté des compliments que lui valait son œuvre.

Restitué au culte catholique, l’orgue de Saint-Pierre a été restauré par Nyssen, d’Angers, en 1813, et accepté le 25 septembre par MM. Véron et Maresse, organistes, puis relevé et mis à neuf par Pierre-François Dallery, facteur d’orgues du roi, et reçu par MM. Véron et d’Aubigny, organistes de Poitiers, le 4 novembre 1822.

Cet instrument remarquable, auquel il ne manquerait que quelques réparations et modifications assez simples mais coûteuses et nécessaires, qu’on devrait obtenir d’administrateurs éclairés, est un grand seize pieds ; il se compose de quarante-quatre jeux distribués sur quatre claviers à la main d’ut à mi, et d’un clavier de pédales de deux octaves et demie.

Ses tuyaux en étain forgé donnent aux sons une rondeur admirable et un éclat sans rudesse, auxquels ajoutent encore la bonne disposition et l’heureux emménagement des divers jeux qui le composent.

Les sculptures du buffet de l’orgue, ainsi que de la chaire de la grande nef, sont dues au ciseau habile de Berthon, artiste poitevin, lequel, à l’exemple des maîtres, a reproduit, sous la figure des anges qui jouent de leurs instruments, les portraits de ses jeunes enfants, dont l’un est mort, en 1866, curé-doyen de Neuville.

Si le genre d’ornementation qu’il a adopté est loin d’être irréprochable, quant au style mis en rapport avec l’intérieur de l’église de Saint-Pierre, on ne peut nier du moins que l’artiste n’ait révélé dans son faire un talent remarquable, et n’ait ajouté, par la richesse des décors, au mérite intrinsèque de l’œuvre du fameux Clicquot.

C’est à tous ces avantages réunis que l’orgue de Saint-Pierre de Poitiers doit d’être classé, par les facteurs et les organistes les plus célèbres, au nombre des instruments de ce genre les plus beaux et les plus parfaits qui soient connus non-seulement en France, mais à l’étranger.

Si vous pouvez obtenir l’autorisation de monter dans les combles et de visiter la charpente, nous vous recommandons d’une manière spéciale la partie qui couvre les transsepts, et surtout le sanctuaire. Lors même que vous seriez architecte, vous trouveriez assurément quelque chose à gagner à cette visite, et nous vous la conseillons.

Votre curiosité doit aussi vous porter à aller voir de près, dans la grosse tour, le bourdon, qui, aux jours solennels, annonce les grandes fêtes catholiques.

Fondu en 1734 par les ordres de Monseigneur Jérôme-Louis de Foudras de Courcenay, évêque de Poitiers, ce bourdon est un des plus considérables de France. Si vous ne pouvez l’entendre sonner, vous jugerez de la rondeur du sol naturel que donnent ses volées, lorsque vous saurez que sa circonférence est de 6 mètres, que sa hauteur est d’un mètre 65 cent., que son battant a 25 c. d’épaisseur sur 82 cent. de tour, et que ce bourdon pèse près de 9 000 kilogrammes.

Avant la Révolution, cet instrument sonore jetait avec une libre expansion à la ville entière ses sons graves, prélude des plus touchantes solennités : il était bien placé pour cela, car il dominait la tour qui l’enserre aujourd’hui, de toute la hauteur d’une forte charpente revêtue d’une mince toiture en dôme qui ne formait nul obstacle aux puissantes vibrations de l’air.

En 1811, un préfet, dont il faut dire le nom, car il est digne de cet honneur, M. Mallarmé, trouva que son voisin était trop bruyant pour ses oreilles administratives, et il obtint (c’était alors le bon temps… pour les préfets), il obtint, disons-nous, la condamnation du malencontreux bourdon, lequel fut descendu à grands frais et à grand’peine dans la gaîne de pierre d’où ses sons étouffés, ne s’échappant qu’avec peine du côté opposé au palais administratif, ne gênèrent plus l’hôte passager qui l’habitait.

(Voir, pour plus de détails, l’Histoire de la Cathédrale de Poitiers, par.M. l’abbé Auber, insérée dans les Mem. de la Soc. des antiq. de l’Ouest, 1848 et 1849, résumée dans les lignes qui précèdent.)

Sortons de l’église cathédrale en nous dirigeant vers la deuxième porte qui s’ouvre dans la nef latérale de droite, après la chapelle de paroisse, car la première nous ramènerait au temple de Saint-Jean.

Maison des Oblats de Saint-Hilaire. — En face de vous s’ouvre la maison des Religieux Oblats de Saint-Hilaire, dont il a été déjà dit quelques mots plus haut.

Ces Religieux, qui obéissent à une règle calquée sur celle des Oblats de Saint-Ambroise, fondés à Milan par saint Charles Borromée, font surtout profession d’une entière dévotion à l’évêque, dont ils dépendent exclusivement. Ils forment une congrégation diocésaine, et sont employés comme prêtres auxiliaires pour l’éducation de la jeunesse, pour les missions et pour toutes les fonctions du saint ministère.

École cléricale. — Après avoir franchi la grille qui renferme cet établissement, et qui dépendait autrefois de celle du chœur de la cathédrale, nous voyons en face de nous l’École cléricale.

C’est un externat d’enfants que les PP. Oblats forment à la piété, aux exercices du culte, et à qui on donne l’instruction correspondant aux classes de grammaire, jusqu’à ce qu’on puisse les envoyer au petit séminaire de Montmorillon.

Évêques de Poitiers. — Après avoir esquissé l’histoire de la cathédrale de Poitiers, il est tout naturel de parler des prélats qui ont occupé ce siége important, dont on a détaché plusieurs parties pour constituer les diocèses de Maillezais et Luçon, et d’autres portions qui sont annexées aujourd’hui aux diocèses d’Angoulême, de Bourges, de Tours et d’Angers. En cheminant vers les lieux où existait jadis l’abbaye de Sainte-Croix, un peu à droite de l’école cléricale, disons un mot des évêques de Poitiers.

La foi chrétienne fut prêchée au milieu du l siècle, dans le Poitou, par saint Martial, l’apôtre de l’Aquitaine, qui sans doute y recueillit les fruits abondants qui naissaient partout sous ses pas. Le siège épiscopal de Poitiers, l’un des plus anciens des Gaules, a été établi, selon certains auteurs, peu après le milieu du III siècle.

Nous croyons devoir le faire remonter bien plus haut, au temps même de l’apôtre de l’Aquitaine, saint Martial, que nous regardons comme un des disciples du Sauveur. (V. nos Vies des Saints du Poitou, t. I.)

On ignore les noms de la plupart des évêques qui précédèrent saint Hilaire, et on ne peut, dès lors, fixer le nombre total des prélats qui ont occupé jusqu’à ce jour son siège glorieux.

On en connaît 118, dont deux administrèrent le diocèse deux fois, à deux reprises différentes ; sept furent décorés de la pourpre romaine ; un, saint Emmeran, fut martyr de la foi qu’il alla prêcher en Bavière, et plusieurs portent des noms chers à plus d’un titre à la catholicité.

Le premier de tous, saint Hilaire, docteur de l’Église, confesseur de la foi catholique, qu’il a défendue contre l’arianisme avec une vigueur et un talent qui l’ont fait nommer par saint Jérôme « le Rhône de l’éloquence latine, » souffrit pour sa foi les persécutions et l’exil, et mourut de la mort des saints le 13 janvier 367 ou 368.

On a de lui un grand nombre d’ouvrages de la plus haute importance. Un savant prélat (Mgr Cousseau, évêque d’Angoulême) lui attribue la composition du Te Deum, cette hymne magnifique qui exprime, aux jours de leurs triomphes, la reconnaissance des peuples chrétiens, comme il dut exprimer le triomphe et la reconnaissance du grand évêque à son retour au milieu de son troupeau bien-aimé. (V. Mémoires de la Société des antiquaires de l’Ouest, 1836.)

Un rescrit de la Congrégation des Rites du 29 mars 1851, approuvé par le Souverain Pontife le 4 avril, a confirmé le titre de docteur de l’Église à l’illustre évêque de Poitiers, qui fut, au milieu des tempêtes du monde, « le grand « champion de l’Église, la trompette de l’Occident contre les Ariens, et qui, au « témoignage de saint Jérôme, porta de tous côtés les lumières de la foi par « l’autorité de sa confession, par la prudence de sa vie, par le renom de son « éloquence, nous léguant d’admirables écrits que l’on peut parcourir sans se « heurter une seule fois le pied, et lire sans y soupçonner une ombre d’erreur ».

Saint Venance Fortunat (599) a honoré son siége par sa piété profonde, les lettres par ses poésies sacrées, reflet brillant de la littérature antique, et par ses autres compositions, consacrées en partie à la mémoire des plus saints personnages.

Saint Pierre II mérita par sa fermeté contre Guillaume le Troubadour, qu’il osa, pour crime d’adultère, excommunier au milieu de son église, en présence de la foule assemblée, d’être exilé à Chauvigny, où il mourut en 1115.

Les historiens rapportent qu’au moment où l’évêque commença la formule d’excommunication, le comte tira son épée pour l’en frapper. L’évêque ayant réclamé quelques instants de recueillement, acheva la formule et dit au comte : Frappe, j’ai fini. Le comte remit son épée au fourreau en disant au courageux pontife : « Je ne t’aime pas assez pour vouloir t’envoyer en paradis. »

Cette scène émouvante reproduit bien exactement la physionomie de ces temps éloignés, ce mélange de foi et d’impiété qui s’alliait alors dans les natures farouches des grands de la terre, et l’influence salutaire que savaient exercer les prêtres du Seigneur sur ces âmes fières et brutales, inaccessibles à toute crainte purement humaine.

Gilbert de la Porée, né à Poitiers, évêque en 1141, savant distingué, soutint, touchant le mystère de la sainte Trinité, des erreurs assez graves qui furent combattues par saint Bernard, et qu’il rétracta noblement au concile de Reims, qui les avait condamnées (1148).

Gauthier de Bruges, pieux et savant Religieux de l’Ordre des Frères Mineurs, nommé évêque en 1271, mort en 1306, mérita par ses vertus le titre de Bienheureux. (V. plus loin les détails qui le concernent, à l’article des Cordeliers.)

Simon de Cramaud, cardinal, patriarche d’Alexandrie, prit une part très-active aux débats du grand schisme d’Occident, dont il contribua à préparer l’extinction par son infatigable ardeur. Ce fut lui qui présida, en 1395, l’assemblée importante tenue à Paris à cet effet. (V. la notice qui lui a été consacrée par M. l’abbé Auber, Mém. des antiquaires de l’Ouest, an. 1840.)

Jacques Jouvenel des Ursins, archidiacre de Paris, président de la chambre des comptes, patriarche d’Antioche, mort en 1456, rappelle un nom illustré par de grands services rendus à la France.

Si Guillaume de Clugni fut un des conseillers du terrible Louis XI, qui l’employa dans ses affaires les plus importantes (1479), Pierre d’Amboise, frère du cardinal (1481), rappelle le nom du ministre habile et sage qui fut aussi le conseiller bien écouté de Louis XII, le Père du peuple.

Henri-Louis Chasteigner de la Roche-Posay, appartenant à une de nos plus illustres familles poitevines, se souvint du sang qui coulait dans ses veines lorsque les troubles de la Fronde menaçaient d’envahir la ville de Poitiers : il ne recula pas devant l’étrange résolution de substituer le casque et la pique à la mitre et au bâton pastoral pour maintenir dans la fidélité au roi ses diocésains hésitants.

Les chaînes tendues devant le palais épiscopal et l’attitude militaire du prélat épargnèrent sans doute à la ville de grands malheurs, et le tocsin qu’il fit sonner valut aux cloches de sa cathédrale le surnom populaire de tambours de Mgr de la Roche-Posay : cette épithète pittoresque, que nous avons déjà citée, a bien assurément son mérite.

Dans les derniers temps, le siége de Poitiers a compté de sages administrateurs, dont le zèle, le dévoûment et le courage furent à la hauteur de leur mission sainte. Au milieu des difficultés qu’enfantaient les tristes débats de la Révolution, l’un d’eux, Mgr Beaupoil de Saint-Aulaire, refusa du haut de la tribune nationale de souiller ses cheveux blancs par le serment schismatique que lui défendait sa conscience, et il mourut dans l’exil.

L’histoire de nos évêques, depuis les premiers temps jusqu’à nos jours, prouverait, à ceux qui la voudraient lire, que les successeurs du grand Hilaire n’ont jamais répudié l’héritage si noble d’indépendance et d’héroïque fermeté que leur légua le persécuté de Constance.

L’Église de Poitiers reconnaît comme saints huit de ses évêques : saint Hilaire, saint Gelais, saint Anthème, saint Pient, saint Fortunat, saint Emmeran, saint Maximin et saint Pierre II du nom. En outre, deux de ses pontifes, Guillaume Tempier et Gauthier de Bruges, ont été honorés de la béatification.

Conciles. — À côté de l’histoire de la cathédrale et des évêques de Poitiers, se place naturellement celle des conciles tenus dans cette ville. Ils sont au nombre de neuf.

Le premier, tenu le 13 janvier 999, sous la présidence de Séguin, archevêque de Bordeaux, promulgua des canons contre ceux qui envahissaient à main armée les biens ecclésiastiques.

Le second, tenu en 1023, présidé par Islon, archevêque de Bordeaux, traita la question, alors assez indécise malgré son évidence, de l’apostolat de saint Martial.

Le troisième, tenu en 1032 ou 1033, sous la présidence d’Isembert I, évêque de Poitiers, ordonna des restitutions à faire à la suite des malheurs causés par la famine qui désolait le pays.

Le quatrième, tenu en 1036, sous la présidence du même prélat, renouvela pour le diocèse les règlements de la trêve de Dieu.

Le cinquième, présidé par Géraud, évêque d’Ostie, légat de Grégoire VII, sous l’épiscopat d’Isembert II, prononça, le 13 janvier 1073, une nouvelle sentence contre les doctrines du fameux archidiacre d’Angers, Béranger, déjà condamné à Rome, Verceil, Paris et Tours, et qui vint en personne défendre ses doctrines.

Le sixième, présidé par Hugues, évêque de Die, légat du Saint-Siège, les 15 et 16 janvier 1078, fit des canons contre les hauts bénéficiers qui pratiquaient la simonie. Le roi Philippe I, intéressé dans la question, par suite de ses prétentions aux investitures, tenta de provoquer des désordres, dont le légat se plaignit vivement auprès du pape.

Le septième concile, l’un des plus importants, réunit cent quarante Pères, dont la grande majorité, restée fidèle à la morale et à la foi religieuse, malgré la retraite de quelques lâches, prononça, le 18 novembre 1100, l’excommunication contre Philippe I, roi de France, et l’adultère Bertrade.

Ces 80 Pères résistant par leur attitude impassible aux violences d’une soldatesque effrénée, qu’excitait contre eux la fureur du comte de Poitiers, Guillaume X, et bravant la mort pour confesser leur foi, offrent une des plus belles scènes de notre histoire. Il est vrai que parmi ces personnages éminents siégeaient Robert d’Arbrissel, depuis fondateur de Fontevrault, et Bernard de Tiron, l’honneur de l’Église de France et de la chrétienté.

Le huitième concile, qui se tint à Poitiers, sur l’ordre du pape Pascal II, présidé par Brunon, évêque de Segni, le 25 juin 1106, réunit tous les évêques de la province et plusieurs des provinces voisines. On y vit assister le fameux abbé Suger et Boëmond, prince d’Antioche, qui raconta en termes brûlants les malheurs des chrétiens de la Terre Sainte, dont il avait supporté sa part dans un douloureux esclavage. À sa voix, l’enthousiasme fut à son comble, et une nouvelle croisade fut proclamée pour la délivrance du tombeau du Christ.

Enfin, le neuvième et dernier concile est tout récent. Il s’est tenu au mois de janvier 1868, sous la présidence du cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, assisté de Mgr Pie et des autres évêques de la province ecclésiastique, auxquels vinrent se joindre, pour la clôture, quelques autres archevêques et évêques, invités en même temps à assister aux magnifiques solennités célébrées à Poitiers en l’honneur du 15 centenaire anniversaire de la mort de saint Hilaire. Ce saint concile a porté des décrets réglant des points importants de discipline ecclésiastique, et a condamné fort énergiquement les principales erreurs de notre siècle et de sa philosophie anti-chrétienne.

Ancienne abbaye de Sainte-Croix, aujourd’hui les Hospitalières — Nous sommes sur la place dite de l’Évêché. Là, vers l’angle sud-est, se trouvait, avant la Révolution, l’entrée de la vaste abbaye de Sainte-Croix.

Dans son enclave, un peu à gauche, s’élevait une très-petite église du nom de Saint-Austrégésile, vulgairement Saint-Oustrille, décorée, malgré son exiguïté, du titre d’église paroissiale, et qui comptait 80 communiants ; le curé était à la nomination de l’abbesse.

Une autre église ou chapelle placée dans l’enceinte du monastère et derrière la porte prenait le titre de « Saint-Hilaire de près-la-Porte » : retrò portam Sanctæ Crucis.

Plus loin, sur le même côté, on voyait la double chapelle dite du Pas-de-Dieu, qui se composait d’une petite enceinte grillée où l’on montrait l’empreinte vénérée du pas de Dieu, et d’un oratoire voûté : le tout communiquant, malgré une séparation grillée, avec l’intérieur de l’abbaye.

Cette chapelle avait été élevée au lieu même où avait existé la cellule de sainte Radégonde, en mémoire de l’apparition miraculeuse de Jésus-Christ à cette sainte, quelque temps avant sa mort.

Le Fils de Dieu s’était alors, disent les chroniques, présenté à la sainte reine dans sa cellule, pour lui annoncer l’heure de sa délivrance terrestre, et, en disparaissant, il avait laissé sur la dalle l’empreinte d’un de ses pas.

La chapelle du Pas-de-Dieu était l’objet d’une affluence nombreuse de visiteurs au jour des stations de la Semaine Sainte. Nous verrons la partie essentielle de ce monument dans l’église de Sainte-Radégonde, où il fut transporté en 1792.

Le Pas-de-Dieu était fort anciennement un prieuré qui fut supprimé, ainsi qu’un autre office ecclésiastique dit du Saint-Sépulcre, situé dans l’enclos de l’abbaye, par une bulle du pape Sixte IV, du 6 mars 1478. Les titulaires étaient des Religieuses de Sainte-Croix.

La chapelle et une partie des bâtiments de l’antique abbaye ont disparu. Ces constructions n’avaient rien de remarquable et qui fût digne d’être cité avec détails. Cependant les stalles du chœur des Religieuses n’étaient pas sans mérite, et offraient cette particularité, qu’en outre des boiseries qui les décoraient, chacune d’elles était ornée d’un petit tableau représentant un des traits de la vie de la sainte fondatrice. Cette collection, qui appartient, par son faire et son origine, à l’école flamande, avait été donnée par le prince d’Orange à Flandrine de Nassau, sa parente, abbesse de Sainte-Croix, de 1605 à 1640.

Ces tableaux, ou du moins la plus grande partie, ont été sauvés par des mains pieuses, et ils décorent aujourd’hui le monastère des Religieuses de Sainte-Croix, que nous avons visité déjà.

Dans l’ancienne chapelle de Sainte-Croix s’élevait le tombeau en marbre, rehaussé d’or, consacré à la mémoire d’une abbesse de l’antique famille de Montaut-Navaille. Il ne reste plus qu’un fragment de ce tombeau.

Si vous avez la curiosité de pénétrer plus tard dans les détails intimes de notre École de médecine, vous le verrez à l’amphithéâtre, où il sert de..... table de dissection ! Si du moins on pouvait dire : ex morte vita ? Mais non ; il n’y a qu’une profanation toute crue !

Plus heureuse, la cheminée de marbre qui ornait le salon abbatial décore l’ancienne salle de réunion du conseil académique, aujourd’hui salle des séances de la Société des antiquaires de l’Ouest. Ce n’est plus profanation, c’est simplement spoliation.

L’abbaye de Sainte-Croix fut fondée par sainte Radégonde, épouse de Clotaire I. Après le meurtre de son frère, tué par ordre de son époux, elle abandonna celui-ci, et se retira près de saint Médard, évêque de Noyon, qui lui donna le voile ; puis à Saix, où elle continua à mener une vie pleine d’austérités.

Enfin, elle se rendit à Poitiers, près du tombeau du grand Hilaire, et elle y fonda un monastère, avec l’autorisation de Clotaire et le secours de Pientius, évêque de Poitiers, et d’Austrapius, gouverneur de la province.

Ce monastère fut d’abord placé sous l’invocation de la sainte Vierge ; mais, lorsqu’après sa constitution, sa clôture et les nombreuses donations qui lui furent faites, il eut reçu de l’empereur Justin le Jeune une portion insigne de la relique de la vraie croix, il changea son nom primitif et fut appelé monastère de Sainte-Croix.

Ce fut à l’occasion de la translation de ce fragment précieux que Fortunat, depuis évêque de Poitiers, et alors uni par les liens d’une amitié toute chrétienne à Radégonde et à ses saintes filles, composa les hymnes magnifiques Vexilla Regis et Pange lingua, qui furent chantées pour la première fois dans cette auguste solennité, rehaussée de toutes les pompes du catholicisme.

Placé sous la règle de saint Césaire, le monastère de Sainte-Croix fit bientôt de grands progrès ; et lorsque sa fondatrice mourut, le 13 août 587, il comptait plus de deux cents Religieuses, sous la direction d’une sainte abbesse.

Après avoir réuni dans son enceinte les filles des roi, il fut érigé en abbaye et placé sous la protection spéciale des monarques qui gouvernaient la France. Parmi ses priviléges, on cite l’exemption du service militaire et de toutes redevances.

Détruite par les Normands, reconstruite après les ravages de ces barbares, l’abbaye de Sainte-Croix, qui compte parmi ses dignitaires des membres de la famille royale et des plus illustres maisons de France, subit le sort commun à ces établissements, et, après avoir brillé

d’un vif éclat, elle fut abolie par la Révolution, qui dépeça ses bâtiments et n’en laissa subsister que les quelques membres informes qui se voient encore aujourd’hui, et c’est là que sont établies depuis peu les

Religieuses de Saint-Joseph dites Sœurs Hospitalières. — Cette communauté, établie à Paris le 9 octobre 1644 et qui débuta en donnant ses soins aux malades de notre ancien Hôtel-Dieu, occupait, avant la Révolution, un couvent près des Halles, puis s’était établie en face du Palais de justice, sur le Plan Saint-Didier. — V. ci-après.

En 1861, lors de l’ouverture de la nouvelle rue qui conduit du boulevard Solférino au Plan de Saint-Didier, les Religieuses Hospitalières allèrent occuper les bâtiments délaissés par les RR. PP. Jésuites, rue d’Orléans, et qui, restaurés et agrandis depuis l’établissement de ces Religieuses dans l’ancien Évêché, constituent aujourd’hui l’important pensionnat d’élèves internes et externes si habilement dirigé par les Frères des Écoles chrétiennes.

Lors de leur établissement à Poitiers, elles donnaient leurs soins aux malades de l’Hôtel-Dieu, qu’elles quittèrent pour aller occuper en 1655 une maison de la rue des Trois-Piliers — V. plus loin cet article — et où elles continuèrent à soigner les malades du sexe, conformément aux bases de leur Institut.

Aujourd’hui, elles reçoivent dans leur maison un certain nombre de pauvres malades de leur sexe et y admettent, moyennant une rétribution convenable, des malades plus aisées dont la santé exige des soins particuliers.

Avant la Révolution, elles tenaient un pensionnat de jeunes demoiselles ; aujourd’hui elles donnent l’instruction aux filles pauvres.

La triste construction que vous apercevez de la rue du Pont-Neuf dans l’enclos à droite en descendant, était autrefois la partie des bâtiments de Sainte-Croix où se trouvaient les appartements de l’abbesse. L’intérieur n’offre rien de plus brillant que l’extérieur, quoique, après la Révolution, on en eût fait le Palais Épiscopal, jusqu’au jour tout récent (1870), où l’Évêque, rentrant enfin chez lui, put quitter la demeure qu’il avait, bien involontairement, usurpée sur les filles de Sainte-Radégonde ! — V. p. 111.

Nous avons vu plus haut les lieux où les débris de cette corporation si fameuse autrefois ont cherché un modeste asile. La relique de la Croix du Sauveur que possédait, comme nous l’avons dit déjà, l’abbaye de Sainte-Croix, était, avant la Révolution, l’objet d’une vénération toute particulière, et lorsqu’elle devait être portée solennellement aux Rogations, tout le clergé du Chapitre de Sainte-Radégonde se rendait processionnellement au monastère pour y chercher le fameux reliquaire.

Le plus haut dignitaire le recevait des mains de l’abbesse, après avoir fait serment de le rapporter fidèlement. C’était au chanoine le plus récemment nommé qu’était attribué l’honneur de le porter, et pour ce fait il était obligé d’avoir les jambes et les pieds nus pendant toute la durée de la procession ; seulement, dans les églises où s’arrêtait le cortège, on lui présentait des pantoufles, et, par une sorte de compensation pleinement justifiée, en rentrant à l’abbaye pour y remettre son précieux dépôt, il recevait des Religieuses une paire de bas de soie noire.

La Grand’Gueule. — C’est à l’abbaye de Sainte-Croix que se rattache l’histoire de ce monstre effrayant. Cette figure, jadis très-fameuse à Poitiers, était en bois sculpté et colorié ; elle représentait un dragon ailé, la gueule béante, le corps couvert d’écailles ; sa croupe recourbée se terminait par une queue de scorpion, et ses pattes étaient armées de griffes crochues.

Relégué pendant toute l’année dans les greniers de l’abbaye de Sainte-Croix, ce monstre en sortait aux jours des Rogations avec la sainte relique de la vraie Croix, pour être porté triomphalement en tête des processions générales, au bout d’un long bâton, par un homme vêtu d’un surplis par-dessus son habit bourgeois, et coiffé d’un chapeau militaire avec une cocarde.

La Grand’Gueule était alors ornée de banderoles, de rosettes et de livrées brillantes ; et, tandis que sur son passage les uns s’inclinaient humblement, d’autres moins respectueux, mais non moins confiants sans doute dans sa puissante intervention, jetaient dans le gouffre toujours ouvert de sa gueule béante des cerises, prémices des fruits de l’année, des tartelettes et autres pâtisseries, parmi lesquelles se distinguait surtout le casse-museau, ce produit poitevin que nous avons vu détrôné, malgré son antique popularité, par un usurpateur révolutionnaire qui valait moins que lui.

Quelle était l’origine de ce singulier usage ? Que représentait cette figure étrange ? Était-ce un souvenir du fameux serpent d’airain élevé dans le désert ? était-ce le symbole allégorique de l’idolâtrie, de l’hérésie, de l’arianisme, marchant devant la croix victorieuse qui les avait terrassés et vaincus ? Était-ce une réminiscence du paganisme qui avait représenté le dieu de la lumière chassant devant lui le dieu des ténèbres ?

C’étaient là les suppositions des gros bonnets de la science. Le peuple, lui, ne voyait dans la Grand’Gueule que l’effigie authentique d’un monstre bien réel, ayant existé en chair et en os, et s’étant repu, pendant de longues années, du sang des malheureuses filles de Sainte-Croix, assez imprudentes pour s’égarer dans les souterrains des caves de l’abbaye qui lui servaient de repaire.

Puis, selon les uns, le dragon, traversant les airs à la vue de sainte Radégonde, aurait été frappé de mort tout simplement par l’effet foudroyant d’une prière fervente que la Sainte avait adressée à Dieu ; selon d’autres, il aurait succombé sous les coups d’un criminel auquel on avait fait grâce de la vie, à condition qu’il tuerait le monstre, mais qui fut empoisonné par son haleine empestée et périt dans son triomphe.

Qu’était-ce donc que la Grand’Gueule ? Nous vous conseillerons, ami lecteur, d’aller demander à nos confrères les antiquaires de Metz ce qu’était le Graouilli, dragon ailé qu’on promenait dans cette ville aux jours de saint Marc et des Rogations ; à nos confrères de Rouen, ce qu’était la Gargouille ; à nos confrères de Tarascon, ce qu’était la Tarasque ; à nos confrères de Paris, ce qu’était le monstre volant que l’on promenait aussi dans les processions, et partout avec grand renfort de pâtisseries et de gâteaux : ils vous répondront que c’étaient des monstres audacieux qui avaient commis de terribles ravages, et qui avaient succombé sous l’intervention protectrice des saints patrons du pays.

Cette identité, si remarquable dans des faits qui n’ont pu se passer identiques dans un si grand nombre de lieux différents, nous porterait à incliner vers les interprétations allégoriques qui ont pu se prêter partout aux mêmes sens, et donner lieu par conséquent partout aux mêmes manifestations.

Quoi qu’il en soit, l’effigie de la Grand’Gueule, après avoir été reléguée dans divers lieux indignes d’elle, figura pendant quelques heures dans un musée, et fut réclamée par l’autorité ecclésiastique, qui lui accorda un refuge honorable dans la bibliothèque du grand-séminaire.

Là, le poitrail du monstre déchu étale aux yeux le nom

de son auteur, la date de son exécution, sa croupe impuissante, son dard inutile, et c’est en vain, croyons-nous, que sa gueule, insatiable autrefois, attend depuis de longues années sa pitance des temps passés. Elle la trouverait difficilement, même une fois par an, dit-on, dans les reliefs des friandises qui surchargent rarement la table de ses nouveaux hôtes.

La Mandille. — C’est ici le lieu de parler d’un usage qui a certains rapports avec la procession de la Grand’Gueule : nous voulons parler de ce qu’on appelait à Poitiers la Mandille.

Dans diverses solennités, avant la Révolution, et surtout au jour de la procession du vœu de Louis XIII, qui avait lieu en l’honneur de la sainte Vierge, le 15 août, deux représentants des corps de métiers, qui étaient alors officiellement constitués en corporations légales ayant le nom de maîtrises, se mêlaient au cortège, vêtus de costumes taillés sur des patrons fort étranges, rappelant les coupes du moyen âge, et composés de pièces de rapport aux couleurs les plus tranchantes et les plus ridiculement bariolées.

Les bonnets de ces personnages affectaient des formes encore plus excentriques, et c’était à qui leur donnerait le caractère le plus bouffon. Sur ces bonnets étaient représentés en relief les principaux instruments en usage dans la corporation. Cette exhibition très-pittoresque, sinon très-religieuse, excitait, comme on le pense bien, l’attention curieuse et les regards de la foule.

Nous ignorons quelle était l’origine de cet usage ; mais nous sommes porté à croire que très-anciennement, c’était un pieux honneur rendu à la Mère de Dieu par les chefs des maîtrises ; puis, en raison de l’altération successive qu’avait éprouvée, dans la suite des temps, leur costume, primitivement officiel, ce costume, devenu extraordinaire seulement au bout de quelques siècles, avait fini, la bonne volonté y aidant, par dégénérer en une véritable mascarade, indigne de la solennité à laquelle elle était mêlée, mais dont on n’avait pu la distraire, sans doute en raison de son origine et des pieuses intentions qui la couvraient de leur égide.

En émettant cette opinion nous croyons fermement être dans le vrai.

Le Pont Neuf. — Puisque nous touchons au pont Neuf, que nous apercevons à quelques pas devant nous, accordons-lui un coup d’œil.

Quoique son nom ne soit pas heureux, en ce sens qu’il exprime une idée de jeunesse que d’autres monuments de ce genre peuvent revendiquer à plus juste titre que lui, et qui, pour cette cause, n’aurait jamais dû à l’origine lui être donné par ses parrains, ce nom seul, à défaut de la courbe de ses voûtes, indiquerait assez qu’il est d’une date relativement récente. Une plaque de cuivre trouvée dans la maçonnerie de ce pont, lorsqu’en 1843 il fut restauré pour être allégé à l’extrados et consolidé à sa base, a été déposée au musée des Antiquités de l’Ouest ; elle résume en quelques mots l’histoire de ce monument ; la voici :

l’an mil sept cent soixante dix huit,
sous le règne de louis seize, a été
commencé ce pont, aux frais des
habitants de la ville, sous l’autorité
de monsieur de la bourdonnaye, comte
de blossac, intendant de la province ;
sous l’administration de monsieur léonard
françois xavier pallu du parc, maire ; sous
la direction de monsieur barbier, ingénieur
en chef, par le sieur callet, entrepreneur.
l’an mdcclxxviii.

Du haut de cet observatoire notre œil embrasse un gracieux horizon. Là s’encadrent à gauche la vénérable basilique dédiée à sainte Radégonde, patronne de Poitiers, avec son abside romane, sa nef reprise à plusieurs fois, sa tour élégante et sa flèche aiguë, destinée à recevoir les petites cloches appelées primes ; puis ce dôme tout moderne qui abritait naguère les pieuses Filles de Notre-Dame, lorsque, dans leurs modestes débuts, elles étaient réduites à se contenter de la demeure des prieurs de Sainte-Radégonde ; à droite, sur l’autre rive, c’est une longue et abrupte ceinture de rocs escarpés parmi lesquels vous remarquerez sans doute ce bloc qui se dresse à pic, semblable à un menhir druidique : c’est la Roche de Coligny, la cuirasse de l’amiral, à l’abri de laquelle le chef des protestants disposait, pendant le mémorable siège de 1569, ses attaques et ses batteries impuissantes.

C’est bien là encore le cours un peu trop calme de notre Clain que menacent d’expulser de son lit séculaire des joncs envahisseurs. La pacifique rivière ne semble-t-elle pas, suppliante, tendre vers vous ses bras desséchés, pour vous demander de joindre vos instances aux nôtres, afin que si sa canalisation, dont on parle depuis des siècles, ne devient pas bientôt une vérité, on la débarrasse au moins promptement de ses hôtes incommodes ?

Sainte-Radégonde. — Revenons maintenant sur nos pas, puis, au débouché du pont Neuf, suivons, à droite, cette rue en zigzag qui se nomme rue des Carolus. Si nous avions le temps d’explorer les maisons qui bordent cette ligne, nous y trouverions les traces incontestables de l’enceinte romaine. Leur existence continue les données historiques relatives à la construction de l’église qui s’offre à nos regards, c’est l’église de Sainte-Radégonde.

Bâtie vers 560 par l’épouse du roi Clotaire, en dehors de l’enceinte de Poitiers, sous l’invocation de la Mère de Dieu, elle fut appelée, pour ce fait, Sainte-Marie-Hors-des-Murs. Elle fut, dès le principe, destinée aux clercs qui desservaient le monastère de Sainte-Croix, fondé, comme nous l’avons vu, peu auparavant par la reine lorsqu’elle quitta son royal époux pour se consacrer à la vie religieuse.

C’était en raison de cette origine que, jusque dans les derniers temps, le prieur, dignitaire le plus élevé du Chapitre, était à la nomination de l’abbesse de Sainte-Croix.

Ce chapitre ne passait pas pour être très-accommodant : c’est ce qu’indique au moins l’épithète de chicaneurs accolée par la malice populaire au nom de ses membres.

Lorsque le tombeau de sa fondatrice eut été déposé dans l’église, elle s’agrandit et fut enfin placée sous le vocable même de la sainte reine.

Ravagée pendant les invasions successives des Sarrasins et des Normands, et pendant les luttes dont l’Aquitaine fut le théâtre sous le roi Louis le Débonnaire (ix siècle), elle avait reçu en 838 la dépouille de Pépin I, roi d’Aquitaine, mort à Poitiers le 13 décembre.

Pendant cette triste période de nos annales, le précieux dépôt qu’elle renfermait avait été soustrait à la fureur de l’ennemi et caché dans les profondeurs de la crypte, où il fut heureusement retrouvé au mois de mars 1012 par les soins de l’abbesse Béliarde, ainsi que l’attestent deux inscriptions récemment découvertes.

Enfin, après un nouvel incendie (1083), l’église fut relevée et dédiée avec solennité le 15 des calendes de l’année 1099. Puis elle reçut, à diverses époques, des modifications importantes, et subit d’affreuses mutilations de la part des protestants, lors du pillage de 1562.

Avant de pénétrer dans ce sanctuaire vénérable, examinons l’ensemble du monument ; il accuse lui-même les diverses révolutions dont il a été l’objet et la victime. Le long de la rue étroite qui règne devant sa façade, on aperçoit un parvis dont le sol creusé en contre-bas est défendu par de solides remparts.

Aleur sommet apparaissent encore les restes mutilés des anges qui servaient de tenants à l’écu royal de France, et des lions accroupis, symbole de la juridiction interleones qui s’exerçait sur ce siège de pierre taillé dans l’épaisseur du mur, en face du portail. Nous avons déjà parlé de ce symbole à l’article de l’église de Saint-Pierre, et nous en avons vu l’application et l’explication à propos de l’église de Saint-Porchaire, p. 54.

Le style de la tour du porche, si remarquable par la pureté de ses formes et par sa conservation, justifie les textes historiques : il répond en effet au XI siècle, et sa partie supérieure, qui est octogone, semble refléter les traditions byzantines.

Le portail, qui a été en quelque sorte plaqué à la base de la tour, dénote le faire du XVI siècle par la forme des ogives, par ses balustres à jours et par les arêtes prismatiques de ses enroulements sculptés en relief.

Ainsi, lorsqu’en 1562, la fureur des protestants se ruait sur ces sculptures à peine achevées, c’était l’œuvre d’hier, l’œuvre des mains de quelques-uns d’entre eux peut-être, qu’ils mutilaient lâchement.

Il est à désirer, bien que ce portail ne soit pas à sa place, qu’il puisse être restauré, à moins qu’on ne le fasse disparaître pour lui restituer son style primitif.

Dans la nef, on doit admirer l’ampleur que donnent au temple l’absence des bas-côtés et la hardiesse de ses voûtes élancées. Cette ampleur a été augmentée encore par la restauration de 1849, restauration si vivement provoquée depuis longtemps (1839) par nos écrits, et qui a placé l’autel au-dessus de la crypte, sous la voûte de l’abside, entre les colonnes historiées et armoriées dont on a fait revivre les couleurs et les formes.

Au temps du Chapitre, le chœur des chanoines était isolé au milieu de l’église, qu’il encombrait littéralement de ses murailles élevées, garnies intérieurement de boiseries et de stalles. Il se terminait du côté de la nef par un jubé.

L’autel de la paroisse, laquelle comptait 1,500 communiants, était placé au fond de l’église, dans l’absidiole, aujourd’hui chapelle de la Sainte-Vierge.

Le visiteur le moins versé dans la science archéologique distinguera facilement dans la construction de l’église de Sainte-Radégonde, consacrée en 1099, le style d’époques bien différentes : la nef, par exemple, est en partie de beaucoup postérieure à l’abside, à laquelle elle a été assez maladroitement soudée, et la portion la plus près de la tour a subi elle-même, ultérieurement, de larges modifications. Les voûtes, les arcatures qui ornent la surface des murs latéraux, la décoration des piliers, tout accuse un degré de parenté très-rapprochée entre l’église de Sainte-Radégonde et celle de Saint-Pierre.

Adroite, dans la nef, existe une sorte de petite chapelle protégée par une grille en fer ; c’était autrefois un tombeau pratiqué, suivant la coutume, dans l’épaisseur du mur latéral. Deux statues en pierre, rehaussées de couleurs tranchantes, représentent N.-S. Jésus-Christ et sainte Radégonde. Entre les deux personnages se trouve une empreinte ayant la forme d’un pied tracée dans la pierre : cette empreinte est recouverte d’un fort grillage en fer.

Ce monument, qui a été transporté en 1792 dans l’église de Sainte-Radégonde, faisait jadis partie de la chapelle du Pas-de-Dieu qui existait dans l’enclos de Sainte-Croix, et dont nous avons parlé précédemment, à l’article de cette abbaye (V. p. 142). Il a conservé la faveur populaire dont il était autrefois l’objet, ainsi que l’attestent les traces non équivoques des cierges qui y brûlent constamment, et les pièces de monnaie déposées aux pieds de l’image vénérée.

Jetons un coup d’œil sur l’ensemble du monument, sur les peintures de sa voûte restaurées en 1849 par M. Hivonnait sous la direction de M. l’abbé Auber, historiographe du diocèse, et sur ses antiques vitraux.

Le plus petit représente la vie légendaire de saint Blaise, évêque de Sébaste et martyr, auquel était consacré un autel dans l’enfoncement pratiqué près de la chaire. Nous avons déjà vu ce sujet sur un vitrail de l’église de Saint-Pierre : c’était autrefois la chapelle de Sainte-Madeleine. On y place actuellement, au jeudi saint, le reposoir.

Au-dessus de l’ogive, brille une assez bonne copie de la Cène, de Philippe de Champagne. On prétend que cet artiste a donné aux apôtres les traits des solitaires de Port-Royal : c’était sans doute un acte de foi à sa manière.

Le grand vitrail a dû être donné, de 1311 à 1316, par Philippe le Long, comte de Poitou, dont on voit briller partout les armoiries écartelées de France (d’azur semé de fleurs de lis d’or) et de Poitou (de gueules semé de tours d’or).

Ce vitrail représente le jugement dernier, sujet très-rare dans les vitraux ; c’est un des plus complets qui existent. Au centre de la rosace, on voit le donateur à genoux devant sainte Radégonde. L’histoire de Jésus-Christ complétait cette vaste composition aujourd’hui défigurée par suite du pillage de 1562.

La troisième fenêtre contient les principales scènes de la vie légendaire de sainte Radégonde, qui est continuée, pour ainsi dire, sur la fenêtre qui fait face à la grande rosace du Jugement dernier.

L’autre vitrail, bien que dans un état de conservation satisfaisant, ne peut être expliqué.

Si la sacristie est ouverte (à droite, avant la balustrade qui règne devant la crypte de l’église), nous vous conseillons d’y entrer.

Ce petit monument offre un charmant échantillon de l’architecture de transition.

Les nervures de ses voûtes, agencées avec art, sont supportées par des demi-colonnes engagées, reposant elles-mêmes sur des figures formant consoles, parmi lesquelles on croit, mais sans preuves, que quelques-unes sont historiques et représentent Aliénor d’Aquitaine et l’évêque de Poitiers Gilbert de la Porée. À la clef de la voûte on voit le Père Eternel, et aux quatre angles les symboles des évangélistes.

Cette sacristie, restaurée en 1841, sous la direction de la Société des antiquaires de l’Ouest, mérite d’être citée pour sa parfaite conservation au milieu des atteintes de tous les genres de vandalisme qui ont successivement passé sur nos temples.

Si le sacristain se trouve sous notre main, demandons-lui communication du tableau du miracle de Vouillé, désignation impropre, mais qui sera comprise : c’est un vieux tableau représentant un roi à cheval, un laboureur avec ses bœufs et un champ de blé.

Que signifient-ils ? — La tradition raconte que, poursuivie par son royal époux, la reine Radégonde était sur le point d’être atteinte, lorsqu’elle arriva près d’un laboureur qui semait de l’avoine.

Voulant échapper aux mains de Clotaire, la Sainte dit au paysan : « Lorsqu’on vous demandera si vous avez vu passer la reine, répondez que vous « n’avez vu personne depuis que vous semiez ce blé » ; puis elle entra dans le champ.

La semence, à peine répandue, se prit à croître aussitôt et s’éleva à une hauteur telle, que la fugitive fut complétement cachée, ce que voyant, Clotaire comprit l’intervention miraculeuse du protecteur de Radégonde et se retira.

Le souvenir de ce miracle qui est consacré dans les vitraux de notre église, et qui figurait dans l’office propre célébré dans cette collégiale, a été pieusement conservé par les habitants du bourg de Vouillé, qui montrent encore aujourd’hui un champ dont les laboureurs n’ont jamais pu (disent-ils) redresser les sillons qui étaient contournés, afin de mieux dérober la fugitive aux regards du roi.

Une autre tradition plus plausible, en raison du séjour que la sainte fit à Saix, place le lieu de ce miracle au Champ-Carré, près de Saix, au delà de Loudun. — (Sur cette question et sur celles qui concernent sainte Radégonde, voir la Vie de cette sainte par M. Ed. de Fleury, ancien Recteur de l’Académie des Deux-Sèvres.)

Pénétrons maintenant dans la crypte.

Au milieu du cintre qui surmonte l’escalier, vous lirez sur une plaque en marbre noir la fondation faite en 1658 par la reine Anne d’Autriche, en mémoire de la guérison de son fils bien-aimé Louis XIV, guérison miraculeuse qu’elle devait à l’intercession efficace de la Sainte.

Une lampe d’argent, allumée nuit et jour, et deux messes solennelles fixées au 29 juin et au 13 juillet de chaque année, devaient conserver à perpétuité le souvenir de la reconnaissance royale… Et, en effet, trois lampes d’argent descendaient autrefois de la voûte devant le maître-autel. La plus grande avait été donnée par Anne d’Autriche.

Son fils Louis XIV, qui avait voué son premier dauphin à sainte Radégonde, avait envoyé à cette église un poupon de vermeil de grandeur naturelle, qui avait été placé dans une niche grillée, pratiquée dans le premier pilastre à droite du sanctuaire ; de l’autre côté, on voyait un tableau représentant la princesse de Conti offrant aussi à la Sainte-son nouveau-né.

Que sont devenus les riches dons de Louis XIV ? que sont devenus les petits-fils de Louis XIV eux-mêmes ? Demandez-le aux révolutions, qui ne se contentent plus, du reste, et depuis longtemps déjà, de ne tuer que des rois !

Au moment où nous écrivions notre première édition, au bas de l’escalier, à droite dans l’épaisseur du mur, un tombeau grossier contenait le corps de sainte Agnès, première abbesse de Sainte-Croix ; à gauche vis-à-vis, reposait sainte Disciole, disciple bien-aimée de sainte Radégonde. Une lourde balustrade de marbre blanc entourait l’autel, au-dessus duquel était placée la statue de sainte Radégonde, œuvre attribuée au célèbre Girardon. Tout cela avait été donné par la mère de Louis XIV ; mais, en 1853 et 1854, Mgr Pie, évêque de Poitiers, réunissant à une allocation de l’État le produit de la souscription diocésaine pour l’œuvre de Sainte-Radégonde, a pu faire disparaître ce placage inintelligent, qui cachait aux regards le tombeau de la Sainte, et hâter l’exécution des travaux, qui ont rendu à cette crypte vénérée son véritable caractère et son aspect des temps passés.

Sous la direction de M. Jolly-Leterme, architecte des monuments historiques, le sol a été abaissé jusqu’à son ancien niveau, et a été pavé de dalles sur lesquelles ont été gravées des imbrications dont le modèle a été emprunté au pavé primitif.

Dans l’épaisseur des murs, à droite et à gauche, ont été pratiqués deux passages donnant accès à la crypte circulaire, restée sans issue depuis que l’on avait bouché l’ouverture extérieure conduisant à l’escalier qui y aboutissait. Dans les chapelles absidales de cette crypte, dallée et ornée de peintures murales reproduisant le modeste appareil du XII siècle, ont été élevés trois autels sous l’invocation de sainte Radégonde, de sainte Agnès et de sainte Disciole.

L’inauguration de ces autels, complément heureux des travaux de restauration déjà commencés depuis plusieurs années, a eu lieu avec une pompe extraordinaire le 12 août 1854.

L’autel principal de l’église (œuvre de M. Hivonnait, artiste de Poitiers, 1849) a été, ce jour-là, consacré par Mgr Baillès, évêque de Luçon, et, dans la crypte, les autels de sainte Radégonde, de sainte Agnès et de sainte Disciole ont reçu la même consécration des mains de Mgr Pie, évêque de Poitiers ; de Mgr Cousseau, évêque d’Angoulême, et de Mgr Pallu du Parc, évêque de Blois, ces deux derniers enfants du Poitou.

Et alors aussi la statue en marbre blanc de la patronne de Poitiers fut posée sur un piédestal en avant du tombeau de la sainte, et chaque jour le pauvre emprunte aux doux produits de l’abeille des champs l’humble ex-voto qu’il vient suspendre pieusement aux mains de cette statue royale, qui fut elle-même l’ex-voto d’une puissante princesse, mère d’un grand Roi !

Sous cette voûte, à la lumière des cierges toujours brûlants, contemplons avec une pieuse émotion le sarcophage en marbre noir qui renferme une partie de ce qui reste de l’une des plus grandes saintes de la chrétienté.

Ce sarcophage, qui est peut-être celui-là même qui reçut la dépouille mortelle de la reine lorsqu’elle fut élevée hors de terre, fut ouvert le 28 mai 1412, à la demande de Jean, duc de Berry, comte de Poitou. Ce prince désirait et avait obtenu, plus par crainte qu’autrement, disent les chroniques, la permission de prendre le

chef et les deux anneaux de la reine ; mais il fut obligé, par force divine et miraculeuse, de se contenter d’un des deux anneaux de la sainte, laquelle retira sa main pour retenir celuy de la religion. Le corps fut trouvé plus odorant que la basme, et il était entier voilé, couronné, et ses mains jointes.

Aun siècle et demi de là, le 27 mai 1562, les protestants pénétraient dans la crypte vénérée, brisaient le couvercle du tombeau, arrachaient les ossements et les faisaient brûler au milieu de la nef.

Sauvés furtivement par des mains fidèles, quelques-uns des débris du précieux trésor furent scellés dans un reliquaire de plomb et déposés de nouveau en grande pompe, le 28 février 1565, dans le tombeau, où ils ont été depuis respectés, même par les fureurs révolutionnaires.

Des miracles incontestables ont constamment prouvé depuis lors, et jusque dans ces derniers temps, la sainteté de la glorieuse patronne de Poitiers, et ils justifient l’immense affluence de pèlerins qui, de plusieurs départements éloignés, viennent chaque année, pendant le mois d’août, prier sur son tombeau.

Ce pieux usage, que rien n’a pu affaiblir, ajoutait au poids des considérations artistiques que nous invoquions dans notre première édition pour que l’on rendît à la crypte de Sainte-Radégonde son caractère primitif, en lui restituant l’ampleur de ses formes si tristement mutilées. Notre vœu a été largement rempli.

Après les profanations des protestants, une portion de la tête et du bras de sainte Radégonde fut donnée à ses pieuses filles, et ce sont ces restes si précieux qui furent solennellement déposés, le 13 août 1854, dans la magnifique châsse dont nous avons donné précédemment la description et l’image. (V. p. 96.)

Atelier de sculpture religieuse. — En sortant de l’église de Sainte-Radégonde par la porte latérale du sud, sur la main gauche, un peu avant un petit édifice à dôme couvert d’ardoises, et qui fut autrefois la chapelle des Religieuses Filles de Notre-Dame, vous trouverez un atelier dont la direction artistique est confiée aux soins d’un des RR. PP. Oblats de Saint-Hilaire. Les ouvriers laïques qu’il a formés depuis longues années sont aujourd’hui chargés de l’œuvre, qu’ils ont prise à leur compte, et qui offre toute garantie pour l’intelligente et exacte exécution de tout ce qui concerne la sculpture religieuse et l’ornementation des églises.

L’atelier du R. P. Besny a fourni à un grand nombre de paroisses du diocèse de Poitiers et des diocèses voisins la preuve de ce que l’on sait y faire, en conciliant les exigences de l’art religieux avec les modestes ressources dont on peut disposer pour les satisfaire.

L’Assomption. — Retournons sur nos pas. Si nous suivions le parvis de la façade de l’église de Sainte-Radégonde, nous verrions devant nous la rue du Pigeon-Blanc, dont le prolongement, qui aboutit à la rue du Pont-Joubert, comprend des traces souterraines de l’antique enceinte romaine ; puis, au nord de l’église, un bâtiment neuf dont la forme accuse la destination pieuse. Et, en effet, sous l’aile de la patronne des Poitevins, sont venues se placer, il y a peu de temps, les Religieuses de l’Assomption, dont la maison-mère est à Paris, et qui ont établi là un noviciat de leur congrégation, dont un des objets principaux est l’adoration perpétuelle du Très-Saint-Sacrement.

De Sainte-Radégonde au Pont Joubert. — Maintenant nous remonterons, si vous le jugez à propos, vers Saint-Pierre par la rue qui débouche diagonalement en face de Sainte-Radégonde : c’est la rue de la Psallette-Sainte-Radégonde.

Après avoir fait quelques pas au milieu des étalages de cierges, de médailles et d’objets de piété qui nous disputeront la largeur déjà étroite de la rue, nous apercevrons sur la gauche un grand portail décoré du signe de la Rédemption.

C’est la porte d’entrée de la communauté des Dames de l’Union-Chrétienne, congrégation vouée essentiellement à l’éducation. Ces Religieuses, qui n’étaient point cloîtrées, occupaient avant la Révolution, dans la rue des Trois-Cheminées, une maison sans aucune apparence ; elles tenaient alors, comme aujourd’hui, un pensionnat de jeunes demoiselles et une école de charité pour les petites filles.

C’est en 1630 que Marie Lumague, veuve du chevalier François de Pollalion, conseiller du roi, jeta les premiers fondements de la communauté de la Providence, dont celle de l’Union-Chrétienne dérive immédiatement.

En effet, transférée de Lyon à Charonne, près Paris, la Providence fut dirigée par saint Vincent de Paul, qui proposa à quelques pieuses filles de cette communauté de s’associer d’une manière plus intime, dans le but d’atteindre une perfection plus grande.

C’est de cet acte, de cette déclaration insérée dans la préface des règles et constitutions de cet Institut, qu’il prit le titre d'Union-Chrétienne.

Gouvernée par de saintes filles, cette association, bénie déjà par l’homme de Dieu dont le nom est si cher à la chrétienté, protégée par Louis XIV, par de puissants seigneurs, par de pieux prélats, fit de grands progrès, et compta bientôt des maisons dans un grand nombre de villes de France.

Poitiers fut l’une des premières dans lesquelles l’institut se développa et où il atteignit jusque dans ces derniers temps par des succès mérités le but que se proposaient ses fondateurs.

N’allons pas plus loin : suivons à droite la rue Sainte-Radégonde, et jetons un dernier regard sur l’église cathédrale. Déplorons l’inspiration mauvaise qui l’a si disgracieusement encombrée de ce côté, en y élevant une maison curiale, fort commode assurément pour le pasteur, mais fort incommode pour le temple, et suivons la première rue à droite, en passant devant ce portail du XVI siècle, qui offre à vos yeux son ogive prétentieuse : c’est la triste rue Barbate, au milieu de laquelle se trouve une école communale gratuite tenue par les Frères des Écoles chrétiennes.

En face de la rue Barbate, à son extrémité, vous verrez un des rares échantillons des vieilles maisons du vieux Poitiers, avec ses étages surplombant, avec son toit aigu ; le tout soutenu par des bois debout recouverts d’ardoises qui les protègent contre l’eau, et forment en même temps une sorte de décoration de la façade.

Voici la rue Saint-Michel : descendons un peu, et sur notre main gauche, au coin de cette rue qui débouche dans celle de Saint-Michel, et qui se nomme des Filles-de-Saint-François, au lieu où s’élève maintenant, sur une terrasse, une maison particulière, nous verrons l’ancien emplacement du cimetière et de l’église Saint-Michel, qui a donné son nom à la rue.

C’était, avant la Révolution, une des paroisses les plus populeuses de la ville ; elle comptait 1 800 communiants. Nous savons déjà qu’elle dépendait du Chapitre de l’église cathédrale, et qu’elle avait donné son nom à la porte latérale de cette église, par laquelle son clergé avait coutume d’y pénétrer.

Les manuscrits de D. Fonteneau constatent qu’à une époque fort reculée, l’église de Saint-Michel était composée de deux églises superposées, dont la première était dédiée à saint Georges, et l’étage inférieur à saint Michel. La partie supérieure, menaçant ruine, fut démolie vers 1743, et l’on ne conserva que la partie inférieure.

Ce monument n’avait, du reste, rien de remarquable ; on y arrivait en traversant le cimetière qui le précédait. Dom Fonteneau pense qu’il n’était pas antérieur au XIII siècle.

Quand il fut réparé en 1753, on trouva, dans les fouilles faites, la preuve qu’il avait été construit sur les débris de l’ancienne enceinte de la ville. Des blocs de marbre blanc, couverts de lettres annonçant des inscriptions funéraires, se trouvèrent dans les fondements ; plus tard, en 1839, lorsque l’on creusa les canaux des fontaines publiques, l’opinion émise par D. Fonteneau sur l’existence d’une ancienne porte de ville en cet endroit, pendant la période romaine, parut justifiée par les découvertes qu’on y fit alors.

Le pont Joubert. — Nous apercevons à quelques pas un pont jeté sur le Clain ; accordons-lui la même faveur qu’à son frère : il la mérite, ne fût-ce qu’en raison de son droit d’aînesse (les antiquaires reconnaîtront toujours ce droit-là). C’est en effet un des plus vénérables par son âge, ainsi que l’atteste son genre de construction.

Primitivement, il s’appela pont de Saint-Angilbert ou Ingilbert, du nom d’un abbé de Saint-Riquier en Ponthieu en 793, mort en 814 ; puis plus tard la corruption du langage modifia successivement ce nom, et l’on dit le pont Saint-Anjeobert, Saint-Enjoubert, et enfin le pont Joubert. Il existait avant le XI siècle, car il est question, dans des titres de cette époque, des moulins du pont d’Ingilbert.

Ce pont fut presque entièrement reconstruit en 1450 par les soins d’Hilaire l’Archier, maire de Poitiers. En 1482, il fallut le réparer à cause des fortes avaries que lui avait faites une inondation. Il fut presque entièrement emporté en 1561, ainsi que les autres ponts de Poitiers, par une inondation encore plus considérable.

Le peuple effrayé vit dans ces ravages successifs de tristes présages, et il n’eut pas tort. Les années suivantes furent en effet calamiteuses pour la ville de Poitiers.

C’était par la porte du pont d’Angilbert que les évêques devaient faire, d’après le cérémonial, leur première entrée dans leur ville épiscopale.

Ce pont, défendu dès le temps de Guillaume IX, comte de Poitou, par une tour que ce prince y fit élever, dans la crainte de quelques entreprises hostiles de la part de Geoffroy Martel, comte d’Anjou (1106), était gardé en certains temps par des seigneurs poitevins.

Ainsi le baron de Morthemer devait, à cause de ce fief, venir une fois en sa vie, et en personne, accompagné de quatre hommes d’armes garder pendant quarante jours et quarante nuits le pont et la porte de Saint-Anjeobert.

Cette porte ou plutôt cette entrée de la ville se composait d’une poterne entre deux tours au milieu du pont. Elle a été démolie en 1829, parce que la porte était trop étroite pour laisser passage aux charrettes chargées d’objets d’un gros volume.

La chapelle que vous voyez sur l’une des piles du pont à droite réclame quelques explications.

Àl’époque où la ville de Poitiers dut, selon une tradition que nous rapporterons plus tard, son salut à la protection de la sainte Vierge et de ses saints patrons Hilaire et Radégonde, la cité reconnaissante fit élever aux portes de la ville sur tous les ponts et dans plusieurs édifices religieux, des chapelles en l’honneur de la Mère de Dieu.

Celle du pont Joubert est la seule qui ait survécu à la destruction de ses nombreuses sœurs : sur le frontispice vous lirez le quatrain suivant, tout empreint d’une gracieuse naïveté, et dû au Vénérable Père de Montfort, fondateur des Sœurs de la Sagesse, qui, au siècle dernier, évangélisa les habitants de ce quartier de la ville :

Si l’amour de Marie
Dans ton cœur est gravé,
En passant ne t’oublie
De lui dire un Ave.

Ce quatrain qui suffisait au sentiment poétique de nos bons aïeux, était reproduit sur toutes les chapelles publiques et particulières qui décoraient les portes, les ponts, les angles des rues et les façades des maisons. Il a disparu partout à peu près.

La Fontaine du Légat. — À l’extrémité du pont Joubert, sur la gauche, près du lit de la rivière, s’élève un petit monument ogival : il couvre la source dite Fontaine du Légat. Nous ignorons l’origine de ce nom, mais nous savons que ce fut René Cytois, seigneur du Breuil, maire de Poitiers en 1663, qui fit construire ce monument. L’emblème religieux du salut des hommes le couronnait autrefois : il a disparu.

La machine hydraulique. — En continuant notre course le long de la rive droite du Clain, nous arriverons aux bâtiments qui renferment la machine hydraulique chargée d’alimenter les mille tuyaux qui font circuler dans la ville l’eau nécessaire aux besoins de sa consommation. Mesurez de l’œil la distance qui sépare cette machine du château d’eau qui s’élève à l’entrée de la promenade de Blossac, et vous admirerez d’autant plus la simplicité de ses rouages, et la puissance des pistons qu’ils font mouvoir.

Voici le résumé du système : le moteur de l’appareil, qui n’est autre que l’eau du Clain, imprime son action à une roue en fonte munie d’aubes en tôle, laquelle, à son tour, transmet, à l’aide d’une bielle lixée à son arbre, cette action au piston d’une pompe.

Le mouvement de va et vient de ce piston aspire et refoule les eaux des sources de la Celle, qui s’échappent dans les tuyaux, traversent la ville et vont s’amasser dans le réservoir de Blossac. Cette machine, dont la puissance est de onze chevaux, fournit 700 mètres cubes d’eau par jour, dont 550 peuvent être contenus dans le château d’eau et former, au besoin, une réserve utile.

« Rendons à chaque siècle et à chacun la justice qu’ils méritent, et, après avoir donné des éloges à l’ingénieur Cordier, après avoir rappelé que les travaux relatifs à l’établissement complet des fontaines dans la ville ont commencé en 1837, sous l’administration de M. Régnault, maire, qu’ils ont été achevés sous M. Jolly en 1841, et qu’ils ont coûté 315 000 fr., avouons que les Romains, nos maîtres en tant de choses, faisaient au moins aussi bien que nous en ce genre.

« Il est reconnu aujourd hui que, dans certains cas, les eaux de nos fontaines ne sont pas des eaux de fontaine, qu’elles ne peuvent pas arriver en tout temps, que leur volume diminue avec l’usage qui fatigue la machine et que les digues qui servent de barrages sont souvent emportées par les grandes crues. Ces inconvénients graves, on les eût évités en dirigeant vers une restauration facile des aqueducs construits à Poitiers par le peuple-roi les ressources financières dont on pouvait disposer alors.

« Dans cette question importante, l’archéologie unie à la science eût rendu un immense service au pays ; la science dédaigna son humble sœur, et elle eut tort pour elle, et plus grand tort pour nous. Encore une fois, puisse l’avenir ne pas nous prouver trop rudement que le passé peut être bon à quelque chose ! »

Ainsi disions-nous dans notre première édition. L’avenir, qui est aujourd’hui le passé, a prouvé que la machine hydraulique, ne pouvant élever que 700 mètres cubes d’eau en vingt-quatre heures, était insuffisante pour les besoins de la ville, qui, en été, en consomme 900 mètres cubes. Pour remédier à cet inconvénient, sous l’administration de M. Grellaud, maire de Poitiers (1859), une machine à vapeur de la force de vingt-cinq chevaux, fabriquée et installée par MM. Coudroy et C, de Douai, a ajouté sa puissance plus régulière et plus sûre à celle de son aînée. Cette machine élève, en vingt-quatre heures, 1 500 mètres cubes d’eau, c’est-à-dire toute la quantité d’eau débitée par la fontaine de la Celle. Les tuyaux de distribution de la machine hydraulique servant également pour distribuer l’eau élevée par la machine à vapeur, les dépenses d’établissement de cette dernière ne se sont élevées qu’à 80 000 fr.

Une locomobile de secours des ateliers de MM. Farcot a été installée dans l’usine des fontaines ; elle fonctionne depuis quelque temps et produit de bons résultats. Par suite d’une combinaison due à MM. Farcot, cette locomobile marche concurremment avec la machine hydraulique, ce qui diminue sensiblement la dépense du combustible. Enfin, pour améliorer, autant que possible, le service des eaux, MM. Farcot ont été chargés de réparer l’ancienne machine à vapeur, et, à l’heure où nous écrivons, on s’occupe de ces réparations.

Montbernage. — Si nous suivions la route qui se présente devant nous au nord, elle nous conduirait, par une pente bientôt accentuée, au faubourg de Montbernage, ou plutôt, pour parler plus correctement, de Maubernage.

Ce faubourg, ainsi que nous l’avons dit page 12, pourrait réclamer, d’après Dufour, l’honneur d’avoir été l’antique Limonum.

Ce n’est pas pour une telle origine, mais à l’occasion de l’incendie dont il fut victime au commencement de ce siècle, qu’il fut chanté par un rimeur poitevin dont les excentricités poétiques amusaient alors nos joyeux pères.

De ce poëme sérieusement burlesque, notre ingrate mémoire n’a gardé, hélas ! qu’un hémistiche, celui dans lequel, voulant exprimer comment le feu avait été produit par une trombe d’eau qui avait inondé un tas de chaux vive, le Virgile poitevin, saturé des souvenirs mythologiques de son classique modèle, s’écriait, dans son style audacieusement figuré :

« Vulcain naît de Neptune, etc. »

Veuillez, ami lecteur, ne pas estimer, d’après ce produit intellectuel, la saveur d’une production indigène d’un tout autre goût.

Nous voulons parler des excellents fromages de Montbernage, qui, connus du populaire sous le nom de chabichous, jouissent, dans le monde culinaire, d’une réputation justement méritée, et surent conquérir un jour, dans un congrès spécial tenu par les plus fins gourmets, un rang fort distingué.

Toutefois, si vous aviez l’idée d’en goûter, et surtout d’en mettre en poche pour en faire part à vos amis, usez de la précaution que nous prenons toujours nous-même. Munissez-vous de quelques feuilles de papier carbonifère (fort utile invention de notre concitoyen, M. Pichot, place d’Armes), et enveloppez-en avec soin le produit maubernageois.

C’est là le seul moyen d’éviter à votre sens olfactif une épreuve à laquelle il résisterait peut-être difficilement, et qu’en tout cas les voisins obligés de voyager avec vous seraient en droit de ne pas subir.

Revenons maintenant sur nos pas, repassons le pont Joubert, et remontons la rue Saint-Michel.

Les Carmes. — Nous trouvons à droite la rue des Carmes, laquelle doit son nom au couvent des Religieux de ce nom, qui fut fondé, vers le milieu du XIV siècle, par Guillaume Felton et par le fameux Jean Chandos, grand sénéchal du Poitou sous la domination anglaise, l’un des généraux les plus distingués du roi Édouard et rival de l’illustre du Guesclin. Cette fondation avait été faite, au dire d’un auteur, en 1367, en action de grâce du gain de la bataille de Mautpertuis (bataille de Poitiers, 1356).

Avant la Révolution, on voyait dans les cloîtres les armoiries des fondateurs, et au-dessus l’inscription suivante :

monsou guille de felton,
monsou jehan chandos,
fondeurs de cette église et de ce lieu

(Les armes de Jean Chandos sont d’argent au pal aiguisé de gueules.)

On pénétrait dans l’église et dans les cloîtres par deux portes différentes suivies de plusieurs marches. L’église, sous le vocable de Notre-Dame, était assez grande, mais n’avait rien de remarquable. De la chapelle de la Vierge on sortait par une porte suivie d’une ruelle qui conduisait à la rue Saint-Michel. Elle existe encore.

L’église était ornée d’un orgue, et le chœur des Religieux, placé dans les étages supérieurs du couvent, communiquait avec l’église par deux grandes fenêtres garnies de grillages à gauche du sanctuaire. Les maisons, à partir du n 25 en remontant, ont remplacé le couvent, entièrement détruit par la Révolution.

Àcette époque, il comptait huit Religieux sous la direction d’un prieur : on les saluait du titre de Pères, et plusieurs étaient des prédicateurs goûtés du public. Le couvent des Carmes était affilié, comme ceux des Cordeliers, des Augustins et des Minimes, à l’Université.

Les Minimes. — A côté de la ruelle de ce nom, sur l’emplacement où s’élevait, avant la Révolution, l’église des Minimes, et où l’on pénètre par l’entrée dite de la Salpêtrière, on a construit une salle d’asile qui reçoit trois cents enfants, sous la maternelle direction qui y préside. (Il y en a une autre près de Saint-Hilaire, une autre dans le faubourg de Montbernage, une autre au haut de celui de la Cueille, et la ville de Poitiers a fait pour ces utiles établissements de très-grands sacrifices qui ont été secondés par la munificence de l’État.)

Ces diverses salles d’asile sont tenues par les dévouées Sœurs de la Sagesse, qui dirigent aussi plusieurs écoles communales gratuites de la ville, et qui sont enfin constituées les infirmières des trois hospices de Poitiers. — On verra plus loin le berceau de ce pieux Institut d’origine toute poitevine.

L’Ordre des Minimes, fondé par saint François de Paule, fut confirmé en 1473 par Sixte IV. Après la visite faite par le saint prêtre au roi Louis XI, qui avait imploré son assistance pour le protéger contre les terreurs de la mort, ce prince lui donna dans son palais du Plessis-lez-Tours un logement pour lui et ses Religieux, et le fils du terrible monarque, Charles VIII, leur bâtit un couvent dans le parc du château et un autre à Amboise.

Nous ignorons l’année en laquelle les Religieux de cet Ordre s’établirent à Poitiers. À l’époque de la Révolution, ils ne comptaient que deux membres, y compris le correcteur (supérieur). Au temps de leur splendeur, ils fournissaient des prédicateurs à la ville. Ils étaient, ainsi que les Carmes, les Cordeliers et les Augustins, affiliés à l’Université, qui se réunissait dans l’église des Minimes en certaines occasions.

La Maison des Trois-Clous. — Dans la Grand’-Rue, au n°16, n’apercevez-vous pas une maison couronnée d’un toit aigu surmonté d’une petite girouette ? Elle se compose de trois étages. Au-dessus de la plus haute fenêtre, s’alignent trois grands clous : au-dessus de la plus grande, apparaît l’écu royal de France aux trois fleurs de lis, ayant pour tenants deux anges.

Àl’angle droit du premier étage, une figurine représente un homme à mi-corps, tenant un phylactère.

Quels sont, direz-vous, ces emblèmes ? que signifient-ils ? Dans quel but ces trois clous ont-ils été placés là ? Question bien indiscrète, cher lecteur, car vous courez risque de mettre notre science en défaut, et ce serait chose fâcheuse pour un cicérone qui doit savoir tout (même ce qu’il ne sait pas, ajoutent quelquefois les méchants), afin de vous l’apprendre.

Essayons pourtant : d’abord cette figurine est (on le dit du moins) la représentation d’un Religieux Minime : c’est assez difficile à croire, si l’on en juge par le costume ; mais enfin… Et lorsque la procession solennelle de la Fête-Dieu passait devant cette statue, on attachait, et on attache encore, à ces clous un morceau de pain ou de gâteau, un paquet de cerises, une petite fiole pleine de vin et des fleurs.

Quelle signification pouvait présenter cet usage ? Était-ce un symbole ? Nous le croyons ; mais, plus soucieux de l’honneur des Minimes, auxquels on attribuait l’origine de cette coutume singulière, que ne le furent avant nous de malicieux Poitevins, nous ne dirons point que par cette exhibition publique les Religieux prétendaient « montrer à Dieu qu’ils ne manquaient de rien ; » mais qu’au contraire ils entendaient le remercier par un solennel hommage de tous ces biens matériels nécessaires à la vie, et que l’homme doit à la toute-puissance et à la bonté de Celui qui les a créés.

Cette explication est peut-être moins piquante que la première, mais elle a le mérite, à notre avis, d’être plus juste et plus vraie.

La tradition prétend que la maison où se voient nos trois clous fut habitée par Charles VII, lorsqu’il résida à Poitiers, en 1422. L’histoire ne dit rien qui puisse justifier ou démentir ce fait. L’écusson royal pourrait seulement établir un commencement de preuve ou tout au moins de présomption d’une visite royale.

En continuant à suivre la Grand’Rue, nous trouvons sur notre gauche une sorte de ruelle étroite, du nom de Montgautier. C’est Montgauguier qu’il faudrait dire. Elle s’appelait autrefois de Saint-Léger, du nom d’une église placée sous ce vocable (Saint-Léger ou Liguaire, S. Leodegarius, prieuré existant dès 1123), et qui y était située ; mais un commandeur de l’Ordre de Malte, le commandeur de Montgauguier (cette commanderie était située dans le canton actuel de Mirebeau, Vienne), étant venu y habiter, la rue prit le nom de cet hôte important, et la corruption du langage en a fait la rue de Montgautier.

Église Saint-Paul. — Si vous aviez la curiosité de pénétrer jusqu’à l’extrémité, vous déboucheriez dans la rue Saint-Paul, appelée, pendant la Révolution, rue Las-Caze ; puis dans une ancienne impasse, aujourd’hui rue Neuve-de-Saint-Paul, et là vous trouveriez à gauche une grange qui fut autrefois la petite église paroissiale de Saint-Paul.

Saint-Paul fut primitivement une abbaye dont la fondation est absolument inconnue, et qui fut possédée par les comtes de Poitou. Le plus ancien des titres qui la concernent est du mois de mars 924. Ebles en était abbé, et le comte Ebles le Manzer y stipula en son nom avec l’abbé de Nouaillé.

Plus tard, lorsque Guillaume IX, comte de Poitou, duc d’Aquitaine, eut fondé l’abbaye de Montierneuf, Saint-Paul devint presque aussitôt un prieuré de la nouvelle abbaye, du consentement d’Isembert II, evêque de Poitiers, car Saint-Paul relevait en fief du siège épiscopal.

Avant la Révolution, c’était une paroisse comptant 500 communiants, et, dans les derniers temps, on avait conservé la mémoire d’un curé de Saint-Paul, dont les sermons produisaient sur ses auditeurs la plus vive impression. On citait entre autres un sermon sur la mort, prêché pendant les Quarante Heures, dont l’effet avait été tel, que les auditeurs épouvantés se dressèrent sur leurs bancs avec un frémissement de crainte irrésistible.

On raconte le même fait du P. Massillon prêchant son fameux sermon du petit nombre des élus.

On voyait dans l’église Saint-Paul le tombeau du marin La Galissonnière, chef d’escadre, père du marin célèbre qui battit les Anglais à Minorque, en 1756.

École primaire supérieure communale. — Au coin de la rue Saint-Paul et de celle du Gervis-Vert (gervis, à Poitiers, veut dire treillis), existait autrefois le jeu de paume de l’Oison. Il fut supprimé, et sur son emplacement s’éleva un vaste hôtel appartenant à la famille Cousseau de Massignac, dont un représentant, un de nos plus vieux amis, était, il y a peu de temps encore, ministre plénipotentiaire de France en Perse. La ville de Poitiers a acheté cet hôtel pour y placer en 1846 son école primaire supérieure communale, lorsque celle-ci fut obligée de déguerpir de l’ancien couvent des Pénitentes (rue Corne-de-Bouc), que réclamait fort rigoureusement le ministre de la guerre. (V. page 70.)

La ville a dépensé pour l’achat et l’appropriation de l’hôtel de Massignac plus de 70 000 fr. ; mais son école primaire supérieure a été plusieurs fois signalée par les inspecteurs généraux de l’Université comme une des meilleures de France.

Redescendons maintenant par la rue Saint-Paul ; prenons à gauche la rue Montgautier et remontons la Grand’Rue.

Hôtel du grand prieuré d’Aquitaine ou la Grande-Commanderie. — Là, sur notre main gauche, n’apercevez-vous pas, au-dessus d’un portail de vastes dimensions, un écusson mutilé dont les insignes annoncent les armoiries de l’Ordre de Malte ? C’était là, en effet, l’hôtel où se tenait le grand-prieur d’Aquitaine, l’un des dignitaires les plus éminents de l’Ordre, chargé de l’administration et de la direction des nombreuses commanderies placées dans la vaste étendue de son ressort.

Les bâtiments de cet hôtel existent encore au milieu des jardins ; ils sont aujourd’hui maison particulière. Ils renfermaient autrefois un riche chartrier, dont les trésors sont déposés aux archives départementales et forment la sixième subdivision de la deuxième série des archives ecclésiastiques.

L’hôtel de la Rose. — Nous sommes arrivés enfin à l’extrémité de cette rue justement appelée la Grande.

Agauche, voici la rue du Petit-Maure. Au 13 novembre 1398, elle s’appelait de la Jabruelhe (de la Jabrouille), sans doute du nom de Jean de la Jabrouille, abbé de Saint-Cyprien en 1229.

Elle prit son nom moderne de l’enseigne de l’auberge du Petit-Maure, située dans son parcours, et où mourut en 1609, le poëte Rapin, enfant de Fontenay. L’honorable illustration de ce Poitevin rejaillit sur notre cité : il lui devait sa science et son goût pour l’étude des lettres.

Une maison neuve, habitée maintenant par un pharmacien, forme l’angle de cette rue du Petit-Maure et de celle de Saint-Étienne. C’était là que se trouvait l’hôtel de la Rose, hôtel qui fut habité par Jeanne d’Arc lorsqu’elle vint à Poitiers, en 1428.

La jeune fille était placée sous la garde de Jean Rabasteau, conseiller au parlement de Poitiers, qui avait mission de veiller sur elle et de l’accompagner partout où besoin serait.

« l’ay ouy dire en ma jeunesse (dit l’annaliste Bouchet) et dès l’an mil quatre « cent quatre vingt et quinze, à feu Christofle de Peyrat, lors demeurant à « Poictiers, et près ma maison, qui auoit près de cent ans, qu’en maditte maison « y auoit eu hostellerie, ou pendoit l’enseigne de la Rose, ou ladite Jeanne estoit « logée, et qu’il la veit monter à cheval, toute armée à blanc, pour aller au dit « lieu d’Orléans, et me montra vne petite pierre, qui est au coing de la rue S. « Estienne, ou elle print auantage pour monter sur son cheual. »

Cette pierre, que la tradition avait protégée depuis, ne put trouver grâce en 1825 devant la pioche des paveurs qui réparaient le pavé des rues Saint-Étienne et du Petit-Maure. Elle fut alors brisée ; mais ses fragments, réunis par une main pieuse, furent patriotiquement conservés et déposés au musée des antiquités de l’Ouest, où vous les verrez bientôt.

Passons… et ne nous arrêtons pas trop sur un souvenir qui, en provoquant de douloureuses comparaisons, ferait monter sans doute à nos fronts le rouge d’une honte patriotique à l’évocation de ces jours glorieux où la France

Continuons notre route par la rue à droite, dite rue des Trois-Cheminées.

Àl’extrémité sur la main droite, au n 27, une petite porte bien modeste semble annoncer à peine l’entrée d’une chapelle : c’est la chapelle des Religieuses du Calvaire. On y pénètre de la rue même ; mais autrefois il fallait traverser un porche et une cour sur le côté.

Les Religieuses du Calvaire. — Le couvent des Religieuses du Calvaire occupe aujourd’hui l’ancien couvent où vivaient, avant la Révolution, les Religieuses de l’Union-Chrétienne, que nous avons vues logées aujourd’hui près de l’église de Sainte-Radégonde. (V. page 163.)

La congrégation des Filles du Calvaire fut fondée à Poitiers en 1617 par le capucin François Leclerc du Tremblay, plus connu sous le nom historique de P. Joseph, et qui joua un rôle important dans les grands événements politiques auxquels le mêla fort activement le cardinal de Richelieu, dont il fut — c’est le cardinal lui-même qui l’a écrit — « la consolation, le secours, le confident et l’appui ». On l’appelait l’Éminence grise, et son habileté fut plus d’une fois fort utile, dans les plus graves conjonctures, aux desseins de l’illustre ministre de Louis XIII.

L’histoire a dit notamment que, sans l’énergie du capucin, à l’époque où les désastres de la guerre de Trente Ans avaient amené les Impériaux à 20 lieues de Paris, Richelieu épouvanté eût commis la faute d’une

faiblesse qui l’eût infailliblement perdu et qui eût, alors, compromis la France elle-même.

Le portrait authentique que nous donnons de ce personnage exprime bien, à notre sens, son caractère.

Le P. Joseph associa à l’œuvre religieuse dont Poitiers fut le premier théâtre Antoinette d’Orléans, fille de Léonor d’Orléans, duc de Longueville, et de Marie de Bourbon, qui le seconda puissamment par son dévoûment et ses héroïques vertus.

Nous verrons plus loin les lieux mêmes où, à son origine, fut établi l’Institut de Notre-Dame du Calvaire, dont le but primitif, sous l’exacte règle de Saint-Benoît, était, comme il l’est encore aujourd’hui, d’honorer la Passion de N.-S. Jésus-Christ et d’appliquer ses œuvres pour obtenir de Dieu la conversion des infidèles et des hérétiques, et le recouvrement des lieux saints consacrés par la vie et la mort du Sauveur.

Cet Institut comprend aujourd’hui vingt maisons, dont la première est à Poitiers.

Rue de l’Étude. — Ancien Jeu de Paume. — La rue de l’Étude, qui aboutit à droite, peu après le couvent du Calvaire, à la rue des Trois-Cheminées, s’appelle ainsi par corruption ; elle devrait se nommer rue de l’Esteuf, du nom donné à la balle dont on se sert pour jouer à la paume. Si vous voulez que nous justifiions cette assertion, veuillez faire quelques pas.

Là se trouvait naguère une porte surmontée d’un bas-relief mutilé. Plusieurs personnages y figuraient ; mais, grâce aux pierres des gamins auxquels ils avaient servi de but, ces personnages ne pouvaient plus déjà nous dire ce qu’ils faisaient là. Au-dessous on lisait ces mots : A L’ESTUDE 1592, mots dérisoires et malins, que le maître du jeu de paume du XVI siècle adressait à ses joyeux clients,

Ce jeu de paume fut supprimé quelques années avant 1712. La ville de Poitiers comptait, nous l’avons déjà dit, un grand nombre d’établissements de ce genre, le jeu auquel ils fournissaient des acteurs et des instruments étant alors très en vogue. — Demandez donc aujourd’hui à nos escholiers ce qu’est devenu le jeu de paume de leurs pères, et demandez aux pères s’ils ne préféreraient pas voir les grands enfants qui font aujourd’hui, comme autrefois, l’école buissonnière, partiquer le jeu de paume et ses fortifiants exercices, plutôt que de s’énerver par l’alcool et l’absinthe, dans la longue inertie de leurs heures périlleusement inutiles.

Prieuré de Saint-Denis. — Continuons notre course. Voici un carrefour : à droite, à l’extrémité de cette rue dite de Saint-Denis, sur le lieu occupé par la maison n 31, s’élevait autrefois l’église du prieuré de Saint-Denis, dont la rue a pris le nom.

Ce prieuré, sur lequel les auteurs ne fournissent que peu de notions, fut donné avec ses dépendances, par Guillaume I, évêque de Poitiers, le 15 mai 1120, à l’abbaye de Noyers en Touraine. Il était situé près des murs de l’enceinte romaine de la ville ; et une des fausses portes de la cité, la porte Maynard, se trouvait, dès le XI siècle, à peu de distance, dans la direction du couvent des Carmes ; elle donnait issue probablement vers les moulins de Bajon.

Agauche de notre carrefour se dirige la rue Sainte-Opportune, du nom de l’église qui s’y trouvait. À quelques pas sur la main gauche, au n 7, une maison du XVI siècle vous montrera sur l’imposte de la porte un gracieux bas-relief qui provient des ruines du château de Bonnivet. Nous vous parlerons bientôt de ce château, à l’article du Musée.

Communauté des Filles de la Croix, dites Sœurs de Saint-André. — Plus loin, sur la main droite, au n 12, une modeste porte donne entrée dans l’humble demeure des Filles de la Croix, dites Sœurs de Saint-André. Cet Institut religieux, fondé, en 1806, par M Marie-Elisabeth Bichier des Ages, d’une famille poitevine, à laquelle se joignit plus tard l’abbé André Fournet, prêtre poitevin, dont le procès de béatification est pendant en cour de Rome, se livre à l’instruction des enfants pauvres, sans négliger, dans les campagnes, le soin des malades.

Cette Congrégation, approuvée, est aujourd’hui très-florissante, et compte de nombreux établissements en France et à l’étranger. La maison-mère, à Supérieure générale, est dans le diocèse, à La Puye (Vienne).

La chapelle de la maison établie à Poitiers s’ouvre sur la rue des Gaillards, ainsi nommée d’une famille qui y habitait à une époque reculée, et qui est encore très-honorablement représentée à Poitiers aujourd’hui dans la magistrature, à laquelle elle a fourni un membre éminent de la Cour suprême, M. Nicias Gaillard, auteur de diverses notices relatives à l’histoire du Poitou.

Sainte-Opportune. — En face de cette rue des Gaillards, une grande porte cache aux yeux les restes de l’église de Sainte-Opportune, mentionnée comme paroisse dès le 16 août 1281 ; elle comptait, au moment de la Révolution, 300 communiants.

Les abbés de Montierneuf ayant été investis du titre de conservateurs des privilèges apostoliques de l’Université de Poitiers (XIV siècle), Étienne, l’un d’eux, patron de l’église de Sainte-Opportune et doyen de la Faculté de théologie, fit décider que cette église servirait pour les actes de la sacrée Faculté, et la désignation du lieu, inscrite sur les thèses, était ainsi libellée : in scholis opportunicis.

Nous avons lu quelque part que c’était en vertu de cette prérogative que le curé de Sainte-Opportune devait être nécessairement au moins bachelier en théologie. Voici à quelle occasion spéciale fut prise cette décision :

C’était en 1462 ; le maire et le conseil de la ville de Poitiers donnèrent mandement par lequel ils décrétèrent que la cure de Sainte-Opportune ne serait dorénavant donnée qu’à un bachelier ou licencié en théologie, « en « contemplacion des belles et notables études qu’y fait tous les jours M. Pierre « Maurice, le curé actuel ».

Ceci nous porterait à croire qu’à cette époque la paroisse de Sainte-Opportune était le centre d’études théologiques en renom, d’où la désignation in scholis opportunicis.

Les Feuillants, aujourd’hui Religieuses du Sacré-Cœur. — Revenons de la rue Sainte-Opportune. Suivons la rue des Quatre-Vents (ce nom conviendrait mieux à un carrefour ; il est vrai qu’elle y aboutit). Ainsi disions-nous dans nos deux premières éditions, et, depuis, nous avons acquis la certitude que c’étaient aux rues actuelles des Feuillants et des Filles-de-Saint-François que les titres anciens appliquaient le nom de Quatre-Vents. — Un jeu de Paume dit des Quatre-Vents existait encore là en 1615. Tournons à droite ; voici la rue des Feuillants, ainsi appelée de l’Ordre religieux qui y était établi avant 1793 et qui lui donna son nom.

Ces Religieux ne prêchaient ni ne confessaient, et ils étaient peu nombreux. On en comptait quatre seulement au moment de la Révolution ; leur chef se nommait prieur. Leur fondation remontait à l’année 1616.

Lorsque la procession des Rogations passait devant leur couvent, ils devaient mettre une couronne de fleurs sur la tête de l’image de la sainte Vierge. Quelques-uns des bâtiments de ces Religieux ont été conservés dans l’immense construction édifiée par les Religieuses du Sacré-Cœur sur l’emplacement de l’ancien couvent des Feuillants ; et, malgré le titre tout différent que portent ses nouveaux hôtes, le nom des Feuillants a longtemps dominé dans les désignations ordinaires.

Si vous pouviez obtenir entrée dans ce couvent voué à l’instruction des jeunes demoiselles, qui y reçoivent, comme vous le savez sans doute, une brillante et solide éducation, vous verriez une chapelle moderne dont le plan n’est pas assurément parfait, mais qu’il ne faut pas juger d’après son triste aspect extérieur, et qui a plus de caractère que la plupart des œuvres de ce genre.

Le Bon-Pasteur. — Au commencement de la rue qui forme la prolongation de celle des Feuillants, et qui se nomme rue des Filles-de-Saint-François —vous allez savoir bientôt pourquoi — vous apercevez à droite, sous le n 26, les bâtiments du Bon-Pasteur. Cet établissement, dont le titre seul indique qu’il est destiné à remplacer l’ancienne maison des Repenties, a été fondé par Mgr de Bouillé, évêque de Poitiers, pendant les dernières années de son long épiscopat, qui s’est terminé en 1842.

Les Filles de Saint-François. — C’est au commencement de 1629 que ces Religieuses avaient demandé et obtenu la permission de s’établir à Poitiers. Leur couvent, qui a donné son nom à la rue, était situé autrefois sur la main gauche, à quelque distance de là. Il avait peu d’apparence. L’établissement qui l’a remplacé n’en a guère davantage, de ce côté-ci du moins, mais nous le verrons plus loin sous un autre aspect.

Dans l’espace compris aujourd’hui entre la Grand’Rue, la rue des Filles-de-Saint-François et la rue du Pré-l’Abbesse, existait, au XV siècle, l’enclos de l’hôtel des Grands-Moulins, lequel hôtel ouvrait dans la rue des Filles-de-Saint-François. Cet enclos, qui contenait au moins vingt hectares de notre mesure actuelle, renfermait dans son enceinte d’immenses jardins, de vastes vergers, des ateliers de teinture, trois moulins à farine, deux moulins à papier, des tanneries, des réservoirs, des pêcheries alimentées par l’eau du Clain et destinées à la provision des habitants. Les tanneries et teintureries avaient été fondées par Maurice Claveurier (vivant vers 1420), alors propriétaire de l’hôtel des Grands-Moulins.

En tournant à l’angle Est du couvent des Religieuses du Sacré-Cœur, vous trouverez la rue du Pré-l’Abbesse, ainsi nommée sans doute parce qu’elle conduisait au pré de ce nom ; et lui-même était ainsi appelé, parce qu’il faisait partie du domaine particulier de l’abbesse de Sainte-Croix. Ce pré, actuellement coupé dans sa longueur par le boulevard, était compris dans l’enceinte de la ville, et la courbe qu’il décrit du côté du Clain était protégée par des tours et murailles dont on voit encore quelques restes.

C’était cependant un des points les plus faibles de la ville, malgré le bras de rivière qui pénétrait dans l’intérieur pour aller se joindre plus bas au lit du Clain : aussi fut-il, pendant le siège de 1569, l’objet de plusieurs attaques rendues infructueuses par l’inondation factice dont nous parlerons bientôt.

Collége des Jésuites. — Nous devrions écrire « nouveau collége, etc. », puisque nous avons dit, à la page, 71, l’histoire de l’ancien, à propos du lycée, logé aujourd’hui chez les Jésuites du XVII siècle.

Du nouveau collège, comme de son devancier, nous allons dire, et en moins de mots, l’histoire.

C’est au mois d’août 1854 que, sur les instances de Mgr L.-E Pie, évêque de Poitiers, organe des vœux d’un grand nombre de pères de famille de son diocèse, la Compagnie de Jésus résolut d’ajouter un collège à la résidence qu’elle possédait rues Neuve et de l’Industrie.

Cet établissement succédait alors à l’institution ecclésiastique libre dite de Saint-Vincent-de-Paul, dirigée non sans succès jusque-là, depuis plusieurs années déjà, par des prêtres du diocèse, et qui occupait à cette époque, dans la rue Bourbon-Orléans, dont il sera bientôt parlé, une portion de l’ancien couvent des Jacobins, que l’évêque de Poitiers devait lui-même, partie à une pieuse munificence, partie à une acquisition personnelle.

Malgré l’exiguïté relative de ce local, qu’agrandirent bientôt après d’indispensables annexes, le nouveau collége, qui comptait un personnel de 40 Pères, reçut, dès la première rentrée, plus de 150 élèves, qui purent suivre les cours complets des études, depuis les classes élémentaires jusqu’à la philosophie.

L’année suivante, le nombre des élèves s’étant déjà considérablement accru, on dut loger ceux des classes élémentaires à la résidence.

Cet état de choses ne pouvait durer ; il présentait des inconvénients de toute sorte et à tous les points de vue : il fut donc résolu qu’il serait fait choix d’une situation qui pût se prêter aux développements matériels qu’exigeait le succès désormais assuré de l’œuvre, et qu’on essayerait de se « loger chez soi ».

Au centre de la ville, la chose était irréalisable, car l’étendue, condition essentielle et première en supposant qu’on l’y pût rencontrer, ne s’obtiendrait qu’au prix de sacrifices impossibles. On jeta donc les yeux sur le vaste emplacement qu’avaient occupé jadis les religieuses Filles de Saint-François, et grâce à l’intervention prudente, dévouée, habile, d’un ancien élève des RR. Pères, plusieurs acquisitions successives les mirent en possession de l’objet de leurs vœux (2 octobre 1856).

Deux ans après, à la suite d’immenses travaux préparatoires exigés par les énormes difficultés du terrain, la première pierre du nouveau collége était solennellement bénite, au milieu d’un concours empressé, par Mgr Pie, évêque de Poitiers (15 juin 1857).

Il nous semble convenable et même utile de consigner ici le texte même de l’inscription qui a constaté ce fait :

« Omnipotenti Deo, sacrum, — Pio IX Pontifice Maximo — Ludovico « Napoleone Imperatore genti Francorum jura dante, — Petro Beckx Societatis « Jesu supremo moderatore, — Ludovicus Eduardus Pius, — dignitatis fidei « religionis — Hilarii doctoris Ecclesiæ et Pictonum Episcopi — successor et « hæres, — lectæ juventutis ad pietatem avitam informandæ — litterisque et « artibus erudiendæ — parens ac patronus, — regularis ordinis fautor eximius, — « clero civitatis magistratu delectu civium — inspectante et favente, — hunc « auspicalem lapidem — collegii Pictaviensis Societatis Jesu — posuit, — « solemni ritu dedicavit, — ineunte pervigilio sancti Francisci Regis Soc. Jesu. — « XVII Kal. jul. anno MDCCCLVII. »

Les travaux, qui devaient être achevés au commencement de l’année 1860, ne permirent cependant aux hôtes du nouvel établissement d’y trouver l’asile si vivement souhaité qu’à la fin de l’année scolaire, et ce fut le 4 juillet seulement qu’eut lieu la bénédiction solennelle du collége de Saint-Joseph.

Dès le lendemain, les maîtres reprirent leurs cours, à peine interrompus pendant quelques heures, et ils continuent depuis lors, avec un succès que notre reconnaissance paternelle souhaite de voir grandir encore, à donner à une jeunesse nombreuse et choisie l’éducation qui fortifie l’étude des sciences et des lettres par la pratique des devoirs du chrétien.

Nous n’avons point à vous citer ici, ami lecteur, comme à propos de l’ancien collége des Jésuites, une chapelle et une sacristie monumentales. Le modeste provisoire qui offre son étroite enceinte à des assistants toujours trop nombreux n’a rien qui puisse, en dehors des jours où l’on y jouit de la pompe des cérémonies religieuses et de l’harmonie des chants pieux, provoquer une curiosité purement curieuse.

Il n’en est pas ainsi de la bibliothèque, qui est riche en ouvrages de réelle valeur pour les esprits sérieux.

Quant aux constructions importantes que le R. P. architecte a dû élever sur un sol ingrat, au milieu de difficultés qui n’ont pas été toujours assez heureusement vaincues, elles ont le caractère, à peu près forcé, de leur emploi.

« Cela ressemble à une belle caserne », a-t-on dit fort souvent autour de nous. Au point de vue purement architectonique, le mot est peut-être relativement vrai ; mais, peut-être aussi, était-il difficile qu’il en fût autrement, à en juger par les nombreux échantillons de monuments similaires que le passé et le présent offrent à peu près partout à nos regards, et qui mériteraient mieux encore que celui-ci l’irrévérencieuse comparaison dont il est l’objet.

« Mais ce n’est pas une raison pour qu’on puisse donner à une pensée, juste en soi, cette entorse qui — disons-le — ne déplaît pas à plusieurs : « Cela fera une « belle caserne. »

« Il est bien vrai que si le progrès humanitaire devait fatalement aboutir à une fraternité des peuples se formulant en un monde de frères-ennemis ayant toujours le sac au dos et l’arme au pied, il serait peu nécessaire de dresser les intelligences aux délicats travaux de la pensée : ces nobles préparations de la tête et du cœur ne feraient pas des masses de chair assez résistantes contre la mitraille du fusil à aiguille et du canon rayé : logiquement, dès lors, la gymnastique du corps devrait être substituée partout à celle de l’esprit, et, logiquement encore, le collége devrait être partout remplacé par la caserne.

« Si c’est là l’idéal des imprudents qui ne peuvent entrevoir les abîmes creusés par la logique à l’extrémité des horizons cachés à leur vue impuissante, que Dieu nous garde de pareils myopes !! »

Voilà ce que nous écrivions en 1868. Y a-t-il quelque chose à changer à ce texte si tristement prophétique ? Oui, un mot..... Ces myopes étaient des aveugles !!

École préparatoire de médecine et de pharmacie. — Revenons sur nos pas jusqu’au carrefour des Quatre-Vents ; suivons vers le N.-O. la rue de l’Hospice, et, à quelques pas de là, nous nous trouvons en face de l’École de médecine, que sa façade, construite en 1857-58, indique suffisamment.

Ainsi que nous l’avons vu, page 46, en l’article de l’Hôtel-de-Ville, Poitiers eut, dès 1431, une Université qui compta quatre Facultés, parmi lesquelles celle de médecine, qui ne put jamais atteindre la réputation de sa sœur, la Faculté de droit. À une époque fort reculée, elle manquait déjà des ressources qui lui eussent été nécessaires pour vivre et pour maintenir ses prérogatives. Son enseignement ne pouvait être, dans une pareille situation, l’objet de l’assiduité et du concours, qui contribuent si efficacement, par une réaction toute naturelle, à élever le niveau des études. Ceci explique son regrettable effacement.

La Faculté de médecine tenait le troisième rang dans la hiérarchie ; son grand costume se composait d’une simarre noire, sur laquelle était posé un manteau doublé en bleu céleste, avec bordure d’hermine, et d’une épitoge. — La couleur actuelle des revers est amarante. — La masse du bedeau de la Faculté était autrefois fort remarquable. Elle était d’argent, ornée de ciselure, de bosses, d’émaux et de dorures. Elle a disparu depuis longtemps ; mais sa représentation coloriée est conservée aux archives de l’école actuelle.

La Révolution balaya la Faculté de médecine de Poitiers ; mais, demandée par le Conseil municipal le 6 mai 1805 et dotée le 4 mars 1806, vivement réclamée par M. Chéron, préfet du département, une école de médecine la remplaça. Le décret impérial, du 19 octobre 1806, est daté de Mersebourg (Saxe prussienne). Le gouvernement était là où se déployait le drapeau de la France, et ce drapeau flottait alors en pleine Prusse, qui, hélas ! ne l’a pas oublié depuis… Faisons comme elle !!… Un arrêté ministériel du 20 décembre 1806 nomma six professeurs, qui furent installés le 19 janvier 1807.

L’école fut administrée par un secrétaire désigné par ses confrères jusqu’au 20 décembre 1820, époque à laquelle un directeur, nommé par la Commission d’instruction publique (Conseil royal), fut établi.

Enfin, l’ordonnance du 13 octobre 1840, en réorganisant les écoles secondaires de médecine, attribua à celle de Poitiers, comme aux autres, le nom d’école préparatoire de médecine et de pharmacie ; mais elle n’a pas le droit de conférer le grade de docteur, qui ne peut être obtenu que devant l’une des Facultés de médecine de France.

Grâce aux sacrifices du Conseil municipal, au zèle et au désintéressement des professeurs, notre École a reçu de nombreuses améliorations intérieures.

Elle possède un musée, un amphithéâtre d’anatomie, un laboratoire de chimie et une bibliothèque fondée par les professeurs, et augmentée par les dons de quelques bienfaiteurs, dont le nombre, en s’accroissant, rendrait un vrai service à l’utile instruction que doit favoriser une pareille création.

Près de l’école, existe l’établissement départemental de la Maternité, source féconde d’enseignement pratique pour les élèves, qui doivent à l’administration éclairée de M. Bourbeau le bienfait de la création arrivée enfin, il faut du moins l’espérer, à sa dernière étape, après une longue Odyssée, d’un jardin botanique construit dans une des dépendances de l’Hôtel-Dieu, près de l’école. L’entrée pour le public, qui en jouit déjà, se trouve sur le boulevard.

Chaque année, la bienveillance éclairée du Conseil général vote une allocation qui permet de récompenser par des médailles noblement disputées les meilleures études et les compositions les plus remarquables présentées aux concours.

Tous ces motifs d’émulation, toutes ces conditions favorables ont, depuis quelques années, et sous l’habile impulsion de directeurs capables et dévoués, augmenté le nombre des élèves et élevé le niveau de cette École ; mais elle aura toujours à lutter contre la force même des choses, qui maintiendra le personnel étudiant à un chiffre toujours trop restreint.

En effet, si le nombre des élèves de cette École n’est pas aussi grand qu’on pourrait le désirer, ce résultat nécessaire doit être attribué à la multiplicité, fâcheuse à notre avis, de ces sortes d’établissements qui ne devraient être accordés qu’aux grands centres d’instruction publique.

Voici quelles sont les chaires de l’École de médecine de Poitiers : Clinique interne, avec un chef de clinique ; — id. externe et médecine opérat. — Pathologie interne. — id. externe. — Accouchements et maladies des femmes et enfants. — Anatomie et physiologie, avec un chef des travaux anatomiques. — Histoire naturelle médicale. — Chimie et pharmacie. — Matière médicale et thérapeutique. Ces divers cours sont faits par huit professeurs titulaires, trois professeurs adjoints et cinq professeurs suppléants. L’un de ces derniers est chargé des fonctions de chef des travaux anatomiques. — Deux élèves sont attachés aux cours d’anatomie et de chimie, le premier en qualité de prosecteur, le second comme préparateur.

L’Hôtel-Dieu. — L’Hôtel-Dieu, hospice civil et militaire, était, au moment de la Révolution, le grand-séminaire.

Àcette époque, on n’avait plus besoin de prêtres ; mais les progrès de la civilisation et de la liberté n’avaient pu empêcher qu’il y eût encore des malades et des pauvres. On les logea donc dans la demeure des lévites du Seigneur, qui furent plus tard, à leur tour, mis à la place des Carmélites ; nous en parlerons bientôt. Ils obtinrent, jusqu’à leur complète dispersion, un asile dans une maison particulière qui est habitée par les Religieuses du Bon-Pasteur, dont il vient d’être question ci-dessus.

L’Hôtel-Dieu était auparavant situé, comme nous le verrons, au milieu de la ville, près de l’église de Notre-Dame, dans des conditions hygiéniques détestables. Plus anciennement encore, au XVI siècle et du temps de l’historien du siège de Poitiers, ce nom d’Hôtel-Dieu était attribué à l’Hôpital-des-Champs, dont nous parlerons plus tard.

Aujourd’hui il est, sous tous les rapports, fort convenablement placé, et ses bâtiments, sans être d’une ordonnance digne d’être citée, ont cependant un aspect monumental.

Cet établissement, tenu par les Sœurs dites Filles de la Sagesse, assistées d’élèves internes, d’infirmiers et de gens de service, peut recevoir près de 300 malades.

C’est ici le lieu de dire qu’à l’époque où les Religieuses Hospitalières vinrent s’établir à Poitiers — 9 octobre 1644 — elles commencèrent par donner leurs soins aux malades de l’Hôtel-Dieu (l’ancien) ; mais, quand elles quittèrent cet asile passager pour se loger dans leur couvent (v. ci-dessus, p. 145), la charité, qui fut toujours de bon conseil, inspira au cœur de plusieurs dames de condition — comme on disait en ce temps-là pour désigner la classe la plus élevée de la société — la généreuse pensée de se faire infirmières de l’Hôtel-Dieu. — C’est pour nous un devoir bien doux à remplir que de citer parmi ces Religieuses du monde deux des plus dévouées, mesdames de Chaume et de la Gagnerie. Nous voudrions pouvoir dire par qui sont représentées aujourd’hui, dans la cité, ces deux familles, dont les noms, si dignes d’être honorés, ne s’y retrouvent plus.

Saint-Cybard. — Après quelques pas, si nous tournions à gauche, par la rue Sous-Saint-Cybard, nous verrions encore debout une partie de l’église de Saint-Cybard, édifice romain qui, après avoir été l’église d’une paroisse comptant, à l’époque de la Révolution, 600 communiants, devint un magasin à fourrage, et plus tard une école de gymnastique.

Le cimetière de cette église, ou plutôt le terrain vague qui l’entourait, et sur lequel a été construite une partie des maisons qui bordent la rue de l’Hospice, était, à l’époque du moyen âge, consacré aux « joyeuses et triomphantes monstres des mystères de l’Incarnation, Nativité, Passion, Résurrection et Ascension de Notre Seigneur Jésus-Christ ». C’était, en effet, par ces mystères ou drames pieux que nos bons ancêtres préludaient aux chefs-d’œuvre dramatiques du siècle de Louis XIV.

C’était aussi, sans doute, dans ce cimetière que se trouvait une « butte pour tirer l’arbalète ».

Dans la rue Saint-Cybard se trouve le couvent des Sœurs de la Miséricorde, qui ont été établies le 1 août 1834 par la famille Dupont, à qui la ville de Poitiers doit beaucoup d’œuvres de bienfaisance. À cette époque, il ne comptait que six Sœurs. Augmenté par d’autres fondations, le personnel s’est élevé, depuis 1865, à vingt-cinq. Une jolie chapelle, qui se compose d’un des bas-côtés de l’ancienne église de Saint-Cybard, a été construite en 1856 et a complété cet utile établissement.

Cette Congrégation, dont le but est de soigner gratuitement à domicile, le jour et la nuit, les malades pauvres, n’est pas d’origine poitevine. Elle a été fondée en 1822 à Séez (Orne), par l’abbé Bazin, vicaire général du diocèse. Elle prend tous les jours, et c’est justice, de nouveaux accroissements.

École mutuelle et salle de Dessin — Reprenons la rue de l’Hospice, en négligeant la rue de Chasseigne, qui nous conduirait au quartier de cavalerie : nous l’aborderons d’un autre côté.

Al’extrémité de la rue de l’Hospice, à l’angle formé par les rues des Buissons (autrefois du Plat-d’Etain), de Saint-Germain et des Fumiers (nous préférons son ancien nom de rue des Fossés), nous apercevons un grand bâtiment moderne, dont l’aspect et l’enseigne annoncent la destination : c’est une école primaire communale.

On y a joint, pour l’étude du dessin, une salle spéciale.

C’est dans la salle de cet établissement que se tiennent les séances de la Société philanthropique de secours mutuels. Cette association, établie entre les ouvriers de la ville, et qui compte plus de 1 200 membres, a pour but, à Poitiers comme dans les nombreuses localités où elle existe aujourd’hui officiellement réglementée, de venir en aide, au moyen d’une cotisation mensuelle, à ceux que les maladies ou des accidents mettraient dans l’impuissance de suffire aux premiers besoins de la vie. Parfaitement organisée, dirigée par des chefs intelligents et honnêtes, patronnée par l’autorité municipale et par des bienfaiteurs de toutes les classes, cette association est dans un état de prospérité réelle.

Église de Saint-Germain. — Plus loin, sur la main droite, un clocher carré, couvert d’une toiture plate, annonce l’existence d’une ancienne église. C’était celle de Saint-Germain.

Elle était située, dans l’origine, et dès 1123, hors des murs de la ville. Dépendante de l’abbaye de Saint-Paul, elle fut réunie au monastère de Montierneuf, en même temps que l’abbaye de Saint-Paul, par Isembert, évêque de Poitiers, le 10 juillet 1083.

Avant la Révolution, la paroisse de Saint-Germain comptait 1 800 communiants ; elle possédait une école primaire gratuite pour les garçons. Il y en avait une semblable, nous le savons déjà, dans la paroisse de Saint-Porchaire. C’était ce qu’on appelait les Petites Écoles. Elles étaient tenues par de jeunes ecclésiastiques qui y faisaient leur temps de séminaire.

Constatons de nouveau, ce qui n’est, du reste, que justice, et ce qu’a fort bien prouvé un de nos plus honorables anciens inspecteurs d’Académie (notre vieil ami M. Fayet), qu’avant la révolution, l’instruction publique était donnée en France par le clergé dans des proportions qu’ignorent, il faut le croire pour leur honneur, mais non à leur honneur, ceux qui ne reculent pas devant des accusations glorieusement démenties par les faits.

Quartier de cavalerie. — Descendons par la rue de la Bretonnerie, ainsi nommée dès 1422, peut-être parce que dès lors on y voyait pendue, comme en 1671, l’enseigne du duc de Bretagne. Si nous pouvons en obtenir l’autorisation, tâchons de pénétrer, à l’extrémité de cette rue, dans le quartier de cavalerie : il mérite d’être visité.

C’est un fort bel établissement en son genre. Il a de l’air, du soleil, de l’espace. Seulement la ville de Poitiers est bien un peu autorisée à regretter de n’en pas être propriétaire, après avoir dépensé, en capital et intérêts, quelque chose comme SEPT CENT MILLE FRANCS pour le faire construire.

Ce chiffre vous étonnera sans doute, cher lecteur : mais ce n’en est pas moins de la plus parfaite exactitude.

C’est après avoir entrepris cette grande œuvre et avoir absorbé ses ressources et compromis alors l’équinlibre de ses finances, que la ville de Poitiers s’est vue forcée, crainte de pis, de prier le gouvernement de vouloir bien l’en décharger. Cette remise a eu lieu effectivement par suite d’ une délibération du Conseil municipal du 2 février 1829. C’est étrange, n’est-il pas vrai ? Mais pourtant cela est.

Montierneuf. — Une grande porte d’un style fort modeste se présente à nous, et, dans le lointain, au bout d’une petite place plantée d’arbres alignés, nous apercevons la façade à pignon triangulaire d’une église : c’est l’église de Montierneuf.

Ce nom vient de moustier neuf (monastère neuf, monasterium novum) par opposition au moustier de Saint-Cyprien, bâti auparavant, et par corruption on a dit Moustier-Neuf, et enfin Montierneuf.

Fondée en l’année 1077 par Guillaume Guy-Geoffroy, comte de Poitiers et duc d’Aquitaine, l’abbaye de Montierneuf fut placée, dès l’origine, sous la règle de Saint-Benoît et sous la direction de l’abbaye de Cluny, et elle fut richement dotée par son puissant protecteur qui ordonna, en mourant à Chizé, en 1086, que ses restes fussent déposés au milieu des bons moines dont il réclamait les prières, après avoir souvent fraternisé avec eux.

En effet, il leur avait voué une amitié toute particulière, et, lorsqu’il résidait à Poitiers, il ne laissait point s’écouler de jour sans descendre au moustier neuf. S’il venait de courses lointaines, ou même après une courte absence, il ne mettait les pieds dans son palais qu’après avoir visité ses seigneurs. Il se rendait lui-même à la cuisine, demandait au cellerier quel devait être l’ordinaire du jour, et, s’il apprenait qu’il se composât d’œufs, de fromage ou de maigres poissons, aussitôt il ordonnait au pourvoyeur de préparer des mets plus délicats, et à son trésorier de les payer.

Guillaume fut très-regretté, cela se conçoit aisément, et nous trouvons un témoignage authentique de ce sentiment fort naturel dans la prose émue d’un chroniqueur du temps, le moine Martin.

Suivant ses intentions, le prince fut enterré dans l’abbaye.

Montierneuf éprouva le sort de toutes les fondations religieuses. D’abord riche et puissante, cette abbaye vit s’accroître, par les donations des comtes de Poitou, et même des rois d’Angleterre, devenus ducs d’Aquitaine, ses immenses possessions ; puis elle vit baisser peu à peu, avec l’ardeur de la foi, le zèle des donateurs, et après les guerres de religion qui ensanglantèrent la patrie et firent autant de ruines des beaux monuments qui couvraient le sol français, elle déclina rapidement.

Nous avons vu une portion des bâtiments claustraux enclavée dans la caserne de cavalerie que nous venons de visiter à l’instant, et formant le corps du milieu de cet établissement militaire : il ne fallait rien moins qu’une terrible révolution pour produire un tel changement de destination.

La liste des abbés de Montierneuf fournit pendant 700 ans 58 noms, parmi lesquels figurent ceux des Coucy, des Saint-Gelais-Lusignan, des La Rochefoucauld et des Cossé.

Dès la création de l’Université de Poitiers, au quinzième siècle, les abbés de Montierneuf furent investis du titre de conservateurs apostoliques des privilèges de cette Université, et ils ne reculèrent jamais devant les contestations qu’il leur fallut soutenir pour se faire maintenir dans les droits et honneurs attribués à ce titre.

Voici quels étaient, au XV siècle, à Montierneuf, les dignitaires ; c’étaient : l’abbé, trois officiers obédienciers, le prévôt, l’aumônier et le ségretain ; sept officiers cloîtriers ; le sous-prieur, le chantre, l’infirmier, l’hôtelier, le sous-ségretain, le sous-aumônier et le sous-chantre. Il y avait en outre un prieur qu’on faisait venir de Cluny, et qui était chargé de maintenir la discipline régulière et les pratiques telles qu’elles s’observaient pour les cérémonies en la maison-mère.

Les officiers séculiers étaient : le sénéchal, les sergents du bourg, le crieur public, le frocquier (chargé de confectionner les frocs), le barbier (chargé de faire les barbes et tonsures, et de saigner les religieux à des époques déterminées), le baptitan (frunitor, tanneur), le lavandier, le portier, le cuisinier, le fournier.

L’abbé de Montierneuf était élu par les Religieux réunis en Chapitre, conformément aux statuts de l’Ordre de Cluny.

Le costume des Religieux de Montierneuf consistait, avant la Révolution, en une soutane semblable à celle des prêtres séculiers : ils ne portaient point de rabat. Une bande d’étoffe noire se rattachant au cou avec deux boutons formait une espèce de scapulaire. Au chœur, ils avaient la robe à larges manches, sorte de coule monastique. À la procession du jour de Saint-Marc, ils portaient à la main de longues baguettes blanches.

Leur église offrait une particularité assez rare dans les derniers temps, quoiqu’elle ne fût qu’un reste des traditions qui se sont conservées plus religieusement dans les églises d’Italie. La sainte réserve destinée aux malades n’était point déposée dans le tabernacle, mais dans un appareil suspendu par des chaînes légères à une crosse de grande dimension peinte en noir, qui se trouvait placée dans la chapelle de l’abside (aujourd’hui de la Sainte-Vierge).

La coutume de déposer la sainte hostie dans un tabernacle, sur le grand autel, est moderne, et, dans les monastères surtout, elle n’existait point aux temps de ferveur, où la sainte Eucharistie pouvait être sans crainte placée sous la seule garde de la foi. Aujourd’hui encore, en Italie, dans la plupart des basiliques, il existe une chapelle, celle dite du Saint-Sacrement, qui est spécialement affectée au dépôt sacré.

Le contingent scientifique fourni par l’abbaye de Montierneuf au monument élevé par les mains des laborieux enfants de saint Benoît est assez mince. Cependant cette abbaye compte quatre auteurs recommandables : le moine Martin, chroniqueur et premier historien de l’abbaye, dont les travaux ont été recueillis et publiés par D. Martenne ; puis Hugues et Richard de Poitiers, auteurs de la chronique de l’abbaye, publiée par d’Achéry (le dernier a composé seul une histoire universelle, dont quelques fragments se trouvent dans le Rerum gallicarum scriptores) ; enfin, Pierre de Poitiers, secrétaire de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, grand-prieur de cette abbaye, et plus tard abbé de Saint-Martial de Limoges, traducteur de l’Alcoran. Il fit ce dernier travail à la prière de son digne chef, dont il était tendrement aimé, et qui l’appelait son cher fils.

Prosateur et poëte, Pierre de Poitiers composa l’épitaphe inscrite sur le tombeau du fameux Abailard, et, après avoir célébré les vertus et la marche triomphale de Pierre le Vénérable à travers l’Aquitaine, il le défendit contre les poignards dont il fut menacé, deux ans après, par ceux auxquels il venait apporter la réforme et l’exemple de ses vertus.

Àl’abbaye de Montierneuf était attachée une paroisse qui comptait, avant la Révolution, 1 300 communiants. Le service paroissial se faisait à l’autel de la chapelle du fond, aujourd’hui dédiée à la sainte Vierge. Le curé était prêtre séculier.

Bâtie au XI siècle par Pons, moine de l’abbaye, ainsi que l’indique sa signature au bas d’une charte, précieuse sous ce rapport, l’église qui existe encore aujourd’hui fut dédiée le 24 février 1096, par le pape Urbain II, lorsque ce Souverain Pontife revint du concile de Clermont, où il avait prêché la croisade contre les infidèles.

C’est ce que constate l’inscription importante que vous verrez dans l’intérieur de l’église, sur le mur de l’abside, du côté de l’évangile, et pour la conservation de laquelle la Société des antiquaires de l’Ouest a fait exécuter un châssis vitré qui la protégera désormais contre les mutilations des amateurs et des badigeonneurs, races bien nuisibles aux monuments que l’une veut restaurer, et l’autre immortaliser dans ses albums dits archéologiques.

L’église de Montierneuf offre un beau type de l’architecture romane pure, unie à celle du XIII siècle. On doit admirer surtout la largeur de sa nef et de ses bas-côtés, largeur peu ordinaire au XI siècle, et la portion supérieure de l’abside, plus moderne, appelée vulgairement la lanterne, dont les vastes fenêtres, en ogive primordiale, laissent pénétrer une vive lumière dans le chœur, tandis que les petites fenêtres en plein cintre des bas-côtés éclairent la nef et les transepts d’un demi-jour qui inspire le recueillement et la prière.

Ce magnifique effet, particulier à ces combinaisons architectoniques, s’est reproduit admirablement dans l’œuvre remarquable qu’a construite à Nantes M. Lassus, interprète habile de l’art chrétien, œuvre gigantesque aussi en plein XIX siècle, et qui fait tant d’honneur à l’initiative entraînante de M. l’abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas, aujourd’hui évêque de Nantes.

La nef actuelle n’a point la longueur que le plan primitif lui assignait ; elle s’étendait de trois travées encore sur la place actuelle qui la précède ; mais les ravages des protestants forcèrent l’abbé Rousseau de la Parisière à faire abattre, vers 1640, ces trois travées et la façade, qui furent remplacées par le pignon et le portail grec que l’on voit aujourd’hui. — Nous ne savons quelle était la façade antique, qui ne put être achevée par le fondateur, dit l’histoire ; mais nous sommes sûr qu’elle valait mieux que celle de M. de la Parisière.

L’écusson qui brille au-dessus de ce portail appartient à la restauration de 1817, dont nous parlerons bientôt. Il représente les armoiries de M. du Hamel, alors préfet de la Vienne, allié à l’illustre famille poitevine des Chasteigner.

Un clocher flanqué de quatre clochetons surmontait le dôme surbaissé qui domine le grand autel ; il s’écroula après la Révolution, et endommagea par sa chute l’édifice entier.

Pendant la Terreur, Montierneuf avait servi à des usages ignobles : ses voûtes avaient retenti d’un bruit tout nouveau pour elles : les hennissements des chevaux et les blasphèmes des soldats qui les gardaient avaient remplacé, en ces jours néfastes, la prière qui ne faisait plus résonner les échos profanés du saint lieu. — 1870 a revu, hélas ! quelque chose de ces tristes scandales heureusement plus passagers, mais dont le souvenir restera quand même.

Mais, après l’orgie, lorsque, à la voix puissante de Napoléon I, les exilés revirent le sol de la patrie, le Dieu qui avait été exilé comme eux fut officiellement rappelé dans ses temples.

Montierneuf, sauvé de la destruction par les soins de son curé, M. l’abbé Sabourain, fut restitué, non sans peine, au culte catholique, car il fallut la persévérante ténacité de M. le préfet du Hamel pour arracher au ministère de la guerre le beau magasin à fourrages, qu’il disputa pied à pied aux justes exigences du culte et de la religion ; et pourtant c’était en pleine Restauration et sous un gouvernement gravement accusé d’être par trop clérical !!

Acette époque, l’administration militaire avait fort médiocrement aussi le goût artistique et archéologique ; on prétend même que les traditions de cette époque sont encore assez vivantes dans ce corps éminent, mais ce doit être une calomnie.

Malheureusement, des mains des démolisseurs, le temple de Montierneuf dut tomber entre les mains des architectes, et alors, c’était à peu près la même chose.

Sous les auspices de Monseigneur le comte d’Artois, depuis Charles X, et de son auguste fils, qui fournirent une somme considérable (50 000 francs), Montierneuf restauré — comme on restaurait en 1817 — put offrir un temple spacieux à la paroisse la plus pauvre de la ville ; mais il ne lui rendit pas sa vieille basilique romane avec ses sculptures sévères et originales, avec ses chapiteaux variés, dont on peut voir encore de gracieux échantillons joncher le sol qui précède le temple. L’ornementation uniforme des chapiteaux restaurés, les oves et les arcs grecs remplaçant les feuillages et les entrelacs du moyen âge, les mauvaises fresques qui ont la prétention de singer de l’architecture en relief là où le sculpteur n’a jamais porté le ciseau, les chapelles à retables et à frontons grecs, tout cela défigure malheureusement cette belle basilique.

Ajoutez à cet affront moderne celui qu’a reçu le fondateur de l’abbaye, grâce à la ciselure d’un artiste poitevin qui n’a pas craint de graver son nom sur cette tombe quasi-royale, et vous déplorerez le sort qui, restituant au culte vingt ans trop tôt un monument défiguré, n’a pas pu le placer sous la sauvegarde des pasteurs éclairés qui le gouvernèrent plus tard.

Le 8 juillet 1822, la sépulture de Guillaume, fondateur de l’abbaye, a été retrouvée après quelques recherches auxquelles présidaient les autorités religieuses et civiles. Le lieu de cette découverte fut alors indiqué par une dalle avec inscription au milieu de la grande nef.

Le corps du duc reposait dans un sarcophage en pierre de deux mètres de long, fort épais et creusé à une profondeur de 76 centimètres ; le squelette annonçait une taille de 1 mètre 82 centimètres. Les restes des vêtements, les brodequins, la croix ancrée placée sur sa poitrine, tout indiquait qu’il avait été enseveli avec l’habit monacal par-dessus son costume ducal. Les ossements étaient gros, blancs, sains.

Après avoir constaté l’identité du personnage qu’il s’agissait de retrouver, on replaça sur le sarcophage le lourd couvercle qui l’avait protégé depuis si longtemps contre l’indiscrète curiosité des hommes.

Ce fut alors que fut élevé, sur le lieu même où repose le duc, le mausolée qui depuis a été relégué dans le coin obscur où on le voit trop encore. Nous répétons avec intention l’expression de notre regret à cet égard, parce que nous n’acceptons point le reproche qui nous a été adressé quelque part au sujet de ce monument.

S’il est, comme on l’a dit, la reproduction exacte de celui qui avait été élevé en 1643 (ce dont il est fort permis de douter, et nous en doutons beaucoup), il nous autorise à dire que l’on a eu tort de choisir un tel modèle et très-grand tort, après l’avoir édifié sur la place où il devait s’élever, de l’exiler là où il n’est plus qu’un non-sens.

Le calvaire pittoresque qui cache la nudité du fond du transsept à droite a été construit, il y a peu d’années, par les soins de M. le curé Lacroix et de ses paroissiens ; il a été solennellement inauguré par Mgr Donnet, archevêque de Bordeaux, sur la fin de l’épiscopat de Mgr Guitton, évêque de Poitiers (1846).

L’inscription qui se lit à côté de l’autel de la chapelle absidale de ce même transsept est celle qui constate la mort de René Caillet de Chizé, abbé de Montierneut, décédé le 10 juin 1529, et dont le corps gît devant l’autel.

La chapelle dite de Sainte-Barbe, où vous lisez sur des plaques de marbre blanc des noms gravés en lettres d’or, est assignée à une Confrérie dite de la Bonne Mort, dont le nom seul indique le but, et qui existait dès 1471.

Le maire de Poitiers y déposait autrefois un cierge le jour de la fête de la sainte martyre. Les peintures murales du transsept à gauche ont été faites en 1855 par M. Hivonnait (de Poitiers), qui a exécuté en 1858 le vitrail de la chapelle de la Sainte-Vierge.

Les autres vitraux, placés tout récemment, sont dus à MM. Guéritault, peintres verriers établis à Poitiers. Ils sont d’un genre tout différent, et si l’on peut reprocher à l’un d’avoir trop imité dans sa naïve simplicité le faire des siècles les plus reculés, peut-être aura-t-on le droit de trouver les autres un peu trop jeunes.

Ce sont, du reste, deux écoles entièrement opposées, et que nous n’entendons point juger ici. Non est his locus.

Le trésor de l’église actuelle possède une relique dite de Saint-Marc ; mais tout porte à penser que les restes renfermés dans ce reliquaire sont ceux d’un des premiers abbés de Montierneuf, nommé Marc, et non point les restes vénérés du grand évangéliste protecteur de Venise.

Quelques tableaux, qui ne sont pas sans mérite, décorent l’église de Montierneuf. Nous citerons celui qui est suspendu au premier pilier, à gauche, et qui représente les saintes femmes, saint Jean et Nicodème pleurant sur le corps du Sauveur. Ce tableau, mal restauré, parait être de l’école des Carraches.

Dans la chapelle de la Sainte-Vierge se trouve une petite toile avec fond de paysage ; elle est de l’école de Boucher, et représente la Vierge assise, tenant sur ses genoux l’Enfant Jésus, qui semble jouer avec saint Jean. Ce tableau, fort gracieux, est peut-être, comme nous l’avons déjà dit, l’original de ce que nous avons vu dans l’église de Saint-Porchaire, quoique cette dernière composition soit plus vaste, et contienne, de plus, les figures de saint Joseph et de sainte Anne (v. page 51).

En face de la sacristie, un tableau de grande dimension représente saint François Régis prêchant la foi chrétienne ; à ses pieds, des hommes déposent un moribond que les prières du saint vont rendre à la vie. Ce tableau de Heindryck a été horriblement maltraité, et encore plus horriblement restauré. Dans la chapelle de ce transsept, qui est spécialement dédiée à saint Fiacre, patron des jardiniers, vous verrez plusieurs statues modernes dues à l’atelier de sculpture religieuse dont nous avons parlé page 162.

Ne blâmez pas trop certains anachronismes que les artistes ont dû subir, de par la volonté des donateurs : dura lex, sed lex.

Ainsi, par exemple, le bon saint Isidore, le patron des laboureurs, a dû revêtir un costume qui ne rappelle guère le XII siècle, et, n’était la ceinture qui lui fut laissée par grâce spéciale, en sa qualité d’Espagnol, rien n’exprimerait dans cette image les idées qu’elle aurait dû représenter avant-tout. Dura lex, sed lex.

Quand donc l’art religieux ne sera-t-il plus condamné à des exigences aussi regrettables ?

On pourrait me répondre, il est vrai, que l’artiste ne devrait pas les subir, et peut-être n’aurait-on pas complètement tort.

(Pour plus de détails, v. notre Mémoire historique sur l’abbaye de Montierneuf, honoré d’une mention par l’Institut, et publié par la Société des antiquaires de l’Ouest en 1844.)

Chapelle de Sainte-Catherine. — En sortant de l’église de Montierneuf, à l’extrémité de l’avenue qui le précède, à droite, vous verrez une petite chapelle : c’est la chapelle de Sainte-Catherine.

Remontant à une date reculée et depuis longtemps abandonnée, elle a été ravie à des usages profanes par M. le curé actuel (M. Dubois), qui l’a restaurée pour qu’elle pût servir de lieu de réunion destiné à de pieux exercices.

Acôté se trouve une bibliothèque populaire, composée de bons livres qui sont donnés en lecture pour combattre, au sein de la religieuse population de cette paroisse, les enseignements malsains qui, quoi qu’on en dise ne sauraient élever le niveau de la vraie moralité et de la véritable honnêteté, surtout lorsqu’ils se répandent dans un milieu d’où la bonne politique seule devrait les faire prudemment bannir. Oui, c’est bien à ces enseignements corrupteurs que la société doit les périls dont les plus aveugles ont pu entrevoir l’effrayante réalité au travers d’horribles lueurs : car

Hôpital général. — Nous apercevons devant nous un bâtiment assez régulier. Une niche avec une statue de Saint décore sa façade, sur laquelle on lit encore ces mots : Hôpital des Religieux de la Charité.

C’était là, en effet, que les Religieux de cet Ordre recevaient, avant la Révolution, les hommes malades et les aliénés. Réuni à l’hôpital général pendant la Révolution, cet établissement n’en forme plus qu’un avec lui. Cet hospice, immense par l’étendue de ses bâtiments construits pêle-mêle, sans goût et sans aucun plan arrêté, n’offre rien qui puisse exciter votre curiosité. Il est desservi par les Sœurs de la Sagesse, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, par des élèves internes, infirmiers et gens de service. On peut y admettre près de 600 malades.

Les aliénés reçoivent les soins qu’exige leur état dans un corps de bâtiment séparé.

Dans le principe, l’hôpital général était ce que l’on pouvait appeler un simple dépôt de mendicité pour les pauvres infirmes, qui fut établi en 1657 à l’Hôpital-des-Champs, en attendant qu’on eût un local suffisant. Les bâtiments de l’hôpital général ne furent construits qu’en 1680, vingt-trois ans plus tard. Des demoiselles séculières soignaient et surveillaient les pauvres, que l’on faisait travailler à des ouvrages de laine. Les femmes aliénées y étaient admises, mais dans des bâtiments peu vastes et fort incommodes.

De précieux souvenirs religieux se rattachent à cet établissement. Le Père Montfort (Louis Grignon de la Bachelleraye), fondateur des missionnaires du Saint-Esprit et des Sœurs de la Sagesse, homme d’une piété si vive et d’une vie si exemplaire qu’il est aujourd’hui sur le point d’être canonisé, en fut l’aumônier en 1701.

Ce fut aussi là que M Marie-Louise Trichet, dont la famille est encore honorablement représentée dans nos

murs, se plaça sous la direction du Père Montfort et réunit le noyau de pieuses filles qui devait former la Congrégation des Sœurs de la Sagesse.

La maison-mère, transférée à Saint-Laurent-sur-Sèvre (Vendée), a compté jusqu’à 1 600 Religieuses qui se vouent au soin des malades, des aliénés dans les hôpitaux, à l’instruction des enfants pauvres et des sourdes-muettes.

On vous montrerait encore dans l’hôpital la chambre de chacun des deux saints personnages, la croix qui présida aux premières réunions des premières Filles de la Sagesse, la statue de la sainte Vierge qui reçut leurs premiers vœux.

Ces souvenirs, essentiellement poitevins, pourront ne pas produire le même effet sur tous les cœurs ; mais,

assurément, si peu que l’on soit doué de quelques sentiments de générosité purement naturelle, on reconnaîtra que le mobile qui inspire le sacrifice d’une vie tout entière vouée au soulagement des souffrances, de l’humanité, au soin des infirmités les plus rebutantes est un mobile saint, qui a droit au profond respect de-ceux-là même qui ne peuvent le comprendre.

Pont de Rochereuil. — En quittant le carrefour Montierneuf et en suivant la rue de Rochereuil, nous aboutirons au pont qui porte le même nom ; et si nous voulons connaître les premiers bains publics construits à Poitiers, nous les trouverons à quelque distance sur la droite. Ils sont dus à l’initiative de l’entrepreneur Galland, dont nous aurons occasion de parler bientôt.

Le pont de Rochereuil existait déjà avant le XV siècle, car à cette époque (1486) Yves Charlet, maire de Poitiers, fit reconstruire une de ses arches qui était en mauvais état. Les eaux du Clain ayant emporté une partie de ce pont en 1561, lors de l’inondation qui lit tant de ravages à Poitiers, et étant revenues à la charge en 1582, l’extrémité du pont fut emportée.

L’inondation de 1604 acheva l’œuvre des années précédentes, de telle sorte que Jean Goguet, sieur de la Roche-Graton, trésorier de France et maire de Poitiers fut obligé d’y faire de très-grandes réparations.

Ce pont a joué un rôle fort important dans le siège de 1569 par l’amiral de Coligny, et voici comment :

Les assiégeants ayant fait de fortes brèches vis-à-vis du Pré-l’Abbesse, côté faible de la ville, la menaçaient d’autant plus sérieusement qu’ils étaient parvenus à mettre à sec le lit secondaire du Clain derrière les murailles. Ce que voyant, de hardis inventeurs d’expédients imaginèrent de profiter d’anciennes écluses et pales, qui existaient sous les arches du pont de Rochereuil, pour fermer hermétiquement le passage à l’eau et la faire refluer en amont, au risque de voir emporter le pont lui-même.

Mais, comme dit l’historien auquel nous empruntons ces détails, on agit « nonobstant toutes ces remontrances, suivant la raison qui dict que, pour la « doubte et crainte d’un inconvénient advenir, il ne faut différer à faire un œuvre, « duquel on voit à l’œil le profit estre présent » ; et de fait les eaux, en s’amoncelant, débordèrent bientôt, si bien qu’elles formèrent une petite mer qui décontenança d’autant plus les assiégeants, qu’à la malice de leur jouer ce mauvais tour, les Poitevins, toujours Français d’esprit comme de cœur, ajoutaient la malice de dire — mot charmant — que « l’amirauté n’avait point de pouvoir « sur cette mer-là ».

Ce fut en vain, en effet, que l’amiral essaya de briser les pales à coups de canon ; les trous faits par les boulets étaient aussitôt bouchés par derrière avec des planches, des pierres et de la terre amoncelée ; puis bientôt, les assiégés s’étant avisés d’attacher au-devant des pales de grosses balles de laine en suspens jusqu’à l’eau, « les coups donnant contre n’avoyent d’autre effet que de « faire danser les balles ainsi pendues ». Tout cela, ajoute notre Liberge, « arresta mieux l’eau qu’auparavant, et leur osta presque toute l’espérance de « nous pouvoir priver de notre marée par artillerie. »

En examinant avec attention le pont de Rochereuil, on remarque encore les traces des coulisses dans lesquelles jouèrent les vannes de 1569.

Bientôt après, une attaque formidable fut tentée contre la porte de ville de ce côté ; mais, repoussés à trois reprises, mitraillés par le feu du château qui les prenait en flanc, les huguenots furent forcés de se retirer, et cette brillante journée influa beaucoup sur la levée du siège.

Du haut de ce glorieux témoin de la courageuse défense de nos pères, examinons le paysage qui se déroule sous nos yeux.

Adroite, ce sont les Dubes ou Dunes, ces roches à pic du haut desquelles les huguenots jetaient aux fidèles catholiques l’injure et la mitraille.

Devant nous, dans l’axe de la rivière, un pont, nouvellement construit pour la voie de fer, étale ses courbes gracieuses et brillantes de jeunesse.

Sur la gauche, les restes mutilés de deux tours accusent l’existence du château fort que Jean, duc de Berry, comte de Poitou, avait reconstruit en 1375, qui vit dans ses murs le roi Charles VII, Jeanne d’Arc, Richemond, Dunois, La Hire, Xaintrailles, noble pléiade, salut de la patrie.

Ce château, après avoir protégé la cité contre ses ennemis dans des jours de péril, fut démantelé en 1586 par le peuple de Poitiers, sous les yeux du faible Henri III : c’était après l’assassinat de Guise, et pendant que François Palustre, ardent ligueur, était maire.

Aujourd’hui, sur l’esplanade faite avec les ruines de la forteresse, le bourreau exécute les arrêts de la justice humaine, qui s’accomplissaient autrefois sur la place du Pilori, dont il sera parlé plus tard.

Des souterrains donnaient issue, disait-on, dans la campagne, sur la rive droite du Clain, et c’est au travail incessant des eaux qui les ont effondrés que sont dus les gouffres dans lesquels disparaissent chaque année, malgré de douloureuses leçons toujours inutiles, les imprudents qui se confient au sol incertain d’un périlleux abreuvoir.

Pont Guillon. — Poursuivons notre route. Ce pont, sur lequel nous traversons la Boivre à son confluent avec le Clain, est assez récent, et il porte, dit-on, le nom d’un bon prêtre qui, sous l’intendance de M. le Nain — de 1732 à 1743 — avait amélioré ce passage en rectifiant le lit marécageux du petit ruisseau.

Des fortifications reliaient le château à la porte de Saint-Lazare (Porte de Paris) : elles ont diparu. La tour de la Poudrière, debout encore, était très-sérieusement menacée quand nous écrivions en 1851 le texte de notre première édition, et voici ce que nous disions alors : « Elle vient d’être condamnée, sans « pitié pour les souvenirs qu’elle rappelle, pour la glorieuse défense qui honora, « qui sauva nos pères, et, faut-il le dire, sans utilité réelle pour le charme des « yeux, sans nécessité pour la sûreté publique. La réflexion, cette bonne « conseillère des hommes sérieux, la sauvera. » La chaleureuse intervention de la Société des antiquaires de l’Ouest auprès du chef de l’État se joignit à la réflexion des hommes sérieux : la tour fut sauvée (1851) ; et, dans le livre que M. Hachette offrait en 1854 comme vade-mecum à ses innombrables clients, on peut lire cette appréciation d’un écrivain de talent et de cœur :

«  On sera frappé, sans nul doute, de l’apect de cette vieille tour qui semble «  être demeurée là comme un jalon oublié des temps anciens, et qui proteste « contre les envahissements de l’âge moderne. On a bien fait de la conserver : « c’est un reste précieux des remparts

« contre lesquels sont venus autrefois se briser les ennemis du pays. » — Jules DE PEYSSONNEL, Guide-Itinéraire de Paris à Bordeaux, 1854.

Porte de Paris. — Cette porte était établie à peu près là où se trouve la petite entrée qui donne passage sous le chemin de fer, dans l’axe de la rue de la Chaussée. Elle s’appelait autrefois porte de Saint-Lazare ou de Saint-Ladre, du nom d’une maladrerie ou léproserie sise près du faubourg, dont les revenus furent réunis à l’hôpital général de la ville de Poitiers par arrêt du conseil du roi du 31 janvier 1695, et lettres patentes enregistrées au parlement de Paris le 6 juillet 1696.

Les lépreux, qui étaient placés sous le patronage de saint Lazare, étaient vulgairement désignés sous le nom de Ladres, et leur patron était aussi nommé indifféremment saint Lazare ou saint Ladre.

Le faubourg attenant à cette porte avait hérité de son nom, mais il était aussi appelé quelquefois faubourg Bellouard. Il avait été donné en 1270 par Alphonse, comte de Poitiers, à l’abbaye de Montierneuf.

La principale porte actuelle a été construite sur l’emplacement de vastes jardins, derrière les maisons qui bordaient la route de Paris.

Suivons la rue de la Chaussée, dont le nom s’explique fort bien sans qu’elle ait été voie romaine : les moulins nombreux situés en aval et la masse d’eau qui, venant des étangs de Montierneuf et de Saint-Hilaire, pressait de son poids cette véritable chaussée, suffisent assurément pour contenter un étymologiste même exigeant.

Ne tournons point à gauche, nous retournerions sur nos pas, sur cette artère de création toute récente qui nous ramènerait à la tour de la poudrière ; à droite, nous n’avons rien à voir, sur le boulevard du Grand-Cerf, à moins que vous ne désiriez aller requérir à la poste, située à quelques pas de là, un cheval de renfort, qui, en vérité, ne serait pas de trop pour nous faire gravir les rues à pic qu’il nous faudra parcourir.

Évitons aussi de pousser trop loin en ligne droite : la ligne droite nous conduirait aux Trois-Rois — jadis les Trois Mois Mages : — et comme cette rue n’a pas encore repris son nom républicain de 1793 (les Trois-Tyrans), elle choquerait peut-être nos mutuelles sympathies… actuelles. Tournons donc brusquement à droite, pour nous trouver en compagnie des Trois-Pâtureaux. Des Pâtureaux, à la bonne heure : ce sont bergers des champs, paissant de blancs moutons : il est vrai qu’ils les tondent, qu’ils les mangent même quelquefois ; mais que voulez-vous ? jusqu’à nouvel ordre, les moutons seront tondus et mangés par les pâtureaux !… à moins qu’ils ne tondent et ne mangent les pâtureaux… Et ce devrait bien être leur tour, assurent les naturalistes de la nouvelle école. Et pourquoi pas ?

En attendant que vous soyiez mangé - car il s’agit de cela et de vous, cher lecteur, vous le savez bien — s’il vous plaît rapprocher ces Trois-Pâtureaux des Trois-Rois leurs voisins, vous trouverez dans cet ensemble une réminiscence purement religieuse des premières scènes de la vie du Sauveur auquel croyaient nos pères !

Suivons la rue de la Latte (des Orbaux en 1401, de Tranchepied en 1491, et enfin de la Latte-d’Or ou simplement de la Latte).

Voici à gauche la rue du Moulin-à-Vent, qui a sans doute pris son nom de l’enseigne d’une auberge qui existait dès 1631, époque à laquelle Abraham Golnitz, auteur d’un livre intitulé Ulysses Belgico-gallicus et publié à Leyde, passa par Poitiers et logea en cette auberge pendant trois jours.

Ce touriste hollandais nous a laissé dans son ouvrage une description de Poitiers et de ses curiosités, qui n’est pas sans intérêt. Il n’est pas toujours exact, mais il l’est beaucoup plus que la plupart des voyageurs anciens et modernes.

Il s’applaudit, comme si c’était chose extraordinaire, de n’avoir point été inquiété par les écoliers, qui alors étaient peu courtois pour les étrangers. Ils avaient, il est vrai, autre chose à faire en ce temps-là : ils se tuaient entre eux, ce qui leur fit interdire l’usage des armes.

Aujourd’hui les étudiants de Poitiers n’insultent point les étrangers, ils font très-bien ; ils ne se tuent point, ils font encore mieux.

Vis-à-vis du débouché de la rue qui a donné lieu à cette petite digression, se trouvait une maison particulière où était logée, avant la Révolution, la Maréchaussée. Cette gendarmerie d’alors n’avait point à cette époque de caserne. Nous allons trouver bientôt sur nos pas celle que la Révolution lui a faite.

Le grand séminaire, autrefois les Carmélites. — Ce monument fort important est situé dans la rue des Carmélites, qui prit son nom des pieuses filles de l’Ordre du Carmel qui vinrent y habiter en 1630. Elles avaient demandé, le 22 avril 1629, la permission de s’établir à Poitiers ; elles l’obtinrent et en profitèrent pour y construire leur monastère. Elles furent aidées dans cette œuvre par la munificence de la reine. C’est ce qui explique le grandiose des constructions, et notamment de la chapelle, que nous vous conseillons de visiter.

Elle est, en effet, remarquable en son genre, qui n’est pas assurément celui que nous préférons pour les édifices religieux, mais qui peut être apprécié à un certain point de vue. Elle a été construite sur les plans d’un architecte italien nommé Leduc, mais plus connu sous le nom de Toscane ; on y lit l’inscription suivante, placée par les soins de l’ancien supérieur (Mgr Cousseau, ajourd’hui évêque d’Angoulême).

Nous la reproduisons, parce qu’elle résume l’histoire du monument :

HUJUS TEMPLI

SIMULQUE MONASTERII VIRGINUM DE CARMELO

LAPIDEM PRIMARIUM,

A GILB. CLEREMBALDO EP. PICT. BENEDICTUM,

POSUIT REX LUDOVICUS XIV

CUM MATRE SUA ANNA AUSTRIACA,

ET CONJUGE MARIA THERESIA

IV NONAS JULII ANNO MDCLX.

TEMPLUM IPSUM

ANTONIUS GIRARD, EPISCOPUS PICTAVIENSIS,

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