‹ Guide du voyageur à Poitiers et aux environsChapitre 3 sur 5 · III NONAS JULII ANNO MDCIC,

III NONAS JULII ANNO MDCIC,

D. O. M. IN HONOREM B. MARLE VIRGINIS,

SOLEMNITER DEDICAVIT :

QUOD POSTEA, SUB FINEM SEQUENTIS SECULI.

ORTA TRIBULATIONE MAGNA,

PULSIS VIRGINIBUS SACRIS,

VASTATUM AC DIU VIOLATUM,

TRANQUILLIS TANDEM TEMPORIBUS,

REGIS LUDOVICI XVIII MUNIFICENTIA

RESTAURATIS ATQUE AMPLIFICATIS

MONASTERII ÆDIFICIIS

INDUCTISQUE CLERICIS SEMINARII

CUM S. THEOLOGLE MAGISTRIS

ET RECTORE REV. D. MICHÆLE MESCHAIN

RECONCILIAVIT SACRISQUE RESTITUIT,

XVI KAL. DECEMBRIS ANNO MDCCCXXIV.

ILL AC REV D. D. J. B. DE BOUILLÉ, EP. PICT.

Domum tuam

Decet sanctitudo, Domine.

Le 5 juillet 1660, Louis XIV, revenant de la frontière d’Espagne avec sa mère Anne d’Autriche et son épouse Marie-Thérèse, posa la première pierre de ce monument, laquelle fut bénite par Gilbert de Clérembauld, évêque de Poitiers. Il fut dédié par Antoine Girard, évêque de Poitiers, le 5 juillet 1699, sous l’invocation de la sainte Vierge. Cette chapelle fut pillée et profanée pendant la Révolution, et divisée en plusieurs étages pour servir de salles et de dortoirs aux hôtes du dépôt de mendicité du département de la Vienne, établi dans l’ancien monastère des Carmélites.

Après la Restauration, le concours du roi Louis XVIII et le zèle du clergé lui restituèrent sa splendeur primitive, et elle fut réconciliée par Mgr de Rouillé, évêque de Poitiers, le 16 novembre 1824.

Au moment où éclata la Révolution, le grand séminaire était établi, comme nous l’avons vu, dans les bâtiments qui forment aujourd’hui l’Hôtel-Dieu. Il était tenu par les Lazaristes.

Avant d’entrer au grand séminaire, les aspirants au sacerdoce passaient un peu plus d’un an dans le séminaire de Saint-Charles ou petit séminaire, dont il sera parlé plus loin, également tenu par les Lazaristes, et où ils n’étaient admis qu’après deux années d’études théologiques. Ils restaient au grand séminaire trois années, et suivaient, en recevant les ordres sacrés, les cours de théologie aux Jacobins.

Le grand séminaire n’admet aujourd’hui que les élèves qui ont fait une année de philosophie, et, au bout de trois années, ils peuvent être ordonnés prêtres. Le grand séminaire possédait pour maison de campagne le Petit-Château, aujourd’hui propriété particulière, située près de Saint-Benoît, à 5 kilomètres de Poitiers. Sa maison de campagne actuelle est située à Mauroc, un peu au delà de ce bourg. Une chapelle simple, mais du meilleur goût, y a été construite par les soins de Mgr Pie, évêque de Poitiers, qui, s’il ne trouve plus à Mauroc la magnifique terre dont ses prédécesseurs jouissaient à Dissais, dans leur ancien château de plaisance, y peut jouir du moins quand il le veut, du calme et de la solitude nécessaires aux grands travaux de la pensée.

Pendant la Terreur, le troupeau ecclésiastique fut dispersé, mais il se réunit après la tourmente, et, grâce au bon vouloir d’un gouvernement réparateur, les anciens bâtiments des Carmélites furent restaurés, agrandis, complétés par une aile tout entière, et ils purent recevoir avec honneur les jeunes lévites, l’espoir du sacerdoce.

La bibliothèque du grand séminaire n’a pas seulement donné un asile à la Grand’Gueule, dont nous vous avons parlé à la page 147. Elle pourrait offrir encore à votre examen, dans sa collection de neuf à dix mille volumes, un bon nombre d’ouvrages de valeur pour les études ecclésiastiques. On y admire surtout deux superbes manuscrits de la fin du XV siècle.

Le premier, très-fort vol. in-4, est un bréviaire selon l’usage de l’église du monastère de la Trinité de Poitiers. Incipit breviarium secundum usum ecclesiæ monasterii Trinitatis Pictav.

Il a été écrit par les soins de dame Anne de Prie, nommée abbesse de ce monastère en 1484, morte en 1500. Aussi l’écrivain a-t-il mis en tête la Vie de sainte Anne, mère de la sainte Vierge.

Ce bréviaire contient en encadrement vingt-cinq miniatures délicieuses, sans compter les légères et charmantes vignettes qui en ornent presque toutes les pages.

Il est mentionné expressément par l’auteur de la Gallia christiana (II. 1308) en ces termes : Exstat in hoc monasterio breviarium ejus (Anna de Prie) curâ eleganter scriptum.

L’autre manuscrit est un missel poitevin in-folio dont nous ignorons l’origine.

Les miniatures d’encadrement, qui sont nombreuses, offrent presque partout la grotesque satirique que nous trouvons reproduite sur la pierre dans nos églises de la même époque. Les deux miniatures en pleine page qui précèdent le canon de la messe sont d’une véritable beauté. Elles représentent, à gauche, Jésus attaché en croix, avec les principales scènes de la Passion en encadrement, et, à droite, le triomphe de la loi nouvelle sur la loi ancienne.

Il est un autre dépôt auquel le séminaire de Poitiers attache avec raison un grand prix : nous voulons parler des précieuses reliques du vénérable Cornay, ancien élève du séminaire, d’où il partit pour aller cueillir dans les missions du Tong-King la palme du martyre (1837).

Ces reliques sont conservées dans la cellule du défenseur de la foi, que l’on réserve religieusement, et ce sanctuaire, vénéré par les successeurs du généreux apôtre, n’a pas été étranger sans doute aux nobles dévoûments qui ont honoré depuis quelques années notre diocèse.

Voici la signature du martyr :

Rue Boncenne. — La première rue à gauche, de création toute récente (1860-61), a pris le nom du Poitevin éminent dont nous vous avons déjà parlé (page 60) : elle ne pouvait mieux faire, car elle aboutit à ce palais de justice qui fut pendant si longtemps témoin des triomphes de l’illustre avocat, et où s’asseoient encore chaque jour des magistrats qui s’honorent d’avoir été ses élèves.

Cette rue a été ouverte à travers de vastes enclos aboutissant au couvent des Hospitalières, que nous avons vues transplantées aujourd’hui dans l’ancienne abbaye de Sainte-Croix, V. p. 145, et on ne peut nier qu’elle n’établisse une voie de communication fort directe de la gare avec le centre réel de la ville.

Sa largeur est convenable : et l’aspect des jeunes maisons qui la bordent ne ressemble nullement à la très-humble modestie des façades des logements du Poitiers d’il y a cinquante ans.

Mais ce facies élégant n’aurait-il pas son revers, comme toutes les médailles ? et certain renard moraliste qui passerait par là ne serait-il pas tenté de lâcher la fameuse apostrophe : « Belle tête ! mais… » ?

Ici, la cervelle en moins, ce serait ce vaste jardin d’autrefois qui permettait, sans qu’on fût obligé de les acheter au prix d’une longue course ou d’une exhibition de toilette plus fatigante (pour quelques-uns) que la course elle-même, de trouver chez soi l’utile agrément d’une promenade nécessaire aux chefs du ménage et l’air pur réclamé par les jeunes poumons de la famille nombreuse.

Il est vrai que la famille nombreuse s’en va comme les grands jardins et avec eux ! et précisément à cause de la toilette qu’il faut étaler aux exhibitions coûteuses de la promenade publique.

Sur cette moralité, bien sérieuse, n’est-il pas vrai ? car elle se rattache à l’une des plus graves questions de ces temps-ci, continuons notre course, et bornons-nous à effleurer la rue, comme la réflexion qu’elle a fait naître. Toutefois et par une transition plus naturelle qu’elle ne doit sembler au premier coup d’œil, passons à l’histoire de

La caserne de Gendarmerie. — Il est évident, en effet, que les insatiables besoins que créera l’exagération d’un luxe effréné entraîneront, pour les satisfaire, des appétits désordonnés, auxquels la société devra opposer, à son tour, le luxe (nécessaire celui-là) de nombreux gendarmes.

C’est donc de la gendarmerie… nationale, apparemment aujourd’hui, — et qu’elle garde avec le mot la chose — que nous avons à vous parler.

Elle occupe une partie des bâtiments de l’ancien monastère des Filles de Notre-Dame, que nous avons vues établies aujourd’hui sur l’emplacement de l’antique abbaye de la Trinité (V. p. 86). Le reste des constructions a été démoli pendant la Révolution.

Les Religieuses habitaient encore leur couvent en 1792 ; mais à cette époque, le 9 avril, ayant refusé de se présenter, selon leur coutume, sur leur terrasse au moment du passage de la procession qui se faisait à l’occasion du Miracle des Clefs (voir ci-après), et d’y chanter le Regina cœli, ce refus, justement motivé pourtant, puisqu’il s’agissait, de la part des pieuses filles, de ne pas faire acte d’adhésion publique au clergé constitutionnel assermenté qui présidait à la cérémonie, provoqua une émeute violente.

Malgré les efforts de la municipalité et l’autorité des magistrats, les prôneurs de « la liberté des cultes, enfin conquise sur l’intolérance des temps « d’obscurantisme religieux », envahirent brutalement le monastère, et cette émeute ne s’apaisa qu’à la nuit.

Ne seriez-vous point tenté de penser avec nous que si les braves qui firent cette journée existaient encore, ils se soucieraient peu d’en tenter une deuxième édition contre les hôtes actuels de l’ancien monastère ?

Il est probable aussi que, quoique intrus eux-mêmes, ces hôtes nouveaux défendront mieux la propriété départementale dont ils sont les usufruitiers, que ne purent le faire autrefois les légitimes possesseurs d’icelle, si, par impossible, quelques sectateurs des idées nouvelles essayaient, un jour ou l’autre, de mettre en pratique, contre la maréchaussée du XIX siècle, la doctrine du progrès.

Rue de l’Industrie. — Le Jésu. — Encore une rue nouvelle, elle date de 1851, et elle a été faite par les mêmes procédés que sa sœur cadette. Suivons-la.

Sur la main droite, une porte ayant un caractère religieux vous indiquera l’entrée de la chapelle du Jésu, dont le nom seul vous dira que là se trouve la résidence des RR. PP. Jésuites. Je suppose que ce nom ne vous effraie pas, quoiqu’il ait épouvanté de petits hommes d’État et de grands journalistes ; j’admets encore que vous ne redoutiez pas les terribles vengeances dont un romancier trop célèbre racontait naguère sous sa plume diffamatoire les excès impossibles, et que vous ne croyiez que médiocrement aux ogres. Entrons donc chez les Jésuites.

Ne vous laissez pas repousser par l’aspect extérieur peu gracieux du monument, malgré le clocher qui le surmonte. Dans cet édifice, à la différence de ceux de la rue Boncenne, le dedans vaut mieux que sa figure.

Cette chapelle, construite sur les plans du R. P. Tournesac, sous le vocable du saint Nom de Jésus et de Notre-Dame de Bon-Secours, a été solennellement consacrée le 20 juin 1854, veille de la fête de saint Louis de Gonzague, par Mgr Pie, évêque de Poitiers, assisté de Mgr Cousseau, évêque d’Angoulême.

Peut-être trouverez-vous que le sanctuaire, réellement tronqué, n’est pas en harmonie avec la longueur et l’ampleur de la nef ; que les fenêtres et les voûtes ne sont pas du plus pur XIII siècle ; peut-être remarquerez-vous encore quelques détails où la critique pourra mordre. Si l’architecte était là, peut-être son humilité ne vous dirait-elle pas que ces défectuosités, ces manquements même aux règles essentielles de l’art ne sont pas de son fait : mais nous, qui n’avons ni les motifs de générosité ni les raisons de charité fraternelle que le R. Père pourrait invoquer en faveur d’un obligeant silence, nous vous affirmerons qu’il est complétement innocent de toutes ces choses regrettables, dont il faut laisser l’entière responsabilité à ceux qui, dans l’exécution, ont modifié des plans irréprochables.

Et pourtant, malgré tout cela, n’est-il pas vrai que cette chapelle offre un aspect d’ensemble qui plaît à l’œil et qui satisfait le goût, et que, lorsqu’on pénètre dans le détail de ses diverses parties, son agencement apparaît merveilleusement approprié à la destination spéciale à laquelle elle est affectée ?

Au sortir de la chapelle du Jésu, suivons à droite. À l’extrémité de notre rue de l’Industrie, nous retrouverons celle de la Mairie. La maison de notre éditeur en forme l’angle. Tout près de là existait un portail assez remarquable par ses sculptures. C’était le portail d’entrée de l’hôtel de la Juridiction consulaire, juridiction équivalente au tribunal de commerce actuel. Ce portail, transféré, en 1848, au parc de Blossac, a été démoli en 1858, et les statues qui le couronnaient sont aujourd’hui déposées au musée des antiquités, où nous les verrons bientôt.

M. Létang, notre éditeur, n’a pas voulu suivre son vieux voisin dans les hasards de son pèlerinage ; il est demeuré fidèle à son n 6, et il a bien fait : car, si le sort du libraire eût été lié au sort du pauvre monument, au lieu d’un magasin brillant et achalandé, ce ne serait pas seulement une échoppe misérable et déserte qu’il tiendrait aujourd’hui, il serait, lui aussi, complètement ruiné.

La maison voisine, coupée en 1851 par l’établissement de la rue de l’Industrie, était, sous M. de Blossac, l’Hôtel de l’Intendance, qui n’avait point de local officiellement affecté aux besoins du service et de l’administration. Il est vrai que l’on faisait beaucoup moins de paperasserie qu’aujourd’hui, et voilà pourquoi, sans doute, aujourd’hui il faut des palais dont on critique la magnificence, dont on regrette surtout le prix qu’ils coûtent, mais que l’on bâtit quand même magnifiques et coûteux. L’art y gagnerait, il est vrai… si l’on y mettait de l’art.

La rue Saint-François, qui participait, nous le croyons du moins, au nom de sa voisine (de Aguilheriâ), ne nous offre rien qui mérite de fixer notre attention.

Tournons à droite ; suivons la rue des Cordeliers, ainsi nommée du couvent qui existait autrefois, et dont l’église subsiste encore entière dans l’intérieur de la maison n 15, à droite.

Les Cordeliers ou Franciscains vinrent s’établir à Poitiers en 1267, dans une chapelle dite de Sainte-Catherine, sous la protection de Hugues de Lusignan (probablement Hugues XI le Brun) et de Guy, sire de Cognac et d’Archiac, son frère, leurs fondateurs. Où était située cette chapelle ? Serait-ce, par hasard, celle que nous avons vue près de Montierneuf, et dont nous n’avons pu indiquer l’origine ? C’est plus que douteux, et Dufour pense, sans toutefois motiver son opinion, que cette chapelle devait se trouver près de la rue du Chaudron-d’Or, dans le pâté de maisons qui se trouve contigu à celui des Cordeliers au sud, et il paraît incliner à penser que le véritable fondateur de ce couvent est Alphonse, frère de saint Louis, comte de Poitou.

Quoi qu’il en soit, en 1295, après la suppression des Frères des Sacs ou de la Pénitence (les Fratricelles ou Frérosts), lesquels, d’ailleurs, n’occupaient plus leur ancien monastère, ce dernier, situé près de la rue actuelle des Cordeliers, fut concédé par l’évêque Gauthier et son Chapitre aux nouveaux Religieux, qui virent s’augmenter leur importance au bout de peu d’années, de telle sorte qu’ils possédaient une grande partie de l’espace compris entre les rues actuelles des Cordeliers, des Jacobins, de l’Éperon et du Chaudron-d’Or.

C’est à ce couvent que se rattache un des faits les plus importants de notre histoire politique et religieuse : la suppression de l’ordre si fameux des Templiers.

Lorsque le pape Clément V vint à Poitiers, au mois de juin 1307, pour traiter avec Philippe le Bel de cette grave affaire, il y séjourna pendant près de seize mois, et il habita dans le couvent des Cordeliers, tandis que le roi se tenait aux Jacobins.

Ils communiquaient ensemble, assure-t-on, au moyen d’un passage pratiqué dans ce but entre les deux couvents.

Lorsque l’affaire s’instruisit régulièrement, le pape manda devant lui 72 chevaliers, et leur fit subir un interrogatoire, après lequel il les renvoya à Paris.

Vous savez le reste : Jacques Molay mourut sur un bûcher, ajournant devant le tribunal de Dieu les juges qui l’avaient condamné, et laissant à l’histoire, disent quelques-uns, une énigme dont le mot mystérieux nous échappe.

C’est au séjour du pape Clément V à Poitiers que se lie naturellement une légende que nous allons reproduire et dont la partie la plus dramatique se passa dans les caveaux de l’église même des Cordeliers. Le chanoine de Loudun qui nous en a laissé le récit le tenait, nous dit-il, de la déclaration d’un écuyer du pape qui en avait été témoin. On le trouve aussi dans la chronique d’Antonin, archevêque de Florence.

Gauthier de Bruges, Religieux Cordelier dont nous avons parlé page 139, à l’article des évêques de Poitiers, avait été placé sur le siège épiscopal de cette ville sous le gouvernement de Nicolas III.

Une discussion s’étant élevée entre Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, et l’archevêque de Bourges, qui prétendaient tous les deux à la primatie de l’Aquitaine (l’archevêque de Bourges s’intitule encore primat des Aquitaines, quoique l’évêque de Poitiers soit suffragant de Bordeaux), Gauthier de Bruges crut devoir reconnaître la suprématie de l’archevêque de Bourges, et il agit en conséquence.

Bertrand de Goth étant monté sur la chaire de saint Pierre sous le nom de Clément V, le pape n’oublia point les griefs de l’archevêque, et il eut le tort d’en tirer vengeance en déposant le vertueux et savant évêque de Poitiers. Gauthier de Bruges, aussi humble qu’il était savant, aussi soumis qu’il était vertueux, obéit au chef de l’Église et se retira dans son couvent des Cordeliers, à Poitiers (1305). L’année suivante, il mourut le jour de saint Vincent (1306) ; mais, avant son décès, il appela de la sentence de déposition prononcée contre lui, « à Dieu et au futur concile, et ordonna que la cédule apellatoire qu’il « avoit faicte et escrite de son appellation fust mise entre ses mains avec son « corps en sa sépulture après son trespas, ce qui fut faict ». Et eurent lieu « de grands miracles ». — V. Bouchet —

Lorsque Clément V vint à Poitiers pour y traiter avec Philippe le Bel la grande question de la suppression des Templiers, « on lui récita comme le dit feu « euesque Gautiés, duquel il veit la sépulture auoit ordonné à la fin de ses « iours...

« Le pape fut curieux de veoir laditte cédulle et commanda qu’on fist « ouverture de laditte sépulture, pour avoir la cédulle, ce qui fut faict, mais ne fut « lors possible de pouuoir retirer de la main dudit euesque laditte cédulle sans la « rompre : ce qui fut rapporté au pape. Lequel enjoignit aux messagers de faire « inionctions audit euesque trespassé, sous peine d’inobédience, de lascher « ladite cédulle, auec promesse de la remettre, après icelle leue, en sa main.

« On fist le commandement du pape, et incontinent, par miracle, ledit « euesque entrouurit la main, et lascha laditte cédulle ; laquelle fut veue et lueue « par le pape, et tantost après remise en laditte main dudit euesque qui la « resserra comme elle estoit auparauant, dont ledit pape fut fort esbahi, et non « sans cause, et dès lors fist faire vne plus honorable sépulture audit euesque « qu’elle n’estoit, et se repentit bien de lui auoir osté son éuesché. » — V. ibid. —

Un autre chroniqueur raconte que ce fut un archidiacre du pape qui fut chargé de requérir la remise de l’acte d’appel et qui le reçut en ses mains ; mais que, lorsqu’il voulut sortir du caveau, il fut arrêté par une force secrète et irrésistible qui le retint comme otage jusqu’à ce que la cédule d’appel eût été restituée à l’appelant.

Quoi qu’il en soit, ce qui est certain, c’est que Clément V reconnut noblement son injustice, et qu’il rendit à la mémoire du bienheureux Gauthier les honneurs d’une réparation justement méritée.

Le corps de Gauthier de Bruges avait été inhumé dans un tombeau élevé devant le grand autel. Nous avons des raisons de croire que ces précieux restes seraient facilement retrouvés, et qu’il serait dès lors possible d’en faire faire la recherche et de déposer ces cendres oubliées dans un lieu plus digne d’elles.

L’église des Cordeliers reçut, après la funeste bataille de Maupertuis-Poitiers (19 septembre 1356), les dépouilles mortelles d’un grand nombre de chevaliers et écuyers tués dans cette rude journée.

Parmi eux, nous citerons le duc d’Athènes, connétable de France ; l’évêque de Châlons, Jean de Bourbon, etc., etc. Les armoiries de tous ces nobles guerriers furent peintes en grand relief et décorèrent le funèbre asile qui n’a pas su les protéger contre le temps et l’oubli.

Avant la Révolution, on voyait au milieu du chœur un magnifique tombeau de marbre noir servant de piédestal à deux belles statues qui représentaient un comte et une comtesse de Mortemart. Cette famille avait sa sépulture dans l’église des Cordeliers. Il ne reste de ce monument que des souvenirs et un dessin déposé à la bibliothèque publique. À en juger par cette représentation, il était fort remarquable.

Si vous pénétrez dans l’intérieur de la maison n 15, à gauche, sous le porche, vous verrez la porte de l’ancienne église. Elle a conservé sa tribune, dont le cintre inférieur était fermé autrefois par un tambour en bois que nous avons vu à l’église cathédrale, dans le collatéral de gauche, et qui masque la porte donnant sortie vers le presbytère.

L’autel était à la romaine et placé en avant du chœur des moines. La boiserie qui le garnissait et les stalles ont été utilisées, à l’époque de la Révolution, dans l’église de Sainte-Radégonde.

La chapelle des Cordeliers est aujourd’hui une salle de gymnastique.

Le magasin de poudres de la ville était voisin des Cordeliers, ce qui faillit causer de grands malheurs, lorsque, en 1678, le feu prit au couvent et y fit beaucoup de dommage. La bibliothèque faillit être consumée.

Presque un demi-siècle auparavant (1627), tandis que le roi Louis XIII faisait le siège de la Rochelle, le grand Conseil, pour se rapprocher de lui, se réunit à Poitiers, et ce fut aux Cordeliers qu’il tint ses séances.

Les Cordeliers, auxquels on donnait le titre de Pères, avaient pour supérieur un gardien. Ils étaient, ainsi que les Carmes et les Jacobins, affiliés à l’Université. Ils fournissaient aussi des prédicateurs à la ville. C’était à eux qu’appartenait, avant la Révolution, le triste privilége d’assister les criminels que la justice des hommes livrait au bourreau. À cette époque, ils n’étaient plus que six Religieux dans leur couvent.

Presque vis-à-vis de l’ancien monastère des Cordeliers se dresse la façade méridionale du Palais de justice ; ce monument mérite notre attention.

Le Palais. — Des auteurs font remonter la construction primitive du palais au temps de l’empereur Julien, lorsqu’en 357 il réorganisa la province des Gaules. Ce fut la curie et le siége de l’autorité municipale.

Après la domination romaine, les rois wisigoths s’y logèrent au milieu des ruines. Reconstruit ou restauré sous Pépin, puis sous Charlemagne, ruiné sous ses successeurs, il fut appelé par Louis le Débonnaire son château royal de Poitiers.

Habité plus tard par nos comtes de Poitou devenus maîtres héréditaires du duché d’Aquitaine, il fut réédifié avec magnificence par Guillaume le Grand, au commencement du XI siècle, et ce prince, aussi puissant qu’un roi, y tint sa cour, d’où cet édifice fut appelé Aula.

C’est à Guy-Geoffroy (Guillaume VII, fils de Guillaume le Grand) que l’on attribue la construction de l’immense salle des Gardes, qui forme aujourd’hui la salle des pas perdus de la Cour d’appel. Le style de sa décoration en galeries feintes, où l’ogive se mêle au plein cintre encore dominant, accuse l’époque de transition, qui se rapporte bien au temps de Guy-Geoffroy, mort en 1086.

Après les règnes d’Aliénor et des rois d’Angleterre, comtes de Poitou, saint Louis vint lui-même installer son frère Alphonse, qu’il avait investi du comté de Poitou, et ce fut là que le fier Lusignan, comte de la Marche, époux de la comtesse-reine Isabelle d’Angoulême, fit à son suzerain l’insulte publique qui fut si noblement vengée par la victoire et le pardon.

Brûlé en 1346 par les Anglais, le palais fut réparé en 1395 par Jean, duc de Berry et comte de Poitou, frère du roi Charles V, qui fit alors construire la façade méridionale, qu’il souda, sans trop de précaution, à la salle des Gardes.

Le duc de Berry ne se borna pas à la reconstruction de la façade méridionale de son palais ; il y ajouta le donjon flanqué de quatre tours qui s’avance vers la rue des Cordeliers et qui présente aux regards ses statues mutilées, ses fenêtres endommagées et sa face latérale horriblement défigurée par les maçons, qui en ont fait une Cour d’assises.

C’est là que se trouve la tour historique de Maubergeon (Malhberg, audiences en lieux couverts, Mallobergium) où, dès l’origine, et sous Charlemagne, furent tenues les audiences publiques et fut rendue la justice, et dont relevèrent depuis tous les fiefs capitaux de la province.

Si l’étymologie que nous venons de vous donner de ce mot de Maubergeon ne vous suffisait pas, voici celle que vous propose Piganiol de la Force dans la Description de la France, t. V, p.94 :

« On voit, dit-il, au milieu de la ville de Poitiers, une grosse tour ronde, construite de grandes pierres et ornée par le dehors de plusieurs figures qu’on dit avoir été le château d’un homme de crédit appelé Maubergeon. »

Si vous n’êtes pas content de celle-ci, vous êtes décidément difficile à satisfaire.

Ce fut dans le palais de Poitiers que le Dauphin, fils de France, fut proclamé roi sous le nom de Charles VII (octobre 1422) ; ce fut là encore que fut interrogée par les docteurs les plus habiles Jeanne d’Arc la Pucelle (mars 1429) ; ce fut là que s’assemblèrent les parlements de Paris et de Bordeaux, au moment où la France presque entière était anglaise ; ce fut là que les grands jours, ces assises solennelles de la plus haute juridiction d’alors, rendirent au pays la sécurité qui lui manquait, et léguèrent au présidial, digne prédécesseur de la cour supérieure qui y siège aujourd’hui, le soin de rendre bonne et prompte justice.

Cette souveraineté respectable, mais trop pacifique, ne sut point défendre énergiquement son domaine.

Envahie de toutes parts, la place, assiégée par d’ambitieux voisins, succomba aux attaques souterraines et clandestines dont elle fut incessamment l’objet. Les usurpateurs s’y cantonnèrent si bien, qu’un jour, lorsque l’Etat voulut rentrer dans une partie de ce qui lui appartenait légitimement, il fut contraint de l’acheter et de le payer à beaux deniers comptants.

Cela eut lieu, non sans peine, de 1845 à 1847, sous l’administration éclairée de M. d’Imbert de Mazères, préfet de la Vienne. Il obtint, au prix de 75 000 francs, la démolition des baraques qui cachaient aux regards la portion du vieil édifice que l’on aperçoit maintenant de la rue des Cordeliers.

« Bientôt, lorsque les ressources dont l’Etat peut disposer lui permettront d’achever l’œuvre qu’il a entreprise, ce monument, qui ne fut jamais achevé, recevra le couronnement que réclament ses tours démantelées et les réparations qu’exigent les cruels méfaits dont il fut victime. Précieux comme monument civil, il l’est encore plus, vous le voyez, par les souvenirs historiques qu’il rappelle. »

Ceci était bon à dire en 1867 ; mais aujourd’hui, après 1870-1871, est-il bien permis d’espérer ce bientôt-là ?

En attendant, vous pardonnerez à notre gravure de n’avoir pas reproduit sur ses premiers plans la grille en fer, le kiosque et les plantations qui encadrent aujourd’hui la base du monument. Cela ne prouve qu’un point : c’est que toutes ces choses-là sont plus jeunes que notre gravure.

Décidément, on a tort de devenir vieux. Les vieilles gravures sont comme les vieilles gens, elles radotent quelquefois : mais du moins, plus heureuses que les vieilles gens, elles sont souvent très-recherchées, et précisément en raison de leur âge. Heureuses vieilles gravures !

Nous n’avons pu voir qu’une partie de ce que nous avons dû vous décrire pour ne pas couper notre récit : maintenant revenons sur nos pas, afin d’examiner l’intérieur du monument. Tournant à droite, par la rue Saint-François, nous arriverons en face d’un fronton grec décoré des attributs de deux royautés successives. La 2 république, au moins, a eu le bon esprit de ne pas s’offusquer des chiffres que le gouvernement de 1830 avait substitués aux signes qu’il proscrivait, lui qui devait être proscrit à son tour; et, dans les temps, nous en avons félicité sincèrement la 2 république. Donc, compliments encore à la troisième..... sur ce point !

Il n’y a rien de niais, rien de stupide comme cette guerre faite à des monuments inoffensifs, qui devraient conserver toujours le cachet, bon ou mauvais, de leur origine, et le voir réapposé sur leur front par des mains intelligentes, quand les rides et les injures de la vieillesse l’ont effacé.

Sous le rapport du style, hélas ! celui-ci est bien triste : c’est, suivant le dire de l’un de nos devanciers, « ce que l’architecture moderne emploie indistinctement pour en faire l’entrée d’une église, d’une salle de spectacle, d’un corps de garde ou d’une mairie » et, ce qu’il y a de pire, c’est que le constructeur de ce tribunal de première instance, à peine édifié, que vous voyez à main gauche, s’est cru obligé, par ce précédent déplorable, de faire taire les répugnances de son bon goût devant une symétrie à laquelle il n’aurait pas dû se laisser condamner.

Mieux valait prendre l’essor, être soi-même, et rendre ainsi nécessaire la démolition ultérieure de l’œuvre de la Restauration. Quoi qu’il en soit, cette œuvre en elle-même avait remplacé des abords d’une saleté incroyable, encombrés de boutiques sombres et laides.

La grande salle, dont nous avons retracé l’histoire, a 49 mètres 30 centimètres de long sur 17 mètres de large. Ses vastes développements, à l’abri de sa belle charpente, se prêtent à merveille aux cérémonies publiques, qui souvent déjà y ont déployé leurs pompes et leurs magnificences. C’est là qu’aboutissent toutes les pièces destinées au service de la cour.

Au milieu, voici la salle des audiences solennelles et de la première chambre civile : c’était là qu’était autrefois la chapelle du palais, rétablie en 1608, avec laquelle la prison était en communication, pour que les détenus pussent assister aux offices religieux.

La salle du coin, à gauche, aujourd’hui deuxième chambre civile et des appels de police correctionnelle, était le siège du présidial, jugeant tour à tour comme sénéchaussée (tribunal de première instance) et comme cour d’appel des tribunaux inférieurs du ressort.

Vis-à-vis s’ouvrait la porte conduisant à la juridiction des eaux et forêts, là où siégeait naguère le tribunal de première instance.

L’Élection, chargée de juger les questions d’impôt, tenait ses audiences dans le greffe actuel de la cour.

Quant à la juridiction consulaire, nous avons vu qu’elle avait son hôtel particulier dans la rue de la Mairie.

Al’extrémité, à droite (là où est la salle de la cour d’assises), le bureau des finances, composé des trésoriers de France, jugeait les matières financières, domaniales, etc. ; en face se trouve aujourd’hui la salle de l’ordre des avocats, corps distingué qui a toujours su conserver intacte sa renommée de science, d’indépendance et de probité, et qui la justifie par ses actes dans un temps où toutes ces grandes choses deviennent de plus en plus rares.

La face méridionale, œuvre de Jean duc de Berry, accuse bien le XIV siècle ; ses détails sont réellement fort gracieux, et les statuettes qui entrent dans son système d’ornementation sont d’un excellent goût.

Les trois cheminées que vous voyez si largement ouvertes, et qui servaient sans doute à réchauffer la salle des gardes, laissaient échapper la fumée de leur âtre immense par trois tuyaux qui traversent en ligne droite les arcs des fenêtres ogivales.

Ces cheminées furent longtemps cachées par une cloison, et elles servaient de magasins à bois de chauffage pour la cour d’appel. Bien qu’on pût dire rigoureusement qu’elles n’avaient pas précisément changé de destination, il était à regretter que cette mutilation eût enlevé à ces monuments curieux leur véritable caractère.

Elles ont été débouchées à l’époque où, sous la direction habile de M. le conseiller Pilotelle, membre de la Société des antiquaires de l’Ouest, le palais de justice fut l’objet d’une restauration qui, bien que malheureusement trop incomplète encore, fait le plus grand honneur à messieurs de la cour et à la mémoire de l’homme plein de zèle et de goût qui s’y devoua si résolûment.

Durant le calamiteux hiver de 1870-1871, les énormes bûches placées depuis longtemps dans ces deux immenses cheminées servirent enfin à réchauffer de nombreux bataillons de mobiles revenant de la guerre, et que la ville, déjà encombrée de soldats de toutes armes, s’était vue obligée de loger, pendant plusieurs mois, dans le sanctuaire de la justice.

L’église Saint-Didier, église paroissiale, était située à peu de distance du palais, sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui la maison n 7, formant le coin du plan et de la rue Saint-Didier ; elle n’offrait rien de remarquable. Son clocher en pierre était surmonté d’une toiture pointue en charpente et ardoise.

Vendue nationalement, elle n’a été démolie que depuis quelques années. Aux jours de fêtes solennelles, on décorait son sanctuaire d’une tapisserie donnée par le Chapitre de la ville de Langres, dont saint Didier avait été évêque. Cette tapisserie, sur laquelle étaient brodées les armoiries du Chapitre, et qui représentait plusieurs traits de la vie du Saint, fait aujourd’hui partie du mobilier municipal, et figure dans toutes les fêtes qui exigent un certain appareil d’échafaudages. Ce n’était pas précisément le but des donateurs.

La paroisse de Saint-Didier comptait, avant la Révolution, 1 800 communiants. Les deux cimetières de cette paroisse, qui étaient contigus, ont formé le plan actuel de Saint-Didier. L’ancien cimetière a formé la partie N.-O. ; le nouveau, la partie plus rapprochée de l’église et du palais. Au milieu de ce dernier se trouvait un puits autour duquel on allait en procession chanter un Libera, au jour des Morts.

La Regratterie. — A l’extrémité de la rue Saint-Didier, à droite se trouve la rue de la Regratterie (nommée aussi, dans des titres, de la Regueterie), sans doute parce qu’elle était habitée autrefois par les revendeurs ou fripiers que, dans le langage populaire, on nomme encore regrattiers.

Nous verrons, du reste, en poursuivant notre course, que ces honorables industriels n’ont pas complétement abandonné le théâtre de leurs anciens exploits.

Le minage se tenait très-anciennement au bout de cette rue, près l’hôtellerie Saint-Jacques. L’article suivant semble même nous autoriser à croire qu’il s’y tenait avant le XIV siècle. Ce ne fut qu’en 1626 qu’il fut transporté, comme nous l’avons vu, dans la rue Neuve.

Maison du Pin. — La rue qui se prolonge dans l’axe de la rue de la Regratterie, à gauche, n’est autre que celle du Moulin-à-Vent, dont nous avons parlé à la page 211.

Dans cette rue, sur la main droite en descendant, au n 1, existait autrefois une maison nommée la maison du Pin, parce qu’elle était une succursale de l’abbaye de ce nom située près de Poitiers. Un traité avec l’abbé et les religieux de cette abbaye ayant été fait, sur l’ordre du roi, par son sénéchal de Poitou, au mois de février 1301, et confirmé par lettres patentes de Philippe le Bel du même mois, le roi renonça par ce traité à la rente de 14 livres que lui payait l’abbaye, sous la condition que lui et ses successeurs seraient à l’avenir, conjointement avec l’abbé de ces religieux, propriétaires par indivis du droit de minage.

Depuis ce traité, les boisseaux servant d’étalons étaient marqués d’une fleur de lis et des armes de l’abbaye-du Pin, et gardés à Poitiers dans la maison du Pin.

Vieilles-Boucheries. — Suivons la rue de ce nom, ainsi appelée parce que, avant 1421, époque à laquelle Charles VII ordonna que la boucherie serait établie en face de l’église Sainte-Radégonde, la boucherie se tenait dans cette rue, alors dépendante de la paroisse de Saint-Cybard ; détournons à gauche, et suivons le zigzag qui nous conduira au plan des Petits-Jésuites.

Les Pétits-Jésuites. — Nous avons dit l’origine du premier de ces noms à propos du lycée (v. page 72). C’était là que se trouvait le collége dit des Pères Jésuites d’Hibernie ou Petits-Jésuites, lequel a donné son nom au plan lui-même.

La maison occupée dès l’origine par les RR. Pères était l’ancien hôtel de notre savante famille des S-Marthe. Sully y avait logé en 1611.

Les fondations de bourses faites par la veuve O’Mamers et par N. Crouley annoncent que cette œuvre avait été appréciée et encouragée par nos voisins d’outre-mer, auxquels elle était, du reste, plus spécialement utile.

Voici l’histoire de cet établissement situé dans la rue de la Prévôté.

Après l’expulsion des Jésuites, il fut consacré à former le dépôt officiel des mendiants, vagabonds et gens sans aveu que fournissait la Généralité de Poitiers, et dont il était exactement défrayé par les soins de la maréchaussée, et c’était ce qui lui avait fait donner avant la Révolution, par suite d’une analogie assez imparfaite cependant, le nom de Bicêtre. La chapelle desservie par les Capucins, qui y célébraient habituellement l’office divin, était ouverte au public.

Les bâtiments sont habités actuellement par les Sœurs de la Charité des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, qui consacrent leurs soins pieux à l’éducation des petites filles pauvres.

De 1850 à 1854, l’établissement a été augmenté, et une jolie chapelle en style ogival, dont la façade règne sur la rue, y a été construite d’après les plans du R. P. Tournesac. Elle a été consacrée le 8 août 1854 par Mgr Pallu du Parc, évêque de Blois. Cet établissement appartenait alors aux Sœurs de la Providence Sainte-Marie de Saintes, qui ont été remplacées en 1859 par les Religieuses qui l’occupent aujourd’hui. Il compte en Sœurs, en pensionnaires et externes, 150 personnes.

La Prévôté. — A l’extrémité de la rue de la Prévôté, sur la droite, étaient les bâtiments et prison de la Prévôté. L’hôtel en face porte seul ce nom aujourd’hui, malgré l’asile qu’il donne aux pieux instituteurs du peuple. Vous ne serez peut-être pas fâché, cher lecteur, de savoir ce qu’étaient autrefois ces magistrats si redoutés que l’on appelait les prévôts.

Ils furent primitivement les délégués des comtes et gouverneurs des provinces pour rendre la justice et percevoir les impôts en leur nom. Hugues Capet les réduisit à ce dernier rôle en instituant juges les sénéchaux et baillis.

Mais Philippe-Auguste, ayant créé un prévôt des grands maréchaux chargé de réprimer les excès des gens de guerre, et qui ne put suffire à son office, ce fonctionnaire fut autorisé par Louis XI, en 1494, à se choisir des lieutenants dans les provinces, jusqu’à ce que le roi lui-même crût devoir les nommer directement, ce qui les rendit promptement indépendants.

En 1514, leur autorité ne s’exerce cependant encore que sur les gens de guerre, puis bientôt sur certains criminels civils qu’ils doivent saisir et conduire aux sénéchaux et baillis, avec lesquels ils ne jugent concurremment qu’en 1544.

La rude besogne que leur confient les édits et qu’exigent les soins d’une police dont ils étaient à peu près seuls chargés dans les campagnes, la promptitude de leurs arrêts, la célérité de leur exécution, tout contribue à jeter une crainte salutaire dans les cœurs, et aussi à entourer d’une auréole plus qu’imposante la personne des prévôts.

Ils sont, disent les édits, cousins et écuyers en titre du roi ; ils portent l’habit court, le manteau à collet, le chapeau à plumes, le bâton de commandement argenté à la main et l’épée au côté ; ils ont 3 600 livres d’appointements, fort gros traitement à cette époque. Leurs archers sont vêtus de la casaque aux armes du roi et du prévôt.

Ils sont assistés de deux conseillers, lieutenants de robe courte, aux appointements de 1 200 livres, d’un conseiller assesseur, d’un conseiller procureur, d’un greffier, de deux exempts, aux appointements de 300 livres ; de 20 ou 30 archers, aux appointements de 200 livres.

Après la division des pouvoirs des prévôts, il y eut à Poitiers prévôté royale et maréchaussée avec prévôt provincial (pour la province), puis un prévôt général (pour la Généralité). Ce titre a disparu, avec tant d’autres choses à l’époque de la Révolution.

Mais la Restauration le fit revivre un instant, dans les premières années de son règne, et ce ne fut pas le prétexte le moins habilement exploité par les passions politiques d’alors contre le gouvernement dont elles combattaient, disaient-elles, les excès et les fautes… fort de l’expérience passée, nous ajouterons « et le principe ».

On a lieu de croire que le gracieux édifice dont vous voyez la riche façade étaler sous vos yeux le luxe de sa brillante architecture fut dès l’origine l’hôtel du prévôt, l’hôtel de la Prévôté, qui lui a laissé son nom. « C’est d’elle, sans doute, que parlent les registres de l’hôtel de ville quand ils disent que c’est en 1529 que le sieur Berthelot commença à faire construire cette belle maison au-dessus des Trois-Rois. »

Telle était l’opinion d’un de nos devanciers. Il avait vu les armoiries de René Berthelot sur les écussons lisses ou indéchiffrables qui se trouvent à l’intérieur du monument. C’était une erreur. On appliquait à la maison de la Prévôté ce qui ne se rapporte réellement qu’à une maison située plus bas, sur la main gauche, dans la rue de la Chaîne, au n 24. Cet hôtel, fort remarquable aussi, est masqué sur la rue par des constructions plus récentes. Il porte les écussons parfaitement conservés de son constructeur. Nous en parlerons plus loin.

La Prévôté, qui offre aux regards sa luxuriante richesse, son exubérante profusion de broderies, d’arabesques, de feuilles de vigne et de grappes de raisin, de guirlandes de fleurs, de figurines, de sirènes, de singes, et, au milieu de tout cela, l’ogive dégénérée, mêlant sa courbe fléchissante et panachée aux cintres surbaissés, aux lignes droites, raides et croisées, aux meneaux à nervures prismatiques, peut être citée comme un type

du genre d’architecture adopté du XV au XVI siècle.

C’est, du reste, un échantillon fort précieux de ce style en raison de la parfaite conservation de l’ensemble et de la plupart des détails. Nous ne parlerons pas de la croix moderne, fort maladroitement placée au sommet du portail.

Vous remarquerez, sans doute, que, malgré sa situation à l’intérieur d’une ville fortifiée, la demeure du noble seigneur cache sous le manteau pacifique de son ornementation délicate et frêle le squelette guerrier d’une sorte de forteresse avec ses tours et ses tourelles.

Rien n’y manque, pas même le luxe d’un moucharaby qui, du sommet du corps central de l’édifice, semble protéger la porte d’entrée et les fenêtres des deux étages. L’architecture est en cela l’expression exacte de la société d’alors.

Bientôt l’idée détrônera la force matérielle. Les guerriers bardés de fer, les châteaux garnis de créneaux puissants disparaîtront : la féodalité expirante a reçu, il est vrai, du souffle chevaleresque de François I la vie éphémère qui l’anime encore ; mais ce n’est plus qu’une sorte de cadavre que l’on pare de fleurs, comme l’architecte de notre monument a paré son œuvre des dehors trompeurs d’une force inutile et factice.

Notre gravure exprime l’alliance que nous avons essayé de vous faire saisir, et qui mérite votre attention.

Si nous voulons visiter l’intérieur de cet établissement, où les Frères des Écoles chrétiennes tiennent leurs classes gratuites pour les enfants pauvres, il faut traverser le porche voûté qui conduit à la cour, au fond de laquelle a été percée, en 1858, la porte qui fait face à la porte d’entrée et qui en reproduit le système décoratif.

Les croisées sont du même genre que celles de la façade ; leurs pilastres sont décorés de griffons. À droite, une galerie en bois est soutenue par quatre colonnes formées d’une réunion de petites colonnes à nervures prismatiques s’enroulant autour du noyau de la colonne principale, dont elles font comme une sorte de colonne torse d’un aspect fort étrange. — Nous avons remarqué ce système de décoration dans la galerie extérieure du château d’Oyron, bâtie par Claude de Gouffier, grand écuyer de France sous Henri II (XVI siècle).

Les appartements n’ont rien qui réponde à la richesse de la façade : ils sont grands, mais sans aucunes décorations ni sculptures.

Les maisons situées à côté de la Prévôté ont un caractère qui doit porter à croire qu’elles ont été bâties à la même époque, et que peut-être même elles étaient une annexe de l’hôtel du prévôt.

Rue de la Chaîne. — Elle tire sans doute son nom de son voisinage avec les prisons de la Prévôté, dans lesquelles étaient déposés les criminels. Faisons quelques pas dans cette rue à pente rapide, mal pavée, mal aérée, étroite et rendue moins large encore par le surplomb des étages des maisons qui la bordent ; c’est un échantillon précieux du Poitiers du XVI siècle, et vous pouvez vous faire une idée à peu près exacte de sa physionomie aux temps passés.

Chez elle, en effet, les traditions du moyen âge vivent encore, nous ne dirons pas sur les murs, mais sur les charpentes de ses maisons de bois et d’ardoise ; chez elle, l’eau de Jouvence de la civilisation moderne n’a pas encore effacé toutes les rides de son front vieilli ; mais cela viendra bientôt.

Au n 24, sur la gauche, un hôtel se distinguait, au XVI siècle, entre ses humbles voisines ; il accuse à l’intérieur le bon goût et la science de son constructeur. Il se nommait René Berthelot, seigneur de Fief-Clairet, licencié ès lois, lieutenant criminel à la sénéchaussée présidiale de Poitiers, et l’un des bourgeois de cette ville, élu maire en 1529. Ses armoiries étaient « d’or à trois aiglettes éployées d’azur, membrées de gueules ».

Le Pilori. — Retournons sur nos pas, suivons la rue à gauche ; elle se nomme rue du Trottoir et conduit à la place du Pilori.

Cette place où se tint, avant la Révolution (1787), le marché, qui y avait été transféré depuis que la démolition de la tour du beffroi en avait privé le plan de Notre-Dame, était, ainsi que l’indique son nom, le lieu consacré aux exécutions criminelles. C’est là que périrent le plus souvent de grands coupables, mais quelquefois aussi ces pauvres soldats des causes vaincues, dont la politique fait des martyrs !

Depuis quelques années, des plantations ont été faites sur cette place ; elle a été nivelée, embellie, et il ne lui reste plus de ses tristes souvenirs qu’un nom que 1830, encourageant en cela 1848, faillit remplacer par celui du général Berton, exécuté en 1822 pour s’être mis à la tête du mouvement insurrectionnel de Thouars.

Sans quitter le Pilori, si vous vous placez dans l’axe de la rue Cloche-Perse (Cloche-Verte), ainsi nommée de quelque enseigne d’auberge ou de boutique existant dès avant 1559, vous apercevrez à main droite, au coin d’un pâté de maison, et sur un arrière-plan, un petit pavillon percé d’une fenêtre carrée.

Àcôté de cette fenêtre, ne voyez-vous pas (et si vous ne le voyez pas avec vos yeux à vous, joignez-y ceux de votre opticien), ne voyez-vous pas un fer de mulet encastré dans la maçonnerie ? Voici l’histoire de ce fer :

Quelques années avant la Révolution, un muletier chargé de conduire des sacs de poudre avait eu l’imprudence d’attacher son mulet dans la rue Cloche-Perse, à quelque distance de là ; une étincelle, qui jaillit du pavé frappé par le pied de l’animal, provoqua une explosion immense. Le mulet disparut ; mais une de ses jambes, lancée avec violence contre la fenêtre de la maison que vous voyez, l’enfonça complètement, et c’est en souvenir de cet accident que le fer attaché à cette jambe a été placé près de la fenêtre qui fut victime de sa brusque visite.

Un ébranlement général du quartier fut la conséquence de l’effroyable tonnerre du Jupiter-muletier ; mais il n’y eut aucun autre malheur à déplorer. Aussi les habitants s’empressèrent-ils, pour rendre grâce à la sainte Vierge de sa miraculeuse protection, d’élever à la Mère de Dieu un monument de leur reconnaissance. C’était une statue de Marie, placée au fond d’une niche que décoraient des bouquets et des cierges. Une inscription rappelait en outre le fait qui avait donné lieu à cette pieuse manifestation de la foi de nos pères.

Ce monument fut brisé par la Révolution. La maison de bois où il se trouvait a été récemment remplacée par une maison en pierres.

Anguitard. — Nous sommes dans la rue des Flageolles, ainsi nommée peut-être de Jean de la Flageolle, lieutenant de Guillaume de Taveau (1386). Il existait autrefois dans cette rue un jeu de paume dit le jeu de paume des Flageolles ; il fut détruit au commencement de juillet 1782.

Al’extrémité de cette rue, en tournant à droite, au n 8, nous apercevons une maison dont le caractère et les souvenirs qu’elle rappelle sollicitent quelques réflexions. C’était là ce qu’on appelait la maison des Plaids d’Anguitard, les fief, bourg et tour d’Anguitard. Cette tour, selon quelques notes historiques, avait été construite en 1324 par le maire de Poitiers, Jean Guichard, et la corruption du langage expliquerait suffisamment la métamorphose de ces noms en celui-ci : An-Guitard ; mais, selon une autre étymologie, ce mot dériverait plutôt de Damp Guitard ; Turris Dompni (pour Domni) Guitardi. (V. un titre de 1318 de Notre-Dame-la-Grande, archives départementales.) Elle existe encore dans la maison n 8 qui fut la maison de la famille Brumauld de Beauregard, et que nous vous conseillons de visiter, si l’obligeance de son propriétaire vous le permet.

C’est, en effet, dans ses caves et souterrains que vous pourrez prendre une juste idée de cette enceinte romaine casematée par nos vainqueurs pour se défendre contre ceux qui allaient les vaincre à leur tour.

Ce fut l’aspect étrange de ces constructions gigantesques qui frappa si vivement l’ardente imagination de Jean Brumauld de Beauregard, et qui inspira au futur prélat, qui devait être l’honneur de l’épiscopat et du siége d’Orléans, ce goût prononcé qu’il manifesta dès sa plus tendre jeunesse pour les études archéologiques.

Le fief, bourg et tour d’Anguitard possédait autrefois plusieurs droits dans la ville de Poitiers, — les bourgs de Saint-Hilaire et de Montierneuf exceptés, — droits qui étaient déjà tombés en désuétude en 1410, et qui portaient principalement sur les fours, les forges et les ferrages de chevaux.

Le ressort de cette moyenne justice comprenait, à l’intérieur de Poitiers, le pâté de maisons enclavé entre les rues des Flageolles, des Gaillards, de Sainte-Opportune, des Quatre-Vents, de Saint-Cybard et la place entière du Pilori. Cette juridiction n’était point exercée en 1789.

Le plan de l’Étoile. — Il a pris sans doute son nom de sa forme résultant de sa situation au point de réunion de quatre rues qui y aboutissent en diagonale. L’étoile d’or sur champ d’azur qui se trouve sculptée en relief sur la façade de la maison n 2, et à laquelle elle peut servir aujourd’hui d’enseigne, comme elle faisait déjà en 1737 à la maison de Jean Brunet, tenant par le devant au logis dit de la « Petite Étoile », a symbolisé ce nom.

Au coin du plan formé par la rue de la Tête-Noire (n 13), remarquez un nouvel échantillon du style du XVI siècle, dans ces fenêtres percées aux encoignures de la maison qu’elles décoraient en l’éclairant et en donnant jour sur deux points différents.

Dans l’angle Est du plan de l’Étoile, ce portail, construit en 1856, vous indique la Faculté des sciences, dont nous vous parlerons bientôt.

La rue de l’Étoile s’est appelée rue de Sainte-Opportune, à cause de la proximité de l’église de ce nom, et rue de l’Hôtel-Dieu, à cause de l’établissement hospitalier qui était où se trouve maintenant le siège de l’Académie, dont nous allons vous dire l’histoire.

Revenons sur nos pas. Au sud, dans le caveau de la maison située à l’angle de la rue de l’Étoile et de la place du Marché, on a trouvé, il y a peu d’années, les restes bien conservés d’une mosaïque qui se prolongeait sous la rue actuelle, et qui accusait là l’existence d’un établissement romain d’une certaine importance.

Voici maintenant l’entrée principale de ce que d’aucuns appellent le palais universitaire (quel palais !!), qui renferme, comme vous le voyez inscrit sur son front, les Facultés de droit, des sciences et des lettres.

L’École de Droit. — Ce nom absorbe un peu les autres, et, il faut le dire, il a eu dans le passé un retentissement qui explique la popularité actuelle dont il jouit.

Le bâtiment que vous voyez là, devant vous, est un pauvre spécimen du moderne, à Poitiers. Il fut rapiécé à diverses époques, lorsqu’il était affecté au service des pauvres malades, car c’était, comme nous l’avons déjà dit, l’Hôtel-Dieu, avant la Révolution, époque à laquelle cet établissement fut transféré au séminaire, et, depuis lors, il a été complété par le corps de façade destiné à loger les Facultés des sciences et des lettres (1845).

Pourquoi cette triste construction, malgré sa destination connue et malgré l’importance de la cité, est-elle dépourvue de tout caractère de toute grandeur ? Ah ! les chercheurs de raisons à toutes choses ont trouvé cette explication.

Quand il s’agit de dresser les plans de ce phalanstère intellectuel :

Vous trouverez peut-être ceci un peu mythologique dans la forme…. mais au fond ?

Pénétrons sous le porche maintenant. Le rez-de-chaussée du corps de bâtiment en face, au delà de la cour, est à peu près exclusivement affecté à l’École de droit. C’est là que se trouve la salle des Exercices publics, — en même temps, salle de cours, — où vous pourrez voir le buste en bronze de M. Boncenne, l’illustre doyen de l’École, dont nous avons parlé à propos de la place d’Armes (page 60). Ce buste, œuvre du fameux statuaire David (d’Angers), a été placé dans cette salle, où retentit pendant si longtemps la parole éloquente de notre illustre maître, par la reconnaissance de ses élèves. Ce monument, simple, digne, honore ceux qui l’ont élevé, aussi bien que l’homme qui sut l’inspirer. Plus loin sont la salle du conseil, et deux salles de cours, et au-dessus le secrétariat et la bibliothèque, qu’il ne faut pas confondre avec la bibliothèque publique.

Elle a été fondée, il y a une trentaine d’années, par les professeurs, et elle est entretenue au moyen d’une cotisation mensuelle prélevée sur leur traitement.

Cette collection, due à une générosité si honorable s’est enrichie de divers dons. Les plus nombreux datent du ministère de M. Bourbeau, doyen de la Faculté avant d’être ministre de l’instruction publique.

Disons maintenant ce que fut autrefois cette école et ce qu’elle est aujourd’hui.

L’origine de la Faculté de droit remonte à 1431, époque à laquelle, ainsi que nous l’avons dit à l’article de l’hôtel de ville (page 46), eut lieu l’institution de l’Université de Poitiers, dont la Faculté de droit civil et canonique faisait partie.

Elle jouit, dès l’origine, d’une réputation méritée, que lui valurent la science de ses professeurs et le soin qui fut apporté par ce corps éminent à se recruter parmi les supériorités réelles du temps. Le nombre des élèves grandit avec la renommée de l’école, et il s’éleva à un chiffre tel, que ce devint à Poitiers une véritable puissance, avec laquelle il fallut plus d’une fois compter sérieusement, mais qui rendit aussi des services quand on dut s’adresser à son courage.

Nous ne dirons pas, avec quelques écrivains, que ce fut à ces services spéciaux que les étudiants de Poitiers devaient le droit de porter l’épée, droit dont ils usaient et abusaient avant la Révolution. Ce droit était commun aux étudiants de toutes les Universités, sans doute parce que ces étudiants étant censés « vivre noblement», comme on disait en style légal et officiel, jouissaient du privilége qu’avait la noblesse de porter l’épée.

S’ils furent en aussi haut renom, si la Faculté produisit de doctes magistrats, de savants professeurs, des littérateurs distingués, n’allez pas croire qu’il n’y eût pas de nombreux maraudeurs, joueurs de riboute et autres, faisant l’école buissonnière et manquant à l’appel.

Nous avons vu déjà la malicieuse plaisanterie de l’enseigne du jeu de paume de l’Estude ; Rabelais nous dit aussi que les étudiants du XVI siècle étaient de loisir et ne savaient à quoi passer le temps ; et, avant la Révolution, on savait faire son droit en bottes, c’est-à-dire ne paraître à l’école, et même à Poitiers, que pour prendre les inscriptions d’alors ; cela se fait encore, dit-on… à Paris, la ville par excellence pour les facilités de toute nature données aux écoles buissonnières de tout genre. Et, à propos de cette triste spécialité de la moderne Babylone :

Les épreuves, du reste, n’étaient pas très-rudes. Les examens se faisaient en tête à tête chez quelque professeur ; les thèses seules se soutenaient en public dans la salle des cours, qui était, comme nous l’avons dit, la grande salle actuelle de l’hôtel de ville, et devant un seul professeur, les réunions de la Faculté n’ayant lieu que pour les thèses de licence marquantes et pour le doctorat. Dans ce cas, le présidial, les trésoriers de France et le corps de ville étaient invités, et certes ce devait être fort amusant pour eux. Passe encore pour le présidial, c’était son affaire ; peut-être même pouvait-il trouver là quelque chose à appliquer ; mais les trésoriers ? mais le corps de ville ? Voyez-vous d’ici le Conseil municipal d’aujourd’hui condamné à subir l’assistance aux thèses de MM. les aspirants licenciés ?

Avant la Révolution, le grand costume de la Faculté de droit consistait en une simarre noire sur laquelle était posé un long manteau d’étamine écarlate avec une épitoge et une doublure d’hermine.

En 1789, la Faculté de droit de Poitiers fut supprimée, ainsi que les autres établissements d’enseignement public. Le siècle des lumières innées n’avait pas besoin de conserver le feu sacré. Mais, après les jours d’exil, notre école fut rappelée par le décret du 4 jour complémentaire an XII, et elle fut solennellement installée le 23 juin 1806 dans l’ancien Hôtel-Dieu par le tribun Chabot (de l’Allier), inspecteur général des écoles de droit.

Voici quelles sont actuellement les chaires de cette école : deux de droit romain, — trois de code civil, — une de procédure civile et législation criminelle, — une de droit commercial, — une de droit administratif.

Outre ces cours obligatoires, qui sont faits par huit professeurs titulaires, dont l’un est en même temps doyen de la Faculté, et par deux agrégés, d’autres cours facultatifs complètent ce remarquable enseignement, et les étudiants sont obligés, en sus, de prendre des inscriptions et de suivre un des cours dans l’une des Facultés des sciences ou des lettres.

Les étudiants en droit formaient autrefois une corporation redoutable par son esprit de corps et par l’humeur querelleuse de ses membres. À sa tête étaient placés un prévôt et son lieutenant, choisis parmi les plus mauvaises têtes et les meilleures lames.

Ces héros du suffrage de leurs pairs étaient chargés de soutenir, au besoin, l’honneur du corps contre tous tenants, et c’était un genre de thèse qui leur convenait mieux que tout autre, car ces étudiants de dixième année étaient plus assidus aux cours de la salle d’escrime qu’à ceux de la Faculté.

La rivalité incessante qui régnait entre l’école et les officiers de la garnison, l’infériorité assez ordinaire de ces derniers dans le jeu dangereux dont ils étaient presque toujours victimes, rendaient le séjour de la ville de Poitiers très-désagréable aux chefs de corps, qui déclinaient, le plus possible, l’honneur de venir faire décimer dans nos murs leurs brillants états-majors.

Les mœurs, les usages ont changé, et, soit en raison de leur plus jeune âge, soit en raison de l’heureux affaiblissement d’un triste préjugé, nos étudiants d’aujourd’hui ont complètement oublié les dangereuses traditions de leurs devanciers.

Mais si la réputation brétailleuse de notre école s’est éclipsée, elle a fait place à une réputation plus honorable pour elle ; si l’on ne cite plus ses terribles succès dans d’odieux combats, on célèbre ses triomphes dans les luttes plus nobles et plus patriotiques de l’intelligence, et c’est en envoyant ses dignes représentants sur tous les champs de bataille des concours, c’est en faisant inscrire partout ses vainqueurs parmi les maîtres de la science, qu’elle a prouvé depuis un demi-siècle la supériorité incontestable de son personnel et de son enseignement.

Faculté des Sciences. — L’enseignement que se partagent aujourd’hui la Faculté des lettres et celle des sciences était réuni, comme on le verra bientôt, dans l’ancienne Université de Poitiers, sous le nom de Faculté des arts.

La nouvelle Faculté des sciences de Poitiers a été instituée par décret du 22 août 1854. Les cours ont été ouverts deux mois après. Son premier doyen a été M. Chenou, qui a pris, l’an dernier seulement, sa retraite.

Voici les chaires dont elle se compose : mathématiques pures et appliquées, — physique, — chimie, — histoire naturelle.

Elle compte un secrétaire agent comptable, un préparateur de physique, ou préparateur de chimie, un garçon de laboratoire chargé de l’atelier de montage et de réparations.

Chaque professeur fait deux leçons par semaine, et des conférences particulièrement destinées aux personnes qui veulent prendre leurs grades. Chacune des branches d’enseignement possède des collections venues d’acquisitions ou de dons particuliers, d’envois par le Muséum et l’École des mines de Paris. Une partie de ces collections a été créée par le professeur lui-même.

La Faculté tient, par an, trois sessions d’examens pour les candidats aux grades de bachelier ès sciences, et deux pour les trois ordres de licences (mathématiques, physique et histoire naturelle).

La Faculté n’a admis jusqu’à ce jour (depuis 17 ans) au grade de docteur qu’un seul candidat. C’est bien triste ! Et c’est la condamnation sans appel de la regrettable tendance qui pousse à multiplier, aux dépens de l’élévation de leur niveau, les grands centres des hautes études. Que sera-ce plus tard, quand ce que l’on nomme par euphémisme la vulgarisation de l’instruction supérieure, en sera devenu l’émiettement ?

Et Dieu veuille que ces réflexions ne se puissent pas appliquer bientôt, même à l’École de Droit qui a su garder, jusqu’à ce jour, au milieu de ses sœurs, le rang conquis par les aînés de sa famille !!

Puisse la vulgarisation de la science qu’elle a si noblement distribuée, ne pas enfanter, comme conséquence fatale, des hommes de plus en plus vulgaires au milieu de plus nombreuses médiocrités !

Faculté des lettres. — Cette Faculté faisait aussi partie primitivement, sous le nom de Faculté des arts, de l’Université de Poitiers créée en 1431. Elle tenait le quatrième rang dans la hiérarchie, et suivait la Faculté de médecine.

D’après un arrêt du Parlement, le principal du collége de Sainte-Marthe (voir au mot Lycée) était doyen de la Faculté des arts, que composaient avec lui les deux professeurs de philosophie et celui de rhétorique. Elle conférait le titre de maître ès arts, nécessaire pour compléter les études faites dans les autres Facultés et pour se livrer à l’enseignement public, et celui de bachelier ès arts. Il fallait, pour y être admis, avoir fait son université, c’est-à-dire avoir fréquenté les deux cours de philosophie et de physique enseignés au collége.

Les examens se faisaient avec plus d’appareil qu’à la Faculté de droit ; mais les actes qui terminaient la deuxième année, et qui avaient lieu au collége (lycée) dans la salle des exercices (aujourd’hui salle de récréation des jeunes élèves), étaient accompagnés d’un luxe de discours, d’argumentateurs, de thèses et d’assistants assez effrayant pour ceux qui n’auraient pas connu le moyen, quelquefois trompeur cependant, des arguments communiqués.

Le grand costume de la Faculté des arts se composait d’une robe courte en moire de soie violette bordée d’hermine.

Cette Faculté disparut avec ses sœurs en 1789, et ressuscita pour Poitiers au souffle réparateur du décret du 17 mars 1808. Supprimée par ordonnance du 18 janvier 1816 avec seize autres Facultés, celle de Poitiers a été rétablie par l’ordonnance du 8 octobre 1845, et installée solennellement le 18 novembre suivant. Son premier doyen fut M. Derome.

Dans la première période de son existence (de 1808 à 1816), la Faculté des lettres de Poitiers n’a reçu que deux docteurs, parmi lesquels nous aimons à citer notre savant et regretté confrère, M. Cardin, si profondément versé dans l’étude de la linguistique.

La Faculté n’a pas dépassé le même nombre de docteurs dans la période de 1845 à 1872.

Voici les chaires dont se compose la Faculté de Poitiers : philosophie, — histoire, — littérature ancienne, — littérature française, — littérature étrangère.

Ces cours sont publics et se font dans une des salles du palais universitaire ; c’est dans la même salle qu’elle tient ses sessions d’examens pour le baccalauréat, la licence et le doctorat.

La justice nous oblige à confesser, malgré notre amour-propre poitevin, qu’aucune ville, sauf peut-être Paris, dans l’antique Sorbonne, n’a consacré aux lettres un local plus froid, plus lugubre et moins confortable.

Nous parlerons plus loin, avec détail, de notre vieille Université, à propos du couvent des Jacobins où se tenaient les séances officielles.

Nos comptes réglés avec les Facultés, quittons pour un moment la cour où vous voyez quelques cintres provenant (1860) des cloîtres de l’église de Notre-Dame (située en face) offrant à des plantes grimpantes leur solide et élégant appui, et, plus loin, un énorme sarcophage à deux places trouvé à Saint-Pierre-les-Eglises (Vienne).

Nous sommes sous le porche qui nous a donné entrée dans le palais de l’Université ; pénétrons par la porte à gauche, si elle est ouverte (si elle est fermée, l’appariteur, logé en face, vous l’ouvrira), dans une vaste salle où sont un peu entassés, il faut l’avouer, faute d’espace, les débris de sculpture et d’architecture des siècles passés.

Musée des antiquités de l’Ouest. — Cette collection, commencée vers 1820 par M. l’abbé Gibault, professeur à la Faculté de droit et conservateur de la bibliothèque de Poitiers (dont nous redirons plus loin d’autres services), puis continuée par la Société des antiquaires de l’Ouest à dater de 1834, fut, en 1836, déposée dans le temple de Saint-Jean, d’où elle dut, en 1854, être transportée là où vous la voyez, par les soins de la compagnie et à frais communs avec la ville qui y affecta 500 fr.

L’appariteur pourra, si vous le souhaitez, le catalogue imprimé en mains, vous donner des détails complets sur les divers objets qui solliciteront votre curiosité. — Et voici le sommaire, un peu pêle-mêle, comme la collection elle-même, des plus intéressants.

Les deux statues en pierre (150-151) que vous voyez défendant pour ainsi dire les deux côtés de la porte ont été sauvées de la destruction du portail de la juridiction consulaire (v. la page 219) ; elles vous donneront une idée du mérite réel de cette œuvre de notre sculpteur Girouard ; elles en formaient le couronnement. Ce portail, dont le propriétaire intelligent avait donné les matériaux à la ville, au lieu d’en faire des moellons (ce qui eût été rigoureusement dans son droit), avait été reconstruit à l’extrémité de l’une des allées de la promenade de Blossac, au temps des ateliers nationaux de 1848. — Monument ruiné avant même d’avoir été achevé, il fut re-démoli en 1859, et vous en voyez les restes.

Ces dais à pinacle (142) avaient été ajoutés à la façade romane de l’église de Notre-Dame au XVI siècle. — Ils ont été supprimés avec raison, comme nous le verrons bientôt, lors de la restauration de cette façade.

Les n 68 et suivants indiquent des sculptures d’un goût et d’une délicatesse qui reflètent leur époque — la Renaissance. — C’est tout ce qui reste du magnifique château de Bonnivet, demeure princière bâtie par le favori de François I avec un luxe qui faisait dire à son orgueilleux rival, le connétable de Bourbon, que « la cage était trop belle pour l’oiseau ». L’oiseau est allé mourir aux champs de Pavie au milieu du désastre que, malgré sa devise : « Festina lentè », il avait provoqué par sa bouillante imprudence ; la cage, brillante de toute la richesse du ciseau des meilleurs artistes de l’Italie, voilà à quoi elle est réduite aujourd’hui. — Graves pensées, que dominera sans doute le souvenir du noble et consolant billet du roi-chevalier, trop oublié naguère, hélas, « Tout est perdu, fors l’honneur ».

Sous divers n (103 à 106), plusieurs colonnes milliaires vous offriront la forme de ces monuments à l’aide desquels le peuple-roi indiquait les distances qui séparaient les localités les plus importantes semées sur les voies romaines. Elles rappellent les noms des empereurs sous lesquels elles furent élevées : — Antonin, Commode, Alexandre Sévère, Constance Chlore.

N 40, bas-relief provenant de l’ancienne église de Sainte-Triaise, et représentant saint Hilaire, évêque de Poitiers, bénissant la sainte recluse.

Le chapiteau roman du XI siècle (n 39) représente, à notre avis, une sorte de trilogie symbolique indiquant les dangers de l’intempérance : on y voit un blessé muni d’une jambe de bois, dont l’appareil ressemble fort à ceux d’aujourd’hui. — Ce chapiteau provient de l’église de Saint-Hilaire.

N1 à 4. — Fragment représentant des chèvres broutant ou couchées. C’est tout ce qui reste d’un antique tombeau provenant aussi de l’église de notre vieille collégiale, dans les murs de laquelle il avait dû être scellé afin d’empêcher qu’il ne s’en allât en morceaux, sous les efforts répétés des couteaux toujours agissants.

Et si vous tentiez, à votre tour, sur ces restes informes, le moindre frottement, il s’en exhalerait aussitôt une odeur désagréable qui l’avait fait nommer la pierre qui pue et que nos grands-pères et les anciens Guides expliquaient ainsi :

Selon eux, ce tombeau avait contenu les restes d’un grand coupable, d’un trois fois réprouvé ; et, lorsque le démon le quitta pour courir à d’autres victimes, sur la tombe même il fit…

Et de là l’odeur sui generis, que cette pierre diabolique aurait gardée jusqu’à nos jours.

La science n’accepte pas cette explication merveilleuse : pour elle, en dépit des affirmations des anciens Guides, la pierre qui pue est tout simplement du calcaire fétide qui doit l’odeur en question à la présence de l’hydrogène sulfuré qui en forme la base. Ah ! que la science est prosaïque !!

Plus près de nous (n 11), vous voyez un autel votif gallo-romain venant de Bapteresse, près Poitiers, dessemblant beaucoup à celui qui fut trouvé en 1711 sous le chœur de la cathédrale de Paris. — Les personnages sculptés grossièrement sur ses quatre faces représentent Mercure, Hercule, et, selon les uns, Mars et Vulcain ; selon d’autres, Minerve et Apollon.

N 115 et 116. Inscriptions du XIII siècle provenant de l’église abbatiale de Charroux, dont elles constatent la fondation par Charlemagne et Roger.

Avec ces fragments de pierres en cônes tronqués, à côté desquels gisent d’autres fragments taillés en creux, recomposons les meules de camp que les Romains emportaient avec eux dans leurs marches guerrières.

N 110. Voici le cippe funéraire de l’aruspice Sabinus, qui était probablement, au II siècle de notre ère, le chef d’un collége de prêtres à Poitiers. — Il a été trouvé,

en 1841, à deux mètres de profondeur, dans la maison des Filles de la Croix, rue des Gaillards, enfoncé dans un blocage du mur de l’enceinte romaine, et c’est précisément à l’acte dont il fut victime au temps des irruptions barbares qu’il doit son état de parfaite conservation. Le croquis que nous en donnons ne reproduit exactement que l’ensemble du cippe ; mais il suffira pour donner une idée juste des monuments romains de ce genre.

Toutefois, pour le lecteur qui n’aurait pas sous les yeux le monument lui-même, voici le texte complet destiné à rétablir dans sa vérité cette inscription précieuse à plusieurs titres.

D  M   ∃     M

G F  SABINICAM

PANITEANENSIS

EQRHARVSPICI

SVITEMPORISSIN

GVLARIQVANLV

MVDVGFSABINA

NVSPILPATPIRARS

SIMOETAMANTIS

SIMO SIC SIBIFIERI

ANTE QVAMDECE

DITREBVS VMANIS

IPSE MANDAVIT

« Aux dieux Mânes et à la mémoire de Gaïus Fabius Sabinus de Teamum en Campanie, chevalier romain, l’aruspice le plus distingué de son temps qui a vécu 58 ans 5 mois et 5 jours : Gaïus Fabius Sabinianus, son fils, au meilleur et au plus chéri des pères. Lui-même a commandé avant sa mort de lui élever un monument. »

111. Inscription romaine du monument funéraire élevé à la mémoire de Claudia Varenilla, preuve de l’importance de la ville de Poitiers, dont elle atteste la prééminence, dès le III siècle, sur les cités aquitaniques, par la résidence du haut fonctionnaire qui y exerçait sa juridiction.

144. Voici une cheminée du XVI siècle (1557) ; elle provient du château de Chistray, près Châtellerault (Vienne), et a été donnée en 1845 par M. le comte du Crozet. Cette composition n’est pas assurément l’œuvre de Jean Goujon ; elle est loin de valoir, par la taille du ciseau et le fini de l’exécution, les sculptures de Bonnivet ; mais elle a un mérite de naïveté et de composition que bien des artistes pourraient envier.

18. Ce petit cadre mosaïque a été composé de fragments des marbres trouvés en divers endroits de la ville de Poitiers et à diverses profondeurs ; ils indiquent la période romaine, qui a laissé partout, dans le sous-sol actuel, des traces nombreuses de sa riche civilisation.

102. Voici la tête de la statue de Louis XIV que 1792 vit disparaître de la place d’Armes, et dont nous vous avons parlé en la page 32.

Au-dessous vous voyez des tuiles plates à rebords ou convexes — tegulæ, imbrices — et l’antéfixe représentant un masque encadré de fleurons. Tout cela a été exhumé du sol romano-poitevin, et a été copié à l’aide du moulage pour engendrer la couverture appliquée au temple de Saint-Jean. — V. p. 106.

109. Monument votif de Lepida, fille de Valens, épouse de Réginus (IV siècle).

85. Voici la blanche statue de marbre de Jeanne de Vivonne, épouse de Claude de Clermont, tué à la bataille de Moncontour, et dame d’honneur de la reine Louise. Ce sont les seuls restes du monument funéraire qui existait aux Cordeliers de Poitiers.

78. Porte (incomplète) du château de Bonnivet.

Au-dessous (n 145), ce pélican colorié était autrefois l’enseigne tout industrielle de l’imprimeur Marnef, et qu’il a reproduite sur tous les ouvrages sortis de ses presses renommées.

C’est le cas de vous rappeler que, dès le XV siècle, Poitiers comptait des adeptes de la science de Guttenberg, et que les Jean Bouyer, les Guillaume Bouchet, les Marnef, etc., se sont distingués dans cet art, que nous avons vu exercer encore par les descendants de ce dernier.

182. Reproduction en plâtre de quelques sculptures, intéressantes pour l’art musical, de la façade de l’église de Civray (Vienne).

149. Torse de la statue en marbre blanc de Louis XIII. C’était celle que le cardinal-ministre avait fait placer au-dessus de la porte d’entrée de son royal château de Richelieu. À celui qui lui prêtait son nom pour le faire régner de fait sur la France, le grand ministre (un Poitevin) accordait l’honneur de faire trôner sa statue de marbre dans son propre palais. C’était un échange de politesses auquel, si Louis XIII y perdait quelque chose, la France a beaucoup gagné, ce nous semble.

La Société des antiquaires de l’Ouest a acheté au toisé du marbre cette œuvre d’un maître. Elle l’a arrachée du milieu des ruines que la cupidité a faites dans les lieux qui virent naître et briller Armand du Plessis, cardinal de Richelieu. Peu après cette acquisition, à laquelle nous sommes fier d’avoir attaché notre nom, un artiste de Tours nous céda la tête, qui ajoute un prix réel à ce monument vraiment historique. Cette tête avait été séparée du tronc à l’époque où l’on guillotinait, hélas ! autre chose que des statues.

129. Cette stèle représente un personnage tenant à la main un instrument que quelques antiquaires ont regardé comme un spécimen de l’ascia ;

L’ascia était, selon eux, un instrument sous la protection duquel les vivants plaçaient les tombes des morts qu’ils voulaient honorer par des soins de conservation particuliers ; sub asciâ dedicare. D’autres ont pensé que la forme de cet instrument, qui se rapprochait de celui de la croix, permettait aux premiers chrétiens d’éluder les difficultés graves qu’ils eussent éprouvées à placer leurs cendres sous la protection d’un signe illégal et proscrit.

Cette stèle provient du cimetière de Civaux (Vienne), remarquable par le grand nombre de monuments funéraires de dates fort reculées qu’il a offerts à l’étude des savants encore incertains de sa véritable origine.

8. Celle qui l’avoisine est de la même provenance. M. Albert Lenoir, consulté sur la date approximative, l’a attribuée au IV ou au V siècle. Elle reproduit sans doute le costume de l’époque, le sagum.

N.B. Civaux est situé à 40 kilom. de Poitiers, sur les bords de la Vienne, en aval de Lussac-les-Châteaux. L’annaliste Bouchet (que combattent sur ce point les plus savants critiques de notre temps, lesquels fixent le champ de la bataille dite de Vouillé (507) à Voulon, sur les rives du Clain) affirme que cette sanglante mêlée eut lieu dans les plaines de Civaux, et il fait ensevelir les morts des deux armées dans les milliers de sarcophages de pierre que recèle cet asile funèbre. Il n’ose pas ajouter, avec le peuple de ces contrées, qu’une pluie de ces meubles de la mort était tombée tout à propos du ciel ce jour-là.

L’origine certaine de cette énorme agglomération de tombes est encore à déterminer.

136. Fragments de sculptures romaines de l’ancienne abbaye de Nanteuil-en-Vallée (Charente), reproduisant les animaux fantastiques ou symboliques si fréquemment employés dans les décorations religieuses de cette époque.

237. Inscription tumulaire d’un caractère assez rare, en ce sens que les lettres en gothique parfaite sont dégagées en relief sur le plat de la pierre.

139. Tombe chrétienne trouvée en 1853 dans le faubourg Saint-Lazare de Poitiers.

236. Autel gallo-romain transporté, vers 1800, de Poitiers à Buxerolles (près Poitiers), et obtenu par échange du maire de cette commune en 1863. On peut remarquer une grande différence entre le style et l’exécution de cet autel comparé avec l’autel gallo-romain de Bapteresse (n 11), tout en constatant dans l’ensemble le caractère d’une parenté fort rapprochée. Mais ce dernier est de beaucoup supérieur à l’autre par la sculpture, qui offre des qualités d’une véritable valeur. Ces qualités indiquent-elles absolument une date différente ? Non ; l’une peut être l’œuvre d’un goujat, et l’autre l’œuvre d’un artiste.

Maintenant, ami lecteur, inclinez-vous devant cette pierre grossière et informe qui ne dit rien à vos yeux, mais qui va parler à votre intelligence, à votre cœur… à moins que vous ne soyiez pas Français, ou que vous ne soyiez de ceux qui prétendent que la France ne date que de quatre-vingts ans, ou mieux encore, que vous n’apparteniez à la secte qui n’admet plus de patrie pour les membres de la grande famille de l’humanité !

Ce granite, d’un noir verdâtre et micacé, faisait partie du montoir qui existait autrefois, suivant l’usage, devant l’hôtel de la Rose, dont nous avons parlé, page 176, et ce fut de ce bloc même que la célèbre pucelle d’Orléans, Jeanne d’Arc, s’élança sur son palefroi (1428) pour commencer cette série de hauts faits qui devaient sauver la nationalité française, en conduisant à Reims et à Paris le petit roi de Bourges.

Que de choses dans les souvenirs rappelés par ce bloc brut et sans nom !

Avant de quitter le Musée pour aller visiter, plus loin, les collections d’histoire naturelle et la bibliothèque, donnez un regard à ces coulevrines et à ces petits engins de guerre qui, exilés des embrasures des bastions, gisent là-bas à l’extrémité nord de la salle. Ils ont leur mérite. Plusieurs, après avoir défendu notre cité contre ses ennemis, ont célébré pendant longtemps le souvenir de leurs triomphes, aujourd’hui, comme eux, trop oubliés.

Musée d’histoire naturelle. — Ce musée, dont la porte d’entrée s’ouvre à gauche sur le palier auquel on arrive en quittant le musée des antiquités de l’Ouest, se compose ainsi qu’il suit :

I. De 5 000 échantillons, tant de minéralogie que de géologie. La minéralogie doit beaucoup au zèle et au désintéressement de feu M. le baron de Cressac, ingénieur des mines, longtemps député de la Vienne. — II. D’une collection de botanique, composée: 1 d’un herbier général, dit herbier Denesle, du nom du professeur qui l’avait créé ; 2 des algues de l’Ouest de la France ; 3 de l’herbier des plantes phanérogames du département, donné par M. Delatre, naturaliste distingué, connu par des ouvrages estimés sur cette matière ; il faut y joindre les hépatiques et les mousses de la Vienne, données par M. l’abbé Delacroix. — III. De 92 mammifères, tant indigènes qu’exotiques, avec un commencement de collection de squelettes d’animaux. — IV. D’une collection d’ornithologie, comprenant environ 850 oiseaux, dont moitié à peu près appartenant aux espèces du département ; ajoutons-y une très-belle collection d’œufs, due à M. Garnier, sous-conservateur du cabinet. — V. De 118 reptiles exotiques ou indigènes. — VI. De 142 poissons, dans lesquels sont comprises 41 espèces du département. — VII. D’une belle suite de coquilles exotiques ou du département. — VIII. Enfin, de quelques crustacés, insectes et zoophytes.

Il faut y ajouter 115 volumes imprimés ou manuscrits à l’usage spécial du cabinet, parmi lesquels on cite la Carte géologique de France, les Mémoires de la Société géologique de France, le Dictionnaire universel d’histoire naturelle, l’Anatomie comparée de Cuvier, l’Ornithologie du Dauphiné, etc., etc. Le noyau de cet établissement, qui s’enrichit chaque jour, est dû à l’activité de feu M. l’abbé Gibault, dont nous allons vous dire le zèle et le dévouement en vous parlant de la Bibliothèque publique, située au-dessus du musée d’histoire naturelle.

La Bibliothèque publique. — Il est parlé dans notre histoire locale, de la bibliothèque que Guillaume V, comte de Poitou et duc d’Aquitaine (942), possédait en son palais, à Poitiers.

Au XII siècle, nos églises, et notamment celle de Saint-Pierre, possédaient des bibliothèques.

Au XV, l’Université de Poitiers fit déposer la sienne dans la chapelle des Apôtres, à la cathédrale.

Jean, duc de Berry, comte de Poitou (1392), avait aussi fondé une bibliothèque dans l’une des tours de son palais ducal ; mais tous ces dépôts étaient et devaient être peu considérables, en raison de la difficulté que présentait la confection si lente des œuvres destinées à les enrichir.

Cependant, en 1461, Mourault, maire de Poitiers, voulut faire achever la librairie de l’hôtel de ville, qui ne fut terminée qu’en 1473, selon Thibaudeau, et, en raison de l’étendue de ce bâtiment (v. p. 45), il y a lieu de croire que les livres de la commune étaient déjà assez nombreux.

En 1473, Robert Poitevin, trésorier de Saint-Hilaire, légua à cette librairie six volumes de médecine. À trois siècles de là, un intendant de la généralité de Poitiers, M. le Nain (de 1732 à 1743), conçut la pensée d’une bibliothèque publique, et ce fut encore un trésorier de Saint-Hilaire, Richard Desgrois, chancelier de l’Université, qui, adoptant cette heureuse idée, disposa en faveur de la future collection, de quelques livres et manuscrits (1751).

Notre bibliothèque n’existe réellement comme établissement sérieux que depuis la Révolution. Mais à quel prix ? Au prix de la confiscation, de la spoliation, de l’exil, de la mort même des très-légitimes propriétaires d’une grande partie des trésors qu’elle possède aujourd’hui. Cela est triste à penser.

Cependant, avant cette époque, un homme dévoué à l’étude de l’histoire de son pays, le fondateur des Affiches du Poitou, Jouyneau-Desloges, s’était associé au zèle du chancelier de l’Université ; et, de leur côté, les étudiants en droit, réunis à leurs professeurs, avaient créé pour le besoin de leurs études une bibliothèque spéciale. On peut voir, sur un tableau conservé avec soin à la bibliothèque publique, les noms de ces studieux et généreux jeunes gens.

Mais tous ces essais étaient bien imparfaits, lorsque survint la terrible révolution qui, sans scrupule, entassa aux chefs-lieux de chaque département les richesses bibliographiques des abbayes, des corporations religieuses et des châteaux.

Dans bien des départements, ces richesses précieuses furent dilapidées et perdues ou largement décimées par la cupidité ; c’étaient, à vrai dire, des voleurs qui se trouvaient volés à leur tour ; mais si le diable pouvait en rire, l’intérêt public y perdait toujours quelque chose.

À Poitiers, les trésors confisqués tombèrent entre les mains d’un ancien bénédictin de l’abbaye de Saint-Cyprien de cette ville, qui racheta du moins de regrettables faiblesses par un zèle ardent pour la conservation du butin que la nation venait de conquérir sur l’ennemi.

Les 50 000 volumes entassés dans les grandes salles du ci-devant collége des Jésuites furent triés, classés et catalogués ; et lorsque, à diverses époques et pour diverses causes, on fut obligé de vendre, au prix de 10 centimes la livre, la moitié de ces richesses, ou de restituer à quelques-uns des véritables propriétaires ce qui leur était légitimement dû, ou de composer plus tard des noyaux de bibliothèques au séminaire, au lycée et à la cour royale, ces opérations purent, du moins, se faire avec régularité.

En 1811, il fallut déguerpir de l’asile où s’était réfugiée la collection (le lycée), et ce fut alors qu’elle fut transportée dans le local qu’elle occupe actuellement ; mais, faut-il le dire ? ce déménagement ne put s’opérer qu’au prix d’une nouvelle vente de 7 290 volumes, qui réduisit le nombre des livres et manuscrits à 12 536 volumes.

La bibliothèque, définitivement installée chez elle, allait entrer dans une ère nouvelle, lorsque son conservateur, Dom. Mazet, mourut presque subitement (1818) au milieu de ses travaux, ou plutôt de ses projets de travaux, laissant son titre de bibliothécaire à un homme plein de zèle, d’ardeur et d’abnégation, M. l’abbé Gibault.

Celui-ci débuta en faisant acheter par la ville de Poitiers le cabinet et les collections de D. Mazet : c’était un trésor : car, indépendamment des manuscrits que le savant bénédictin D. Fonteneau avait recueillis pour former les éléments d’une histoire du Poitou, et qui se trouvaient au pouvoir de D. Mazet, son continuateur, ce dernier avait réuni dans son cabinet, sous le titre de Musæum Pictonicum, une collection composée en partie de livres sortis des presses du Poitou ou écrits par des auteurs nés dans cette province, et pouvant servir à son histoire.

Ce fut le noyau de cette collection poitevine qui occupe dans la bibliothèque une place à part, et qui mérite les justes éloges des connaisseurs les plus compétents. Cette collection dépasse aujourd’hui 3 000 volumes, en y comprenant les brochures ; et une administration intelligente y affectera certainement, toutes les fois qu’une occasion favorable se présentera, les ressources nécessaires à son accroissement.

Peu après cette importante acquisition, M. l’abbé Gibault, qui consacrait sur les 2 000 francs de son traitement 1 800 francs à l’augmentation et à l’administration de sa chère bibliothèque, fit acheter la collection d’histoire naturelle du professeur Denesle.

Les objets dont elle se composait, joints au fonds de la succession de D. Mazet, formèrent encore le noyau du musée que nous venons de visiter au rez-de-chaussée, au-dessous de la bibliothèque. La collection de D. Mazet contenait aussi divers objets d’antiquités. Ce fut l’origine du Cabinet des antiques, que nous allons visiter en sortant de la bibliothèque. La bibliothèque a dû beaucoup : 1 à la veuve de Jouyneau-Desloges, qui lui légua la collection de son mari, dans laquelle figuraient un grand nombre d’ouvrages poitevins ; 2 à Mgr de Beauregard, qui lui donna, lorsqu’il fut élevé à l’épiscopat, plusieurs manuscrits et objets précieux.

Toutes ces créations dues au zèle et au désintéressement de M. l’abbé Gibault doivent faire honorer sa mémoire. Pour nous, avouons-le, c’est un motif de regret de n’avoir plus revu, à la place qu’il occupait naturellement dans la grande salle de la bibliothèque, le portrait qui devait contribuer à le préserver de l’oubli qui vient si vite aujourd’hui...

Démissionnaire en 1830, pour refus de serment, M. l’abbé Gibault a eu plusieurs successeurs qui ont apporté leurs soins à la rédaction du catalogue, à l’amélioration du régime intérieur et à l’augmentation du trésor confié à leur garde.

Ce trésor, que le gouvernement et les dons généreux de plusieurs Poitevins ont enrichi, se compose aujourd’hui d’environ 30 000 volumes (y compris la collection poitevine, mais non compris une grande quantité de brochures formant 15 000 brochures et plaquettes) ; de 300 manuscrits (non compris les 89 vol. in-f des manuscrits de dom Fonteneau).

Parmi les 214 incunables, la plupart fort rares, que possède la bibliothèque, on compte plusieurs Bibles : la plus ancienne est celle de Venise (Nicolas Sanzon, 1476) ; plusieurs heures imprimées sur vélin avec miniatures et arabesques ; le Confessionale d’Antonin, archevêque de Florence (Mayence, Pierre Schoiffer, 1478, in-4) ; le Theodori Gazæ introductivæ grammatices, libri IV (Aldus, 1495) ; Thesaurus cornucopiæ et horti adonidis (Aldus, 1500) : ces deux derniers ouvrages, in-f, sont revêtus d’une fort belle reliure antique ; la 1 édition des Opuscula latina de Pétrarque (Bâle, Jean de Amerbach, 1496, in-f) ; le Térence, avec gravures sur bois représentant les personnages romains en costume du XV siècle (Strasbourg, 1499, in-f) ; enfin le premier essai, sans doute, de l’art de Guttenberg, fait à Poitiers, 39 ans après la découverte de l’imprimerie, sous ce titre : Breviarium historiale ex Landulpho de Columna excerptum (1479), petit in-4 gothique, très-soigné, imprimé chez un chanoine de Saint-Hilaire (in ædibus cujusdem canonici ecclesiæ B. Hilarii).

Les ouvrages les plus importants en théologie (partie la plus riche de la bibliothèque) sont les Bibles polyglottes de Ximenès, de Lejay et de Walton ; la Biblia ordinaria maxima ; le Psalterium hebræum, græcum, arabicum et chaldeum, d’Aug. Justiniani, archev. de Gênes (première édition polyglotte du Psautier) ; la Misna (code de droit civil et ecclésiastique des Juifs, 9 vol. in-4 max.).

La jurisprudence avait été négligée pendant les premières années de l’existence de la bibliothèque ; aujourd’hui c’est une des parties les plus complètes. Les travaux des interprètes du droit romain les plus célèbres en France et en Allemagne s’y trouvent à côté des meilleurs auteurs qui aient écrit sur l’ancien et le nouveau droit français.

Les sciences ne sont pas aussi bien représentées ; cependant il y a sous ce rapport de grands progrès, et cette partie importante offre aujourd’hui de précieux volumes. On y voit entre autres un magnifique in-f max. : Salviani aquatilium historiæ, 1558, de belle impression, avec gravures très-soignées ; il est revêtu d’une reliure du XVI siècle, ornée sur les plats de la devise et des armes de Diane de Poitiers, à laquelle il a peut-être appartenu, à moins qu’il n’ait fait partie de la bibliothèque royale de Henri II.

Si vous aviez à consulter les auteurs grecs ou latins, vous trouveriez ici les plus belles éditions de leurs œuvres.

La collection historique est considérable. On y voit les Acta sanctorum, par Bollandus ; le Recueil des historiens des Gaules et de la France ; les Ordonnances des rois de France de la 3 race ; l’Histoire littéraire de la France, par les Bénédictins ; les Mémoires de l’Institut ; la Description de l’Egypte, faite pendant l’expédition de l’armée française, avec les suites importantes qui ont paru depuis ; la Description de l’Asie-Mineure, par Texier ; les Catacombes de Rome, par Perret ; le monument de Ninive, par Botta ; enfin la majeure partie des Documents législatifs et historiques publiés par la commission des archives d’Angleterre, donnée à la bibliothèque par le gouvernement de la Grande-Bretagne, sur la demande de M. de la Fontenelle de Vaudoré, qui publiait alors à Poitiers la Revue anglo-française.

Parmi les manuscrits, on peut citer un bel Évangéliaire écrit en onciales carolines de la fin du VIII siècle (vélin in-f, parfaitement conservé). Petri Lombardi liber sententiarum (X siècle). Pontificale romanum (XI siècle). Vie de sainte Radégonde, par saint Fortunat, ornée de peintures byzantines de la fin du XI ou du commencement du XII siècle.

(Notre gravure, malgré la liberté de ses allures, donne une idée du caractère des premières lignes de ce manuscrit précieux.)

Citons deux missels et un rituel ad usum ecclesiæ Pictaviensis. Rituel de l’abbaye de Nouaillé (XIII siècle). Le livre de Saint-Pierre-le-Puellier, contenant l’évangile de Nicodème, l’histoire de sainte Loubette et de la fondation de l’église de Saint-Pierre-le-Puellier. Plusieurs livres d’heures, psautiers des XIV, XV et XVI siècles, remarquables par leurs belles miniatures, parmi lesquels se distinguent le beau psautier in-4, sur vélin, attribué au roi René d’Anjou, et un petit livre d’heures du commencement du XVI siècle. Rien n’égale la fraîcheur et l’éclat du coloris, la pureté de dessin des miniatures et arabesques qui ornent les blanches pages de son vélin. Un vol. contenant Statuta synodalia diocesis albiensis (in-4). Antiquitates senonensis diocesis (in-4, XVI siècle).

Pancarta dignitatum, beneficiorum, etc., a capitulo Lemovicense dependentium (in-4, XVI). Le manuscrit original des « coustumes du comté et « pays de Poictou, mises et rédigées par escript en présence des gens des « trois estats dudict pays par nous Christophe de Thou, président, Barthélémy « Faye et Jacques Viole, conseillers du roy en sa court de parlement et « commissaires par lui ordonnés. » — Revêtu de la signature de ces trois commissaires (1559). Plusieurs manuscrits importants pour l’histoire locale. Mémoires pour l’histoire de l’église de Saint-Hilaire, par Rapaillon, chanoine. Antiquités de l’abbaye de Saint-Maixent. Refonte et continuation des Annales d’Aquitaine de Bouchet, par Bobinet, curé de Buxerolles, in-f, 2 vol., XVII siècle. Le Gouvernement royal ou l’estat de la cour et du royaume après la mort du cardinal Mazarin, précieux manuscrit embelli de charmants dessins et écrit vers la fin du XVII siècle par un fort habile calligraphe.

Pour l’histoire générale, on peut citer : Réflexions sur l’histoire de France, par Boulainvilliers (inédit), in-f. Chroniques de France, extraites des chroniques de Saint-Denis, in-f. Mémoires des choses faites par de Vilarnoul et de Mirande, députés généraux des églises réformées, à commencer de novembre 1608, in-f.

Mémoires du sieur Aubéry du Maurier, ambassadeur de France en Hollande au XVII siècle, vol. in-f ; curieuses pages inédites, où, indépendamment des faits particuliers qui concernent l’auteur et sa famille (laquelle existe encore aujourd’hui près de Châtellerault), se trouvent beaucoup de choses propres à jeter une grande lumière sur l’histoire de France pendant les longues années que l’auteur a passées en Hollande, où il représentait son pays.

Cefut de cette mine précieuse que M. Ouvré, président de la Société des antiquaires de l’Ouest en 1857, tira le sujet d’une thèse remarquable qu’il soutint devant la Faculté des lettres de Paris et qui lui valut le grade de docteur.

En vous adressant à l’obligeance du bibliothécaire, vous aurez communication de ces précieux manuscrits, œuvre de patience et de goût, dans lesquels notre civilisation et nos progrès incontestables trouvent tous les jours encore beaucoup à prendre. Il vous montrera aussi une collection de gravures et dessins qui proviennent sans doute de l’ancienne école royale académique dont nous avons parlé à la page 77. Les œuvres des maîtres n’y sont pas nombreuses ; cependant vous verrez : 1 une belle scène du déluge, à la sépia rehaussée de blanc, de l’école italienne ancienne ; 2 un joli dessin par Natoire, représentant Adam et Ève ; 3 le Bon Samaritain, dessin au bistre ou à la sépia (ancien) ; 4 plusieurs beaux dessins aux trois crayons, reproduisant des figures tirées des tableaux des sept sacrements du Poussin. Nous n’oserions affirmer que ce soient des originaux de ce grand maître, mais ce serait fort possible : ils sont dignes de lui.

5 Deux dessins non signés, représentant le triomphe de la mort : ce sont deux pages remarquables. 6 Des contre-épreuves de dessins de la galerie de Médicis, de Rubens, qui ont les défauts de toutes les contre-épreuves : elles sont un peu pâles. Enfin quelques autres jolis dessins de l’école française, par Boucher, etc., etc.

Archives municipales. — C’est à la bibliothèque publique que sont conservées les archives municipales d’avant 1790. Classées avec soin, elles offriront à votre examen : 1 une série de chartes et ordonnances accordant ou confirmant les priviléges de la commune de Poitiers, depuis Aliénor d’Aquitaine ; 2 les registres des comptes de recettes et de dépenses de la ville depuis 1387, recueil précieux en raison des détails intimes et des renseignements qu’il fournit sur l’administration, le prix des denrées et de la main-d’œuvre, sur les usages et les faits historiques de cette époque ; 3 les registres des délibérations de l’échevinage depuis le commencement du XV siècle ; 4 enfin des registres et papiers de l’Université de Poitiers, et principalement de la Faculté de droit.

La bibliothèque est ouverte au public tous les jours non fériés, de 11 heures à 4 heures ; à partir du mois de juin jusqu’aux vacances, le public y est admis de 6 à 8 heures du matin. Pour connaître avec plus de détails cet établissement, V. l’Histoire de la bibl. de Poitiers, par M. Pressac, bibl. adjoint. (Bulletins de la Soc. des ant. de l’Ouest, 1848. p. 222.)

Salle des Tableaux. — Nous ne voulons pas dire Musée — elle n’en mérite pas le nom. — Elle est située à côté de la bibliothèque. Avant d’y entrer, jetez un coup d’œil sur cette toile immense qui couvre les parois des murailles du dernier palier de l’escalier. Nous sommes obligé de vous dire que ce sont des fragments de la carte du diocèse de Poitiers, qui tapissait autrefois l’une des anti chambres du grand salon de réception de l’évêché. Ce produit colossal, mais peu exact sous le rapport de la situation des lieux et de leur distance entre eux, ne porte plus le titre qu’indiquait autrefois son objet. Ce titre a été effacé à l’époque où les scrupules du puritanisme civique protégeaient les regards contre tout ce qui pouvait avoir quelque rapport avec Dieu, ses ministres et ses autels.

Maintenant, dans cette salle des tableaux, les deux meilleurs, à notre avis, sont deux copies d’après Raphaël. La première est la Vierge et l’enfant Jésus, du tableau bien connu de la Sainte Famille qui est au Louvre.

On sait que cette belle toile fut offerte à François I par le grand peintre, en témoignage de sa reconnaissance pour la manière vraiment royale dont le monarque avait payé son tableau de l’Archange saint Michel victorieux du démon.

La seconde est une copie très-fidèle du portrait de Jeanne d’Aragon, vice-reine de Naples. Raphaël peignit la tête et Jules Romain peignit les mains.

Viennent ensuite le tableau qui représente Jésus-Christ remettant les clefs à saint Pierre : cette composition de P. Spenver a du mérite ; saint Sébastien d’après le Guide ; un combat entre deux panthères, dans la manière d’Oudry : ce tableau, qui a de la valeur, aurait grand besoin d’être nettoyé ; une vue de Venise, tableau moderne envoyé par le ministre de l’intérieur, bien touché et d’un bon ton de couleur, mais gâté par un nuage des plus lourds ; un portrait du duc de Chartres, gouverneur du Poitou ; un portrait de femme d’une famille encore dignement représentée dans nos murs : ce portrait est très-bien peint, et rappelle la manière de Mignard. Citons encore un portrait d’homme de l’école flamande, mais dont toutes les demi-teintes ont disparu par le frottement ; une femme peintre (portrait de M Lebrun ?) ; le miracle des clefs, tableau historique attribué à un peintre poitevin ; le festin de Balthazar, curieux tableau sur bois de l’école flamande (Franch) ; un torrent, par Groley, tableau moderne, don du gouvernement ; la chaste Suzanne ; trois aqua-teintes d’Hubert Clerget, représentant l’intérieur de la cathédrale de Chartres, l’extérieur de la même cathédrale et le portail de Saint-Germain-l’Auxerrois ; une corbeille de fleurs et de fruits, par Louis Martinet — 1857, don de l’Empereur. — L’insuffisance de la salle a forcé de laisser à l’hôtel de ville quelques tableaux donnés par le gouvernement depuis peu d’années. Parmi eux nous citerons deux grandes et belles toiles de M. de Curzon, où brillent les qualités reconnues à notre concitoyen. Un tableau de petite dimension, provenant de la collection Campana, est attribué au Titien. Il en est digne.

Le nombre des tableaux portés en catalogue, y compris ceux de la mairie, ne s’élève qu’à 67. Ce n’est qu’un commencement de collection, et il nous est permis d’espérer que, lorsque le nouvel hôtel de ville pourra offrir à ses richesses municipales un asile convenable, la cité possédera, elle aussi, un musée digne d’elle.

Musée des antiques et médailles. — Descendons, traversons de nouveau la salle du musée des antiquités de l’Ouest, rentrons dans la cour des Facultés, et, comme si nous voulions assister aux cours de celle des lettres, suivons cet escalier à gauche, traversons la salle des Pas-Perdus, et montons par l’escalier à droite.

Au haut de cet escalier, en face de nous, apparaît un tableau en bois à compartiments grossièrement barriolés, et renfermant les noms des membres du corps de ville de Poitiers avant la Révolution.

Presque vis-à-vis, apparaît un autre tableau d’un prix supérieur à celui-ci, et c’est un monument glorieux pour la ville de Poitiers. Il rappelle sa vieille enceinte, son aspect d’autrefois, et, mieux encore que cela, sa noble défense contre l’amiral de Coligny et les détails du siège mémorable de 1569. Sur l’encadrement sont peintes les armoiries des anciens maires de Poitiers.

Maintenant, au bout d’un corridor, s’ouvre à gauche, dans une galerie beaucoup trop restreinte pour le nombre des objets qui l’encombrent, le musée des antiques. Là vous verrez les précieuses reliques du passé et les échantillons des civilisations qui se sont succédé depuis les Egyptiens jusqu’à nos jours ; là vous verrez les statuettes sépulcrales d’Isis et d’Osiris, les fragments de momie et de granit du Memnonium, les haches et couteaux en pierre des Gaulois, nos ancêtres, leurs bracelets en grès, leurs instruments en os, leurs grains de colliers, leurs haches et coins en bronze avec leurs moules, leurs épées et anneaux du même métal, les anneaux de plomb qui formèrent leurs premières monnaies, et enfin les pièces qu’ils frappèrent en imitant d’abord les types de la Grèce et de Rome, et en mêlant à ces imitations leurs symboles particuliers, types successifs de la Celtique, de la Grèce et de Rome.

Le moyen âge étalera à vos yeux les caractères propres à ses œuvres dans les crosses des évêques et abbés, dans les reliquaires sculptés, dans tous les produits de l’imagination de ses artistes.

La Renaissance et l’époque moderne réclameront quelques-uns de vos instants en faveur de leurs meubles, parmi lesquels les meubles ébène et cuivre doré si remarqués, à l’Exposition universelle de 1867, dans les galeries de l’Histoire du travail. Admirez ces jolis reliefs et ces émaux. L’un de ces émaux (or sur fond noir) a paru mériter les honneurs de la gravure, et a été reproduit dans les Mémoires de la Société des antiquaires de l’Ouest. Il représente un combat sanglant au milieu d’une ville qui brûle.

La porte qui s’ouvre du côté opposé à celle du Musée des antiques conduit à la salle des réunions de la Société des antiquaires de l’Ouest.

Dans cette salle est aussi le médaillier, qui vous offrira ses 3,000 médailles et les types variés que l’art et les nationalités diverses imposèrent, dans la succession des siècles, à ces signes représentatifs de la valeur des choses, à ces véhicules du commerce et de la richesse des peuples.

C’est ici, ce nous semble, le lieu de vous parler de nos sociétés savantes, et de vous dire en peu de mots l’histoire de ces associations qui complètent si dignement à Poitiers le bel ensemble de nos établissements d’instruction, en plaçant à côté d’eux la preuve de leur utilité, le produit de leur action efficace et de leurs enseignements.

La Société d’agriculture, belles-lettres, sciences et arts a continué, le 31 décembre 1818, la Société des Arts d’émulation et d’agriculture, créée le 11 mars 1789. Après avoir varié dans le nombre réglementaire de ses membres, elle se compose aujourd’hui de plus de 200 membres, dont une quinzaine de membres d’honneur ou honoraires et plus de 30 correspondants.

Cette Société a rendu de très-grands services à l’agriculture et à l’horticulture, encouragées par son exemple et par des sacrifices intelligents. Son bulletin mensuel lui assure un rang distingué parmi les Sociétés de province.

Nous devons signaler : ses concours annuels pour les animaux et pour les produits agricoles ;

La première de toutes les expositions de la race mulassière, qui a eu lieu par ses soins à Poitiers en 1860, époque du concours régional ;

Une exposition des chiens de chasse en 1865 ;

Un concours général des vins du département de la Vienne en 1866.

La Société des Antiquaires de l’Ouest a été fondée en 1834, à la suite du Congrès scientifique de France, dont la seconde session eut lieu à Poitiers à cette époque.

Elle se compose de membres titulaires résidants et non résidants, de membres correspondants et de membres honoraires en nombre illimité.

Son but est « la description et la conservation des monuments compris entre la Loire et la Dordogne ». Elle a imprimé un mouvement salutaire aux saines tendances que notre époque doit à l’étude de l’archéologie ; elle a rendu des services par son intervention toujours accueillie auprès du gouvernement, et, ainsi que cela arrive à toute société travailleuse, elle a obtenu des succès qui lui ont fait prendre dans le monde scientifique une excellente position. Elle a publié 34 volumes in-8 de Mémoires et 12 volumes de Bulletins ornés de planches, où l’on trouve des renseignements précieux sur les monuments et les faits historiques de l’Ouest de la France. Plusieurs des ouvrages de ses membres ont été l’objet d’honorables distinctions. Un de ses fondateurs, M. Lecointre-Dupont, a obtenu de l’Académie des inscriptions et belles-lettres une médaille d’argent pour ses recherches sur la numismatique. D’autre part, le Comité impérial des travaux historiques et des sociétés savantes a décerné une médaille de bronze à M. de Longuemar et une à M. Ménard pour leur coopération au Répertoire archéologique de la Vienne ; une médaille de bronze à M. Imbert, pour sa Notice sur les vicomtes de Thouars ; une médaille d’argent à M. de Longuemar, pour ses travaux sur la géologie de la Vienne. Des mentions honorables ont été accordées par l’Institut à plusieurs Mémoires d’autres membres, insérés dans ses publications.

La Société des archives historiques, fondée depuis quelques mois seulement, a pour but spécial de protéger par l’impression des documents inédits les plus importants, ces précieux éléments de notre histoire contre les dangers dont les menacent chaque jour, et aujourd’hui plus que jamais, hélas ! trop de causes d’irréparable destruction.

La Société de Médecine a été fondée à Poitiers en 1836. Elle publie des bulletins estimés, dans lesquels se résument ses travaux et les observations de ses membres.

Société dikazologique. — Les élèves de la Faculté de droit ont aussi leur société savante spéciale. Ses réunions, qui se tiennent un jour de chaque semaine, au soir, dans la salle des exercices de la Faculté de droit, constituent en réalité une sorte de stage fort avantageux, dans lequel les futurs membres de la magistrature et du barreau s’essayent, avec fruit, aux luttes de la parole. Cette société se nomme la Société dikazologique (ce nom va bien avec celui de Lycée, il est de la même époque, 1801) ; elle a compté dans son sein — ainsi que celles qui existaient et se sont fondues avec elle — des noms qui, dans la magistrature et le barreau, montrent à leurs jeunes successeurs la voie honorable qu’ils suivront sans doute à leur tour.

Cette Société est spécialement composée d’étudiants ; mais les jeunes avocats, pendant leurs trois premières années de stage, ont des conférences pour débattre publiquement des questions de droit, sous la présidence du bâtonnier de l’ordre, et l’on obtient les meilleurs résultats de ces épreuves sérieuses.

« P. S. — Une pensée nous vient, nous la saisissons au vol :

« Au moment même où les épreuves de ce paragraphe passent sous nos yeux, nous recevons communication d’un projet d’association amicale et bienfaisante entre tous les anciens élèves du lycée de Poitiers ; or, si l’école de droit de cette ville ne pouvait prétendre à trouver sa place dans la réalisation de cette bonne pensée, ne pourrait-elle, avec les éléments si honorables dont elle s’est composée depuis près d’un demi-siècle, constituer, elle aussi, sa Société de francs-camarades, et opposer, dans l’intérêt de la patrie commune, à tant de causes qui divisent, ces relations amies qui rapprochent et unissent ? » A ce texte de notre 2 édition, nous n’avons, franchement, rien à changer, car, si les sentiments qu’il exprime avaient besoin d’une justification, ils la trouveraient assurément dans les effrayantes leçons qui nous démontrent la nécessité de serrer nos rangs en face de l’ennemi.

La grosse horloge. — A côté de l’Hôtel-Dieu, en face de l’église Notre-Dame, s’élevait une tour rectangulaire fort massive, surmontée au troisième étage d’une charpente revêtue d’ardoises (dont le modèle en bois est déposé à la bibliothèque publique), et couronnée d’un campanille en plomb. Le deuxième étage comprenait une chapelle qui servit pendant longtemps de chapelle à l’Hôtel-Dieu, avec lequel elle communiquait.

Cette lourde et maussade construction, élevée à 128 pieds 6 pouces au-dessus du niveau de la place Notre-Dame, et qui dominait ainsi la ville entière, était destinée à supporter la grosse horloge — (le peuple disait le gros horloge, et même — par suite d’une liaison qui n’est pas précisément spéciale à la ville de Poitiers, puisqu’elle frappe tous les jours nos oreilles — le grôt horloge) — qui y fut primitivement installée en 1388 par les ordres et aux frais de Jean, duc de Berry, comte de Poitou et d’Auvergne.

Ses forêts fournirent le bois de charpente ; les abbayes et églises voisines, une partie du métal, et le prince paya les fondeurs, car le timbre fut fait à trois reprises : d’abord le 4 avril 1387, par Jean Osmont, saintier (fondeur de cloches) de Paris ; puis les marteaux adaptés au mécanisme de l’horloge par Pierre Merlin, à la fin de 1387, ayant brisé ce timbre, il fut refondu deux fois en 1396 par Guillaume de Roucy, qui reçut 230 écus d’or.

Une inscription latine constatait les noms du donateur et de l’artiste ; mais le peuple y ajoutait la sienne, que voici ; nous la donnons dans toute sa saveur poitevine :

Balthazar je m’appelle,
18,600 je pèse ;
Si l’on ne me croit pas,
Qu’on me descende et me pèse ;
Mais quelque marché que je fasse,
Qu’on me remette en place.
Quiou qui qu’ou reloge a fat foaire,
O l’est in moaire nommé Boilève,
A cause que lez pouvre geans
Gne ne sçaviant à quo l’houre iglz diniant.

Après 400 années d’existence, ce monument, qui était assurément le plus populaire de tous, ayant été altéré par le temps malgré des tentatives inutiles pour arrêter sa ruine, on dut aviser à la descente du lourd fardeau qui l’écrasait. Ce fut en janvier 1787 que l’architecte Galland fit, avec un succès inespéré, cette opération difficile moyennant 6 000 liv.

Échappé au vandalisme révolutionnaire, grâce aux résistances honorables de la municipalité, ce timbre colossal, qui était aussi une œuvre d’art fort remarquable, fut condamné par des décrets impériaux : cassé à petits morceaux pour être vendu plus cher, il fournit matière à la fonte de plusieurs sonneries, et le prix qui en provint fut affecté à l’établissement du lycée de Poitiers. Nous avons vu déjà que la bibliothèque y avait aussi apporté son contingent.

Quant à la tour, qui n’était plus d’aucune utilité, et qui n’avait aucun mérite architectural, elle fut démolie de 1813 à 1815. Sur une partie du terrain qu’elle occupait, fut bâtie la maison n 12 ; le reste augmenta d’autant la place du Marché. (V. dans les Bulletins des antiq. de l’Ouest. 1844-46, p. 221. le Gros Horloge, par M. Pilotelle.)

Notre-Dame-la-Grande. — Voici assurément l’un des monuments les plus importants de notre cité, et il réclame quelques pages.

Notre-Dame-la-Grande ne fut, dès l’origine, qu’une collégiale ; mais quoiqu’elle ne fût pas abbaye, son premier dignitaire portait le titre d’abbé. Son hôtel était situé au bas de la Grand’Rue, près du détour de la rue Queue-de-Vache, aujourd’hui rue Saint-Fortunat, où l’on voyait avant 1850 une porte surmontée d’un écusson armorié très-bien conservé. Cette maison a été en partie reconstruite depuis.

Les armoiries du Chapitre de Notre-Dame-la-Grande étaient, d’après une enquête de 1521, « un ange de sable à deux têtes en champ d’or » — « Les « enfants et clergeons les portaient le jour des Roysons en leur bannière ; d’un « costé l’image de Nostre-Dame et de l’autre costé lesd. armes. » — Archives. départ.

Dufour pense que cette collégiale de Notre-Dame fut un établissement d’ecclésiastiques séculiers, une sorte de séminaire diocésain, sous la direction et la surveillance de l’évêque. Le rang de son abbé, qui était personnat dans l’église cathédrale, et qui précédait les chanoines, l’habitude où était l’évêque collateur de choisir cet abbé parmi les chanoines de la cathédrale, tout cela semblerait, en effet, indiquer les rapports qu’exigerait une telle destination.

Il est question de Notre-Dame-la-Grande dès le milieu du X siècle (950). — Eustachie, femme de Guillaume VI, y fut enterrée vers 1037.

Son aumônerie fut fondée en 1202 ; on n’a point conservé de nombreux documents sur son histoire.

La collégiale était peu richement dotée, ce qui expliquerait pourquoi, dès le 4 mars 1246, Jean de Melun, évêque de Poitiers, confirma un statut par lequel le Chapitre fixait à seize, l’abbé non compris, le nombre de ses membres : aussi, dans les sobriquets que la malignité populaire avait donnés aux chapitres de Poitiers, l’épithète de gueux avait-elle été assez justement octroyée aux chanoines de Notre-Dame.

Après les malheurs des guerres civiles et religieuses dont elle éprouva le contre-coup, l’église de Notre-Dame, devenue plus pauvre encore, malgré les dotations que lui avaient faites les personnes qui avaient voulu reposer à l’ombre de son sanctuaire, et qui y avaient annexé, aux XV et XVI siècles, les nombreuses chapelles que vous voyez soudées à sa nef latérale, attendit, mais en vain, de meilleurs jours.

Ce furent des jours plus mauvais qui advinrent ; et lorsque la manie des révolutions envahit tout le pays, la paroisse de Notre-Dame devint la section des sans-culottes, et vit, en 1798, son église livrée à l’éphémère essai de la religion des théophilanthropes, ces rêveurs enfants de la doctrine du directeur La Réveillère-Lépeaux. (Un Poitevin-Vendéen.... hélas !!)

C’est à cette collégiale et à la statue miraculeuse que renferme son église qu’il faut rattacher l’un des événements les plus populaires de notre histoire poitevine.

Nous voulons parler du Miracle des Clefs, auquel nous avons déjà fait allusion à propos des ponts Saint-Cyprien, Joubert, etc. Le récit de ce miracle est, du reste, indispensable à l’intelligence de ce qui va suivre. Écoutez-le donc, tel que Bouchet l’a consigné dans ses Annales :

« Le Maire de Poitiers avoit un clerc fort avaricieux, et de grand esprit, lequel il envoya pour aucuns ses affaires au païs de Périgort. Et lui estant dans la ville de Périgueux un iour de caresme du dit an 1202.

« Les Anglois qui tenoient la dite ville s’enquirent avec le dit clerc dont il estoit : il fit responce qu’il estoit serviteur du Maire de Poictiers, dont ils furent joyeux, et le tentèrent s’ils pourroient entrer en la dite ville par son moyen : il leur fit responce que s’ils vouloient lui donner un bon pot de vin (le mot et la chose ne sont pas d’hier, comme on le voit), leur livreroit la dite ville dedans le jour de Pasques prochainement ensuivant.

« Les Anglais le creurent : parce qu’il avoit un oncle en la dite ville de Périgueux, et aussi qu’il en étoit natif : et marchandèrent avec lui, à mil livres de la monnoye de France dont ils lui avancèrent une partie. Ledit clerc leur assigna journée au jour de Pasques ce pendant que les habitants seroient occupés à l’église. Et entreprindrent de la forme et de l’heure qu’ils viendroient.

« Le clerc retourna à Poictiers, et se montra plus diligent au Maire son maistre, que jamais n’avoit fait, pour plus aysement le trahir. Les Anglais se préparèrent pour aller à Poictiers, et y estre la vigile de Pasques à minuict, ainsi que le clerc leur avoit dit : ce qu’ils firent soubs fausses enseignes, en sorte que ceux de Poictiers ne furent advertis de leur approche.

« Et la nuict venuë après que le Maire fut couché, et eut mit derrière son chevet de lict toutes les clefs des portes de ladite ville, ainsi qu’il avoit accoustumé faire, le desloial serviteur (qui alloit et venoit en la chambre de son maistre quand il vouloit), voyant que son maistre dormoit, luy voulut desrober les dites clefs de la porte de la Tranchée, où se devoient rendre lesdits Anglais environ minuict, pour leur ouvrir les portes.

« Mais ne peut trouver les dites clefs, quelque diligence qu’il en fist, derrière ledit chevet du lict de son maistre, ne par tous les lieux secrets de la maison.

« Si pensa le traistre clerc, que le lendemain matin en feignant de bailler les clefs à celui qui avoit la garde des portes, se desroberoit et les iroit ouvrir, avant que les portiers vinssent quérir les dites clefs ; et s’en alla monstrer aux Anglais sur la muraille, auxquels il jecta un brevet, par lequel il leur mandoit qu’ils attendissent jusqu’à quatre heures du matin, et qu’il ne failleroit de promesse.

« La dite heure sonnée, le dit clerc reveilla son maistre et luy dict que les portiers de la Tranchée demandoient les clefs pour ouvrir les portes. Le Maire fist responce qu’il estoit encores bien matin : le serviteur dist qu’il y avoist un gentil-homme qui vouloit sortir en diligence, pour aller vers le roy Phelippes.

« Le Maire le crut et voulut prendre les clefs des dites portes de la Tranchée, mais ne les peut trouver, dont fut tout effrayé : et après les avoir quises et cerchées par tout, se douta de trahison : si manda incontinent à plusieurs des habitants qu’ils allassent en armes aux portes, ce qu’ils firent et mesmement à la dite tranchée parce que c’était la plus dangereuse, et qu’il n’y a rivière : et virent les Anglais, lesquels s’entrebattoient eux mesmes.

« Le pauvre Maire s’en alla tout effrayé recommander la ville à Dieu, et à la Benoiste Vierge Marie en son église de Notre-Dame-la-Grande : et comme il fut devant l’image de Nostre-Dame, veit entre ses bras les dites clefs : dont rendit graces à Dieu, et plusieurs autres gens de biens, qui estoient avec luy.

« Le bruit fut incontinent par la ville que les Anglais estoient à la Tranchée, et le beffray sonné : parquoy chascun des habitants se mist en armes, et s’en allèrent tous esmeus à la porte, et veirent par les creneaux des murailles plus de mil et cinq cents Anglais morts et couchez par terre et les autres qui se tuoient.

« Par quoy ouvrirent les portes, et sortirent sur eux pour deffaire le demeurant, ce qu’ils firent fors ceux qu’ils retindrent prisonniers. Lesquels déclarèrent au Maire et aux principaux de la ville toute la trahison : et que le dit jour à l’heure de quatre heures, avoient veu audevant des dites portes une royne, vestue le plus richement qu’on sçauroit faire et avec elle une religieuse, et un Evesque, qui avoient sans nombre des gens arméz : lesquels s’estoient mis à frapper sur les Anglais : et qu’aucuns d’eux, considérant que c’estoit la Vierge Marie, sainct Hilaire et saincte Radégonde (dont les corps reposaient en la ville) s’estoient par désespoir occis eux-mêmes, et les autres tué et occis leurs compagnons. Dont tous les habitants rendirent grâces à Dieu et s’en allèrent faire leurs Pasques.

« Au regard du desloial clerc, on ne sceut qu’il devint, car depuis ne fut veu. Et est à conjecturer que par une des autres portes il se jecta en la rivière, et se noya, ou que le diable l’emporta. »

Malgré les graves raisons qui doivent faire douter des circonstances et des dates assignées à cet événement, ce qu’il y a de certain, c’est que, dès le XV siècle, outre les monuments élevés sur tous les ponts, à toutes les portes de la ville, à presque tous les carrefours, on trouve dans les comptes des dépenses du corps municipal de Poitiers les traces de la dévotion à la sainte Vierge et des honneurs que lui rendait sa reconnaissance.

Il est parlé d’un hommage annuel de 50 livres de cire qui devaient brûler nuit et jour sur une roue ou couronne en bois peint, suspendue à la voûte de l’église de Notre-Dame, et des frais de la procession du lundi de Pâques. Plus tard, après les troubles religieux, la cire fut remplacée par un manteau dont le prix fut fixé, au XVII siècle, à 300 livres.

Mais, comme avec ce prix il n’était pas possible d’avoir un manteau assez riche, on réunissait plusieurs annuités ; cependant le fait matériel, la cérémonie de l’hommage, se reproduisait tous les ans.

Cet usage et celui de la procession ne furent interrompus qu’en 1794. Il avait résisté à 1793, à 1793 qui avait banni les prêtres et tué le roi !! 1830, si anodin pourtant, dit-on, le balaya de son souffle desséchant. C’était encore une tradition, et, disons-le franchement, 1830, qui coupait violemment le fil de la tradition monarchique héréditaire, ne se souciait pas beaucoup d’en conserver d’autres. — C’était logique ; mais ce qui fut logique aussi, ce fut 1848 brisant l’œuvre de 1830.

Depuis lors on se contenta de faire dans l’intérieur de l’église la procession annuelle et d’user les manteaux donnés ; mais, il y a quelques années, l’usage de la procession a été repris, toutefois sans le concours de son ancien cortége officiel.

En 1871 cependant — deux mois à peine après la désastreuse guerre qui venait d’ensanglanter la France — cette procession avait revêtu une solennité particulière. Voyant les hordes prussiennes s’avancer rapidement sur la Loire et envahir les villes et campagnes voisines, les religieux habitants de Poitiers s’étaient de nouveau placés, par un vœu, sous la protection de Notre-Dame, de saint Hilaire et de sainte Radégonde. Or, chose remarquable, l’armée ennemie, au moment de l’armistice, s’était arrêtée juste aux extrêmes confins du département de la Vienne, et non-seulement la ville, mais le diocèse avaient été préservés de l’invasion prussienne. En mémoire de cette nouvelle protection, une Messe solennelle, fondée à perpétuité, avait été chantée, à Sainte-Radégonde, l’an dernier, le lundi de Pâques, c’est-à-dire le matin même du jour de la Procession des Clefs, et le soir, à cette procession, on portait de magnifiques cierges aux armes du Souverain Pontife et de l’Évêque de Poitiers offerts, par le vœu dont nous venons de parler, aux trois célestes intercesseurs.

Mais revenons à l’antique procession dite des Clefs.

Vous ne serez peut-être pas fâché, cher lecteur, de savoir quels étaient les détails de cette cérémonie si populaire chez nous, au temps de sa splendeur.

Le jour de Pâques, après les vêpres, l’épouse du maire, accompagnée des femmes des échevins et des notables, et suivie du corps de ville, se rendait à Notre-Dame, précédée du manteau. Elle en revêtait la statue, après l’avoir parée de guimpes en dentelles : c’était ce que le peuple appelait la toilette de la bonne Vierge.

Le lendemain, les officiers municipaux venaient prendre avec pompe la statue. Le maire et un des échevins la demandaient à l’abbé, qui la leur confiait ; ils la portaient jusqu’à l’église Saint-Étienne et rejoignaient le clergé réuni à Saint-Pierre.

Puis, lorsqu’on arrivait devant l’une des portes de la cité, le corps de ville se détachait de la procession pour porter la statue jusqu’à l’entrée de la ville, où il était toujours accompagné des membres du Chapitre de Notre-Dame. La procession parcourait ainsi toute l’enceinte de la cité et revenait à son point de départ.

Nous avons vu que l’on ignorait quel fut le motif de la fondation de Notre-Dame, quelle est son origine, quel est son fondateur. Cependant, comme elle était située dans le fief de l’évêque de Poitiers, cette considération, jointe à celle que l’évêque, au jour de sa prise en possession, partait de l’église Notre-Dame pour se rendre en procession dans la cathédrale, a fait penser que cette église avait dû être fondée par un des prélats qui ont occupé le siège de Poitiers. On doit même être porté à croire, avec M. Lecointre, qu’elle fut construite après l’incendie de Notre-Dame-hors-des-Murs — depuis, Sainte-Radégonde — (1083), afin que la sainte Vierge ne cessât pas d’être la patronne d’une des principales églises de Poitiers.

L’aspect du monument, les costumes des personnages qui couvrent sa riche façade, la forme et les plis des vêtements, les souliers pointus, les types de convention adoptés pour représenter la Vierge et les anges, enfin l’ornementation générale, et diverses inductions historiques, ont porté des auteurs et des antiquaires à fixer l’époque de sa construction au XII siècle.

Malgré ce qu’on a pu dire des personnages qui y auraient été enterrés avant cette époque, et qui pourraient bien n’avoir été réellement inhumés que dans l’église de Notre-Dame-hors-des-Murs, cette opinion est, à notre avis, quant à la façade au moins, la mieux et la seule établie.

Dédiée, dès l’origine, à la Mère de Dieu, dont l’histoire joue un grand rôle dans l’immense bas-relief qui constitue sa façade, l’église Notre-Dame de Poitiers présente aux yeux de l’antiquaire le type le plus remarquable de l’architecture romano-byzantine parvenue à son apogée.

Aussi cette page d’architecture (et l’on semble autorisé à appliquer ce mot à ces monuments, véritables livres populaires du moyen âge) a-t-elle été reproduite dans tous les ouvrages spéciaux, et même dans les innombrables pittoresques qui ont envahi depuis quelques années la place des publications sérieuses.

Ce concours unanime prouve, du reste, le mérite réel de l’œuvre sur laquelle nous avons été heureux d’appeler la haute faveur du ministre de l’intérieur et les secours importants qui ont empêché sa destruction.

Cette destruction était imminente ; un mouvement de l’Est à l’Ouest s’était opéré dans la charpente et avait poussé en avant le sommet du pignon triangulaire qui surmonte la façade, lequel n’a que 60 centimètres d’épaisseur dans la partie qui devait résister à cet effort ; et comme cette épaisseur n’est pas réelle, parce qu’il faut en déduire les creux et les entailles profondes qui forment le médaillon du milieu de pignon ; comme aussi les reliefs de cette façade ne sont, à vrai dire, qu’un simple placage fort peu adhérent, maintenu par des T en métal, le pignon présentait sur une hauteur de 17 m. 66 c. un surplomb de 18 c. qui menaçait d’augmenter tous les jours.

Les chapiteaux qui soutenaient les archivoltes et les cintres des portes étaient loin d’être dans un état de conservation propre à rassurer ; les claveaux étaient disjoints ; les pierres, rongées par le temps, semblaient autant d’éponges solidifiées, que le poids supérieur devait bientôt réduire en poussière.

Un autre motif devait engager aussi l’administration des monuments historiques à se montrer empressée dans sa générosité.

Au XV siècle, nos pères, ne pouvant se défendre de l’enthousiasme que leur avait causé la protection de la Mère de Dieu et des saints patrons auxquels ils devaient le salut de la cité, avaient soudé à la façade de l’église Notre-Dame, de chaque côté de la fenêtre du milieu, deux niches surmontées de dais aux pinacles flamboyants se terminant par des culs-de-lampe ornés de la pomme de pin classique et des feuilles d’acanthe en volutes. (Nous les avons vus au musée des Antiquités de l’Ouest.)

Ces niches renfermaient les statues de saint Hilaire et de sainte Radégonde, et au milieu, un dais plus riche encore abritait la statue de la Vierge.

Depuis longtemps les statues avaient disparu, mais les niches étaient demeurées vides, et elles altéraient d’une façon fort triste le caractère si complet, sans elles, de l’édifice.

La Commission des monuments historiques, en décidant la suppression de ces niches et la restauration de la fenêtre, a restitué à cette façade son aspect harmonieux et a fait disparaître fort sagement les éléments disparates qui pouvaient induire en erreur les visiteurs peu habitués à lire couramment dans ces livres des architectes du moyen âge.

Cette restauration, justifiée par un examen approfondi des restes que le XV siècle semblait avoir laissés pour nous servir de guides sûrs dans notre œuvre délicate, a justifié à son tour l’opinion que nous avions soutenue au congrès de 1843 et dans une discussion archéologique avec l’honorable et savant M. Didron, secrétaire du Comité des arts et monuments.

Cet auteur distingué croyait que la façade de l’église Notre-Dame de Poitiers était autrefois percée d’un simple oculus, et que la ligne de statues qui décore le second rang de sculptures se prolongeait dans toute l’étendue de la façade. C’était même d’après ce système, partagé par M. Thiollet, artiste fort estimable, que le Comité des monuments avait fait exécuter la gravure qui se trouve dans les instructions officielles.

En cela M. Thiollet, notre compatriote, avait été induit en erreur par des souvenirs de jeunesse que son expérience et ses connaissances n’avaient pu rectifier.

Mais il est désormais hors de doute et de discussion que la fenêtre romane qui décore la façade Notre-Dame a été de tout temps telle que nous la voyons aujourd’hui et telle que l’a rétablie la restauration radicale opérée sous nos yeux.

Le portail situé à droite sur la façade méridionale est une œuvre du XVI siècle ; il porte, lui aussi, l’empreinte que le cachet de cette époque devait appliquer aux monuments de notre Poitiers. Les trois niches contenaient les statues de la sainte Vierge, de saint Hilaire et de sainte Radégonde, en mémoire du Miracle des Clefs.

Acôté s’élevait autrefois une statue équestre que l’on disait être la statue de Constantin, ce qui avait déterminé les savants du XVI siècle à déclarer que cet empereur était le fondateur de l’église de Notre-Dame.

Détruite en 1562 par les protestants — qui ne devaient point aimer Constantin, car il bâtissait des églises, et eux les démolissaient — elle avait été rétablie par les soins de Guy Chevalier, en 1592, avec cette inscription :

L’inscription et la statue ont été enlevées en 1808 ; l’inscription seule, après avoir été longtemps reléguée dans la chapelle des fonts baptismaux, a été rétablie plus tard.

La façade de l’église Notre-Dame de Poitiers constitue un immense bas-relief, presque tout entier consacré à l’histoire de la Mère de Dieu ; mais c’est surtout sur la frise qui règne au-dessus des trois arcs du portail que le sculpteur a retracé les allégories et les traits historiques qui s’y rapportent.

Agauche, on aperçoit Adam et Ève à côté de l’arbre de la science, autour duquel s’enlace le serpent tentateur. Au bas de l’encadrement, on lit cette inscription bien fruste aujourd’hui :

da : eve c.... e. t. homini primordia lvi

M. Lecointre-Dupont, dans son excellente notice sur la façade de Notre-Dame, à laquelle nous emprunterons beaucoup, interprète ainsi et d’une manière fort satisfaisante, à notre avis, cette inscription :

ada ; eve crimen fert homini primordia luctus.

Ainsi le deuil est entré dans le monde par la faute de nos premiers parents, et avec le deuil, la souffrance, fille du péché, dont on voit la personnification dans l’orgueil, le vice le plus dangereux, que représente Nabuchodonosor.

C’est en effet lui que l’on voit sur son trône avec tous les attributs de la puissance. Son nom est écrit à ses côtés :

nabvco  nosor
nabvco  rex.

Au-dessus de la pointe ogivale de la première arcade, on aperçoit quatre prophètes annonçant la venue du Messie qui doit délivrer le monde des suites du péché. Deux des prophètes tiennent à la main des phylactères, les deux autres des livres. On y lit :

cvm venerit sanctus sanctorum.

résumé de la prophétie de Daniel sur les temps et les effets de la venue du Messie.

prophetam dabit vobis de fratribus vestris et non estima.

Texte composé du verset 15, ch. XVIII du Deutéronome, et de la fin du verset 36, ch. III de Baruch.

post hæc in terris visus est et cum hominibus conversatus est.

Baruch, verset 38.

Enfin la prophétie d’Isaïe (ch. XI, vers. 1).

egredietur virga de radice jesse, et flos de radice ejus ascendet.

Les prédictions vont s’accomplir ; un ange annonce à Marie qu’elle sera mère, et que d’elle sortira le rameau de la tige de Jessé, que l’on voit lui-même accroupi, la tête ceinte de racines, d’où s’élève une tige couronnée d’un lis.

Le calice de cette fleur brillante sert lui-même d’appui à la colombe, emblème de l’Esprit-Saint. Cette tige, signe du salut, est adorée par les gentils, que représente un chevalier dont le buste a été mutilé au XVI siècle.

Adroite du cintre de la porte, la sculpture représente la scène de la Visitation. Nazareth et Jérusalem sont presque sur le même plan, et la cité ne se distingue de l’humble village que par ses tours, ses murailles, et par son temple, au sommet duquel brille par anticipation la croix du Fils de l’Homme.

Plus loin, la Vierge devenue mère est couchée dans son lit, d’où elle tend la main à son Fils reposant dans la crèche, et séparé de l’âne et du bœuf par une simple claie. On n’aperçoit que leurs têtes, dont le souffle semble réchauffer le nouveau-né.

Aux pieds du lit de la sainte Vierge, deux femmes plongent l’enfant dans un vase en forme de coupe et lavent son corps. Cette scène naïve a été reproduite quelquefois dans les vignettes des manuscrits du moyen âge.

Ce personnage assis, la tête appuyée sur sa main droite, et derrière lequel se dresse une petite colonne ornée d’un cordon de perles qui serpente autour d’elle et lui donne l’aspect d’une colonne torse, ce personnage dans l’attitude du recueillement, est sans contredit saint Joseph, dont la figure se trouve toujours mêlée, dans l’iconographie chrétienne, à ces scènes des premiers instants de la vie du Sauveur.

On remarquera même qu’il y a beaucoup d’analogie entre sa pose et celle qui lui est attribuée par les grands maîtres dans les innombrables saintes Familles dues aux pinceaux les plus renommés.

Nous ne citerons pour exemple que l’admirable tableau de Raphaël.

Au-dessous de ce personnage, deux autres s’embrassent avec effusion ; c’est sans doute la traduction de ce verset bien connu du psaume 84 :

Misericordia et veritas obviaverunt sibi,
Justitia et pax osculatæ sunt.

Si l’on objecte que l’un des personnages symboliques porte une figure virile, puisqu’il est incontestablement barbu, nous dirons avec M. Lecointre qu’il n’est pas étonnant qu’un artiste imbu des traditions byzantines ait symbolisé sous les traits d’un homme la Miséricorde, dont le nom grec Ἔλεος est en effet du genre masculin.

Dans une note manuscrite qu’il nous a communiquée, M. Lecointre propose une autre explication. Pourquoi ne verrait-on pas, dans ce personnage assis, le père de l’enfant prodigue ? Il attend le retour d’un fils égaré, dans les bras duquel il va s’élancer dès que ce fils, chéri malgré ses erreurs, reviendra chercher un asile sous le toit paternel. Ce qui exprimerait toujours, du reste, l’idée du pardon accordé au repentir.

Àl’étage qui domine immédiatement la frise, les huit arcades ou niches cintrées renferment huit statues assises ; l’étage supérieur contient six arcades renfermant autant de statues debout.

Aux deux extrémités de cet étage, deux personnages décorés des attributs de l’épiscopat représentent sans doute saint Hilaire, le grand docteur poitevin, et saint Martin, son disciple, le thaumaturge des Gaules, qui fut pendant longtemps simple religieux à Ligugé, près Poitiers, avant de monter sur le siège de Tours.

Puis, à gauche de la fenêtre, on aperçoit saint Pierre, le chef des apôtres, au-dessous de lui saint Jean, le disciple bien-aimé, et saint Matthieu, placé le deuxième à droite.

Ces trois personnages se distinguent aisément, le premier aux clefs, symbole de la puissance qui lui a été conférée par son divin Maître, le second à ses longs cheveux, à sa forme féminine, le troisième au phylactère et au livre d’évangiles déroulé qu’il tient dans ses mains, comme saint Jean, pour indiquer qu’ils réunissent au titre d’apôtre celui d’évangéliste.

Les neuf autres statues représentent les neuf autres apôtres.

Puis, au-dessus de ces scènes religieuses et de ces personnages honorés par la piété des chrétiens, dans ce fronton triangulaire à pans coupés, décoré d’un appareil en disques et de l’opus reticulatum, brille, au milieu d’un ovale qui forme comme une sorte d’auréole glorieuse, le maître et dominateur de toutes choses, Jésus-Christ, entre le taureau, l’aigle, l’ange et le lion, symboles des quatre évangélistes, entouré de fleurs, d’étoiles, des astres du jour et de la nuit, des chœurs d’anges et de chérubins, qui célèbrent son triomphe.

Ainsi, dirons-nous avec M. Lecointre (et nous ne pourrions mieux dire), dans ses différentes divisions, la façade de Notre-Dame nous montre, sculptée, toute une histoire de la religion, depuis la faute originelle jusqu’à la consommation des siècles.

Nous y voyons se dérouler, d’abord, la chute du premier homme, suivie du règne de l’orgueil et du mensonge, puis les promesses successives d’un libérateur, et la naissance d’un divin enfant qui ramène avec lui sur la terre la vérité et la miséricorde.

Au second étage siègent les apôtres, continuateurs de l’œuvre divine, et les saints pontifes, successeurs des apôtres. Enfin, sur le fronton, Jésus-Christ règne, et l’Évangile règne avec lui.

Pour les populations illettrées du moyen âge, il y avait dans cette façade tout un cours d’instruction religieuse ; et, si nous nous représentons ces nombreuses figures telles qu’elles étaient jadis, galonnées d’or, empourprées de vives couleurs, quel puissant effet une pareille composition ne devait-elle pas produire sur des esprits pleins de foi, auxquels elle rappelait sans cesse tout ce qu’ils devaient croire, savoir et espérer ! (V. la notice de M. Lecointre, Mém. de la Soc. des ant. de l’Ouest, 1839.)

Apart sa riche façade, dont nous venons de décrire l’épopée ; à part son clocher à toiture conique, à retraits appareillés en écailles de poisson, système suivi dans les clochers de Montierneuf et de l’église abbatiale de Charroux, l’église de Notre-Dame de Poitiers n’offre rien qui exige une mention particulière.

Par sa distribution, par sa nef à voûte en berceau, par son abside à voûte en cul-de-four, par ses collatéraux étroits à voûtes d’arêtes, prolongés au pourtour du sanctuaire, par sa crypte de dimension restreinte, par ses piliers lourds et trapus, elle rentre essentiellement dans la catégorie des églises ordinaires des XI et XII siècles, et rien ne la signale, sous ce rapport, d’une manière spéciale à l’examen de l’antiquaire.

Cependant une restauration intérieure intelligente a fait disparaître une partie des tristes effets qui étaient de nature à provoquer le blâme des hommes de goût.

En 1859, c’est la démolition du lourd retable de l’autel et de l’autel lui-même, puis la réfection des chapelles grecques ; tout cela honore M. des Châtelliers, curé actuel de Notre-Dame.

Après cet examen de l’ensemble de notre monument, visitons-le dans ses détails.

Descendons ces quelques marches et suivons la nef à droite. Dans la 7 travée, n’apercevez-vous pas une petite colonne peinte en marbre et encastrée dans la maçonnerie du mur ? — Un cœur est sculpté au milieu, et de ce cœur s’échappent plusieurs fleurs. Voici les souvenirs que rappelle ce petit monument, incomplet aujourd’hui. Laissons-les raconter à l’historien, dont le langage naïf les exprimera beaucoup mieux que nous ne saurions faire.

« On dit communément que le nom de ladite église fut changé pour le premier miracle qui fut faict en ladite église, par les mérites et intercessions de la benoiste Vierge.

« Qui est que l’abbé de laditte église auoit un jeune nepveu, très dévot à la Vierge Marie, toutesfois au moyens de sa ieunesse, qui est volontiers portée à folie.... et eut une si merveilleuse contrition et desplaisir de son péché, qu’une faiblesse le print et s’esmeut le sang en son corps si très fort, qu’il mourut dedans un heure après.

« La pauvre femme, doutant de sa mort, et que si elle attendoit qu’il expirast, on lui pourroit imposer qu’elle l’avoit occis, s’écria : et à son cry vindrent des serviteurs, qui furent présents à voir trépasser ce ieune enfant, après qu’il eut reçu le sacrement de confession.

« Son oncle fut adverti,.. pourquoy ne sachant l’accident, le fit enterrer en terre prophane près de ladite église, ès doües du palais de Poictiers qui est encores. Lesquelles doües sont à présent remplies de maisons, et au lieu ou est comme on dit, la maison de Maisonnier dit Péricault.

« Le bruit fut grand de l’inconvénient, les uns en parloient en bonne sorte, les autres en mauuaise : mais il advint (comme Dieu voulut) que la vérité fut sceüe bientost : car quinze jours après ou environ, on trouva sur la fosse du trespassé une roze blanche, en branche verte nouvellement venüe, iaçoit que ce n’en fust la saison.

« Pourquoy fut le ieune enfant desenterré, et on trouva en sa bouche un petit billet de papier, où estoit escrit en lettre d’or, Maria : dont chàscun fust fort esbahi. Et à cette raison on fit information du cas, et comme il estoit mort, et on trouva par la femme, par le prestre qui l’avoit confessé et les serviteurs qui l’avoient veu trépasser qu’il estoit décédé en douleur et déplaisir qu’il avoit eu de son péché : par quoy fut mis en terre sainte.

« Et en commémoration de ce, on fit faire une image de Notre-Dame en la ditte église sainct Nicolas, qui est l’image qu’on y voit de présent, où depuis ont été faict tant de miracles au moyen de ce on appela depuis la ditte église Notre-Dame-la-Grande. » — V. Bouchet.

Jetons, en passant près de la porte de cette crypte étroite, un regard dans ses obscures profondeurs. Pendant les jours qui s’écoulent entre le jeudi saint et le jour de Pâques, le Saint-Sacrement y est exposé, et on l’en retire avec pompe pour figurer la résurrection triomphante du Sauveur.

Arrêtons-nous maintenant devant la chapelle qui se trouve à droite : c’est la chapelle de Sainte-Anne, fondée en 1475 par Yvon du Fou, grand sénéchal du Poitou, et Anne Moraude ou Mouraud de Puychévrier, dont elle porte les armoiries sculptées. C’était là qu’était, avant la Révolution, la riche sépulture des fondateurs. Déplorons les ravages et les mutilations dont elle a été l’objet en 1562 ; regrettons le mauvais effet de ces cordes, de ces poids, de ces boîtes, agents nécessaires de l’horloge établie par souscription, avant la Révolution, à la place de celle dont nous avons parlé. Le marteau frappait alors, comme aujourd’hui, sur la plus grosse des cloches de la sonnerie du grand clocher central.

Examinons en détail, et avec le soin dont il est digne, cet autel dû à l’habile ciseau du P. Besny, et qui représente un sujet souvent traité par les imagiers du moyen âge, la généalogie du Sauveur, l’arbre de Jessé ; et, après avoir donné une prière aux vénérables pasteurs dont la dépouille mortelle repose sous ses dalles, nous pourrons contempler à loisir la représentation de l’ensevelissement du Christ.

Cette œuvre, d’un artiste du XVI siècle, existait autrefois, comme nous l’avons dit (p. 87), dans l’abbaye de la Trinité ; elle était placée à l’extrémité du chœur, près de la grille, du côté de l’épître, et avait été élevée à la mémoire de Marie d’Amboise, abbesse de la Trinité, morte le 8 février 1537, par sa nièce Jeanne de Clermond, fille de Louis de Clermond-Galerande et de Renée d’Amboise, qui fut pourvue de l’abbaye à la place de sa tante, par le roi François I, le 27 avril 1537.

On voit sur le sarcophage les armes d’Amboise (palé d’or et de gueules de six pièces).

Cette représentation, dans laquelle le sculpteur a exagéré les détails anatomiques, n’en a pas moins un mérite réel. Les costumes, qui sont ceux du XVI siècle, peuvent servir de sujet à des études fort intéressantes à cet égard, et nous vous recommandons, si vous êtes dessinateur, de les copier exactement.

Votre croquis vous fournira, du reste, les moyens de constater si, comme on le dit, la France possède dans un très-grand nombre de localités, et entre autres à Moulins, Troyes, Solesmes, etc., etc., la reproduction fidèle de ce groupe.

Le fait est-il vrai ? il prouverait l’existence d’une manufacture de ces produits de l’art sculptural, sorte de passe-partout funéraires, dont la destination spéciale n’aurait été déterminée que par la simple modification des meubles armoriaux personnels aux défunts.

Continuons notre examen.

Ne nous arrêtons point à ces tristes chapelles, elles seront changées plus tard.

Déjà l’une d’elles vient d’être récemment l’objet d’une restauration heureuse et qui mérite d’être signalée.

L’ancienne chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, qui suit immédiatement celle des fonts baptismaux, a été, au commencement de cette année, en quelque sorte transformée par le magnifique autel sorti des ateliers de Saint-Hilaire, que dirigent MM. Multon et Charon, dignes successeurs et élèves du R. P. Besny.

Nous avons cité cet établissement page 162, et nous avons le droit de recommander, comme justifiant notre opinion, l’examen de ce nouvel autel de N.-D.-de-Pitié, et le riche retable où se trouve représentée l’agonie du Sauveur.

La chapelle du fond a été, elle aussi, restaurée peu auparavant. Depuis la Révolution, on l’avait vouée à saint Louis ; mais on l’a rétablie sous son ancien vocable de la sainte Vierge, on l’a enrichie, et on lui a rendu ses trois baies romanes primitives. Cette chapelle était autrefois l’autel de la paroisse, qui comptait 250 communiants.

Enfin la chapelle dédiée à saint Joseph a été, toujours par les soins du curé actuel, M. Joseph Creuzé des Châtelliers, et depuis quelques années, entièrement et richement refaite. Son autel, son retable et ses vitraux méritent au moins un regard.

Regrettons le travail et l’argent dépensés dans ce confessionnal que, mieux dirigé, le sculpteur eût pu faire remarquable.

Entrons dans le chœur par la grille latérale au-dessous des cloches. Il y a peu de temps encore, l’autel en marbre était la deuxième moitié de l’autel des Bénédictins de Saint-Cyprien, dont nous avons vu la première moitié dans l’église de Saint-Porchaire.

Il a été remplacé, en 1858, par l’autel actuel, auquel le ciseau du P. Besny a su donner le caractère qui convenait à l’une des parties les plus essentielles d’un des plus complets monuments de l’art roman.

Naguère, au-dessus d’un christ en bois, assez remarquable et qui dominait l’autel, se trouvait un trousseau de clefs noircies par la rouille. C’étaient les clefs qui, suivant la tradition, devaient être livrées aux ennemis par un traître, et qui se retrouvèrent aux mains de la statue de la sainte Vierge, dans l’église Notre-Dame. Aujourd’hui, on a placé ces clefs — et cela était plus conforme à la tradition — entre les mains de la sainte Vierge ; et le christ a été posé vis-à-vis de la chaire.

Quant à la statue elle-même, vous voyez, sinon celle qui fut l’instrument du miracle, et qui fut sans doute détruite lors du sac de Poitiers par les protestants (1562), au moins celle qui l’a remplacée au XVI siècle.

Une balustrade en pierre sculptée, dans le style du reste de la chapelle et qui ne manque pas de mérite, a remplacé tout dernièrement l’ancienne grille de fer qui entourait le sanctuaire : et au pavé grossier du chœur et du bas de l’autel, on a substitué une belle mosaïque. Puissent ces embellissements de Notre-Dame-la-Grande se continuer, grâce au zèle et à l’intelligence du pasteur qui gouverne cette religieuse paroisse !

La fresque antique qui couvre la voûte dominant le maître-autel a été découverte en décembre 1852. Elle est trop importante, au point de vue de l’art iconographique religieux, pour que nous puissions la passer sous silence.

Nous emprunterons tout naturellement à l’auteur (M. de Longuemar), qui l’a dessinée avec le soin et l’exactitude qui lui sont habituels, la description qu’il en a faite dans le premier Bulletin de 1853 de la Société des antiquaires de l’Ouest.

« Cette vaste composition, qui clora dignement, une fois restaurée, l’ensemble des peintures de cette église empreinte d’un cachet si original, ne comprenait pas moins de trente figures principales, outre de nombreux accessoires ; plusieurs ont presque disparu. Au fond de la coupole, la Vierge, avec l’enfant Jésus sur ses genoux, occupe le centre d’une auréole de forme elliptique brisée, au sommet de laquelle planent deux anges. De saintes femmes, dans l’attitude de l’adoration, se tiennent debout trois par trois de chaque côté.

« Sur les côtés de la coupole qui font retour, les douze apôtres, assis ou debout, dans des niches formées par des arcatures continues, sont rangés six à la droite et six à la gauche du groupe central ; puis viennent deux tableaux d’âmes suppliantes, sous la forme de figures nues et sans sexe, encadrés chacun entre deux archanges qui de leurs gestes désignent le ciel de la voûte. Ce ciel est occupé par un médaillon fort endommagé, qui pourrait avoir contenu une main nimbée, ou peut-être l’Agneau apocalyptique. Entre ce médaillon placé du côté de la nef et le groupe de la Vierge, tout le dos de la voûte était rempli par l’image colossale d’un Christ triomphant au milieu d’une auréole bilobée, à laquelle étaient accolés des anges de support et les tétramorphes évangéliques.

« Ce dernier tableau a été le plus maltraité de tous par l’humidité : on n’y distingue plus clairement que la tête du Christ, la main qui tient le livre ouvert et une portion du manteau.

« Cette grande fresque peinte à deux reprises différentes, ou plutôt modifiée par une seconde application de peinture faite immédiatement sur la première, à une époque postérieure d’un demi-siècle au moins, paraît dater d’une nouvelle dédicace de l’église sous le vocable de Notre-Dame. Dans le premier dessin, c’était le Christ, et non la Vierge, qui occupait le fond de la coupole, car on en voit encore la figure reparaître un peu au-dessous de celle de sa Mère ; sa robe n’a pas été changée, et le second peintre s’est contenté de jeter de longs voiles grisâtres par-dessus, pour opérer la transformation.

« Les chefs des apôtres, qui, dans le tableau primitif, occupaient la tête des rangs au fond de la coupole, ont obligé à un remaniement général de figures, pour les placer du côté de la tête du second Christ peint sur la voûte ; leur position est nettement indiquée à cette nouvelle place par le marchepied d’honneur placé sous leurs pieds. Les traits doubles de quelques contours de figures, les inscriptions tracées à plusieurs reprises confirment de la manière la plus nette le remaniement signalé.

« Le fond de toutes ces fresques, partagé en zones diversement nuées, comme on en trouve des exemples dans le manuscrit de la Vie de sainte Radégonde de la Bibliothèque de Poitiers, les disques au centre desquels les apôtres sont placés comme sous le narthex de Saint-Savin, et ce singulier remaniement dans les figures, indiquent deux intentions différentes dans cette décoration. Tels sont les caractères saillants qu’on peut y remarquer.

« L’épigraphie, bien maltraitée, permet cependant de conclure des formes des trois lettres O M E appliquées postérieurement à la dernière modification de ces peintures, qu’elles datent de la première moitié du XIII siècle ; car ces formes, qui n’appartiennent plus à l’onciale pure, ne sont pourtant pas décidément non plus celles des capitales gothiques rondes ; elles indiquent, par conséquent, une époque intermédiaire.

« Le style des figures, qui tient à la fois de la gravité et de l’immobilité romane, et du mouvement propre aux premiers essais du XIII siècle, confirme également cette présomption.

« Sans nous arrêter à examiner si un deuxième vocable a été réellement imposé à l’église de Notre-Dame-la-Grande à l’époque où la figure de la sainte Vierge aurait été superposée sur celle de son Fils, ne pourrait-on pas émettre cette opinion :

« Étant données la date du Miracle des Clefs, et, en tout cas, la reconnaissance incontestable de la cité pour la préservation miraculeuse qu’elle croyait devoir à la Mère du Sauveur, et dont elle monumentait le souvenir, à chaque pas, dans ses rues, sur ses ponts, dans ses temples, on serait autorisé à croire que la substitution de l’image de la Vierge Marie à celle de son Fils, dans la décoration principale de l’église de Notre-Dame, a eu lieu à l’occasion et en mémoire de l’événement miraculeux, qui coïnciderait précisément avec l’époque assignée par notre iconographie religieuse à la peinture murale dont nous venons de donner la description. »

Dans le chœur, se trouvent deux lutrins en cuivre, œuvre de moulage et de gravure qui mérite examen.

L’un est aux armes de P. Morin, abbé en 1696. L’autre, installé récemment, vient de l’ancienne abbaye de la Réau, et porte sur le pied trois médaillons gravés indiquant sa provenance : le premier médaillon contient l’image de saint Augustin, dont la règle était suivie à la Réau ; l’autre, l’image de Notre-Dame, sous le vocable de laquelle était placée l’église de cette abbaye ; le troisième enfin porte les armes royales.

Les stalles, qui sont celles des anciens chanoines, et qui étaient séparées du reste de l’église par une muraille précédée d’un jubé, n’offrent rien de remarquable.

Il n’en est pas ainsi de la chaire en bois de chêne, dont les sculptures méritent votre attention. Elle vient de l’ancien couvent des Filles-de-Notre-Dame.

En 1858, on a ajouté au simple pédoncule qui la supportait l’escalier actuel.

Ne regardez point cette chapelle des fonts baptismaux, ni la grille qui la protège : tout cela s’en ira au fur et à mesure que les bonnes traditions catholiques reviendront.

Il est toujours question de reconstruire la sacristie de l’église de Notre-Dame. Où la placera-t-on ? Les avis sont partagés à cet égard. Nous avons pris la liberté de donner carrément le nôtre, sans trop nous inquiéter s’il sera ou ne sera pas suivi.

Nous voudrions que des raisons de convenances locales ou de boutiques — c’est le mot ici — ou même d’économie d’argent, ne fissent pas réédifier cet appendice embarrassant sur les fondements des ignobles masures qui déshonorent depuis si longtemps la base du temple saint sur sa face méridionale.

On devrait s’estimer heureux de la nécessité qui exige leur démolition, et en profiter pour dégager complètement le monument dans la seule partie où l’on puisse, sans grands frais d’imagination ni d’écus, restituer son caractère primitif vrai à l’œuvre du XI siècle au lieu d’aveugler forcément presque toutes les fenêtres de l’un des bas-côtés et d’écraser par une construction parasite ce qui devrait, au contraire, être mis soigneusement en relief.

Et si, par impossible, il pouvait être question de laisser les abords de l’abside complètement libres aux charrettes, qui n’y devraient jamais stationner, et à l’œil des voisins du sud que flatte une enfilade dont ils se pourraient fort bien passer aujourd’hui comme hier, pourquoi ne songerait-on pas à établir cette malencontreuse sacristie sur la face nord, comme pendant à la chapelle Sainte-Anne, en lui donnant, dans les profondeurs assainies du sol, l’espace que lui disputeront encore des exigences auxquelles on aura toujours tort de sacrifier quelque chose, parce qu’on ne les satisfera jamais ?

Marché de Notre-Dame. — Avant de quitter la place de Notre-Dame, constatons que le dégagement avantageux dont l’église est l’objet, dans la plus grande partie de son pourtour, est dû à l’établissement fait en 1860-61 du marché couvert situé au nord, et qui offre aujourd’hui son abri à l’approvisionnement de la cité et aux nombreux industriels qui y étalent leurs indispensables produits.

Saint-Étienne. — La rue qui débouche de l’Est sur la place de Notre-Dame se nomme ainsi du nom de l’église paroissiale de Saint-Étienne, qui était située au coin de la rue et de l’ancienne impasse Saint-Étienne. C’était un édifice de peu d’importance, et qui menaçait ruine au moment de la Révolution, de telle sorte qu’il était alors question de le démolir. Des propriétés particulières s’élèvent à sa place.

Maison de la Renaissance. — En nous dirigeant sur la rue du Marché, nous verrons sur notre main gauche, n 21, une petite maison dont la façade gracieuse fixera nécessairement votre attention.

Lors même qu’on ne lirait pas sur des cartouches au-dessous de deux de ses croisées la date de 1557, on lui assignerait assurément son âge, qu’elle porte écrit en toutes lettres sur son front rajeuni et mutilé par l’industrie.

Nous regrettons vivement que les recherches de nos devanciers et les nôtres ne nous aient pas permis de lire aussi bien sur cet écusson chargé d’une tour, que vous voyez dans un cartouche au-dessus de la deuxième fenêtre du premier étage.

Nous eussions voulu pouvoir vous dire le nom du propriétaire qui ne rougissait pas d’adresser à tous les passants, au milieu du doute qui se glissait déjà si fièrement dans les esprits, cette profession de foi énergique, noble et grand héritage à conserver :

in deo confido hoc est refugion meum.

Notre-Dame-la-Petite. — Cette église existait à l’angle sud du petit plan que vous voyez à gauche ; elle était paroissiale, fort laide, et avait, comme celle de Saint-Porchaire, deux nefs. La paroisse comptait 500 communiants. Nous avons vu, page 231, qu’avant Charles VII la boucherie se tenait dans la rue des Vieilles-Boucheries, et qu’en 1421 ce prince ordonna qu’il en serait établi une autre en face de l’église de Sainte-Radégonde.

En 1427, elle fut transférée dans une maison voisine appartenant à la collégiale de l’église, et on l’appela la grande boucherie. Elle fut abandonnée sous prétexte que la viande s’y gâtait, et l’on tint la boucherie à la place de Notre-Dame-la-Grande, que nous venons de quitter, et au marché vieil (la place d’Armes, au lieu où se trouve bâtie actuellement la salle de spectacle. V. p. 59).

Enfin, en 1805, les habitants de la place du Marché achetèrent de leurs deniers l’église de Notre-Dame-la-Petite, qui fut démolie, et sur l’emplacement de laquelle on éleva la boucherie démolie en 1861, époque à laquelle ses hôtes durent transporter leurs provisions nécessaires dans les marchés couverts de Notre-Dame et de Saint-Hilaire, où nous les avons vus établis.

Il paraîtrait, d’après certains titres, qu’il existait d’autres boucheries, et que certaines corporations avaient leurs boucheries particulières. D’autres avaient leur banc spécial à la boucherie publique.

Ainsi, en 1346, il y avait une boucherie dans la rue de la Bretonnerie ; le 7 février de cette année-là, eut lieu un bail à rente d’un banc en la boucherie de Poitiers, près du banc de l’abbé de Saint-Hilaire de la Celle.

Enfin, en 1443, le Chapitre de Saint-Hilaire avait sa boucherie établie près de l’hostel de MM. de Luçon (les Trois-Piliers; v. ci-après).

Certes, les cordons bleus d’alors devaient se louer d’une disposition qui leur évitait les fatigues dont leurs héritières sont peut-être en droit de se plaindre : il est vrai qu’alors (par compensation) on ne connaissait pas les omnibus..., et peut-être aussi un peu moins le saut de l’anse du panier, qu’autorise sans doute, aujourd’hui — toujours par compensation — un plus grand labeur.

Poursuivant notre course, si nous voulions savoir ce que c’est que l’Echelle du Palais, nous suivrions cette ruelle à droite, véritable échelle de pierre, qu’on dit être pourtant beaucoup plus belle, plus propre et mieux aérée qu’au temps où de sales échoppes la bordaient et l’encombraient dans tout son parcours ; mais il vaut mieux continuer notre marche.

Sur la main gauche, la maison du numéro 7 était jadis décorée sur sa façade du pélican que nous avons vu déposé au musée des antiquités de l’Ouest (v. p. 254), et qu’on a eu tort d’arracher à cette façade, même rajeunie, pour laquelle il signifiait que là était autrefois la maison des fameux imprimeurs Marnef. Ce blason de vieille noblesse industrielle était bon à conserver là.

Les Jacobins. — Suivons la rue des Jacobins. Au point où vient déboucher à gauche la rue que nous avons appelée de Bourbon-Orléans pour satisfaire tous les goûts (attendu que nous l’avons entendue nommer successivement de ces deux noms), vous apercevrez un pilastre cannelé d’ordre dorique, surmonté d’un reste d’entablement et d’une frise décorée des triglyphes de rigueur.

C’était autrefois la porte d’entrée du monastère des Jacobins, aussi connus sous le nom de Dominicains ou Frères Prêcheurs.

Les enfants de saint Dominique furent appelés à Poitiers, de 1217 à 1222, par l’évêque Guillaume IV du nom, et ce fut le doyen de l’église cathédrale, Philippe, depuis évêque à son tour, qui fut leur principal bienfaiteur en leur donnant l’église dite de Saint-Christophe, dont la cure fut réunie à Notre-Dame-du-Palais. Nous ignorons la situation de cette église ; mais nous devons présumer qu’elle n’était pas éloignée de l’emplacement occupé par le monastère des Jacobins.

N. B. À l’appui de ce texte de nos précédentes éditions nous sommes autorisé à citer l’opinion de l’auteur d’une monographie qui se prépare en ce moment sur l’ancien couvent de Saint-Christophe ; en effet, cet auteur, un dominicain, croit avoir retrouvé quelques vestiges de cette église dans la maison qui forme l’angle de la rue.

Aux dons de l’Évêque, la reine Blanche ajouta celui d’une place dont les Religieux firent la cour de leur maison. Une note que nous possédons assure que l’église des Jacobins fut bâtie par les seigneurs de Morthemer et de Couhé. La date n’en est pas fixée.

Hugues du Puy du Fou, sénéchal de Poitou sous Aliénor et Philippe-Auguste, et Valence de Lusignan, sa mère, ayant été inhumés dans l’église, de nouvelles donations lui furent faites, et plus tard, en 1310, Guy de Lusignan, comte de la Marche et d’Angoulême, étant mort à Poitiers, y fut aussi enterré, et sur sa tombe on représenta son image en cuivre, qui fut détruite par les protestants. Du cuivre ! cela pouvait se fondre… et se vendre, après !

Un demi-siècle auparavant, cette église des Jacobins avait reçu de nobles dépouilles. C’étaient celles d’une partie des chevaliers et écuyers qui avaient succombé dans les plaines de Maupertuis (19 septembre 1356), et parmi lesquels nous citerons le duc de Bourbon, le maréchal de Clermont, un Rochechouart, un La Rochefoucauld, etc. Leurs armoiries furent peintes comme aux Cordeliers, à fin de perpétuelle mémoire.

Que sont devenus les Religieux chargés de prier sur ces tombes ? Que sont devenues les voûtes qui les abritaient ? Tout a disparu au souffle des révolutions, et chaque jour, en passant sur ces pierres de la voie publique, nous foulons aux pieds la cendre ignorée de ces grands d’autrefois qui expièrent au moins par une mort généreuse leur impétueuse folie. Nous avons vu, à l’article des Cordeliers, page 220, que pendant le séjour que fit le roi Philippe le Bel à Poitiers, à l’occasion de la grande affaire de la suppression des Templiers, il s’établit aux Jacobins, d’où il pouvait communiquer facilement, à l’aide d’un passage intermédiaire, avec le chef de l’Église.

Avant la dernière bourrasque politique qui balaya le monastère des Jacobins, et trois ans avant le fameux pillage protestant de 1562, ce monastère avait eu le privilége d’une émeute huguenote, à la suite de laquelle son église avait été saccagée. C’était le 27 mars 1559, le lendemain du jour de Pâques.

Le mal fut grand ; il entraîna des pertes considérables et provoqua de rigoureuses représailles, qui n’empêchèrent point le renouvellement de ces actes coupables trois ans après.

Les bâtiments, ébranlés par ces attaques successives, résistèrent pourtant encore pendant de longues années ; mais, à la fin du XVII siècle, il fallut songer à les reconstruire. La première pierre ne fut cependant posée que le 22 mars 1714, après avoir été bénite par l’évêque de Poitiers.

L’église, qui s’ouvrait en face de la grande porte, était vaste et élevée ; nous avons vu son autel et son retable dans la chapelle de la paroisse, à l’église cathédrale. De nombreuses stalles se développaient dans le chœur en avant de l’autel. Elles étaient occupées plusieurs fois dans l’année par les membres de l’Université en grand costume, qui venaient y célébrer leurs cérémonies et processions spéciales.

Le monastère des Jacobins était, en effet, le véritable chef-lieu de notre Université, et c’était là, dans une vaste salle qui leur était destinée, que ses membres se réunissaient quand l’exigeaient les circonstances.

Àl’origine de l’Université de Poitiers, dès 1431, les premiers exercices avaient eu lieu aux Jacobins, et ce fut dans ce sanctuaire de la science que se firent aussitôt les cours de la Faculté de théologie, plus tard divisés en deux cours fort nombreux, dont le second se fit au collége de l’Université, appelé collége de Sainte-Marthe.

Ces cours, qui, dans les derniers temps, devaient être suivis pendant trois années, sans compter les deux années préalables de philosophie, étaient faits par des Religieux de l’Ordre, parmi lesquels on a compté des professeurs doués d’un véritable talent.

Au bout des trois années, ou, moyennant dispense, après deux années de théologie, on était admis au séminaire, où l’on recevait les Ordres sacrés.

Quant aux grades dans la faculté, il fallait les conquérir en outre par des épreuves et des thèses publiques. Ces épreuves étaient nombreuses avant que l’on pût atteindre au doctorat. Pour avoir le droit de couvrir son chef du bonnet de docteur, on devait se faire recevoir maître ès-arts (v. page 246), puis subir deux examens sérieux, puis soutenir une thèse solennelle (la thèse tentative).

Au bout de deux années, pendant lesquelles il fallait assister à toutes les thèses et y argumenter, sans préjudice des trois thèses personnelles mineure et majeure ordinaire et opportunique (la sorbonique de Paris), on était enfin admis à soutenir la thèse aulique.

C’était, comme nous l’avons dit, dans l’église de Sainte-Opportune (in Scholis Opportunicis) qu’avaient lieu les actes pour les grades de la Faculté de théologie ; nous en avons dit les motifs, page 181.

L’Université assistait en corps à ces thèses, et la cérémonie s’ouvrait par un discours latin de quelques phrases que prononçait un enfant en costume ecclésiastique, et qui commençait toujours par ces mots : Rector magnifice, proceres academiæ sapientissimi, baccalaurei subtilissimi, omniumque ordinum auditores ornatissimi, etc. Les dragées, dont l’apprenti orateur était ordinairement bourré après la représentation, n’étaient pas sans doute ce qu’il goûtait le moins dans le chef-d’œuvre d’éloquence du soutenant.

Les docteurs en théologie, tous ecclésiastiques, portaient sur leur soutane une épitoge, ou camail en fourrure d’hermine : c’était le grand costume de la Faculté. Elle avait son bedeau particulier, dont la masse d’argent pur représentait un clocher gothique orné d’ogives, de trèfles et de découpures gracieuses.

Au moment de la Révolution, les Pères Jacobins étaient réduits à six Religieux, y compris le prieur. Ils fournissaient des prédicateurs à la ville. Nous retrouverons leurs successeurs établis dans l’ancien couvent des enfants de saint Benoît. — V. ci-après, en l’article de l’abbaye de Saint-Cyprien.

Écoles chrétiennes. — Dans une partie des anciens bâtiments occupés autrefois par les Jacobins, exista pendant quelques années, comme nous l’avons dit à propos du collège des Jésuites, un établissement libre d’instruction secondaire, sous le titre et la protection de saint Vincent de Paul. Il était tenu par des ecclésiastiques, et fut remise en 1854, aux mains de RR. PP. Jésuites, qui, en abandonnant cet asile pour transporter leur collége où nous l’avons vu, ont cédé leur place aux Religieuses hospitalières, remplacées aujourd’hui par le Pensionnat des Frères des Écoles chrétiennes.

Reprenons notre course, et revenons un peu sur nos pas.

Suivons la rue de l’Éperon, autrefois du Grand-Éperon, qui commence à cet hôtel décoré sur le flanc d’une grille de fer. L’hôtel de la Barre (c’était son nom) fut l’hôtel de l’intendance pendant l’administration de M. Boula de Nanteuil. Nous sommes heureux de trouver, en passant, l’occasion de citer ce magistrat, dont le zèle et la charité sont consacrés à Poitiers par la magnifique médaille qui lui fut offerte au nom de la cité reconnaissante, qu’il avait su protéger contre la terrible disette de 1785.

Voici cette médaille, fort remarquable à tous égards et que nos lecteurs aimeront assurément à connaître.

Elle est l’œuvre du célèbre Duvivier, graveur général des monnaies et médailles du Roi.

Le revers est occupé par l’inscription latine suivante :

antonio fr. alex.
boula de nanteuil
qui
regn. munificentissimo
ludovico xvi
provinciæ picton. præfectus
illi gravis annonæ
difficultate oppressæ
frumentum subministrari
providentissime curavit
hoc grati animi monum.
pictav. municipum
vovet consecrat
mdcclxxxvi.

« À Antoine-François-Alexandre Boula de Nanteuil, qui, sous le règne du très-bienfaisant Louis XVI, étant intendant de la Province de Poitou, alors désolée par une grande pénurie de subsistances, s’employa, avec la plus rare prévoyance, à l’approvisionnement des grains, la ville de Poitiers vote et consacre ce monument de reconnaissance 1786. »

L’ancien hôtel de l’Intendance est aujourd’hui celui de la succursale de la Banque de France. Prenez-en note, en cas de besoin.

Les deux portes qui suivent sont celles de notre intelligent imprimeur, dont le vaste et important établissement prend chaque jour, en France, une extension croissante, et jouit d’une réputation méritée.

Allons ! si peu que vous ayez à communiquer au public, en observations politiques, critique, littéraire, impressions de voyages (et certes, celui que nous faisons ensemble doit vous fournir ample matière à impressions), entrez, dites un mot, et… vous serez imprimé !

La rue qui vient couper en diagonale la rue de l’Éperon est la rue de l’Ancienne-Comédie, ainsi nommée de la salle de spectacle qui s’y trouvait autrefois et qui a été remplacée par la maison n 16 ; c’était un monument fort laid, fort sale, fort enfumé, sans décoration, sans machines.

Il avait été formé avec les restes d’un ancien jeu de paume, et il en avait tous les défauts. On ne peut imaginer rien de plus triste et de plus maussade. À Poitiers, la troupe des comédiens, comme on disait alors, était à peu près permanente et jouait ordinairement l’opéra.

Les rues du Chaudron-d’Or et de la Galère (noms qui leur viennent d’enseignes de boutiques) nous ramèneront à la place d’Armes.

Notez, en passant, un point essentiel : au milieu de la rue du Chaudron-d’Or, sur la main droite, se trouve le bureau de la poste aux lettres.

Arrivés sur la place d’Armes, repassons devant la salle de spectacle, au-dessous de la méridienne qui fait le bonheur des membres de cet ordre régulier que les historiens modernes appellent indifféremment l’ordre du cherche-midi ou des chevaliers du soleil.

La maison qui fait le coin des rues du Plat-d’Etain et de Saint-Porchaire était, il y a de longues années, occupée par un orfèvre nommé Mervache, dont la femme, enterrée vive, dut à la bague de prix qui avait tenté la cupidité d’un fossoyeur, la deuxième moitié d’une existence fort longue et fort bien remplie.

Les Halles. — Suivons la face ouest de la place d’Armes, puis la rue des Halles, ainsi nommée de l’hôtel et établissement qui y existaient dès le XII siècle. Ce fut, en effet, en 1188 que Geoffroy Berland obtint de Richard Cœur-de-Lion la permission d’établir une halle, où les marchands qui venaient à la foire du Carême seraient tenus de vendre leurs marchandises moyennant un droit de location.

L’un de ses descendants, Herbert Berland, ayant été fait prisonnier par les Anglais, lorsqu’ils s’emparèrent de Poitiers sous le commandement du comte Derby, fut à peu près ruiné par la rançon qu’il lui fallut payer, et ce fut pour l’indemniser de ces pertes que le roi Philippe de Valois, par lettres données à Paris le 16 décembre 1347, ordonna que la foire qui se tenait pour la Saint-Luc à la Pierre-Levée, se tiendrait dorénavant, ainsi que celle du Carême, dans les halles de Herbert Berland, avec droit d’hostelage.

De la famille Berland, les halles passèrent à Jean Mérichon, conseiller et maître des comptes du roi, époux de Jeanne Berland.

Rebâties en 1454, elles furent la source de nombreux procès, en raison de l’arbitraire qui régnait dans la taxation des bancs. À cette époque, la foire de la Mi-Carême durait déjà huit jours ; celle de Saint-Luc, trois jours seulement. Les halles étaient divisées en parties affectées aux merciers et aux drapiers.

Le fief des Halles passa à la famille de Montbron, par mariage avec Guyonne Mérichon, en 1466. Brûlées en partie en 1529, puis en 1572, rétablies par René Brochard en 1599 avec les droits résultant de l’établissement de deux nouvelles foires aux jours de saint Simon (28 octobre) et de saint Nicolas (6 décembre), créées par lettres patentes du 28 septembre 1577, elles passèrent dans la famille de Goret en 1646.

Adjugées à la communauté des Hospitalières, le 21 janvier 1704, au prix de 11 000 livres, elles ne furent point enclavées dans l’enclos de ces Religieuses, sur l’opposition que fit le corps de ville à leur demande. En 1728, les Hospitalières affermèrent les bancs et boutiques au prix de 110 livres par an, et en 1775 au prix de 370 livres par an.

En 1753, quatre nouvelles foires furent établies, au 13 janvier, au lundi des Rogations, au 26 juin et au 1 septembre, ce qui n’empêcha pas le commerce de Poitiers de demander et d’obtenir, par ordonnances du 19 mars 1829, une troisième foire de huit jours pour le 16 mai. Les deux plus anciennes sont encore les plus fréquentées

Au reste, à Poitiers comme partout ailleurs, les facilités de communications, jointes aux ressources qu’offrent les magasins de la ville, de mieux en mieux approvisionnés — si toutefois la pompe aspirante de Paris ne les met pas à sec eux-mêmes — tendent à annuler complètement ces antiques réunions, où le commerce, fort restreint alors, était obligé de venir chercher un aliment à son activité. (V. le Mémoire de M. Rédet sur les Halles.)

Les Halles, devenues propriété communale, ont été reconstruites en 1835, sous l’administration de M. Régnault de Lapparent, maire de Poitiers. Elles ont coûté 100 000 fr., et sont actuellement affermées 10 425 fr.

Hôtel des Halles. — Derrière les Halles, qui étaient protégées sur leur façade par une tour et un pavillon, se trouvait l’hôtel des Halles, qui avait été habité par les seigneurs de ce fief, et dans les derniers temps par les gouverneurs de la ville : sa cimétrie et structure le mettant hors d’insulte et en seureté contre les émotions populaires.

Sur une partie de l’emplacement de cet hôtel, qui appartenait depuis 1704 aux Hospitalières, se trouve aujourd’hui établi le Minage.

Anciennes Hospitalières. — À côté, sur la gauche, se trouvait le couvent des Hospitalières que nous avons vues établies en ce moment dans l’ancien couvent de Sainte-Croix. — V. page 145.

Ayant acquis, comme nous l’avons dit plus haut, en 1655, leur maison de la rue des Trois-Piliers, elles s’y retirèrent.

Une petite porte sculptée, engagée dans le mur au-dessus du niveau du sol, indique l’entrée extérieure de la chapelle des Hospitalières.

L’enclos de ces Religieuses comprenait un espace immense entre la rue des Trois-Piliers et la rue des Hautes-Treilles, dont une partie est occupée maintenant par l’établissement dit de la Grand’Maison, dont nous avons déjà parlé, p. 56.

Pendant la Terreur, le couvent des Hospitalières devint une prison de suspectes.

C’est aux environs des Halles que se trouvent situés la plupart des hôtels, auberges et restaurants qui vous offriront leur gracieuse hospitalité… « en payant », comme dit Rabelais.

Plus tard, nous changerons bien aussi cela. Et lorsque, tout étant à tous et rien à personne, chacun pourra, en vertu du droit à la vie, demander à chacun le pain, le vin, l’eau, le feu, le vêtement, le lit, le couvert, la vie enfin, sauf à se voir refuser, en vertu de la liberté individuelle, toutes ces choses que chacun apparemment ne sera point forcé de produire pour chacun, oh ! alors… comprenez-vous ?…. Eh bien ! alors vous aurez tout… ou rien, pour rien ; alors vous n’aurez plus besoin de monnaie pour aller à l’hôtel de France, ou à l’hôtel des Trois-Piliers, ou l’hôtel de l’Europe ; mais, par exemple, alors l’hôtel de l’Europe, l’hôtel des Trois-Piliers et l’hôtel de France pourraient bien faire de triste cuisine… s’ils font de la cuisine, et… alors… gare la faim !

Mais alors, aussi, vous jouirez d’une bonne compensation : vous ne serez pas, soyez-en sûr, entouré, pressé, bousculé, ahuri, au saut d’un train faisant temps d’arrêt, par cet empressement culinaire, qui court risque de faire revivre bientôt le supplice réservé naguère aux criminels de lèze majesté ; vous ne redouterez plus l’écartèlement dont vous menacent les héritières des traditions coustellières qui vous poursuivent, aujourd’hui, de leurs bruyantes invitations, comme, au temps du pauvre Golnitz, ce voyageur allemand de 1631, faisaient les Châtelleraudaises lui imposant leurs couteaux, de par la loi (veluti ex lege) — c’est lui qui l’a écrit ainsi.

Il est vrai que, par système de pondération, la Constitution aura peut-être établi le droit au travail, et alors, en vertu de ce droit, ex lege… Eh ! parbleu ! vous vous en tirerez comme vous pourrez…

Reprenons l’histoire de nos monuments : ce sera beaucoup plus clair, même pour ceux dont l’histoire est la plus obscure.

Les Trois-Piliers. — La rue des Trois-Piliers tire son nom de l’hôtel qui se trouve situé à l’embranchement de la rue du Petit-Bonneveau. Cet hôtel est fort ancien, et Thibaudeau prétend qu’il y avait là autrefois une des portes de ville.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en novembre 1256, Guillaume Grossin, habitant de Poitiers, fait don aux abbé et monastère de Luçon d’un hébergement appelé les Piliers-Gauthier.

En 1443, un procès entre l’église de Luçon et celle de Saint-Hilaire fixe les droits de chacune des églises, et en 1468 l’hôtel est affecté à la personne de l’Aquarius de l’église de Luçon.

En 1522, la ville ordonna la construction de la grande rue tendant des Trois-Piliers à la porte de la Tranchée. Cette rue s’appelait autrefois, jusqu’à la rue de la Baume, rue de la Messagerie, parce que la messagerie était établie vis-à-vis des Trois-Piliers. Comme vous le voyez, la spécialité de ces lieux n’a pas changé avec les révolutions.

C’est encore là qu’aboutissent, comme à un centre obligé, les voitures publiques, les messageries qui vous ont conduit dans nos murs et qui vous emmèneront bientôt loin de la cité dont vous vous faites l’hôte passager. En attendant, continuons notre marche.

Nous soupçonnons que le mouton sculpté en relief sur la maison à gauche, au n 59, près de la rue de la Traverse, était une enseigne de boutique qui avait donné son nom à une partie de la rue des Trois-Piliers, qu’on appelait rue du Mouton, près la rue de la Truie qui file.

Ce dernier nom était encore dû sans doute à une autre enseigne, à laquelle on ne contestera pas du moins le mérite de l’originalité : ce n’est pas d’aujourd’hui, vous le voyez, que le charlatanisme a cherché les moyens d’exciter l’achalandage des pratiq… nous voulons dire des clients.

Poursuivons.

Ancienne Magnanerie. — La maison n 86, située en face de la rue de la Baume, rappelle un des essais de M. de Blossac, intendant du Poitou, dont nous allons bientôt retracer les services.

Pour doter la ville de Poitiers de l’industrie séricicole, il fit bâtir la maison que vous voyez. Ce devait être la Magnanerie. Les mûriers destinés à la nourriture des vers à soie étaient plantés dans les terrains vagues qui garnissaient alors, des deux côtés, la rue de la Baume, et dans l’intérieur des carrés de la promenade de Blossac.

Cet essai n’ayant pas réussi, le successeur de M. de Blossac, M. Boula de Nanteuil, fit de l’enclos de la rue de la Baume, à droite, un jardin botanique qui fut transféré par la Révolution au jardin de l’École centrale (collége royal) ; expulsé par le Lycée, il se réfugia aux Pénitentes ; expulsé par le Séminaire, il demanda asile auprès des boulevards, et enfin il obtint une toute petite place dans un coin de la pépinière départementale, d’où il faillit être encore chassé par les mûriers que lui-même avait remplacés dans la rue de la Baume, en attendant qu’il allât enfin terminer son odyssée près de l’École de médecine, qui sera pour lui sans doute, désormais, le port sûr depuis si longtemps cherché. — V. p. 188.

La magnanerie de M. de Blossac était tenue par la famille de son maître d’hôtel, dont le fils s’est distingué pendant la Révolution, au service de plusieurs puissances étrangères, par une bravoure brillante, et a conquis sur les champs de bataille le titre de baron et les plus glorieux insignes de l’honneur. (V. notre article sur le baron Crossard, Dict. des Familles de l’ancien Poitou, t. I, p. 724.)

Les Capucins, autrefois Saint-Grégoire. — A l’extrémité de la rue qu’on appelait alors fort souvent la Baume des Capucins, et qui s’appelle aujourd’hui rue de la Baume, à droite de cette grande porte qui donne entrée dans une maison de bains publics (n 1), se trouvait le couvent des Capucins.

Là existait très-anciennement le cimetière de Sainte-Loubette, du nom de la sainte qui y avait été, disait-on, enterrée. Nous avons parlé déjà de cette sainte et de la légende qui s’y rapporte (p. 83).

Plus tard, une église s’éleva près de sa tombe, sous le vocable de Saint-Grégoire. Elle fut placée dans la dépendance de l’abbaye de la Trinité avant 1119. En 1607, les Capucins étant venus s’établir à Poitiers, sur la demande et les instances de MM. de l’hôtel de ville, ce fut à Saint-Grégoire qu’ils se placèrent, et les nouveaux bâtiments furent commencés en 1610, sous la mairie de François l’Aiguillier.

L’église, dont la première pierre fut posée par les membres du présidial, fut consacrée, le 1 janvier 1614, par Mgr de la Roche-Pozay, évêque de Poitiers.

Avant la Révolution, les Capucins étaient au nombre de douze. Ils prêchaient beaucoup, servaient d’aumôniers à plusieurs communautés et étaient les directeurs de conscience d’un très-grand nombre de fidèles.

Détruit par la Révolution, qui n’a laissé debout que le chœur des Religieux, ce monastère occupait, entre les rues des Capucins, du Rempart-de-Tison et Derrière-le Petit-Séminaire, le vaste enclos où se trouve actuellement le magasin à fourrages, que notre orgueil décore du nom d’Arsenal, peut-être pour conserver à la postérité le souvenir des espérances déçues depuis, qui jadis firent croire un instant à la possession du magnifique établissement militaire dont la ville de Châtellerault a le droit d’être fière.

Le Petit-Séminaire. — À l’extrémité de la rue de ce nom, à gauche de l’établissement des Capucins, existait autrefois le séminaire de Saint-Charles ou petit séminaire, tenu, comme le grand séminaire, par la congrégation des Lazaristes.

Ce monument, devenu caserne d’infanterie du Petit-Séminaire — (singulière alliance de mots qui révèle de singulières choses), disions-nous en 1867, mais pas si singulière en 1872, par ce temps de militarisme franco-prussien — n’avait rien de remarquable ; il ne possédait pas même de chapelle ; c’était dans une salle basse que se célébrait, à huis clos, l’office divin. Le petit séminaire avait pour maison de campagne la propriété de Chaumont, située près de Croutelle.

Le Calvaire. — Sur le plan de ce nom, situé près de la caserne du Petit-Séminaire, existait, au lieu où se trouve la maison n 17, le couvent du Calvaire, dont le vaste enclos, qui s’étendait jusqu’aux boulevards, est divisé aujourd’hui entre plusieurs propriétaires, jardiniers et autres.

Les bâtiments et la chapelle de cet établissement n’avaient rien de remarquable.

Les Religieuses de cet Ordre sont aujourd’hui réunies, comme nous l’avons vu (p. 177), dans l’ancienne maison des Religieuses de l’Union-Chrétienne, rue des Trois-Cheminées.

Usine à gaz. — En suivant la rue Derrière-le-Petit-Séminaire, on arrive à l’usine qui fournit à la ville l’éclairage au gaz. Cet établissement, l’une des créations modernes les plus utiles, a été élevé en 1845, sous l’administration de M. Bouriaud, maire de Poitiers.

Porte de Tison. — Au bas de la rue sans nom qui conduit au boulevard de Tison, à peu près en face de cette rue, existait autrefois une fausse porte de ville, au-dessus de laquelle fut établie, lors du siége de 1569, une plate-forme munie d’artillerie qui fut d’une grande utilité pour protéger la ville de ce côté, où les chaussées du moulin de Tison la rendaient plus faible.

Au bas de l’escalier actuel, qui conduit à un abreuvoir, se trouve une pierre sculptée représentant un évêque tenant sa crosse à la main. Sous ses pieds on lit ces mots : bornes de Saint-Hilaire ; c’était là, en effet, que s’arrêtaient, de ce côté, les limites du bourg et de la juridiction de Saint-Hilaire.

Parc de Blossac. — Suivons, en remontant au sud, la pente du boulevard, et, tout en admirant le joli paysage qui se déroule sous nos yeux avec les eaux tranquilles du Clain, disons l’histoire de notre promenade, ce magnifique fleuron de notre modeste couronne poitevine.

M. Paul-Esprit-Marie de la Bourdonnaye, chevalier, comte de Blossac, venait d’être nommé intendant de la généralité du Poitou, dans laquelle il ne cessa, pendant 35 années (de 1751 à 1786), de favoriser toutes les choses bonnes et utiles.

Dès 1752, voulant donner du travail aux indigents, qui n’en trouvaient alors nulle part, il fit commencer la promenade qui porte aujourd’hui son nom. Ce n’était alors qu’un terrain vague, montueux, coupé de rocs et de ravins, provenant originairement, croyons-nous, d’une famille de Gilliers, dont il portait le nom.

Un acte du 3 décembre 1753 parle en effet de la cession faite, pour l’embellissement de la ville, d’un terrain situé bourg de Saint-Hilaire, au canton de Gilliers. Ce terrain se trouvait alors coupé par deux rues allant de celle de la Tranchée aux remparts de Tison dans le sens de l’ouest à l’est ; l’une d’elles, la plus près du rempart sud, se nommait rue de Beauvais ou de l’Engin.

Nous avons lieu de croire que, sous la domination romaine, c’était un vaste cimetière. En effet, lorsque les bras nombreux que M. de Blossac mit en œuvre remuèrent le sol et creusèrent les tranchées, ils mirent à nu plusieurs sépultures gallo-romaines dans lesquelles on recueillit des vases funéraires de toutes formes et de toutes dimensions, parmi lesquels plusieurs étaient d’un travail digne d’inspirer notre industrie moderne.

Les dessins de ces meubles remarquables existent à la bibliothèque publique, et ont été reproduits, avec le plan de Blossac, dans les Monuments du Poitou, publiés par MM. Gibault et de la Fontenelle. Notre musée en possède même quelques échantillons.

Bientôt les ravins furent comblés, les rocs en saillie disparurent, et à la place de toutes ces laides choses s’éleva une promenade plantée d’arbres dessinant de longues allées droites qui se coupaient, se croisaient pour se réunir, et que séparaient des massifs habilement disposés.

Tout cela était l’œuvre des bras du pauvre, qui y avait trouvé du pain, l’œuvre d’un administrateur bienfaisant et éclairé, l’œuvre d’un ingénieur des ponts et chaussées, qui mérite qu’on vous dise son nom, puisque sa science ne dédaigna point de tracer les modestes plans d’une humble promenade : il s’appelait Bonichon.

Néanmoins, cette œuvre était incomplète. Les lignes verdoyantes, les allées sablées s’arrêtaient à moitié de leur parcours actuel. En 1771, M. de Blossac reprit donc ses travaux, et bientôt la promenade achevée reçut le nom de l’administrateur dont elle était le bienfait et l’ouvrage.

C’était justice, et nous ne voyons rien d’exagéré dans ce plan géométral du monument qui fut alors dédié à M. l’Intendant, avec cette épigraphe : Semper honos, nomenque tuum, laudesque manebunt. Seulement, la prédiction ne se vérifia point complètement.

Il est vrai que le rédacteur de la devise dédicatoire ne pouvait supposer qu’à quelques années de là il pût se trouver des hommes assez oublieux d’un passé si récent et si honorable, pour oser fouler aux pieds, non-seulement les armoiries du généreux administrateur, — « de gueules à 3 bourdons de pèlerin d’argent », — mais son nom vénéré, et substituer au baptême de la reconnaissance populaire le baptême de l’ingratitude et de l’envie… En 1793, le parc de Blossac était le parc national.

Auparavant, et alors qu’il n’était encore qu’en voie d’achèvement, il avait subi une mutilation déplorable. Les officiers du régiment du roi, alors en garnison à Poitiers, excités par les fumées d’une longue orgie, trouvèrent très-plaisant de couper en une nuit tous les arbres récemment plantés. La plaisanterie fut avec raison jugée de très-mauvais goût : le régiment dut quitter la ville, et les principaux coupables furent punis de leur sotte équipée par la privation de leur grade. C’était justice.

D’après les projets primitifs de M. de Blossac, deux pavillons élégants devaient offrir aux promeneurs un asile contre le froid et les chaleurs ; mais ce qui eût constitué un ensemble plein de magnificence, ce qui eût honoré à jamais la mémoire de l’Intendant, en métamorphosant une portion peu brillante de la vieille ville de Poitiers, c’était le beau projet conçu par M. de Blossac de réunir la nouvelle promenade à la place Royale par une grande et large rue droite, qui eût reçu des constructions monumentales pour l’intendance et les administrations, et qui eût été bâtie sur un plan uniforme.

Ce projet gigantesque ne pouvait s’exécuter qu’à force d’argent. Or, M. de Blossac ne voulait point en demander à de nouveaux impôts : il eut donc recours à l’économie ; lui, si généreux, se fit « chiche et quelquefois absolument négatif » : par ce moyen, il avait déjà, au bout de quelques années (1778), amassé la somme, énorme alors, de 50 000 écus, justement la moitié de ce qu’il fallait, lorsque le financier Necker devint contrôleur général.

Le Génevois n’était pas obligé d’avoir un cœur poitevin : aussi ne voulut-il point écouter les suppliques de M. de Blossac. Les fonds économisés durent être retirés des mains du dépositaire qui les faisait valoir, pour être versés au Trésor, qui « offrait plus de garantie et de sûreté ».

C’était préluder à la grande banqueroute par une petite.

Nous avons lu les opinions fort controversées des historiens, des politiques et des économistes sur la dose de reconnaissance que la France doit au contrôleur génevois. Si l’appoint nécessaire pour faire pencher la balance en sa faveur devait venir de la ville de Poitiers, nous doutons fort qu’elle le fournît ; et en conscience, elle aurait raison. (V, pour plus de détails, l’article de M. David de Thiais, Spectateur, 1840, et celui de M. le conseiller Pilotelle, au XXII vol. des Mémoires de la Société des antiquaires de l’Ouest.)

Depuis son achèvement, vers 1772, la promenade de Blossac a reçu peu de modifications matérielles. Cependant ce n’est qu’en 1786 que l’on construisit la partie du rempart qui la termine au sud, et l’on eut le bon esprit de copier le style des fortifications du moyen âge.

La tour qui forme le coin de la terrasse du bord de l’eau, et d’où l’on aperçoit, à l’extrémité de l’horizon, la pyramide de pierre du clocher de Saint-Benoît, s’appelle la tour à l’Oiseau. C’était là que les arbalétriers et arquebusiers venaient s’exercer au tir à l’oiseau.

La tour dont la base se baigne dans les eaux du Clain s’appelle la tour des Bouchers. La porte du milieu, donnant sur la Tranchée, fut aussi ouverte avant la Révolution.

Le vaste boulingrin où se réunit la population poitevine aux jours des grandes solennités, des feux de joie officiels et des feux d’artifice nationaux, était coupé en deux parties, dont l’une formait un labyrinthe assez épais qui dut être détruit plus tard.

Voici quelles étaient et quelles sont encore les dimensions du parc de Blossac :

C’est en 1837, sous l’administration de M. Régnault de Lapparent, maire de Poitiers, que les vieux arbres plantés par M. de Blossac, et qui dépérissaient, ont été remplacés par de jeunes tilleuls. Ils forment maintenant une large bande de verdure favorable aux promeneurs que vous y verrez se presser aux jours de fête, après midi en hiver, et le soir en été, « surtout quand le colonel du régiment « en garnison a la galanterie — (et un colonel est toujours galant) — d’ajouter le « charme d’une délicieuse musique aux plaisirs des yeux et de la promenade. »

Encore un changement à apporter à notre prose de la l édition. Il n’y a, d’ordinaire, qu’un régiment de cavalerie qui tienne garnison à Poitiers. Or, voilà que les régiments de cavalerie n’auront désormais plus de musique. Ah ! si les Poitevins eussent été consultés quand il s’est agi de décréter cette importante mesure prise contre les musiciens..... à cause de leurs chevaux !! — 2 édition.

(Une réflexion. MM. les Prussiens usant et abusant de la musique, il se pourrait bien qu’on nous rendît les musiques militaires si chères à nos vieux souvenirs.)

Ce bassin, dont le jet d’eau encadre d’une manière si gracieuse dans les massifs verdoyants ses gerbes brillantes et argentées, a été construit en 1840, sous l’administration de M. Jolly. Il est alimenté par la machine hydraulique de l’ingénieur Cordier, et par le château d’eau situé à quelques mètres de là.

Plus tard enfin, les soins pleins de goût d’un de nos édiles (M. Pilotelle) ont ajouté à notre promenade, jusqu’alors trop nue, trop grave, trop sévère, le charme des fleurs qui mêlent leur coquetterie, leurs couleurs et leurs parfums passagers aux parfums éphémères des acacias et des tilleuls.

Pourquoi les exigences d’un budget trop restreint ne lui ont-elles pas permis de faire quelques réserves, quelques économies pour ajouter aux vases élégants qui décorent les ronds-points et les carrés une belle statue, ou tout au moins un bon buste de celui qui économisait et se faisait chiche afin de nous enrichir ?

Ce vœu, qui fut émis, il y a plusieurs années déjà, par notre ami M. Beauchet-Filleau, nous le renouvelons, et il sera exaucé, car il est fondé sur la justice, la reconnaissance et le bon goût.

Mais, par exemple, si on lui donne suite, nous y mettrons deux conditions ; c’est que : 1 les fonds qui seront affectés à cette œuvre ne seront pas confiés à un nouveau Necker ; 2 on ne prendra pas, comme on l’a fait, pour portrait authentique de M. de Blossac, le buste de Pelletier de Saint-Fargeault, qui se trouve relégué à la mairie dans la poussière des infortunes républicaines et royales, mais bien celui dont l’administration municipale possède une copie prise sur une toile conservée autrefois par la famille de l’ancien intendant du Poitou.

On ne comprendrait point que nous ne disions pas un mot des deux groupes de marbre blanc qui ornent l’entrée de la promenade de Blossac, et qui représentent, ce nous semble, la douleur et les joies maternelles.

Ils sont dus au ciseau d’Etex, artiste qui jouit d’une réputation qu’il doit sans doute à d’autres œuvres, celles-ci n’étant — à notre humble avis — que d’un mérite fort secondaire. Peut-être avons-nous tort de penser ainsi : nous sommes prêt à nous incliner devant un jugement motivé plus sûr que le nôtre.

Suivons la rue de Saint-Antoine (en 1793 rue Jean-Bart) ; à son extrémité, vous apercevez par-dessus un mur fort proprement fait, et dont la ligne de faîte est coupée au milieu par une croix de pierre, un vaste bâtiment auquel vous parviendrez en suivant la rue du Doyenné. C’est l’école normale primaire, dont nous parlerons un peu plus loin.

Aumônerie de Saint-Antoine ou de la Madeleine. — Au coin des rues de la Tranchée et du Doyenné, s’élevaient autrefois une chapelle et une aumônerie fondées, en 1364, par Pierre Daillé, escholâtre, prêtre et chanoine de Saint-Hilaire-le-Grand. Les patrons étaient Notre-Dame, saint Hilaire, sainte Marie-Madeleine.

Elle était spécialement affectée aux pauvres pèlerins de Saint-Jacques, très-nombreux à cette époque, aux vieillards et aux femmes en couches. Son revenu étant devenu insuffisant, elle fut réunie, XV siècle (1422), à un hebdomade du chapitre de Saint-Hilaire, dont nous allons parler bientôt.

Dans les derniers temps, cet asile misérable offrait pendant trois jours un triste refuge aux voyageurs indigents que n’effarouchait pas de son grec, assez énigmatique pourtant, cette inscription gravée sur le montant de la porte d’entrée : ΝΑΥΚΡΑΤΗΣ ΕΧΕΝΗΙΣ.

En 1439, lors de la peste qui désola Poitiers, cette chapelle fut une de celles dans lesquelles le corps municipal fit brûler 10 cierges pour obtenir de Dieu la cessation du fléau.

Saint-Pierre-l’Hospitalier. — En suivant la rue de la Tranchée vers le nord, puis la rue de Saint-Pierre-l’Hospitalier (rue Buffon en 1793), nous arrivons à un bâtiment en forme de carré long, de fort triste apparence.

C’était l’église de Saint-Pierre-l’Hospitalier ou de Saint-Pierre-l’Houstaut, comme disait le peuple. Cette église, qui est appelée dans divers titres Saint-Germain et Saint-Jean, figure dans une charte du 9 juin 942, et Dufour se demande si elle ne tire pas son nom de Saint-Pierre ex hospitale ex hospite pauperi, qui fut réunie à cette église, et qui était destinée à recueillir les pauvres pèlerins, ainsi que son titre l’indique.

Elle fut donnée dès 942 par Guillaume Tête-d’Étoupes, comte de Poitou, à un prêtre de Saint-Hilaire, et elle dépendait de cette riche abbaye. C’était une des paroisses de la ville ; elle comptait 300 communiants.

École primaire tenue par les Frères de la doctrine chrétienne jusqu’en 1857, elle fit retour, à cette époque, à la fabrique de l’église de Saint-Hilaire, et le curé actuel (M. de la Forest) la restaura et en fit, à ses frais, une chapelle pour les catéchismes.

Près de Saint-Pierre-l’Hospitalier se trouve une salle d’asile tenue par les religieuses Sœurs de la Sagesse.

Notre-Dame-de-la-Chandelière. — Dans l’alignement de la façade de Saint-Pierre-l’Hospitalier est la rue de la Chandelière, ainsi nommée d’une petite église qui était située à l’extrémité de cette rue, en face de celle de la Traverse.

Elle est mentionnée sous le nom de Notre-Dame-de-la-Chandelière dans un titre de février 997, et Dufour pense que c’est d’elle qu’il s’agit dans la charte du 1 novembre 1049 de Guillaume VII, comte de Poitou, et d’Agnès de Bourgogne, sa mère. Il croit aussi que le nom de Notre-Dame de la Chandelière lui vient de ce qu’au jour de la Purification (la Chandeleur), les chanoines de Saint-Hilaire y allaient en procession pour y faire une station.

Cette paroisse, entièrement dépendante de Saint-Hilaire, comptait 400 communiants.

Chapelle de Saint-Barthélemy. — Dans la rue de Saint-Hilaire, sur la gauche (n 1), se trouvait, il y a quelque temps, la chapelle dite de Saint-Barthélemy : c’était le lieu où on croit que saint Gelaise, abbé de Saint-Hilaire, fut enterré.

Le Père Labbe rapporte, à ce sujet, que la poussière de la pierre de son tombeau « ayant la vertu d’être un remède sûr contre le mal de dents et la fièvre, cette pierre était trouée en plusieurs endroits à force d’avoir été râclée ».

L’annaliste Bouchet, tout en étant d’accord avec le P. Labbe sur la vertu de la pierre du tombeau, assurait qu’elle était efficace, en outre, contre « le mal et passion de ventre ».

Il prétend aussi que ce fut « Theomasthus, merveilleux en sainteté, évêque de la cité de Moniacentze, qui, ayant laissé son évêché, on ne sait pourquoi, s’en alla demeurer dans la cité de Poictiers, et, étant mort, il fut mis et enseveli près l’église et l’abbaye de Saint-Hilaire. J’estime », dit l’annaliste, « que ce soit l’un des tombeaux de la chapelle Saint-Barthélémy. Il y a d’autres tombeaux, et aucuns disent que ce sont les sépultures des père et mère de saint Barthélémy ».

Au-dessus de la porte, dont le style ne manquait pas de caractère, on lisait l’inscription suivante ; les lettres étaient renversées comme la pierre sur laquelle elles étaient gravées :

ic requiescit nectarius… istes (Antistes).
Ici repose Nectaire, évêque.

C’est un monument d’une haute importance, et qui prouve, à notre avis, que ce saint évêque de Poitiers fut enterré dans cette chapelle ou du moins près d’elle. Il vivait vers l’an 300 de J.-C.

Il existait sous cette chapelle un caveau dans lequel il y avait autrefois des tombeaux dont le dessin se trouve à la Bibliothèque publique. Cette chapelle a été démolie en juin 1851.

Saint-Michel. — La rue de Saint-Hilaire nous conduit naturellement au square qui précède l’antique et vénérable collégiale de Saint-Hilaire. Cette place était autrefois un cimetière où, plus anciennement encore, existait une petite église paroissiale de Saint-Michel, qui figure dans un titre de 1083, et qui fut supprimée par le chapitre, dont elle dépendait, en 1315.

Saint-Hilaire-le-Grand. — Ce monastère célèbre dès son origine, à cause du saint personnage qui lui donna son nom, fut érigé, vers le X siècle, en collégiale. Son Chapitre fut aussitôt comblé de dons et de faveurs qui ne firent que s’augmenter, et qui justifiaient bien cette expression populaire: le Chapitre des riches.

Et, en effet, ses privilèges étaient immenses, son domaine considérable, ses droits fort étendus. Sa juridiction comprenait les trois paroisses de Sainte-Triaise, Saint-Pierre-l’Hospitalier et de Notre-Dame-de-la-Chandelière, et il était lui-même, en vertu des bulles papales et des ordonnances de nos rois, affranchi de la juridiction épiscopale, municipale et civile.

C’était en signe de leur complète indépendance de l’évêque que les chanoines avaient coutume, dit-on, lorsque le prélat entrait dans l’église, de jeter sur ses mains un ruban violet, C’était une manière, assurément fort ingénieuse, de lui faire entendre poliment que là il avait les mains liées.

La haute faveur dont le Chapitre avait été l’objet de la part des papes et des rois l’avait sans doute déterminé à adopter pour armoiries celles du Saint-Siège unies à celles du roi de France.

Le Chapitre exerçait les droits seigneuriaux de haute, moyenne et basse justice sur le bourg de Saint-Hilaire. Les limites de ce bourg seraient tracées sur notre plan par une ligne partant de Pont-Achard, passant par la Visitation, l’ancien couvent des Ursulines (rue des Hautes-Treilles, entre les n 8 et 10), les Halles, les Trois-Piliers, le carrefour du Calvaire, la porte de Tison, et se continuant le long de l’enceinte de la ville jusqu’à Pont-Achard.

Ce Chapitre était exempt des droits de forges exercés par le seigneur du fief d’Anguitard (v. ce mot, p. 239), et Louis XI avait défendu, par respect pour les précieuses reliques de saint Hilaire, que les criminels passassent sur le territoire du bourg.

Tous ces priviléges s’expliquent, lorsqu’on sait que les comtes de Poitou furent, dès l’origine, abbés de Saint-Hilaire, et que les rois de France héritèrent de ce titre en prenant celui de comtes de Poitou. C’est ce qui faisait tenir par les gabeurs du temps un propos fort peu gracieux pour l’honneur de la reine et du roi, si ce propos eût été autre chose qu’un méchant jeu de mots.

Lorsque les comtes de Poitiers se faisaient installer abbés de Saint-Hilaire, l’archevêque de Bordeaux et l’évêque de Poitiers mettaient entre leurs mains une lance et un étendard. Ce cérémonial fut pratiqué à l’égard de Richard Cœur-de-Lion. C’étaient, il faut l’avouer, des insignes fort peu abbatiaux, mais ils suffisaient bien à un abbé plus accoutumé aux joutes des tournois et aux batailles qu’à la récitation des heures canoniales.

Plus tard, lorsque les rois de France vinrent visiter l’abbaye, ils reçurent en y entrant, des mains du trésorier, chef du Chapitre, le surplis, l’aumusse et la chape, insignes de leur dignité. Cette cérémonie singulière eut lieu à l’occasion de la visite des rois Charles VII (1453), Henri III (1577), Henri IV (1602), Louis XIII (1614), et Louis XIV (1650). Ce dernier, étant mineur, ne fit pas le serment d’usage de maintenir les priviléges du Chapitre.

Par imitation sans doute, les principaux barons du Poitou, les seigneurs de Lusignan, Parthenay, Châtellerault et Couhé, tinrent à honneur de se faire recevoir chanoines honoraires de Saint-Hilaire, et ils assistaient à l’office vêtus de la soutane, du surplis et de l’aumusse, comme les titulaires. Les murs de l’église et les mandements du Chapitre étaient décorés des armes de France unies à celles du Saint-Siége. — Avant l’adoption de ces insignes héraldiques, le Chapitre de Saint-Hilaire avait un scel particulier qui varia dans sa forme, à en juger d’après diverses chartes au bas desquelles il a figuré.

L’empreinte que reproduit notre gravure est celle d’un sceau en cuivre possédé par M. Bonsergent, et que nous croyons du XIII siècle. Les mots s. ecce sci hilarii, sigillum ecclesiæ Sancti Hilarii, ne laissent aucun doute sur l’origine et la destination de ce meuble.

Le premier dignitaire après l’abbé (le roi de France) était le trésorier, qui, ainsi que le doyen, deuxième dignitaire du Chapitre, officiait avec les gants et la mitre. Nous avons vu que le trésorier était chancelier-né de l’Université.

Le 26 juin, on célébrait avec pompe, avant la Révolution, la translation des reliques de saint Hilaire, c’est-à-dire la commémoration de la découverte de sa sépulture par saint Fridolin. La veille de cette fête, le corps de ville de Poitiers, escorté par la milice bourgeoise, allait avec solennité allumer une lanterne au haut du clocher. Cette cérémonie s’appelait le Reguet. D’heure en heure, pendant la nuit, à partir de l’Angelus, on sonnait les cloches. Cette coutume a été présentée par les uns comme une allusion au globe de feu miraculeux qui apparut à Clovis ; par les autres, et c’est notre avis, comme un souvenir des phares que l’on allumait autrefois à l’occasion de certaines fêtes, pour guider dans les ténèbres les nombreux pèlerins qu’elles conviaient des contrées lointaines.

L’église de Saint-Hilaire était fréquentée par des milliers de visiteurs qu’appelaient la dévotion et le désir de gagner les larges indulgences attribuées par les papes aux pratiques spéciales accomplies dans l’église du grand docteur, et notamment à l’assistance à la messe du pardon, après matines.

Quoi qu’il en soit, cet usage, aboli en 1790, et repris sous la Restauration, n’est plus aujourd’hui observé que par la louable persévérance du sacristain, dont la main isolée, sans appareil, sans pompe, place incognito dans le clocher désert une humble lanterne. Les cloches retentissent encore cependant jusqu’à 10 heures. C’est pour elles aujourd’hui l’heure du couvre-feu.

Le Chapitre de Saint-Hilaire, après une possession longue et suivie de ses immunités, priviléges et domaines, fut lui-même exproprié et aboli lorsque la confiscation révolutionnaire établit un nouveau droit de propriété à son usage. Ses membres furent dispersés ; son antique abbatiale fut vendue aux enchères (19 000 fr. !!) ; et si elle fut conservée plus tard, c’est qu’il fallait une église paroissiale pour remplacer celles qui se groupaient autrefois autour de leur vaste métropole.

Après avoir retracé l’histoire du Chapitre royal de Saint-Hilaire, occupons-nous de son église.

Elle existait à une époque très-reculée, car elle figure dans le drame historique dont le dénoûment eut lieu, en 507, dans les plaines de Voclades. En effet, ce fut au-dessus de l’église de Saint-Hilaire que dut s’élever le globe de feu dont parlent les chroniques, et dont l’apparition subite contribua à la victoire que l’impétueux Clovis remporta sur son adversaire Alaric. Ce fut en mémoire de cette lumière miraculeuse que le vainqueur concéda aux moines de Saint-Hilaire le champ de bataille où il avait vaincu, et un grand nombre d’autres terres. Il fit même, sur la demande de l’abbé Fridolin et de l’évêque de Poitiers Adelphius, rebâtir l’église dans des proportions plus vastes, et ce fut alors que le corps de saint Hilaire fut exhumé et placé dans un tombeau neuf.

Néanmoins des auteurs rapportent à l’année 590 seulement l’élévation hors de terre du corps de saint Hilaire. On sait que c’était alors la forme employée par l’Église pour désigner aux prières des fidèles les précieuses reliques dont elle proclamait ainsi la sainteté.

Brûlée par les Sarrasins en 732, lorsque, sous la conduite d’Abd-el-Rhaman, ils ravagèrent le sud de la France, avant d’aller se faire écraser à quelques lieues de là par Charles-Martel, dans les plaines de Moussais-la-Bataille, l’église fut reconstruite, puis de nouveau détruite par les Normands, vers 863.

Ce fut alors que les reliques de saint Hilaire furent soustraites à la rage des infidèles. Plus tard, à la fin du IX siècle, ces reliques, sinon en totalité, du moins en partie, furent transportées, par les soins du comte d’Auvergne, tuteur du comte de Poitou, au Puy-en-Vélay, dont son frère était évêque.

Ce ne fut qu’en 1657 qu’une portion du crâne et l’humérus du bras gauche furent transférés avec grande pompe à Poitiers. Les reliques de saint Hilaire qui ont échappé aux mains révolutionnaires sont, aujourd’hui, renfermées dans un reliquaire déposé, hors des jours des grandes solennités, au presbytère. Voici sur ce meuble religieux quelques détails qui ne seront pas sans intérêt pour le lecteur.

Le coffret est, en son genre, un chef-d’œuvre. Il était autrefois tout en cristal de roche, et en bois peint en or avec une délicatesse extrême. Le fond, les bases et les chapiteaux des colonnes, les pieds de la boîte elle-même étaient en vermeil. Nous ne connaissons que deux meubles qui soient du même travail. L’un, d’une dimension double de celui de saint Hilaire, est en la possession du duc de Mouchy. Il figurait à l’Exposition de Paris en 1867, avec cette mention qu’il avait contenu les langes qui servirent à la naissance de Henri IV. Son propriétaire lui attribuait une valeur de 40 000 francs. L’autre meuble, un peu plus petit que le nôtre, appartient aux PP. Jésuites du collége de Poitiers. Il est dans son état primitif, sauf une colonne qui est légèrement endommagée. Celui de saint Hilaire a été brisé probablement pendant la Révolution, ou à une époque antérieure. Le fond du coffre, les colonnettes de cristal, les bases et les chapiteaux, brisés ou volés, avaient depuis été remplacés par du bois.

En 1869, ce bijou a été restauré avec intelligence. Il a recouvré son apparence première, mais les colonnes de vrai cristal ont été remplacées par du cristal de la cristallerie de Saint-Louis, et les objets en vermeil par du bronze doré. Tout le reste, sauf trois cristaux à facettes, est en cristal de roche. Malgré ces changements, ce petit meuble a encore une valeur incontestable même pour ceux qui ne songeraient qu’à sa matière et à sa forme.

Quant aux autres reliquaires, ils étaient, avant la révolution de 1793, d’une richesse merveilleuse ; mais ils furent alors dépouillés de leurs plus précieux ornements. Un témoin oculaire, qui a vu mettre dans la balance les décorations en argent doré arrachées par la cupidité à ces meubles sacrés, a constaté qu’elles pesaient quinze livres.

Reconstruite après tant d’incendies répétés, l’église actuelle fut commencée au X siècle (vers 927) par l’architecte Gaultier Coorland, sur les ordres d’Adèle d’Angleterre, femme d’Ebles-le-Manzer, comte de Poitou, et terminée par Agnès de Bourgogne, troisième femme de Guillaume V, comte de Poitou et duc d’Aquitaine. Elle fut dédiée le 1 novembre 1049, avec beaucoup de solennité. Treize archevêques et évêques assistaient à cette imposante cérémonie.

Cette église se ressentit nécessairement des vicissitudes de fortune du Chapitre royal, et elle fut victime, comme tant d’autres, des ravages des protestants, ces iconoclastes des temps modernes, dignes précurseurs des démolisseurs de 1793 !

Cette église remarquable présentait, entre autres singularités, une grande nef surmontée de six dômes semblables à celui qui existe encore au-dessus du sanctuaire, et flanquée de six collatéraux de diverses largeurs, dont l’existence est encore accusée par les restes mutilés de cette œuvre colossale. Du haut de ces dômes, percés à leur sommet d’une ouverture ronde, on jetait sur les fideles, au jour de la Pentecôte, des fleurs et de larges pains à cacheter ornés de dessins particuliers, qu’on appelait pentecoteaux. Recueillis avec un pieux empressement, ces objets étaient conservés comme le rameau bénit des jours saints.

Le sixième dôme, encore existant, était séparé de celui qu’a remplacé, lors de la restauration du culte, une voûte en briques embrassant tout le diamètre de l’église. Une sorte de second transsept formait cette ligne de séparation.

Maintenant, supposez que cette nef, aujourd’hui plus large que longue, soit prolongée de quatre fois sa longueur ; supposez qu’au-dessus d’elle s’élève un dôme inscrit à son diamètre, et que ce dôme soit reproduit dans les quatre autres travées ; supposez les six collatéraux surmontés eux-mêmes de voûtes soutenues par de solides arceaux, éclairées par un demi-jour que fournissaient des fenêtres romanes à évasement intérieur ; dans un espace double de longueur de la grande nef actuelle, placez des stalles brillantes, un jubé, des autels, des décorations somptueuses, et vous aurez une idée, imparfaite encore, de cette immense basilique.

Ceux qui l’ont vue au temps de sa splendeur assurent cependant que la multiplicité de ces piliers, de ces voûtes, de ces arcs, placés dans des axes différents, jetait une certaine confusion qui empêchait de distinguer au premier coup d’œil, au milieu d’une sorte de pêle-mêle architectural, l’ensemble du plan, l’idée génératrice.

Tout cet ensemble, néanmoins, était fort grandiose, et se prolongeait jusqu’au coteau de Pont-Achard, de telle sorte que le plan actuel et la rue qui le borne étaient occupés par l’église et par le passage couvert qui conduisait aux salles de la justice seigneuriale.

Du côté du coteau, un pignon sans décoration formait la façade, où existait une porte qui ne s’ouvrait que pour certaines solennités. Le portail était placé sur le côté, presque dans l’axe de l’avant-dernière travée ; il était précédé d’un parvis qui était, dit-on, décoré autrefois des lions symboliques dont nous avons parlé à propos des églises de Saint-Porchaire, de Saint-Pierre et de Sainte-Radégonde. Ce portail, construit de 1448 à 1475 par Robert Poitevin, trésorier du Chapitre, était remarquable par ses jolies sculptures, qui représentaient des apôtres et des saints. Il fut horriblement mutilé par les protestants.

Un fort beau clocher en pierre, le plus élevé des clochers de la ville, existait en 1590, époque à laquelle il s’écroula. Il fut sans doute alors remplacé par la flèche en charpente qui, avant la Révolution, renfermait, comme celle de Sainte-Radégonde, les petites cloches dites les primes. Le clocher actuel était surmonté alors d’une toiture plus gracieuse et plus élevée, terminée par une lanterne ; mais il ne contenait pas les cloches, qui étaient trop grosses et trop lourdes.

Vendue nationalement, le 1 pluviôse an vii (20 janvier 1799), au citoyen Roy dit Cassandre, moyennant le prix ultérieurement fixé à 19 000 francs ! ! l’église de Saint-Hilaire fut bientôt en ruines. Et lorsqu’il s’agit de restituer l’antique collégiale au culte restauré (1805), on ne trouva rien de mieux à faire que d’en démolir à grands frais une partie pour conserver l’autre. Les annexes du midi et de l’ouest et celles des deux bas-côtés furent détruites, les quatre premières furent supprimées.

Réduite à moins de moitié de sa longueur, l’église royale vit son portail latéral et ses chapiteaux, dont les fleurons mis à l’envers offraient l’apparence d’une fort laide figure, s’encadrer dans un ignoble pignon. En revanche, elle hérita de la porte en bois qui fermait l’église des Bénédictins de Saint-Cyprien. Ce n’était pas la peine d’y ajouter l’immense oculus qui jetait à l’intérieur une lumière beaucoup trop vive, puisqu’elle devait éclairer d’horribles mutilations dans les membres de l’édifice et de pauvres embellissements dans ses décorations intérieures.

L’église de Saint-Hilaire contenait autrefois plusieurs tombeaux qui furent indignement profanés par les protestants, lors de la surprise de 1562. Parmi ces tombeaux, on remarquait ceux de saint Fridolin, l’un des premiers abbés de Saint-Hilaire ; de saint Fortunat, le savant évêque de Poitiers (VI siècle) ; de Gilbert de la Porée, mort en 1154, laissant, malgré quelques erreurs, la réputation d’un savant estimé. Boulainvilliers prétend aussi que le cœur d’Aliénor d’Aquitaine y avait été déposé dans un beau mausolée.

Ces tombeaux ont disparu. Celui que l’on remarque dans la petite crypte placée en avant du chœur, et qui est en marbre blanc, de forme semi-cylindrique, rappelle par ses sculptures la décadence de l’empire romain ; on serait même tenté de croire, en y voyant la croix, l’étoile, le poisson et tous les emblèmes que les chrétiens avaient adoptés au temps des persécutions contre l’Église, qu’il dût renfermer un personnage mort avant l’époque où la conversion de Constantin rendit, avec la liberté religieuse, ces symboles inutiles et par suite moins fréquents.

Cependant, suivant quelques attributions traditionnelles fort respectables, ce tombeau aurait été primitivement celui de saint Hilaire, ou de sainte Abre, sa fille. Nous constatons cette opinion sans la partager.

Le Chapitre de Saint-Hilaire, dont un des membres était chargé d’administrer le baptême aux enfants des trois paroisses qui relevaient de sa juridiction, baptisa par immersion jusqu’à une époque assez rapprochée de nous, et dom Fonteneau parle d’une grande cuve carrée en marbre et d’une piscine ronde existant dans le transsept du côté de l’épître, qui servaient à cet usage. Ces deux objets figurent encore dans un plan de l’église de 1762.

Le pupitre du chœur se distinguait entre tous ceux des Chapitres de Poitiers. Il représentait deux aigles énormes en cuivre, ayant pour piédestal des lions de grande dimension. Tout cela a suivi les anges et les saints d’argent doré qui décoraient les reliquaires. L’impitoyable creuset de la cupidité a fait disparaître ainsi des œuvres dont la perte, au seul point de vue de l’art, est irréparable.

Nous avons parlé de la chapelle du Miracle des clefs : c’est en effet le nom que l’on doit donner à ce petit monument créé en 1837 près du transsept à droite, et dans lequel ont été déposées les statues autrefois élevées sur la porte de la Tranchée, en mémoire de l’intervention miraculeuse de la sainte Vierge, de sainte Radégonde et de saint Hilaire (v. page 276). La pensée qui a présidé à l’érection de ce monument pieux est assurément fort louable, mais on ne peut consciencieusement applaudir au monument matériel qui en est l’expression. On pouvait faire mieux.

Aquelque distance de là, dans le mur oriental du

transsept, a été déposé, en 1827, le cœur de Mgr Charles-François d’Aviau du Bois de Sanzay (famille poitevine), ancien chanoine de Saint-Hilaire, mort archevêque de Bordeaux, pair de France, le 11 juillet 1826, à l’âge de 89 ans. C’était un saint prélat, dont la figure vénérable reflétait les douces vertus pastorales qui ont rendu sa mémoire bien chère à ses enfants d’adoption et à l’Église de Poitiers dont il était le fils.

Tout porte à croire qu’on avait représenté sur les piliers de l’église qui sont antérieurs au onzième siècle les personnages, surtout les saints évêques, qui avaient eu quelques rapports avec l’abbaye de Saint-Hilaire.

Sur les deux piliers qui sont les plus voisins de la crypte, on voit, à demi-effacées, de grandes figures représentant des évêques.

Agauche, en entrant, on lit, à la hauteur de la tête d’un évêque portant un livre de la main gauche et bénissant de la droite, ces mots :

Ce Quintien vivait au temps de Clovis. Il fut d’abord évêque de Rodez. En 511 il assista au premier concile d’Orléans. Il fut transféré, en 515, sur le siége de Clermont. Il est probable que ce fut aux relations qu’il eut avec saint Fridolin et l’évêque Adelphius qu’il dut d’être représenté sur les fresques pieuses ; et peut-être l’évêque qui est au-dessus de lui, et dont nous n’avons pu lire le nom, est-il Adelphius lui-même.

Avant de quitter la basilique qui garde plus spécialement que toutes les autres le souvenir de saint Hilaire, nous constatons avec bonheur que depuis quelques années des travaux importants, prélude des travaux complémentaires qui s’accomplissent actuellement, ont été faits par l’administration des monuments historiques, aidée de l’intelligente et dévouée sollicitude de M. l’abbé de la Forest, curé actuel, secondé par le zèle de ses paroissiens.

En 1856 et 1857, sous la direction de M. Joly-Leterme, les remblais qui avaient été accumulés, un siècle auparavant, dans la nef, et qui avaient enterré à près de deux mètres de profondeur les bases des colonnes, ont été enlevés, et cette opération préliminaire, accompagnée de reprises indispensables, a déjà restitué aux diverses parties du temple encore debout le caractère de sa construction primitive. À cette époque, des sculptures de divers âges, des tombes, des inscriptions, des peintures précieuses, des mosaïques fort anciennes ont été trouvées dans le sol ; puis les peintures murales que couvrait le badigeon des siècles ont remis en lumière les imitations d’agate et de marbre des colonnes, les grandes figures de saints personnages dessinées sur les pilastres ; en un mot, tout ce luxe d’ornementation intérieure que le facile pinceau des imagiers du moyen âge jetait avec tant de profusion sur les murs, trop nus à leur gré, de leurs vastes basiliques.

En 1838, les deux grands oculus ouverts à l’extrémité des deux transsepts ont été remplacés par des baies romanes du genre de celles qui les éclairaient autrefois ; 19 fenêtres, misérablement murées, ont été ouvertes et vitrées, et les chapelles indignement mutilées ont été refaites, tandis qu’à l’extérieur, la toiture recevait une monumentale restauration qui produit à l’œil le meilleur effet.

Devait-on en rester là ? Le zèle et le dévoûment qui avaient fait ces choses pouvaient-ils s’arrêter en chemin ? Non.

Et quant à nous, avec la même énergie que nous avions mise à répudier pour notre saint évêque de Poitiers l’hommage devenu si trivialement commun d’une statue publique, nous faisions appel à la piété des fidèles, au bon goût des artistes, au patriotisme de tous, afin qu’on rendît au grand docteur de l’Église, qui honore et protège la cité, le monument que nos pères avaient fait digne de lui.

« Les temps sont difficiles, nous le savons », disions-nous en 1867 ; « les sacrifices nécessaires s’imposent nombreux, pressants, sous mille formes, c’est encore vrai, et nous ne sommes plus aux jours de foi où l’enthousiasme des peuples prêtait gratuitement aux logeurs du bon Dieu les milliers de bras dont ils avaient besoin pour entreprendre et achever leurs merveilles ; mais encore aujourd’hui, à l’obole toujours puissante des masses, aux souscriptions assurées déjà peuvent se joindre des legs pieux, qui ne sauraient avoir une meilleure destination, et avec lesquels il serait bientôt permis d’acquitter envers une des gloires les plus pures du monde catholique, ce qui n’est pas seulement de la part des Poitevins un tribut d’honneur, mais une véritable dette de reconnaissance. »

Et voici ce qui a été fait depuis lors :

Pour restaurer l’église Saint-Hilaire, Mgr Pie, évêque de Poitiers, provoqua, en janvier 1859, une souscription accueillie avec faveur ; le ministère de la maison de l’empereur promit, le 13 décembre 1868, 100 000 fr. ; le ministère des cultes, 30 000 ; le Conseil municipal de Poitiers, 25 000 : le tout divisé en plusieurs annuités, et formant, avec le produit attendu des souscriptions, les 205 000 fr. du devis dressé par M. Joly-Leterme (de Saumur), architecte attaché par le ministère à la restauration des monuments historiques. Celui-ci, après avoir soigneusement, pour son projet de restauration, étudié le style de l’ancien édifice, dont on n’a pu refaire que deux travées et demie pour ne pas empiéter sur la voie publique, a confié la surveillance des travaux sous sa direction, à M. Ferrand, architecte diocésain ; et l’adjudicataire (M. Dupré, entrepreneur) s’est mis à l’œuvre en novembre 1869 et a vigoureusement poussé les travaux. Les fouilles ont fait découvrir les fondations de l’église du X siècle, celles des églises antérieures, et, à trois ou quatre profondeurs différentes, de nombreux cercueils en pierre, dont un seul portait, en caractères pouvant remonter au IX siècle, l’inscription suivante :

Ces fouilles, et d’autres remarques faites par M. Dupré ont démontré que l’église du X siècle n’avait d’abord que deux rangs de colonnes intérieures, et que les quatre autres n’ont été ajoutés qu’après coup, lorsque, vers 1080, on a remplacé par des voûtes en pierre, dont il fallait soutenir le poids, les coupoles en bois qui couvraient primitivement la nef. Les transsepts devaient être couverts de même, puisqu’on trouve des traces de peintures sur leurs murs au-dessus des voûtes actuelles. Quant au clocher, dont la décoration extérieure et surtout intérieure montre tant de réminiscences de l’art romain, il pourrait remonter jusqu’à la primitive Église, et c’est contre lui qu’est venue s’appuyer, en l’enveloppant en partie, la construction du X siècle.

Pour les reconstructions actuelles, on a établi de puissantes fondations, qui, sur plusieurs points, sont descendues jusqu’à 7 mètres de profondeur et ont dévoré pour 3 000 fr. de chaux hydraulique.

Les murailles et les colonnes élevées sur ces solides fondements étaient déjà en moyenne à plus d’un mètre au-dessus du sol lorsque, le 5 avril 1870, la pierre dite la première a été solennellement posée par M. Samoyault, vicaire général du diocèse. Cette pierre est celle qui forme la seconde assise à gauche du grand portail. Dessous on a placé plusieurs médailles et monnaies commémoratives.

Quand les constructions nouvelles seront achevées, l’église de Saint-Hilaire aura une travée et demie de moins que l’église ancienne. Et pourtant elle ne devra pas paraître, à notre avis, disproportionnée ; voici pourquoi.

Primitivement l’église avait 35 mètres de large, d’un mur à l’autre, dans la nef, sur une longueur de 72 mètres. Mais alors elle n’avait que deux rangées de colonnes, et la nef et chacun des bas-côtés ayant par ce fait une largeur considérable, l’harmonie des proportions exigeait pour la vue un développement considérable aussi dans la longueur.

Quand, au onzième siècle, on changea la couverture qui était de bois, testitudinem, en coupoles et voûtes de pierre, in lapidum volturas (ce sont les termes d’un manuscrit qui remonte à l’année 1130), pour soutenir ces masses, on dut multiplier les colonnes : on en construisit donc deux rangées nouvelles dans la nef principale, et les bas-côtés furent eux-mêmes divisés chacun par un rang de colonnes. La nef médiane vit donc sa largeur considérablement diminuée : c’est-à-dire qu’au lieu de 15 mètres elle n’eut plus que 8 m. 50 c. — Dès lors sa longueur devenait trop considérable. Or, les nouvelles constructions donnant à l’église une travée et demie de moins, les proportions sont celles-ci :

Longueur totale, 60 mètres.

Largeur entre les colonnes de la nef principale, 8 mètres 50.

Ces proportions ne devront rien avoir, il nous semble, de choquant pour l’œil, à l’intérieur.

Extérieurement, il est vrai, l’église aura l’air d’être carrée ; mais, au dedans, elle aura, par suite de ses divisions intérieures, un aspect suffisamment régulier.

Quant au clocher, ou plutôt à la tour (car si ce que nous appelons le clocher de Saint-Hilaire remonte à Fridolin, ce ne peut être qu’une tour, les cloches n’ayant été inventées très-probablement qu’au VII siècle), — dont la base, selon certains antiquaires, peut remonter à la construction faite par Fridolin, il devra se fondre dans l’église ; les murs qui la ferment au couchant et celui dans lequel est percée la porte qui communique de la sacristie actuelle à l’église seront abattus, de telle sorte qu’en entrant par la porte latérale du côté nord, on devra apercevoir la chapelle de la Sainte-Vierge. Et alors que deviendra la sacristie ? Tout naturellement elle sera supprimée ; et, comme une sacristie est indispensable, hélas ! à une église, nous proposons tout de suite, et dès à présent, d’en construire une nouvelle sur le sol du square qui a toujours été regardé comme une annexe de l’église.

(V. sur l’église de Saint-Hilaire le remarquable Essai historique de M. de Longuemar. — Mémoires des antiquaires de l’Ouest. 1856.) — Voir à l’appendice.

Prieuré, École normale et École primaire. — En arrière de l’abside fort curieuse de l’église de Saint-Hilaire se trouve l’entrée de l’Ecole primaire normale.

Ce fut, autrefois, le Doyenné du Chapitre royal de Saint-Hilaire-le-Grand. Le style d’ornementation de cet édifice, ses pilastres, ses croisées, ses médaillons, tout annonce l’époque qui l’a vu s’élever. C’est du XVI siècle le plus pur.

Et ce devait être, car son constructeur, Geoffroi d’Estissac, évêque de Maillezais, fut doyen de Saint-Hilaire de 1504 à 1542. Ce prélat bâtisseur nous a laissé, dans l’église de Ligugé, dont il sera question plus tard, un autre échantillon de son savoir-faire en ce genre. Les deux monuments dus à sa générosité prouvent du moins qu’il ne thésaurisait point sur ses revenus, et qu’au lieu de ne songer qu’à jouir paisiblement de la riche prébende que lui valait sa haute dignité — la 2 du Chapitre, — il l’employait noblement à préparer à Dieu d’abord, à ses propres successeurs ensuite, un logement plus digne d’eux.

Nous avons remarqué avec bonheur, mais sans étonnement, dans une récente visite faite au Doyenné, les précautions intelligentes avec lesquelles on conserve aujourd’hui tout ce qui peut rester intact de l’œuvre de G. d’Estissac.

Ainsi, par exemple, les armoiries du prélat — « d’azur à 3 pals d’argent » — se reproduisent fréquemment à l’extérieur et à l’intérieur du monument, et c’est une signature authentique qu’il devra garder religieusement, quoi qu’il advienne, et même sous le règne de la République.

Devenu propriété de l’État le 17 messidor an VII, le Doyenné fut mis par l’administration des domaines à la disposition du ministère de la guerre, qui y installa la compagnie départementale de réserve, en 1811, et, par suite, ce monument devint propriété départementale.

Ce fut vers 1816 qu’il fut occupé par des missionnaires dont la parole écoutée produisit, alors, beaucoup de bien. Leur supérieur, M. l’abbé Lambert, à la voix pleine d’onction et de grâces, eut l’honneur de prêcher à la cour.

Après la Révolution de 1830 et en février 1831, on y plaça des ouvriers militaires qui l’abandonnèrent bientôt.

Enfin, en 1834, au mois de janvier, le département y établit l’Ecole normale primaire, qui a quelques chances d’y rester.

Cette école, qui sert au recrutement des deux départements de la Vienne et de la Charente, reçoit, année moyenne, 65 élèves-maîtres.

On y est admis de 16 à 20 ans et après un examen dont le programme est déterminé par un arrêté ministériel du 31 décembre 1867.

Le prix de la bourse ou pension est de 400 fr. par an. Les études y durent 3 ans.

Une école primaire, qui y est annexée — et c’est là une fort heureuse idée, parce qu’elle fournit aux élèves-maîtres la matière nécessaire à la pratique enseignante — renferme de 50 à 60 enfants.

En somme, cet établissement est, aujourd’hui, un des mieux dirigés que nous connaissions.

Un peu plus loin, dans la rue du Doyenné, se trouve une des écoles primaires communales de la ville, tenue par les Frères des Écoles chrétiennes. — Elle a été bâtie en 1857 sous la mairie de M. Grellaud, et a coûté 20 000 fr.

Chapelle Saint-Agon. — Cette chapelle était située dans la rue et près Sainte-Triaise, à gauche en entrant dans cette rue par Saint-Hilaire. Elle existait encore au XVII siècle. D’après Duchesne, elle avait été élevée en l’honneur de saint Agon, 4 évêque de Poitiers, « .... Duquel (saint Agon) ne reste autre mémoire à Poitiers que les précieuses remarques d’une chapelle consacrée à son nom… » — Besly (Évêques de Poitiers) en parle également. « Il y a « chappelle en son nom, dit-il, « au cimetière de Sainte-Triaise, au bourg de « Saint-Hilaire. L’église de Saint-Hilaire de Poitiers célèbre sa fête le 18 août. »

Sainte-Triaise. — Cette église paroissiale était située immédiatement après la chapelle de Saint-Agon. Le premier monument historique cité par Dufour sur cette église est de 965. D’après le même auteur, les modillons de la façade principale indiquaient une construction du XI siècle. C’était dans le mur de cet édifice, beaucoup plus récemment construit, et du côté du cimetière, qu’était encastré le bas-relief dont nous avons donné le dessin à l’article du Musée des antiquités de l’Ouest. (V. p. 250.) Le terrain qu’occupait cette église, ainsi que le cimetière qui y était contigu, et où se trouvait la chapelle de Saint-Agon, forment maintenant un jardin particulier.

Cette paroisse, qui comptait 800 communiants, dépendait, ainsi que celles de Saint-Pierre-l’Hospitalier et de Notre-Dame-de-la-Chandelière, de la juridiction du Chapitre de Saint-Hilaire. Ces trois paroisses étaient soustraites complétement à la juridiction épiscopale, et même leurs églises n’avaient point de fonts baptismaux. C’était un hebdomadaire de Saint-Hilaire qui était chargé d’administrer ce sacrement aux enfants des trois paroisses dans l’église abbatiale. Avant la Révolution, Lecesve, dernier curé de Sainte-Triaise, s’était insurgé, sur ce point important, contre sa métropole. La Révolution lui donna gain de cause complet en le décorant de la mitre constitutionnelle. Ses débuts promettaient une telle fin.

Porte de la Tranchée. — À l’extrémité de la rue Sainte-Triaise, un peu à gauche, s’ouvre la porte de la Tranchée. Elle était autrefois située un peu plus bas ; mais, quelques années avant la Révolution, elle fut placée dans l’axe de la rue à laquelle elle a donné son nom. Ce nom, elle le devait elle-même, sans doute, à quelques fossés et tranchées qui y avaient été pratiqués au temps des guerres, pour protéger la ville, assez mal défendue de ce côté, contre les approches de l’ennemi. C’est à cette porte qu’eut lieu la déconfiture miraculeuse des Anglais, dont nous avons parlé en détail à propos de l’église de Notre-Dame-la-Grande et de Saint-Hilaire. (V. p. 276 et 332.)

Un modeste oratoire rappelant cet heureux événement existait encore, il y a quelques années, à l’angle que forment les rues de Sainte-Triaise et de la Tranchée ; nous l’indiquons sur notre plan.

Aumônerie et champ de la Madeleine. — Au delà de la porte actuelle de la Tranchée, près de la route de Bordeaux et à main gauche, se trouve un vaste terrain connu sous le nom de Champ de la Madeleine ; il doit ce nom à une aumônerie qui existait là depuis une époque inconnue, et dès l’an 1272. Il ne faut pas la confondre avec celle de Saint-Antoine et de la Madeleine dont nous avons parlé ci-dessus page 321.

L’aumônerie de la Madeleine près la porte de la Tranchée fut en 1695, sous l’épiscopat de Mgr de Saillant, réunie à l’hôpital, et son emplacement appartient actuellement à la ville.

Descendons maintenant en suivant les boulevards extérieurs, qui forment, avec le chemin de fer, une deuxième ceinture autour de la ville. Sur notre gauche, dans la direction où a été percé un tunnel de 296 mètres, nous verrons les murs ébréchés et les tours démantelées du haut desquels veillaient, en temps de guerre, les habitants en armes. De ce côté-là, ils avaient un renfort qui les rendait presque inexpugnables : c’étaient deux étangs, ou plutôt deux marais, formés par les eaux de la Boivre, et dont nous allons vous dire quelques mots.

Étangs de Saint-Hilaire et de Montierneuf. — Ces deux étangs, formés par les eaux de la Boivre, couvraient l’espace immense qui s’étend depuis la Porte-de-Paris jusqu’au delà de l’alignement des fortifications de la porte de la Tranchée. De telle sorte que là où sont aujourd’hui les riants jardins des Sœurs de la Sagesse, les prairies vertes, les arbres pleins de séve, la voie de fer, la station, l’embarcadère et ses remblais, œuvre colossale que quelques mois ont élevée, là étaient autrefois des eaux croupissantes et fétides, des bourbiers malsains.

L’étang de Saint-Hilaire fut établi par le Chapitre de la collégiale, sur l’autorisation qui lui en fut donnée, en 1143, par Louis VII, duc d’Aquitaine, comme époux d’Aliénor, pour l’ornement et la sûreté de la ville de Poitiers. Le prévôt et les habitants durent même aider de tout leur pouvoir les chanoines dans cette œuvre de défense commune.

L’étang de Montierneuf, qui suivait celui de Saint-Hilaire, avait été créé auparavant par Agnès de Bourgogne, épouse de Guillaume le Grand, comte de Poitou, dans le but de protéger aussi la ville du côté des immenses terrains vagues qui la défendaient mal (de 903 à 1030).

Ces étangs, après avoir rendu les services que l’on attendait d’eux dans les temps de luttes et de guerres, étaient devenus, en dernier lieu, la cause de sérieux dangers pour la santé publique.

Après la Révolution, un ouvrier intelligent qui avait fait ses preuves en exécutant avec succès la descente du timbre de la grosse horloge et qui devait plus tard attacher son nom à la restauration du pont de Tours et à la construction du pont d’Iéna, à Paris, M. Galland, se chargea de dessécher et d’assainir les marais de la Boivre, et il réussit. Ce fut pour lui une opération avantageuse. Ce fut pour Poitiers un bienfait.

Hospice de Pont-Achard. — C’est encore une création due à M. Galland. Ce noble ouvrier, qui ne devait sa fortune qu’à son activité et à son intelligence, voulut, en mourant, que l’œuvre de ses mains profitât aux ouvriers qui, moins heureux que lui, ne pourraient trouver un asile honorable après les labeurs d’une longue vie. À la place d’un moulin de chétive apparence, il avait construit à Pont-Achard des bâtiments considérables, une chapelle ; il voulut que tout cela devînt le patrimoine des ouvriers pauvres, et il voulut de plus reposer au milieu d’eux. L’hospice de Pont-Achard est aujourd’hui, en vertu de sa fondation, chargé de fournir neuf lits à autant de pauvres ouvriers invalides. Pendant quelques années, les Sœurs de la Sagesse y ont tenu leur institution de sourdes-muettes, transférée depuis à Larnay, près Poitiers. (V. ci-après, p. 359.) Aujourd’hui, elles y tiennent deux écoles pour les petites filles dont l’une est gratuite, et qui comptent chacune de 60 à 80 élèves.

Pont-Achard. — Le pont Achard existait dès le mois d’octobre 997. Il était connu à cette époque sous le nom de Tentenonus. Quelques années plus tard, il portait le nom de Pons Acardi, ainsi qu’il résulte d’une charte de 1017. Les mémoires domestiques de la famille Achard (encore représentée dans nos murs) prétendaient que ce pont avait été construit par Jean Achard, évêque d’Avranches, théologien distingué et favori de Henri II d’Angleterre, et par son frère Pierre Achard, gouverneur de Poitiers. Ils fixaient à l’an 1162 la date de cette fondation, qui ne peut recevoir cette attribution en présence de la charte de 1017. Nous pensons néanmoins que, tout en se trompant sur le nom du fondateur, les mémoires domestiques ont raison d’attribuer cette construction à un membre de la famille Achard.

Bruzen de la Martinière, à propos de ce pont, s’exprime ainsi dans son grand dictionnaire géographique : « Il y a à Poitiers six portes qui sont… et celle de Pont-à-Char, où les carrosses ne peuvent passer. » Admirez avec nous le jeu de mots du géographe. Malheureusement, pour se donner la puérile satisfaction d’un calembour, son ignorance a fait le contraire de ce singe de la fable qui prenait le Pirée pour un nom d’homme.

Station du chemin de fer. — Encore quelques pas dans la direction du nord, et nous voilà de retour à la station du chemin de fer, qui a été notre point de départ au début de ce voyage… un peu long…. n’est-il pas vrai ?

Nous pourrions donc, à la rigueur, nous séparer là, et nous faire les adieux courtois qui terminent toujours, entre gens bien élevés, une course faite en commun, au milieu d’un échange amical de pensées et de réflexions sérieuses ; mais nous laisserions derrière nous, et à tort, plusieurs points inexplorés et qui ont droit à notre intérêt ou à notre curiosité.

Ils ont échappé à notre examen, en raison de leur situation hors des murs. Si vous y consentez, nous vous dirons, à bâtons rompus, ce qu’ils furent, ce qu’ils sont aujourd’hui, à moins que vous ne préfériez répondre au coup de sifflet du train de Paris-Bordeaux, qui vous convie à une visite — bien rapide, celle-là — du Tunnel, au sortir duquel vous ferez à notre vieille cité votre dernier adieu.

POITIERS

extra-muros

N. B. Les chiffres posés avant chaque titre vous indiqueront la page du texte déjà lu, dans laquelle chaque nouvel article de cette sorte de supplément eût trouvé naturellement sa place, si nous eussions voulu interrompre à chaque pas notre marche générale d’ensemble pour faire çà et là ces excursions partielles.

Commençons par le nord.

209. — Le Porteau. — Près de cette propriété située sur les hauteurs qui dominent la vallée du Clain, à gauche de la route de Poitiers à Châtellerault, et d’où l’on peut jouir d’une vue magnifique, on trouve des puits d’un diamètre d’un à trois mètres, agglomérés au nombre de plus de vingt dans un espace de moins de 30 ares. Ils sont creusés dans le roc et revêtus d’un enduit composé de chaux et de ciment.

Selon l’opinion commune, aux temps des invasions barbares, ces silos ont dû servir de retraite aux hommes et aux denrées. Si vous interrogez les habitants du village, ils vous diront que ces puits communiquaient par un immense souterrain avec le château de Lusignan (à vingt-quatre kilomètres de là), et c’était l’œuvre de la fée Mélusine.

Toujours la même histoire. Mais voici une variante : ces puits ont été creusés par… la lune. Hein !!

Yous trouverez sans doute ceci excentrique, extravagant, pis encore… chut ! N’avez-vous jamais vu d’honnêtes et savantissimes savants qui,

C’est près de là qu’était le fameux tonneau de Saint-Pierre-le-Puellier, dont nous avons parlé page 85.

209. — Cimetière de l’Hôpital-des-Champs. — L’ordonnance de 1776, qui interdisait d’enterrer dans les églises, devait avoir plus tard pour complément obligé le décret du 23 prairial an XII, qui prohiba les sépultures dans l’intérieur des villes, et fixa la distance à laquelle elles devaient être établies en dehors des centres de population. En vertu de cette prescription, les cimetières que chaque paroisse et chaque communauté possédait à Poitiers auprès de chaque église furent remplacés par deux cimetières, et plus tard par un troisième, dont nous dirons quelques mots.

Le cimetière de l’Hôpital-des-Champs, situé sur la rive droite du Clain, entre la ligne de fer et la rivière, à peu de distance du pont-viaduc, faisait partie d’un hôpital consacré, en 1520, aux pestiférés qui encombraient la ville de Poitiers, décimée par ce cruel fléau. Ce fut François Fumée, maire sortant, qui acheta le terrain et en fit don à la ville.

Passons à l’est.

153. — L’hospice des Incurables. — La création de cet établissement situé sur la rive droite du Clain, au delà du Pont Neuf, a été inspirée par le Père de Montfort (v. l’article de l’hôpital général, page 203), et réalisée par M. Délimeric d’Echoisi, grand-prieur d’Aquitaine, qui recueillit en 1735 quelques malades dans une maison achetée dans ce but charitable, et fit construire plus tard un hôpital plus considérable dans un jardin public.

Cet hospice, dont le nom indique la destination, est desservi par les Religieuses Filles de la Sagesse ; il est disposé pour 150 lits.

153. — Faubourg et église de Saint-Saturnin. — Ce faubourg, qui fut, comme aujourd’hui, l’un des plus considérables de la ville, est situé à l’est, sur la route du Berry. Il existait très-anciennement. Il en est fait mention au XI siècle. En 1077, il fut donné à l’abbaye de Montierneuf par le fondateur de ce monastère, Gui-Geoffroy, lequel y joignit les redevances imposées aux tanneries nombreuses qui y étaient alors situées, et qui se replièrent plus tard sur la rive gauche, pour être mieux protégées. Il fut brûlé le 12 juillet 1116.

L’église de Saint-Saturnin ou Saint-Sornin existait dès 1149, époque à laquelle sa possession fut confirmée au monastère de Saint-Cyprien par Geoffroy, archevêque de Bordeaux.

Cette église, qui était église paroissiale (la paroisse comptait 500 communiants), existe encore en partie sur la gauche en montant vers la pierre levée ; elle n’offre rien de remarquable.

153. — La pierre levée. — Qu’était-ce que la pierre levée ? Les uns vous diront que c’était un monument druidique, un dolmen, un autel sur lequel les druides offraient au Dieu qu’ils adoraient des victimes humaines. D’autres, en admettant sa destination religieuse, nieront les sacrifices humains et s’appuieront, pour soutenir cette thèse, sur les nobles sentiments et les principes philosophiques des prêtres gaulois : comme si toutes ces belles choses avaient empêché naguère d’autres sacrifices humains ! Enfin certains, moins profondément savants, vous apprendront que sainte Radégonde portait cette pierre sur sa tête pour la poser où elle est, tandis qu’elle tenait les piliers dans son tablier de mousseline. L’un d’eux étant tombé, le diable, que l’érection de ce monument contrariait sans doute, emporta le pilier, ce qui fit

que la sainte ne put poser sa table d’aplomb : aussi n’est-elle soutenue que d’un côté.

Tout cela ne vous satisfait pas, peut-être ; écoutez donc Rabelais :

Pantagruel, « voyant que les escholiers étaient aucunes fois de loisir et ne sçavoient à quoy passer temps, en eut compassion. En ung jour print d’un grand rochier qu’on nomme Passe-Lourdin une grosse roche, ayant environ douze toises en quarré et d’épaisseur quatorze pans, et mit sus quatre pilliers au milieu d’un champ bien à son aise, afin que lesdicts escholiers, quand ils ne sçauroient autre chose faire, passassent temps à monter sus ladicte pierre, et là bancqueter à force flacons, jambons et pastés, et escripre leurs noms dessus avec ung cousteau, et de présent, l’appelle-on la pierre levée. Et en mémoire de ce, n’est aujourd’hui passé aulcun en la matricule de ladicte Université de Poitiers, sinon qu’il ait beu en la fontaine caballine de Croustelles, passé à Passe-Lourdin et monté sur la pierre levée. »

Ce monument, autour duquel se tint, dès l’origine, la foire de la Saint-Luc, est encore quelquefois l’objet d’une vénération qui prend assurément sa source dans des souvenirs religieux que l’on peut rattacher successivement aux druides des temps antiques et aux fées du moyen âge.

Cette vénération ne pouvait cependant le sauver des coups du marteau menaçant, et le vieux dolmen gaulois allait se métamorphoser en macadam, lorsque l’intervention de la Société des antiquaires de l’Ouest et les fonds du ministère de l’intérieur ont fait de ce dolmen une propriété de l’État. Il est à présumer que l’administration des ponts et chaussées ne reprendra pas, plus tard, l’idée de son ancien propriétaire.

153. — Cimetière de la Pierre-Levée. — Près de ce dolmen, à gauche de la route de Poitiers à Bourges, a été établi, en 1830, le cimetière de ce nom. Il contient déjà plusieurs monuments plus ou moins dignes de fixer l’attention.

Il en est un surtout qui mérite une mention spéciale, en raison de son étendue et de sa forme. C’est une chapelle gothique avec toiture en dalles de pierres. Des caveaux sont destinés à recevoir les membres de la famille qui l’a fait construire.

90. — Abbaye de Saint-Cyprien. — Au delà du pont de Saint-Cyprien, à gauche, dans le vaste enclos qui formait la pépinière départementale, se trouvait autrefois l’abbaye de Saint-Cyprien, qui dut à sa situation hors des murs, et au défaut de moyens de défense, ses tristes vicissitudes.

Fondée en 828 par Pépin I, roi d’Aquitaine, détruite par les Normands, elle fut reconstruite et dotée par Frottier, deuxième du nom, évêque de Poitiers, et consacrée en 936. Guillaume Fier-à-Bras, comte de Poitou, avait pris l’habit religieux à Saint-Cyprien, et il avait donné à cette abbaye l’église de Maillezais.

Son fils, Guillaume le Grand, ayant fait ériger cette église en abbaye, donna à celle de Saint-Cyprien, à titre d’indemnité, la forêt de Deuil, en Saintonge.

Àla fin du XI siècle, ses possessions étaient immenses ; elle comptait, d’après une charte de Pierre II, évêque de Poitiers, plus de cent églises dans le diocèse. Les confirmations des droits accordés par ce prélat furent renouvelées en 1150 par Gislebert II, et, en 1157, par Chalon ; puis, dans le même temps, pour les diocèses de Saintes, Agen et Bordeaux, par Geoffroy, archevêque de Bordeaux.

Les droits et propriétés de l’abbaye autour de son enclos étaient aussi fort considérables ; mais elle eut à lutter souvent avec l’abbaye de la Trinité sur des points contentieux. Ces possessions nombreuses expliquent comment, au XV siècle, elle comptait entre deux et trois cents Religieux. En 1510, ce nombre était réduit par les guerres à vingt-cinq. Les Anglais, qui l’avaient déjà détruite une première fois, en 1331 (elle avait été promptement rebâtie, puis rasée en 1418), étaient passés par là ; mais quand vinrent les protestants — qui étaient Français pourtant — ce fut bien pis encore. Tout fut pillé et brûlé, de telle sorte que le couvreur seul demandait 11 480 livres pour les tuiles à fournir.

Nicolas Bouvery, abbé commendataire, entreprit de réparer ces désastres ; mais, au moment où les constructions nouvelles s’élevaient, l’autorité municipale les fit démolir par mesure de sûreté, pour empêcher les ennemis de s’en emparer (1574).

Retirés dans l’intérieur de la ville, où ils firent le service divin dans l’église de Notre-Dame-l’Ancienne, les Religieux ne retournèrent à l’abbaye que sous le gouvernement de M. de la Roche-Pozay, qui y introduisit la réforme de saint Maur, et ils s’y maintinrent malgré les protestations du corps de ville (1664).

Une simple chapelle suffit d’abord aux besoins du culte ; mais bientôt de plus somptueuses constructions s’élevèrent à grands frais.

La chapelle, monument d’ordre dorique, ayant 46 mètres de long, était, dit-on, le plus beau monument moderne du Poitou.

Les dignitaires de cette abbaye étaient à peu près les mêmes qu’à Montierneuf ; mais cependant le principal officier après l’abbé était l’aumônier, qui était chargé de faire, aux dépens du couvent, d’abondantes aumônes. Les revenus, bien diminués par les malheurs des guerres civiles, étaient, en 1714, de 13 000 livres.

Les nouveaux bâtiments étaient à peine achevés, lorsque la Révolution vint les anéantir, les raser et leur substituer… une pépinière, une magnanerie, un jardin botanique. Les frères du R. P. Lacordaire, les Dominicains, y ont planté hier leur tente. Souhaitons-leur, avec la bienvenue, des années qui ne ressemblent pas à 1331, à 1418, à 1574, et surtout à 1793 !!

90. — Couvent des Dominicains. — À la suite de la mission donnée pendant l’Avent de 1867, à la cathédrale de Poitiers, par trois Pères Dominicains du couvent de Lyon, pour le jubilé du 15 anniversaire centenaire de la mort de saint Hilaire, et du Concile provincial dont nous avons parlé, p. 142, Mgr Pie voulut réaliser le désir, souvent manifesté à la province d’Occitanie de l’Immaculée-Conception, de fonder, à Poitiers, un couvent de Frères Prêcheurs et de renouer la chaîne brisée depuis 1789. — V. p. 301.

Quelques Pères, appelés par le provincial qui assistait au Concile, commencèrent une installation provisoire dans une maison, rue de l’Hospice, le 10 janvier 1868, et, au mois de juillet, le nouveau couvent était constitué avec son prieur et un personnel assez restreint.

L’achat de l’enclos de Saint-Cyprien permit bientôt aux Religieux de s’y installer, et de prendre possession, au mois d’août 1869, de la maison abbatiale, seule construction restée debout de l’ancienne abbaye des Bénédictins.

Depuis cette époque, on a commencé à bâtir sur ces emplacements pleins de souvenirs et sur les fondations mêmes de l’ancienne chapelle des Bénédictins, le nouveau couvent destiné, nous dit-on, à devenir le collége théologique de la province d’Occitanie, dans lequel les Religieux pourront conférer, en vertu des privilèges apostoliques, tous les grades théologiques.

En attendant, nous pouvons donc donner comme une réalité ce qui n’était, dans notre 2 édition, qu’un vœu de notre cœur.

En effet, après les tristes vicissitudes auxquelles a été soumise cette ancienne demeure des fils de saint Benoît, les enfants de saint Dominique vont reprendre l’une des plus glorieuses traditions de l’antique abbaye, le chant des louanges de Dieu, par l’office divin.

De la sorte, par l’exercice et la pratique de la vie chorale, le jour et la nuit, à certaines heures, le nom du Seigneur, si déplorablement blasphémé dans le monde, sera béni et invoqué par des lèvres que la vie religieuse doit rendre dignes de ce ministère de réparation.

90. — Les Cours. — Ce fut le 15 janvier 1686, sous l’administration de Nicolas Foucault, intendant du Poitou, que, pour venir en aide à la classe indigente, on fit commencer la promenade située en face de l’abbaye de Saint-Cyprien, et qui s’appelait, comme aujourd’hui, les Cours. On acheta quelques vignes, on aplanit le terrain, on bâtit des murs de soutènement, et on y planta quatre rangs d’ormeaux. Ce travail utile employa 500 ouvriers. On aura une idée du prix des denrées et des journées d’alors, lorsqu’on saura que les hommes gagnaient 3 sols 6 deniers et les femmes 2 sols.

Les Cours n’étaient pas beaucoup plus fréquentés qu’aujourd’hui. Ils servaient, comme de nos jours, aux soldats qui y faisaient l’exercice. Au mercredi saint, il était de bon ton de venir s’y promener en brillants équipages. C’était donc le Longchamp poitevin. Il est encore plus déchu que son confrère de Paris, bien que celui-ci doive regretter, dit-on, les jours passés.

Au sud maintenant.

342. — Chapelle Saint-Jacques. — Au commencement du faubourg de ce nom, sur la route de Bordeaux, à droite, s’élevait la chapelle Saint-Jacques, construite en 1583. C’était une station pour les processions de certaines fêtes et le chef-lieu de la confrérie des pèlerins de Saint-Jacques.

Nous nous rappelons encore avoir vu, avant 1830, les membres de cette confrérie d’ouvriers assister aux processions et offices de Saint-Hilaire, vêtus de la souquenille brune, du camail de toile cirée orné de coquilles, le corps ceint d’un cordon noué, le chef couvert du chapeau rabattu par derrière, relevé à la Henri IV et chargé de médailles et de verroteries, tenant à la main le bourdon des pèlerins auquel étaient attachés la gourde et les rubans aux mille couleurs.

Parmi eux, il y en avait qui avaient réellement fait ce pèlerinage, autrefois fort commun, à Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, et ils se distinguaient des autres affiliés par la boîte de fer-blanc dans laquelle étaient déposés les passe-ports et certificats constatant la réalité de leur pieux voyage.

Cette confrérie n’existe plus, ou, du moins, s’il en existe encore quelques membres, ils ne donnent point signe de vie.

342. — Cimetière de Chilvert. — Ce cimetière, situé à droite de l’ancienne chapelle de Saint-Jacques, occupe un emplacement confisqué sur un ancien chanoine de Saint-Hilaire, qui y possédait sa maison de plaisance… Quel enseignement ! Il renferme peu de monuments remarquables. On y voit cependant des caveaux de famille et des tombes portant des noms qui ont honoré la ville de Poitiers.

En sortant de ce cimetière, suivons, au retour, la ruelle qui aboutit directement à la route de Bordeaux, et dirigeons-nous, à droite, vers une chapelle à la flèche élégante qui sert d’oratoire aux pensionnaires de la charité.

342. — Établissement des Petites-Sœurs des pauvres. — Il est dû surtout à l’initiative d’un prêtre du diocèse, M. l’abbé Bellot, ancien vicaire de Notre-Dame et chanoine honoraire, mort l’an dernier (1871).

En 1856, il recueillit quelques dons, quelques promesses de prêts donnant droit de placer dans le futur asile un certain nombre de vieillards indigents, et, comme fondé de pouvoirs de MM. les abbés Lepailleur et Lelienne, supérieurs de l’Institut, il acheta, le 13 août, à la barre du tribunal, la maison de Bel-Air et ses dépendances, au faubourg de la Tranchée.

Depuis, d’autres dons et d’autres prêts ont permis de faire quelques annexes et de construire le grand pavillon des hommes.

La chapelle romane, dont la flèche domine le faubourg, et qui deviendra plus tard une église, continuera les traditions de la chapelle de Saint-Jacques dont elle porte déjà le nom.

C’est au commencement de 1857 que les Petites-Sœurs ont pris possession de la maison de Bel-Air, qui reçoit déjà 80 vieillards indigents de l’un et de l’autre sexe, soignés par 18 Religieuses.

Il était temps que la charité, sans cesse et toujours à propos ingénieuse dans ses admirables inventions, vînt ouvrir ces deux asiles aux vétérans de la misère que chassent impitoyablement de nos hospices le flot toujours montant des enfants trouvés et la décroissance toujours grandissante des ressources fournies aux établissements officiels.

Il est juste de dire, à l’honneur de l’excellente population poitevine, que les Petites-Sœurs ont trouvé dans toutes les classes, et particulièrement chez les marchandes de nos marchés publics, l’accueil sympathique, le concours généreux et empressé que méritait leur dévoûment.

Presque en face du séjour des pauvres se trouve un asile ouvert à des infortunes, hélas ! non moins dignes d’intérêt.

342. — Institution des sourds-muets des Frères de Saint-Gabriel. — En présence du nombre toujours croissant des sourds-muets, et touché du malheur de milliers d’âmes privées des consolations de la religion, le P. Deshayes, supérieur général des congrégations de Saint-Laurent (œuvre dont nous avons vu l’origine toute poitevine à la page 203), songea, dans l’ardeur de sa charité, à leur apporter le seul soulagement efficace qu’il fût donné à l’homme de leur offrir. Il créa des instituteurs capables de créer à leur tour des êtres intelligents là où il n’y aurait eu trop souvent, sans eux, qu’une sorte de matière inerte, livrée aux seuls instincts grossiers de la brute. Le P. Deshayes était encore curé d’Auray lorsqu’il commença à s’occuper des sourds-muets.

La Chartreuse d’Auray offrit son humble asile à M Dulac, première institutrice de l’établissement des sourdes-muettes de Paris, dont la charité ne recula point devant l’œuvre si modeste qui lui était proposée.

Elle enseigna la méthode aux sœurs de la Sagesse d’Auray et à un excellent chrétien de ce pays, M. de Saint-Henri, et bientôt, sous ces élèves, devenus à leur tour maîtres habiles, de pauvres petits garçons, de pauvres petites filles reçurent le grand bienfait d’une éducation jusque-là, sinon complétement refusée, du moins rendue presque impossible à leur cruelle infirmité.

Lorsque le P. Deshayes devint supérieur général des congrégations de Saint-Laurent, loin d’oublier la pensée si chrétienne qui avait fait naître l’établissement de la Chartreuse d’Auray, il songea plutôt à la développer.

Toujours fidèle à ses nobles traditions, la ville de Poitiers lui fournit les moyens de fonder sa première école de sourdes-muettes. C’était en 1833 : le préfet d’alors (M. Boullé) accorda sa protection officielle ; M. l’abbé Lambert, vicaire général, dont nous avons déjà parlé page 339, prêta l’appui de son zèle et de son éloquence persuasive, et bientôt l’école de Pont-Achard compta jusqu’à vingt élèves.

Après la mort de M. l’abbé Lambert, M. l’abbé de Larnay recueillit le legs pieux du vénérable missionnaire, et, grâce à son dévoûment sans limites et à sa féconde activité, l’établissement grandit rapidement.

En 1847, à l’époque où les travaux du chemin de fer vinrent troubler la paix du pieux asile, on dut songer à transférer ailleurs l’institution florissante, et elle fut établie à Larnay, propriété de la famille de ce nom, située à trois kilomètres à l’ouest de Poitiers, sur la route de Nantes. De vastes constructions y furent faites ; une chapelle (style XIII siècle), ornée de riches vitraux, y fut bâtie sur les plans du P. Tournesac, et cela constitue aujourd’hui, sous la direction des Filles de la Sagesse, un des plus beaux établissements de ce genre. — Il mérite d’être visité, et si vous avez quelques loisirs à lui consacrer, ce ne sera pas du temps perdu.

Le département de la Vienne reçut en janvier 1838 une deuxième école de sourds-muets, établie à Loudun par le P. Deshayes, et placée sous la direction des Frères de Saint-Gabriel (dont il était, avec le pieux frère du trop fameux abbé de Lamennais, le fondateur). — V. notre Histoire des Congrégations religieuses poitevines, p. 125.

L’école de Loudun fut transférée à Poitiers en 1856, afin que cet établissement, en devenant plus central, pût être, par cela même, plus généralement utile aux familles des départements de l’Ouest.

Dès son installation, cette école s’est trouvée placée sous les favorables auspices du Conseil général de la Vienne et du Conseil municipal de la cité, qui lui ont donné les preuves incontestables de leurs sympathies en y fondant plusieurs bourses et demi-bourses.

Les Conseils généraux des Deux-Sèvres, d’Indre-et-Loire, de l’Indre et de la Charente-Inférieure ; les villes de Niort, de Parthenay, de Châtellerault, etc., et des souscripteurs particuliers, y entretiennent aussi un certain nombre d’enfants, et il est à souhaiter que cette bonne œuvre prenne des développements en harmonie avec le nombre malheureusement trop grand des enfants atteints de surdi-mutité.

Nos lecteurs nous sauront gré, nous en sommes sûr, d’entrer dans quelques détails sur ce sujet si plein d’intérêt.

La méthode que suivent, après l’avoir pratiquée et perfectionnée, les Frères de Saint-Gabriel, sous l’habile direction de leur expérimenté supérieur, a pour but de communiquer aux sourds-muets la connaissance du langage écrit, et en même temps l’usage de la parole à ceux des sujets qui sont susceptibles de profiter de ce dernier bienfait.

Généralement on croit qu’il y a impossibilité pour les sourds-muets d’apprendre à parler : c’est une erreur que les Frères de Saint-Gabriel combattent de toutes leurs forces, et qui naît de ce que l’on ne sait pas que, presque toujours, les muets sont doués de la faculté de parler, et ne sont muets que parce qu’ils sont sourds ; et malheureusement on n’a pas encore pu trouver de méthode qui modifie l’organe de l’ouïe comme on a pu modifier l’organe de la voix.

Les enfants qui, après avoir parlé dans leur premier âge, sont devenus sourds-muets à la suite de maladie, et ceux qui entendent un peu, ont généralement plus d’aptitude pour la parole. Cependant, parmi les sourds-muets de naissance, plusieurs parviennent aussi à parler, et le nombre en est plus grand qu’on ne le pense.

Les Frères de Saint-Gabriel obtiennent dans ce genre d’enseignement des résultats plus prompts et plus pratiques au moyen de la phonodactylologie, système qu’un des maîtres de l’institution de Poitiers a publié il y a quelques années, après avoir visité les principales écoles en France et à l’étranger.

Ce moyen de communication, aussi correct que l’écriture et plus correct que la parole, puisqu’il conserve l’orthographe des mots, est une combinaison de certains mouvements de l’appareil vocal avec des signes de la main et des doigts : de là, son nom de phonodactylologie.

L’élève, étant initié aux principes d’articulation et aux signes phonodactylologiques, se sert de ce système pour s’exprimer de vive voix, tant avec ses maîtres qu’avec ses condisciples. Le sourd-muet qui l’emploie le plus souvent possible se familiarise insensiblement, et presque à son insu, avec l’articulation et les expressions si variées de la langue maternelle, ainsi qu’avec la contexture grammaticale des phrases.

Le sourd-muet qui, après avoir terminé son éducation, parle, même imparfaitement, se trouve moins condamné à l’isolement ; il rentre plus facilement et plus complètement dans la famille et dans la société que le sourd-muet même très-intelligent, mais qui ne parle pas. C’est pourquoi les habiles maîtres de l’institution des sourds-muets de Poitiers encouragent particulièrement leurs élèves à acquérir l’usage si précieux de la parole.

Ils ont remarqué que les sourds-muets, habitués dans leur institution à l’exercice de la parole, aiment de plus en plus à s’exprimer de vive voix et à lire la pensée sur les lèvres ; leurs pères, leurs mères, leurs frères et sœurs, leurs parents, leurs amis et leurs patrons disent hautement que les communications avec eux sont plus faciles et plus agréables qu’avec les sourds-muets instruits seulement par signes et par écriture.

Ces résultats nous semblent précieux pour les infortunés que leurs maîtres dévoués veulent rendre à la religion, à la famille, à la société, et ils doivent suffire pour faire persévérer ces nobles éducateurs dans la voie qu’ils ont suivie jusqu’à ce jour.

Le cours complet de l’institution est de sept ans.

Chaque jour, pendant deux heures, et chaque semaine, pendant une journée tout entière, les élèves se livrent à des occupations manuelles, qui consistent à peu près exclusivement en travaux d’horticulture sous un maître jardinier très-habile.

Nombre des enfants actuellement admis, 50.

Prix de la pension pour l’année scolaire, 500 fr. ; bourses et demi-bourses en faveur des pauvres, payées par les départements, les communes ou les bienfaiteurs, 450 fr. et 225 fr.

Ami lecteur, nous serions bien trompé, si, parmi les choses réellement intéressantes que vous aurez pu noter dans notre petit livret, celle-ci n’obtenait pas sur votre carnet de voyageur une mention toute spéciale.

Les ruines de notre aqueduc romain sont si près de là qu’en vérité nous ne saurions les classer en dehors de notre extrà-muros. Donc, en sortant de chez les Frères de Saint-Gabriel, faites quelques pas hors de la ville, suivez à gauche, et bientôt vous apercevrez le curieux objet de cette pointe à travers champs.

342. — Aqueduc de l’Ermitage. — Ces restes d’un ancien aqueduc, appelés aussi les arcs de Parigny ou de Parigné, sont situés à gauche de la route de Poitiers à Bordeaux, à environ deux kilomètres et demi de la ville. Cet aqueduc amenait à Poitiers, au temps des Romains, la source de Fontaine-le-Comte. Il était souterrain dans une grande partie de son parcours ; mais à l’ermitage il avait un vallon à franchir à ciel ouvert, et on y voit les ruines de cette œuvre, gigantesque autrefois, et qui va bientôt être anéantie par l’action destructive de la pluie et des hivers.

Notre gravure reproduit les trois arcades encore debout après tant de siècles, qui encadrent le paysage au fond duquel se dessine vaguement la ville de Poitiers. Plusieurs aqueducs ou branches d’aqueducs fournissaient à la cité des eaux abondantes, et ils accusent son importance sous les Romains et les soins que mettaient nos vainqueurs à doter les vaincus des bienfaits de leur civilisation.

(V. sur ce sujet l’excellent travail de feu M. Duffaud, ingénieur des ponts et chaussées. Mém. de la Société des antiq. de l’Ouest, 1854.)

chapitre post-scriptum.

UN BAPTÊME À FAIRE.

N. B. Nous ne changerons pas un mot à ces pages qui sont celles de notre 2 édition.

Comme vous l’avez pu voir en jetant les yeux sur le plan de la ville de Poitiers joint à ce volume, plusieurs rues et places nouvellement ouvertes ou en voie d’exécution, ou simplement projetées, attendent encore le baptême officiel qui doit leur imposer un nom.

Cette situation, qui laisse entière une question, au fond très-sérieuse, et assez grave pour qu’elle relève, à ce titre, de l’autorité publique seule, nous permet de donner non pas un avis — nous n’avons pas qualité pour cela — mais des indications dont pourront user, s’ils le jugent bon et comme ils l’estimeront convenable, ceux à qui est confiée la délicate mission d’une décision suprême, à laquelle l’opinion publique ne restera point indifférente.

Aussi bien est-ce à elle que nous nous adressons.

Posons d’abord quelques principes :

1 Il faut être très-sobre de changements de noms en ce qui touche les rues, les places et les monuments publics ; ce n’est pas la seule « manie des antiquailles » qui conseille cette prudente réserve, c’est tout bonnement le devoir d’éviter les réels dangers qu’engendrerait l’instabilité de choses que des raisons d’ordre public condamnent à rester stables.

2 Il ne faut admettre ces changements que lorsqu’ils sont commandés par des motifs d’un caractère réellement sérieux.

3 Quand on s’y résigne, il ne faut pas que ce soit en vue de remplacer une indication historique ou monumentale du passé, si modeste qu’elle puisse être, par une indication du moment, dont on sera trop naturellement tenté d’exagérer la valeur, en la comparant à celle de son aînée, tandis qu’au fond elle serait ejusdem farinæ.

4 Dans une ville de province, ce sont surtout, et sauf des cas exceptionnels fort rares, les célébrités locales, de valeur même secondaire, qui ont droit à voir consacrer et perpétuer leur nom dans la mémoire des générations dont elles sont l’honneur, et auxquelles elles doivent, pour ainsi dire, faire chaque jour ce cours d’histoire populaire qui fait aimer la petite patrie au profit de la grande.

5 Avant tout, il est prudent de se défier d’un entraînement irréfléchi vers les noms empruntés à la politique du jour. Celle du lendemain — qui, en France, est ordinairement l’antipode de celle de la veille — croira faire acte utile de puissance et de force en tuant le nom de la veille, qui, pour elle, est nécessairement un nom ennemi, sauf à subir le surlendemain, à titre de juste représaille, la même sotte exécution.

Voyez, comme exemple, les regrettables mutilations dont nos monuments les plus inoffensifs sont partout les victimes, à cause de la seule épithète qu’il a fallu changer trois fois en cinq ans !!!

Passant à l’application de ces principes, que nous estimons sages, voici quelques idées.

On a bien fait de substituer à un nom fâcheux le nom de la patronne de Poitiers, sainte Radégonde. On fera bien de trouver place, là ou là, pour l’ami de cette sainte reine, pour Fortunat, le grand évêque de Poitiers, le poëte pieux qui fut, dans la Gaule chrétienne, le dernier représentant de la littérature ancienne.

Si la rue que les gamins avaient, justement alors, appelée rue « Mal-Persée » (v. p. 109), attendait un baptême définitif, nous proposerions le nom de Sainte-Croix, qui aurait, à Poitiers, le mérite de rappeler autre chose qu’un monument détruit et ressuscité.

On aurait raison de mentionner quelques noms des vieux maires de Poitiers. Celui d’Irland siérait bien à la rue qui, rayonnant de la nouvelle Préfecture, aboutira provisoirement à l’emplacement de l’ancien logis de « l’Écossais docteur » (v. p. 36), dont les descendants fournirent à notre cité, jusqu’au commencement de ce siècle, des administrateurs intègres et dévoués.

Le nom de Girouard, le sculpteur du monument de Louis XIV, de la façade des Augustins, etc., pourrait se lire convenablement non loin des lieux que son ciseau facile décorait d’œuvres qui n’étaient pas sans mérite.

Jean Bouchet, l’auteur de la première histoire du Poitou, et qui a mérité de voir un de ses nombreux ouvrages occuper une place parmi les « Mémoires relatifs à l’histoire de France », ne devrait pas être oublié.

Nous avons dit, en la page 71, à peu près ce que nous pensions du nom de la rue du Collége à remplacer par celui de rue du Lycée.

C’est un nom grec, c’est plus savant ; cela n’est pas absolument politique ; va pour le mot Lycée.

Mais quel nom donnerait-on à la petite place qui précédera la rue du Lycée, et d’où rayonneront les cinq rues dont elle sera le centre ?

Voici celui que nous proposerions, si nous avions voix au chapitre.

Vous avez pu lire, à la page 71 de ce livre, le nom du personnage qui fut, en 1604, le véritable fondateur du « Lycée » de Poitiers. Il s’appelait tout simplement

Henri IV.

Ce n’est pas là aujourd’hui, nous semble-t-il, un nom politique, ou tout au plus appartient-il à la très-vieille politique nationale, qui ne doit pas avoir d’adversaires dans la France qu’elle a faite. Eh bien ! est-ce que le nom glorieux et populaire du royal fondateur du « Lycée » de Poitiers ne serait pas convenablement inscrit au front de la place, toute petite qu’elle soit, qui formera comme l’avenue du vaste établissement d’instruction publique qui lui doit sa naissance ? « Place du Lycée » serait, nous l’avouons, plus grec ; mais place de Henri IV serait, à tous les points de vue, plus français, et même, en ce cas, beaucoup plus poitevin !

Il a été parlé, nous assure-t-on, du changement du nom de la rue des Capucins, qui s’appelait rue de Blossac.

Il existe déjà une rue de ce nom, celle qui côtoie la promenade jusqu’au boulevard de Tison, et, en vérité, notre Blossac n’a rien à gagner à l’imbroglio que causerait cette mutation parfaitement inutile, dont le besoin ne se fait nullement sentir, et qui, à nos yeux — peut-être trop… antiquaires, il est vrai — aurait le tort de faire disparaître le seul souvenir actuellement existant de l’établissement religieux qu’y provoquèrent, en 1607, « MM. du corps de ville », lesquels, sans doute alors, le croyaient bon à quelque chose.

En tout cas, ce fut l’occupation de ces terrains complètement vagues et inhabités qui forma le prolongement de la cité vers la future création du populaire intendant du Poitou. Blossac ne devrait pas dévorer aujourd’hui jusqu’au nom de sa mère.

Ajoutons que les deux rues voisines de celle des Capucins portent un nom qui n’a réellement, lui aussi, de signification qu’à l’aide de celui de sa mère.

Le nom de la Baume, seul, n’a pas de sens ; mais « la Baume des Capucins » a la signification religieuse que leur donnait la langue de nos pères. Si l’on supprimait l’un, respecter l’autre serait un acte d’ignorance inintelligente qui n’aurait pas d’excuse dans une ville dont chaque rue possède un Collége où l’on enseigne le français.

Et la rue de Blossac actuelle, que deviendrait-elle ? Rue de l’Arsenal, sans doute ?

Pour Dieu ! soyons sérieux en matière sérieuse, et ne condamnons pas la ville de Poitiers à perpétuité au souvenir désobligeant que rappelle ce nom, qui est un mensonge et une sottise. (V. p. 314.)

Arsenal ! Arsenal de quoi ? de foin : car il n’y a jamais eu que cela sous ce toit si modestement approprié à la chose ; mais un arsenal de foin est tout simplement « une grange » ; et, en vérité, notre arsenal de Poitiers n’est que cela, depuis surtout qu’il a perdu de l’ampleur de son enceinte. Appliquant donc le mot à la chose, on devrait appeler l’ancienne rue de Blosac d’un nom qui aurait au moins le mérite d’être vrai pour ceux qui en savent la véritable origine, et qui, pour les non-initiés, pourrait paraître faire revivre, à l’aide d’un heureux double sens, la mémoire d’un mathématicien célèbre, à son tour baptisé Poitevin.

Va donc, si l’on y tient, pour le nom de la rue de la Grange ! ! !

On nous pardonnera cette plaisanterie qui répond à une autre.

Parmi les souvenirs poitevins qu’il ne faut pas laisser mourir et qu’on doit, au contraire, faire vivre, parce qu’ils sont l’honneur de nos pères, nous citerons ceux qui se rattachent au siège de 1569.

Ce n’est pas là de la politique, et nous n’en sommes plus, Dieu merci, à ignorer encore que ceux-là qui combattirent alors en France ce que nos pères combattaient derrière leurs murs, défendaient réellement le véritable drapeau de la France contre l’égoïsme de quelques grands beaucoup plus ambitieux qu’ils n’étaient religieux et patriotes.

Ceci étant, deux noms — peut-être trois — nous sembleraient dignes de rappeler à nos enfants l’une des plus belles pages de l’histoire de leurs pères.

Le troisième nom serait celui de ce jeune duc de Guise qui, malgré le mauvais vouloir de Monsieur, duc d’Anjou — le futur assassin de Blois — se jetait résolûment dans nos murs, et par le courage dont il fut prodigue et par son attitude constamment résolue, fut une des principales causes de la résistance héroïque des assiégés.

Le nouveau boulevard qui couronne les vieux restes des remparts de Tison, protégés et illustrés par l’artillerie poitevine de 1569, pourrait certainement s’appeler boulevard de Guise. Ce ne serait pas une dérogeance !

Mais ce qu’il faut absolument faire revivre, ce sont au moins les noms des deux chefs civil et militaire qui présidèrent à la longue défense couronnée par la victoire.

Le maire de Poitiers fut élu le 14 juillet au milieu des préparatifs de la défense ; il fut installé le 24, le jour même où apparurent en vue de Saint-Cyprien les premiers détachements ennemis.

Celui-là n’avait pas peur du danger qui acceptait ainsi la périlleuse charge d’Herbert, le pendu de 1562, en face de l’ennemi qui lui réservait assurément, pour représailles, la potence de la place de Notre-Dame.

Un pareil début garantissait la fin : et en effet, Joseph Le Bascle, maire de Poitiers, ne faiblit pas un seul instant pendant ces soixante jours de lutte acharnée, et le noble exemple du magistrat civil fut pour beaucoup dans le résultat glorieux qui préserva des horreurs du pillage ses concitoyens sauvés.

Honneur au maire Le Bascle !!

Inscrivez donc ce nom, digne d’être mieux connu, au front du boulevard nouveau qui va aboutir à la tour historique que nous avons sauvée parce que, en 1569, elle contribua puissamment, elle aussi, à sauver nos pères.

Du carrefour des Quatre-Vents une rue nouvelle aboutira bientôt au Pré-l’Abbesse, à ce lieu de faible résistance, qui eût livré la ville aux assiégeants de 1569, si les corps et les cœurs ne se fussent pas substitués aux murailles croulantes et aux remparts défaillants ; appelez-la rue de Daillon !

Et à ceux qui vous diraient d’un certain air :

« Daillon ! qu’est-ce que cela ? » vous répondrez :

« Cela est le nom d’un homme qui fut avec honneur gouverneur du Poitou pendant près de vingt-huit années et dans des jours très-difficiles ; d’un homme qui mérita, par son expérience reconnue, ce compliment du jeune Guise, accouru sous ses ordres : « Privé des leçons et des exemples de mon père, je « n’ai trouvé que vous qui puissiez le remplacer et m’apprendre l’art de la « guerre. » C’était le nom d’un homme qui, se souvenant qu’il était le petit-fils du vigoureux soldat qui avait défendu, pendant onze mois, Fontarabie contre toutes les forces de l’Espagne, vint imiter ce noble exemple en s’enfermant dans nos murs pour s’y ensevelir, s’il le fallait, avec nos pères.

« Et il n’y vint pas seul, à ce poste périlleux ; et quoiqu’il ne fût pas Poitevin, il y amena ses trois frères, dont aucun ne s’épargna pour le salut commun ; pas même l’évêque nommé de Luçon, l’abbé des Chastelliers, qui se chargea de la police de la ville, et, à la tête de cent hommes, parcourait, à chaque alarme, les rues de la cité pour empêcher pacifiquement les mouvements anti-patriotiques des ennemis de l’intérieur.

« Et un jour, le plus jeune des quatre frères étant allé voir les brèches du « Pré-l’Abbesse, où les ennemis tiroyent incessamment, afin de voir comment « tout s’y portoit, et comme il y ordonnoit et commandoit quelque chose, un « boulet vint qui lui emporta la teste et la meist en tant de pièces qu’on n’en « sceut après rien trouver. » (Liberge.)

« Voilà pourquoi nous avons donné à cette rue le nom de Daillon, qu’elle gardera en mémoire du dévoûment et du sang prodigués là pour le salut de nos pères. »

Et, devant cette explication patriotique, les fronts des rieurs s’inclineront, et il vous sera dit: « Vous avez bien fait. »

Nous avons vu (p. 26, 176, 257,) comment et pourquoi Jeanne d’Arc fit séjour à Poitiers au mois de mars 1429. Un morceau de pierre brut et informe déposé dans un obscur musée, après avoir été, à grand’peine, sauvé de la pioche d’un paveur, voilà, dans une ville si fidèle aux vieux souvenirs, tout ce qui reste des traces de l’héroïne qui sauva la France.

Ce n’est pas assez ! La reconnaissance du pays doit autre chose à cette grande mémoire.

Nous savons que l’hôtel de la Rose, où logea la Pucelle, quand elle vint à Poitiers prouver sa mission providentielle, était situé dans la rue de Saint-Étienne. Or, à cette rue aboutit justement aujourd’hui une rue nouvelle et importante qui débouche du marché de Notre-Dame. Son nom tout naturel doit être le nom de Jeanne-d’Arc.

Qui oserait lui opposer celui de Mexico que, dans un empressement trop hâté, lui valut naguère un baptême imprudent et, Dieu merci, provisoire, puisqu’il n’a pas reçu la sanction suprême qui, seule heureusement, aurait le droit de le rendre douloureusement définitif ?

S’il est impossible de ravir à l’impitoyable plume de l’implacable histoire une triste page de nos annales, il est plus impossible encore d’imposer au patriotisme poitevin le supplice sans fin qui forcerait nos lèvres frémissantes à prononcer chaque jour et à chaque instant du jour un nom désormais fatalement lié par un trait d’union sanglant à celui de… Queretaro !

Oui, notre patriotisme vrai substituera au lamentable souvenir d’une couronne placée par la main de la France sur un front qu’elle a laissé découronner, le souvenir heureux de l’héroïne française qui, à Poitiers, vint prendre par la main le « petit roi de Bourges» pour en faire, à Reims, en face de l’intrus anglais de Paris, le vrai roi de France, mourant plus tard, couronne en tête, roi de France et Charles le Victorieux !

Oui, à Poitiers, le nom si purement français de Jeanne d’Arc étouffera patriotiquement le nom étranger que les lois les plus vulgaires de la courtoisie — qui est française, elle aussi — défendent d’ailleurs de proposer désormais à la signature de l’hôte condoléant de Salzbourg !

Et, en attendant, notre main se refuse à inscrire dans ce livre patriote un nom qui ne l’est pas !

1872. — Nous tenons à le répéter ici — et les hommes de cœur comprendront pourquoi cette déclaration — nous n’avons pas changé un iôta à ce texte de 1868 !

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