‹ Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille IslandeChapitre 11 sur 24 · CHAPITRE X

CHAPITRE X

PROPOS DE FEMMES ET COUPLETS DE SKALDE

On a vu que, dans les boers islandais, les femmes avaient un logis à part, sorte de gynécée ouvert où elles travaillaient et jasaient ensemble; ce qui n'empêchait pas les hommes de venir aussi de temps à autre prendre part au bavardage et à la gaieté qui ne cessaient de régner en ce lieu.

Or, un jour qu'Halgierde se trouvait ainsi dans sa _stofa_ avec sa fille Thorgierde, son gendre Thraen et Sigmund, le cousin de Gunnar, quelques mendiantes se présentèrent. Selon l'usage du pays, la maîtresse du logis les fit entrer et asseoir; puis elle leur demanda ce qu'il y avait de nouveau «par le monde».

«Rien que nous sachions, répondirent-elles.

--Où donc avez-vous passé la nuit?

--À Bergtorsvol.

--Ah! et que faisait Nial?

--Ma foi, toute son occupation consistait à se tenir silencieux dans un coin.

--Et ses fils?

--Pour ceux-là, reprirent obséquieusement les pauvresses, on ne sait guère à quoi ils sont bons. Skarphédin pourtant affilait une hache, Grim arrangeait un arc, Helge mettait une poignée à un glaive, et Atle assujettissait une prise à un bouclier.

--Oh! oh! repartit Halgierde, méditeraient-ils quelque grave entreprise?

--Nous l'ignorons, firent les femmes.

--Mais les gens de service, poursuivit Halgierde, à quoi s'occupaient-ils?

--Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y en avait un qui transportait aux champs du fumier.

--Tiens! et pourquoi faire?

--Pour faire pousser l'herbe, à ce qu'il disait.

--En vérité, s'écria Halgierde en éclatant d'un rire sardonique, pour un si bon donneur de conseils, Nial me paraît bien peu avisé!

--Comment cela? dirent les mendiantes.

--Sans doute; puisque le fumier a une telle vertu, que ne s'en est-il fait appliquer une charretée au menton, afin de s'y faire croître la barbe! Mais la dépense lui a fait peur... Allons, dorénavant nous ne l'appellerons plus que le _ladre sans poil_... Quant à ses fils, qui sont, eux, barbus à souhait, probablement parce qu'ils ont été moins avares du précieux engrais, nous les nommerons les _barbes bien fumées_. Voyons, Sigmund, en bon skalde que tu es, improvise-nous quelque chose là-dessus.»

· · ·

Sigmund entama aussitôt un chant où Nial et ses fils, affublés des sobriquets qu'Halgierde venait de leur donner, étaient l'objet de cent moqueries. Toute l'assistance en riait encore aux éclats, lorsque Gunnar, qui du seuil avait tout entendu, parut dans la chambre.

À l'aspect de son visage courroucé, l'hilarité générale s'éteignit.

«Fou que tu es! dit-il à Sigmund, voilà des couplets qui te coûteront la vie!»

Puis, s'adressant à ses gens:

«Si un seul d'entre vous répète cette chanson ou y fait seulement la moindre allusion, il sentira le poids de ma colère, et je le chasserai sur-le-champ.»

Là-dessus il sortit, et telle était la crainte qu'il inspirait, que nul n'osa plus souffler mot du chant satirique. Mais les mendiantes, pensant que Bergtora leur saurait gré de l'indiscrétion, se hâtèrent d'aller à Bergtorsvol et d'y narrer la scène en détail.

· · ·

Vers le soir, quand tout le monde fut à table, la femme de Nial se mit à dire:

«À propos, on vous a gentiment arrangés aujourd'hui, le père et les fils, et si vous avalez cet affront, c'est vraiment que vous avez des coeurs de brebis.

--Qu'est-ce donc?» demanda Skarphédin.

La mère raconta ce qui s'était passé à Lidarende.

«Peuh! fit Skarphédin, nous ne sommes pas des femmelettes pour prendre la mouche à tout propos.

--Gunnar pourtant l'a prise pour vous, et Gunnar, je pense, n'est pas une femmelette! Si vous laissez cette insulte impunie, il n'y a plus de raison pour qu'aucune avanie vous émeuve jamais.

--Oh! oh! notre petite mère est bien emportée!» dit Skarphédin en s'efforçant de rire; mais la sueur lui perlait au front, et des taches rouges enflammaient ses joues.

Grim, le second frère, se mordit les lèvres sans rien dire. Helge, le troisième, resta impassible.

Quant à Atle, il sortit un moment avec Bergtora, et celle-ci, en revenant, était toute tremblante de colère.

«Femme, lui dit Nial, la vengeance est douce en prémices; mais souvent le fruit en est amer.»

· · ·

Dans la nuit, comme il reposait, il entendit résonner le bruit d'une hache contre le mur extérieur du logis, et il s'aperçut que les boucliers n'étaient plus appendus à leur place accoutumée.

«Qui a pris nos boucliers? demanda-t-il à Bergtora.

--Ce sont tes fils.»

Nial se leva aussitôt, mit ses chaussures et sortit. Il vit les quatre jeunes gens en train déjà de gravir la colline.

«Skarphédin! cria-t-il, où allez-vous donc?

--Nous allons à la recherche du bétail.

--À cette heure?»

Skarphédin, au lieu de répondre, entonna la chanson islandaise:

Nous allons pêcher le saumon; Vois-tu le filet qui se gonfle?...

«Bonne chance donc!» reprit Nial, et il rentra d'un air résigné.

Le lendemain, à l'aurore, Sigmund le skalde était tué; Skarphédin faisait porter sa tête à Halgierde, et Nial en était quitte, à quelque temps de là, pour payer de nouveau le wehrgeld à Gunnar.

Bientôt cependant les choses allaient prendre une tournure plus grave.