‹ Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille IslandeChapitre 12 sur 24 · CHAPITRE XI

CHAPITRE XI

LE DIFFÉREND DE GUNNAR ET D'OTKEL

La récolte, cette année-là, fut à peu près nulle dans toute l'Islande, si bien que les plus gros fermiers se trouvèrent à court de grain et de fourrage. On s'aida mutuellement comme on put, et Gunnar en particulier se mit tellement en frais de largesses, qu'il finit par épuiser, lui aussi, sa réserve.

Or au boer de Kirboi, situé entre les deux Ranga, au nord-ouest de Lidarende, demeurait un certain Otkel, qui était réputé l'homme le plus riche, mais aussi le plus avare du district.

Gunnar alla trouver ce paysan, et, lui faisant part de son embarras, il le pria de lui céder une partie de son superflu.

«En fait de provisions, répondit sèchement Otkel, je ne possède que le nécessaire; mais, si tu veux m'acheter un esclave, j'en ai un à te vendre.»

Gunnar, qui avait justement besoin d'un valet, consentit au marché, et Otkel lui livra un nommé Skarph, Islandais d'origine, qui était l'homme le plus fainéant et le plus vicieux qu'on pût voir.

Le mari d'Halgierde s'en revint donc chez lui avec une bouche de plus à nourrir, et pas le moindre surcroît de subsistances.

Lorsque Nial sut la chose, il partit avec ses fils pour sa propriété de Thorosfield, y prit la charge de quinze chevaux en fourrages et en vivres, et amena le tout à son ami.

«Si tu veux m'en croire, lui dit-il, tu t'abstiendras dorénavant de t'adresser à d'autres que moi.»

Gunnar le remercia cordialement, et l'on pense si ce trait de générosité délicate resserra encore l'intimité entre les deux chefs de famille.

· · ·

Cependant Halgierde avait sur le coeur le procédé insultant d'Otkel, et elle songeait aux moyens de s'en venger. Quand le temps de l'alting fut revenu, et que tout le monde fut parti pour les comices, elle appela Skarph, son nouveau domestique.

«Va à Kirboi, lui dit-elle; prends-y autant de beurre et de fromage que deux chevaux en pourront porter, et, pour qu'on ne s'aperçoive pas du larcin, mets le feu au grenier.

--Je ne vaux pas cher, objecta Skarph, et j'ai bien des vilenies à mon compte, mais jusqu'à présent je n'ai jamais volé ni incendié.

--Qu'est-ce à dire? riposta Halgierde d'un ton de menace; un chenapan fini qui fait l'honnête homme! Obéis-moi, ou sinon...!»

La nuit venue, l'esclave prit deux chevaux et se dirigea du côté de Kirboi. Bien que le chien de la ferme, qui le connaissait, se fût abstenu d'aboyer après lui, il commença par le tuer pour plus de sûreté, et, entrant dans le grenier de son ancien maître, il y chargea ses bêtes de beurre et de fromage; après quoi il incendia le bâtiment et s'en alla au galop.

Comme il approchait de Lidarende, il s'aperçut qu'il avait perdu en chemin sa ceinture, avec son couteau qui était passé dedans, mais il était trop tard pour qu'il pût retourner en arrière.

· · ·

Peu de temps après, Gunnar s'en revint de Tingvalla, accompagné de plusieurs habitants du district de Sida qu'il avait invités à dîner chez lui. Parmi les mets servis sur la table figurait abondance de beurre et de fromage.

«Tiens! d'où sort donc tout cela?» demanda-t-il avec étonnement.

Il savait que ces deux sortes d'aliments manquaient absolument au logis.

«Ne t'inquiète pas de ce détail, et mange tranquillement, lui répondit Halgierde. Est-ce aux hommes à se mêler des choses de cuisine?»

Pour le coup, la patience échappa à Gunnar.

«Me prends-tu donc pour un recéleur?» s'écria-t-il d'une voix courroucée.

Et, comme avaient fait avant lui Thorwald et Osvif, il frappa violemment sa femme à la joue.

«C'est le troisième soufflet que je reçois; il me sera payé le prix des deux autres!» dit Halgierde sans plus d'émotion.

Et sur ce mot elle sortit de la salle.

· · ·

Quand Otkel avait appris sur le ting l'incendie de son grenier, il s'était contenté de dire:

«Voilà ce que c'est que de placer la grange trop près du fournil!» Puis, la session close, il avait regagné, lui aussi, sa maison.

Un matin qu'il était sorti de chez lui pour visiter son pâtis à moutons, il vit, au bord de la Ranga, quelque chose qui brillait sur le sol.

«Tiens! fit-il, qu'est-ce que cela? On dirait de la ceinture et du couteau de ce gredin de Skarph.»

Il ramassa les objets et alla les montrer à ses gens, qui tous les reconnurent également.

La chose lui parut louche, et il résolut de l'éclaircir à tout prix.

Il manda quelques femmes du voisinage qui faisaient le métier de colporteuses, et, leur remettant de menues marchandises:

«Allez-vous-en de boer en boer, leur dit-il, offrir cela aux maîtresses des maisons, et ce qu'elles vous donneront en échange, rapportez-le-moi fidèlement.»

Les femmes commencèrent leur tournée. Quinze jours après, elles reparurent, pliant sous la charge.

«Oh! dit Otkel en les voyant, on vous a libéralement gratifiées! Où avez-vous reçu le plus gros de ce que vous portez?

--À Lidarende.

--C'est donc Halgierde qui vous a donné ces superbes fromages?

--Elle-même, et, à voir de quel coeur elle y allait, on eût dit que cela ne lui coûtait rien.»

Otkel se fit apporter un de ses moules, et il essaya dedans les fromages: ils s'y adaptaient exactement.

«Plus de doute, s'écria-t-il, ceci est mon bien, et c'est Skarph qui, sur l'ordre d'Halgierde, a pillé ma grange et l'a incendiée.»

· · ·

Le propos eut bientôt fait le tour du district, et Kulskiag, aux oreilles de qui il parvint, crut devoir en parler à son frère.

«Eh! répondit Gunnar, la chose ne me paraît que trop vraie.

--Et que comptes-tu faire?

--M'en aller à Kirboi offrir à Otkel la réparation à laquelle il a droit.

--Je ne puis que t'approuver, ajouta Kulskiah; c'est à toi de payer les méfaits de ta femme.»

Quelques jours après, Gunnar se présentait chez Otkel.

«Je viens, lui dit-il, m'entendre avec toi au sujet du dommage que Skarph t'a causé. Veux-tu que les principaux du district prononcent comme arbitres?

--Tu me proposes ce moyen, répondit Otkel, parce que tu sais que les gens du pays te sont en majorité favorables, tandis que moi, je ne suis pas aimé...

--Eh bien, reprit le fils d'Hamund sans se départir de son calme courtois, fixe toi-même le dédommagement que tu désires.

--Je ne sais pas, je verrai,» répliqua le paysan.

Gunnar dut se retirer sur cette réponse évasive.

À peine se fut-il éloigné, que ledit Otkel alla consulter son intime ami et voisin Valgard, qui était le personnage le plus perfide et le plus astucieux de toute la contrée; aussi ne l'appelait-on communément que Valgard le Faux. C'était, de plus, un ennemi acharné de Gunnar.

L'autre lui conseilla de recourir aux lumières de Gissur le _gode_[40], qui habitait le domaine de Mosfield, sis assez loin au nord-ouest par delà le torrent de la Thiorsa.

«Si tu le veux, dit-il, je t'accompagnerai.»

· · ·

Otkel accepta la proposition, et les deux hommes partirent ensemble. En route, Valgard dit à son ami:

«Écoute, je sais que les longs trajets te répugnent; laisse-moi faire cette démarche à ta place.

--Très volontiers, répliqua Otkel; je m'en rapporte complètement à toi.»

Valgard arriva donc chez Gissur, et lui expliqua de quoi il s'agissait.

«Mais, à ce que je vois, fit remarquer le gode, Gunnar a porté à Otkel des propositions d'arrangement acceptables; pourquoi donc celui-ci les a-t-il repoussées?

--C'est qu'il voulait avant tout te consulter, sachant combien tes avis ont de poids.

--Eh bien, assure-le de ma part, si tu m'as bien exposé l'affaire, que le meilleur pour lui est de souscrire aux offres d'accommodement de Gunnar. Mon concours ne lui fera pas défaut.»

Valgard regagna Kirboi.

«Gissur me charge de te présenter ses saluts, dit-il à Otkel. Son opinion est que, dans l'occurrence, tu aurais grand tort d'accepter une réparation à l'amiable. La femme de Gunnar t'a volé; son mari est coupable de recel: mieux vaut que tu intentes une plainte en justice.»

À quelques semaines de là, Gunnar travaillait dans son enclos, le dos tourné à la route, quand il entendit un galop de chevaux. C'était Otkel qui passait devant le boer, en compagnie d'une dizaine d'hommes. Sans même s'arrêter, le fermier de Kirboi lui cria à haute voix devant ses témoins la formule d'assignation à l'alting, puis il disparut comme il était venu.

L'époque des assises arrivée, Gunnar se rendit à Tingvalla, et là il affecta de ne jamais paraître en public qu'escorté de ses deux frères Kulskiag et Hort, et de Nial et de ses fils. Ces hommes d'élite réunis lui formaient une sorte de garde d'honneur.

Tout le monde sut bientôt sur le ting que l'intention du fermier de Lidarende était d'appeler sa partie adverse à une lutte en champ clos dans l'île de Holm, et l'on ajoutait que c'était contre le gode Gissur qu'il voulait combattre personnellement.

Quand celui-ci fut informé de la chose, il courut immédiatement chez Otkel.

«Qui donc, lui dit-il, t'a conseillé d'actionner Gunnar par-devant l'alting?

--C'est toi-même, parlant à Valgard.

--Valgard en a menti, comme toujours, s'écria l'homme de loi; prenons des témoins et allons chez Gunnar.»

Gunnar, averti de son approche, s'était hâté de sortir de sa hutte avec tout son monde, qu'il fit ranger en ordre de bataille.

Gissur s'avança et lui dit:

«Nous venons t'offrir de prononcer toi-même le verdict.

--Comment? fit Gunnar interdit; est-ce que ce n'est pas sur ton avis que j'ai été cité en justice?

--Non, jamais je n'ai donné ce conseil à Otkel. Valgard le Faux l'a trompé.

--Tu le jures?»

Le gode prononça la formule de serment.

«Eh bien, reprit fièrement Gunnar, je suis toujours prêt à payer le dommage que ma femme a causé; mais il me faut, à moi aussi, une réparation pour cette façon offensante de me traduire dérisoirement à l'alting, et j'évalue l'indemnité qui m'est due de ce chef à l'équivalent de celle que j'offre à Otkel. Si cette solution ne vous agrée pas, que le procès suive son cours légal. Je sais, dans ce cas, ce qu'il me reste à faire.

--Non, répondit Gissur, nous souscrivons à tout ce que tu dis, et nous ne te demandons qu'une chose, c'est d'être dorénavant l'ami d'Otkel.

--Pour cela, jamais! s'écria Gunnar. L'ami de Valgard le Faux ne saurait devenir le mien, et, s'il n'est point fermement résolu à me laisser tranquille désormais, j'estime que le plus sage pour lui, c'est d'aller dès maintenant s'établir dans quelque district un peu éloigné.»

Ainsi eût pu se trouver clos, ou du moins assoupi jusqu'à nouvel ordre, le différend d'Otkel et de Gunnar, si un incident tout fortuit ne fût venu presque aussitôt le ranimer.

Notes du chapitre:

[Note 40: Les _godes_, à la fois magistrats et pontifes, étaient chargés, chacun dans leur district, de rendre la justice, de convoquer le peuple en assemblée locale, de veiller à la paix du pays, et de tarifer les marchandises sur les marchés. C'était parmi eux qu'étaient élus les juges à chaque session de l'alting. La _goderie_ était une charge qui s'achetait, et le ressort en était très flottant, car tout homme libre, en Islande, avait le droit de choisir le cercle de juridiction qui lui convenait et de le quitter aussi à son gré.]