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CHAPITRE XXIII

DANS L'ILE DE ROWSA--CONCLUSION

À quelques jours de là, Flose levait l'ancre à destination de la Norwège. La traversée fut d'abord heureuse, puis le temps ne tarda pas à se gâter; il survint une violente tempête, accompagnée d'un brouillard si épais, que l'on ne voyait plus à se conduire. Le bâtiment perdit sa route, et finalement se trouva de nuit jeté à la côte. Toute la cargaison fut engloutie, et vingt hommes périrent, parmi lesquels seize des conjurés. Le reste put gagner le rivage.

Quand le jour parut, deux marins reconnurent le pays pour l'avoir précédemment visité: c'était l'île de Rowsa, une des Orcades.

«Mieux eût valu que nous eussions atterri en quelque autre endroit, dit Flose à ses hommes, car le comte Sigurd, qui gouverne céans, était un chaud protecteur et ami pour les fils de Nial, et Helge lui était même attaché par un lien de vassalité. Notre vie est à sa merci. Mais n'importe, payons de résolution et d'audace.»

Après avoir fait quelques pas dans les terres, les naufragés rencontrèrent des habitants de l'île, qui leur indiquèrent le chemin à prendre pour gagner le palais du gouverneur. Arrivé en présence de Sigurd, Flose déclina son nom.

Le comte était déjà informé des événements de Bergtorsvol.

«Quelles nouvelles m'apportes-tu d'Helge mon vassal? demanda-t-il au nouveau venu.

--Je l'ai tué, répondit Flose.

--Qu'on l'empoigne, lui et tous les autres!» dit Sigurd à ses gens; ce qui fut fait en un instant.

Mais sur l'entrefaite arriva un des vassaux du comte, un certain Wörsten, qui était frère de la femme de Flose. En voyant celui-ci prisonnier, il s'adressa au gouverneur, et lui offrit pour rançon de son parent tout ce qu'il possédait. Le comte se montra d'abord inflexible; mais Wörsten, qui était fort en crédit auprès de lui, ne se tint pas pour battu; d'autres insulaires notables appuyèrent sa démarche, si bien que finalement Flose obtint sa grâce.

Non seulement Sigurd lui rendit sa liberté, en relâchant du même coup tous ses compagnons; mais, en prince magnanime qu'il était, il l'installa à son service aux lieu et place d'Helge, fils de Nial, et le combla bientôt de ses faveurs.

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Quand il fut resté quelque temps chez Gudmund, Kare, informé du départ de Flose, revint trouver son ami Asgrim.

«Que comptes-tu faire? lui dit ce dernier.

--M'embarquer à mon tour, et traquer partout le reste de la bande.

--Vraiment, repartit Asgrim, on a bien raison de dire que depuis que Gunnar et Skarphédin ne sont plus, tu es le premier homme de l'Islande.»

Quinze jours plus tard Kare était en mer.

Il eut une excellente traversée et toucha terre à Fridaroe, entre le Hialtland et les Orcades. Il avait là un ami intime, David le Blanc, chez lequel il passa l'hiver, et durant ce séjour il fut mis au fait de l'arrivée de Flose à Rowsa.

Or il advint que, vers la Noël, le comte Sigurd reçut la visite de son beau-frère le jarl Gill, qui régissait les îles du Sud (les Hébrides), et aussi celle d'un roi d'Irlande du nom de Sigtryg.

Le jour de la fête, le gouverneur et ses hôtes se trouvant à table, les deux princes étrangers exprimèrent le désir d'entendre le récit de l'incendie de Bergtorsvol. Ce fut Lambe, un des conjurés, celui-là même à qui Skarphédin, avant de mourir, avait fait sauter un oeil de l'orbite, qui fut chargé de retracer les détails de l'épique entreprise.

On lui avança un siège d'honneur, et il entama sa narration.

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Le hasard voulut que, ce même jour, Kare, venant de Fridaroe, eût abordé avec son ami David et quelques autres à l'île de Rowsa, et qu'il se présentât au palais du comte à l'heure du festin.

Lambe était justement en train de raconter les faits à sa fantaisie. Kare et ses compagnons, arrêtés au dehors, l'écoutaient parler.

«Et quelle figure faisait Skarphédin dans le brasier? demanda à un moment le roi Sigtryg.

--Il se tint d'abord assez bien, répondit le conteur; mais à la fin il se mit à pleurer.»

À ce mot, Kare ne put se maîtriser davantage.

[Illustration: Staffa, dans les Hébrides.]

«Tu en as menti!» cria-t-il de la porte, et, s'élançant au milieu de la salle, l'épée à la main, il se précipita sur le rapsode, et lui trancha le col d'un seul coup. La tête roula sur la table, devant les coupes des nobles convives, et ceux-ci furent inondés de sang.

«C'est Kare! s'écria Sigurd, qui avait reconnu le gendre de Nial; qu'on le saisisse et qu'on le mette à mort!»

Personne ne bougea; tous les gens de l'île avaient gardé de lui un souvenir affectueux doublé de respect.

«Sigurd, répondit Kare, sache que ce que je viens de faire c'est pour venger le meurtre d'un de tes féaux!

--C'est vrai, dit Flose à son tour, et Kare est en droit d'agir de la sorte, puisqu'il a refusé, sur le ting, tout accommodement avec nous.»

Kare se retira sans que nul le poursuivît, et, remettant à la voile avec ses amis, il regagna aussitôt Fridaroe.

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Disons au lecteur que l'intention du roi Sigtryg, en venant trouver Sigurd à Rowsa, était de réclamer son appui contre un autre prince irlandais avec lequel il était en guerre. Après avoir longtemps hésité, le comte finit par céder aux sollicitations de son hôte, et, au nombre des auxiliaires qu'il mena lui-même en Irlande, se trouvèrent quinze des compagnons de Flose. C'était tout ce qui restait de la troupe incendiaire.

Flose, lui, n'avait pas voulu être de l'expédition. Son âme, lasse de tant d'horreurs, inclinait de plus en plus vers la paix. Aussi Anschar, un prêtre d'Écosse, étant venu sur l'entrefaite à Rowsa pour y achever l'oeuvre d'évangélisation commencée avant lui par les moines allemands, l'ennemi de Kare fut-il le premier à accepter la parole de pardon avec le baptême selon tous les rites.

Peu de temps après il alla aux Hébrides, et là il apprit que dans une grande bataille, tout récemment livrée en Irlande, le roi Sigtryg avait été mis en déroute et le comte Sigurd tué avec les quinze conjurés à sa suite.

À cette nouvelle Flose eut le coeur serré d'une telle affliction, qu'il résolut de se rendre à Rome, comme faisaient alors tous les grands pécheurs, pour y implorer le pardon de ses fautes. Ayant donc reçu du jarl Gill un bon navire et une somme d'argent, il s'embarqua pour le continent, et de là s'en fut à pied vers la Ville éternelle, où le pape en personne, dit la chronique, voulut bien lui donner l'absolution.

Il s'en revint ensuite «par l'Est», c'est-à-dire par terre, vers le Nord. L'hiver le retrouva en Norwège, près du jarl Éric, fils d'Hakon, et enfin dans le cours de l'été suivant il cingla vers la terre d'Islande, où il se réinstalla, le coeur soulagé, dans son habitation de Svinefield.

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Et Kare? On sut bientôt que, lui aussi, il s'était converti au dieu blanc, et que le mérite de cette conversion revenait encore à Anschar l'Écossais. Alla-t-il comme Flose en pèlerin jusqu'à Rome pour s'y faire absoudre de ses péchés? C'est un point que l'histoire n'a pas éclairci. Il paraît seulement qu'après un voyage dans diverses régions de l'Angleterre et de l'Écosse, il revint passer encore un hiver chez David le Blanc à Fridaroe, et qu'au printemps de la même année il se rembarqua à son tour pour l'Islande.

La traversée fut longue et pénible; le navire se brisa en arrivant, et peu s'en fallut que tout l'équipage ne pérît au port.

À terre, la tempête continuait de souffler, effroyable.

«De quel côté chercherons-nous un abri? demandèrent les gens de Kare.

--À Svinefield, répondit-il; c'est le point de refuge le plus proche de la côte.»

Et il ajouta en lui-même:

«Je veux voir quel accueil Flose me fera.»

On se dirigea donc vers Svinefield. Flose se trouvait chez lui. Dès que Kare parut sur le seuil, il le reconnut. Il alla à lui les mains tendues, l'embrassa, et, le faisant asseoir sur le siège d'honneur, il le pria de passer l'hiver avec lui; à quoi l'autre consentit de grand coeur.

Bref, la réconciliation fut si bien scellée, que, la femme de Kare étant venue à mourir, ce fut la propre nièce de Flose, Hildegunne, qui remplaça au foyer conjugal la fille de Nial, soeur de Skarphédin.

Flose eut, dit-on, une fin assez mystérieuse. Il voulut, sur ses vieux jours, s'en aller querir des bois de construction en Norwège. L'été d'ensuite, sa cargaison prête, il se disposa à remettre à la voile. On lui fit remarquer le mauvais état où se trouvait son navire.

«Oh! dit-il, il est assez bon pour un vieillard que la mort prendra demain!»

Et il s'embarqua.

Depuis lors on n'entendit plus jamais parler de lui ni de son bâtiment; mais bien des fois, à Bergtorsvol, le boer des Nial étant rebâti à neuf, on vit Kare pleurer silencieusement.

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Notre histoire se trouve ainsi conduite à sa fin. Kare et Flose furent, à vrai dire, les deux premiers grands chefs islandais ralliés à la religion des papas. Ils furent aussi longtemps les seuls. Vainement les bans de missionnaires se succédaient-ils dans la vieille Thulé, le paganisme n'entendait point céder la place sans combat. Enfin le roi Olaf de Norwège, le grand convertisseur de la fin du siècle, entreprit de donner l'assaut décisif à la dernière citadelle du dieu Thor. Ses prédicateurs, enhardis par quelques conversions de marque, osèrent paraître sur le ting même, la croix d'une main et l'épée de l'autre.

Cette attitude résolue ne manqua pas d'influencer les barbares, dont beaucoup se présentèrent au baptême. Bientôt deux camps se formèrent, et un beau Jour,--c'était au commencement du XIe siècle,--une bataille en règle se livra au pied du Logberg entre les païens et les chrétiens.

Cette solution à la mode islandaise pouvait seule trancher la question. Les chrétiens ayant eu l'avantage, l'alting, sur la proposition de Snorre le gode, le plus ardent des nouveaux convertis, déclara, à la pluralité des suffrages, que le christianisme serait désormais la religion officielle du pays.

Ajoutons que la première église fut bâtie à Tingvalla même, que le premier évêché s'établit à Skalholt, entre les Geysirs et la mer, c'est-à-dire dans la vallée de la Vita, et que le premier titulaire du siège fut le propre fils du gode Gissur, qui avait été ordonné en Allemagne.

Néanmoins l'influence du dogme nouveau ne transforma pas du jour au lendemain les moeurs traditionnelles d'une contrée où tout l'édifice de l'état social reposait sur une fausse idée de l'honneur et sur une sorte de divinisation des vertus de la force brutale. Longtemps encore l'antique culte se maintint, retranché dans les pratiques extérieures, et son esprit survécut surtout dans cette soif de vengeance et de meurtre, dans cette furie de guerres intestines qui devaient amener l'extermination de plusieurs notables familles de l'île, et, vers le milieu du XIIIe siècle, l'asservissement final de l'Islande.

FIN

COLLECTION FORMAT GRAND IN-8º.--2e SÉRIE

CHAQUE VOLUME EST ORNÉ DE DEUX GRAVURES

AGNÈS DE LAUVENS, ou MÉMOIRES DE SOEUR SAINT-LOUIS, par L. Veuillot.

BERTRAND DU GUESCLIN (HISTOIRE DE), comte de Longueville, connétable de France; d'après Guyard de Berville.

CHARLES VIII, par Maurice Griveau.

CHATELAINES DE ROUSSILLON (LES), par Mme la Csse de la Rochère.

CORSE (HISTOIRE DE LA), par Louis Boell.

CRILLON (VIE DE), par M. H. Garnier, élève de l'École des chartes.

DAHOMÉ (LE), SOUVENIRS DE VOYAGE ET DE MISSION, par M. l'abbé Laffitte. Carte de la côte des Esclaves et notice par M. Borghero, sup. de la Mission.

DÉTROIT DE MAGELLAN (LE), Scènes, tableaux, récits de l'Amérique australe, par Henri Feuilleret.

DUCHESSE-ANNE (LA), Histoire d'une frégate, par Olivier Le Gall.

ÉTATS-UNIS ET LE CANADA (LES), par M. Xavier Marmier.

GAULOIS NOS AIEUX (LES), par M. Moreau-Christophe, lauréat de l'Institut.

GUNNAR ET NIAL, Scènes et moeurs de la vieille Islande, par J. Gourdault.

ILLUSTRATIONS D'AFRIQUE, par M. le comte de Lambel.

IMPRESSIONS ET SOUVENIRS D'UN VOYAGEUR CHRÉTIEN, par M. Xavier Marmier, de l'Académie française.

JOSEPH HAYDN, Scènes de la vie d'un grand artiste; traduit de Franz Seebourg, par J. de Rochay.

LOUIS XI ET L'UNITÉ FRANÇAISE, par Charles Buet.

LOUIS DE LA TRÉMOILLE, ou LES FRÈRES D'ARMES, par Théophile Ménard.

MES PRISONS, ou MÉMOIRES DE SILVIO PELLICO, traduction par M. l'abbé J.-J. Bourassé, chanoine de Tours.

MUNGO PARK, sa vie et ses voyages, par Henri Feuilleret.

NAUFRAGÉS AU SPITZBERG (LES), par L. F.

ORPHELINE DE MOSCOU (L'), ou LA JEUNE INSTITUTRICE, par Mme Woillez.

PAIENS ET CHRÉTIENS, par le comte Anatole de Ségur.

PANTHÈRE NOIRE (LA), Aventures au milieu des Peaux-Rouges du Far-West; adapté de l'anglais, par Bénédict-Henry Révoil.

PARAGUAY (LE), par M. le comte de Lambel.

PAUL ET VIRGINIE, par Bernardin de Saint-Pierre, édition revue.

PAYS DES NÈGRES (LE) ET LA CÔTE DES ESCLAVES, par M. l'abbé Laffitte.

PERDUS EN MER, imité de l'anglais, par Mme la Csse Drohojowska.

PROMENADES ET ESCALADES DANS LES PYRÉNÉES: LOURDES,--LUZ,--BARÈGES,--PIC DU MIDI,--CIRQUE DE GAVARNIE,--CAUTERETS,--LAC DE GAUBE,--MONT PERDU,--MONT CANIGOU, par M. Jules Leclercq.

PUPILLE DE SALOMON (LA), par Mlle Marthe Lachèse.

RÉCITS SUR L'HISTOIRE DE LORRAINE, par Auguste Lepage.

ROBINSON CATHOLIQUE (LE), par Marie Guerrier de Haupt.

SAINTE MAISON DE LORETTE (LA), par M. l'abbé A. Grillot.

SAINT VINCENT DE PAUL (VIE DE), par Jean Morel.

SANCTUAIRES DES PYRÉNÉES (LES), PÈLERINAGES D'UN CATHOLIQUE IRLANDAIS, traduit de l'anglais de Lawlor. esq., par Mme la Csse L. de L'Écuyer.

SERMENT (LE), ou l'Ambition stérile, épisode de la guerre d'Amérique (1861-1865), imité de l'anglais, par Adam de l'Isle.

VENGEANCE DU FARMER (LA), Souvenirs d'Amérique, par Karl May, traduit par J. de Rochay.

VIE DES BOIS ET DU DÉSERT (LA), Récits de chasse et de pêche, par Bénédict-Henry Révoil, avec deux histoires inédites, par Alex. Dumas père.

VIEUXBOURG, ou la Petite ville; imité de l'anglais, par Adam de l'Isle.

VOYAGE AU PAYS DES KANGAROUS, adapté de l'anglais, par B.-H. Révoil.

17386.--Tours, Impr. Mame.