CHAPITRE XXII
KARE À L'AFFUT
Les cobannis, au sortir du ting, chevauchèrent d'abord ensemble vers l'est; puis, sur la nouvelle que Kare, en compagnie de Thorgier et de Gudmund, s'était dirigé vers le nord, Flose crut pouvoir congédier ses hommes, en leur recommandant néanmoins de cheminer le plus possible en troupe. Lui-même il regagna Svinefield.
Kare et Thorgier cependant n'avaient pas continué leur marche vers le nord. Dès le lendemain, se séparant de Gudmund le Puissant, ils avaient rabattu droit au sud, et, la Thiorsau une fois traversée, avaient poussé jusqu'à la Markar.
Là, vers le milieu de la journée, ils rencontrèrent deux vieilles femmes qui les reconnurent et leur dirent:
«Doucement, vous deux! Vous galopez, ce semble, bien à l'étourdie!
--Qu'y a-t-il donc?
--Il y a que Lambe et d'autres ont couché cette nuit par ici, et il n'est pas à supposer qu'ils aient sur vous une bien forte avance.
--Bon! dit Kare, raison de plus pour lâcher la bride à nos bêtes.»
Un peu plus loin, ils croisèrent un paysan qui menait un cheval chargé de tourbe. L'homme, en les voyant, s'arrêta.
«Quel dommage, dit-il que vous ne soyez pas en force!
--Pourquoi cela? demanda Thorgier.
--Eh! vous pourriez faire une belle chasse.
--Tu as donc aperçu du gibier?
--Oui, certes, reprit le porteur d'un air entendu.
--Combien de têtes?
--Une douzaine.
--Loin d'ici?
--Non, tout près de la rivière.
--En avant! s'écria Kare.
--Oh! ne vous pressez pas; ceux dont je parle flânent paisiblement.»
· · ·
Arrivés au bord du cours d'eau, les deux cavaliers découvrirent dans un repli de terrain quelques hommes qui semblaient sommeiller, leurs hallebardes posées par terre à côté d'eux.
«Les éveillons-nous? dit Thorgier.
--Assurément, repartit Kare; nous ne pratiquons pas le guet-apens, et ne tuons pas les gens endormis.»
Ils se mirent à crier. Les autres s'éveillèrent et saisirent aussitôt leurs armes. Kare et Thorgier attendirent qu'ils se fussent complètement équipés, puis le premier se précipita contre l'adversaire qui se trouvait le plus proche. C'était Thorkel, fils de Sigfus. Thorgier en même temps se ruait sur Sigmund.
D'un coup de la Rimegyge, Kare atteignit Thorkel au noeud de l'épaule, et lui trancha la moitié du tronc; mais, assailli lui-même de côté par Ledolf et un autre, il eût couru risque de succomber si Thorgier, qui venait de tuer Sigmund, n'eût, par une volte-face impétueuse, plongé son épée dans le coeur de Ledolf. Le second assaillant, à cette vue, essaya de se dérober par la fuite; mais la terrible Rimegyge lui retomba si violemment sur l'échine, qu'après avoir tourné sur lui-même il s'abattit mort aux pieds de Kare.
«Vite en selle!» cria Lambe.
Les huit survivants prirent le large, et gagnèrent d'une traite Svinefield, où ils racontèrent l'événement à Flose.
«Il fallait s'y attendre, dit ce dernier; une autre fois tâchez d'être un peu mieux sur vos gardes!»
· · ·
Tout le reste de l'été et l'hiver suivant, Flose demeura à son boer, occupé des apprêts de son prochain départ. Le printemps venu, il acheta un navire norwégien qui se trouvait dans un fiord de la côte, se pourvut de marchandises, et manda plusieurs de ses cobannis pour s'entendre avec eux au sujet du voyage.
Kare cependant avait disparu de chez lui, et des voisins affirmaient encore l'avoir vu se diriger vers le nord.
«Cette fois nous n'avons plus à le craindre; il doit être chez Gudmund le Puissant, dit à ce propos Lambe à Flose.
--Eh! repartit ce dernier, je me méfie un peu de ces rumeurs. Prenez garde, j'ai fait un rêve qui ne me pronostique rien de bon.»
Derechef Flose, en prenant congé de ses amis, leur recommanda de cheminer en troupe et de ne point se relâcher de leur vigilance. Il les embrassa ensuite en disant:
«Vous voilà seize au départ d'ici; j'ai peur que plusieurs d'entre vous ne manquent au rendez-vous final.
--Quoi que l'homme fasse, il ne peut échapper à son sort,» répondit Grane brièvement.
La troupe, contournant le jokul[50], s'arrêta pour coucher le premier jour dans un boer appelé Thorsmark, où demeurait un certain Biorn, dont la femme était parente de Gunnar. Celui-ci les reçut fort amicalement, et comme ils lui demandaient des nouvelles de Kare:
«Je l'ai vu, dit-il; j'ai causé avec lui; mais il y a déjà longtemps de cela, et il s'en allait vers le nord. Il m'a paru fort abattu, abandonné de tous, et j'ai idée qu'il ne tient plus beaucoup à vous rencontrer.
--À merveille! s'écria Grane, nous voilà débarrassés de lui.
--Je n'en suis pas aussi sûr que toi, lui repartit Modolf, un de ses compagnons, et Kare, même seul, est à redouter.»
· · ·
Le gendre de Nial n'était point chez Gudmund le Puissant. Il se tenait caché depuis longtemps dans une habitation toute voisine qui appartenait également à Biorn. Celui-ci courut aussitôt le rejoindre et l'informer de l'arrivée de ses ennemis dans cette partie supérieure du district.
«Eh bien, dit Kare, vite en route!»
Dans la nuit même ils montèrent tous deux à cheval et allèrent se placer en embuscade près de la Skaptau, rivière située à peu près à mi-route entre la Markar et Svinefield.
Le lendemain matin, les compagnons de Flose partirent à leur tour.
«Où donc est Biorn? dirent-ils à sa femme.
--Il a quelque argent à toucher là-bas dans l'est, et il a pris congé de moi au petit jour.»
Nul ne conçut de soupçon, et la troupe se mit en chemin. Non loin de la Skaptau ils se séparèrent, Glum et quatre hommes avec lui ayant affaire à un boer plus à l'est; les autres s'assirent pour se reposer. Quelques-uns sommeillaient déjà, quand un cri retentit tout près d'eux.
«C'est Kare!» dit Grane se redressant d'un bond.
Il n'avait pas achevé de parler, qu'un dard lancé par Biorn frappait le manche de la hache de Modolf.
Immédiatement le combat s'engagea.
· · ·
Modolf le premier fondit sur Kare l'épée haute; mais le gendre de Nial para le coup, et d'une riposte prompte comme l'éclair fit sauter le glaive de son adversaire, puis d'un second coup lui enleva le poignet.
Au même moment Grane décochait à Kare un javelot; mais de la main gauche celui-ci réussit à le saisir au vol, et le lui renvoya d'une telle force, que l'autre eut la poitrine transpercée. Une seconde de plus néanmoins, et Hald, qui s'approchait en rampant, allait trancher les deux jarrets de Kare, lorsque Biorn cloua l'agresseur par terre d'un coup de sa hallebarde.
Le terrible Kare tua encore deux ennemis à lui seul, tandis que son ami en blessait grièvement pareil nombre. Trois hommes seulement restaient sains et saufs. Affolé d'épouvante, le reste de la troupe enfourcha au plus vite ses chevaux, et, cette fois encore, les survivants coururent d'une seule traite jusqu'à Svinefield.
«De tous les hommes qui vivent en Islande, dit Flose en apprenant l'événement, je n'en connais pas beaucoup qui vaillent Kare... J'ai peur décidément que bien peu d'entre vous me suivent en Norwège!»
· · ·
Kare et Biorn cependant ne crurent pas devoir retourner à Thorsmark. Après s'être consultés un instant, ils profitèrent de ce que trois paysans passaient sur la route avec des chevaux de bât pour se diriger ostensiblement vers le nord; mais à peine les hommes eurent-ils disparu en amont derrière les hauteurs qui bordaient la Skaptau, qu'ils obliquèrent vers un marécage environné de grands blocs de lave, et là ils mirent pied à terre.
«Je n'en puis plus, dit Kare à Biorn; il faut que je me repose un instant. Fais bonne garde.»
À peine était-il couché depuis un quart d'heure, qu'il se redressa en disant:
«Ces cris de corbeaux m'empêchent de dormir.»
Son ami leva les yeux vers le ciel; de longs vols noirs d'oiseaux croassants fendaient les airs au-dessus de la Skaptau.
Quelques instants après, on entendit hennir des chevaux. Biorn grimpa sur une roche.
«C'est Glum, dit-il, et quatre autres. Ils ne nous voient pas; laissons-les passer.»
Au même instant, la monture de Kare poussa un hennissement à son tour, et se mit à gratter du pied le sol déclive, si bien que quelques scories laviques dévalèrent avec fracas sur la pente.
«Ils nous voient maintenant, reprit Biorn. Alerte! les voici qui s'approchent.»
Effectivement les amis de Flose venaient de sauter à bas de leurs chevaux, et pénétraient dans l'enceinte rocheuse. Glum, qui marchait en avant, fondit sur Kare avec sa hallebarde; mais Biorn eut le temps de détourner l'arme, dont la pointe se brisa contre terre. Kare n'eut plus qu'à lever son épée pour trancher le cou à son adversaire, qui tomba expirant.
Deux autres ennemis, Skal et Röse, eurent successivement le même sort. Le quatrième blessa à l'épaule le gendre de Nial; mais ce fut son dernier exploit, car la hache de Biorn lui cassa les deux jambes.
Le cinquième et unique survivant de la troupe s'enfuit aussitôt: c'était Hilde, fils de Thorstein.
«Et maintenant, dit Kare à son compagnon, en route pour de bon vers le nord! Dès demain tous les gens du district seront sur pied, et il n'y a que chez Gudmund le Puissant qu'on ne s'avisera pas de venir nous chercher.»
Hilde, lui, regagna Svinefield, et Flose en le voyant s'écria:
«De tous les hommes qui vivent en Islande je n'en connais pas un qui vaille Kare!»
Puis, le soir même, ce qui restait des cobannis, rassemblés auprès de lui à son boer, reçurent l'avis de se tenir prêts à filer dès l'aurore vers le fiord où attendait le navire norwégien.
Notes du chapitre:
[Note 50: Il s'agit ici du jokul de l'Ouest, un des plus hauts sommets de l'île. On appelle en Islande _jokul_ (par opposition à _fell_, montagne moins élevée), toute cime qui reste l'année entière couverte de neige et de névés.]