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CHAPITRE II[101]

=Origines et formation des groupements ethniques actuels=

=Généralités.= — Si la nomenclature et la classification des groupements ethniques actuels présente de nombreuses difficultés, il est plus malaisé encore de fixer leurs origines et d’expliquer leur formation. Il ne suffit plus en effet de se documenter sur des faits qui tombent sous le sens de l’observateur ; il devient nécessaire de démêler les écheveaux toujours embrouillés d’un passé nuageux que les quelques historiens du Soudan ont souvent embrumé plus qu’ils ne l’ont éclairci.

Nos sources d’information sont maigres et leur valeur est fréquemment médiocre.

J’ai dit plus haut combien étaient précaires les données que nous peuvent fournir, dans l’état actuel de nos connaissances, l’anthropologie, l’ethnographie et la linguistique. L’histoire n’est pas plus féconde en ce qui concerne l’objet de ce chapitre. Les auteurs arabes du Moyen-Age ne nous ont guère renseignés que sur l’origine des peuples avec lesquels ils se trouvaient en contact immédiat, c’est-à- dire — en ce qui a trait à notre sujet — sur l’origine des Berbères, et leurs contradictions comme leurs fantaisies imaginatives laissent perplexe le lecteur qui les consulte. Il est rare qu’ils nous aient transmis des faits précis concernant les origines des peuples plus éloignés et, lorsqu’ils l’ont fait, ils ne tenaient leurs renseignements en général que de deuxième ou troisième main ; le problème d’ailleurs est encore compliqué par la difficulté que nous éprouvons à identifier les noms des peuples soudanais cités par les Arabes.

Les dires des indigènes, recueillis sur place par les voyageurs anciens et modernes, sont rarement nets et explicites. La plupart du temps, ainsi que je le faisais observer plus haut, le Noir que l’on interroge sur les origines de son peuple répond en donnant simplement l’origine de sa famille ou de son village, ou celle de la famille régnante[102], et encore ne la donne-t-il avec quelque précision qu’en ce qui concerne les deux ou trois générations qui l’ont précédé lui-même. Pour les temps plus reculés et pour l’origine des groupements de quelque importance, il n’existe en réalité qu’une source d’information : je veux parler des légendes historiques et épiques qui constituent l’une des formes les plus curieuses de la littérature populaire au Soudan, légendes que l’on se transmet oralement de père en fils et qui sont ainsi parvenues jusqu’à nous.

Malheureusement, comme toutes les légendes, ces traditions purement orales sont sujettes à des remaniements et à des interpolations que les conteurs successifs ne se font pas faute d’introduire dans le récit qui leur a été légué. Il faut de plus tenir compte du côté merveilleux de nombre de ces histoires, non pas pour le rejeter comme un hors d’œuvre inutile, mais pour en extraire le symbole qu’il renferme le plus souvent et le traduire de façon rationnelle. Il convient d’autre part de se montrer très circonspect chaque fois que la légende tend à donner au peuple qu’elle concerne une origine particulièrement noble et à attribuer sa naissance à une migration venue d’Asie ou d’Egypte : il n’est pas, je crois, une seule tribu soudanaise quelque peu frottée d’islamisme, même parmi les plus manifestement nègres, qui ne prétende descendre d’Abraham ou de Himyar et qui ne s’attribue comme berceau le Hidjaz ou le Yémen, à moins que ce ne soit l’Egypte, la Tunisie ou le Maroc ; le Yémen est l’objet d’une préférence marquée, préférence qui se traduit par le nombre considérable de localités appelées _Yamina_ ou _Niamina_, prononciation soudanaise du nom du Yémen.

DELAFOSSE Planche VII

[Illustration : _Cliché Paulin_

FIG. 13. — Chameaux au pâturage, auprès de Tombouctou.]

[Illustration : _Cliché Paulin_

FIG. 14. — Maures nomades et leurs chameaux, aux environs de Tombouctou.]

Là encore cependant, sans prendre les légendes au pied de la lettre, on peut y découvrir un symbole qu’il suffit d’interpréter avec bon sens. Tout le monde sait qu’au Soudan — comme en beaucoup d’autres contrées du reste — on use fréquemment de noms de pays pour exprimer les points cardinaux ; c’est ainsi que, du côté de Bamako, le Sud est appelé _Ouorodougou_, du nom donné par les Mandé à la région d’où viennent les colas, région qui se trouve effectivement dans le midi par rapport à Bamako ; _Sourakadougou_ (pays des Maures) y est employé de même pour désigner le Nord, _Bâkô_ (l’au-delà du fleuve) pour désigner l’Est ; j’ai dit plus haut que _Sahel_, _Haoussa_, _Gourma_, mots qui représentent en réalité des pays — le Sahel étant la lisière Sud du Sahara, le Haoussa la rive gauche du Moyen-Niger et le Gourma sa rive droite —, servent couramment à exprimer des directions d’orientation. Tout me porte à croire qu’il en est de même du _Yémen_ pour les musulmans du Soudan et qu’en traduisant ce mot par « Est » dans les légendes qui l’indiquent comme pays d’origine d’une tribu ou d’un fondateur d’empire, on a de grandes chances de ne pas commettre d’erreur[103].

De tout ce qui précède il résulte que, si nous ne manquons pas totalement de documents en ce qui concerne les origines des peuples soudanais, si nous possédons en plus quelques données d’histoire qui jettent une certaine lueur sur les phases principales de leur formation, nous ne pouvons pas en déduire des affirmations positives : tout au plus avons-nous le droit d’en bâtir des hypothèses vraisemblables, en n’opérant d’ailleurs qu’avec la plus grande circonspection et en nous gardant de l’esprit de système et de généralisation. C’est ce que j’ai tenté de faire dans les pages suivantes, non pas avec la prétention d’exposer des vérités, mais seulement avec l’espoir de signaler des probabilités qui pourront peut-être servir de base aux recherches futures.

Parmi ces probabilités, il en est une qu’il convient de noter dès maintenant, avant de passer à l’étude de chacun des peuples dont nous avons à parler. Des sept familles ethniques représentées actuellement dans le Haut-Sénégal-Niger, quatre semblent être venues du dehors, par des immigrations successives dont certaines remontent d’ailleurs à une haute antiquité : ce sont les familles _sémitique_, _hamitique_, _tekrourienne_ et _songaï_.

La chose est indubitable en ce qui concerne la famille sémitique. Pour ce qui regarde les familles hamitique et songaï, il est possible que, dès les temps les plus reculés, des tribus appartenant à chacune de ces deux familles aient été domiciliées sur une petite portion des territoires qui forment aujourd’hui la colonie civile du Haut-Sénégal- Niger, mais elles ne pouvaient l’être en tout cas que sur les extrêmes confins de ces territoires, tandis que maintenant ces deux familles sont implantées au cœur même de la colonie : on peut par suite les considérer comme immigrées. Quant à la famille tekrourienne, il est possible au contraire que son domaine primitif se soit étendu plus à l’Est — de même qu’il est à peu près certain qu’il s’étendait bien au Nord de son domaine actuel, — et que, en conséquence, une fraction tout au moins de cette famille ait été autochtone d’une partie du Haut-Sénégal-Niger actuel ; mais, comme nous ne possédons à ce sujet aucun indice certain et que, aussi loin que s’étend notre documentation, le domaine de la famille tekrourienne nous apparaît localisé au delà des frontières de la colonie, nous devons considérer aussi comme des immigrés les représentants de cette famille que nous rencontrons aujourd’hui dans les bassins du Haut-Sénégal et du Niger.

Les trois autres familles ethniques — _mandé_, _sénoufo_ et _voltaïque_ — sont au contraire autochtones, mais à des titres divers. Il paraît bien certain que le groupe septentrional de la famille mandé a eu son berceau dans le Massina occidental ou Diagha (ou Diaga),en plein Centre de la colonie ; le principal des peuples du groupe central, le peuple mandingue, semble bien être également originaire du Haut-Sénégal-Niger, son pays d’origine correspondant au Mandé ou Manding actuel ; quant à l’autre des deux grands peuples du même groupe, le peuple banmana, il est peut-être originaire d’une province de la Côte d’Ivoire (le Toron), mais, cette province étant située sur la lisière même du Haut-Sénégal- Niger, on peut aussi regarder ce peuple comme autochtone ; le groupe méridional, lui, a eu vraisemblablement son berceau au Fouta-Diallon, dont l’une des provinces extrêmes seulement appartient au Haut-Sénégal- Niger (Sud du cercle de Satadougou et Sud-Ouest du cercle de Kita). Quoi qu’il en soit, la famille mandé, dans son ensemble, peut être dite autochtone dans la colonie ; mais il s’en faut de beaucoup qu’elle le soit dans une grande partie des contrées du Haut-Sénégal-Niger où elle est représentée actuellement : il serait inexact de parler d’immigration mandé, mais il nous faudra parler assez longuement des « migrations » mandé, qui furent considérables et fort importantes au point de vue historique. De ces trois petits pays — Diaga, Mandé, Toron — les Mandé se sont répandus à travers le Nord-Ouest, l’Ouest, le Centre et le Sud- Ouest de la colonie, entamant même l’Est et le Sud-Est, sans parler de leurs poussées dans les colonies du Sénégal, de la Guinée et de la Côte d’Ivoire.

La famille sénoufo semble avoir occupé de tout temps les territoires qu’elle occupe encore actuellement : j’ignore si son berceau primitif doit être placé à la Côte d’Ivoire ou au Haut-Sénégal-Niger, mais en tout cas son domaine ne paraît pas avoir jamais subi de modifications bien sensibles et, si elle a effectué des migrations, nous n’en pouvons découvrir aucune trace sérieuse.

La famille voltaïque enfin est vraisemblablement autochtone aussi dans son territoire actuel : tout au plus peut-on supposer que ce territoire s’étendait autrefois davantage vers le Nord et le Nord-Ouest, qu’il a subi des reculs dans ces deux directions sous la poussée des Berbères, des Songaï et des Mandé et que, par contre, il a gagné un peu de terrain vers le Sud-Ouest aux dépens des Sénoufo. D’autre part, plusieurs des peuples qui composent cette famille n’ont pas occupé de tout temps les régions où on les trouve aujourd’hui ; l’origine des Mossi en particulier remonte à une migration importante du Sud vers le Nord et le Nord-Ouest : mais cette migration et d’autres moins considérables n’ont pas dépassé les limites du territoire de la famille, en sorte que, comme les Sénoufo, les Voltaïques sont strictement autochtones.

Bien entendu, lorsque je parle de familles autochtones, je ne remonte pas au delà de la période historique. Comment le Soudan était-il peuplé avant cette période ? je laisse à de plus savants le soin de le déterminer. Qu’une certaine école prétende trouver dans l’Inde ou dans l’Océanie le berceau de la race nègre, c’est son droit. Je préfère, quant à moi, prendre comme point de départ une époque à laquelle les Nègres se trouvaient déjà indubitablement là où ils se trouvent actuellement, au moins d’une façon générale, et je crois que, si je pouvais retracer seulement jusqu’au début de notre ère les origines probables des peuples du Haut-Sénégal-Niger, j’en aurais fait assez pour ma part.

=I. Maures de l’Azaouad.=

1o _Bérabich._ — Les Bérabich ont dû faire leur première apparition du côté de Taodéni et d’Araouân vers la fin du VIIIe siècle de notre ère. Ils venaient du _Dara_ ou Draa, province méridionale du Maroc située entre le Tafilelt et le Noul ou Noun et qui a donné son nom à l’oued Dara ou Draa qui l’arrose. Ces Bérabich étaient, croit-on, des Arabes originaires du Yémen, venus d’Arabie dans le Maghreb sous le règne du troisième _tobba_ ou roi himyarite du Yémen, Ifrîkos ou Africus, vers l’époque de la naissance de J.-C., c’est-à-dire bien avant Mahomet[104]. Au moment de leur départ pour le Sahara Soudanais, ils occupaient le Dara depuis plusieurs siècles et y voisinaient avec des Berbères de tribus diverses (Messoufa et Lemta entre autres). Il est probable qu’ils s’étaient plus ou moins « berbérisés » au contact de ces derniers ; on peut néanmoins leur reconnaître une origine arabe.

Ce furent sans doute les premières expéditions musulmanes dans le Sud marocain ou les bouleversements amenés par la fondation de la dynastie des Idrissides (788) qui incitèrent les Bérabich à aller chercher plus au Sud des territoires où ils pussent conserver leur indépendance. Ils quittèrent le Dara en deux groupes conduits l’un par Inis-ben-Yaïs et l’autre par Yaïch ; plus tard ils furent rejoints par deux autres familles arabes du Dara, les Oulad-Abderrahmân et les Oulad-Ameur. Ils n’étaient pas encore musulmans à cette époque, selon toute vraisemblance, et ne furent convertis que vers le début du XVIIe siècle par des marabouts Kounta, après la prise de Tombouctou par les Marocains.

L’attrait des profits qu’ils pouvaient retirer de l’exploitation des mines de sel de Teghazza ne fut pas étranger probablement à leur exode et de fait ils se rendirent maîtres de ces mines, possédées auparavant par des Berbères Messoufa et, tout en en abandonnant l’exploitation proprement dite aux Soninké qui y étaient établis déjà et dont ils firent leurs vassaux, ils s’instituèrent guides et convoyeurs des caravanes du Soudan qui venaient chercher le sel à Teghazza ainsi que des caravanes marocaines qui, passant par ce même point, allaient dans la région de Oualata-Tombouctou chercher des esclaves et de la poudre d’or. C’est ainsi que leurs terrains de parcours s’étendirent peu à peu jusqu’au Niger et à Ras-el-ma ; Araouân, qui n’aurait pris toute son importance que vers 1690, devint à partir du XVIIIe siècle leur centre géographique et leur principal point d’attache. Lorsque Taodéni remplaça Teghazza en 1596, les Bérabich conservèrent leur monopole et ils l’ont gardé jusqu’à nos jours.

Lors de leur arrivée dans le Sahara Soudanais, ils y avaient trouvé — comme je viens de le mentionner — des Berbères Messoufa et des Nègres Soninké ; il semble bien certain que des unions se formèrent entre ces deux éléments et les Bérabich et que les produits de ces unions durent altérer singulièrement le type arabe déjà mitigé des envahisseurs. Nombreux sont actuellement les Bérabich métissés de sang noir et, si les métissages de sang berbère sont plus difficiles à constater, ils n’en sont pas moins infiniment probables. Toutefois, par la langue, les mœurs et les traditions, les Bérabich sont demeurés surtout arabes.

Les sous-tribus connues sous les noms d’_Ousra_ et de _Tormoz_ se sont séparées politiquement du reste de la tribu vers 1875 et se sont écartées de la ligne Taodéni-Tombouctou pour émigrer vers le Sud-Ouest, dans la direction de Ras-el-ma et de Bassikounou, faisant cause commune avec les Maures Oulad-Delim contre le gros des Bérabich. Toutefois, au point de vue de l’origine, les Ousra et les Tormoz ne sont, semble-t-il, qu’une simple fraction des Bérabich.

2o _Kounta._ — Les Kounta eux aussi sont d’origine sémitique. Ils font remonter la généalogie de leur tribu — ou tout au moins des familles nobles de leur tribu — au conquérant Okba-ben-Nafi qui, nommé en 670 gouverneur de l’Ifrikia (Tripolitaine et Tunisie) par le premier khalife omeyyade Moaouiya (661-680), guerroya en Tunisie contre les Romains et les Berbères, construisit Kaïrouân, pénétra au Maroc et jusqu’au Dara et fut tué près de Biskra en 681 par des partisans du chef berbère Kosseïla. Les compagnons et les descendants de Okba, musulmans naturellement, s’essaimèrent de la Tunisie au Touat, et ce serait l’un d’eux[105] qui, vers le XVe siècle, serait venu du Touat s’établir avec sa famille dans la région de Mabrouk[106], au Nord-Est d’Araouân, au moment où le chef touareg Akil régnait sur Tombouctou. Il y aurait été rejoint par des parents et des amis de même descendance arabe que lui- même et aussi, très probablement, par des membres de la colonie juive jusque là toute puissante au Touat, mais qui venait d’être persécutée et pourchassée en 1492 par le réformateur musulman El-Merhili.

C’est du mélange de ces Arabes descendants de Okba et de ces Juifs du Touat, islamisés par la suite, que serait sortie la tribu des Kounta. A ces deux éléments sémitiques primitifs, il convient cependant d’en ajouter deux autres : l’un, hamitique, provenant de quelques tribus berbères de l’Azaouad qui acceptèrent la domination des Kounta et s’incorporèrent à eux — les _Zakhoura_ en particulier — et aussi d’unions fréquentes avec les tribus maraboutiques touareg[107] ; l’autre, nègre, provenant d’unions avec des Songaï ou des Soninké et avec des esclaves ou des serfs également d’origine noire.

Ces mélanges devinrent surtout fréquents lorsque, ayant quitté en partie leur foyer primitif de Mabrouk pour se répandre dans la région de Tombouctou sur les deux rives du Niger et pour se rendre, à travers le Hodh, dans le Tagant et l’Adrar mauritanien, les Kounta multiplièrent les occasions de contact avec des Berbères et des Nègres. Néanmoins, comme chez les Bérabich, c’est le type et le sang arabes — ou tout au moins sémitiques — qui semblent, encore aujourd’hui, dominer chez les Kounta.

=II. Maures du Hodh.=

1o _Elément berbère._ — Il paraît difficile de savoir si le Hodh était peuplé par des Nègres avant que les Berbères y eussent fait leur première apparition. Il est certain que les Soninké y possédaient des colonies bien avant le mouvement almoravide, c’est-à-dire bien avant le XIe siècle de notre ère, mais il n’est pas moins certain qu’avant cette date les Berbères de l’Adrar et du Tagant et particulièrement ceux de l’empire lemtouna d’Aoudaghost — dont nous parlerons dans la partie historique de cet ouvrage — s’étaient déjà répandus jusque dans la région où se trouve aujourd’hui Oualata et y avaient exercé au moins à un moment donné une sorte d’hégémonie politique. Il est probable même qu’à une époque plus reculée, lorsque se produisit — sans doute durant les deux premiers siècles de l’ère chrétienne — l’immigration judéo- syrienne dont il sera question à propos des origines du peuple peul, des Berbères se trouvaient déjà dans la région, en même temps que des Soninké. J’inclinerais toutefois à penser que ces derniers furent les premiers colonisateurs du Hodh et qu’ils avaient fondé déjà Néma et Ghana — ou d’autres villes que celles-ci remplacèrent par la suite — avant l’apparition des premiers Berbères : si l’exactitude de cette hypothèse vient à être démontrée, il faudrait placer la première immigration berbère dans le Haut-Sénégal-Niger — en l’espèce dans le Hodh — quelques siècles avant J.-C., mais postérieurement au grand mouvement de migration soninké que je tenterai de retracer plus loin.

Quoi qu’il en soit, ces Berbères — cela paraît bien établi — appartenaient à la grande fraction des _Zenaga_, notamment aux tribus _Goddala_, _Lemtouna_ et _Messoufa_, et venaient de l’Adrar mauritanien par le Tagant (Goddala et Lemtouna), ainsi que du Sud marocain par Taodéni (Lemtouna et Messoufa). Depuis fort longtemps sans doute les Lemtouna occupaient l’Adrar, ayant les Goddala entre eux et l’Océan et les Messoufa au Nord et au Nord-Est. Ils s’étaient installés là en venant du Maroc. Rechercher plus loin leur point de départ primitif serait fort malaisé : cela reviendrait à trancher la question de l’origine des Berbères, qui a été résolue, il est vrai, mais de diverses manières souvent contradictoires.

Ce groupe de la famille hamitique est-il autochtone dans l’Afrique du Nord ou y est il venu de la péninsule arabique ? je ne vois pas la nécessité de répondre ici à cette question, qui dépasse les limites de ma faible compétence et nous entraînerait trop loin de notre sujet. Qu’il me suffise de rappeler que la présence des Libyens, manifestement identiques aux Berbères, dans la Cyrénaïque, la Tunisie actuelle et le Maghreb a été signalée dès le Ve siècle avant J.-C. par Hérodote, qui semblait les considérer comme les plus anciens et les seuls habitants de la presque totalité de ces contrées. Les Berbères ne sont autres en effet que les Libyens, les Gétules et les Numides de l’antiquité classique, auxquels les Latins donnèrent, parce qu’ils se montraient rebelles à la civilisation romaine, le surnom de _Barbari_ (du grec _Barbaroï_ « étrangers, barbares »), que les Arabes ont transformé en _Berber_ tout en le faisant dériver d’un mot arabe signifiant « murmurer, parler d’une façon incompréhensible », selon leur habitude de trouver à tous les noms de lieux et de peuples une étymologie dans la langue de Mahomet[108].

Nous savons que les Berbères étaient partagés autrefois en plusieurs grandes fractions dont les deux plus importantes étaient appelées _Zenata_ et _Zenaga_. Les Zenata sont en général demeurés dans l’Afrique du Nord, tandis que les Zenaga, tout en laissant au Maghreb de très nombreux représentants, essaimèrent, dès une époque fort lointaine, quelques-unes de leurs sous-tribus dans le Sahara et la Mauritanie actuelle : les _Messoufa_, les Djedala ou _Goddala_, les _Lemtouna_, les _Maddassa_ et les _Ouareth_ furent les principales de ces sous-tribus zenaga du désert ; les _Hoouara_, les _Lemta_ et les _Guezoula_, apparentés de près aux Zenaga, sinon Zenaga eux-mêmes, participèrent au même mouvement. Tous se distinguèrent de bonne heure de leurs frères demeurés dans le bassin méditerranéen en adoptant le voile qui leur valut plus tard le surnom arabe de _Molettsemîn_ (les voilés) et qui, aujourd’hui, n’est plus porté que par ceux d’entre eux qui ont échappé à la conquête arabe et sont devenus les Touareg.

Les Lemta et les Hoouara se portèrent principalement dans le Sahara central, où on les retrouve sous les noms à peine transformés d’Oulmidden (Lemta) et de Hoggar ou Ihaggaren (Hoouara). Les Messoufa restèrent longtemps cantonnés au Sud du Maroc dans la région de Tindouf, puis s’avancèrent du côté de Taodéni et de l’Azaouad. Les Maddassa se dirigèrent également vers le cours septentrional du Niger. Quant aux Lemtouna et aux Goddala, accompagnés de quelques familles des Guezoula et des Ouareth, ils allèrent s’installer dans l’Adrar mauritanien et dans le Tirs ou Tiris, puis dans le Tagant, vivant généralement côte à côte, quoique les Goddala se soient plus tard portés davantage vers le Sud-Ouest et le cours du bas Sénégal.

Il est probable, comme je le disais plus haut, que, depuis les derniers siècles qui ont précédé notre ère jusqu’au VIIe siècle environ après Jésus-Christ, des Lemtouna de l’Adrar, traversant le Tagant, firent des randonnées dans le Hodh, allant sans doute demander ou prendre aux cultivateurs soninké et ensuite aux pasteurs judéo-syriens les vivres qui leur manquaient. A partir du VIIIe siècle, ils commencèrent à se répandre en nombre plus considérable dans les pays dépendant aujourd’hui du Haut-Sénégal-Niger et y eurent même peut-être, aux IXe et Xe siècles, leur capitale _Aoudaghost_, qui devait se trouver non loin de Kiffa et qui tout au moins était située dans la partie du Tagant oriental avoisinant Kiffa, probablement un peu au Nord de cette dernière localité[109]. Tantôt suzerains des Noirs du pays, tantôt leur payant tribut, les Berbères durent, dès cette époque, se métisser assez fortement de sang nègre, surtout les sédentaires.

Selon toute vraisemblance, ils étaient chrétiens[110] au moment où prit naissance parmi eux la secte des Almoravides (1052), ou tout au moins ils l’étaient en majorité, puisque le but principal de la fondation de cette secte fut la conversion des Lemtouna et Goddala infidèles ou mauvais musulmans. Beaucoup d’entre eux n’acceptèrent la religion de Mahomet que contraints et forcés, et après avoir été vaincus par les sectateurs d’Abdallah-ben-Yassîn ; beaucoup aussi, trouvant exagérés le puritanisme et l’autoritarisme du réformateur, émigrèrent vers l’Est et vinrent s’établir dans l’Azaouad auprès des Messoufa et des Maddassa.

D’une façon générale, les Lemtouna demeurèrent dans le Hodh et ce sont eux qui, plus ou moins métissés de sang noir, ont donné naissance à l’élément berbère qui, aujourd’hui encore, entre en majorité dans la composition des familles zénaga et même de beaucoup de familles prétendues arabes des diverses tribus des Maures du Hodh. Parmi les Goddala, les uns se fixèrent également dans le Hodh, mais les autres, plus nombreux, poussèrent jusque sur le Niger et au delà ; rejoints dans la région lacustre de Tombouctou par quelques familles lemtouna, ils donnèrent naissance à la tribu touareg des Iguellad ou tout au moins contribuèrent puissamment à sa formation, comme nous le verrons plus loin en parlant des Touareg. Il me faut ajouter que, parmi les Maures du Hodh oriental (Mejdouf et Allouch), on retrouve des traces de l’immigration Messoufa dont j’ai dit un mot déjà et dont je reparlerai à propos de la formation des Touareg.

2o _Elément arabe._ — L’élément arabe, en ce qui concerne les Maures du Hodh, a été fourni à peu près exclusivement par les _Beni-Hassân_ : son introduction est relativement récente.

Les Beni Hassân, qui se disent descendants de la famille de Koreïch, à laquelle appartenait Mahomet, proviennent de la plus importante des immigrations arabes qui se soient accomplies dans l’Afrique du Nord, celle que l’on appelle l’invasion hilalienne. Les Arabes Hilaliens, descendants d’Adnân et rangés par Ibn-Khaldoun dans les Arabes « barbarisants », c’est-à-dire mélangés, passèrent en Afrique vers le début du XIe siècle ; c’étaient surtout des nomades. En réalité les Beni-Hassân (_alias_ Idao-Hassân ou Doui-Hassân) n’étaient pas des Hilaliens ; ils appartenaient à un groupe issu de Makil, lequel prétendait descendre de Djâfer, fils d’Abou-Taleb, fils de Hachem, bisaïeul de Mahomet, mais, d’après Ibn Khaldoun, descendait plutôt des Arabes du Yémen issus de Kodâa, petit-fils de Himyar.

Quoi qu’il en soit, les Beni-Hassân suivirent les Hilaliens dans leur migration et, après avoir traversé toute l’Afrique du Nord, s’établirent avec eux dans le Sous, le Noul ou Noun et le Dara ou Draa, entre l’Atlantique et le Tafilelt, vers la fin du XIIIe siècle, envoyant paître leurs troupeaux jusqu’aux régions sahariennes habitées par les Messoufa, les Lemtouna et les Goddala.

Ils comprenaient plusieurs fractions : celle des _Beni-Hassân_ proprement dits ou descendants de Hassân fils de Mokhtar fils de Mohammed fils de Makil ; celle des _Chebanât_ ou descendants de Chebana, frère de Hassân (comprenant les Beni-Tâbet ou Idao-Aïch, descendants de Aïch-ben-Talha, et les Ahl-Ali ou Idao-Ali) ; enfin celle très importante des _Oulad-Delim_ qui, en réalité, formait une sous-tribu distincte des Beni-Hassân proprement dits.

Dès le XIVe siècle, selon le témoignage d’Ibn-Khaldoun, le territoire des Beni-Hassân s’étendait depuis le Sous jusqu’à la frontière du pays des Noirs, c’est-à-dire jusqu’à l’Adrar mauritanien tout au moins. Vers la fin du XVIe siècle, un grand nombre de Beni-Hassân, après avoir conquis définitivement l’Adrar, se répandirent de là sur les bords du Sénégal, puis dans le Tagant et enfin dans le Hodh[111], subjuguant les Berbères, les convertissant définitivement à l’islamisme et en faisant leurs vassaux. Les Beni-Hassân proprement dits et les Chebanât constituèrent l’élément arabe et en même temps guerrier chez les Regueïbât, les Idao-Aïch, les Ahl-Tichit, les Oulad-Mbarek, les Oulad- Nasser et les Mejdouf ; les Oulad-Delim, poussant davantage vers l’Est, contribuèrent à former les sous-tribus des Oulad-Daoud, des Oulad- Allouch, etc.

Les Maures actuels du Hodh sont donc, en somme, des Berbères arabisés plutôt que des Arabes. Il est bien certain en tout cas que l’élément arabe fut, dans leur formation, très inférieur en nombre à l’élément berbère. Tout d’abord il importe de considérer que, lors de leur départ du Maroc pour la Mauritanie, les Beni-Hassân n’étaient plus des Arabes bien purs : Ibn-Khaldoun nous apprend en effet que, lors de leur premier établissement entre la Moulouya et le Tafilelt, les Beni-Makil (Beni- Hassân et Beni-Soleïm) s’étaient unis aux Berbères Zenata, installés avant eux dans cette région, et que, lorsqu’ils se portèrent vers le Sud après la conquête de Maghreb central par les Zenata, les Beni-Hassân soumirent les Berbères Guezoula de Taroudant et les Berbères Masmouda, Zenaga et Lemta du Sous, du Dara et du Tafilelt, et se les incorporèrent au moins en partie. Ensuite, il convient de remarquer que certaines sous-tribus actuelles du Hodh ne renferment que des gens d’origine berbère et ont gardé le qualificatif ethnique de Zenaga. D’autres, qui se prétendent d’origine arabe, sont beaucoup plus berbères qu’arabes : c’est en particulier le cas chez nombre d’Idao-Aïch. Enfin les familles maraboutiques se trouvent être presque toujours — quelles que soient les généalogies qu’elles se sont fabriquées après coup — ou uniquement berbères ou du moins surtout berbères quant à leur origine.

Si l’on ajoute à cela les infiltrations de sang noir qui se sont produites constamment chez les Berbères d’abord et chez les Beni-Hassân ensuite et les mélanges parfois considérables dûs à des unions avec des Peuls (chez les Guirganké[112] notamment et chez les Allouch), on comprendra combien il serait inexact de dire que les Maures du Hodh sont d’origine arabe.

D’autre part, s’ils ne sont d’origine arabe qu’à un degré infime, ils méritent cependant, dans leur ensemble, le qualificatif d’Arabes au même titre que les soi-disant Arabes de l’Algérie et du Maroc. Si en effet l’on en excepte les rares familles qui ont conservé l’usage de la langue berbère[113], les Maures du Hodh ont presque tout pris aux Arabes : la langue, la religion et même le costume ; c’est en effet depuis l’immigration des Beni-Hassân que les Berbères de la Mauritanie et du Hodh ont cessé de porter le voile, tandis que leurs congénères non arabisés de l’Azaouad et du Sahara central l’ont conservé. Tout au plus, dans certaines des coutumes des Maures du Hodh, peut-on retrouver des survivances berbères encore très nettes, ainsi que dans la désignation des noms de lieux et dans les termes géographiques en usage[114].

=III. Touareg.=

Les Touareg des territoires civils du Haut-Sénégal-Niger se répartissent aujourd’hui, comme nous l’avons vu, en trois grandes tribus ou fractions. Dans l’ensemble, ils ont été formés par cinq grands courants d’immigration berbère, auxquels il faut ajouter quelques mélanges d’origine arabe, peul et songaï. Les cinq grandes immigrations berbères qui ont contribué à leur formation sont, par ordre probable de dates, celles des Lemta et Hoouara de Tripolitaine, des Messoufa, des Saghmâra ou Kel-Tadmekket, des Goddala et Lemtouna et des Oulmidden. D’une façon générale, de la première et de la dernière sont issues les sous-tribus oulmidden actuelles, de la troisième la tribu des Kel-Tadmekket et de la deuxième et de la quatrième la tribu des Iguellad et les sous-tribus qui s’y rattachent.

1o _Immigration lemta et hoouara._ — Ainsi que je le disais plus haut, lors de l’époque reculée où les Berbères commencèrent à s’enfoncer dans le Sahara, les Lemta allèrent s’établir à l’Ouest de l’Aïr, où nous les retrouvons encore de nos jours sous le nom d’Oulmidden qui semble bien provenir du même radical que le mot _Lemta_ employé par les auteurs arabes. Ces Lemta provenaient au moins en partie de la Tripolitaine actuelle, où ils avaient laissé nombre de leurs compatriotes ainsi qu’au Touat et dans le Sud marocain. Une fraction des Lemta demeurés dans le Nord, de religion chrétienne très probablement, fuyant la première conquête arabe de l’Ifrîkia, quitta vers 670 la Tripolitaine avec un grand nombre de Hoouara (autre tribu berbère à demi christianisée et établie alors dans les mêmes parages). Les Hoouara s’installèrent principalement dans la région montagneuse du Sahara central et devinrent les Hoggar. Quant aux Lemta, accompagnés sans doute de quelques familles hoouara, ils allèrent rejoindre les membres de leur tribu déjà installés plus au Sud.

Ceux-ci, qui très probablement étaient demeurés fidèles à l’ancienne religion libyenne, regardèrent d’un assez mauvais œil ces nouveaux arrivants chrétiens, craignant surtout d’ailleurs de se voir disputer par eux la maigre chère qu’ils arrivaient péniblement à se procurer. Les derniers immigrés, ainsi mal reçus par leurs compatriotes, continuèrent leur mouvement plus avant et arrivèrent enfin, dans un état assez misérable, sur les rives du Niger, dans le lieu où s’élevait alors le village songaï de _Gounguia_ ou _Koukia_, peuplé surtout de Sorko pêcheurs. Ce village — je le crois du moins — devait être situé dans l’île aujourd’hui connue sous le nom de Bentia, entre Gao et Tillabéry[115].

Mieux accueillis par les Sorko qu’ils ne l’avaient été par leurs propres compatriotes, les Lemta de Tripolitaine parvinrent même à s’imposer aux indigènes riverains du Niger et — non sans luttes, comme nous le verrons plus loin — à fonder, vers la fin du VIIe siècle, un empire qui devait plus tard devenir puissant et dont ils demeurèrent les maîtres jusque vers la fin du XVe siècle[116]. Tout naturellement, ils ne demeurèrent pas fixés à Koukia et, tout en y maintenant au moins provisoirement la capitale de leur empire, ils se répandirent dans l’Est de la Boucle du Niger, où ils demeurèrent lorsque la suprématie leur fut enlevée par les Noirs (Songaï dirigés par des Soninké) en 1493 et que, de suzerains de ces derniers, ils devinrent leurs vassaux. Encore chrétiens au moment de leur arrivée à Koukia, ils commencèrent à embrasser l’islamisme vers l’an 1009 de notre ère, sous le règne de leur quinzième empereur, Dia Kossoï.

2o _Immigration messoufa._ — Vers le début du VIIIe siècle, à la suite sans doute des premières conquêtes arabes dans le Maghreb, des Messoufa établis au Sud du Maroc dans la région de Tindouf se portèrent vers le midi et s’emparèrent des mines de sel de Teghazza. Dépossédés vers le IXe siècle par les Bérabich, comme nous l’avons vu précédemment, ils devinrent les vassaux de ces derniers ; les uns demeurèrent à Teghazza, d’autres accompagnèrent les Bérabich dans leurs randonnées à travers le désert ou se firent comme eux convoyeurs de caravanes. Il est possible que les Messoufa n’aient pas attendu la venue des Bérabich pour pousser jusque dans la région de Tombouctou ; en tout cas, les Berbères _Maddassa_, signalés au XIe siècle par Bekri comme habitant la rive Nord du lac Faguibine et du Niger, et qui étaient déjà musulmans à cette époque, étaient très vraisemblablement une fraction des Messoufa.

3o _Immigration saghmâra ou des Kel-Tadmekket._ — Dans la vallée du Tilemsi, à 300 kilomètres environ au Nord-Nord-Est de Gao, les Berbères émigrés les premiers dans le Sahara avaient fondé, sans doute avant la naissance de J.-C., une ville qu’ils appelaient _Tadmekket_[117] et que, bien plus tard, les Arabes dénommèrent _Es-souk_ (le marché) parce qu’elle était le seul centre commercial de tout le Sahara central et le rendez-vous des caravanes allant de la Tripolitaine et du Touat vers les pays nigériens. Ce point semble avoir été florissant, si toutefois une telle épithète a jamais pu s’appliquer à une ville saharienne ; mais tout est relatif et ce qui serait une vulgaire bourgade en un pays fertile et peuplé revêt facilement au désert les allures d’une brillante métropole. Il est possible d’ailleurs que les premiers colons berbères du Tilemsi aient su mettre à profit les terres de cette vallée et que Tadmekket ait été autrefois une oasis prospère.

Quoi qu’il en soit, elle eut un grand renom et, dès les premiers siècles de l’hégire, elle attira des musulmans de l’Ifrîkia[118], berbères sans doute comme ses fondateurs, qui vinrent y prêcher l’islam et constituèrent la fraction maraboutique connue aujourd’hui sous le nom d’_Iforhass_, tandis que l’ensemble des populations berbères gravitant autour de Tadmekket portait le nom de _Saghmâra_.

Les Oulmidden nomades, qui plantaient leurs tentes entre Tadmekket et l’Aïr et qui devaient avoir la même origine première que les Saghmâra — les uns et les autres étaient vraisemblablement des Lemta, au moins en majorité —, attaquèrent à maintes reprises les populations de Tadmekket, pour des raisons qui ne nous apparaissent pas très clairement, mais dont la principale fut sans doute la cupidité. Dès le Xe siècle au moins, ils avaient contraint une partie des familles maraboutiques à se retrancher dans la région de collines pierreuses que nous appelons l’Adrar des Iforhass et une partie des Saghmâra à descendre la vallée du Tilemsi, avec l’espoir de retrouver sur les bords du Niger d’autres terres favorables. Les Saghmâra, se heurtant du côté de Bourem aux Oulmidden de la région de Gao, obliquèrent vers l’Ouest, atteignirent le fleuve près de Bamba et se répandirent sur ses deux rives, occupant surtout la rive droite depuis la hauteur de Bamba jusqu’aux lacs situés au Sud de Tombouctou. Les Touareg Iguellad, quand ils vinrent se fixer dans cette région, leur donnèrent le nom de _Kel-Tadmekket_ (gens de Tadmekket) en raison de leur origine ; on les appela aussi _Kel-es-souk_, ce qui revient au même, mais on réserva de préférence cette dernière appellation à la fraction maraboutique qui avait suivi l’exode des Saghmâra au lieu de s’établir avec les autres familles religieuses dans l’Adrar des Iforhass.

Bekri signale au XIe siècle la présence de Kel-Tadmekket (sous le nom de Saghmâra) sur la rive droite du Niger, en face de Gao : leur exode fut donc bien antérieur à la destruction de la ville de Tadmekket par les Oulmidden, destruction qui aurait eu lieu vers 1640. Mais il semble établi d’autre part que la ruine finale de Tadmekket eut comme conséquence une nouvelle immigration saghmâra sur les rives du Niger, vers le milieu du XVIIe siècle.

4o _Immigration goddala et lemtouna._ — J’ai dit tout à l’heure, en retraçant les origines des Maures du Hodh, comment, vers le XIe siècle, un certain nombre de Lemtouna et surtout de Goddala, venant de l’Adrar Mauritanien, s’étaient avancés jusque vers Tombouctou. Ils échappèrent là à la conquête arabe des Beni-Hassân qui, vers la fin du XVIe siècle, subjugua leurs compatriotes demeurés dans le Hodh. Ils furent bien rejoints à la fin du XIe siècle par l’immigration arabe des Bérabich et au XVe par celle des Kounta et il y eut alors entre eux et les Arabes des mélanges dont le résultat est sensible encore, dans la tribu maraboutique des Kel-Antassar[119] principalement. Mais il n’y eut pas là, comme dans le Hodh, conquête de la part des Arabes ; les Goddala et les Lemtouna des lacs et de l’Azaouad, devenus les Iguellad, ne furent pas arabisés et conservèrent leur langue et leur voile, adoptant seulement la religion musulmane que leur prêchèrent les Kel-Tadmekket et plus tard les Kounta.

5o _Immigration oulmidden._ — C’est aux Lemta établis au Sahara avant l’arrivée de ceux qui, après les avoir rejoints, poussèrent jusqu’à Koukia que je donne de préférence ici, pour les distinguer de ces derniers, le nom d’Oulmidden.

On peut supposer que, lorsqu’ils eurent constaté le degré de prospérité des Lemta de Gounguia ou Koukia, les Oulmidden demeurés au Sahara cherchèrent à renouer avec eux des relations. Les rôles étaient changés : d’hôtes encombrants et de bouches inutiles, les anciens immigrés de Tripolitaine étaient devenus des puissants dont la force était à craindre et l’alliance à rechercher. Aussi les Oulmidden ne se firent-ils pas faute sans doute d’aller les saluer et même de reconnaître leur suzeraineté, moyennant quoi ils obtinrent le droit de prélever leur part des moissons que faisaient pousser les Songaï le long du Niger. Mais il ne semble pas qu’ils aient franchi le fleuve ni pénétré dans les territoires relevant actuellement de la colonie civile du Haut-Sénégal-Niger durant l’époque de l’hégémonie berbère en pays songaï.

C’est seulement à la fin du XVe siècle, lorsque l’empire lemta de Gounguia puis de Gao fut remplacé par l’empire soninké-songaï de Gao et que cette dernière ville fut devenue à la fois un grand marché et un centre musulman important, que les Oulmidden, attirés davantage encore vers le Niger, commencèrent à franchir le fleuve et à se fixer en partie à l’intérieur de la Boucle, dans la direction de Gao à Hombori, auprès des familles venues précédemment de Gounguia. C’est à cette époque également que les Oulmidden de la région de Gao durent embrasser l’islamisme, déjà professé par les autres Touareg de la vallée nigérienne.

6o _Eléments divers._ — Tels sont les éléments principaux, tous berbères, qui contribuèrent à former la partie du peuple touareg occupant de nos jours le Nord de la Boucle du Niger et la rive gauche de ce fleuve dans la région comprise entre Ras-el-ma et Bourem. En outre existent quelques éléments secondaires, dont l’importance du reste ne paraît pas très considérable et qui n’ont pas modifié profondément le type berbère initial.

Tout d’abord il semble probable que le pays actuel des Touareg du Haut- Sénégal-Niger, si l’on en excepte les rives mêmes du fleuve, était à peu près inhabité lorsque s’y montrèrent les premières immigrations berbères. Même sur le Niger, les Songaï ne devaient pas alors s’avancer bien en amont de Gao ; peut-être ne dépassaient-ils pas Bourem ; cependant il est hors de doute que, vassaux des Lemta d’abord, suzerains ensuite de tous les Touareg nigériens, ils ont dû se mêler à eux dans d’assez fortes proportions. Plus tard, les Peuls qui vinrent se fixer dans les régions de Hombori et de Dori apportèrent, au moins sur la lisière de leurs établissements, un élément de métissage qu’on aurait tort de négliger. Dans la région de Tombouctou, des unions eurent lieu certainement entre Arabes et Touareg, mais, les Arabes étant les moins nombreux, ce sont eux qui durent être le plus influencés par ces unions. Quant aux Marocains qui conquirent Tombouctou à la fin du XVIe siècle, c’est surtout sur les Songaï que leur influence se fit sentir, comme nous le verrons dans un instant[120].

=IV. Peuls.=

1o _Le problème de l’origine des Peuls._

La question de l’origine des Peuls a fourni matière à d’amples discussions et cependant elle est loin d’être résolue. Il y a là un problème à plusieurs faces qui demande, pour être traité avec quelque précision, d’être examiné à la fois sous ses divers aspects. Personne ne conteste qu’une bonne partie tout au moins du peuple peul actuel n’appartient pas originairement à la race noire : il suffit pour en être convaincu d’observer les Peuls pasteurs que l’on rencontre un peu partout dans le Soudan et chez lesquels, à côté d’individus manifestement métissés de sang nègre, on remarque des gens dont la couleur et le facies rappellent absolument la couleur et le facies des Bédouins de l’Egypte et surtout de la Palestine. A côté de cela, la langue peule est parlée par un nombre considérable d’individus qui sont, tout aussi incontestablement, des Nègres bien caractérisés.

De là les deux théories dont l’une fait des Peuls un peuple de métis, tandis que l’autre en fait un ensemble de gens, les uns de race blanche, les autres de race noire, n’ayant de commun que la langue. Mais ici encore, il y a divergence d’opinion : les uns veulent que la langue peule ait été la langue originelle de l’élément de race blanche, les autres pensent que ce dernier l’a au contraire empruntée à l’élément de race noire.

Je dirai tout de suite que mon opinion, motivée par de longues et patientes recherches, penche vers la dernière hypothèse : à mon avis, la langue dite peule est une langue nègre, parlée à l’origine par un peuple nègre complètement différent des Peuls, peuple dont les représentants actuels ne sont autres que les Toucouleurs, et cette langue a été adoptée, à la suite de circonstances que je vais retracer, par un peuple de race blanche et d’origine judéo-syrienne dont les représentants actuels sont les Foulbé ou Peuls proprement dits.

Pour être complet, il me faut ajouter qu’une longue cohabitation a produit entre les Toucouleurs et les Peuls des mélanges facilement perceptibles, de même que l’éparpillement des Peuls à travers d’immenses territoires peuplés de Nègres divers a profondément altéré le type sémitique originel des Foulbé. Enfin il ne faut pas oublier que ces derniers ont auprès d’eux de nombreux serfs nègres, les Rimaïbé, qui parlent comme leurs maîtres peuls la langue des Toucouleurs, sans être pour cela ni des Toucouleurs ni des Peuls.

Avant d’exposer les faits qui rendent mon hypothèse vraisemblable, il me paraît opportun de résumer et de discuter brièvement les principales des nombreuses théories émises par mes devanciers.

2o _Théories diverses relatives à l’origine des Peuls._

Si l’on identifie les Peuls avec la tribu de _Fouth_ ou _Foudh_ mentionnée dans le Pentateuque et dans les écrits de plusieurs prophètes bibliques (Ezéchiel, Jérémie, Isaïe, Nahoum), tribu dont le nom est d’ailleurs écrit _Foul_ par Isaïe [121], on doit reconnaître que ce peuple a été mentionné dès la plus haute antiquité. Je ne prétends pas que cette identification puisse être présentée comme une certitude, mais en tout cas elle n’est pas absurde. Si on l’admet, cela conduirait, semble-t-il, à attribuer aux Peuls une origine hamitique, puisque _Fouth_ ou _Foudh_ est donné comme l’un des fils de Ham, avec Chous (père des Ethiopiens Kouchites), Mesraïm (père des Egyptiens) et Chanaan (père des Libyens ou Berbères)[122] ; mais il n’y a pas à s’appesantir sur cette indication, la Bible — comme les auteurs arabes — confondant souvent les descendants de Ham avec ceux de Sem[123].

Quoi qu’il en soit, les Prophètes Bibliques représentent constamment la tribu de Fouth, Foudh ou Foul comme voisinant avec les Ethiopiens, les Egyptiens et les Berbères. Ezéchiel dit que des Loudim (fraction issue des Mesraïm ou Egyptiens) et des Fouth servaient dans l’armée de Tyr (XXVII, 10) ; que la ruine de l’Egypte par Nabuchodonosor, roi de Babylone (588 av. J.-C.), entraînera celle de l’Ethiopie, du Fouth, du Loud, etc. (XXX, 5) ; que l’armée de « Gog » — sans doute Alexandre — renferme des Ethiopiens et des Fouth (XXXVIII, 5). Jérémie, parlant aussi de la défaite du pharaon Néchao (Néko I) par Nabuchodonosor, signale parmi les troupes égyptiennes des Ethiopiens, des Fouth armés de boucliers et des archers Loudim (XLVI, 9). Isaïe mentionne le peuple des Foul parmi les nations éloignées du côté du Sud et de l’Occident (LXVI, 19). Enfin Nahoum, dans sa prophétie contre Ninive (III, 9), demande à cette ville si elle se croit plus forte qu’Alexandrie, que n’a pas réussi à protéger l’appui des Ethiopiens, des Egyptiens, des Fouth et des Loubim (Libyens).

On pourrait conclure de là, sans trop de témérité, que les Hébreux considéraient les Fouth, Foudh ou Foul comme un peuple originaire de la Mésopotamie, de la Syrie ou de la Palestine, mais qui, après un long contact avec les Egyptiens et les Ethiopiens, avait élu domicile en Afrique vers le VIe siècle au moins avant J.-C., dans le voisinage de l’Egypte et non loin de la mer — puisqu’il fournissait des contingents aux armées de Tyr et à celle d’Alexandre —, probablement dans la Cyrénaïque.

Si maintenant nous recherchons la trace des Peuls sous leur nom actuel (_Foulbé_, _Foulâni_, etc.), nous ne la trouvons — je le crois du moins — qu’à partir du XIVe siècle de notre ère. Makrizi (1364-1442) parle d’une ambassade envoyée vers l’an 1300 par l’empereur de Mali à celui du Bornou et qui comprenait deux personnages parlant le peul (_foulânia_). Un peu plus tard, vers le milieu du XVe siècle, Cadamosto mentionne la présence d’un roi des Peuls (_rey dos Fullos_) sur le Sénégal. Au siècle suivant, Joao de Barros nous parle également des Peuls, mais pas plus que Makrizi ni Cadamosto, il ne nous renseigne sur leur origine.

Le premier ouvrage qui parle un peu longuement des Peuls et dise au moins quelques mots de leur origine est, il me semble, le _Tarikh-es- Soudân_, qui fut écrit durant la première moitié du XVIIe siècle ; son auteur, Abderrahmân-es-Sa’di ou Saïdi, avait lui-même un peu de sang peul dans son ascendance, puisqu’il nous dit que son arrière-grand’mère s’appelait Aïchat-el-Foulânia et appartenait au clan peul des _Sonfontir_, qui doit vraisemblablement être identifié avec celui des Soumontara ou Dialloubé[124]. Il ne s’étend guère sur l’histoire des Peuls, sauf en ce qui concerne la famille régnante du Massina, qu’il fait venir du Sénégal, mais il semble les apparenter aux Ouolofs, disant que ces derniers sont bien supérieurs, par leur caractère et leurs mœurs, « aux autres Foulâni ». Sans doute il faut entendre simplement par là qu’il considérait les Ouolofs et les Peuls comme formant une seule nation, parce qu’il savait que les Peuls du Massina venaient du Fouta et que le Fouta touchait au pays des Ouolofs et avait fait partie de l’empire du Diolof.

Dans les premières années du XIXe siècle, Grey Jackson, consul anglais à Modagor, apprit des Marocains du Sous qu’une tribu d’Israélites habitait dans le Melli ou pays des Mandé. Bien que Jackson ne mentionne pas le nom de cette tribu, il semble bien que ses informateurs entendaient parler des Peuls[125].

Le sultan de Sokoto Mohammed-Bello-ben-Osmân, dans le manuscrit qu’il remit en 1824 à l’explorateur Clapperton et dont il était l’auteur[126], signale les Peuls comme répandus dans le Songaï et le Mali et dit que le Toro et le Fouta sont peuplés d’autochtones (Toucouleurs) et de Sarankoli (Sarakolé, Soninké). D’après lui, les Peuls — ou tout au moins ceux du clan Tôrodo, auquel il appartenait lui-même, — descendent des Juifs, bien que certains les rattachent aux Chrétiens et d’autres aux Bambara. A mon avis, il conviendrait de traduire ici « Bambara » par « païens » : sans doute Bello a voulu dire que les Peuls descendent soit des Juifs, soit tout au moins d’une population étrangère au domaine de l’islam.

G. d’Eichthal[127] avait pensé trouver dans la Malaisie ou la Polynésie le berceau des Peuls, en se basant sur des affinités qu’il avait cru découvrir entre leur langue et le malais. Si je ne me trompe pas en supposant que la langue parlée aujourd’hui par les Peuls existait au Soudan avant qu’ils y aient fait leur première apparition, comme j’essaierai de le démontrer plus loin, la théorie de d’Eichthal ne prouverait plus rien quant à l’origine des Foulbé, en admettant même que des affinités existassent réellement entre la langue actuelle des Peuls et le malais : elle prouverait seulement l’origine océanienne de certaines langues nègres. Mais ces affinités elles-mêmes ne sont qu’apparentes : d’Eichthal s’est contenté de comparer quelques vocables, qu’il a souvent mal analysés, prenant des radicaux pour des affixes et _vice versa_. Si l’on étudie méthodiquement les mots peuls qu’il cite, on n’en trouvera pas vingt dont la racine se rapproche réellement d’une racine malaise ou polynésienne correspondante ; la morphologie et la syntaxe des deux langues étant par ailleurs complètement différentes, on peut hardiment avancer qu’il s’agit là de pures coïncidences phonétiques, telles qu’on en pourrait trouver entre deux langues quelconques, prises au hasard parmi les plus dissemblables.

Barth semble supposer que les Peuls seraient venus du Sud marocain et du Touat vers Ghana et de là se seraient répandus au Soudan. Sa théorie se trouve à première vue confirmée par une légende recueillie en 1857 par C.-J. Reichardt et d’après laquelle les Peuls du Fouta-Diallon proviendraient de familles arabes venues de Fez[128] dans le Diaka ou Diaga (Massina), sous la conduite de deux chefs nommés Sidi et Séri ; ceux-ci auraient été accueillis dans le Diaka par un saint personnage nommé El-hadj Salihou Souaré, chef d’une tribu mandingue (ou plus exactement soninké, d’après son nom de clan : Souaré), lequel les aurait dirigés vers le Fouta-Diallon, où ils devinrent les ancêtres des deux familles des Sidianké et des Sérianké. Tout n’est pas à rejeter dans cette légende : l’arrivée des ancêtres des Peuls dans le Diaga déjà occupé par des Soninké, puis leur migration vers le Fouta Sénégalais et de là vers le Fouta-Diallon et ailleurs, sont des faits qui me paraissent bien près d’être historiquement établis. Mais en ce qui concerne l’origine marocaine et surtout l’origine arabe de ces ancêtres des Peuls, je ne puis que la considérer comme fort douteuse ; il n’est pas impossible que quelques familles dont sont issus des Peuls soient venues à Ghana du Maroc et il semble bien prouvé qu’il en est venu du Touat ; mais, à mon avis, ces familles n’étaient pas arabes et le Touat ne fut que l’une des étapes intermédiaires où s’arrêta momentanément une fraction détachée du grand mouvement d’immigration, lequel eut très probablement son point de départ en Syrie ou en Palestine[129].

Parmi les théories sur l’origine des Peuls citées par le Dr Bérenger- Féraud, il me faut rappeler celle les faisant descendre des anciens Egyptiens, non pas tant à cause d’affinités anthropologiques qui restent d’ailleurs à démontrer, qu’à cause de la ressemblance de leur nom (Foulbé, Foulani, Foula, Fellata, etc., selon les idiomes) avec celui des _Fellah_ de la moderne Egypte ; on sait que _fellah_ en arabe veut dire « laboureur » et que ce terme est appliqué, par les citadins, dans tous les pays de langue arabe — mais pas plus en Egypte qu’en Algérie ou en Arabie —, aux gens que nous appellerions en français des « paysans »[130] : je n’ai pas besoin de souligner l’absurdité du rapprochement d’un nom de peuple soudanais avec le nom arabe d’une profession qui n’a rien de particulièrement égyptien et qui n’est aucunement une appellation ethnique, mais il me faut bien avouer que ce calembour inconscient a plus fait pour asseoir la théorie de l’origine égyptienne des Peuls que les travaux des anthropologistes.

Il faut ranger dans la même catégorie — la catégorie gaie — l’étymologie donnée par Bérenger-Féraud du mot _Toucouleur_, qu’il fait dériver sans hésitation de l’anglais _two colours_, sous prétexte que les Foutanké seraient issus d’un mélange de peuples de deux couleurs, de Blancs et de Noirs[131].

Bérenger-Féraud cite encore — sans la partager d’ailleurs — l’opinion du Dr Thaly, d’après lequel les Peuls seraient des Indo-Européens ayant la même origine que nos Bohémiens ou Gipsies et qui, chassés de leur pays au XVe siècle par les Mongols, auraient pris la route de l’Egypte par la Syrie pour s’enfoncer plus tard dans le centre de l’Afrique : malheureusement pour cette théorie, la présence des Peuls au Soudan dès le début du XIVe siècle nous est affirmée par Makrizi et, dès le milieu du XVe, Cadamosto les a rencontrés solidement et depuis longtemps établis dans le bassin du Sénégal. Je crois pour ma part qu’il y avait déjà des Peuls sur le bas Sénégal vers le XIe siècle de notre ère au moins et peut-être auparavant ; en tout cas la langue qu’ils parlent actuellement, et que le Dr Thaly rapproche de la langue des Romanichels, était déjà parlée au Sénégal, par les Toucouleurs tout au moins, dès le XIe siècle, ainsi que le prouve un passage de Bekri nous décrivant les hippopotames de la région de Bakel sous le nom de _gabou_, donné, dit- il, à ces animaux par les indigènes du pays[132].

Le général Faidherbe s’est prononcé pour la théorie faisant venir les Peuls de l’Orient et amenant avec eux en Afrique le bœuf à bosse d’origine asiatique, mais en même temps il a signalé les affinités que présente leur langue avec plusieurs idiomes de l’extrême Ouest-africain et en particulier avec le sérère. Je crois que là, comme en beaucoup d’autres occasions, le général Faidherbe avait vu juste, et, s’il avait eu le temps ou les moyens d’approfondir davantage la question, il l’aurait sans doute résolue de la bonne manière. Sa théorie, si elle est incomplète, me paraît exacte, les Peuls provenant d’une immigration asiatique qui, parvenue au Fouta Sénégalais, y prit la langue des Toucouleurs autochtones et la transporta ensuite, lors de sa contre- migration de l’Ouest vers l’Est, depuis le bas Sénégal jusqu’au bassin du haut Nil.

Grimal de Guiraudon s’est rendu ridicule par sa prétention, ses bizarreries et la grossièreté avec laquelle il a traité ses devanciers, même les plus illustres ; mais, sous ces dehors un peu fantasques, il n’en a pas moins été le premier qui ait vu clair dans la langue peule : son système est parfois mal étayé, il est incomplet, il renferme des inexactitudes, mais nous devons reconnaître toutefois que de Guiraudon a eu, à l’établir, un mérite incontestable. En ce qui concerne l’origine des Peuls, et bien qu’il se soit fondé sur des faits dont plusieurs sont erronés, il me paraît actuellement[133] avoir donné la bonne solution en penchant pour leur rattachement au peuple juif et leur immigration de la Palestine au Soudan par l’Egypte, et surtout en affirmant que les gens de langue peule ne forment pas un peuple de métis mais sont constitués par deux groupements ethniques bien distincts, l’un de race blanche (les Peuls proprement dits) et l’autre de race noire (les Toucouleurs).

Le professeur Verneau a attribué aux Peuls une origine sémitique ou hamito-sémitique ; sa conviction provient de la comparaison de quelques crânes peuls — dont l’origine d’ailleurs n’était que médiocrement sûre, au point de vue de l’ascendance de leurs propriétaires — avec des crânes éthiopiens.

Le Dr Lasnet, lui aussi, est partisan de l’origine sémitique des Peuls, et de même M. E.-D. Morel[134], qui combat la théorie les rattachant aux Berbères ; il les fait descendre des Hyksos, cette nation de pasteurs venue d’Asie en Egypte et fortement « judaïsée », si elle n’était elle- même de souche israélite.

Pour compléter cette sorte de résumé des théories relatives à l’origine des Peuls, je dois dire un mot de l’opinion émise par divers auteurs — Barth entre autres —, d’après laquelle les Peuls seraient les _Leucæthiopes_ ou Ethiopiens Blancs de Pline et de Ptolémée. Ce dernier les place, d’après Hannon, auprès du fleuve _Stachir_, qu’on a voulu identifier avec la Gambie, comme on a voulu identifier le Darados avec le Sénégal ; on a été conduit ainsi à supposer que, dès le VIe siècle avant J.-C. (époque probable du périple de Hannon), des Peuls de couleur claire — ou tout au moins des ancêtres des Peuls — se trouvaient déjà à proximité des régions du Ferlo, où ils sont encore nombreux de nos jours. Mais il convient de remarquer que, de même que le Darados de Ptolémée correspond vraisemblablement au Dara ou Draa et non au Sénégal, le Stachir doit correspondre à la Saguiet-el-Hamra ou à quelque rivière voisine du cap Bojador bien plutôt qu’à la Gambie. C’est d’ailleurs en plein Sahara, entre les Libyo-Egyptiens et les Ethiopiens Nigrites riverains du Nigris ou Niger, que Pline situe les _Leucæthiopes_ ; le même auteur place à l’Ouest des Gétules _Darates_ ou Gétules du Dara des tribus qu’il appelle _Pharusii_ et _Perorsi_ (peut-être les _Phetrusim_ de la Genèse, ancêtres des Philistins), qu’il donne aussi comme « Ethiopiens » et qui étaient évidemment des Berbères et non des Peuls. Les anciens donnaient le nom d’Ethiopiens à tous les habitants du Sud de la Libye, aux nomades du Sahara méridional aussi bien qu’aux Nègres : seulement ils distinguaient les premiers des seconds par les épithètes de « blancs » et de « noirs ».

3o _Les immigrations judéo-syriennes en Afrique._

A différentes époques, et depuis une antiquité fort reculée, il s’est produit de très importants mouvements d’émigration provenant de la Syrie et de la Palestine vers l’Egypte et les contrées africaines voisines. Les populations sémitiques qui se sont ainsi transportées de l’Asie antérieure vers l’Afrique du Nord étaient en majorité de descendance israélite, mais non pas en totalité ; les Israélites eux-mêmes, si nous en croyons les traditions rapportées par le Pentateuque, étaient primitivement originaires de la partie de la Syrie voisine de l’Euphrate, patrie d’Abraham, de Rébecca mère d’Israël et des épouses de ce dernier, et ce ne serait qu’au retour de l’Egypte que les Hébreux se seraient définitivement établis dans la Palestine, après en avoir vaincu et chassé les premiers occupants ou Philistins, peuple hamitique issu de Chanaan dont les descendants émigrés au Maghreb seraient devenus les Libyens ou Berbères. C’est pour ces raisons que je préfère donner à ces diverses immigrations sémitiques, antérieures aux immigrations et invasions arabes du Yémen et du Hidjaz, l’épithète de « judéo- syriennes » plutôt que celle de « juives », laquelle serait de signification trop restreinte.

La première de ces immigrations judéo-syriennes dont le souvenir nous ait été transmis semble s’être accomplie durant le troisième millénaire avant Jésus-Christ. Certains égyptologues la placent aux environs de l’an 3000, d’autres la croient beaucoup plus récente et la placent seulement vers l’an 2000 avant Jésus-Christ. Cette dernière estimation est la plus généralement adoptée.

La Genèse nous apprend que Joseph, l’un des fils d’Israël ou Jacob, ayant été vendu par ses frères à des marchands arabes, fut emmené par ceux-ci en Egypte[135] et revendu à Putiphar, qui commandait l’armée du pharaon. Devenu par la suite le confident et le ministre tout puissant du roi d’Egypte, Joseph fit venir auprès de lui son père, qui se rendit en Egypte avec ses autres fils, « toute sa race »[136] et tous ses troupeaux. Au bout de quelques générations, les Israélites émigrés en Egypte étaient devenus fort nombreux ; une nouvelle dynastie ayant remplacé sur le trône des pharaons celle qui s’était montrée favorable à Joseph et à sa famille, les Egyptiens persécutèrent les Hébreux qui, sous la conduite de Moïse et 430 ans après la venue d’Israël[137] — soit vers 2570 ou 1570 selon la date que l’on adopte pour l’histoire de Joseph —, passèrent dans le Sinaï au nombre de plus de 600.000[138] sans compter les enfants ni le menu peuple et avec de nombreux troupeaux[139], et, de là, se rendirent en Palestine. La Bible ne mentionne pas que d’autres immigrés hébreux aient pris une autre direction ou soient demeurés en Egypte, mais il est vraisemblable que, si tel était leur nombre, Moïse ne dut pas pouvoir emmener avec lui tous les Israélites ; l’Exode l’insinue d’ailleurs en insistant sur les précautions qu’il dut prendre pour empêcher nombre d’Hébreux de demeurer ou de retourner en Egypte ; enfin on connaît la tradition relative aux « tribus égarées » d’Israël.

Quelle que soit la part de vérité que l’on doive accorder aux récits quelque peu merveilleux et légendaires de la Genèse et de l’Exode, il semble bien certain qu’il y eut à une époque fort ancienne une très considérable immigration judéo-syrienne en Egypte, que les Judéo-Syriens firent en ce pays un séjour prolongé, y acquirent une grande influence et finalement en furent expulsés à la faveur d’un réveil du sentiment nationaliste. Mais il semble difficile d’admettre que tous aient repris le chemin par lequel étaient venus leurs ancêtres et il est au contraire vraisemblable qu’un nombre appréciable d’entre eux se dispersa soit vers le Sud, du côté de l’Ethiopie, soit vers l’Ouest, du côté de la Cyrénaïque. Ces Judéo-Syriens demeurés en Afrique, n’ayant pas reçu les enseignements de Moïse, devaient pratiquer la religion d’Abraham, fortement imprégnée sans doute de croyances et de rites empruntés à la religion égyptienne.

Telles sont les indications que nous pouvons raisonnablement déduire des traditions juives. Les traditions égyptiennes nous en fournissent d’autres dont le parallélisme étroit avec les premières ne fait que confirmer celles-ci : je veux parler des renseignements relatifs aux Hyksos. Presque tous les savants qui se sont occupés de la question des Hyksos penchent pour l’identification de leur invasion en Egypte avec l’immigration israélite, ou tout au moins pensent que cette dernière s’est produite à la faveur de l’arrivée au pouvoir des Hyksos, venus eux aussi de la Mésopotamie, de la Syrie et de la Palestine ; en sorte que l’immigration israélite et l’exode de Moïse ne seraient que des épisodes de l’invasion des Hyksos et de leur dispersion.

Les Hyksos envahirent l’Egypte vers la fin de la XIVe dynastie, c’est-à- dire vers la fin du premier empire thébain. S’étant emparés du pouvoir, ils formèrent les XVe, XVIe et XVIIe dynasties, et furent expulsés par la XVIIIe dynastie, qui constitua le second empire thébain. Lepsius donne comme dates probables de leur arrivée et de leur départ 2136 et 1626 avant Jésus-Christ ; d’autres reportent ces dates de mille ans en arrière : de toutes façons, ces dates correspondent singulièrement avec celles données par les commentateurs de la Bible pour l’arrivée d’Israël et le départ de Moïse (2000 et 1570 selon les uns, 3000 et 2570 selon les autres).

D’après l’historien égyptien Manéthon, les Hyksos — qui étaient, comme les Israélites, des pasteurs — seraient retournés en Asie, leur pays d’origine, lors de leur départ de l’Egypte. Mais, de même qu’il est permis de supposer qu’une partie des Israélites ne suivit pas Moïse, il est loisible également de penser que les Hyksos, d’abord persécutés par leurs vainqueurs thébains, puis laissés libres d’effectuer paisiblement leur retraite — d’après le témoignage de Manéthon —, ne prirent pas tous la même route, et que beaucoup se dispersèrent du côté de la Cyrénaïque ou de la haute Egypte.

Plus tard des Juifs de religion mosaïque auraient émigré au Yémen et de là en Abyssinie, sous le règne de Salomon (Xe siècle av. J.-C.) et auraient été les ancêtres des Falacha. Mais il ne semble pas que cette immigration se soit répandue à l’Ouest du Nil et elle n’offre que peu d’intérêt pour la question qui nous occupe. Il en est de même des immigrations phéniciennes qui se produisirent dans l’Afrique du Nord à partir du XIIe siècle avant J.-C. et qui donnèrent naissance aux colonies puniques de la Tunisie (Sousse, Utique, Tunis, Carthage, Bizerte).

Mais vers 320 avant J.-C., à la suite de la prise de Jérusalem par Ptolémée Soter, de nombreux Juifs furent déportés en Cyrénaïque. Sans doute ils y trouvèrent, plus ou moins mélangés d’éléments berbères, les descendants, devenus nombreux et puissants, des fractions israélites ou hyksos venues d’Egypte longtemps auparavant, et il se forma là une population fort importante, d’origine judéo-syrienne dans son ensemble et pratiquant des religions diverses qui, toutes, devaient dériver plus ou moins du culte des Hébreux primitifs ou culte d’Abraham.

C’est à cette population que je crois pouvoir faire remonter l’origine ethnique des Peuls ou du moins de celles de leurs fractions qui n’ont pas été trop transformées par des unions avec des Noirs.

Avant de rechercher comment les Judéo-Syriens de la Cyrénaïque ont pu devenir les Peuls, je voudrais rapporter quelques traditions légendaires qui ont cours chez les Peuls eux-mêmes et qui viennent en partie légitimer mon hypothèse.

D’après toutes les traditions recueillies à diverses époques chez les Peuls des différentes régions du Soudan, les tribus foulbé échelonnées depuis le bas Sénégal et le Fouta-Diallon à l’Ouest jusqu’aux pays entre Tchad et Nil à l’Est déclarent à l’unanimité être venues du Fouta Sénégalais ou du Mali, c’est-à-dire des contrées situées entre l’Atlantique et le Haut-Niger. Mais toutes aussi prétendent que leurs ancêtres de l’Ouest provenaient eux-mêmes d’ancêtres antérieurs venus du Nord ou de l’Est et surtout du Nord-Est. L’immense majorité de ces traditions assigne à ces ancêtres primitifs, comme patrie d’origine, le pays de _Sâm_ ou _Châm_, c’est-à-dire la Syrie considérée dans son acception la plus large[140]. De là, toujours d’après les traditions indigènes, ils seraient venus d’abord dans le pays de _Tôr_ (presqu’île du Sinaï)[141], puis du pays de Tôr dans celui de _Missira_ (Egypte) et de l’Egypte dans le pays de _Soritou_ (sans doute Sort ou Syrte, Cyrénaïque), d’où ils auraient, longtemps après, gagné le pays de _Diaka_, Diaga ou Dia (Massina occidental), où nous les retrouverons un peu plus loin.

Ceux des Peuls qui ont été profondément islamisés ont amalgamé à leurs traditions nationales des souvenirs provenant de l’histoire de l’islamisme. C’est ainsi que beaucoup prétendent que leurs premiers ancêtres se trouvaient encore au Sinaï après la mort de Mahomet lorsque, en 639, le khalife Omar-ben-el-Khattâb (634-644) envoya du Hidjaz, par la mer Rouge, une armée commandée par Amrou-ben-el-Assi, dans le but de convertir les Juifs et les infidèles du Sinaï et de l’Egypte. Amrou aurait débarqué au pays de Tôr (Sinaï) une partie de ses troupes, dirigée par un nommé Okba-ben-Yâsser ; ce dernier aurait converti à l’islamisme la majeure partie des Juifs du Sinaï, tandis que ceux qui refusèrent d’abjurer le mosaïsme auraient été massacrés. Lorsque Amrou, en revenant de son expédition en Egypte, s’arrêta au Sinaï pour se rendre compte des résultats obtenus par Okba, le roi de Tôr pria le général arabe de laisser dans le pays quelqu’un capable de compléter l’instruction religieuse des nouveaux convertis ; Amrou laissa donc Okba au Sinaï et reprit sa route vers Médine, où résidait le khalife Omar. Okba, demeuré ainsi dans le Sinaï, y épousa Tadiouma, fille du roi de Tôr, qui lui donna quatre enfants : trois filles (Daa ou Daadou, Ouoï et Noussou) et un garçon (Raabou ou Raarabou). De Daa serait issu le clan des Dialloubé, de Ouoï celui des Bari ou Daébé, de Noussou celui des Sô ou Férobé et de Raabou celui des Ba ou Ourourbé. C’est ainsi que, d’après les traditions islamisées, les quatre principaux clans peuls descendraient d’une juive du Sinaï et de Okba fils de Yâsser fils de Maadj fils de Maghits fils d’un Foulâni (c’est-à-dire d’un Peul ou Proto-peul) fils de Selîm fils de Saïd fils de Maad fils de Adnân, lequel était issu d’Abraham par Ismaël et qui, par un autre de ses petits-fils (Nizar, frère de Saïd), fut l’ancêtre de Koreïch et de Mahomet[142].

L’interpolation d’origine islamique est visible : les Peuls musulmans ont voulu à toute force rattacher la généalogie de leurs ancêtres à la famille du Prophète et il a fallu pour cela supposer que ces ancêtres étaient encore au Sinaï postérieurement à l’hégire et qu’une de leurs filles y épousa un Arabe dans l’ascendance duquel on a d’ailleurs introduit un _Foulâni_, afin sans doute de rendre plus certaine la parenté des Peuls avec les Koreïchites. Mais il est bien probable que, lors de l’expédition de Amrou, les ancêtres Judéo-Syriens des Peuls étaient déjà bien loin du Sinaï et devaient être sur le point d’arriver au Fouta Sénégalais, où dut effectivement se produire, un peu plus tard, la naissance des tribus, clans et castes qui existent encore aujourd’hui.

Mais, chez ceux des Peuls qui n’ont été que peu touchés par l’influence islamique et surtout chez ceux qui lui ont totalement échappé, la légende nationale se présente sous un autre aspect et doit s’éloigner moins de la vérité. En voici un échantillon, qui résume diverses traditions recueillies auprès de Peuls du Sahel.

Les premiers ancêtres des Peuls auraient été _Yakouba_ (Jacob), fils d’_Issiraïla_ (Israël)[143] fils d’_Issihaka_ (Isaac) fils d’_Ibrahima_ (Abraham), et un nommé _Souleïman_. Le premier, parti du pays de _Kénana_ (Chanaan), serait venu par le _Tôr_ (Sinaï) dans le pays de _Missira_ (Egypte), où régnait alors son fils _Youssoufou_ (Joseph) ; celui-ci, venu précédemment en Egypte, avait épousé la fille du roi du pays et lui avait succédé sur le trône. Le second ancêtre, Souleïmân, était venu du pays de _Sâm_ (Syrie) en même temps que Joseph et s’était établi auprès de lui.

Les enfants de Jacob, ainsi que ceux de Souleïmân, auraient formé la souche d’où devait sortir plus tard le peuple peul. On confondit les uns et les autres sous le nom de _Banissiraïla_ (Béni-Israël, Israélites). Après la mort de Joseph[144], les Egyptiens voulurent secouer le joug des _Banissiraïla_ et confièrent le sceptre à un homme du pays nommé _Firaouma_ (Pharaon). Ce dernier, jaloux du nombre, de la puissance et de la richesse en troupeaux des _Banissiraïla_, les accabla d’impôts de toutes sortes ; les Israélites — ou plutôt les Judéo-Syriens — s’enfuirent alors de l’Egypte. Une partie d’entre eux regagna le Kénana (Chanaan, Palestine) et le Sâm (Syrie) sous la conduite d’un chef nommé Moussa (Moïse). Les autres franchirent le Nil sous la conduite d’un descendant de Joseph et d’un descendant de Souleïmân, se dirigeant vers le soleil couchant. Firaouma les poursuivit, mais, comme il traversait le Nil, la pirogue qui le portait chavira et il se noya ; ses guerriers abandonnèrent alors la poursuite des Judéo-Syriens qui, avec leurs troupeaux, vinrent se fixer dans le pays de _Soritou_ (Cyrénaïque)[145] et prirent dès ce moment, « en souvenir de leur fuite », le nom de _Foudh_ ou _Fouth_[146].

Plus tard, une fraction d’entre eux, prenant la route du Sud-Ouest, se rendit au _Touat_ ; mais une autre fraction se dirigea vers le Sud et gagna le _Bornou_ (ou plutôt l’Aïr, comme nous le verrons plus loin), sous la conduite de deux chefs nommés _Gadia_ et _Gaye_, descendant le premier d’Israël et le second de Souleïmân. _Kara_ ou _Karaké_, fils et successeur de Gadia, et _Gama_, fils et successeur de Gaye, menèrent leurs compatriotes du Bornou au _Diaga_ ou Massina, où ils furent accueillis favorablement par les _Sébé_ (Soninké)[147].

4o _Formation du peuple peul._

Nous avons vu comment des colonies judéo-syriennes fort importantes s’étaient formées en Cyrénaïque, tant lors de la période de Moïse et des Hyksos — les _Foudh_, parlant vraisemblablement la langue égyptienne ou tout au moins une langue sémitique fortement imprégnée d’égyptien[148] — que vers la fin du IVe siècle avant J.-C. Cette population professait sans doute en partie la religion d’Abraham et en partie la foi mosaïque.

L’an 40 de notre ère, saint Marc, qui était lui-même un Juif de Cyrénaïque, vint évangéliser sa patrie et fut le premier à prêcher le christianisme en Afrique. Il fit un certain nombre de prosélytes parmi ses compatriotes ; mais par contre, au contact de la nouvelle doctrine, la ferveur religieuse redoubla chez les Juifs demeurés fidèles à la religion de leurs ancêtres et de vieilles haines, jusque-là assoupies, se réveillèrent entre pré-mosaïstes, mosaïstes et orthodoxes. Des prêtres juifs imaginèrent d’unifier les différents cultes et prêchèrent une sorte de réforme du judaïsme, cherchant à le ramener à sa pureté primitive. Des guerres intestines s’ensuivirent ; Rome, que le christianisme n’effrayait pas encore, prit ombrage des Juifs réformés et, tant en raison des persécutions dont ils eurent à souffrir de la part des autorités impériales que de l’espèce de réprobation dont ils furent l’objet de la part de leurs compatriotes, ces partisans d’un retour aux anciennes doctrines — qui n’étaient autres sans doute que les _Foudh_ pré-mosaïstes venus d’Egypte lors de la dispersion des Hyksos — commencèrent vers l’an 80 à émigrer vers le Sud.

A cette époque, un officier romain, Julius Maternus, sur l’ordre de l’empereur Domitien, partait à la recherche des fameuses mines d’or du Soudan ; guidé par des Berbères du Djerma ou Fezzân (Garamantes), que Cornélius Balbus avait soumis soixante ans auparavant, il s’enfonça au Sud de la Tripolitaine ; après un voyage fort long et fort pénible, et sans avoir rien rencontré qui ressemblât à une mine d’or, il atteignit un pays où il vit des rhinocéros et dont le nom nous a été transmis par les historiens latins sous la forme _Agisymba_, puis il revint à la côte. On a pensé, non sans raison, que ce pays devait être l’Aïr et qu’Agisymba correspondait à Asben ou à Agadès.

Selon toute vraisemblance, c’est cette route que suivirent les _Foudh_ ou Judéo-Syriens pré-mosaïstes, soit que leur exode ait devancé de quelques mois l’expédition de Julius Maternus et que ce dernier ait marché sur leurs traces, soit que, l’ayant rencontrée dans la Phazanie, ils aient profité de l’appareil guerrier de cette expédition pour accomplir leur migration en toute sécurité. Quoi qu’il en soit, ils atteignirent sûrement l’Aïr, mais il est peu probable qu’ils aient poussé plus au Sud, et c’est sans doute l’Aïr qui est désigné sous le nom de Bornou dans la légende que j’ai rapportée plus haut[149]. Dans l’Aïr, où ils durent séjourner un certain temps, ils recueillirent sur l’emplacement des fameuses mines d’or du Soudan, ou tout au moins sur les pays où en parvenait le produit, des renseignements plus précis que ceux que possédait Julius Maternus, et continuant, peut-être inconsciemment, la route que celui-ci n’avait fait qu’ébaucher, ils arrivèrent, par Takedda et Tadmekket, aux bords du Niger, dans la région comprise entre Tombouctou — qui n’existait pas encore — et Dia ou Diaga — qui existait déjà au moins en tant que province.

Sans doute ils étaient demeurés par dessus tout les pasteurs par excellence qu’avaient été leurs ancêtres Israélites et traînaient avec eux des troupeaux ; après avoir traversé le Sahara, ils ne pouvaient manquer d’être frappés de l’abondance des pâturages du Massina et, considérant cette région comme la terre éternellement promise à leur mysticisme traditionaliste, ils s’y installèrent. Le pays était habité par des agriculteurs soninké et des pêcheurs bozo, mais le bétail devait y être rare, et les autochtones durent, au moins tout d’abord, faire bon visage à ces pasteurs blancs, d’origine mystérieuse, qui vivaient surtout de laitage, ne semblaient pas nourrir des desseins de conquête et apportaient avec eux un élément de richesse considérable.

L’histoire de Joseph en Egypte recommença sur les bords du Niger, dans de moindres proportions il est vrai. Au bout de peu de temps, les Judéo- Syriens devinrent les conseillers, puis les maîtres des Soninké du Massina, jusqu’à ce que ces derniers, fatigués d’une tutelle qui, à la longue, leur semblait lourde, voulurent prendre leur revanche en dépossédant ces étrangers devenus plus riches que les autochtones, sans s’apercevoir qu’en faisant cela ils tuaient la poule aux œufs d’or. Ce qui était arrivé au temps de Moïse arriva de nouveau : les Judéo- Syriens, qui n’en étaient pas à un exode près, s’éloignèrent des bords du Niger, protégés dans leur migration par un patriarche soninké qui est devenu, dans les légendes modernisées, le religieux musulman El-hadj Salihou Souaré. Gagnant des régions plus désertes mais qui leur devaient être par cela même moins inhospitalières, ils se dirigèrent vers l’extrémité septentrionale du Bagana, du côté de Néma, où sans doute des Soninké avaient fait depuis longtemps déjà des essais clairsemés de colonisation, et s’établirent dans l’Aoukar, vers le milieu du IIe siècle de notre ère. Des Berbères devaient nomadiser dès cette époque dans la région, mais sans doute leur point d’attache était plus à l’Ouest — au Nord-Ouest plutôt —, dans l’Adrar Mauritanien.

Les _Foudh_ devaient être rejoints bientôt dans le Nord du Bagana par un autre groupe de Judéo-Syriens de la Cyrénaïque, venu par une route différente. Le départ des pré-mosaïstes n’avait pas en effet apporté une solution suffisante à la question religieuse ; si le christianisme ne faisait encore que des progrès assez lents en Cyrénaïque et ne se montrait pas hostile aux pouvoirs établis, il n’en était pas de même des différentes sectes judaïques. Celles-ci finirent par mettre un terme à leurs querelles intestines et à s’unir dans une commune haine des Romains. En l’an 115 une révolte générale de toutes les communautés judéo-syriennes menaça gravement l’autorité romaine en Cyrénaïque ; les représentants de l’empereur durent mobiliser toutes leurs troupes et faire appel aux populations berbères pour combattre la rébellion, qui dura deux années entières. Enfin en 117 les Judéo-Syriens, définitivement vaincus par les Romains, émigrèrent en masse, cette fois, au nombre de plusieurs milliers.

Parvenus dans le Sud de la Tripolitaine, ils ne prirent pas comme leurs devanciers la route de l’Aïr, mais, longeant la lisière nord du Sahara, ils se portèrent vers les oasis du Touat. Un grand nombre d’entre eux y demeura[150]. D’autres poussèrent plus loin vers l’Ouest et allèrent fonder, dans le Sud du Maroc, des colonies qui subsistent encore de nos jours. D’autres enfin, et non des moins nombreux, s’en furent rejoindre dans l’Aoukar leurs compatriotes venus là par l’Aïr et le Massina. Ceux- ci oublièrent facilement les querelles religieuses de jadis dans la joie de voir leur arriver ce nouvel élément de force et de richesse ; les nouveaux-venus s’incorporèrent à la fraction déjà installée et tous ensemble formèrent une communauté unique.

Et c’est ainsi, je crois, que, vers la fin du IIe siècle de notre ère, se constitua dans l’Aoukar, au Nord du Bagana, une colonie surtout pastorale de _Foudh_ ou Judéo-Syriens, de religion hébraïque au sens large du mot, d’où devait sortir, un siècle plus tard environ, l’empire de Ghana.

Vers la fin du VIIIe siècle, les Soninké du Diaga ou Massina, attirés par la prospérité qu’avaient acquises leurs colonies de l’Aoukar et notamment Ghana, sous la suzeraineté des Judéo-Syriens, s’y portèrent en masse et dépossédèrent ces derniers de la suprématie politique. Ce fut pour les _Foudh_ le signal d’une nouvelle dispersion et d’un nouvel exode.

Certains d’entre eux, cependant, acceptèrent la domination soninké et demeurèrent dans le pays ; ceux-ci appartenaient surtout à des familles provenant de la première immigration ; ils s’étaient unis à des Soninké durant leur séjour dans le Massina et aussi depuis leur installation dans l’Aoukar et il était assez naturel qu’ils tinssent à demeurer auprès de leurs parents par alliance. Ce sont les descendants de ces Judéo-Syriens, plus ou moins métissés de Soninké, que l’on appela les _Massîn_ ou _Ahl-Massina_, en souvenir de leur séjour au Massina avant leur arrivée à Ghana ; on les rencontre encore aujourd’hui à Oualata et à Néma ; ils ont adopté la langue arabe et, à cause de cela, on les rattache aux Maures.

Quelques familles de Judéo-Syriens _Massîn_, accompagnées de Soninké de Ghana, se portèrent vers l’Ouest et allèrent fonder _Chétou_, dont le nom fut transformé plus tard en _Tichit_ par les Berbères. La tradition rapporte que leur chef était un vieillard aveugle ; Dieu lui avait promis en songe de le conduire dans un pays qu’il lui destinait comme nouvelle patrie et que le vieillard reconnaîtrait à une odeur spéciale émanant du sol ; tous les jours, en arrivant à l’étape, l’aveugle se faisait apporter une poignée de sable et l’approchait de ses narines ; enfin, arrivé à l’endroit où se trouve aujourd’hui Tichit, il reconnut le parfum indicateur et choisit ce lieu pour y installer sa résidence et celle de ses compagnons. Plus tard, des Massîn de Tichit émigrèrent dans le Tagant ; attaqués là par des Berbères, ils furent en partie massacrés ; les survivants se réfugièrent à Diara, près de Nioro, et enfin à Akor, près de Goumbou, et devinrent les _Guirganké_ actuels, qui ont adopté la langue arabe — comme d’ailleurs les Massîn demeurés à Tichit — et qu’on range pour cela parmi les Maures.

Quant aux Judéo-Syriens qui s’étaient conservés à peu près purs de tout mélange avec les Soninké, ils ne consentirent pas à accepter le joug de ces derniers. Les uns émigrèrent vers l’Ouest et, devançant sans doute la fondation de Tichit par leurs cousins les Massîn, se portèrent dans le Tagant et dans l’Adrar Mauritanien[151]. D’autres demeurèrent dans l’Aoukar, mais sans se mêler aux Soninké, et constituèrent une petite peuplade indépendante que Bekri nous a signalée au XIe siècle sous le nom de _Honeïhîn_ ou _Nehîn_ ou _Honimîn_[152] et qui se rencontre encore dans la région de Oualata et en quelques autres points sous le nom de _Nimadi_[153].

Enfin le plus grand nombre des Judéo-Syriens de Ghana, emmenant avec eux leurs troupeaux de bœufs à bosse, de moutons et de chèvres, se portèrent sur la rive Nord du Sénégal, dans la province de Mauritanie qui constitue aujourd’hui le cercle du Gorgol et qui alors — fin du VIIIe siècle — formait une dépendance de l’empire toucouleur de Tekrour. Cette importante migration n’eut pas lieu sans doute d’un seul coup et l’exode des Judéo-Syriens dut s’accomplir selon plusieurs itinéraires : certaines familles paraissent être arrivées au Gorgol en passant par le Tagant, d’autres s’y rendirent par le Bakounou[154], le Diafounou, le Diomboko et le Guidimaka[155].

Ce second groupe, arrivé dans le Diomboko ou sur la lisière du Diomboko et du Guidimaka (au Nord et non loin de Kayes), s’arrêta et demeura là un certain temps. Mais il y fut attaqué par l’armée d’un chef mandingue qui voulait s’emparer des troupeaux des émigrants ; un grand nombre de ceux-ci périrent dans la bataille et le chef de l’émigration fut parmi les morts. Lorsque les Mandingues se furent retirés avec leur butin, les Judéo-Syriens ne purent s’entendre pour l’élection d’un nouveau chef et se séparèrent en deux fractions. L’une d’elles demeura dans le Diomboko. L’autre fraction, commandée par un chef que la tradition appelle _Mahmoud_, traversa le Guidimaka et alla dans le Gorgol se mettre sous la protection du groupe principal d’émigrants, à la tête duquel se trouvait un chef nommé _Ismaïl_[156].

Celui-ci avait su gagner les bonnes grâces de l’empereur de Tekrour, qui résidait alors à _Guédé_, sur le marigot de Doué, un peu au Sud-Est de Podor, dans le Fouta Toro. Cet empereur appartenait au clan toucouleur des _Sal_.

Il invita Ismaïl et Mahmoud à venir s’installer auprès de lui, sur la rive Sud du Sénégal, avec leurs compagnons et leurs troupeaux. Cette arrivée des Judéo-Syriens au Fouta Toro dut s’accomplir vers le début du IXe siècle ou la fin du VIIIe.

Une fois de plus, nous allons voir se dérouler au Fouta, sous une forme et avec des conséquences nouvelles, l’éternelle histoire des Juifs d’Egypte. Ismaïl, devenu le confident et le ministre de l’empereur de Tekrour, épousa sa fille _Diouma Sal_[157] et, à la mort de son beau- père, il fut choisi comme souverain par les Toucouleurs. A sa mort, il fut remplacé par Mahmoud, et le trône du Tekrour fut ainsi occupé désormais par des membres des deux principales familles judéo-syriennes. Au bout de quelques générations, les immigrants sémites venus de Ghana s’étaient multipliés, sans cependant égaler en nombre les Toucouleurs autochtones, avec lesquels sans doute ils avaient contracté de fréquentes et fécondes unions. Aussi ne tardèrent-ils pas à abandonner leur langue — qui sans doute était, comme nous l’avons vu, soit l’égyptien soit plutôt un mélange d’égyptien et d’araméen ou de quelque dialecte hébraïco-syriaque soit encore le berbère — pour adopter la langue du Fouta, le _poular_[158]. Peut-être aussi leur religion se modifia-t-elle assez profondément, bien que ce soit moins sûr. D’autre part, ils restèrent fidèles à leurs mœurs et surtout à leur vie pastorale. Cependant, au contact et à l’imitation des Toucouleurs, ils adoptèrent certaines institutions sociales de ces derniers, en particulier celle des clans et celle des castes ; et c’est vraisemblablement au Fouta Toro, alors qu’ils parlaient déjà la langue _poular_, qu’apparurent pour la première fois, chez les descendants des Judéo-Syriens de Cyrénaïque, ces quatre clans principaux dont la légende islamisée[159] place l’origine dans le Sinaï, au temps des premiers khalifes arabes. Ces clans furent calqués sur les clans toucouleurs qui avaient alors la prééminence : Sal — clan royal — devint Diallo, Ba devint Boli ou Bourouro (ou Bourourdo), Sô devint Pérédio, Bari devint Daédio[160]. Les artisans d’origine judéo-syrienne se partagèrent en castes à l’imitation des artisans toucouleurs et prirent les mêmes appellations : Laobé, Diawambé, etc.[161].

Les pasteurs venus de Ghana durent conserver le pouvoir au Tekrour jusque vers le début du XIe siècle, c’est-à-dire pendant 200 ans environ. Depuis longtemps, les Toucouleurs commençaient à supporter de mauvaise grâce la suzeraineté de ces étrangers et il dut y avoir plus d’une tentative de complot dirigée contre le souverain. La tradition nous rapporte comment les choses finirent par se gâter complètement.

DELAFOSSE Planche VIII

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 15. — Une famille Peule.]

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 16. — Groupe de femmes Peules et Silmimossi.]

Le trône était occupé, vers le début du XIe siècle, par un descendant du Mahmoud venu au Fouta avec Ismaïl, descendant qui portait le même nom que son ancêtre ; ce Mahmoud II, ayant découvert un complot tramé par des Toucouleurs contre sa vie, convoqua les chefs de toutes les familles indigènes du Toro et exigea que chacun lui remit en otage un de ses enfants mâles. Puis il confia ces enfants à la garde de l’un de ses frères, qui se trouvait être son héritier présomptif. Un devin dit à ce dernier que, si Mahmoud, touché par les plaintes des parents, leur rendait un jour les otages, lui, son frère, ne monterait jamais sur le trône. Pour empêcher Mahmoud de rendre les enfants à leurs parents, son frère usa d’un procédé aussi radical que barbare : il les fit tuer tous durant la nuit. Lorsque le jour parut, les pères des otages — ignorant encore ce qui s’était passé — allèrent trouver Mahmoud et le supplièrent de leur rendre leurs enfants, jurant que sa mansuétude lui porterait bonheur ; Mahmoud, se laissant apitoyer, envoya un messager à son frère pour lui réclamer les otages. Son frère lui fit répondre qu’il venait de les mettre à mort. Lorsque la nouvelle fut connue des chefs toucouleurs, ceux-ci la répandirent aussitôt dans le pays, en réclamant une vengeance sanglante : tous les indigènes du Fouta prirent les armes et coururent sus aux pasteurs judéo-syriens dispersés parmi eux, massacrant ceux qu’ils pouvaient atteindre et mettant les autres en fuite. Un Toucouleur nommé _Ouâr Diabi_, _Ouâr Diâdié_ ou _Ouâr Ndiaye_ s’empara du pouvoir. Mahmoud et tous les membres de sa famille furent tués. Ses serviteurs tentèrent de s’emparer du sabre qu’il portait et qui était l’insigne du commandement des souverains du Tekrour ; mais la famille de Ouar Diâbi le leur arracha et eut ainsi désormais le privilège de fournir l’empereur : ce fut le clan toucouleur des _Koliabé_. Quant au fourreau, il resta entre les mains d’un autre clan toucouleur qui devait plus tard s’emparer du pouvoir, celui des _Dénianké_.

Quant aux Judéo-Syriens qui échappèrent au massacre — et qui d’ailleurs étaient certainement très nombreux —, ils furent obligés de quitter le Toro et, ne pouvant s’entendre pour le choix d’un chef unique en remplacement de Mahmoud, ils s’éparpillèrent dans toutes les provinces du Tekrour, sous la conduite de divers _ardo_ ou chefs de migration. Leur ancien nom de _Foudh_, soumis aux règles de la langue _poular_ qu’ils avaient adoptée, devint — selon les lois phonétiques et morphologiques de cette langue — _Poullo_ au singulier et _Foulbé_ au pluriel et prit la signification d’« éparpillés », son étymologie première étant inconnue des Toucouleurs ; le _poular_ parlé par les Foulbé devint, conformément aux mêmes lois, le _foulfouldé_.

Les Judéo-Syriens étaient devenus les Peuls.

La fin de leur suprématie au Fouta et leur éparpillement durent avoir lieu vers le début du XIe siècle, puisque Bekri nous apprend que Ouâr Diâbi mourut en 1040. Un peu plus tard se fondait, non loin du Toro, sur le bas Sénégal, la secte berbère des Almoravides. Tout en admettant comme vraisemblable le récit légendaire que je viens de rapporter, je ne serais pas éloigné de croire que la conversion des Toucouleurs à l’islamisme, commencée par Ouâr Diâbi — d’après Bekri — et achevée par les Almoravides, ne fut pas étrangère au revers de fortune des Peuls : ceux-ci durent en effet se montrer dès lors rebelles à l’islamisation puisque, de nos jours encore, un nombre appréciable d’entre eux sont encore infidèles — au sens musulman du mot —, même parmi les fractions demeurées dans le voisinage du Fouta (au Ferlo notamment) et principalement parmi les familles chez lesquelles le type sémitique original est demeuré le plus pur et qui sont les moins métissées de sang nègre.

5o _Les migrations peules._

Dès les premières années qui suivirent la mort de Mahmoud II, l’immense majorité des Peuls du Fouta Toro se porta vraisemblablement vers le Sud, dans la région alors inhabitée mais favorable à l’élevage qui est connue aujourd’hui sous le nom de Ferlo et qui devait alors dépendre, plus ou moins théoriquement, de l’empire de Tekrour. Un parti assez considérable continua ensuite son exode vers l’Est, s’établissant non loin de la rive gauche du Sénégal, entre Bakel et Kayes, dans le Nord du Boundou et du Bambouk, c’est-à-dire dans le pays de Galam ou Gadiaga, à cheval sur la basse Falémé. Ce pays était alors (deuxième moitié du XIe siècle) une dépendance du Tekrour, d’après le témoignage de Bekri, et les Soninké qui y possédaient déjà des colonies devaient être vassaux des Toucouleurs. Quelques familles peules durent, dès cette époque, passer sur la rive droite du Sénégal aux environs de Kayes et rejoindre dans le Diomboko les descendants des Judéo-Syriens qui y étaient demeurés en venant de Ghana.

C’est cette colonie peule du Galam, du Khasso et du Diomboko que, très probablement, Bekri nous signale sous le nom d’_Al-Fâmân_ — on pourrait lire à la rigueur _Al-Fellân_ sur l’un des manuscrits — et qu’il localise au Sud-Est du pays des _Toronka_ (Toucouleurs du Toro), dans la région de _Silla_[162], ajoutant que ces Al-Fâmân appartiennent à la même race que les Honeïhîn de Ghana. Certaines familles de cette colonie s’unirent plus tard à des Mandé (Soninké et Kâgoro principalement) et donnèrent naissance aux _Khassonkè_ actuels.

D’après les traditions indigènes, cette colonie peule du Galam se choisit dans le clan Diallo un roi dont le titre nous a été transmis sous les formes diverses de _saltigué_, _silatigui_, _fondokoï_ et _ardo_[163]. Lorsque les Soninké de Ghana, vaincus et pourchassés par les Berbères Lemtouna à la faveur du mouvement almoravide, commencèrent à venir s’établir en nombre dans le Guidimaka et le Gadiaga ou Galam (fin du XIe siècle), les Peuls, sous la conduite de leur _ardo_, quittèrent en majorité ces régions et s’avancèrent vers l’Est à travers le Diomboko et le Kaarta, laissant à chacune de leurs étapes des familles qui, en s’unissant à des Mandingues, donnèrent naissance aux _Foulanké_ des cercles de Bafoulabé et de Kita.

Arrivé au Kaniaga[164], province méridionale du Bagana, le gros de la migration y demeura plus longtemps que dans ses lieux d’arrêt précédents. Il semble que, partis du Galam vers la fin du XIe siècle ou le commencement du XIIe, les Peuls n’avaient pas sensiblement dépassé le Kaniaga à la fin du XIVe ; sans doute les efforts des Soninké Sossé ou Sosso pour conquérir Ghana sur les Sissé, ensuite leurs luttes avec les Mandingues et les razzias qui suivirent la victoire finale de ces derniers, avaient entretenu le long de la rive gauche du haut Niger un état d’insécurité qui ne favorisait pas les migrations vers l’Est. Au début du XIVe siècle pourtant, des Peuls Diawambé s’étaient portés dans le Kingui et avaient fondé Nioro.

Mais, au début du XVe siècle, l’exode des Peuls reprit son essor d’une manière décisive, à la suite de circonstances que les traditions indigènes relatent de la manière suivante. Un _silatigui_ ou _ardo_ nommé _Yogo_, fils de Sadio ou Sadia Diallo, résidant à Kouma ou Toï dans le Kaniaga, mourut vers 1400 en laissant une veuve et deux frères, dont l’aîné s’appelait _Diâdié_ et le plus jeune _Maga_ (ou Maghan) ou Atiba. Diâdié voulut épouser la veuve de Yogo, mais celle-ci refusa ses avances ; Maga se rendit auprès d’elle pour l’engager à accepter la main de son frère : cependant la femme persista dans son refus, et des ennemis de Maga présentèrent à Diâdié la démarche de son frère sous un mauvais jour, prétendant que c’était Maga qui avait poussé la veuve de Yogo à rejeter les propositions de Diâdié dans le but de l’épouser lui- même. Une querelle s’ensuivit entre les deux frères qui, après avoir échangé des paroles blessantes, se séparèrent.

Maga Diallo (ou Maga Sal) quitta le Kaniaga avec ses partisans, marchant droit devant lui dans la direction du Nord. Parvenu dans le centre du Bagana, du côté de Kala (Sokolo), il rencontra un troupeau de bœufs égarés et, le poussant devant lui dans la direction de l’Est, il parvint dans le Diaga ou Massina, auprès d’une mare qui avoisinait un village de Soninké Nono. Maga leur demanda l’hospitalité et établit son campement près de leur village ; il alla ensuite saluer le fonctionnaire qui gouvernait le Bagana au nom de l’empereur de Mali et reçut de lui l’investiture officielle de chef (_ardo_) des familles peules qui l’avaient suivi, avec l’autorisation de résider dans le Massina. Plus tard, d’autres Peuls du Kaniaga, appartenant au clan Daédio ou Bari, vinrent rejoindre Maga, ainsi que des gens appartenant aux castes des Mabbé ou Maboubé et des Diawambé ; des serfs Rimaïbé[165], issus d’esclaves noirs acquis par les Peuls durant leur traversée du bassin du Sénégal, vinrent encore grossir ce noyau, qui donna naissance au très important groupe des Peuls du Massina et aux fractions secondaires qui en sont issues par la suite.

Quant aux partisans de Diâdié, certains se mêlèrent aux Foulanké du Nord de Kita et de Bafoulabé et aux Khassonkè de la région de Kayes, adoptant peu à peu la langue mandé et transformant leurs noms de clan : Ourourbé en _Diakaté_ ou _Diakité_ (les gens originaires du Diaka ou Diaga), Daébé en _Sangaré_, Férôbé en _Sidibé_ ; seul, le clan des Dialloubé conserva son nom sous la forme du singulier (_Diallo_).

Diâdié lui-même s’était dirigé vers le Nord-Ouest et était allé se fixer dans le Bakounou, entre Goumbou et Nioro, avec plusieurs familles appartenant aux clans des _Irlâbé_, des _Yalâbé_ (ou Alaïbé), des _Oualarbé_, des _Férôbé_ et des _Ourourbé_ (ou Boli)[166].

Du Massina, les Peuls ne tardèrent pas à se répandre a travers la Boucle du Niger et au delà, bien que le gros de leur nation soit encore aujourd’hui établi dans la région dont le marigot de Dia ou Diaka forme comme le centre. Dès le XVe siècle, des Oualarbé, des Ourourbé, des Salsalbé et des Tôrobé se portèrent vers le Nord, dans le cercle actuel de Niafounké, avec un grand nombre de Diawambé. D’autres franchirent le Niger et le Bani et, s’infiltrant au travers des Tombo et des Mossi, gagnèrent le Liptako (région de Dori), où ils fondèrent une colonie prospère qui put presque rivaliser avec celle du Massina. Ici encore, nous avons de nombreuses traditions indigènes relatives aux différents exodes dont l’ensemble constitua cette importante migration.

Le clan peul des _Tôrobé_ — car il y a des Tôrobé peuls et des Tôrobé toucouleurs —, à la suite de la grande migration du Fouta vers le Massina, s’était installé surtout au Nord du lac Débo, entre Niafounké et Saraféré. La légende dit que l’exode des Tôrobé avait été dirigé par trois frères nommés Sambo, Paté et Yoro. Une partie d’entre eux, quittant la région de Saraféré, s’en alla camper à Gorou, au Nord de Douentza. Là, ils furent rejoints par quatre membres de leur clan (Hamadi, Dembo, Dello et Diobo), tous les quatre descendants d’un nommé Siré qui aurait été le père de Sambo, Paté et Yoro et qui serait demeuré au Fouta avec une partie de sa famille lors de l’exode de ces trois derniers. Les quatre émissaires venaient du Fouta dans le but d’engager leurs compatriotes à retourner au Sénégal. Non seulement ils échouèrent dans leur mission, mais ils demeurèrent avec les Tôrobé de Gorou et devinrent eux-mêmes des chefs de migration : Dello, avec Dembo et ses fils, conduisit une partie de la tribu au Liptako ; Dembo s’arrêta dans le Djilgodi (région de Djibo), d’où ses descendants pénétrèrent dans le Nord-Est du Mossi (canton de Boussouma) ; la plupart des fils de Dembo demeurèrent au Liptako, mais Dello, allant coloniser le Torodi (pays des Tôrobé) et traversant le Niger près de Say, poussa jusqu’à Sokoto ; Hamadi, lui, conduisit dans le Yatenga une autre bande dont le chef actuel, Abdoullahi, prétend descendre de Sambo et de son père Siré, le premier ancêtre des Peuls Tôrobé. Enfin Diobo, qui avait accompagné Hamadi au Yatenga, alla ensuite au Djilgodi rejoindre Dembo, y laissa son fils Pélouna, traversa le Liptako et le Torodi, gagna Sokoto et se porta de là dans l’Adamaoua.

Ila Galâdio, ancêtre du clan des _Yalâbé_ ou Alaïbé, aurait fait partie de la migration qui demeura longtemps du côté de Kayes et qui aurait, en partie, donné naissance aux Khassonkè. Beaucoup de ses descendants cependant avaient suivi le grand mouvement vers le Kaniaga et le Massina, et s’étaient établis, sous la conduite d’un nommé Dama ou Demba, dans le Sébéra, entre Dienné et Sofara. Gao, fils de Dama, poussa vers le Nord jusqu’à Gouméouel, dans le Fitouka, entre Niafounké et Saraféré. La fraction des Yalâbé qui s’établit là aurait pris le nom de _Fitôbé_ ou _Fitoubé_ (du nom du Fitouka). Plus tard, Diâdié, fils de Gao, conduisit les Fitôbé à Sari, sur la route de Bandiagara à Dori, au Nord de Ouahigouya. Moussa, fils de Diâdié, qui vivait vers le milieu du XVIIIe siècle[167], aurait conclu une alliance avec les Tombo de la région pour chasser de Bané (entre Sari et Ouahigouya) les Nioniossé et les Soninké de langue songaï qui s’y trouvaient alors et s’installer à leur place, poussant ainsi vers le Sud. Goré, l’un des compagnons de Moussa, se fixa plus au Sud encore, à Sittiga, dans le Yatenga. Demba, le chef actuel des Fitôbé du Yatenga, dit descendre de Moussa par les nommés Hamadou, Sidiki, Tana et Hamat.

Ce dernier — Hamat —, fils et successeur de Moussa, vivait aux environs de 1780. Un Peul de sa tribu, nommé Paté, se transporta avec ses troupeaux à Téma, dans le Mossi, et y épousa une nommée Siboudou, fille du chef mossi de Téma. Il en eut cinq fils (Mali, Koumbassé, Faéni, Garba et Sambo) et une fille (Sadia). Cette dernière demeura à Téma et s’y maria avec un Mossi ; les cinq fils vinrent s’établir à Kalsaka, dans le Yatenga, et s’y marièrent avec des femmes mossi : ce sont les descendants de ces unions de Peuls avec des Mossi qui sont appelés par les Mossi _Silmimossi_, tandis que les Peuls purs sont appelés Silmissi. Ces Silmimossi sont rattachés aux Peuls plutôt qu’aux Mossi, mais en réalité ils participent des deux peuples : ils parlent en même temps le peul et le mossi et sont à la fois pasteurs et agriculteurs ; mais ce sont les hommes, chez eux, qui traient les vaches, et non pas les femmes comme chez les vrais Peuls.

Les _Dialloubé_ ont également fourni un assez fort contingent aux migrations peules qui se sont répandues dans la Boucle du Niger. Un de leurs chefs, Hamân, partit du Massina au XVIIe siècle et vint s’établir à Gomboro, dans l’Ouest du Yatenga, en pays samo. Guibril, chef actuel des Dialloubé du Yatenga, serait le quatorzième successeur de Hamân, dont le sépareraient neuf générations.

Revenons maintenant au Ferlo, qui avait été, comme nous l’avons vu, le refuge de la majorité des Peuls chassés du Fouta Toro par les Toucouleurs. Tandis que s’organisaient les grands exodes qui, du Ferlo, devaient aboutir au Massina et au Torodi, une autre migration moins importante prenait la route du Sud et, laissant plusieurs colonies dans le Boundou, allait se fixer dans le Fouta Diallon. Cette migration eut lieu aussi, vraisemblablement, du XIe au XIVe siècles, bien avant la conquête du Fouta Diallon par les Toucouleurs Dénianké, que l’on place généralement vers 1720[168].

Lorsque précisément les Toucouleurs arrivèrent au Fouta Diallon et surtout lorsqu’ils voulurent convertir à l’islamisme les Diallonké et les Peuls, le plus grand nombre de ces derniers émigrèrent vers l’Est, se portant dans le Sangaran et le Ouassoulou, où ils s’unirent à des Mandingues et grossirent le nombre des Foulanké ; d’autres, demeurés à peu près purs, poussèrent plus loin encore et arrivèrent près de la haute Volta Noire, dans le quadrilatère compris entre Sikasso, Koutiala, Koury et Bobo-Dioulasso, s’avançant même jusqu’à Barani, entre Koury et San. Beaucoup de ceux-là, bien qu’ayant conservé l’usage de la langue peule, avaient adopté, durant leur passage dans le Ouassoulou, la forme foulanké des noms de clan (Diallo, Sangaré, Diakité, Sidibé). L’un d’eux, Ouidi Sidibé, fonda à Barani une sorte de royaume éphémère d’où sont parties quelques petites migrations récentes (XIXe siècle), telles que celle de Daba Sangaré du côté de Koutiala, celle d’Ali-Bouri du côté de San, etc. D’autres migrations, anonymes celles-là, traversant vers la fin du XVIIIe siècle le Dafina, le Mossi et une partie du Gourma, rejoignirent au Torodi le grand courant venu du Massina par le Liptako et suivirent la route qu’il avait tracée déjà vers les pays haoussa, l’Adamaoua, le Baguirmi et le Ouadaï.

6o _Conclusions._ — Résumons en quelques lignes les conclusions à tirer de tout ce qui précède, au sujet des origines et de la formation du peuple peul.

A une époque fort ancienne, nous trouvons une population sémitique, d’origine judéo-syrienne, de langue égypto-araméenne ou bien berbère, de religion pré-mosaïque ou mosaïque, qui, venue de la Cyrénaïque par l’Aïr et par le Touat, s’établit à l’Ouest de Tombouctou, puis émigre en grande partie dans le Fouta Sénégalais. Elle trouve là une population nègre, parlant une langue nègre que nous appelons aujourd’hui le peul, et, sans se mélanger intimement avec cette population nègre, elle en subit cependant l’influence, en adopte la langue à la suite d’un long contact et devient le peuple peul primitif. Par suite de circonstances diverses, ce peuple quitte en majorité le Fouta pour se diriger vers l’Est, avec l’intention, dit la légende, de regagner l’Asie, son pays d’origine ; mais, pour de multiples raisons, il ne va pas aussi loin et se contente de pousser jusqu’au Darfour, faisant donner par les auteurs arabes le nom de Tekrour, par suite d’une extension de sens facile à comprendre, à toute cette vaste région où il avait introduit avec lui la langue tekrourienne. Tout le long de cet immense itinéraire, des groupes de Peuls s’établissent comme bergers au milieu des Noirs ; certains perdent complètement leur type primitif pour devenir des Nègres, tandis que d’autres, s’étant installés dans des pays peu habités, conservent plus pur leur type sémitique original tout en continuant à parler la langue nègre qu’ils tiennent des Toucouleurs. Parfois dominateurs et puissants, ils acceptent le plus souvent la loi des pays qui veulent bien les accueillir et vivent à l’état de demi-vassaux, quelquefois à l’état de parias, au milieu des Noirs. Il semble que leur conversion à l’islamisme est assez récente et ne remonte guère, pour la plupart d’entre eux, au delà des conquêtes toucouleures des XVIIIe et XIXe siècles ; beaucoup d’ailleurs, surtout parmi ceux qui ont conservé le plus purement les caractéristiques de la race blanche, pratiquent aujourd’hui encore une religion qui ne semble pas s’éloigner énormément de ce qui dut être la religion de leurs ancêtres primitifs et conservent pieusement des traditions qui ont une étonnante analogie avec les plus vieilles traditions juives.

=V. Toucouleurs.=

L’ampleur que j’ai cru devoir donner à la question de l’origine des Peuls me permettra d’être bref en ce qui concerne celle des Toucouleurs, puisque j’ai déjà exposé que ces derniers, bien que parlant la même langue que les Peuls, ne peuvent à aucun titre leur être rattachés.

Si les Peuls sont incontestablement issus d’une population de race blanche, les Toucouleurs appartiennent tout aussi incontestablement à la race noire. A mon avis, ils sont autochtones de la région qu’ils habitent encore de nos jours — le Fouta Sénégalais, — mais leur pays primitif, lorsqu’il portait encore le nom de _Tekrour_[169], devait chevaucher sur les deux rives du Sénégal[170] et renfermer, non seulement les ancêtres des Toucouleurs actuels, mais aussi ceux des Sérères. La poussée des Berbères vers le Sud dut contraindre les Sérères, du XIe au XIVe siècles, à s’enfoncer dans le pays des Ouolofs d’abord et ensuite dans le Sine, au Sud de ces derniers ; mais la langue qu’ils parlent encore est une preuve vivante de leur très ancien et très intime contact avec les Toucouleurs.

L’arrivée des Berbères sur la rive droite du Sénégal contraignit également les Toucouleurs à se localiser sur la rive gauche ; les conquêtes des Ouolofs à l’Ouest, celles des Soninké à l’Est, restreignirent encore l’ancien territoire du Tekrour. Mais il semble bien que, si leur domaine diminua petit à petit depuis le XIe siècle environ jusqu’au XVIe, ils ne commencèrent à en sortir pour se répandre au dehors qu’à partir du XVIIIe siècle, durant lequel la conquête les porta au Fouta-Diallon et au Boundou. Au début du XIXe siècle, ils secondèrent puissamment la révolte des Peuls du Gober contre les Haoussa et fournirent, semble-t-il, un contingent fort appréciable au conquérant Osmân-dan-Fodio, fondateur de l’empire de Sokoto. Enfin, dans la seconde moitié du même siècle, sous la conduite d’El-Hadj-Omar, ils se répandirent, toujours par la conquête à main armée, dans les quelques régions du Haut-Sénégal-Niger où l’on en trouve aujourd’hui.

Mais, s’ils constituèrent de tout temps une nation forte et puissante, s’ils sont devenus à une époque récente des conquérants remarquables, ils n’ont jamais été un peuple migrateur et ils n’ont pas eu d’influence sensible sur la formation des groupements ethniques de l’Afrique Occidentale.

N’oublions pas d’autre part que leur influence linguistique et religieuse fut la plus considérable qu’il nous soit permis d’enregistrer dans l’histoire du Soudan Français, puisque d’une part ils ont réussi à faire adopter leur langue par un peuple — le peuple peul — qui l’a répandue ensuite de l’Atlantique jusqu’au delà du Tchad et que, d’autre part, convertis à l’islamisme dès le XIe siècle, avant les autres peuples noirs, avant une bonne partie des Berbères et bien avant les Peuls, ils ont contribué plus que toute autre nation africaine à l’islamisation des Ouolofs, de certaines fractions mandingues, des Soussou, des Peuls, des Haoussa, etc., les Soninké ayant fait le reste sous ce rapport.

Si les Toucouleurs ne sont pas des Peuls, il est infiniment probable néanmoins que, après le départ de ces derniers du Fouta Sénégalais, des relations subsistèrent entre les uns et les autres. Lorsque, beaucoup plus tard, les Toucouleurs commencèrent leurs conquêtes, il est remarquable qu’ils se portèrent toujours vers des contrées où ils savaient trouver des Peuls, pensant sans doute rencontrer en ces derniers, qui parlaient leur langue et sortaient de leur pays, des alliés naturels : les faits du reste ne justifièrent pas toujours leur espérance, notamment au Massina, où les Toucouleurs n’eurent pas d’ennemis plus acharnés que les Peuls.

Le type primitif des Toucouleurs a été certainement très altéré par des mélanges successifs, d’abord et surtout avec les Judéo-Syriens ou Proto- Peuls lors de leur installation au Tekrour, ensuite avec les Peuls proprement dits venus au XVIe siècle sous la conduite de Koli, bien que le résultat des mélanges ait dû être plus sensible chez les Peuls qu’il ne l’a été chez les Toucouleurs.

Un autre élément d’altération, peut-être plus considérable, fut apporté par les Soninké Sossé et par les Ouolofs : non seulement ces derniers ont conquis et gouverné le Tekrour durant une assez longue période, mais ils y ont laissé un grand nombre de familles dont les descendants portent encore aujourd’hui des noms de clan ouolofs (Ndiaye entre autres). Du côté de l’Est, il s’est produit parmi les Toucouleurs des infiltrations soninké qui ne sont pas négligeables ; le contact avec les Berbères et les Arabes de la rive droite du fleuve n’est pas sans avoir exercé également une influence sérieuse. Enfin, les étrangers venus se faire instruire par les marabouts du Fouta — et ils furent nombreux de tout temps — ont été, par le fait même de leur séjour au Fouta et de l’instruction religieuse qu’ils y avaient reçue, naturalisés Tôrobé, en sorte que ce clan renferme une grande quantité de familles qui n’ont avec les Toucouleurs que des liens de parenté tout à fait artificiels.

=VI. — Songaï.=

Jusque vers la fin du siècle dernier, on avait toujours considéré les Songaï comme des nègres authentiques. Mais un ouvrage qui eut un certain retentissement[171], tant en raison du moment où il parut que de la valeur littéraire de son auteur et de l’agrément de son style, vint modifier les idées de plusieurs ethnologues de bonne volonté ; on alla chercher en Egypte, ou tout au moins en Nubie, le berceau des Songaï et il fut beaucoup question de l’empire songaï, de l’époque songaï, de la civilisation songaï, etc. C’était, je crois, faire un peu trop d’honneur à cette population de paysans et de pêcheurs que de lui chercher un passé si éloigné et si glorieux : les malheureux Songaï ont certainement fourni plus d’esclaves que de princes, leur influence sur le développement du Soudan a toujours été de second ordre et leur civilisation n’a eu de relativement brillant que ce qui lui a été apporté de l’extérieur par les Berbères d’abord, les Mandé ensuite et les Marocains en dernier lieu. Quant à l’apport de l’Egypte, il paraît avoir été à peu près nul, au moins en tant qu’apport direct.

Sur quoi s’est-on basé pour attribuer aux Songaï une origine égyptienne ? sur leur type physique affiné, leur degré de culture et le style architectural de leurs constructions. Or, chose au moins singulière, aucun de ces caractères ne se rencontre chez les Songaï, sauf chez ceux de la classe supérieure, et cette classe précisément n’est songaï qu’à moitié. Aucun de ces caractères, de plus, n’est attribuable à une origine ni à une influence égyptiennes, mais bien à une influence maghrébine et surtout marocaine, ainsi que l’histoire et un examen impartial des faits nous le démontrent surabondamment.

D’où vient donc l’erreur commise ? simplement de ce que M. Félix Dubois, d’une part a attribué gratuitement à l’Egypte des influences qui proviennent d’ailleurs et que, d’autre part, il a pris comme champ d’observation la ville de Dienné, laquelle précisément ne renferme pas de Songaï ou en renferme si peu qu’il est en tout cas aussi inexact de la considérer comme un produit de la civilisation songaï qu’il serait inexact de prendre la colonie peule du Liptako comme type de la civilisation toucouleure. M. Ch. Monteil[172] a parfaitement démontré qu’il n’existait à Dienné, au temps où il y résidait, c’est-à-dire il y a environ huit ans, que trois familles ayant, parmi leurs ascendants, quelques individualités d’origine songaï. La langue de Dienné est la langue songaï, il est vrai, comme la langue du Liptako est la langue toucouleure, comme la langue des Marka ou Soninké de Banamba est le banmana : mais c’est là un phénomène dû à des raisons politiques et économiques, et qui n’a rien à voir avec l’origine ethnique des Diennéens.

La population songaï, dans son ensemble, est manifestement une population de race nègre, à laquelle des éléments berbères d’abord, arabes, juifs et peuls ensuite et enfin et surtout marocains sont venus se surajouter, en modifiant assez profondément le type d’un certain nombre de familles ; ces familles d’ailleurs, si leur influence politique et sociale a été et est encore considérable, ne constituent au point de vue numérique qu’une fraction infime de la population ; le peuple, dans son ensemble, est demeuré franchement nègre.

Tout me porte à croire que les Songaï primitifs étaient des autochtones de la basse vallée nigérienne. Je placerais volontiers le berceau de leur peuple sur la rive gauche du bas Niger, dans les régions généralement désignées sous les noms de Kebbi, de Maouri et de Zaberma, entre le Goulbi-n-Kebbi ou Goulbi-n-Sokoto au Sud et le Dallol-Dosso au Nord, le Dallol-Maouri et la frontière franco-anglaise formant à peu près le centre de ce domaine.

L’avancée des Haoussa de Katséna dans le Kebbi[173] dut, dès une époque reculée, inciter une partie des Songaï à traverser le Niger et à s’installer dans le Dendi, sur la limite actuelle de la colonie du Dahomey et du cercle de Say, tandis que d’autres se portaient vers le Nord et occupaient, à l’Est de Niamey et de Tillabéry, la contrée connue sous le nom de Djerma-ganda (pays des Djerma ou Songaï).

Il est probable que, avant le VIIe siècle de notre ère, les Songaï ne dépassaient pas au Nord la latitude approximative de Tillabéry et n’avaient pas encore pénétré sur la rive droite du Niger, sauf toutefois dans le Dendi. Le long du fleuve lui-même, ils avaient dû remonter un peu plus haut, sans doute jusqu’à Bentia. Une partie de la population se consacrait presque exclusivement à la pêche et occupait les rives du fleuve et surtout les îles : c’étaient les _Sorko_ ou _Kourteï_, appelés actuellement _Kourtibé_ par les Peuls. Grâce à la facilité de communications que leur donnaient leurs pirogues, ils avaient acquis une sorte de prééminence politique dont ils usaient au détriment des Songaï agriculteurs, les _Gabibi_ de nos jours. Ne cultivant pas la terre eux- mêmes, ils allaient, après la récolte, surprendre les villages voisins du Niger, pillaient les greniers et rapportaient les grains volés dans leurs repaires des îles, s’approvisionnant ainsi à peu de frais. Les paisibles agriculteurs les détestaient et les redoutaient, mais ne pouvaient rien contre eux.

Lorsque les Lemta venus de la Tripolitaine firent leur première apparition vers _Gounguia_ ou _Koukia_, qui devait se trouver, comme je l’ai dit plus haut, dans l’île de Bentia[174], les Songaï agriculteurs les accueillirent avec joie. Leur attribuant une origine quasi-divine, que les nouveaux arrivants firent tout pour accréditer, ils pensaient trouver en eux des alliés qui les protégeraient contre les rapines des Sorko.

Le chef de l’immigration lemta en effet, connu sous le nom de _Dia Aliamen_, livra bataille aux Sorko de l’île de Gounguia, les chassa de la contrée et s’installa à leur place, à Gounguia, avec ses compagnons (fin du VIIe siècle environ). Les Songaï agriculteurs des bords du Niger, en reconnaissance, firent de Dia Aliamen leur roi et lui prêtèrent serment d’obéissance, et bientôt son autorité s’étendit sur tous les Songaï habitant depuis Bentia jusqu’au Kebbi.

DELAFOSSE Planche IX

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 17. — Jeune fille Peule.]

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 18. — Femme Malinké.]

Une légende rapportée par Sa’di raconte que, lors de l’arrivée de Dia Aliamen à Koukia, les indigènes subissaient le joug d’un poisson qui, un anneau passé dans les narines, apparaissait au dessus des eaux du fleuve à certaines époques de l’année et dictait au peuple des ordres et des défenses ; Dia Aliamen aurait tué ce poisson d’un coup de harpon et délivré ainsi les habitants de cette tyrannie bizarre. L’auteur du _Tarikh_ essaie d’expliquer cette légende en disant que sans doute Dia Aliamen était musulman et que sa foi religieuse le conduisit à détruire l’idole personnifiée dans cet étrange poisson ; mais il a senti la faiblesse de son explication et a dû émettre la conjecture que, postérieurement, les successeurs de Dia Aliamen auraient abjuré l’islamisme. En réalité, Dia Aliamen et ses compagnons devaient être, non pas musulmans, mais chrétiens, et on pourrait supposer qu’un motif religieux les porta en effet à détruire l’idole des indigènes. Mais il me paraît plus rationnel de penser que la légende a simplement symbolisé, sous la forme d’un poisson tyran, la caste pillarde des pêcheurs Sorko, qui pouvaient très bien porter un anneau dans le nez — coutume fréquente chez les peuples de la vallée nigérienne — et qui en effet apparaissaient en maîtres à l’époque de la moisson, ainsi que je le disais plus haut.

Quoiqu’il en soit, une importante fraction des Sorko remonta vers cette époque le Niger et alla fonder _Gao_, où un pêcheur nommé _Faram-Ber_ (Faran-le-Grand) créa une sorte de royaume indépendant. Cette fraction des Sorko comprenait deux clans principaux : celui des _Faran_, qui avait la prééminence et qui s’installa à Gao, et celui des _Fono_, qui alla s’établir du côté de Bamba, portant ainsi le peuple songaï en amont du coude de Bourem.

Les successeurs de Faram-Ber furent presque continuellement en lutte avec les Lemta de Gounguia ; l’un d’eux, _Kobé-Taka_, trouva la mort dans une bataille qu’il leur livra sur la rive droite du Niger. _Faran- Nabo_ ou _Nabonké_, son fils et successeur, voulut aller venger la mort de son père, mais, après quelques victoires heureuses sur les Lemta, — victoires qui étendirent momentanément son autorité au Sud de Gao, — il fut repoussé et vaincu et dut quitter Gao, cédant la place aux successeurs de Dia Aliamen (IXe ou Xe siècle probablement). C’est alors que les Songaï agriculteurs, fidèles sujets des Lemta, s’avancèrent jusqu’à Gao : un peu plus tard, sans doute au début du XIe siècle, sous le règne de Dia Kossoï, la capitale de l’Empire lemta-songaï fut transférée de Gounguia à Gao[175].

Cependant les Sorko, continuant à tracer en éclaireurs le mouvement d’avancée des Songaï le long du Niger, ne tardèrent pas à atteindre le lac Débo.

Les Faran chassés de Gao arrivèrent à Bamba et, en leur qualité de clan royal, s’attribuèrent les meilleurs emplacements de pêche au détriment des Fono. Ceux-ci ne voulurent pas se laisser déposséder ainsi et livrèrent bataille aux Faran ; vaincus, ils remontèrent le fleuve et parvinrent dans la région des lacs, où les Soninké et les Bozo formaient alors le fond de la population. Les Fono furent autorisés par les chefs du pays à s’établir dans l’île de Koura, un peu en amont de Tombouctou, ainsi qu’à Gourao, sur la rive nord du lac Débo.

Ils furent rejoints dans cette région par un autre clan songaï, celui des _Goou_ ou Gow, composé principalement de chasseurs, et qui avait dû émigrer du Djerma-ganda à la suite de difficultés avec les Lemta. Ces Goou s’installèrent dans le Bara, sur la rive droite du Bara-Issa, à mi- chemin à peu près entre le Débo et Niafounké.

Cependant les Bozo, jusqu’alors maîtres de la navigation sur le Débo et les canaux du Niger, ne voyaient pas d’un œil favorable la concurrence que commençaient à leur faire les Sorko Fono. Ceux-ci ayant créé un service de transports entre Mopti et Koura par Gourao, les Bozo cherchèrent à ruiner l’entreprise et construisirent près de Kouna, entre Mopti et le Débo, avec les herbes aquatiques connues sous le nom de _borgou_, des sortes de barrages qui arrêtaient les embarcations des Fono[176]. Ces derniers, unis aux marchands soninké de Mopti, organisèrent contre les Bozo une expédition qui demeura infructueuse. Ils songèrent alors à appeler à leur aide leurs cousins les Faran, demeurés à Bamba, et leur envoyèrent par eau des messagers pour réclamer leur concours.

A cette époque (fin du XIIe siècle ou commencement du XIIIe), l’autorité des empereurs de Gao s’était notablement accrue et leur territoire, gagnant du terrain vers le Nord, avait atteint Bamba. Les Sorko Faran, irréconciliables ennemis des Lemta, supportaient malaisément le voisinage de ces derniers et ils saisirent avec empressement l’occasion qui s’offrait à eux d’émigrer vers de nouvelles contrées. Ils répondirent donc à l’appel des Fono et partirent tous pour la région des lacs, formant une véritable flottille de pirogues. Lorsqu’ils arrivèrent à proximité du confluent de l’Issa-Ber et du Bara-Issa, en amont de Koura, ils se heurtèrent à une troupe armée composée surtout de Soninké[177], qui voulut s’opposer à leur passage. Les Faran triomphèrent facilement de cet obstacle et ne tardèrent pas à être les maîtres du fleuve. Ils fondèrent leur principal établissement près du pays des Goou, au confluent du Bara-Issa et du Koli, et y construisirent un village qu’ils appelèrent en songaï _Faran-Koïra_ (village des Faran). Les Peuls ont traduit cette expression par _Saré-Faran_, qui a dans leur langue la même signification et dont nous avons fait à notre tout _Saraféré_[178].

Une fois solidement établi à Saraféré, le chef des Faran réunit sous son autorité tous les Songaï de la région des lacs, c’est-à-dire les Fono de Koura et de Gourao et les Goou du Bara, et il organisa avec eux une expédition contre les Bozo du lac Débo. Il n’obtint d’abord qu’un succès contestable, mais, au cours d’une deuxième expédition, il défit complètement les Bozo, qu’il obligea à se retirer au Sud du Débo et à respecter la liberté de la navigation sur le Bani.

Donc, vers la fin du XIIIe siècle, au moment où avait commencé l’apogée de l’empire mandingue de Mali au détriment de l’empire soninké des Sossé, d’abord, et de l’empire lemta-songaï de Gao ensuite, la situation des Songaï était la suivante : dans l’Est, sous la domination des Berbères Lemta, ils étaient répandus tout le long du Niger depuis le Dallol-Maouri environ jusqu’à Bamba et occupaient, sur la rive gauche du fleuve, le Zaberma et le Djerma-ganda, et, sur la rive droite, le Dendi ; à l’Ouest, à peu près indépendants mais placés sous la suzeraineté au moins nominale de l’empereur de Mali, ils s’étaient échelonnés le long du Niger et de ses bras principaux depuis Tombouctou jusqu’au lac Débo. La première fraction comprenait des agriculteurs et des pêcheurs (Gabibi et Kourteï) ; la seconde se composait presque exclusivement de pêcheurs (Sorko), avec un petit groupe de chasseurs (Goou).

Vers 1325, Kankan-Moussa, empereur de Mali, établissait sa suzeraineté sur Gao, Tombouctou, le Massina, et englobait par conséquent sous son autorité tous les Songaï. Près d’un siècle et demi plus tard, Sonni Ali- Ber (Ali-le-Grand), l’avant-dernier prince lemta de Gao, s’affranchissait de la tutelle des Mandingues et, poussant les limites de son empire bien au-delà de Bamba, s’emparait de Tombouctou, du Bara et de Dienné (1465 à 1492). Un an après sa mort, un Soninké du clan- tribu des Silla, nommé Mohammed, fils de Aboubakari Touré, arrivait à se faire proclamer empereur de Gao, substituait une dynastie nègre — celle des _askia_ — à la deuxième dynastie berbère des Lemta — celle des _sonni_, qui avait succédé vers 1335 à celle des _dia_ — et donnait une extension plus considérable encore à l’empire de Gao.

C’est assurément à partir de Sonni Ali-Ber et d’Askia Mohammed Ier, c’est-à-dire à partir des dernières années du XVe siècle, que les Songaï commencèrent à se répandre en plus grand nombre dans la région de Tombouctou et des lacs. Bien que ne formant qu’une minorité dans l’ensemble des peuples soumis à l’empereur de Gao, bien que cet empereur lui-même et ses principaux ministres et officiers ne fussent pas des Songaï en général, ces derniers durent fournir un contingent notable aux armées de Sonni Ali-Ber et des askia. Sa’di nous apprend que, lors d’une expédition que fit Mohammed Ier contre les Bariba, un grand nombre de Songaï du Zaberbanda[179] trouvèrent la mort et que parmi eux étaient les meilleurs soldats de l’armée impériale ; nous savons d’autre part, grâce au même auteur, que l’un des principaux éléments de la puissance des askia fut leur flottille, dont les équipages étaient assurément composés en majorité de Sorko.

Cependant, si l’influence politique de l’empire de Gao fut considérable et si, à la faveur de sa puissance et de son extension, la langue songaï — qui était pour ainsi dire la langue officielle de l’empire, même du temps des Lemta — arriva à se répandre jusqu’à Dienné et à détrôner, là comme en beaucoup d’autres points, les langues indigènes, les Songaï eux-mêmes ne durent pas constituer, en dehors des rives mêmes du Niger, des colonies numériquement importantes ; en tout cas ces colonies ne dépassèrent pas le Débo en remontant le fleuve. Les seules régions où l’immigration songaï en amont de Bamba ait laissé des traces considérables sont celles de Tombouctou, de Koura, du Kissou[180], de Goundam, du Dirma (ou de Tendirma), de Niafounké, du Bara et de Gourao.

Presque exactement un siècle après l’avènement du premier askia, le 30 mars 1591, l’armée marocaine du pacha Djouder, expédiée par le sultan saadien Moulaï Ahmed-ed-Dehebi et comprenant trois mille guerriers, atteignait le Niger à Karabara, un peu à l’Ouest de Bamba. Le 12 avril suivant, l’armée de l’askia Issihak II, forte de 42.500 hommes, était mise en déroute en un clin d’œil, grâce aux mousquets des Marocains, près de Tondibi (la pierre noire), à 50 kilomètres en amont de Gao, sur la rive gauche du fleuve. La domination marocaine sur l’ancien empire de Gao — à l’exception du Dendi qui demeura indépendant — devait durer jusque vers la fin du XVIIe siècle, époque à laquelle les derniers pachas de Tombouctou virent le peu d’autorité qui leur restait passer aux mains des Touareg dans l’Est et le Nord et aux mains des Peuls et des Banmana dans l’Ouest[181]. Mais, dès 1612, c’est-à-dire vingt ans environ après la victoire de Djouder sur Issihak II, le gouvernement marocain avait cessé de désigner les pachas et n’avait plus exercé aucune action directe sur les pays soudanais[182]. A partir de cette date, les pachas de Tombouctou et leurs caïds furent recrutés sur place, parmi les officiers venus du Maroc avec Djouder et ses premiers successeurs, tant qu’il en resta, puis parmi les descendants de ces officiers. Ces descendants n’étaient plus des Marocains à proprement parler : les caïds et les soldats venus de Fez et de Marrakech avaient pris femme sur les bords du Niger, les uns parmi les Maures, les Touareg ou les Peuls, les autres parmi les Songaï, les Soninké et d’autres populations noires. A mesure que l’on s’éloignait de la date d’arrivée des premiers Marocains, l’élément nègre devenait prépondérant chez ces métis, qui avaient d’ailleurs adopté la langue songaï et qui constituèrent peu à peu la classe noble et dirigeante du peuple songaï, celle des _Arma_ : c’est ainsi que cette classe vint se surajouter au fond primitif purement nègre, constitué par les Gabibi, les Sorko et les Goou.

D’après Ahmed Baba, qui le tenait de Moulaï Zidân, fils du sultan Ahmed- ed-Dehebi, il fut expédié du Maroc au Soudan, depuis le pacha Djouder jusqu’au pacha Slimân, c’est-à-dire de 1590 à 1600, vingt-trois mille soldats, dont la plupart périrent de blessures et surtout de maladies. Parmi les survivants, 500 revinrent à Marrakech et les autres se fixèrent au Soudan. Mahmoud Lonko, qui succéda à Slimân et fut le dernier pacha envoyé du Maroc à Tombouctou, avait amené 300 soldats avec lui : ce furent les derniers renforts expédiés du Maroc.

Cependant un nouvel élément de population marocaine serait arrivé à Tombouctou vers la fin du XVIIe siècle. Vers 1670, Er-Rachid, le premier sultan filalien ou hassanide de Fez, au cours d’une expédition dans le Sous, mit le siège devant la zaouïa d’un religieux musulman nommé _Ali- ben-Haïdar_, lequel s’enfuit au Soudan et alla se mettre sous la protection de l’empereur banmana de Ségou, Biton Kouloubali, dont l’autorité commençait à s’étendre jusqu’à Tombouctou. Ali offrit à Biton deux belles captives d’origine espagnole ou portugaise qu’il avait amenées avec lui ; le prince banmana, amadoué par ce présent, autorisa Ali à s’établir à Tombouctou avec sa famille et ses disciples et lui promit son assistance. En effet, le sultan Er-Rachid, parti à la poursuite de Ali, se heurta entre Tombouctou et Dienné, dans le Nord du Massina, à l’armée de Ségou et, devant le refus bien net de Biton de lui livrer le fugitif, s’en retourna au Maroc.

Ali-ben-Haïdar résida plusieurs mois à Tombouctou ; il y aurait laissé des descendants, qui seraient les ancêtres du clan arma des _Haïdara_. La tradition raconte qu’il quitta Tombouctou pour regagner le Sous à la tête d’une armée de plusieurs milliers de Noirs, à l’aide de laquelle il voulait tirer vengeance du sultan Er-Rachid. Mais, lorsqu’il arriva au Maroc, ce dernier venait de mourir à Marrakech (1672). En apprenant cette nouvelle, Ali renvoya sa troupe devenue inutile. Mais le nouveau sultan Ismaïl, frère et successeur d’Er-Rachid, la fit rassembler et en fit le noyau de la fameuse armée noire qui fut le principal soutien de la dynastie hassanide à ses débuts[183].

Dans le dessein d’augmenter l’effectif de cette armée, Ismaïl envoya son neveu Ahmed au Soudan pour y recruter d’autres guerriers. Ahmed se rendit donc à Tombouctou, qu’il occupa au nom du sultan de Fez, à la grande joie — dit-on — des habitants : ceux-ci en effet espéraient que le prince marocain pourrait, mieux que l’empereur de Ségou, les défendre contre les déprédations et les exigences des Bérabich. Après un séjour de plusieurs années à Tombouctou, Ahmed retourna au Maroc. Dès qu’il fut parti, Tombouctou cessa de reconnaître la suzeraineté — bien éphémère — du sultan de Fez et la garnison laissée par Ahmed se dispersa parmi les indigènes et se mélangea avec eux[184].

Tout compte fait, le nombre des Marocains qui se fixèrent dans la région de Tombouctou aux XVIe et XVIIe siècles et qui y firent souche ne dut pas être très considérable, car Sa’di insiste à plusieurs reprises sur la mortalité excessive qui décima, avant même qu’ils fussent parvenus au Niger, les contingents amenés par les premiers pachas. Comme d’autre part les Songaï eux-mêmes n’étaient pas fort nombreux dans cette région, il est certain que leur type primitif a dû être assez profondément modifié par leur mélange avec les Marocains. Mais cette modification n’atteignit guère que les familles nobles et dans les villes seulement : à Gao, Bamba, Koura, Tendirma, Kouna, et surtout à Tombouctou. Les familles soninké de Dienné subirent d’ailleurs, et par le fait d’un mélange analogue, des modifications identiques. Ce sont les résultats de cette infusion de sang blanc, très visibles encore, qui ont pu faire naître chez quelques voyageurs l’idée d’attribuer aux _Arma_ une origine égyptienne.

Mais d’abord beaucoup de ces métis de Blancs et de Nègres ne sont pas rattachables aux Songaï, et c’est en particulier le cas de ceux de Dienné. Ensuite il ne faut pas oublier que, chez les Songaï, les _Arma_ ne forment qu’une partie infime de la population, quelque importance politique et sociale qu’ils puissent détenir dans les villes où on les rencontre : la masse du peuple, composée des Gabibi et des Sorko de la région des lacs et surtout de l’ensemble des habitants du Djerma, du Zaberma et du Dendi, est demeurée nègre, les influences berbères et peules mises à part. Enfin, comme nous l’avons vu, l’élément blanc qui a affecté quelques familles songaï et a produit les Arma venait, non pas de l’Egypte, mais du Maghreb ; il est d’importation récente et postérieur à la période durant laquelle la soi-disant civilisation songaï a atteint son apogée[185].

Il en est de l’architecture comme du métissage : le style dit « de Dienné » n’est en rien spécial aux Songaï et il est d’importation maghrébine et relativement récente. Nous savons par Ibn-Khaldoun et par le _Tarikh-es-Soudân_ que les premières constructions de ce type furent bâties à Gao (une mosquée) et à Tombouctou (un palais et une mosquée) vers 1325, sous le règne et sur l’ordre de l’empereur mandingue Kankan- Moussa, par un poète de Grenade qui s’improvisa architecte, Abou-Ishak- es-Sahéli, lequel mourut à Tombouctou et y fut enterré. Avant cette époque, il n’y avait au Soudan que des huttes cylindriques couvertes en paille ou des abris rappelant les gourbis des Bédouins ou ceux des Touareg ; les « palais » même des empereurs n’étaient pas plus confortables ni plus remarquables que les « cases » de leurs sujets ; peut-être même les maisons à terrasse du type le plus primitif étaient- elles inconnues, car les auteurs arabes antérieurs au XIVe siècle (Ibn- Haoukal — qui avait voyagé au Soudan, — Bekri, Edrissi, Yakout) ne mentionnent pas d’autres habitations que les huttes à toit conique des Malinké et des Mossi d’aujourd’hui.

Ce fut vraisemblablement l’espagnol Abou-Ishak qui fut le premier inspirateur au Soudan occidental de ces maisons à portiques trapézoïdaux et de ces mosquées coiffées de pyramides dont l’aspect fait songer, en effet, mais d’assez loin, à des monuments de l’ancienne Egypte, mais que l’on rencontre partout, de l’Algérie et du Maroc à travers tout le Sahara, jusqu’à la lisière de la forêt tropicale. Cette architecture, motivée par les nécessités du climat et la rareté de certains matériaux ou l’ignorance de certaines techniques, est essentiellement maghrébine et non pas égyptienne[186]. Elle fut propagée au Soudan, non pas par les Songaï, — qui sont loin de l’avoir tous adoptée et qui habitent souvent des abris hémisphériques en nattes copiés sur ceux des Touareg, — mais bien par les Marocains de Tombouctou d’une part et d’autre part par les Soninké de Dienné et leurs cousins-germains les Dioula. Les Diennéens sont passés maîtres en l’art de l’architecture soudanaise, cela n’est pas niable : mais ils ont été initiés à cet art par des Marocains et non par des Songaï et ils n’ont pas été chercher leurs modèles en Egypte.

La conclusion de ce qui précède peut se résumer ainsi : les Songaï actuels — surtout ceux des territoires civils du Haut-Sénégal-Niger — forment un peuple très mélangé, dont le fond primitif et l’élément principal sont constitués par une population nègre originaire sans doute de la région de Tillabéry-Niamey-Dosso, sur la rive gauche du bas Niger ; ils comprennent une caste de pêcheurs — les Sorko —, une caste de chasseurs — les Goou — et une classe ouvrière et paysanne — les Gabibi — qui, toutes les trois, sont demeurées à peu près vierges de tout élément de race blanche, mais dans lesquelles le type primitif a été plus ou moins modifié, chez les Sorko par des mélanges avec les Bozo, chez les Goou par des mélanges avec les Banmana et chez les Gabibi par des mélanges avec les Haoussa, les Gourmantché, les Mossi, les Tombo, les Soninké et les Banmana, selon les régions ; il y a lieu également, en ce qui concerne les Gabibi, de tenir compte de mélanges avec les Touareg et avec les Peuls qui ont parfois altéré le type nègre primitif ; ils comprennent enfin une classe noble — les Arma — dans la composition de laquelle l’élément de race blanche entre pour une part assez considérable : cet élément a été fourni principalement par des Européens de la péninsule ibérique et des Arabo-berbères du Maroc et, dans une proportion moindre, par des Touareg, des Maures et des Peuls. Quant à la classe des lettrés musulmans — les Alfa —, elle se recrute parmi tous les peuples du Soudan et du Sahara, mais les Songaï y sont en infime minorité[187].

Je n’ai parlé, dans les pages qui précèdent, que des grands mouvements de migration ou de conquête qui ont porté les Songaï jusqu’au lac Débo. Il s’est produit en outre un certain nombre de mouvements secondaires en sens divers, dûs à différentes causes : c’est ainsi qu’après la prise de Gao par les Oulmidden en 1770, un certain nombre de Songaï émigrèrent de la région de Gao au Djerma-Ganda et du côté de Niamey (tradition recueillie par M. le Commandant Gaden) ; c’est ainsi encore que, d’après Barth, beaucoup de Songaï de la région de Bourem émigrèrent vers 1843 du côté de Goundam. D’autre part les Songaï ont fourni de tout temps un très fort contingent aux approvisionnements en esclaves du Sahara et du Maghreb : une bonne partie des Bella des Touareg et des Harrâtîn des Maures Kounta et Bérabich sont d’origine songaï ; on trouve des descendants d’esclaves de même provenance en beaucoup de points du Sud algérien et du Sud marocain : le lieutenant Cancel, ayant étudié récemment le langage des Balbali ou habitants de Tebalbalet, a découvert que ce langage est un dialecte à la fois songaï, arabe et berbère, mais avec prédominance marquée de mots songaï dans le vocabulaire et avec introduction des principales règles de la syntaxe songaï (_Revue africaine_, 1908).

=VII. Mandé du Nord.=

Il semble bien que la famille mandé, dans son ensemble, est autochtone du Soudan Occidental. Son domaine primitif devait s’étendre le long du Niger, et principalement sur la rive gauche, depuis le lac Débo environ au Nord jusque vers les sources du Tinkisso au Sud. Le _Diagha_, Diaga ou Diaka[188] (du Débo à Sansanding) fut le berceau des Mandé du Nord, le _Mandé_ ou Manding ou Mali (haut Niger à hauteur de Bamako et haut Bakhoy) fut celui des Mandé du Centre et le _Diallon_ ou Fouta-Diallon (du haut Tinkisso à la haute Falémé) fut celui des Mandé du Sud.

Bien avant le début de notre ère, la famille mandé devait être répandue dans toutes ces régions et en former la population à peu près exclusive.

1o _Bozo._

Les Bozo devaient, au début, constituer chez les Mandé du Nord une caste de pêcheurs et de navigateurs absolument analogue à celle des Sorko chez les Songaï et à celle des Somono chez les Mandé du Centre. Ils habitaient principalement le lac Débo et le bras du Niger connu sous le nom de marigot de Dia ou Diaka. Ils durent à un moment donné se répandre un peu plus loin vers le Nord et vers le Sud et atteindre le Bani vers l’Est du côté de Mopti et de Dienné. Mais la poussée des Sorko par le Nord du XIIe au XIIIe siècles et celle des Somono par le Sud vers la même époque amenèrent la concentration des Bozo dans la région de leur berceau primitif, dont ils ne sont jamais sortis depuis qu’isolément et où ils sont encore considérés de nos jours comme propriétaires du sol et des eaux.

Tandis qu’ils demeuraient ainsi fixés dans leur patrie d’origine, les populations agricoles de même famille qui les entouraient se dispersaient au contraire dans tout le Soudan, sous le nom de Soninké, et arrivaient, par suite de cette dispersion et de leur mélange avec des peuples très divers, à se différencier assez notablement de leurs congénères pêcheurs que leur métier avait attachés aux rives du fleuve. C’est ainsi qu’aujourd’hui, par le type, les mœurs et la langue, les Soninké se distinguent des Bozo, quoique d’ailleurs les ressemblances entre les deux peuples soient également considérables. Mais leur communauté d’origine ne semble pas douteuse.

Ajoutons à cela que des unions se sont produites depuis des siècles entre les Bozo primitifs et des familles appartenant aux castes de pêcheurs d’autres nationalités, telles que la caste songaï des Sorko, la caste banmana des Somono et la caste peule des Soubalbé. Ces unions eurent comme résultat d’altérer quelque peu le type initial des Bozo et de modifier considérablement sans doute leur parler primitif.

Les Bozo sont actuellement tous musulmans : ils le sont probablement depuis le XIVe siècle, ayant dû se convertir à la même époque que les gens de Dienné.

2o _Soninké._

Ainsi que je viens de le dire, les Soninké ont eu, comme les Bozo, pour habitat primitif le Diaga ou Massina[189] et, comme les Bozo aussi, ils formaient à l’origine une population exclusivement nègre et bien plus rapprochée des Mandé du Centre qu’elle ne l’est actuellement[190].

Dès une époque fort ancienne, vers 200 avant J.-C. au plus tard, des Soninké partis du Diaga s’avancèrent vers le Nord-Ouest et allèrent fonder des colonies agricoles dans les régions où se trouvent aujourd’hui Bassikounou, Néma et Oualata. Peut-être même la fondation de _Néma_ remonte-t-elle à cette période lointaine, ainsi que celle de _Ghana_, qui devait être très voisine de Néma et de l’emplacement où s’éleva plus tard[191] Birou ou Oualata.

Lorsque, au début du IIe siècle de notre ère, les Judéo-Syriens venant de la Cyrénaïque par l’Aïr s’installèrent au Diaga, les Soninké subirent quelque peu leur ascendant et, dès ce moment, des éléments de race blanche commencèrent à s’introduire parmi eux. Nous avons vu comment, vers le milieu du même siècle, ils obligèrent les Judéo-Syriens à quitter le Diaga et comment ces derniers, suivant la même voie qu’avaient tracée les Soninké longtemps auparavant, allèrent se fixer dans l’Aoukar, à côté des colonies soninké de Néma et de Ghana. Quelque cinquante ans plus tard, les Judéo-Syriens du Touat venaient les y rejoindre et vers la fin du IIIe siècle se constituait à Ghana un état assez puissant dont les maîtres étaient ces Judéo-Syriens ou Proto- Peuls.

A ce moment, un certain nombre de Soninké de l’Aoukar, fuyant le joug de ces étrangers, continuèrent leur migration vers le Nord-Ouest et se portèrent jusque dans le Tagant et dans l’Adrar mauritanien, que les Berbères n’occupaient encore qu’incomplètement. Les _Azer_ actuels de Oualata[192], de Tichit, de Chinguetti[193], etc. ne sont que les descendants, sans doute métissés de Berbères, de ces Soninké des premières migrations. Un nouvel élément de même souche leur fut apporté d’ailleurs vers la fin du VIIIe siècle par les Soninké accompagnant les Ahl-Massina d’origine judéo-syrienne qui, venant de Ghana, fondèrent Tichit et gagnèrent l’Adrar.

Cependant le gros de la population soninké était demeuré au Diaga. Vers la fin du VIIe siècle, pour des raisons ignorées, un groupe assez considérable quitta ce pays, tenta un premier essai de colonisation du côté de Dienné[194], puis, rebroussant chemin vers l’Ouest, se porta par le Kaniaga jusqu’au _Kingui_ et au _Diafounou_, laissant probablement des fractions colonisatrices le long de son itinéraire. Vers 750, la majeure partie des émigrants, quittant le Kingui pour retourner presque sur leurs pas, arrivèrent au _Ouagadou_, où ils fondèrent, sous la direction de _Maghan-Diabé Sissé_, le premier état soninké sur lequel les traditions nous aient quelque peu renseignés.

Une légende, encore très vivante chez tous les Soninké du Sahel et rapportée plus d’une fois déjà par des Européens[195], raconte, en l’agrémentant de détails qui tiennent du merveilleux, le récit de cette migration du Diaga au Ouagadou par le Kaniaga et le Kingui. D’après cette légende, le chef de la migration aurait été un nommé _Digna_ ou _Dinga_, fils de Kiridion-Tagamanké fils de Yougou-Doumbessé (lequel descendait de Job fils de Salomon fils de David !) ; ce Digna, ancêtre du clan royal soninké des _Sempré_, Soumpara ou Simbara, avait quitté le Diaga avec une bande de 300 hommes armés, accompagné de prêtres, devins et sorciers dont le chef s’appelait _Garabara-Diané_ ou _Diadiané_ et aurait été l’ancêtre du clan des Soudouré. Digna s’arrêta d’abord dans la contrée de Dienné et y épousa une femme nommée Satakoullé Dafé ; étant demeuré là 17 ans[196] sans que cette femme lui eût donné de postérité, il la répudia, quitta le pays de Dienné et revint au Diaga, où il épousa Assakoullé Soudouré. Celle-ci enfanta trois jumeaux, dont l’un mourut à sa naissance ; le second, _Dia-Founè_, ancêtre du clan des Dikéné ou Dyikéné, alla s’établir dans le pays qui fut appelé à cause de lui _Diafounou_ et le colonisa ; le troisième, _Diagabâ-Founè_[197], père du clan des Souaré, demeura dans le Diaga.

Lorsque ses deux fils furent devenus des hommes, Digna, — dont la longévité est comparable à celle des patriarches bibliques, — poussa jusqu’au Kingui (province de Nioro) et se fixa à Daraga, près de la mare de Dioka (sur la route de Nioro à Kayes). Arrivé là, il envoya des gens puiser de l’eau ; ces gens aperçurent un génie assis au bord du puits et revinrent en toute hâte prévenir Digna. Celui-ci se rendit au puits et, grâce aux sortilèges dont disposaient ses prêtres, rendit le génie aveugle, sourd et paralytique, ce qui n’empêcha pas toutefois le génie d’en faire autant à Digna. Alors intervint Garabara, le chef des sorciers, dont les procédés magiques rendirent à Digna l’usage de ses sens, tandis que le génie demeurait privé de la vue, de l’ouïe et du mouvement. Sans doute il avait conservé la faculté de parler, car il offrit à Digna, si ce dernier le guérissait, de devenir son allié et de lui donner ses trois filles en mariage ; Digna accepta et rendit au génie le libre usage de ses sens et de ses mouvements. Après quoi il épousa les trois filles du génie.

De la première, nommée Diangana Boro, il eut cinq fils et un serpent, lequel fut appelé _Ouagadou Bida_ et s’enfuit dès qu’il fut sorti du sein de sa mère, sans que l’on sût où il était allé. Nous le retrouverons tout à l’heure. Les cinq fils furent : Téré-Kiné, père des Soma ou Sokhona ; Téré-Kalé, père des Kalé[198] ; Lampakhé-Boundayoré, père des Bérété ; Kara-Guidé, père des Séméga, et Toungamari-Kabida, père des Diâbi ou Diâbira. De la deuxième fille du génie, nommée Katana Boro, il eut aussi cinq fils, pères du clan des _Sissé_, issu lui-même, comme on le voit, de celui des Sempré : _Maghan-Diabé_, qui fut le premier roi du Ouagadou ainsi que nous l’allons voir, Maghan-Tané, Maghan-Tané-Fankanté, Maghan-Mamari et _Maghan-Kaya_[199], qui devait être plus tard le fondateur de l’empire soninké de Ghana. Enfin, de la troisième fille du génie, nommée Sinanguillé Gounékousso, il eut quatre fils : Mamari, père des Touré et des Diabéra ; Fassiré, père des Koumma ou Koumba ; Matam, qui n’eut pas de descendants, et Douissé ou Dowissé, que la légende donne comme ancêtre aux Harrâtîn soninké qui vivent avec les Idao-Aïch de la sous-tribu des Ahl-Soueïd.

Cependant Digna, parvenu à un âge très avancé, était devenu aveugle. Un jour, il dit à Téré-Kiné, l’aîné de ses fils présents au Kingui, d’aller lui tuer du gibier, lui promettant, s’il lui en rapportait, de lui conférer l’insigne du pouvoir royal. Garabara-Diané, chef des sorciers, avait eu à se plaindre de Téré-Kiné et avait au contraire une grande affection pour Maghan-Diabé, l’aîné des enfants de la seconde femme de Digna. Or Téré-Kiné était particulièrement velu. Garabara prit donc une peau de bélier, en revêtit Maghan-Diabé, mit une chèvre entre les mains de ce dernier et l’amena auprès du vieillard, disant : « Voici Téré-Kiné qui revient de la chasse et t’apporte une antilope. » Digna demanda à Maghan-Diabé : « Est-ce bien toi Téré-Kiné ? — C’est bien moi », répondit Maghan-Diabé. L’aveugle passa sa main sur la toison du bélier et dit : « Mon fils, ta voix ressemble à celle de Maghan-Diabé, mais ta peau velue est bien celle de Téré-Kiné. D’ailleurs n’êtes-vous pas tous mes enfants ? » Puis il remit à Maghan-Diabé la chaîne qui était l’insigne de son pouvoir[200].

Sur ces entrefaites, Téré-Kiné revint de la chasse avec un buffle qu’il avait tué et, apprenant la supercherie dont avait usé son frère, il entra dans une violente colère et voulut tuer Maghan-Diabé. Digna l’apaisa en lui donnant un talisman qui assurait à Téré-Kiné et à ses descendants la faculté de faire tomber la pluie à volonté, pouvoir qui est encore attribué de nos jours aux membres du clan des Sokhona.

Peu après, Digna mourut. Garabara, ayant consulté les présages, prédit à Maghan-Diabé qu’il régnerait un jour en un endroit du Sahel appelé _Koumbi_ et situé dans l’Est. En conséquence, laissant au Kingui Téré- Kiné et tous les enfants de la première et de la troisième femme de son père, Maghan-Diabé quitta Daraga avec ses propres frères utérins (les _Sissé_), Garabara et quarante cavaliers. La petite troupe, marchant vers l’Est, arriva en un pays habité par des hyènes dont le chef s’appelait Tourougoulé Fadiga ; Maghan-Diabé demanda à ce dernier de lui indiquer le chemin de Koumbi : le chef des hyènes lui dit de continuer vers l’Est. Un peu plus loin, la troupe arriva au pays des vautours dont le chef, Douga, exigea quarante cadavres de chevaux pour montrer la route de Koumbi. Maghan-Diabé sacrifia donc ses quarante montures, dont les vautours se régalèrent. Puis Douga se mit à voler en avant de la troupe, pour lui montrer le chemin, et, s’arrêtant enfin sur un arbre, près de l’endroit où se trouve aujourd’hui Goumbou, dit : « C’est ici Koumbi. »

Maghan-Diabé fit abattre cet arbre. L’arbre, en tombant à terre, découvrit l’orifice d’un puits au-dessus duquel il avait poussé et de ce puits sortit un serpent qui dit à Maghan-Diabé : « Je suis Ouagadou Bida, ton frère et le frère de Téré-Kiné dont tu as usurpé le rang ; en sortant du ventre de ma mère, je suis venu résider dans ce puits, et la terre qui entoure ce puits, et qui s’appelle _Ouagadou_ à cause de moi, est ma terre. Je ne veux pas que tu viennes m’y déranger. » Cependant, Maghan-Diabé ayant proposé une transaction au serpent, celui-ci déclara qu’il consentait à laisser son frère s’établir dans le pays et à demeurer lui-même dans son puits sans en jamais sortir, à condition qu’on lui donnât en pâture cent vierges par an. Maghan trouva cette exigence inacceptable et offrit de lui donner seulement, chaque fois qu’aurait lieu la fête annuelle des cultures, la plus jolie fille qui se trouverait à ce moment là dans le pays. Le serpent accepta cet arrangement et rentra dans son puits[201].

De l’arbre qui avait été abattu sortit alors un tambour qui se mit à jouer tout seul ; à l’appel de ce tambour magique, des hommes accoururent, venant de toutes les directions : ils étaient 9.999, tous montés sur des chevaux bais, et divisés en quatre compagnies dont chacune avait un chef. Ces chefs étaient : Ouagané Sakho, père du clan des _Sakho_ ; Diaméra Sogona, père des _Diagouraga_ (fraction des Diawara) ; Makhan Doumbé, père des _Silla_, et Goumaté Fadé, père des _Yaressi_ (ou Diaressi ou Diarisso).

Lorsque toute cette foule fut réunie, sur le conseil de Garabara, on décida d’élire comme roi celui dont le bras aurait exactement la même longueur que le tambour[202]. Tous les chefs enfoncèrent successivement leur bras à l’intérieur du tambour, mais seul Maghan-Diabé put le remplir exactement avec son bras et, en conséquence, il fut reconnu roi par toute l’assemblée.

Devenu ainsi le souverain du Ouagadou, Maghan-Diabé s’installa à Koumbi et partagea son royaume en cinq provinces, gardant pour lui le Ouagadou proprement dit, et donnant le commandement des quatre autres aux quatre chefs de cavaliers accourus à l’appel du tambour magique : Ouagané Sakho reçut le Nord-Ouest et se fixa à _Diara_ (près et au Nord-Est de Nioro) ; Diaméra Sogona eut l’Est et se fixa à _Guesséné_ dans le Sud du Kaniaga (tout près de Sosso) ; Makhan Doumbé eut le Sud-Ouest et se fixa à _Kamatingué_ (entre Goumbou et Nioro), d’où il se rendit ensuite dans le _Kaarta_ ; enfin Goumaté Fadé reçut le Sud-Est en partage et alla demeurer au _Bélédougou_ (vers l’an 750 environ).

Chaque année, à la fête des cultures qui se célèbre lors des premières pluies, les quatre chefs de province venaient saluer le roi du Ouagadou à Koumbi et une vierge était sacrifiée au serpent.

Lorsque Maghan-Diabé mourut, son frère Maghan-Tané lui succéda ; ensuite régna Maghan-Tané-Fankanté, puis Maghan-Mamari et enfin Maghan-Kaya ou _Kaya-Maghan Sissé_, le dernier des cinq fils de Katana Boro, sous le règne duquel eut lieu la ruine du Ouagadou et la dispersion de ses habitants (fin du VIIIe siècle).

Voici comment la tradition rapporte le motif et les circonstances de cet événement mémorable. Un nommé Mamari-Sité Dorhoté, originaire du Kaniaga, sorte de magicien remarquable par son caractère silencieux — il ne parlait que deux fois par an —, était venu résider à Diara auprès de Ouagané Sakho, au clan duquel il s’était affilié, changeant son nom primitif en celui de Mamari Sakho. Il était amoureux d’une jeune fille nommée Sia Yatébari qui, cette année-là, fut choisie en raison de sa beauté pour être offerte au serpent. Lorsque le jour du sacrifice fut arrivé, Mamari Sakho se rendit à Koumbi, armé d’un sabre soigneusement aiguisé, et, se glissant parmi la foule, se plaça près du puits sacré. Le serpent, selon la coutume, sortit deux fois sa tête pour regarder la vierge qu’on lui destinait ; au moment où il la dressait une troisième fois et se préparait à s’emparer de Sia, Mamari se précipita sur lui et lui frappa sept fois le cou avec son sabre : au septième coup, la tête du serpent se détacha, mais, au lieu de tomber, elle s’éleva dans les airs en disant : « Mamari Sakho, tu as détruit le Ouagadou ; pendant sept ans, il ne pleuvra plus dans ce pays, car la pluie que je faisais tomber sera désormais transformée en or et le Ouagadou n’en profitera plus. » Et en effet la tête du serpent s’en alla tomber au Sud du Mandé, dans le Bouré, qui devint la contrée du Soudan la plus riche en or.

Les assistants voulurent faire un mauvais parti à Mamari, mais ce dernier, sautant sur son cheval, réussit à s’enfuir ; Ouagané Sakho le rejoignit, mais, parce qu’il appartenait au même clan que lui, il n’osa pas le tuer et le laissa aller.

Cependant les menaces du serpent se réalisèrent ; pas une goutte d’eau ne tomba au Ouagadou durant sept années consécutives ; une grande disette s’ensuivit et les Soninké quittèrent ce pays maudit pour se disperser de tous côtés, à la recherche de régions plus fertiles.

Les uns, sous la conduite d’_Alikassa Sempré_, fils de Maghan Diabé, se portèrent vers le Tekrour, au Guidimaka et au Galam qu’ils appelèrent Gadiaga ; ils fondèrent là les premières colonies soninké, celles de _Yaressi_ et de _Silla_, ainsi nommées des clans issus de Goumaté Fadé et de Makhan Doumbé qui les créèrent ; les membres du clan royal des Sempré qui faisaient partie de la même migration fondèrent _Galambou_[203]. Une tradition recueillie par Mage raconte qu’Alikassa, s’étant baigné un jour dans un affluent de la Falémé appelé _Bakili_ que les autochtones considéraient comme un cours d’eau sacré, et n’ayant éprouvé aucune conséquence fâcheuse de son imprudence, fut regardé comme un grand sorcier par les indigènes et devint roi du Galam. En souvenir de cette circonstance, ses descendants changèrent leur nom de Sempré en Bakili. Le royaume du _Galam_ ou Gadiaga eut pour capitale Galambou, appelée aussi Kounguel ; il comprenait le Goye, le Kaméra et le Guidimaka.

D’autres s’arrêtèrent dans le Bakounou, le Kingui, le Guidioumé et le Diafounou, où ils possédaient déjà des compatriotes. D’autres émigrèrent du côté de Kala (Sokolo) ou retournèrent au Kaniaga et se mêlèrent aux compagnons de Goumaté Fadé établis dans le Nord du Bélédougou, donnant ainsi naissance à ce qui fut plus tard l’empire soninké des _Sossé_ ou du _Kaniaga_.

D’autres encore, du clan des _Kounaté_ ou Konaté (originaires de Kouna ou Kona, dans l’Est du Massina, au Sud et près du Débo), rebroussèrent chemin jusqu’au Diaga, traversèrent le Niger et allèrent, vers l’an 800, fonder _Dienné_, ou tout au moins fonder une colonie soninké à l’endroit où devait s’élever plus tard la ville de Dienné proprement dite. D’après la tradition[204], des Bobo étaient alors installés à Kanafa, sur le plateau où se trouve aujourd’hui la ville, et des Bozo demeuraient au Sud du même plateau, en un lieu appelé Dioboro, près du village actuel de Pérou. Les Soninké, commandés par un nommé Adyini Kounaté, se seraient fixés auprès des Bozo de Dioboro et les Bobo, gênés par ce voisinage, auraient peu après émigré du côté de Bandiagara.

Mais le plus grand nombre des Soninké du Ouagadou, sous le commandement de _Kaya-Maghan_ ou Maghan-Kaya, qui régnait au moment de la dispersion, se porta vers le Nord et alla rejoindre les premiers colons soninké de la région de _Ghana_, dont la prospérité et la richesse attirait les affamés du Ouagadou en excitant leur convoitise. Beaucoup de Soninké demeurés au Diaga lors de la migration de Digna étaient venus depuis directement dans l’Aoukar, en sorte que le nombre total des Soninké répandus à Ghana et dans les environs devait être considérable à la fin du VIIIe siècle. Kaya-Maghan en profita pour renverser la dynastie des Judéo-Syriens, s’emparer du pouvoir et établir la suprématie soninké sur l’empire de Ghana : ce fut, comme nous l’avons vu, le signal de l’exode des Proto-Peuls vers le Fouta-Toro[205].

L’Aoukar et sa capitale Ghana durent constituer le centre principal des Soninké, au moins au point de vue politique, depuis les premières années du IXe siècle jusque vers la fin du XIe. Tour à tour rivaux et suzerains des Berbères Lemtouna d’Aoudaghost, les Soninké de Ghana établirent à la fin du Xe siècle leur suprématie sur tout le Hodh et une partie au moins du Tagant, sur le Massina et le Bagana et sur tous les pays compris entre le Niger et le Tekrour où leurs compatriotes avaient fondé déjà des colonies. Ce fut le moment brillant de leur histoire. Ce fut aussi celui où s’acheva leur formation ethnique, par des mélanges nombreux et répétés avec des Berbères dans le Nord et avec des Toucouleurs dans le Sud-Ouest, mélanges venant s’ajouter à ceux déjà subis du fait du contact avec les Judéo-Syriens dans le Diaga et l’Aoukar : c’est à ces mélanges, où l’élément de race blanche entra pour une part fort appréciable, que les Soninké doivent leurs caractères physiques et moraux actuels, et que leur langue doit également les particularités qui la distinguent nettement des dialectes mandé du Centre.

Mais les migrations et contre-migrations des Soninké étaient loin d’avoir pris fin et leur dispersion à travers tout le Soudan Occidental n’en était encore qu’à ses débuts. En 1076 les Lemtouna, entraînés à la guerre sainte par Abdallah-ben-Yassine, s’emparaient de Ghana, pillaient la ville, massacraient une partie des habitants et convertissaient à l’islamisme ceux qui préférèrent la religion nouvelle à la mort ou à la fuite. Beaucoup de Soninké demeurèrent dans l’Aoukar où, devenus musulmans, ils subirent jusque vers 1090 le joug des Berbères, puis recouvrèrent leur indépendance. Mais beaucoup aussi émigrèrent de Ghana vers le Sud, le Sud-Ouest et le Sud-Est à la fin du XIe siècle, achevant de constituer les états soninké déjà ébauchés dans le Kaniaga, le Bakounou, le Kingui, le Galam, et ramenant au Diaga un nouveau flot de population.

D’après une tradition, les familles soninké qui s’enfuirent de Ghana lors de la conquête almoravide descendaient principalement des premiers colons demeurés dans l’Aoukar au temps de la domination judéo-syrienne et appartenaient surtout aux clans suivants : les _Doukouré_, descendants d’un nommé Bentigui, qui était au service d’un ministre du dernier empereur judéo-syrien de Ghana et dont le fils aurait assassiné cet empereur, sans doute au moment de l’arrivée de Kaya-Maghan Sissé dans l’Aoukar ; les _Soumaré_, descendants d’un autre familier du même ministre ; les _Diakaté_ ou _Niakaté_ et les _Diarisso_, ainsi que les _Mangara_, les _Samoura_ et les _Koussata_, descendants de vassaux des empereurs judéo-syriens eux-mêmes ; enfin les _Tounkara_ qui, eux, se composaient des derniers débris de la famille impériale soninké des Sissé, c’est-à-dire des descendants de Kaya-Maghan.

Les _Diarisso_ fondèrent un royaume au Kaniaga, où ils retrouvèrent des gens de leur clan en la personne des descendants de Goumaté-Fadé : ce fut l’origine du fameux empire de _Sosso_ ou des _Sossé_, qui devait devenir célèbre quelque cent ans plus tard avec la dynastie des _Kannté_.

Les _Doukouré_ fondèrent au Bakounou d’abord, puis à Goumbou, un royaume qui, en quelque sorte, correspondait à l’ancien royaume du Ouagadou. Leur chef Maré-Diago Doukouré, en quittant Ghana, se porta d’abord dans le Guimbala, sur la rive nord du Débo, alla de là à Dienné, puis à Diongoï dans le Sud du Bakounou, où il se fixa et mourut. Ouari Doukouré, son successeur, transporta sa résidence à Tanganaga, près et à l’Ouest-Nord-Ouest de Goumbou, tandis qu’un de ses frères allait s’installer dans le Diafounou. Toumané Doukouré ayant succédé à Ouari, un berger lui signala un emplacement bien préférable à Tanganaga : c’était _Goumbou_. Toumané et son frère cadet Boubou, accompagnés de tous les notables du royaume, partirent à cheval pour aller reconnaître l’endroit ; mais un devin avait prédit que le premier des deux frères qui mettrait pied à terre mourrait aussitôt ; aussi, lorsqu’on fut arrivé à Goumbou, Toumané invita Boubou à descendre de cheval le premier. Boubou, pour ne pas désobéir à son aîné, accepta de faire le sacrifice de sa vie ; mais, avant de mettre pied à terre, il fit disposer d’un côté le trésor de la famille royale et fit ranger d’un autre côté les notables du pays, puis il dit à Toumané : « Choisis entre ces deux trésors, les biens ou les hommes ; mes enfants, après ma mort, auront ce que tu auras dédaigné. » Toumané choisit les biens. Boubou, ayant recommandé ses enfants aux notables, descendit alors de cheval et mourut incontinent. Les notables déclarèrent à Toumané que, puisqu’il leur avait préféré la richesse, ils ne dépendaient plus de lui désormais, mais bien du fils aîné de Boubou, _Bouyagui-Toumbéli_, qui n’était encore qu’un enfant mais auquel échut néanmoins le commandement du royaume. Un vieillard, Diéroumfa Doukouré, fut nommé tuteur du jeune roi ; au bout de sept ans, Bouyagui-Toumbéli Doukouré prit en mains les rênes de l’Etat (fin du XIIe siècle ou commencement du XIIIe). Depuis cette époque jusqu’à présent, les descendants de Boubou Doukouré ont conservé le commandement politique à Goumbou[206], tandis que ceux de Toumané n’ont pas cessé d’être considérés comme les maîtres du sol.

Les _Niakaté_ ou Diakaté s’établirent à _Diara_, dans le Kingui, et y fondèrent, à la fin du XIe ou au commencement du XIIe siècle, un royaume qui dura environ un siècle et demi et fut renversé par les Diawara vers 1270. Les légendes que j’ai eues à ma disposition ne racontent rien des débuts de ce modeste Etat : seul, son dernier roi, qui vécut probablement entre 1200 et 1250, est mentionné. Ce roi s’appelait _Mana- Maghan_ ; il s’enrichit par le commerce qu’il faisait avec le Tekrour d’une part et le Tagant de l’autre et, grâce à sa fortune, put équiper des bandes nombreuses de guerriers et devenir un chef redoutable[207]. Les Peuls Diawambé alors répandus au Kaarta étaient constamment pillés et rançonnés par les bandes des premiers empereurs mandingues[208] ; ils firent appel à Mana-Maghan Niakaté, qui alla attaquer les Mandingues dans le Kaarta mais qui, trop faible pour s’y maintenir, dut revenir au Kingui, ramenant avec lui un grand nombre de Diawambé qu’il installa auprès de Diara et qui, un peu plus tard, devaient fonder Nioro. Mana- Maghan et sa famille eurent une destinée tragique : lui disparut dans des circonstances mystérieuses que je relaterai un peu plus loin, en parlant des Diawara ; de ses deux fils, l’un, Bemba, fut tué par des Peuls dont il cherchait à dérober le troupeau et l’autre, Mana, se noya dans le Niger — ou dans le Sénégal — au cours d’une razzia dirigée également contre des Peuls. Après la disparition de Mana-Maghan et l’installation des Diawara à Diara (1270), les Niakaté émigrèrent en grand nombre dans le Guidioumé, où ils sont encore.

Parmi les autres familles soninké qui avaient fui Ghana en 1076, les unes allèrent s’installer dans le Guidimaka et le Galam auprès des Yaressi, des Silla et des Bakili, les autres se fixèrent dans le Diaga, leur ancienne patrie. Ces dernières, comprenant principalement des Sissé-Tounkara, des Koussata, des Koumma ou Koumba, des Bérété, des Diâbi et des Koné, passèrent par Bassikounou et Dioura et vinrent s’établir dans la province méridionale du Diaga connue sous le nom de _Mîma_ ou Méma, à Dia, à Diakolo et surtout à _Nono_, ce qui leur valut le surnom de Soninké-Nono ou, chez les Peuls, de Nononkobé[209].

Passons maintenant aux premières années du XIIIe siècle : en 1203, _Soumangourou_ (ou Soumahoro) Kannté, alors souverain de l’empire soninké des Sossé qui avait sa capitale à Sosso[210] dans le Kaniaga, fait la conquête de Ghana et étend son autorité sur tout le Bagana, sur le Diaga, sur Ségou et sur une partie au moins du Bélédougou et du Kaarta. Onze ans après la prise de Ghana par Soumangourou, en 1224, des Soninké de cette ville, qui sans doute avaient pris parti contre les Sossé et avaient dû fuir la colère du vainqueur, fondèrent dans la même région un modeste village qu’ils appelèrent _Birou_ (les tentes) et qui devait devenir célèbre sous son nom berbère de _Oualata_ ou Ioualaten lorsque, quelque vingt ans plus tard, il allait succéder comme métropole de l’Aoukar à Ghana détruite par Soundiata.

Ce _Soundiata_ était empereur des Mandingues lorsque la puissance des Sossé avait atteint son apogée. En 1235, il réussit à vaincre Soumangourou entre Koulikoro et Niamina[211] et à s’emparer de tous ses Etats. Un grand nombre de Sossé émigrèrent alors vers le Tekrour, le bas Sénégal et la Gambie, où on retrouve encore de nos jours leurs descendants, plus ou moins mélangés aux Toucouleurs, aux Ouolofs, aux Sérères et aux Malinké.

En 1240, Soundiata détruisait définitivement Ghana, établissait sa résidence près de Niamina, fondait là une ville à laquelle on donna le nom de son pays d’origine (Mandé ou Mali) et devenait le maître de tout le haut Niger, depuis ses sources jusqu’à la région des lacs. Les Soninké du Diaga acceptèrent assez malaisément la domination mandingue et ceux de Nono en particulier cherchèrent à s’y soustraire par l’émigration. Certains descendirent la rive gauche du Niger et allèrent fonder, entre Niafounké et Bassikounou, une colonie qui prit aussi le nom de Nono (ou Nounou) et qui a subsisté jusqu’à nos jours ; cette colonie est citée par le _Tarikh-es-Soudân_, qui y fait régner une femme nommée Bikoun-Kabi et qui parle de la conquête de ce pays par Sonni Ali- Ber vers 1473 ; aujourd’hui, les descendants de ces Soninké-Nono — que Sa’di appelle par erreur « Sanhadja Nono » — parlent songaï et sont appelés _Dakouraré_ ; ils habitent Nounou (près de Niafounké, au Sud du lac Gaouati) et quelques villages voisins de Soumpi aux environs de la route de Niafounké à Bassikounou.

D’autres Soninké du Diaga (les Komma ou Koumba) remontèrent la rive gauche du fleuve et allèrent fonder _Sansanding_.

Mais le plus grand nombre des Soninké-Nono, traversant le Niger à Diafarabé, occupèrent entre ce fleuve et le Bani le pays compris, d’une façon générale, de Diafarabé à Mopti et à San et choisirent comme centre de leur nouvelle colonie le point de _Dienné_, où des Soninké s’étaient établis déjà depuis le début du IXe siècle, mais dont la fondation véritable peut être placée à cette époque (1250 environ). Les nouveaux arrivants — qui appartenaient aux clans des Mana, des Sissé, des Touré et des Diâbi — s’établirent d’abord auprès des Kounaté, dans le village bozo de Dioboro ; mais ils étaient nombreux et il devint bientôt manifeste que l’emplacement était trop étroit pour contenir tout le monde. Les Soninké-Nono demandèrent donc aux Bozo, les plus anciens occupants du pays, de leur désigner un autre emplacement, et les Bozo leur indiquèrent le plateau de Kanafa, qu’avaient habité autrefois des Bobo. Les Soninké-Nono s’y transportèrent, comblèrent les mares qui s’y trouvaient et construisirent un village auquel ils donnèrent le nom de Dienné[212]. Les génies du lieu exigèrent, pour assurer la prospérité future du nouveau village, qu’on leur sacrifiât une vierge en holocauste ; une jeune fille fut donc procurée par les Bozo de Dioboro au patriarche des Mana, chef des Soninké-Nono, qui la fit murer vive dans l’enceinte en construction, près de la porte dite aujourd’hui porte de Kanafa. Avant que la jeune fille eut rendu le dernier soupir, on l’entendit, à travers l’argile encore molle dont on venait de la recouvrir, recommander aux Soninké de se souvenir toujours que c’était aux Bozo qu’ils devraient la prospérité de leur ville[213]. Les Soninké de Dienné furent surtout des commerçants : leurs rapports continuels avec Tombouctou et leurs voyages sur le fleuve en aval de Mopti leur firent adopter la langue songaï, à partir du XVIe siècle probablement, au détriment de leur langue propre. Leurs descendants actuels parlent tous le songaï, mais ceux qui habitent le Pondori, entre Dienné et Diafarabé, et qui se livrent surtout à l’agriculture, ont conservé l’usage de la langue soninké. Peu après l’établissement définitif des Soninké à Dienné, vers 1300, Koumboro Mana, vingt-sixième chef de la colonie depuis sa fondation première par les Kounaté, se convertit à l’islamisme ; à partir de cette époque, les Diennenké furent toujours de fervents musulmans.

Vers 1270, c’est-à-dire une trentaine d’années après la construction de Dienné sur son emplacement actuel, une nouvelle fraction du peuple soninké se constituait au Kingui, celle des _Diawara_, qui prenait à Diara la place de la dynastie Niakaté. L’ancêtre des Diawara aurait été un chasseur d’origine inconnue, _Daman-Guilé_, fils d’un certain Modi- Moussa Moumini et venu de la direction du Hidjaz — c’est-à-dire du Nord- Est — dans le Manding, en compagnie des nommés Ségui-Khèri, Dimbané et Niagué-Maghan, ce dernier ancêtre du clan des Kamara. Daman-Guilé serait arrivé au Manding à l’époque où régnait Soundiata Keïta, c’est-à-dire dans le deuxième quart du XIIIe siècle. Un homme de la caste des Garankè (cordonniers), nommé Kaké-Kanédyi[214], qui vivait auprès de Soundiata, étant allé dans la brousse afin de chercher de l’écorce de mimosa pour tanner ses cuirs, rencontra Daman et ses compagnons. Il leur demanda qui ils étaient et d’où ils venaient. Daman se contenta de répondre : « Nous sommes des chasseurs venus de l’Est », et pria Kaké d’aller avertir l’empereur de leur arrivée. Soundiata, averti par Kaké, convoqua Daman- Guilé et ses compagnons ; comme il leur demandait quel était leur _diamou_ (nom de clan), Daman répondit : « _Dia wara_ », ce qui, dans la langue de son pays — rapporte la légende —, voulait dire : « Il n’y a pas de clans chez nous »[215]. Mais on prit cette réponse pour l’énonciation de leur nom de clan, et on les appela _Diawara_, nom qui leur resta. Comme ils avaient été présentés à l’empereur par un cordonnier, on prétendit plus tard que les Diawara étaient des esclaves de cordonniers.

Soundiata autorisa Daman et les siens à résider avec Kaké dans le quartier des cordonniers. Daman se livrait à la chasse ; chaque fois qu’il rapportait du gibier, il en offrait à l’empereur, dont il gagna ainsi l’amitié.

Un jour que Daman était à l’affût, embusqué dans une cachette, un marabout passa, se dirigeant vers l’Est, et vint se reposer près de lui sans le voir. Lorsque cet homme se leva pour reprendre sa route, il oublia à terre un sachet rempli de poudre d’or. Daman, étant sorti de sa cachette, vit ce sachet, le ramassa et le plaça dans le creux d’un arbre dont il boucha avec soin l’ouverture. L’année suivante, le propriétaire de l’or étant repassé dans le pays, Daman le mena à l’arbre, en sortit le sachet d’or et le rendit au marabout, qui lui demanda ce qu’il pouvait faire qui lui fût agréable. Daman lui dit : « Quand tu iras à La Mecque en pèlerinage, demande au grand chérif qu’il te donne pour moi un sabre avec lequel je puisse trancher la tête aux buffles que je rencontrerai à la chasse. » Le marabout alla en effet à La Mecque ; il allait quitter la ville sainte en oubliant la commission dont l’avait chargé Daman — ce marabout avait le caractère oublieux —, lorsque le grand chérif, qui devinait les choses cachées, le fit appeler et lui dit : « Quelqu’un ne t’avait-il pas donné une commission pour moi ? » Le marabout se rappela alors la recommandation de Daman et raconta l’histoire au chérif, qui lui remit pour le chasseur un sabre court doué de vertus merveilleuses. Lorsque le pèlerin fut de retour au Manding, les courtisans de Soundiata lui représentèrent que ce sabre était trop précieux pour un simple esclave de cordonnier et, se laissant faire, il donna l’arme magique à l’empereur, comme un présent du grand chérif de La Mecque.

Quelque temps après, Soundiata voulut récompenser Daman du zèle qu’apportait ce dernier à le fournir de gibier et lui demanda ce qu’il désirait : « Un sabre, répondit Daman, avec lequel je puisse trancher le cou des buffles. » Soundiata dit alors à l’une de ses femmes, nommée Niagalé-Messéni, d’aller prendre un sabre dans son armurerie et de le lui apporter ; la femme alla et revint avec le sabre du grand chérif : « Pas celui-là ! s’écria l’empereur, remporte-le et apportes-en un autre. » Niagalé retourna au magasin d’armes, replaça le sabre du chérif et voulut en prendre un autre, mais, malgré elle, sa main alla se poser de nouveau sur le glaive magique, et il en fut ainsi par trois fois. Soundiata dit alors à Daman : « C’est Dieu qui l’a voulu : prends ce sabre qui t’appartient, mais sors de mes Etats, car le possesseur de cette arme sera un roi puissant que je ne désire pas avoir pour voisin. »

Daman-Guilé, devenu ainsi maître du sabre merveilleux qui devait devenir l’insigne du pouvoir royal chez les Diawara[216], rassembla donc ses compagnons et se rendit près de Ségou, à Nionko, où il se livra de nouveau à son métier de chasseur ; il y eut un fils qu’il appela _Diara- Mamadi_. Dans ce temps-là, le pays de Ségou était gouverné par un lieutenant de Soundiata nommé Silla-Makamba Keïta, qui résidait sur la rive droite du Niger, en aval de Ségou, à l’endroit où est aujourd’hui le village de Markadougouba. Daman lui apportait constamment du gibier, en sorte que le gouverneur de Ségou prit le chasseur en affection et qu’un jour il lui dit : « J’ai une fille, nommé Koria Keïta, que je ne veux donner en mariage à aucun de mes sujets, parce que des devins m’ont prédit qu’elle enfanterait un grand roi plus puissant que moi ; je te la donne pour que tu l’épouses : mais tu quitteras le pays sans que personne le sache, car beaucoup de gens ici briguent la main de ma fille dans l’espoir d’enfanter un roi. »

Daman accepta et quitta le pays de Ségou à l’insu de tout le monde avec sa femme Koria. Guidé par Dieu, il arriva dans le Kingui, nourrissant les siens tout le long du voyage à l’aide des produits de sa chasse ; en route, il avait laissé au Kaniaga son fils Diara-Mamadi, qui, devenu grand, fonda Mourdia, au Sud de Goumbou, dans le Niamala.

Le roi du Kingui était alors Mana-Maghan Niakaté, qui résidait à Diara. Daman alla le saluer et obtint de lui l’autorisation de s’installer à Toundoungoumé ou Touroungoumbé, tout près et à l’Est de Diara. Comme au Manding et à Ségou, Daman approvisionna le roi de gibier et devint son ami, si bien que Mana-Maghan lui donna en mariage sa fille Assakandé Niakaté. Daman en eut un fils qu’il appela _Niagué-Maghan Diawara_ ; le jour même de la naissance de cet enfant, Koria Keïta lui donnait également un fils qui fut appelé _Fié-Mamoudou Diawara_.

Lorsque ce dernier fut devenu un garçonnet, il allait souvent à Diara et jouait avec un fils du roi nommé Bemba Niakaté, qui avait à peu près le même âge. Bemba était d’un caractère violent et cherchait constamment dispute à Fié-Mamoudou ; au cours d’une querelle, celui-ci frappa Bemba si violemment sur la mâchoire qu’il lui cassa une dent. Lorsque le roi en fut informé, il envoya dire à Daman que son fils, s’étant mal conduit, devait quitter le pays. Daman fit donc partir Fié-Mamoudou ; il le confia à la garde de trois hommes, appelés Fadé Kanédyi, Hamadi et Bougari Kamissokho, qui le conduisirent dans le Nord jusqu’à un endroit appelé Diagouraga[217], où ils demeurèrent avec lui.

Cependant Daman avait conservé la confiance de Mana-Maghan et était même devenu son ministre de la guerre. Il leva une colonne dont il confia le commandement à son autre fils Niagué-Maghan et l’envoya piller Dienné ; une autre colonne fut dirigée par lui sur Sansanding et une autre encore sur Ségou : toutes furent couronnées de succès et rapportèrent à Mana- Maghan un immense butin[218]. Après la troisième colonne, Daman mourut.

On alla prévenir Fié-Mamoudou, qui était devenu un homme, et qui, apprenant le décès de son père, revint à Toundoungoumé pour recueillir la succession. Un homme de Diara, nommé Fassakoré Bagaka, s’entremit alors pour faire obtenir le pouvoir royal à Fié-Mamoudou, auquel l’unissaient les liens de gratitude qu’il avait contractés envers Daman. Ce Fassakoré en effet, avait été, plusieurs années auparavant, blessé d’une flèche empoisonnée par Bemba Niakaté et était tombé gravement malade ; son père l’avait fait soigner par Daman, qui l’avait complètement guéri. Lorsque Daman fut mort et que Fié-Mamoudou fut revenu à Toundoungoumé, Fassakoré alla trouver ce dernier et lui dit : « Nous ne pouvons plus supporter les Niakaté, qui abusent de leur autorité et maltraitent leurs sujets ; Bemba, le fils du roi, ouvre le ventre des femmes enceintes sous prétexte de constater le sexe de l’enfant qu’elles portent et il met le feu aux meules de mil sous prétexte de se chauffer. Nous ne voulons plus de cette famille à notre tête. Or je sais un talisman qui peut atteindre la puissance des hommes, et je vais t’en indiquer la composition : on l’obtient en mélangeant des larmes humaines avec les os pilés d’un crâne de cheval ; qu’un homme robuste étende cette mixture sur sa paume droite et vienne saluer Mana- Maghan en lui serrant la main, et le pouvoir des Niakaté sera anéanti. »

Une fois muni de ces précieuses indications, Fié-Mamoudou en fit part à son frère Niagué-Maghan et tous deux se pressèrent les yeux jusqu’à en faire sortir des larmes, qu’ils recueillirent dans une calebasse ; puis Niagué-Maghan alla dérober un cheval à Diara, dans les écuries du roi : ils tuèrent ce cheval, exposèrent sa tête au soleil jusqu’à ce qu’elle fût complètement desséchée, broyèrent les os et préparèrent le talisman. Fassakoré ayant demandé : « Où est la main de l’homme robuste ? », Fié- Mamoudou présenta sa propre main, et, Fassakoré lui ayant enduit la paume avec la pâte magique, il s’en fut à Diara, se prosterna devant le roi pour le saluer, prit la main de Mana-Maghan dans les siennes et s’en retourna. Aussitôt le roi sortit de chez lui comme un fou, sella sa jument, partit au galop et ne reparut plus : personne n’a jamais su ce qu’il était devenu. Tous les membres de sa famille se sauvèrent et disparurent également, à l’exception d’un nommé Sodoga qui dormait à ce moment-là et qui devint plus tard l’ancêtre des griots du clan des Daramé, qu’on appela à cause de lui Sodogalé.

Fié-Mamoudou prit alors le commandement du Kingui et fonda à Diara la dynastie des Diawara (1270), dans des circonstances qui seront relatées plus loin[219].

Ces Diawara, dont l’ancêtre, d’origine inconnue, était peut-être un Peul, étaient en tout cas formés d’éléments très divers ; mais il semble que, depuis leur installation au Kingui, c’est l’élément soninké qui a dominé dans leur composition définitive et aujourd’hui, quoique regardés par les Soninké propres comme formant un groupe à part — pour des raisons sans doute purement historiques —, les Diawara doivent être considérés comme une fraction du peuple soninké.

A la fin du XIIIe siècle, les Soninké étaient donc déjà dispersés et établis dans la plupart des provinces du Soudan Occidental où on les trouve aujourd’hui : cependant ce peuple essentiellement mobile, voyageur, migrateur et insinuant, n’avait pas encore terminé ses mouvements secondaires, qu’il n’a d’ailleurs probablement pas terminés complètement à notre époque. Mais, comme il était arrivé à Dienné, presque toutes les colonies soninké qui allèrent s’établir à l’Est du Diaga ou au Sud du Kaniaga et du Gadiaga perdirent peu à peu une partie de leur nationalité et abandonnèrent leur langue pour adopter celles des peuples ou des pays au sein desquels elles se constituèrent : le songaï dans le Diennéri, le dioula dans la Boucle du Niger, le banmana du côté de Ségou et de Bamako, le malinké dans le Ouassoulou, etc.

C’est ainsi que, du XIVe au XIXe siècles, des Soninké venus du Diaga, de Dienné et de Sansanding se répandirent à San et dans les environs, puis de là au Yatenga d’une part et au Dafina de l’autre, essaimant des colonies éparses jusque du côté de Gao et de Say vers l’Est et dans la haute Côte d’Ivoire (Samatiguila et Odienné notamment) vers le Sud[220]. C’est d’une de ces colonies, composée de Silla et de Touré, que devait sortir à la fin du XVe siècle la dynastie des _askia_ de Gao. Au XVIIe siècle, sous le règne de Nabasséré, souverain du Yatenga, trois Soninké de langue songaï, nommés Sana, Sidiki et Marhan, vinrent de Saraféré à Bissigué, près de Ouahigouya, pour s’y livrer à la culture de l’indigo ; leurs descendants s’installèrent en différents points du Yatenga et du Mossi, où ils sont teinturiers et commerçants et sont aujourd’hui considérés comme des Songaï. Dans le Dafina, les Soninké acquirent, vers la fin du XVIIIe et le commencement du XIXe siècles, une importance politique assez considérable, qui favorisa leur rayonnement dans la Boucle de la Volta Noire, et particulièrement dans le pays des Bobo- Niénigué. Tous ces Soninké de la Boucle du Niger sont plus généralement désignés aujourd’hui sous le nom de _Marka_ (Marassé chez les Mossi).

A l’Ouest du haut Niger, une famille soninké du Galam, appartenant au clan royal des Sempré (Soumpara ou Simbara), quitta les rives du Sénégal vers le milieu du XVe siècle pour retourner au Bagana et, s’étant installée à mi-chemin entre Ségala et Bassikounou, y fonda le village de Kala, qui fut plus tard appelé Sokolo. Environ quatre siècles plus tard — vers 1832 d’après Tautain — un certain nombre de Soninké de Sokolo vinrent dans le Nord du Bélédougou, s’y installèrent avec l’autorisation du chef banmana de Toubakoro, qui dépendait lui-même du chef banmana de Gana (près Banamba), et fondèrent là les colonies marka de Touba-koura ou Touba, de Banamba, de Kiba, de Kérouané, de Médina ; quelques-uns allèrent jusqu’au bord même du Niger, à Niamina, où ils se mêlèrent à des Soninké Koumba venus de Sansanding, qui avaient déjà fondé cette ville de Niamina depuis un certain temps, près du lieu où se trouvait autrefois la capitale du Mali.

D’autres familles soninké du Galam (Sakho et Silla notamment) avaient quitté aussi le Sénégal vers le milieu du XVIe siècle (1534 d’après Barros), à la suite d’une guerre avec les Toucouleurs du Fouta dans laquelle ces derniers, sous le commandement de l’empereur de la dynastie peule fondée par Koli Galadio, firent de grands massacres de Soninké et de Mandingues dans le Gadiaga et le Boundou. Ces familles s’enfoncèrent dans le Sud du Boundou et du Bambouk et gagnèrent la haute Gambie, le Fouta-Diallon et le Ouassoulou.

Si nous jetons maintenant un coup d’œil rétrospectif sur les circonstances — un peu embrouillées parfois — qui motivèrent ou accompagnèrent les différentes migrations et la formation du peuple soninké, nous nous apercevrons que ce peuple, dans son état actuel, est l’un des plus mélangés du Soudan Français. Sans doute fort peu différents au début de leurs congénères les Mandé du Centre, ils s’en distinguent aujourd’hui de façon notable par le caractère moral, par le physique et par la langue. Leur long et intime contact avec les Judéo- Syriens, les Berbères, les Peuls et — plus récemment — les Maures Beni- Hassân, a eu suffisamment d’influence sur eux — au moins sur la fraction de leur peuple demeurée au Sahel — pour que Léon l’Africain ait pu les considérer comme se rattachant aux Libyens et pour que Sa’di ait pu confondre certaines de leurs tribus avec les Zenaga. D’autre part, ceux qui ont subi, dans le Diennéri et la région des lacs, l’influence songaï, ont pu être pris pour des Songaï, de même qu’il est assez difficile à première vue de distinguer les Marka de la Boucle des Dioula, ceux du haut Niger des Banmana, ceux du Ouassoulou des Malinké ou des Foulanké. Cependant, même là où ils ont abandonné leur langue, ils forment encore une unité ethnique distincte, où domine le type mandé primitif, mais où l’élément de race blanche (et particulièrement l’élément sémitique) a laissé une trace fortement marquée au moral peut- être plus qu’au physique[221].

3o _Dioula._

Les Dioula proviennent assurément de la même souche que les Soninké, mais ils se sont séparés d’eux avant que ces derniers aient été modifiés par leur contact dans le Nord du Sahel avec les Judéo-Syriens et les Maures, et c’est pour cela qu’ils ont mieux conservé le type mandé primitif et que leur langue ne se différencie que très peu de celle des Malinké et est en tout cas beaucoup plus voisine des dialectes mandé du centre qu’elle ne l’est du soninké. Ils l’affirment eux-mêmes implicitement en disant que leur nom, _Dioula_, signifie « du fond, de la souche primitive ». Mais, au point de vue de leur origine, c’est aux Mandé du Nord qu’il convient de les rattacher, ainsi que l’a très bien démontré celui qui les a étudiés le premier et qui les connaît le mieux, M. Binger.

Sans doute la formation du peuple dioula doit remonter aux premières migrations soninké qui se portèrent vers le Diennéri avant même la fondation de l’éphémère royaume du Ouagadou, migrations dont nous avons relevé la trace dans la légende de Digna, au début du VIIIe siècle. Les Kounaté qui se fixèrent à Dioboro vers la fin du même siècle ou le début du IXe, après la dispersion du Ouagadou, fournirent sans doute un deuxième élément aux origines des Dioula. En tout cas ces derniers, que toutes leurs traditions font venir de Dienné, étaient déjà répandus dans toute la Boucle du Niger et jusque sur la basse Volta avant la fondation définitive de Dienné par les Soninké-Nono en 1240, puisque nous les trouvons fortement installés à Bégho[222], près du coude Sud de la Volta Noire et de la lisière septentrionale de la grande forêt, dès le XIe siècle ; ils étaient même déjà en partie musulmans à cette époque, d’après la tradition, alors que les Berbères soudanais ne l’étaient encore qu’en minorité et que les Soninké de Dienné et du Diaga ne devaient se convertir en masse que vers le début du XIVe siècle.

Grands voyageurs et habiles commerçants plus encore que leurs cousins soninké, les Dioula sont peut-être, de tous les Mandé, ceux qui ont fourni le plus grand nombre de pèlerins ayant visité La Mecque : ce fait peut expliquer leur islamisation ancienne et rapide, islamisation qui s’est ralentie d’ailleurs durant les derniers siècles. Il faut tenir compte aussi d’un autre phénomène : à part de rares exceptions, les Dioula n’ont jamais habité que des villes, isolées au milieu de populations autochtones agricoles et de religion animiste ; cela leur a permis de se sentir davantage les coudes et d’organiser des foyers religieux et économiques qui sont devenus d’autant plus forts qu’ils étaient plus isolés et ne pouvaient se maintenir que par le prestige moral qu’exerçaient les Dioula sur les indigènes les entourant.

A une époque plus récente — à partir des XVe et XVIe siècles sans doute et jusqu’à nos jours — des Soninké de Sansanding, de San et de Ségou vinrent grossir les colonies dioula de la Boucle, qui étaient nombreuses déjà dans le Mossi, le Dafina, les pays bobo et sénoufo et le Nord de la Côte d’Ivoire (Mankono, Kadioha, Bong, Kong, etc.). La plupart des Dioula du pays samo y seraient venus de Ségou vers 1760, sous le règne du _nâba_ Kango ; le chef de cette migration, nommé Mamourou, serait parti de Toubara (cercle actuel de Ségou) pour aller à Louta (cercle actuel de Bandiagara), où il serait mort. Ses quatre fils (Mohammadou, Abdoulkadari, Bakari et Kiba) émigrèrent de Louta à Gomboro (cercle actuel de Ouahigouya), où ils se livrèrent au commerce et vécurent en bonne intelligence avec les Samo ; ceux-ci les protégèrent même contre l’empereur de Ségou Ngolo Diara qui, vers 1780, fit une expédition au Yatenga dans le but de ramener les Dioula à Ségou, but qui ne fut pas atteint.

Vers la fin du XIXe siècle, Kong était une ville de plus de 15.000 âmes, devenue le centre principal des Dioula et la capitale d’un véritable Etat fédéral habité par des populations fort diverses mais dont les Dioula détenaient le gouvernement. La destruction complète de cette ville par Samori en avril 1895 détermina l’exode de la plupart des Dioula, sous la conduite de leurs chefs du clan Ouatara, vers Bobo- Dioulasso, qui était une dépendance de Kong depuis Farama-Oulé (1860) ; ils fondèrent près de Bobo-Dioulasso plusieurs gros villages, entre autres celui de Dassalami ou Dar-es-salam, qui devinrent rapidement florissants. Après l’occupation de la région de Kong par les Français en 1898 et la pacification du pays, quelques familles dioula revinrent s’établir sur les ruines de leur ancienne capitale avec Yamoriba Ouatara, mais la plupart demeurèrent autour de Bobo-Dioulasso avec Pinntièba Ouatara.

Malgré la cohésion de leurs petits groupements et de leurs agglomérations urbaines, les Dioula ne purent manquer d’introduire parmi eux nombre d’étrangers, surtout lorsque, devenus riches, ils acquirent beaucoup d’esclaves. Aussi actuellement les Dioula sont-ils fortement mélangés d’éléments voltaïques au Mossi et d’éléments sénoufo dans les régions de Bobo-Dioulasso et de Sikasso. Cependant certaines familles semblent s’être conservées à peu près pures : ce sont en général celles qui sont entièrement musulmanes et qui n’ont pas adopté la coutume des scarifications du visage ; les autres, plus ou moins métissées d’autochtones, d’un islamisme assez tiède et souvent même professant la religion locale, sont désignées par les Dioula purs sous le nom de _Sonongui_ ou _Sorongui_, que les interprètes traduisent souvent par « musulmans buveurs de _dolo_ »[223] mais dont l’étymologie exacte ne m’est pas connue.

Les _Boron_, _Bolon_ ou _Blon_, qu’on rencontre en certaines régions du Sud-Ouest de la Boucle et qu’on apparente aux Dioula, seraient des descendants d’une caste de chasseurs qui aurait accompagné la plus ancienne migration dioula. Ils n’ont pas en général embrassé l’islamisme et n’ont pas atteint le degré de civilisation auquel sont parvenus les autres Dioula.

=VIII. Mandé du Centre.=

1o _Kâgoro._ — Dans les temps primitifs, les Kâgoro devaient être les autochtones du Bagana : il est fort probable que les sauvages _Bagama_[224] signalés par Bekri au Sud-Ouest de Ghana et les _Baganes_ des premiers voyageurs portugais n’étaient autres que des Kâgoro. Leur domaine devait s’étendre à l’Ouest et au Sud-Ouest du Diagha ou Diaga, séparant le berceau des Soninké de celui des Malinké. Leur pays fut envahi à de nombreuses reprises par les migrations soninké, il fut le théâtre des luttes que se livrèrent les Soninké Sossé et les Malinké, enfin il devint l’un des centres les plus actifs de la colonisation banmana : tout cela expliquerait pourquoi les Kâgoro actuels, tout en ayant fidèlement conservé le type physique et moral des agriculteurs mandé primitifs et ressemblant par là étroitement aux Banmana, parlent un dialecte qui présente des affinités indéniables avec la langue soninké.

Le plus grand nombre des Kâgoro primitifs s’est d’ailleurs fondu dans le sein des Soninké, des Banmana, des Malinké et des Foulanké, et ceux qui ont gardé leur individualité ethnique ne constituent qu’un groupe fort restreint, éparpillé aujourd’hui dans le Bakounou, le Kaniaga, le Kaarta et le Bélédougou. Mais, précisément parce qu’il a pu conserver son type original et se constituer un dialecte spécial, ce petit groupe n’en est que plus intéressant.

Les légendes racontent qu’à une époque fort reculée, sans doute au moment de la première colonisation du Kaniaga par des Soninké (VIIIe siècle), un grand nombre de Kâgoro avaient émigré au Fouta-Diallon : ce serait leur présence dans ce pays qui aurait, en modifiant le parler des Diallonké, donné à ce dernier et à la langue soussou actuelle les affinités qui s’y rencontrent — principalement au point de vue phonétique — avec les dialectes mandé du Nord et particulièrement le Soninké.

Au XIIIe siècle, _Alidiou Makassa_ ou Magassa, chef des Kâgoro du Fouta- Diallon, eut des démêlés avec Soundiata, empereur du Manding, et lui déclara la guerre ; vaincu et obligé de céder la place aux bandes de son vainqueur, Alidiou Makassa voulut regagner la patrie de ses ancêtres et s’établit dans le Kaarta ; il y fonda un petit Etat qui fut gouverné après sa mort par son fils Maka Makassa, puis par Fioté fils de Maka et par Fodé fils de Fioté. Fodé mourut au commencement du XIVe siècle, laissant deux fils dont l’un, Kossa, demeura au Kaarta, tandis que l’autre, Amadi, émigrait à Ouaharo (Kaniaga). Un descendant de Kossa, nommé Séguéba Makassa, aurait réuni les deux fractions sous son commandement au XVIIIe siècle. Le chef actuel des Kâgoro du cercle de Goumbou, Diara Makassa, serait le neuvième successeur de ce Séguéba[225].

2o _Banmana._ — Une tradition maintes fois rapportée fait venir les Banmana du _Toron_, province orientale du Ouassoulou située dans la colonie actuelle de la Côte d’Ivoire, sur la route d’Odienné à Sikasso et non loin de la première de ces deux villes. Il semble en effet que l’habitat primitif des Banmana devait former l’extrême Sud-Est du berceau de la famille mandé et devait s’étendre de la rive droite du haut Niger, à hauteur de Siguiri environ, jusqu’à la rive gauche du haut Bagbê ou Bagoé, où il confinait au territoire des Sénoufo. Les premières conquêtes des empereurs du Manding, dès le début du XIIIe siècle, en installant les Malinké sur la rive droite du haut Niger, durent forcer les Banmana à se cantonner entre le haut Baoulé et le haut Bagbê, là où se trouve précisément le Toron. Leur caractère très marqué d’indépendance en effet et leur attachement à la religion ancestrale ne les disposaient pas à accepter le joug des Mandingues, dont l’empereur et les grands chefs professaient alors l’islamisme, et ce serait à cette circonstance qu’ils devraient leur nom, comme je l’ai dit déjà (_ban-ma- na_, refus au maître).

Quelques-uns cependant se portèrent sans doute dès le XIIIe siècle le long de la rive droite du Niger jusqu’à Ségou, car les légendes relatives à Soundiata nous parlent de Banmana habitant déjà les bords du fleuve du côté de Koulikoro entre 1225 et 1250. Très probablement ces précurseurs des grandes migrations banmana devaient appartenir à la caste des pêcheurs _Somono_, qui n’aurait pu, dans le Toron, trouver suffisamment l’emploi de ses aptitudes spéciales et qui préféra accepter le joug des Malinké et embrasser l’islamisme.

La fraction agricole du peuple banmana ne devait pas tarder d’ailleurs à se diriger aussi vers le Nord : elle était déjà fort nombreuse en effet et ne tarda pas à se trouver à l’étroit dans le Toron. On place généralement au XVIIe siècle la migration d’où devait sortir l’empire des Kouloubali, mais cette migration avait en réalité commencé bien auparavant et l’installation de Kaladian Kouloubali près de Ségou en 1600 ne constitue que l’aboutissement de l’un de ses épisodes les plus récents. En fait, depuis la fin du XIIIe siècle au moins et, semble-t- il, sans discontinuité, un flot toujours grossissant de Banmana descendit les vallées du haut Bani, s’avançant progressivement depuis le Toron jusqu’aux environs de Dienné, en peuplant successivement la région de Bougouni, la contrée située entre le Baoulé[226] et Bamako, le Bendougou (sur la rive droite du Bani) et tout le territoire compris entre Dienné et Ségou de la rive gauche du Bani à la rive droite du Niger.

Comme je le disais à l’instant, ce n’est qu’à partir du XVIIe siècle que les légendes se précisent relativement à la poussée des migrations banmana, lesquelles vers cette époque vont prendre une nouvelle direction et, traversant le Niger, se diriger vers l’Ouest et le Nord- Ouest, pour atteindre enfin Nioro en 1754.

Voyons maintenant le détail des principales de ces légendes.

A une époque fort reculée et très vraisemblablement bien antérieure au XVIIe siècle, deux frères banmana nommés l’un _Niangolo_ et l’autre _Baramangolo_, formant sans doute une fraction égarée d’une grosse migration, arrivèrent sur la rive droite du Baoulé, au Sud de Barouéli (près du confluent du Baoulé avec le Bagbê), fuyant des ennemis qui les poursuivaient en les chassant vers le Nord-Ouest. Ils voulurent traverser la rivière pour échapper à ces ennemis, mais ne purent trouver de pirogues : c’est en souvenir de ce fait que leurs descendants prirent le nom de _Kouloubali_, mot qui en banmana signifie en effet « sans pirogue » (_koulou_ pirogue, _bali_ suffixe privatif). Un poisson à grosse tête aplatie, de l’espèce appelée _mpolio_ en banmana, eut pitié de leur embarras et leur offrit de leur faire traverser le Baoulé sur son dos ; il passa d’abord le cadet, Baramangolo, qui lui déconseilla de rendre le même service à son frère aîné Niangolo, ce dernier étant ingrat et cruel. Néanmoins le _mpolio_ retourna sur la rive droite, prit Niangolo sur son dos, lui fit passer le fleuve et le déposa sur la rive gauche à côté de son frère. Aussitôt Niangolo saisit le _mpolio_, le tua et, le coupant en deux tronçons, offrit l’un d’eux à Baramangolo ; mais ce dernier refusa de manger la viande d’un animal qui lui avait sauvé la vie et prononça l’anathème contre tous ceux de ses descendants qui toucheraient à la chair d’un _mpolio_[227].

Cependant les deux frères s’établirent dans le pays compris entre le Bani et le Niger et ils y eurent des enfants : telle serait l’origine du clan banmana des Kouloubali. L’un des descendants de Baramangolo, nommé _Kaladian Kouloubali_, s’était installé vers 1600 environ sur la rive droite du Niger, un peu en aval de Ségou, à Markadougouba, village où des lieutenants des empereurs du Mali avaient résidé jusque vers la fin du XVe siècle et qui, depuis, avait été placé sous la suzeraineté au moins nominale de l’empereur de Gao d’abord, du caïd marocain de Dienné ensuite. Son fils _Danfassari_, quittant Markadougouba où Notémé, autre fils de Kaladian, avait succédé à son père, alla vers 1620 se fixer plus en amont, dans un village qui avait été fondé précédemment par un musulman, soninké probablement, qu’on nommait _Siékou_ ou _Sékou_ (le cheikh) : ce village avait été appelé _Ségou_ du nom de son fondateur[228]. Nous verrons dans la quatrième partie de cet ouvrage comment le petit-fils de Danfassari, Fotigué dit _Biton_, construisit là une forteresse et en fit vers 1670 le siège de l’empire banmana de Ségou, empire qui ne devait pas tarder à étendre sa suprématie sur tout le cours du Niger de Bamako à Tombouctou inclus et à favoriser ainsi le mouvement de migration des Banmana vers le Nord ainsi que sur la rive droite du Bani.

Cependant des mésintelligences avaient éclaté entre les Kouloubali issus de Baramangolo, auxquels appartenaient Kaladian et ses descendants, et ceux issus de son aîné Niangolo : ces derniers, qui avaient pris l’épithète de _Massassi_ (descendance de roi) parce qu’ils représentaient la branche aînée, s’étaient vus écarter du pouvoir par la branche cadette et supportaient malaisément cette déchéance. Traités plus durement encore par l’empereur Biton que par ses prédécesseurs, ils franchirent le Niger vers 1670 — c’est-à-dire peu après l’avènement de Biton — sous la conduite de _Zié Kouloubali-Massassi_ ou, selon d’autres traditions, sous celle de _Sounsa_ ou _Sarhaba_ son frère, et allèrent s’installer dans le Bélédougou et le Kaarta, fondant, à _Sountian_ près de Mourdia (Kaarta), un second empire banmana qui fut en continuelle rivalité avec l’empire de Ségou.

De nombreuses familles banmana appartenant à d’autres clans (Taraoré, Diara, etc.) quittèrent également la rive droite du Niger sous le règne de Biton, fuyant le joug de ce despote et allant chercher des pays encore inhabités pour s’y livrer à la chasse et y satisfaire leur besoin d’indépendance. C’est ainsi que le Nord du Bélédougou, alors désert, fut colonisé vers le début du XVIIIe siècle par un chasseur nommé _Bakoro Taraoré_ qui avait fui la cour de l’empereur Biton ; ce Bakoro se fixa à quelques kilomètres au Sud-Est du poste actuel de Banamba, dans une forêt inhabitée qu’il fut le premier à défricher et où il fonda le petit village de _Gana_. Plus tard, d’autres émigrants banmana, venus aussi de la rive droite du Niger, fondèrent dans la même région le village de _Touba_ (la grande forêt)[229], avec l’autorisation de Bakoro Taraoré auquel ses droits de premier occupant conféraient la propriété du sol. Monson ou Mosson Diara, qui régna à Ségou de 1792 à 1808[230], vint razzier ces villages, captura un grand nombre de leurs habitants et les emmena à Ségou. Cependant les colonies banmana de Gana et de Touba parvinrent à se reconstituer et contribuèrent, durant toute la première moitié du XIXe siècle, au peuplement du nord du Bélédougou. Lors des guerres d’El-Hadj Omar (1860), beaucoup de Banmana de la région de Merkoya et de Gana émigrèrent dans le Sud, vers Sanankoro[231], pour revenir ensuite chez eux à partir de 1885 et reconstruire leurs foyers détruits[232].

Dans la région comprise entre le Niger et le Bani, région dont ils semblent avoir été presque les seuls occupants depuis leur première installation, les Banmana se sont conservés à peu près purs de tout mélange ; il n’en est pas de même sur la rive droite du Bani, où ils ont accru leur domaine aux dépens de celui des Bobo et des Sénoufo, ni sur la rive gauche du Niger ainsi que dans le Sahel et le Massina, où ils ont cohabité avec des Malinké, des Kâgoro, des Soninké, des Bozo et des Peuls. Assurément, même dans ces dernières régions, les Banmana des petits villages campagnards doivent être encore très rapprochés du type primitif de leurs ancêtres, mais il n’en est pas de même de ceux qui habitent les villes. Beaucoup de ces derniers ne sont banmana que par la langue qu’ils parlent et par des coutumes qu’ils n’ont adoptées — en les modifiant d’ailleurs — qu’à une date assez récente.

J’en prendrai comme exemple les habitants de Banamba et les Banmana de Bamako. Les premiers sont encore considérés aujourd’hui comme Soninké, mais il est fort possible que, dans une cinquantaine d’années, on les range parmi les Banmana, attendu que pas un d’eux alors ne parlera le soninké, qui n’est plus compris déjà que par quelques vieillards : et cependant leur établissement en pays banmana ne date que de 1832[233] ! Quant aux principales familles banmana de Bamako, celle des Niarè, à laquelle appartient le chef actuel de la ville, et celle des Touré, à laquelle appartiennent les musulmans non Somono, voici leur histoire. A une époque relativement récente et qui, en tout cas, ne peut remonter au delà de la seconde moitié du XVIIe siècle, puisque les Massassi régnaient au Kaarta, un Soninké musulman originaire de Diara près Nioro et nommé _Sériba Niarè_[234], ayant quitté sa ville natale à la suite d’une querelle de famille, demanda à l’empereur massassi du Kaarta un terrain pour s’y établir ; le souverain le fit conduire vers le Niger, à Moribadougou, à 10 kilomètres environ en aval de Bamako, où habitait alors la famille d’un autre Soninké nommé Bamba ou Bamma Sakho. Sériba s’installa auprès de Bamba, épousa une de ses filles et en eut un fils, _Dia-Moussa_, qui devint un grand chasseur ; ce Dia-Moussa acquit un renom extraordinaire d’agilité et de souplesse : il sautait le Niger à pieds-joints par dessus les rapides de Sotuba. Un jour, en allant à la chasse, il visita l’emplacement actuel de Bamako, alors désert, le trouva à sa convenance et y fit venir ses parents. Il épousa, ainsi que son père, des femmes banmana de la rive droite, et ils en eurent des descendants qui, ayant adopté la langue, la religion et les coutumes des Banmana, sont devenus les _Niarè_ actuels de Bamako[235]. Quant aux _Touré_, qui n’arrivèrent à Bamako qu’au début du XIXe siècle, ils proviendraient de la fusion de deux familles : l’une, celle des _Touêté_, descendrait d’un forgeron juif originaire du Touat, venu se fixer à Bamako, où il se serait marié à des femmes de la caste des forgerons (Noumou) et de celle des pêcheurs (Somono) ; l’autre, celle des _Daraoué_, descendrait d’un Arabe musulman originaire du Dara (sud marocain) et marié à Bamako à une femme soninké.

DELAFOSSE Planche X

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 19. — Femmes et enfants Malinké.]

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 20. — Femme Somono des bords du Niger.]

3o _Khassonkè._

Nous avons vu, en parlant des migrations peules, comment le peuple khassonkè avait pris naissance, vers la fin du XIe siècle, par suite du mélange de certaines fractions peules avec des autochtones du haut Sénégal. Ces autochtones étaient vraisemblablement des Kâgoro, sur la rive Nord du fleuve, et des Malinké, sur la rive Sud ; les Soninké du Guidimaka et du Galam durent aussi fournir un élément appréciable à la formation des Khassonkè, ainsi que, plus tard, les Maures du Sahel.

D’après les traditions qui ont cours à Kayes, les ancêtres des Khassonkè auraient été un berger peul nommé Amadou Haoua et une femme banmana appartenant à une famille dont Amadou Haoua gardait les troupeaux. Comme l’origine des Khassonkè remonte vraisemblablement au XIe ou XIIe siècle et qu’à cette époque les Banmana ne devaient pas avoir atteint encore la région de Kayes, je remplacerais assez volontiers dans cette légende le mot « banmana » par le mot « kâgoro » ; on arriverait ainsi à une explication s’approchant beaucoup de la vérité, ainsi que le prouve l’examen du dialecte parlé actuellement par les Khassonkè : c’est un dialecte mandé se rapprochant du kâgoro au point de vue phonétique et renfermant un assez grand nombre de radicaux peuls dans son vocabulaire.

Sega Déoua, l’un des descendants d’Amadou Haoua, alla s’établir dans le Diomboko et y bâtit Koniakari ; l’un de ses frères se fixa à Séro, au Nord de Koniakari, et y fonda un petit royaume rival dont le souverain portait le titre de _sila-tigui_ comme l’empereur du Tekrour. Vers la fin du XVIIIe siècle, un conflit éclata entre le silatigui de Séro et le roi de Koniakari, qui s’appelait alors Demba Séga ; après une série de luttes sans grande portée, le silatigui, aidé par les Banmana Massassi du Kingui, eut le dessus et, vers 1810, força Demba Séga à évacuer le Diomboko et à se réfugier dans le Logo, entre Kayes et Bafoulabé. Après une fugue du côté du Boundou, Demba Séga s’établit définitivement près et en amont de Kayes, à Médine, qui devint la capitale des Khassonkè du Sud et de la province du Khasso ou Khasson, dont l’ancêtre Amadou Haoua était d’ailleurs originaire.

L’élément peul qui, au début, contribua à la formation des Khassonkè s’est tellement atténué qu’on peut, sans aucun inconvénient, rattacher aujourd’hui ces derniers à la famille mandé.

4o _Malinké ou Mandingues._

Les Malinké, Mandenga ou Mandingues (gens du Mali ou Mandé) ont eu, très vraisemblablement, comme berceau primitif le pays encore appelé de nos jours _Mandé_ ou _Manding_ par eux-mêmes, _Mali_ par les Soninké et _Melli_ ou _Mellé_ par les Peuls du Massina, c’est-à-dire la région comprenant le haut bassin du Bakhoy et le district situé entre le haut Bakhoy et le Niger, au Sud de Kita et au Sud-Ouest de Bamako. Leur première capitale dut être _Kangaba_, village situé à peu de distance de la rive gauche du Niger, en amont de Bamako, à une cinquantaine de kilomètres du point où la frontière du Haut-Sénégal-Niger traverse le fleuve.

On place généralement en 1213 la fondation de l’empire de Mali ou des Malinké ou Mandingues. En réalité cette date a été conservée par les traditions musulmanes comme étant celle d’un pèlerinage accompli à La Mecque par l’empereur _Allakoï Keïta_, mais il est bien probable que de nombreux souverains musulmans et infidèles s’étaient succédé déjà avant Allakoï sur le trône du Mandé. En tout cas il semble que, au début du XIIIe siècle, les Malinké étaient déjà répandus, en dehors du Manding proprement dit, dans le Bouré, le Sangaran et le Gangaran, qu’ils formaient la population totale de ces diverses provinces et qu’ils avaient déjà fondé quelques colonies sur la rive droite du haut Niger (dans le Ouassoulou actuel), ainsi que dans le Nord du Fouta-Diallon, le Bambouk, la région de Kita et la partie de la vallée nigérienne comprise entre Bamako et Ségou. C’est l’ensemble de ce domaine primitif des Mandingues qui était connu dans le Nord du Soudan sous le nom de _Gangara_ ou _Ouangara_ et qui était universellement célèbre en raison des mines d’or qu’il renfermait, dans le Bouré et le Bambouk principalement.

Mais c’est à partir de 1230 environ que les conquêtes des Mandingues commencèrent à reculer considérablement les limites de leur territoire vers le Sud, l’Ouest et le Nord et à faire du modeste royaume de Kangaba le point de départ d’un empire véritable. Le fameux _Soundiata Keïta_, connu des auteurs arabes sous le nom de _Mari-Diata_[236], soit directement soit par l’intermédiaire de ses fils et de ses lieutenants, étendait vers cette époque son autorité sur les petits royaumes mandingues avoisinant le sien : le Bouré, le Sangaran, le Labé (Fouta Diallon), le Bélédougou. Accompagné d’un Soninké nommé Diouna, originaire du Ouagadou, il passait le Niger vers Siguiri et, repoussant les Banmana au delà du Baoulé dans le Toron, établissait des colonies malinké dans les cantons du Baya et du Siankadougou (cercle actuel de Bougouni). De retour à Kangaba, il récompensa les services que lui avait rendus _Diouna_ en lui donnant le gouvernement des cantons mandingues de la région de Kita ; Diouna se fixa près de la montagne de Kita, où il fonda les deux villages de Sédioussaba (le Kita actuel) et de Linguékoto (le Tounkaréla actuel) et épousa la fille de Siéma Toulaba, chef de la colonie malinké du pays, qui résidait à Tatafing (le Boudofo actuel). Deux fils de Soundiata, Makan et Siétigui, s’établirent dans la même région, le premier à Kayaba et le second à Boko près de Kouroukoto ; Siétigui épousa également une fille de Siéma Toulaba et en eut trois fils : Dando, qui alla prendre le commandement du Birgo (canton de Mourgoula, entre Kita et le Manding propre) ; Massiré et Kouakourou, qui furent se fixer au Nord-Est de Kita, vers la rive gauche du haut Baoulé, dans la région qu’on appela plus tard le Fouladougou-Arbala.

Un des principaux lieutenants de Soundiata, nommé _Amari-Sonko_, annexait le Gangaran à l’empire de son maître, en laissait le commandement à l’un de ses serviteurs nommé Sané-Nianga Taraoré, s’emparait des mines d’or du Bambouk et poussait ses conquêtes, doublées d’une forte immigration mandingue, à travers le Boundou jusqu’au Niani- Ouli (vallée de la Gambie).

Un peu plus tard, Soundiata battait à Kirina l’empereur sossé Soumangourou (1235), s’emparait du Kaniaga, du Diaga et de tout le Bagana, s’avançait jusque dans la région de Oualata où il prenait et détruisait Ghana (1240) et, trouvant la position de Kangaba trop excentrique par rapport à ses nouvelles conquêtes, venait fonder non loin de Niamina sa nouvelle capitale, à laquelle on donna le nom de _Mali_ ou _Mandé_, en souvenir du pays d’origine de son fondateur.

A la mort de Soundiata, c’est-à-dire vers le milieu du XIIIe siècle, un de ses meilleurs généraux, _Moussa-Son-Koroma Sissoko_, venait s’établir à l’Ouest du Bafing, à Koundian (Sud-Est du Bambouk), avec un grand nombre de guerriers et de partisans, et fondait le royaume malinké du _Bambougou_ ou Bambouk qui, d’abord vassal de l’empereur de Mali, se rendit plus tard indépendant.

Vers la même époque, un autre ancien général de Soundiata et parent de l’empereur lui-même, _Siriman Keïta_, passant au Sud de Koundian, alla se fixer à Dékou, dans les montagnes du Konkodougou. Ce pays était encore occupé alors par les Diallonké, mais il s’y trouvait aussi des colonies mandingues originaires du Bouré et du Sangaran, composées surtout de chercheurs d’or qu’avaient amenés des chefs de migration nommés Kilia-Moussa Sissoko, Tira-Makan Taraoré et Sori Doumbouya, et qui avaient fondé les villages de Dindéra et de Sintédougou. Avec l’aide de ces colonies mandingues, Siriman Keïta conquit le _Konkodougou_ sur les Diallonké et en fit un royaume qui fut, lui aussi, vassal de l’empire de Mali.

C’est au XIVe siècle, avec l’empereur _Kankan-Moussa_, que l’empire mandingue atteignit son apogée ; monté sur le trône en 1307, Kankan- Moussa s’emparait en 1325 de Gao et de Tombouctou et étendait son autorité jusqu’aux confins de l’Algérie actuelle. Ses successeurs entraient en relations amicales avec les sultans du Maroc et avec les rois du Portugal (XIVe et XVe siècles). Jamais empire indigène en Afrique Occidentale n’obtint pareil renom ni pareille puissance.

Cette fortune singulière devait être d’assez faible durée : dès 1468, l’empereur de Gao Ali-Ber affranchissait la majeure partie de ses états de la suzeraineté mandingue, et l’autorité des empereurs de Mali, déjà amoindrie, devait être réduite à néant vers la fin du XVIIe siècle par les conquêtes des Banmana et la révolte des royaumes vassaux. Il n’en est pas moins vrai que, pendant près de cinq cents ans, les Malinké firent la loi dans la majeure partie des pays situés entre le haut Niger et l’Atlantique.

Nous ne devons donc pas nous étonner de voir qu’ils ont réussi à former l’un des peuples les plus nombreux et les plus fortement caractérisés de toute l’Afrique Occidentale et que ce peuple s’est assimilé quantité de tribus diverses d’une manière si profonde qu’il n’est pas possible aujourd’hui de discerner leurs origines premières ; l’empreinte qu’il a marquée sur nombre de descendants de Peuls a été si forte qu’on ne saurait à l’heure actuelle considérer les Foulanké autrement que comme des Mandingues ; enfin nous constatons que l’ancienne petite tribu du Mandé peuple aujourd’hui, en dehors des pays du Haut-Sénégal-Niger où nous avons signalé sa présence, de vastes régions dans la Côte d’Ivoire (cercles de Touba et de Mankono), dans la Guinée Française (cercles de Siguiri, Dinguiray, Kouroussa, Kankan, Beyla, Farana, Kindia, Timbo, Labé, Kadé), dans le Sénégal (cercles de Bakel, de Kédougou, du Niani- Ouli, du Sine-Saloum, de la Casamance) et enfin dans le Libéria, le Sierra-Leone, la Guinée Portugaise et la Gambie Anglaise.

5o _Foulanké._

J’ai suffisamment relaté, en parlant des migrations peules, comment s’étaient formés les divers groupements foulanké pour me permettre d’être bref à leur sujet. Je viens de dire également qu’il était impossible aujourd’hui de ne pas considérer les Foulanké comme des Mandé, bien que l’importance de l’élément peul qui a contribué à leur formation ait été considérable et se fasse sentir de nos jours encore dans leurs _diamou_ spéciaux comme aussi dans certains caractères secondaires de leur type physique et de leurs mœurs.

On attribue aux Foulanké qui habitent le _Ganadougou_, dans le cercle de Sikasso, une origine un peu spéciale qui remonterait à une date assez éloignée : on prétend que, lorsque les Soninké, avec Kaya-Maghan, s’emparèrent du pouvoir à Ghana (fin du VIIIe siècle), quelques familles judéo-syriennes, se séparant du mouvement qui entraîna leurs congénères vers le Fouta, auraient gagné le Massina, refaisant en sens inverse la route qui les avait amenées à Ghana six siècles auparavant ; sans s’arrêter bien longtemps au Massina, elles auraient franchi le Niger, puis remonté la rive droite du Bani jusque dans la région où se trouve aujourd’hui Sikasso ; des Soninké-Nono et des Dioula y auraient rejoint leurs descendants du XIe au XIVe siècles. Plus tard, au début du XVIIe siècle, des Peuls du Massina conduits par Ménédian Diallo seraient venus se fixer d’abord à Ntina (cercle de Bougouni), puis, franchissant le Bagbê, auraient chassé de Kobougoula les Sénoufo, commandés par Mamourou Diarassouba, et se seraient installés à leur place, se mélangeant aux descendants des Judéo-Syriens, des Soninké et des Dioula, adoptant comme eux la langue mandingue et se livrant surtout à l’élevage. Ce serait du mélange de ces trois immigrations que seraient sortis les Foulanké actuels du cercle de Sikasso, qu’on appelle encore _Ganaka_ (gens de Gana), en souvenir de Ghana, ancienne patrie des premiers venus d’entre eux.

Si nous laissons de côté ces derniers, nous voyons que, parmi les autres Foulanké du Haut-Sénégal-Niger, les premiers en date furent ceux des cercles actuels de Bafoulabé et de Kita, dont l’origine remonte à la fin du XIe siècle ou au début du XIIe, tandis que ceux du Ouassoulou, que l’on rencontre dans le cercle de Bougouni, sont de formation beaucoup plus récente (XVIIIe siècle). Cependant le mouvement d’émigration des Peuls du Fouta-Diallon, qui donna naissance aux Foulanké du Ouassoulou, amena un très fort regain d’activité dans les colonies foulanké de la région de Kita et détermina leur constitution définitive. Les traditions recueillies en ce dernier point nous apprennent en effet qu’un nommé Sandoufing Diakité, originaire du Fouta-Diallon, s’étant établi dans le Fouladougou du cercle de Bougouni et ayant conquis cette province sur les Banmana, laissa onze fils dont deux, se dirigeant vers le Nord- Ouest, traversèrent le Manding et vinrent se fixer au Nord de Kita, auprès des Foulanké issus des premières migrations peules. L’un d’eux, nommé Sabou, s’établit dans l’Ouest de la boucle du Baoulé et donna son nom au Fouladougou-Saboula ; l’autre, nommé Ouaraba, s’établit dans l’Est de la même boucle et donna son nom au Fouladougou-Ouarabala ou Arbala. Sabou et Ouaraba soumirent à leur autorité les cantons mandingues voisins (Gadougou, Gangaran, Kita et Baniakadougou) et essayèrent même de conquérir le Kaarta sur les Banmana, mais sans pouvoir y parvenir. Un de leurs descendants, Yoro-Dian, vint fonder Kitaba au pied de la montagne de Kita.

Un peu plus tard, une bande de Peuls du Fouta-Diallon, conduite par un nommé Koli Sangaré, traversa le Bouré, passa sur la rive droite du Niger dans le Sendougou (extrême Sud-Est du cercle de Bamako), mit en fuite Tiamakan Taraoré, chef mandingue du Sendougou, puis franchit de nouveau le Niger en sens inverse, traversa le Manding et s’établit au Sud de Kita dans le Birgo, donnant ainsi naissance aux Foulanké du Birgo.

=IX. Mandé du Sud.=

1o _Diallonké._

Ainsi que je l’ai dit déjà, le Fouta-Diallon ou plutôt le _Diallon_[237] semble bien avoir été le berceau primitif des Mandé du Sud. Mais, alors que les Diallonké constituaient l’unique population de ce pays, il s’étendait sans doute bien davantage vers le Nord et englobait probablement toute la région comprise entre le bas Bafing, le Sénégal et la Falémé, touchant à l’Est au territoire propre des Mandingues et au Nord à celui des Kâgoro.

Le premier établissement des Soninké dans le Gadiaga vers la fin du VIIIe siècle et l’invasion du Khasso par les Peuls au XIe siècle déterminèrent un recul des Diallonké vers le Sud. Mais c’est surtout au XIIIe siècle, à la suite de la conquête du Gangaran, du Bambouk, du Konkodougou et du Labé par les Mandingues, que se dessina le gros mouvement de migration des Diallonké : ce mouvement les porta dès cette époque jusque sur les bords de l’Atlantique, du côté de Conakry, au travers des populations côtières (Baga, Landouman, etc.) qu’ils commencèrent à absorber en partie, devenant les Soussou de la basse Guinée. Mais il s’en faut de beaucoup que tous les Diallonké ou Soussou primitifs aient été refoulés par les Malinké au Sud-Ouest du Fouta- Diallon : s’ils évacuèrent à peu près complètement le Gangaran, le Bambouk et le Nord du Konkodougou ou du moins y perdirent leur nationalité pour devenir des Malinké, si beaucoup de familles s’avancèrent du côté de la mer, le gros du peuple demeura dans le centre du Fouta-Diallon jusqu’à la conquête toucouleure du XVIIIe siècle et même certains cantons du Nord ont conservé jusqu’à nos jours leur population diallonké, que nous retrouvons dans le Kolou, le Boké et le Kankoumakania (cercle de Kita), dans le Fontofa et le Mérétembaya (cercle de Satadougou).

D’autre part, les conquêtes des Malinké et notamment celles de Soundiata et de ses lieutenants déterminèrent un grand nombre de Diallonké des régions de Labé et Timbo à émigrer directement vers le Sud et à s’infiltrer entre les Mandingues du haut Niger et les populations forestières de la Côte : ceux-là étaient surtout des cultivateurs de cola et, obligés de quitter leur pays, ils recherchèrent tout naturellement une région où ils pussent continuer à se livrer à leur industrie. C’est ainsi, à mon avis, que se dessina cette très curieuse migration qui a porté les Mandé méridionaux du Fouta-Diallon jusque dans le centre de la colonie actuelle de la Côte d’Ivoire, tout le long de la limite Nord de la forêt dense ; au cours de cette migration, qui dut s’accomplir du XIIIe au XVe siècles environ, les Diallonké perdirent en grande partie leur caractère national en se mêlant aux autochtones de la forêt qui leur donnèrent asile, et ainsi se constituèrent sans doute les peuplades des Mendé, des Toma, des Guerzé, des Dan, des Toura, des Lo ou Gouro, des Mona, des Ngan, etc., qui sont toutes caractérisées par ce fait qu’elles se livrent à la culture des colatiers et par cet autre que leurs langues, malgré la diversité des vocabulaires, se rattachent grammaticalement à la famille des langues mandé.

Après avoir fait du Sud d’abord, puis de l’Est sur une longueur considérable, ce courant migrateur refit ensuite du Nord, et donna naissance aux groupements isolés dans le Sud-Ouest de la Boucle du Niger que nous allons retrouver tout à l’heure.

2o _Samo._

D’après les traditions recueillies à Ouahigouya et ailleurs, les Samo seraient d’origine mandé et auraient été formés par le mélange de plusieurs éléments, dont l’un appartenait au groupe des Mandé du Centre et un autre au groupe des Mandé du Sud.

Le premier aurait été fourni principalement par des Banmana de la région de Ségou ; ceux-ci auraient été chassés de leur pays par les Malinké, très vraisemblablement au XIVe siècle, après l’arrivée des premières migrations banmana entre Bani et Niger, mais avant la constitution de l’empire de Ségou ; sous la conduite d’un chef nommé Diyé, ils franchirent le Bani et s’installèrent sur la rive droite de ce cours d’eau, à Ninkiessa, entre San et Dienné. De là, sous les ordres de Diougouri, fils de Diyé, ils gagnèrent Toéré, entre Koury et Ouahigouya, où ils furent rejoints vers le XVIe siècle par des Samorho provenant du courant de migration mandé-sud originaire du Fouta-Diallon ; ces Samorho s’étaient mélangés d’ailleurs à des Sénoufo et à des Bobo en se rendant de la région de Sikasso dans celle de Koury. Du mélange des Banmana et des Samorho seraient sortis les _Samo_.

Une partie d’entre eux demeura dans le voisinage du coude nord de la Volta Noire (Samo du cercle de Koury) ; les autres gagnèrent le Sud- Ouest du Yatenga, où ils furent rejoints, sous le règne du _nâba_ Kango (vers 1770), par quelques familles d’origine banmana qui, lors de la migration de Diyé, avaient poussé jusqu’à Kaka, près de Sofara, et y étaient restées.

Depuis cette époque les Samo ont été assez profondément influencés par le voisinage des Mossi et des Bobo et, bien qu’ils aient toujours vécu à peu près indépendants, la trace de leurs origines mandé n’est plus très perceptible. Quant à leur langue actuelle, autant que les très médiocres renseignements que nous possédons nous permettent d’en juger, il semble qu’elle appartient, au moins en partie, à la famille des langues voltaïques.

3o _Samorho._

Lorsque, vers le XVIe siècle, le courant de migration des Mandé du Sud arriva près de la haute Volta, il s’y heurta contre des autochtones sénoufo et bobo et aussi contre des Dioula et Soninké venus du Nord : le résultat de ce contact multiple aurait donné naissance aux _Samorho_, qui reçurent ce nom des Dioula en raison de leurs aptitudes agricoles[238].

Une partie d’entre eux s’établit à demeure au Nord de la route de Bobo- Dioulasso à Sikasso ; d’autres poussèrent plus au Nord et allèrent se fixer entre Koutiala et Koury : une fraction de ces derniers, en se mélangeant à des Banmana, donna naissance aux Samo, comme nous venons de le voir ; le reste, ayant eu des difficultés avec les Peuls, retourna dans la région de Sikasso.

Actuellement les Samorho ont adopté la religion et la plupart des coutumes des Sénoufo, mais ils parlent une langue que l’on s’accorde à apparenter aux langues mandé.

4o _Sia et tribus diverses._

Les Mandé du Sud, venant de la région de Kong après avoir donné naissance aux Lo du Bandama vers l’Ouest et aux Ngan de la Comoé vers l’Est, se dirigèrent vers le Nord et atteignirent la région de Diébougou. Repoussés par les Bobo, ils se seraient rabattus ensuite vers le Sud jusqu’à Lorhosso, pour se porter enfin vers le Nord-Ouest et atteindre l’emplacement actuel de Bobo-Dioulasso (XVIe siècle vraisemblablement). Tandis que certains d’entre eux continuaient vers l’Ouest et contribuaient à la formation des Samorho, les autres, se fixant à Bobo-Dioulasso — ou plutôt à _Sia_, qui est le vrai nom de cette ville — et, s’y mêlant à des Bobo, donnèrent naissance aux _Sia_. D’abord indépendants, ceux-ci ne tardèrent pas à être islamisés et conquis par les Dioula de Kong, dont ils adoptèrent en partie le costume et les mœurs, tout en conservant l’usage d’un dialecte spécial qui, malgré des influences diverses et notamment bobo, semble bien devoir être rattaché à la famille mandé. De là vient le surnom de _Bobo-Dioula_ qui a été donné aux Sia, comme celui de Bobo-Dioulasso (village des Bobo-Dioula) donné à leur centre principal.

Les Sia ont laissé peu de vestiges de leur passage au travers du cercle actuel de Gahoua, sauf peut-être à Diébougou et à Lorhosso ; mais, une fois installés à Bobo-Dioulasso, ils avaient conservé des relations avec ces deux dernières villes ; aussi les Dioula de Kong, lorsqu’ils eurent assis leur domination sur Bobo-Dioulasso, s’occupèrent des affaires intéressant les familles d’origine sia demeurées à Lorhosso et à Diébougou et s’emparèrent de l’autorité sur les Gan et les Dian, fondant parmi eux des colonies musulmanes mélangées de Sia et de Dioula auxquelles on a donné le surnom de Bobo-Dioula comme aux Sia musulmans de Bobo-Dioulasso.

Il est probable que les _Blé_, les _Natioro_, les _Ouara_ et les _Sembla_ du cercle de Bobo-Dioulasso, sur lesquels nous n’avons aucun renseignement précis mais qui parleraient des dialectes apparentés à la famille mandé, doivent avoir une origine analogue à celle des Sia.

=X. Sénoufo.=

Les Sénoufo semblent bien être autochtones dans tous les pays où on les rencontre aujourd’hui, tant au Haut-Sénégal-Niger qu’à la Côte d’Ivoire : toutes les traditions recueillies s’accordent pour faire d’eux les plus anciens habitants connus de leur territoire actuel.

Tout au plus est-il permis de supposer que ce territoire s’étendait davantage autrefois dans la direction de l’Ouest et que l’invasion des Banmana de la rive droite du haut Niger dans le Toron et les pays entre Baoulé et Bagbê, sous la poussée des premières conquêtes mandingues, a forcé les Sénoufo qui habitaient alors ces régions à émigrer sur la rive droite du Bagbê et à rejoindre ceux de leurs compatriotes qui s’y trouvaient déjà. Une tradition s’est conservée à Sikasso relatant que des Sénoufo, pour la plupart chasseurs d’éléphants, auraient habité autrefois la province de Massigui, dans le cercle actuel de Bougouni, et, en ayant été chassés par la surpopulation due à l’invasion banmana, se seraient transportés, en quête de nouveaux territoires de chasse, les uns vers Sikasso, les autres vers Tengréla et le Nord de la Côte d’Ivoire. D’autres furent plus ou moins absorbés par les Banmana, tels ceux qui peuplaient autrefois le Sud-Est du cercle de Bougouni et dont, seuls, quelques habitants du Niénédougou ont conservé les mœurs spéciales, l’aspect et la langue du peuple Sénoufo.

Dans le cercle de Koutiala et la circonscription de San au contraire, malgré la forte proportion des immigrants banmana, les Sénoufo appelés _Minianka_[239] par ces derniers ont conservé très nettement leur type primitif, et c’est seulement l’appellation de _Bambara_ que leur donnent les musulmans et celle de _Bamâna_ qu’ils se donnent eux-mêmes qui ont pu conduire certains voyageurs à les confondre avec les Banmana.

Les Sénoufo passent, auprès des populations mandé qui les avoisinent, pour avoir été anthropophages dans les temps passés ou tout au moins pour avoir pratiqué une sorte de cannibalisme rituel : on prétend qu’ils sacrifiaient leurs prisonniers de guerre dans les bois sacrés et se repaissaient de leur chair ; aujourd’hui des sacrifices analogues ont lieu, suivis également de la manducation des victimes, mais celles-ci sont simplement des chiens. Je ne sais quel crédit il convient d’accorder à ces accusations rétrospectives d’anthropophagie, qui sont fréquentes en Afrique Occidentale de la part des peuples de civilisation supérieure vis-à-vis de leurs voisins plus arriérés ; il se peut fort bien d’ailleurs qu’elles soient fondées en ce qui concerne les Sénoufo[240], mais je ne serais pas éloigné d’admettre qu’elles le seraient aussi bien en ce qui regarde les Banmana, les Diallonké et les Bobo et Gourounsi du temps jadis : cela expliquerait pourquoi tous les auteurs arabes du moyen Age s’accordent pour taxer d’anthropophagie les populations vivant de leur temps dans le Sud du Ouangara et du Mossi, c’est-à-dire, d’une façon générale, toutes celles habitant la partie méridionale du Haut-Sénégal-Niger ; les mêmes auteurs englobaient tous ces cannibales ou soi-disant tels sous l’appellation générique de _Lemlem_ ou _Demdem_, sans distinction de province ni de nationalité, et les représentaient comme constituant une mine vivante où s’approvisionnaient d’esclaves les populations du Nord. Il semble bien que les Sénoufo ont été l’une des fractions de ces Lemlem, mais ils devaient partager cette qualité avec les ancêtres des Diallonké et des Banmana actuels, peut-être même avec ceux des Kâgoro, d’une partie des Malinké, des Bobo, des Gourounsi et d’autres peuplades encore[241].

=XI. Peuples voltaïques.=

Comme les Sénoufo, les peuples dont l’ensemble constitue la famille voltaïque paraissent être, dans leur ensemble, les plus anciens habitants connus du vaste territoire qu’ils occupent actuellement et qui comprend, d’une manière générale, toutes les régions appartenant au bassin de la Volta, depuis les montagnes de Hombori au Nord jusqu’aux approches de la zone forestière au Sud.

Mais il ne serait pas exact de dire que chacun de ces peuples a toujours habité le pays qu’il habite aujourd’hui : certains semblent n’avoir pas sensiblement changé de place depuis les temps les plus reculés, comme les Tombo et les Bobo ; d’autres au contraire, quoique ayant pris naissance dans le territoire actuel de la famille voltaïque, doivent leur formation à des migrations parfois prolongées et à des mélanges quelquefois multipliés, comme les Mossi par exemple. Nous allons donc passer en revue les peuples principaux de cette famille, en relatant ce que la tradition nous apprend sur chacun d’eux.

1o _Groupe tombo (Tombo, Dogom et Déforo)._

Les Tombo et les Dogom semblent avoir habité de tout temps leur pays actuel, que les auteurs arabes appellent tantôt _El-hadjar_ (le pays des pierres, en arabe) et tantôt _Tombola_ (le pays des Tombo, en mandé) ou encore _Hombori_ (qui a la même signification en peul). Ils ne paraissent pas d’autre part avoir subi de grandes modifications depuis leur origine première, en raison de la nature spéciale de leur habitat géographique, qui les a défendus, mieux encore que leur valeur guerrière, contre les invasions des peuples étrangers et les tentatives de conquête des souverains de Mali, de Gao, du Yatenga, de Ouagadougou, du Massina, et des pachas de Tombouctou. Tout au plus est-il permis de penser que les Dogom de la plaine ont été, dans certaines régions, plus ou moins absorbés par les populations envahissantes et que ceux qui habitaient autrefois dans une partie du Yatenga et du Mossi ont dû se replier vers le Nord sous la poussée de la conquête mossi.

Certaines traditions semblent attribuer aux Tombo une origine mandé ou tout au moins semblent dire que les Tombo — ou une partie d’entre eux — seraient venus des pays mandé et se seraient réfugiés dans les falaises de la Boucle. Je crois que ces traditions ne concernent qu’une faible fraction des Tombo actuels, celle qui habite du côté de Bandiagara et de San entre la montagne et le Bani, et qu’il faut les interpréter en disant que cette fraction est issue d’un mélange de Tombo proprement dits, autochtones de la montagne, avec des Bozo venus, eux, du pays mandé. Une légende rapporte en effet que les Tombo de la falaise de Bandiagara, ayant eu à souffrir de la disette, envoyèrent aux Bozo de Mopti une députation pour implorer leur secours ; les Bozo partirent tous à la pêche, hommes et femmes, dans le but de fournir de poisson les Tombo, laissant leurs enfants à la garde des envoyés de ces derniers. Pendant l’absence des Bozo, un de leurs enfants se plaignit de la faim ; les envoyés tombo n’ayant absolument aucun aliment à leur disposition, leur chef se coupa un morceau de chair et le donna à l’enfant, mais il mourut victime de son dévouement. A la suite de cet événement, les Bozo décidèrent qu’eux-mêmes et les Tombo seraient désormais considérés comme des frères et que, comme conséquence de cette fraternité, ils ne se marieraient pas entre eux. Il est difficile de savoir si cette interdiction de mariages entre Tombo et Bozo fut scrupuleusement observée, mais il semble bien certain que des rapports amicaux s’établirent entre les deux peuples, qu’un certain nombre de Bozo, s’éloignant des rives du fleuve, cohabitèrent avec des Tombo descendus de la montagne et qu’il se forma ainsi une population spéciale, notablement différente des Tombo propres et dont le dialecte actuel semble résulter d’un mélange de la langue tombo avec la langue bozo, mélange accru de l’introduction d’un grand nombre de vocables soninké et banmana. Mais s’il est permis par suite d’attribuer — au moins en partie — une origine mandé aux Tombo et aux Dogom qui avoisinent le Bani, il semble bien difficile d’en faire autant pour l’immense majorité de la population tombo et dogom.

Un manuscrit arabe récolté à Sokoto par Clapperton en 1827, au cours de son second voyage, dit que le « pays des pierres » qui avoisine le Djilgodi est habité dans les vallées par des Peuls et dans les montagnes par des _Beni-Ham_ de la tribu des _Sokaï_. Plus loin le même manuscrit dit que le chef de Hombori, qu’il appelle _Nouhou Galou_ et auquel il donne le titre de _fama_ (« roi » en mandé) est un _Sokaï_. Enfin, parlant à nouveau des Beni-Ham, il dit que ces derniers habitent, non seulement les montagnes de la Boucle, mais aussi la rive gauche du Niger du côté de Gao, auprès des Touareg. Il semble bien évident que, par « Beni-Ham » — c’est-à-dire « Hamites » —, l’auteur du manuscrit entendait tout simplement les Nègres, par opposition aux Peuls, aux Arabes et aux Touareg auxquels il attribuait collectivement une origine sémitique : ses Beni-Ham des montagnes de la Boucle étaient évidemment des Tombo, tandis que ses Beni-Ham de la rive gauche étaient des Songaï. Quant au mot que Salame, dans sa traduction, a transcrit par _Sokaï_, l’absence du texte arabe rend difficile son identification ; peut-être résulte-t-il d’une confusion des Tombo avec les Songaï, ce qui paraît invraisemblable, vu que le nom de ces derniers est écrit différemment dans la traduction du même texte ; peut-être s’agit-il d’un terme usité à Sokoto pour désigner plus spécialement les Tombo.

DELAFOSSE Planche XI

[Illustration : FIG. 21. — Groupe de Ouolofs, à Kayes.]

[Illustration : _Cliché Delafosse_

FIG. 22. — Groupe de Haoussa de la boucle du Niger.]

Quant aux _Déforo_, on a voulu parfois les rattacher aux Gourmantché[242] : si j’en juge d’après le court vocabulaire de leur langue que je dois à l’obligeance de M. le lieutenant Marc, ce rattachement me paraît bien improbable, au moins au point de vue linguistique. Mais il serait possible que les Déforo actuels dussent leur origine à des Dogom répandus autrefois dans le Nord, non seulement du pays Gourmantché, mais aussi du Mossi propre et du Yatenga ; ces Dogom, qui peut-être sont les mêmes que les _Suida_ dont parlent les traditions historiques de Ouagadougou, repoussés vers le Nord par l’invasion mossi, auraient émigré du côté d’Aribinda, entre le Liptako et le Djilgodi, et y seraient devenus les Déforo.

2o _Groupe mossi (Mossi, Yansi, Nankana, Gourmantché, Dagari et Birifo)._

Le groupe que j’ai appelé mossi renferme un certain nombre de peuples qui ont entre eux des affinités très étroites au point de vue du type physique et de la langue, mais dont les civilisations respectives offrent des différences assez notables selon qu’elles ont subi plus ou moins l’influence politique de l’empire de Ouagadougou ou qu’elles y ont totalement échappé. Je n’ai mentionné dans la nomenclature des peuples de ce groupe que ceux qui habitent le Haut-Sénégal-Niger en totalité (Mossi, Yansi, Gourmantché et Birifo) ou en partie (Nankana et Dagari) ; mais le groupe mossi renferme encore quatre autres peuples dont l’habitat appartient à la colonie anglaise de la Gold Coast : les _Gbanian_ ou Gondja ou Nta (région de Bôlé), les _Dagomba_ ou Dagboma (région de Salaga), les _Boura_ ou Frafra et les _Mampoursi_ (région de Gambaga), ces deux derniers peuples se rattachant d’ailleurs de très près aux Nankana.

C’est le territoire de cette fraction du groupe mossi cantonnée dans la Gold Coast, semble-t-il, — c’est-à-dire le bassin central de la Volta et principalement la vallée de la basse Volta Blanche — qui a dû constituer le berceau primitif du groupe tout entier ; celui-ci ne devait pas s’étendre anciennement bien au Nord du 11e parallèle, les Nankana devaient représenter sa fraction la plus septentrionale, et, entre lui et le groupe tombo, un peu plus avancé vers le Sud qu’il ne l’est aujourd’hui, devait s’intercaler un groupe gourounsi plus étendu, plus compact et plus continu qu’il ne l’est de nos jours.

Si cette hypothèse paraît un peu osée, il est en tout cas à peu près certain que le pays des Dagomba et des Mampoursi fut le point de départ d’invasions qui se portèrent vers le Nord-Est, le Nord, le Nord-Ouest et l’Ouest, constituant des états puissants à Fada-n-Gourma, Ouagadougou et Ouahigouya, et qui, grâce à leurs conquêtes, favorisèrent grandement l’extension du groupe mossi dans la Boucle du Niger et la formation du peuple mossi proprement dit et des peuples gourmantché, yansi, dagari et birifo.

D’après plusieurs traditions recueillies à Ouahigouya, à Ouagadougou et à Tenkodogo, traditions qui présentent entre elles des concordances très remarquables, la plus ancienne invasion dont le souvenir ait été conservé se serait produite au début du XIe siècle de notre ère ; ces traditions en effet comptent toutes 22 générations[243] depuis cette invasion jusqu’à l’époque actuelle : en estimant à quarante ans la durée moyenne de chaque génération, on obtient la date de 1030 pour le premier événement mentionné. Je ne m’illusionne aucunement sur ce que cette supputation peut avoir de chimérique, mais je la tiens néanmoins pour vraisemblable[244].

Donc, tout au début du XIe siècle probablement, régnait à Gambaga un chef dagomba nommé _Nédéga_, qui avait réuni sous son sceptre les Dagomba, les Mampoursi et les Nankana. L’une de ses filles, appelée par les uns _Yennenga_ et _Poko_ par les autres, était une guerrière remarquable et conduisait au pillage les soldats de son père. Ce dernier, la considérant comme un homme plutôt que comme une femme et estimant d’ailleurs que, si elle devenait mère, elle ne pourrait plus marcher à la tête des armées, ne voulait pas la marier, ce qui ne faisait pas l’affaire de la jeune fille. Un jour que celle-ci avait opéré une razzia chez les Boussansé, entre Bitou et Tenkodogo, son cheval s’emballa et l’emporta loin de ses troupes ; ayant pénétré dans une forêt épaisse, l’animal fut obligé de modérer son allure et finit par s’arrêter devant une hutte de chasseur qui se trouvait là. Cette hutte était habitée par un nommé _Riâlé_ ou Riâré, fils d’un chef malinké, dit la légende ; frustré par son frère de la succession paternelle, ce Riâlé se serait jeté tout seul dans la brousse, à la recherche des éléphants, et, marchant toujours vers l’Est, serait arrivé dans les environs de Bitou, où il s’était fixé provisoirement. Attiré par le galop et les hennissements du cheval de Yennenga, il sortit de sa hutte, maintint l’animal, aida la princesse à mettre pied à terre et lui offrit l’hospitalité dans sa cabane. Yennenga s’éprit des charmes du chasseur, se donna à lui et ne voulut plus le quitter.

Ils eurent un fils ; en souvenir de l’aventure hippique à laquelle elle était redevable de sa maternité, Yennenga appela son enfant _Ouidiraogo_, c’est-à-dire, en dagomba et en mossi, « cheval mâle ». Lorsque Ouidiraogo fut devenu un jeune homme, Yennenga dépêcha un messager à Gambaga pour aviser Nédéga qu’il était devenu grand-père. Nédéga, en entendant cette nouvelle et en apprenant en même temps que sa fille préférée, qu’il avait vainement fait chercher depuis de longues années et qu’il croyait morte, était encore vivante, pardonna sa fugue à Yennenga et lui fit dire de venir lui présenter son mari et son fils. Yennenga s’en fut donc à Gambaga avec Riâlé et Ouidiraogo ; Nédéga reçut fort bien sa fille, son gendre et son petit-fils et voulut les garder auprès de lui, mais Riâlé refusa, disant qu’il mourrait s’il vivait ailleurs que dans la forêt. Nédéga le laissa partir à regret, avec Yennenga et Ouidiraogo, tout en lui faisant cadeau de quatre chevaux et de cinquante bœufs et en confiant au jeune Ouidiraogo une nombreuse armée de soldats dagomba pour qu’il pût marcher dignement sur les traces de sa mère et de son grand-père.

Riâlé s’en retourna dans la forêt voisine de Bitou, où il continua à partager sa vie entre la chasse à l’éléphant et les plaisirs conjugaux. Après de longues années, Yennenga mourut : son corps fut transporté à Gambaga, où on l’enterra. Sa tombe devint l’objet d’une grande vénération et fut un but de pèlerinage pour les souverains du Mossi jusqu’à une époque récente ; au décès de chaque _nâba_ de Ouagadougou, on envoyait à Gambaga un de ses chevaux et une de ses femmes pour être sacrifiés aux mânes de Yennenga[245].

Quant à Ouidiraogo, à la tête de son armée, il s’empara du pays sur les Boussansé et établit sa résidence en un lieu qu’il appela _Tankourou_ et qui est devenu le _Tenkodogo_ actuel. Des Dagomba, attirés par sa jeune renommée, venaient sans cesse grossir le nombre de ses partisans et accroître la force de ses troupes ; les populations autochtones, peu denses et très divisées, reconnurent bientôt son autorité. Il eut plusieurs fils, dont trois nous sont connus : _Zoungourana_, _Raoua_ et _Diaba_. Il confia à chacun d’eux le commandement de l’une des provinces de son empire naissant : Zoungourana reçut le gouvernement de l’Ouest, Raoua celui du Nord et Diaba celui de l’Est, et ce fut là l’origine des trois états de Ouagadougou, de Ouahigouya et de Fada-n-Gourma.

Toutes ces régions, beaucoup moins peuplées qu’aujourd’hui, étaient occupées surtout par des Gourounsi (Boussansé dans la région de Tenkodogo, Nounouma et Nioniossé du côté de Ouagadougou, Nioniossé du côté de Ouahigouya), des Dogom (régions de Ouahigouya, Ponsa et Fada-n- Gourma) et quelques Bariba dans le Sud-Est du cercle actuel de Fada-n- Gourma. Toutes ces populations vivaient à l’état anarchique, séparées en villages ou petits cantons qui se faisaient continuellement la guerre les uns aux autres.

Le chef d’un canton nioniossé situé non loin de Ouagadougou (canton actuel d’Oubritenga), ayant maille à partir avec un chef voisin, envoya une députation à Ouidiraogo pour lui offrir une de ses filles en mariage, afin de gagner son alliance. Ouidiraogo agréa la jeune fille, non pour lui-même, mais pour son fils Zoungourana qui, de cette femme, eut lui-même un fils nommé _Oubri_. Lors de la naissance d’Oubri, le chef nioniossé allié de Ouidiraogo vint faire hommage de son pays à ce dernier, en l’invitant à venir l’aider dans sa lutte contre son voisin. Ouidiraogo partit dans cette intention, mais mourut à Larabtenga, au cours du voyage, vers l’année 1050.

Zoungourana lui succéda à Tenkodogo et confia à son fils Oubri, encore tout jeune, le commandement des provinces de l’Ouest. Oubri alla s’installer dans le pays du chef nioniossé son beau-père, dans un village qui reçut de lui le nom d’_Oubritenga_[246]. Devenu homme, il commença une série de conquêtes dont il sera question dans la IVe partie de cet ouvrage, à propos de l’empire de Ouagadougou. Qu’il me suffise de dire ici que les Nounouma et les Nioniossé qui refusèrent d’accepter son autorité durent émigrer sur la Volta Noire et dans le Kipirsi, là où nous les retrouvons actuellement ; les autres furent absorbés par le flot envahisseur venu du Dagomba, adoptèrent la langue des conquérants, et, s’identifiant peu à peu avec ces derniers, formèrent avec eux un seul peuple, celui des _Mossi_[247].

Pareille chose se passa du côté de Ouahigouya : Raoua, second fils de Ouidiraogo, s’était avancé dans la direction du Nord-Ouest jusqu’à Zandoma, où il avait fixé sa résidence. Il s’y tailla un royaume aux dépens des Nioniossé et des Dogom : les premiers acceptèrent sa domination, comme ils acceptèrent plus tard celle de _Ya-Diga_, petit- fils d’Oubri et fondateur de l’empire du Yatenga ; les uns conservèrent jusqu’à nos jours leur nationalité et leur langue sous le joug des envahisseurs, les autres furent absorbés par ceux-ci et, de leur mélange avec les conquérants dagomba, naquirent les Mossi du cercle actuel de Ouahigouya. Quant aux Dogom, lors des conquêtes de Raoua, ils se réfugièrent les uns du côté de Bandiagara, les autres du côté du Djilgodi, sous la protection de leurs cousins, les Tombo des montagnes. Un peu plus tard, _Ouamtanango_, petit-fils d’Oubri, les poursuivit jusque dans la région des falaises : la légende rapporte même qu’une montagne gênant son passage, il la fit scier en deux par des forgerons nioniossé qui accompagnaient son armée et formaient un corps de sapeurs ; ce Ouamtanango fut d’ailleurs assassiné au cours de cette expédition à Bankasso (cercle actuel de Bandiagara).

Cependant, comme nous l’avons vu, Zoungourana, fils aîné de Ouidiraogo, était demeuré à Tenkodogo, qui fut au début le siège d’un empire dont les provinces d’Oubritenga, de Zandoma et de Fada-n-Gourma formaient les royaumes vassaux : au bout de quelque temps, la province d’Oubritenga devint l’empire mossi de Ouagadougou et se rendit indépendante ; un petit-fils d’Oubri, Ya-Diga, fonda au Yatenga, comme je viens de le dire, un autre empire mossi indépendant qui ne tarda pas à absorber Zandoma ; enfin Fada-n-Gourma devint la capitale d’un troisième empire, celui des Gourmantché, comme nous l’allons voir dans un instant. Séré, fils de Zoungourana, ses successeurs et leurs guerriers dagomba durent se contenter du pays des Boussansé et même quitter Tenkodogo pour aller s’établir à Boussouma sous la protection des _nâba_ de Ouagadougou : en se mélangeant avec les Boussansé, ils avaient donné naissance au peuple des _Yansi_ qui, d’une façon générale, suivit la fortune politique de l’empire de Ouagadougou et s’identifia presque avec les Mossi, tandis que les Boussansé habitant au Sud de Tenkodogo, échappant assez vite à la tutelle des conquérants dagomba dont le plus grand nombre s’était porté au Nord-Ouest, au Nord et à l’Est, purent conserver leur nationalité et leur langue jusqu’à l’époque actuelle.

Revenons à Diaba, le troisième fils de Ouidiraogo, que son père avait installé à Fada-n-Gourma ou plutôt à _Youngou_ ou _Younga_, car ce sont les Haoussa qui donnèrent plus tard à ce village le nom de _Fada-n- Gourma_, c’est-à-dire dans leur langue « capitale du Gourma ». Des traditions ayant cours chez les Gourmantché prétendent que Diaba, dit _Diaba Lompo_, descendit du ciel à une époque où la croûte terrestre n’était pas encore solidifiée et que, vêtu de blanc, il prit terre sur un bloc de grès situé près de Tambarga, avec sa femme : on montre même sur ce rocher les empreintes des pieds de Diaba et de sa femme, qui ne sont autres que ces sortes de cavités oblongues creusées par l’eau des pluies dans les roches en état de formation ; Diaba Lompo eut ensuite des enfants, répartit entre eux la terre et la leur fit cultiver. Cette légende, dans laquelle on reconnaît aisément celle du déluge, répandue chez la plupart des populations africaines, n’est pas inconciliable avec la tradition faisant naître Diaba du fils de la princesse dagomba Yennenga : Bantchandé, souverain actuel de Fada-n-Gourma, prétend être le 23e successeur de Diaba Lompo et ce nombre de 22 souverains entre Diaba et Bantchandé s’accorde exactement avec les 22 générations que la tradition mossi place entre Yennenga et l’époque actuelle ; il en faut donc conclure que l’époque de Diaba Lompo correspond à celle de l’invasion dagomba, c’est-à-dire au XIe siècle. Seulement, comme le nom de ce héros légendaire est le plus ancien qu’ait conservé la tradition, on en a fait tout naturellement celui du premier homme qui soit apparu sur la terre habitable.

Lorsque Diaba prit possession de la province de Fada-n-Gourma, elle était vraisemblablement très peu habitée : cependant des Dogom devaient être répandus dans le Nord et des Bariba dans l’Est et le Sud-Est ; les premiers furent chassés en grande partie du côté d’Aribinda et devinrent les Déforo, comme nous l’avons vu précédemment ; les autres furent en partie repoussés vers le Sud mais en partie aussi absorbés par les envahisseurs dagomba et de leur mélange avec ces derniers sortit le peuple des Bimba ou _Gourmantché_.

Le peuple des _Nankana_, qui formait la pointe avancée du groupe antérieurement à l’invasion dagomba, ne semble pas avoir changé considérablement de physionomie depuis les temps anciens.

Quant aux _Birifo_ et aux _Dagari_, ils sont le produit d’une autre poussée des Dagomba, mais dans la direction de l’Ouest cette fois-ci, poussée sans doute bien postérieure à celle dont sortirent les Mossi, les Yansi et les Gourmantché : d’après les traditions recueillies dans le cercle de Gaoua, ce serait seulement au début du XIXe siècle que les Birifo et les Dagari auraient achevé d’occuper leur territoire actuel.

Les _Birifo_ seraient issus du mélange d’une invasion dagomba avec les Lobi, ce qui expliquerait qu’ils se rapprochent étroitement de ces derniers au point de vue du caractère et des mœurs tandis qu’ils parlent une langue presque identique à la langue dagomba et très différente de la langue lobi. Cette invasion dagomba aurait eu sans doute son point de départ sur les bords de la Volta Blanche, dans le Nord de la Gold Coast : arrivant sur la Volta Noire et l’ayant traversée — peut-être vers la fin du XVIIe siècle —, elle s’infiltra au travers des Pougouli et des Dian, dépossédant ces derniers d’une partie de leurs domaines, s’attaquant même aux Dioula installés à Loto (province de Diébougou), et ensuite se dirigea vers le Sud à travers le pays des Lobi et s’établit principalement entre ceux-ci et la rive occidentale de la Volta Noire, poussant une pointe dans le Sud jusque près de Bouna (limite du Haut- Sénégal-Niger et de la Côte d’Ivoire). Des Birifo issus de cette invasion dagomba étaient demeurés sur la rive orientale de la Volta Noire, où on les retrouve encore, mélangés de Dagari : les Anglais les appellent, assez improprement, _Lobi-Dagarti_.

Les _Dagari_ n’apparurent qu’après les Birifo à l’Ouest de la Volta Noire, mais ils devaient exister depuis longtemps déjà à l’Est du même fleuve et provenaient sans doute d’une migration gbanian plutôt que dagomba, migration due précisément aux conquêtes effectuées par les Dagomba dans l’Est du territoire gbanian. L’invasion dagari en effet ne présenta pas le caractère guerrier et conquérant des diverses invasions dagomba auxquelles nous devons les Mossi, les Yansi, les Gourmantché et les Birifo, et le type actuel des Dagari est remarquablement voisin du type gbanian ; quant à leur langue, elle se distingue à peine du gbanian qui d’ailleurs est lui-même très analogue au dagomba. Quoiqu’il en soit, l’immigration dagari à l’Ouest de la Volta Noire fut pacifique et lente, mais irrésistible ; elle commença sans doute au XVIIIe siècle et elle continue encore de nos jours : se faufilant au travers des Birifo, les Dagari s’établirent partout où ils trouvèrent une place libre, sans cependant s’éloigner beaucoup de la Volta, à l’Est de laquelle est demeuré le gros de leur peuple. Mais une de leurs fractions, celle des _Oulé_, de caractère plus guerrier que les autres, s’avança à l’Ouest jusque dans la circonscription de Diébougou, repoussant les Pougouli vers le Nord-Ouest, et pénétra même dans les cercles de Koury et de Ouagadougou jusqu’à la rencontre des Nounouma et des Soninké du Dafina. Plus récemment, vers 1850, quelques familles oulé appelées par des Dagari du Sud pour les soutenir contre les Birifo, ont poussé une pointe au Sud le long de la Volta, s’établissant à Goumparé (à hauteur de Gaoua) et dans les environs.

3o _Groupe gourounsi (Nioniossé, Nounouma, Sissala et Boussansé)._

Ainsi que nous l’avons vu tout à l’heure, il semble que, antérieurement au XIe siècle, les peuples formant le groupe gourounsi occupaient à peu près tout le territoire compris entre celui des Tombo et Dogom au Nord et celui du groupe dagomba (futur groupe mossi) au Sud ; les invasions guerrières venues du Dagomba et la constitution des peuples mossi, yansi et gourmantché, qui en fut la conséquence, restreignirent singulièrement l’étendue du groupe gourounsi et le morcelèrent. Ce morcellement, comme l’absorption par les envahisseurs d’un grand nombre de fractions gourounsi, fut d’autant plus facile que les peuples gourounsi manquaient de cohésion, vivaient en petites tribus dispersées et livrées à l’anarchie et ne présentaient par suite aucune force de résistance.

Les _Nioniossé_ (ou Lilsé, Youlsé, Nimsé, etc.) habitaient le Nord du cercle actuel de Ouagadougou et la majeure partie du cercle actuel de Ouahigouya, ayant comme voisins au Nord les Dogom et au Sud les Nounouma, les Sissala et les Boussansé, trois peuples très voisins du leur. Ils semblent avoir été les premiers habitants du triangle compris entre Koury, Ouagadougou et Ouahigouya. Dès une époque très reculée, ils s’avancèrent en dehors de ce triangle (ancien Kipirsi) vers le Nord- Est : bien avant le XIe siècle, quelques familles nioniossé, sous la conduite d’un chef nommé _Ouéto_, étaient allées se fixer dans le Djilgodi à Loroum (près Pobé) ; elles n’y demeurèrent pas longtemps et Ouéto vint bientôt s’installer à Bougouré (cercle actuel de Ouahigouya), tandis que son frère Ziguiri s’installait à Gambo et l’un de ses fils à Rounga ou Ronga (au Nord-Est et à l’Est de Ouahigouya). Ces familles, qui étaient les plus septentrionales du peuple nioniossé, s’établirent pacifiquement auprès des Dogom, qui leur donnèrent des terrains et vécurent avec elles en bonne intelligence. C’est ainsi que, peu à peu, les Nioniossé occupèrent la majeure partie du pays que l’on appela plus tard le Yatenga. Nous avons vu que, lors de la constitution des empires mossi, certaines fractions des Nioniossé acceptèrent la domination des envahisseurs tout en conservant leur langue et leur nationalité, que d’autres se mélangèrent avec eux jusqu’à devenir des Mossi et que d’autres enfin, ayant voulu leur résister, furent refoulées dans le Kipirsi actuel, c’est-à-dire dans la partie la plus méridionale de leur domaine. C’est ainsi qu’aujourd’hui on rencontre des Nioniossé éparpillés au milieu des Mossi depuis le Yatenga jusqu’au Kipirsi.

Les _Nounouma_, avant l’invasion dagomba, s’avançaient probablement plus vers le Nord et vers l’Est que de nos jours : un grand nombre d’entre eux furent absorbés par les conquérants et fournirent leur contingent à la constitution du peuple mossi ; les autres, refoulés ou maintenus dans leur pays actuel, sur les bords de la Volta Noire en aval de Koury, se sont conservés à peu près intacts.

Les _Sissala_, petit peuple sans grande importance, devaient autrefois rejoindre les Boussansé vers l’Est : une poussée des Nankana vers le Nord, consécutive à l’extension des Dagomba, les a séparés des Boussansé et a restreint leur territoire à une toute petite province.

Enfin les _Boussansé_, nous l’avons vu, se laissèrent conquérir et assimiler par les envahisseurs dagomba au Nord de Tenkodogo (régions de Koupéla, Béloussa, Boussouma, etc.) pour former les Yansi, tandis qu’au Sud du même point ils réussirent à conserver leur nationalité.

Mais beaucoup de familles nioniossé ou nounouma ne voulurent ni accepter la suzeraineté des Mossi ni se cantonner dans le petit territoire du Kipirsi, qui était trop étroit sans doute pour contenir tous les émigrés venus du Nord : aussi se produisit-il des exodes dont les plus importants donnèrent naissance, comme nous le verrons dans un instant, au groupe lobi et au peuple koulango et dont d’autres, moins considérables, amenèrent la formation de petites tribus isolées, d’origine gourounsi, qu’on rencontre à la Côte d’Ivoire : celle des _Siti_, entre Bouna et la Volta Noire, et celle des _Dégha_ (ou Mô ou Diammou), entre Bondoukou et la frontière anglaise.

4o _Groupe ou peuple bobo._

Les Bobo ont occupé de tout temps, semble-t-il, leur territoire actuel, mais ils s’avançaient autrefois davantage vers le Nord-Ouest, puisque la tradition rapporte qu’ils occupaient avant les Bozo l’emplacement actuel de Dienné. Les immigrations soninké et banmana les éloignèrent peu à peu des rives du Bani et restreignirent leur domaine, mais sans modifier sensiblement leur type primitif et sans les entamer sérieusement. D’autre part, les Bobo-Niénigué, vers le XVIe siècle, auraient agrandi leur territoire du côté du Sud, ce qui aurait contribué à diriger l’immigration sia de Diébougou vers Lorhosso d’abord, puis vers Bobo- Dioulasso.

5o _Groupe lobi (Pougouli, Dian, Gan et Lobi)._

Les _Pougouli_ disent être venus du Kipirsi. Leurs traditions rapportent qu’ils appartenaient primitivement au même groupe que les Nounouma, c’est-à-dire au groupe gourounsi, et qu’ils auraient émigré du Kipirsi lorsque ce refuge des Gourounsi indépendants devint trop étroit pour les contenir tous, mais postérieurement à l’émigration qui donna naissance aux Koulango (voir plus loin), c’est à dire au plus tôt vers la fin du XIIe siècle. Traversant la Volta Noire près du confluent du Manouan-mâné (fleuve de Manouan), qui fut appelé à cause d’eux par les Dioula Pougouliba ou Bougouriba, ils s’établirent le long des rives de ce cours d’eau. Au XVIIIe siècle, sous la poussée des Dagari et surtout des Oulé, ils remontèrent plus haut et s’éloignèrent de la Volta.

Les _Dian_, qu’on ne rencontre plus guère aujourd’hui qu’à Diébougou et aux environs de cette ville, vinrent du Kipirsi comme les Pougouli mais postérieurement à ces derniers, sans doute vers la fin du XIIIe siècle. Ils se seraient établis d’abord dans la région de Djifango, puis, sous la conduite d’un chef nommé Konkouné, dans la région de Loto, qu’ils occupent encore ; ils en auraient chassé les _Padorho_, dont on ne rencontre plus aujourd’hui que quelques représentants dans l’Ouest du cercle de Gaoua et qui étaient peut-être les autochtones du pays[248]. Inquiétés au XVIIIe siècle par l’invasion des Oulé, les Dian firent appel aux Dioula de Bobo-Dioulasso qui leur envoyèrent une petite armée commandée par Bé-Bakari Ouatara ; ce dernier occupa Loto ; des Dioula y demeurèrent, firent souche et introduisirent l’islamisme parmi les Dian ; mais leur suzeraineté ne fut effective dans la région que lorsqu’une colonne venait de Bobo-Dioulasso pour razzier le pays. Vers 1820, une famille dian qui était demeurée sur la rive gauche de la Volta, à Lorha, eut à se plaindre des Dagari et vint se réfugier auprès de ses compatriotes de Loto : c’est cette famille qui fonda le Diébougou actuel.

Les _Gan_ auraient fait partie de la même migration que les Dian et se seraient établis au Sud des Pougouli, dans le centre du cercle actuel de Gaoua. L’un de leurs villages principaux était précisément Gaoua, que les indigènes appellent encore aujourd’hui _Gan-oura_, ce qui signifierait « les Gan sont ici ». Ils furent supplantés dans cette région par les Lobi, à une date qu’il est difficile de préciser, mais qui est certainement postérieure au XIIIe siècle (date probable de l’immigration dian et gan) et antérieure à la formation du peuple birifo (XVIIe siècle) ; ainsi repoussés vers le Sud par les Lobi, les Gan se portèrent vers Lorhosso, qu’ils occupèrent sur les Lorho, ancêtres des Koulango. Ces événements durent se passer au XIVe siècle : cette date concorderait avec les traditions que M. l’administrateur Benquey et moi- même avons recueillies à Bondoukou (Côte d’Ivoire) sur la fondation d’un quartier de cette ville par des Lorho fuyant les Gan, antérieurement à l’arrivée des Dioula de Bégho, laquelle se produisit au XVe siècle. Actuellement le territoire des Gan se réduit à peu près à la ville et au canton de Lorhosso et leur type primitif a été fortement altéré, comme celui des Dian, par des mélanges avec les Dioula de Bobo-Dioulasso.

Les _Lobi_, comme je viens de le dire, firent sans doute au XIVe siècle leur première apparition dans leur pays actuel, venant, eux aussi, du Kipirsi. D’un caractère plus guerrier que les Pougouli, les Dian et les Gan, c’est à main armée qu’ils occupèrent les régions montagneuses et aurifères qui avoisinent Gaoua. De là, toujours en conquérants, ils se portèrent vers l’Ouest et vers le Sud, débordant jusque dans le Nord de la Côte d’Ivoire à l’Ouest de Bouna. Une fois maîtres de leur territoire, ils s’y sont fortement maintenus, résistant victorieusement aux tentatives dirigées par les Dioula de Bobo-Dioulasso et, plus récemment, aux bandes de Samori.

6o _Groupe ou peuple koulango._

C’est la première des migrations gourounsi venues du Kipirsi qui, vers la fin de XIe siècle, donna naissance aux _Lorho_ et par suite au peuple koulango ou pakhalla. Traversant le cercle actuel de Gaoua, les Lorho se seraient dirigés vers le Sud-Ouest de ce cercle et se seraient établis en un point qui reçut d’eux le nom de _Lorhosso_. Lorsque l’invasion lobi repoussa les Gan vers ce point au XIVe siècle, la plupart des Lorho émigrèrent au Sud et allèrent fonder Bouna et Bondoukou, se répandant dans le Nord-Est de la Côte d’Ivoire depuis la Volta Noire jusqu’à Kong et au Sud jusqu’à la lisière de la forêt dense, s’enfonçant même en certains endroits dans la forêt et constituant le peuple des _Koulango_. Quelques Lorho cependant sont demeurés dans le Haut-Sénégal-Niger, notamment à Lorhopéni, près et à l’Est de Lorhosso.

7o _Groupe bariba._

Ce groupe, qui intéresse surtout le Dahomey, possède cependant quelques représentants dans le cercle de Fada-n-Gourma, représentants qui appartiennent à deux peuples différents : les _Bariba_ proprement dits et les _Soumba_ ; ces derniers sont d’ailleurs fort peu nombreux dans le Haut-Sénégal-Niger.

Il semble que les Bariba étaient les anciens autochtones, non seulement de leur pays actuel, mais aussi d’une bonne partie du cercle actuel de Fada-n-Gourma : beaucoup se sont fondus avec les envahisseurs dagomba pour former le peuple gourmantché ; les autres se sont reportés plus au Sud et ont conservé à peu près leur type primitif, bien que l’influence du groupe mossi sur leur civilisation soit assez perceptible.

Les Soumba au contraire semblent n’avoir été touchés par aucune influence étrangère : aussi, bien qu’appartenant vraisemblablement au même groupe ethnique que les Bariba, ils se distinguent nettement de ceux-ci à l’heure actuelle.

TABLEAU CHRONOLOGIQUE

_donnant les dates approximatives des principaux événements relatifs aux origines et aux migrations des peuples du Haut-Sénégal-Niger._

? 200 av. J.-C. — Fondation de Néma et Ghana par des Soninké du Diagha.

? 100 av. J.-C. — Premières immigrations berbères dans le Hodh.

80 à 90 après J.-C. — Départ de Cyrénaïque de la première migration judéo-syrienne (vers l’Aïr et le Massina).

117. — Départ de la deuxième migration judéo-syrienne (vers le Touat).

? 150. — Arrivée à Ghana des Judéo-Syriens du Massina.

? 200. — Arrivée à Ghana des Judéo-Syriens du Touat.

? 300. — Fondation de l’empire judéo-syrien de Ghana.

? 600. — Installation des Songaï à Gounguia ou Koukia.

670. — Départ des Lemta et Hoouara de la Tripolitaine vers le Niger.

? 690. — Fondation de l’empire lemta à Gounguia (dynastie des Dia). — Les Songaï (Sorko) à Gao. — Premières migrations des Soninké du Diagha vers Dienné et vers le Diafounou et le Kingui.

? 700. — Arrivée des Messoufa à Teghazza. — Nouvelles immigrations berbères dans le Hodh.

? 750. — Maghan-Diabé Sissé fonde le royaume soninké du Ouagadou.

? 790 à 800. — Arrivée des Bérabich à Teghazza. — Dispersion des Soninké du Ouagadou : Kaya-Maghan Sissé fonde l’empire soninké de Ghana. — Fondation de Tichit. — Arrivée des Judéo-Syriens au Gorgol. — Les Soninké au Galam.

? 800. — Les Bérabich maîtres de Teghazza. — Installation des Soninké dans la région de Dienné. — Arrivée des Judéo-Syriens au Fouta-Toro. — Les Lemtouna à Aoudaghost.

? 890. — Les Lemta à Gao ; les Songaï (Sorko) à Bamba.

? 900. — Les Saghmara (Kel-Tadmekket) au Niger.

930. — Les Lemtouna luttent avec les Soninké de Ghana.

? 990. — Les Soninké de Ghana suzerains des Lemtouna d’Aoudaghost.

? 1000. — Formation des Peuls dans le Fouta et leur dispersion. — Ouâr Diâbi fonde l’empire toucouleur du Tekrour et islamise les Toucouleurs. — Les Peuls au Ferlo. — Les Dioula dans la Boucle du Niger.

1009. — Dia Kossoï se convertit à l’islamisme et transporte la capitale des Lemta de Gounguia à Gao.

? 1030. — Début des invasions dagomba et de la formation des empires mossi et gourmantché.

1042. — Début de l’organisation de la secte berbère des Almoravides.

? 1060. — Les Peuls au Galam.

1076. — Prise de Ghana par les Almoravides et dispersion des Soninké de Ghana. — Première islamisation des Berbères du Hodh. — Arrivée des Goddala dans la région de Tombouctou. — Fondation de l’empire soninké des Sossé au Kaniaga, du royaume soninké des Niakaté au Kingui et du royaume soninké des Doukouré au Bakounou. — Arrivée des Soninké à Nono.

? 1090. — Migration des Peuls du Galam vers le Kaniaga et des Peuls du Ferlo vers le Fouta-Diallon. — Première migration gourounsi du Kipirsi vers la région de Gaoua (Lorho ou Koulango). — Les Soninké de Ghana reconquièrent leur indépendance.

? 1100. — Les Peuls au Kaniaga. — Premières habitations construites sur l’emplacement de Tombouctou.

? 1190. — Les Songaï (Sorko) à Gourao. — Bouyagui-Toumbéli roi de Goumbou. — Formation des Pougouli.

? 1200. — Les Lemta à Bamba. — Les Songaï (Faran) à Saraféré.

1203. — Prise de Ghana sur les Sissé par les Soninké Sossé.

1213. — Fondation de l’empire mandingue par Allakoï Keïta.

? 1220. — Les Banmana se concentrent dans le Toron.

1224. — Fondation de Oualata. — Les Somono dans la région de Bamako- Ségou.

1235. — Soundiata Keïta bat Soumangourou Kannté à Kirina et renverse l’empire sossé du Kaniaga.

1240. — Soundiata prend et détruit Ghana et transporte la capitale de l’empire mandingue de Kangaba à Mali.

1250. — Les Soninké-Nono fondent la ville de Dienné. — Commencement de la migration des Mandé du Sud du Fouta-Diallon vers la Côte d’Ivoire. — Les Sossé s’emparent du Tekrour sur les Toucouleurs.

1270. — Mamoudou Diawara renverse la dynastie des Niakaté et fonde celle des Diawara au Kingui.

? 1290. — Formation des Dian et des Gan.

? 1300. — Développement de Tombouctou et de Dienné. — Fondation de Nioro par des Diawambé. — Conversion de Dienné à l’islamisme.

1307. — Avènement de Kankan-Moussa à Mali.

1325. — Kankan-Moussa s’empare de Gao et de Tombouctou. — Construction des premières maisons à terrasse à Gao, Tombouctou et Dienné.

1333. — Les Mossi prennent et pillent Tombouctou.

1335. — Ali-Kolen fonde la deuxième dynastie des Lemta à Gao (dynastie des Sonni).

? 1350. — Les Ouolofs s’emparent du Tekrour. — Arrivée des Berbères sur la rive Nord du Sénégal ; migration des Sérères dans le Sine. — Invasion des Lobi à Gaoua ; les Gan à Lorhosso ; les Koulango fondent Bouna et se portent à Bondoukou. — Formation première des Samo.

? 1400. — Migrations des Peuls du Kaniaga au Massina et au Bakounou.

1433. — Les Touareg s’emparent de Tombouctou sur les Mandingues.

1450. — Arrivée des Kounta dans l’Azaouad. — Luttes des Sagoné contre les Dabo au Kingui. — Fondation de Sokolo.

1464-65. — Avènement de Sonni Ali-Ber.

1468 à 1473. — Ali-Ber conquiert Tombouctou et Dienné et affranchit l’empire de Gao de la suzeraineté mandingue.

1480. — Pillage de Oualata par les Mossi.

1492. — Mort de Sonni Ali-Ber. — Expulsion des Juifs du Touat.

1493. — Le Soninké Mohammed Touré fonde à Gao la dynastie des Askia. — Arrivée des Oulmidden à Gao et dans la Boucle ; leur conversion à l’islamisme.

? 1495. — Commencement des migrations peules dans la Boucle du Niger.

1512. — Mort de Tindo Galadio au Kingui. Son fils Koli va au Fouta-Toro, qu’il affranchit de la suzeraineté des Ouolofs et où il fonde une dynastie peule.

1534. — Victoires des Peuls et Toucouleurs du Fouta sur les Soninké du Galam et les Mandingues du Boundou.

1585. — Fondation de Taodéni.

1591. — Prise de Gao et de Tombouctou par le pacha marocain Djouder.

1596. — Taodéni remplace Teghazza. — Conquête du Hodh par les Beni- Hassân et islamisation définitive des Berbères du Hodh. — Formation des Sia et des Samorho. — Formation définitive des Samo.

? 1600. — Islamisation des Bérabich par les Kounta. — Formation des Foulanké du Ganadougou. — Installation des Banmana de Kaladian Kouloubali dans la région de Ségou.

1612. — Les pachas de Tombouctou cessent d’être désignés par le sultan du Maroc.

1620. — Danfassari Kouloubali s’installe à Ségou-koro.

1640. — Destruction de Tadmekket par les Oulmidden. — Deuxième immigration des Kel-Tadmekket sur le Niger.

1660. — On cesse à Tombouctou de dire le prône au nom du sultan du Maroc.

1670. — Biton Kouloubali fonde l’empire banmana de Ségou et étend sa domination jusqu’à Tombouctou. — Zié et Sounsa fondent l’empire banmana du Kaarta.

1671. — Expédition du sultan Er-Rachid au Soudan.

1672. — Expédition du marocain Ahmed à Tombouctou.

1680. — Prise de Gao par les Touareg.

? 1690. — Invasion des Birifo dans la région de Gaoua.

? 1700. — Les Peuls sont répandus dans toute la Boucle du Niger et au- delà. — Islamisation des Peuls. — Arrivée des Dagari sur la rive droite de la Volta. — Prise de Lorhosso et de Loto par les Dioula de Bobo- Dioulasso.

1720. — Conquête du Fouta-Diallon par les Toucouleurs. — Migration des Peuls du Fouta-Diallon au Ouassoulou et vers la Boucle du Niger. — Formation définitive des Foulanké.

1754. — Avènement de Ngolo Diara à Ségou et de Sébé Kouloubali à Nioro.

1802. — Conquête du Haoussa par les Peuls.

1810. — Les Peuls du Massina se rendent indépendants de Ségou.

1820. — Fondation de Diébougou.

1826. — Prise de Tombouctou par les Peuls du Massina.

1832. — Les Soninké à Banamba.

1861. — Prise de Ségou par El-hadj-Omar.

· · ·

[Illustration : Carte 5. — Migrations ethniques.]

[Note 101 : Voir la carte 5 à la fin du chapitre.]

[Note 102 : Ainsi, au cas où les successeurs d’El-hadj Omar se seraient maintenus à Ségou, on nous dirait très probablement aujourd’hui que les gens de Ségou viennent du Fouta Sénégalais.]

[Note 103 : Le mot _yemen_ en arabe signifie proprement « la droite ». Comme beaucoup d’Orientaux et comme aussi la plupart des Nègres, les Arabes s’orientent en faisant face au soleil levant : par suite « droite » devient pour eux synonyme de « Sud » et c’est ainsi que les gens du Hidjaz ont donné le nom de Yémen au pays situé au Sud du leur. De même que Gourma désigne le Sud à Bamba et l’Est à Niafounké, de même Yémen — devenu nom de pays après avoir été un simple nom de direction — désigne le Sud à La Mecque et l’Est ou le Nord-Est au Soudan.]

[Note 104 : L’immigration arabe dont ils faisaient partie comprenait surtout des _Oulad-Slimân_, qui forment encore la fraction principale des Bérabich ; une partie de ces Oulad-Slimân s’établit dans la Tripolitaine et, de là, se répandit plus tard vers le Tchad.]

[Note 105 : Sidi Mohammed-el-Kounti (père du premier El-Bekkaï) d’après les uns, mais plutôt Yahia-ben-Osmân-ben-Yassen (grand père de Mohammed- el-Kounti) d’après de plus nombreux témoignages.]

[Note 106 : Le village même de Mabrouk serait beaucoup plus récent et n’aurait été fondé qu’en 1808 par la sous-tribu kounta des Oulad-el- Ouafi.]

[Note 107 : Voir à ce sujet le tableau généalogique des Bekkaï dans _Littérature arabe saharienne_ par Ismaël Hamet (_Revue du monde musulman_, octobre 1910).]

[Note 108 : On retrouve chez les auteurs grecs et latins des noms de tribus berbères qui subsistent encore de nos jours : c’est ainsi qu’on a pu identifier les _Libyens_ proprement dits (_Loubim_ de la Bible, _Lebataï_ de Procope) avec les _Lewwata_ ou _Louata_, les _Gétules_ avec les _Goddala_ ou _Djedala_ ou avec les _Guezoula_, les _Serangaï_ de Ptolémée (placés par lui dans le Sous) avec les _Zenaga_, les _Maxyes_ d’Hérodote (_Mazikes_, _Masices_, _Mazices_ et _Mazax_ de Lucrèce, Suétone, Ptolémée, Ammien Marcellin, Corippus et Cassien) avec les _Imazirhen_ ou _Imocharhen_, c’est-à-dire avec les Berbères de souche noble. — Voici maintenant un résumé des principales théories arabes concernant l’origine des Berbères. Yakout (XIIe-XIIIe siècles) nous dit que _Berber_ est le nom de nombreuses tribus habitant les montagnes du Maghreb depuis Barka jusqu’à l’Atlantique et s’étendant au Sud jusqu’au pays des Noirs ; il ajoute que les Berbères font en général remonter leur origine à Sem et prétendent que leurs ancêtres auraient émigré d’Arabie en Afrique ; leur langue primitive — qui aurait été une langue sémitique — se serait corrompue au contact de la langue des autochtones du Maghreb — (qui étaient ces autochtones ? Yakout ne nous le dit pas) — et serait devenue le berbère. Certains, précise Yakout, disent que le roi himyarite Ifrîkos, étant venu du Yémen faire une expédition en Ifrîkia (Tunisie), aurait fondé là un établissement de Yéménites dont les descendants seraient les Berbères. Dans sa nomenclature des principales tribus berbères, Yakout en cite plusieurs dont les noms sont portés encore par des sous-tribus maures du Hodh et de l’Azaouad (par exemple les Louata, qu’on rencontre chez les Idao-Aïch, et les Sakhoura, sans doute les mêmes que les Zakhoura vassaux des Kounta). D’après Ibn- Khaldoun (XIVe siècle), qui paraît mieux informé que Yakout et qui surtout est doué d’un véritable esprit critique manquant au précédent, les Berbères descendraient de Ham ou Cham par Chanaan, Mazigh (d’où le nom d’Imazirhen porté de nos jours encore par les familles nobles) et un nommé Berr, dont l’un des fils, Madghis, serait l’ancêtre des Zenata et de leurs cousins les Louata, les Zouaoua, les Maghraoua, etc., et dont l’autre fils, Bernès, serait l’ancêtre des Zenaga (enfants de Zenag, fils de Bernès, comprenant les Messoufa, les Goddala, les Lemtouna, les Maddassa, les Ouareth, etc.) et de leurs cousins les Lemta, les Hoouara, les Guezoula, les Masmouda, les Ketama, les Mesrata, etc. Il ajoute d’ailleurs que beaucoup, principalement parmi les Berbères eux-mêmes, attribuent à cette nation une origine sémitique, dans le but évident de la rattacher à la même souche que les Arabes : c’est ainsi que les uns les font descendre d’un fils d’Abraham nommé Yaksân, d’autres des Amalécites issus d’Esaü, d’autres des Syriens et Yéménites venus en Afrique avec Ifrîkos, d’autres des Egyptiens, etc. Après avoir dit que l’opinion la plus répandue en fait des Hamites ayant vécu longtemps au contact des Sémites (des Israélites surtout), puis ayant été chassés d’Asie par les Juifs et ayant passé en Egypte et de là en Ifrîkia et au Maghreb, à une époque fort reculée et certainement bien avant Ifrîkos, Ibn-Khaldoun conclut fort sagement : « Une nation comme celle des Berbères, formée d’une foule de peuples et remplissant une partie considérable de la terre, n’a pas pu y être transportée d’un autre endroit et surtout d’une région très bornée. Depuis une longue suite de siècles avant l’islamisme, les Berbères ont été connus comme habitants du pays et des régions qui leur appartiennent de nos jours. » (_Histoire des Berbères_, traduction de Slane, 1er vol., page 183). Procope (VIe siècle) avait soutenu déjà la théorie faisant remonter les Berbères aux Hamites issus de Chanaan qui furent chassés de Palestine par les Hébreux, lorsque ces derniers s’y installèrent en revenant d’Egypte.]

[Note 109 : Le géographe arabe Ibn-Saïd (XIIIe siècle) place Aoudaghost par 17° de latitude Nord et à une dizaine de degrés de longitude planimétrique à l’Est de l’embouchure du Sénégal, ce qui correspondrait approximativement à 13° de longitude Ouest de Paris et situerait Aoudaghost à une soixantaine de kilomètres au Nord-Est de Kiffa.]

[Note 110 : Cela résulte tout au moins du témoignage de l’écrivain arabe Zohri (XIIe siècle), d’après lequel les Berbères du Soudan n’auraient abjuré le christianisme et embrassé l’islamisme que vers l’année 1075.]

[Note 111 : Le chef de la conquête s’appelait, dit la légende, Osmân- ould-Barkani ould Maghfar : son fils Terrouz aurait donné son nom aux Trarza, son frère Haroun ould-Barkani le nom de son père aux Brakna et son autre frère Mbarek son propre nom aux Oulad-Mbarek.]

[Note 112 : Les ancêtres sémitiques des Guirganké seraient des Judéo- Syriens ou Proto-Peuls, métissés de Soninké, qui auraient fondé Tichit, auraient émigré ensuite dans le Tagant et plus tard, à la suite de luttes sanglantes avec les Zénaga, se seraient refugiés à Diara, non loin de Nioro, auprès des Oulad-Mbarek et se seraient alliés là à des Beni-Hassân. Nous en reparlerons lorsqu’il sera question de la formation des Peuls. Au moment de la conquête de Nioro par El-hadj-Omar, la plupart des Guirganké se réfugièrent dans la région d’Akor, du côté de Goumbou.]

[Note 113 : Relativement nombreux en Mauritanie, les Maures parlant le zenaga sont excessivement rares dans le Hodh.]

[Note 114 : En outre des Beni-Hassân, quelques autres familles arabes ont contribué à renforcer l’élément sémitique dans le Hodh : c’est ainsi que des Kounta venus de l’Azaouad s’établirent en plusieurs endroits de cette contrée et notamment à Tichit, lors de leur mouvement vers le Tagant et l’Adrar ; à différentes époques, des Arabes ou Berbères arabisés vinrent du Maroc dans les mêmes régions : c’est le cas des Taleb-Mokhtar, dont les ancêtres, chassés du Sud-marocain à la suite d’événements obscurs, seraient venus s’établir au Massina, d’où, fuyant devant la conquête d’El-hadj-Omar, ils auraient, conduits par Mohammed- Fadel, émigré vers Goumbou et Oualata auprès des Mejdouf, tandis que d’autres fractions de leur famille poussaient jusqu’en Mauritanie avec Saad-Bou et plus tard dans la Saguiet-el-hamra avec Mâ-el-Aïnîn.]

[Note 115 : On a cru parfois pouvoir identifier Koukia avec Gao, mais, comme nous le verrons dans la IVe partie de cet ouvrage en traitant de l’histoire de l’empire de Gao, une telle identification est matériellement impossible. Je ferai observer que _goungui_ signifie « île » en songaï ; dans la même langue _goungui-yo_ signifierait « les îles », _goungui yé_ « les sept îles » et _goungui yaha_ « les huit îles ».]

[Note 116 : Voir IVe partie. Je tiens à faire observer que cette théorie de l’origine berbère des fondateurs de l’empire dit « songaï », rejetée par M. René Basset, avait été soutenue par Barth.]

[Note 117 : Les géographes arabes, amoureux d’étymologies savantes, traduisent Tadmekket par « qui ressemble à La Mecque » et disent que ce nom, qui pourtant semble bien être antérieur à l’islam, aurait été donné à la ville parce qu’elle était, comme La Mecque, située entre deux collines.]

[Note 118 : On sait que les Arabes ont donné le nom d’_Ifrîkia_ à la région correspondant à peu près à l’ancienne province d’_Afrique_ des Romains, région constituée principalement par la Tunisie actuelle, tout en faisant venir ce nom de la soi-disant colonie fondée dans ces parages par le fameux roi himyarite Ifrîkos.]

[Note 119 : Les Kel-Antassar sont déjà signalés au XIe siècle par Bekri sous le nom de _Beni-Intasser_ ; mais ils habitaient alors entre le Tagant et Oualata, c’est-à-dire dans le Hodh, et n’avaient pas encore gagné leur pays actuel.]

[Note 120 : A titre purement documentaire, je crois bon de donner ici la théorie de l’auteur du _Houlel el-mouwachia fi dikr el-akhbâr el- marrâkochiya_ sur l’origine des Touareg. Ils seraient, d’après lui, des Messoufa apparentés aux Zenaga issus de Himyar ; ils ne descendraient des Berbères que par les femmes et seraient originaires du Yémen. Un roi de ce pays (sans doute Harits-er-Raïch, le premier tobba ou roi himyarite, qui vivait un peu avant notre ère) avait eu, à la suite d’enseignements reçus d’un rabbin, la divination de la venue d’un Messie (soit Mahomet, soit plutôt Jésus-Christ) et il invita ses sujets à adopter ses croyances. Après sa mort, ceux qui avaient partagé sa foi furent persécutés et chassés ; ils se voilèrent le visage pour ne pas être reconnus de leurs ennemis et (sans doute sous le règne d’Ifrîkos, le troisième tobba, vers le début de notre ère), ils quittèrent le Yémen et gagnèrent le pays des Berbères, où ils se marièrent et s’installèrent comme dans une nouvelle patrie. Leur voile les ayant protégés contre leurs persécuteurs, ils le conservèrent pieusement sans jamais s’en séparer. Ils oublièrent leur langue (l’arabe) par suite de leur incorporation aux Berbères et adoptèrent celle de ces derniers. Les Touareg seraient les descendants de ces Zenaga voilés, qui auraient été chassés dans le désert par une fraction d’entre eux, celle des Almoravides. Il est à remarquer que la plupart des auteurs arabes attribuent cette origine mi-yéménite mi-berbère à tous les Zenaga et à quelques tribus qui leur sont apparentées de près, les Lemta entre autres.]

[Note 121 : Le mot _Fouth_, dans les rédactions de la Bible en langues sémitiques, se termine par un _t emphatique_ ou _th_ (_thav_ des Hébreux, _tha_ des Arabes), lettre qui se rend en peul par un d spécial ou _dh_ se changeant fréquemment en _l_, en sorte que le _Fouth_ de la Bible peut parfaitement être considéré comme provenant d’une racine identique à celle de la syllabe _foul_, qui est le radical du nom des Peuls. Au contraire le nom du _Fouta_ s’écrit en arabe par un _t_ ordinaire et semble provenir d’un radical différent. — Ce terme de Fouth ou Foul, dans les traductions européennes de la Bible, a été remplacé souvent par « Afrique » ou par « Libye », mais sans aucune raison.]

[Note 122 : Genèse, X, 6. L’auteur de la Genèse indique la descendance des trois autres fils de Ham, mais ne donne pas celle de Fouth.]

[Note 123 : C’est ainsi que les Sabéens ou Yéménites sont donnés tantôt comme descendant de Sem par Heber et Yektân et tantôt comme descendant de Ham par Chous.]

[Note 124 : Cette femme avait été capturée au cours d’une razzia par Sonni Ali (1464-1492) et donnée par ce prince en mariage à Abdallah-el- Balbali, arrière-grand-père de Sa’di.]

[Note 125 : _An account of the empire of Marocco_, 1810, page 212.]

[Note 126 : Ce manuscrit renfermait un court extrait d’un ouvrage intitulé _El-enfak el-maïsour fi tarikh belad et-Tekrour_ (exposé facilitant l’étude de l’histoire du pays de Tekrour). Clapperton n’en a pas publié le texte et n’en a donné qu’une traduction de A. Salame, qui figure à l’appendice de sa relation de voyage (appendix no XII, pages 158-167, dans l’édition anglaise) ; une carte, dessinée par le sultan Bello, est reproduite dans la IIe partie du volume, face à la page 109. — Par Tekrour, Bello comprend tout le Soudan, depuis le Darfour jusqu’au Fouta ; sa carte place ce dernier pays à l’extrême Ouest. — D’autres manuscrits remis à Clapperton lors de son second voyage à Sokoto (1827) et rapportés par Lander sont plus explicites et accordent aux Peuls une origine nettement judéo-syrienne. (Voir l’appendice de _Clapperton’s journal of a second expedition into the interior of Africa_, 1829).]

[Note 127 : _Histoire et origine des Foulahs ou Fellans_, 1841.]

[Note 128 : Et non du Fezzan, comme l’écrit de Guiraudon, qui a reproduit cette légende en introduisant dans le texte original un certain nombre de rectifications pour la plupart malheureuses.]

[Note 129 : D’ailleurs la légende recueillie par Reichardt renferme des inexactitudes flagrantes : Sidi et Séri étaient, non pas les chefs de l’immigration peule au Massina, mais les chefs de la conquête du Fouta- Diallon par les Toucouleurs du Fouta Sénégalais.]

[Note 130 : Il est à remarquer de plus que le _h_ final de _fellah_ fait partie de la racine du mot, alors que cette lettre — en dépit de l’orthographe anglaise _Fulah_ adoptée par beaucoup de Français — est totalement absente de la racine _foul_, d’où vient le nom des Peuls.]

[Note 131 : La manie étymologique, forme d’aspect savant du calembour par à peu près, a trouvé d’ailleurs ample matière à s’exercer aux dépens des Peuls. Le capitaine Figeac ne les fait il pas descendre d’Apollon par l’intermédiaire des Pélasges, parce qu’il a constaté que les trois noms provenaient d’une racine phonétiquement identique ? Et le général Frey, qui rattache les Peuls aux Annamites, tout en les apparentant aux Bretons et en attribuant à leur nom une origine provençale, ne nous a-t- il pas révélé que le _Canada_ était une colonie peule fondée par des Foulbé de _Gana_ ou Ghana ? (Je n’invente rien : voir page 81 de l’_Annamite mère des langues_, Paris, 1892, in-8). Passons sous silence les élucubrations d’un disciple des deux auteurs précités, qui a trouvé le moyen de surpasser ses maîtres.]

[Note 132 : En réalité Bekri écrit _gafou_ : mais, comme il substitue plus d’une fois _f_ à _b_ dans la transcription des mots soudanais (mettant par exemple _safongo_ pour _sa-bongo_ ou _issa-bongo_, l’équivalent songaï de Ras-el-ma), on peut sans hésitation reconnaître dans son _gafou_ le mot peul ou toucouleur _gabou_. Aucune des autres langues du Sénégal ou du Soudan ne possède de mot analogue pour désigner l’hippopotame : cet animal est appelé _zamouli_ par les Maures Beni- Hassân, _neberh_ par les Berbères Zenaga, _lébeur_ par les Ouolofs, _langbâr_ par les Sérères, _ékav_ par les Diola, _khoungamé_ par les Soninké, _mèri_ ou _mali_ par les Mandé, _banga_ par les Songaï, _dorina_ par les Haoussa, etc.]

[Note 133 : Je dis « actuellement », car j’ai combattu, il y a huit ans environ, les conclusions de Grimal de Guiraudon ; je croyais alors que les Peuls avaient apporté avec eux en Afrique la langue qu’ils parlent actuellement : constatant l’impossibilité matérielle de rattacher cette langue aux idiomes sémitiques ou hamitiques, je leur cherchais — bien vainement d’ailleurs — une origine hindoue. Une étude plus approfondie de la langue actuelle des Peuls et des autres langues de l’Ouest africain m’a fait revenir de mon erreur première. Je la confesse ici en toute sincérité, invitant à me lapider ceux qui n’ont jamais erré en matière d’ethnologie et de linguistique africaines.]

[Note 134 : _Affairs of West Africa_, chap. XV à XVII.]

[Note 135 : Avant la venue de Joseph en Egypte, il y avait eu déjà des relations entre ses ancêtres et les Egyptiens, puisque Abraham aurait accompli un voyage en Egypte entre ses deux séjours au pays des Chananéens (Genèse, XII).]

[Note 136 : Genèse, XLVI, 6.]

[Note 137 : Exode, XII, 40.]

[Note 138 : 603.550 sans compter les Lévites (Nombres, I, 46 et 47).]

[Note 139 : Exode, XII, 37 et 38.]

[Note 140 : Un manuscrit arabe encore inédit, recueilli au Sénégal par M. le chef de bataillon Gaden qui me l’a communiqué, localise la patrie de l’ancêtre des Peuls à _Akka_, c’est-à-dire à Saint-Jean-d’Acre, sur la côte de Galilée, au Sud de Tyr et non loin de Nazareth, au point de jonction de la Palestine, de la Phénicie ou Syrie occidentale (Sour) et de la Syrie orientale (Châm). — Une tradition écrite recueillie à Sokoto en 1827 par Clapperton fait venir les Peuls de la Mésopotamie dans le pays des Juifs, puis de là dans le Sinaï (Tôr) et dans l’Egypte (Missira).]

[Note 141 : C’est en souvenir de ce passage à travers le Tôr, disent les légendes peules, que le nom de Toro aurait été donné à la province du Fouta où se termina le mouvement d’avancée vers le Sud-Ouest des Judéo- Syriens. Bien entendu cette étymologie ne saurait être acceptée que sous les plus expresses réserves.]

[Note 142 : Cf. les légendes sur l’origine des Peuls recueillies au Fouta-Diallon par M. Guebhard (_Revue des études ethnographiques et sociologiques_, avril-juin 1909), dans l’Adamaoua par C. Vicars Boyle (_Journal of the African Society_, octobre 1910), au Caire, auprès d’un cheikh du Baguirmi, par le comte d’Escayrac de Lauture (_Mémoire sur le Soudan_, Paris, 1855-56, pages 60 à 62) et à Sokoto par Clapperton (_Journal of a second expedition_, etc., 1829, pages 399 et suivantes). Le premier de ces travaux renferme deux documents en langue arabe dont le texte, pourtant fort clair, a été complètement déformé par l’interprétation incomplète et souvent erronée qui fut fournie à M. Guebhard : les noms propres en particulier ont été fort mal lus par le traducteur, qui a confondu le Tôr ou Sinaï avec le Fouta Toro, a pris des mots arabes pour des noms de pays soudanais et a commis de nombreuses omissions. Dans la légende recueillie par C. Vicars Boyle, le nom de Okba est devenu _Oukouba_ ; dans le récit de l’informateur du comte de Lauture, il s’est transformé en _Yakoub_ — ce qui pourrait expliquer comment l’ancêtre hébreu Jacob a pu devenir, dans les légendes islamisées, l’ancêtre arabe Okba-ben-Yâsser — et Tadiouma, fille du roi de Tôr, est devenue une femelle de caméléon (_dioundougal_). Dans une des légendes écrites remises à Clapperton, Okba est appelé _Okba-ben- Amir_, la fille du roi de Tôr est nommée _Gadiouma_ et les quatre enfants qu’elle eut de Okba portent les noms de _Dita_, _Ouaya_, _Nasser_ et _Rarabi_ : la concordance est tout au moins remarquable entre ces traditions recueillies, l’une à Sokoto et l’autre au Fouta- Diallon, à près d’un siècle d’intervalle. Dans une autre légende recueillie par l’administrateur Logeay auprès des Peuls du cercle de Goumbou. Okba est appelé _Ougoubata_ et le Tôr ou Sinaï a été confondu avec le Fouta Toro, comme dans la traduction donnée par M. Guebhard. Dans d’autres légendes enfin, Okba est donné comme le neveu de Amrou et porte le nom de _Okba-ben-Amir_, qui est en effet le nom de l’un des lieutenants de Amrou, mais on le confond avec Okba-ben-Nafi et on le fait aller, sur l’ordre du khalife Moaouiya, non seulement en Egypte et au Sous, mais jusqu’au Tekrour et à Ghana.]

[Note 143 : Jacob et Israël, dans la Bible, ne forment qu’un seul et même personnage.]

[Note 144 : Sans doute plusieurs générations après cette mort.]

[Note 145 : Une légende dit « dans le pays de _Barga_ », ce qui revient au même (Barga = Barka).]

[Note 146 : La racine _foudh_, avec le sens de « s’enfuir », se retrouve en égyptien démotique sous la forme _pout_ (avec un _t_ prononcé _d_) et en copte sous la forme _fôt_ (avec un _t_ prononcé _d_ au Sud du Delta). Dans les langues sémitiques, on ne rencontre aucune racine analogue ayant le sens de « s’enfuir ». Cela laisserait croire que, durant leur séjour en Egypte, les Judéo-Syriens auraient adopté la langue égyptienne ou tout au moins que leur langue primitive — l’araméen probablement — aurait été fortement influencée par l’égyptien, ce qui n’a rien d’invraisemblable. De même, plus tard, ils devaient, durant leur séjour au Fouta, adopter la langue des Toucouleurs. Quant aux Hébreux qui suivirent Moïse, ils pouvaient très bien aussi parler l’égyptien lors de leur sortie de l’Égypte, mais, revenus en pays sémitique, ils durent reprendre assez vite la langue de leurs ancêtres.]

[Note 147 : Je ne continue pas plus loin la légende, car, à partir de l’arrivée des Judéo-Syriens au Massina, nous entrons presque dans le domaine de l’histoire ; nous verrons dans la IVe partie de cet ouvrage ce qu’il advint de Kara et de Gama. Je dois faire observer que les Soninké du Sahel se sont approprié cette tradition et la donnent comme expliquant leur propre origine ; ils y ont même introduit des noms de clan à eux, pour rendre la chose plus vraisemblable. Mais, à mon avis, la légende est bien une tradition peule et les Soninké ne peuvent la revendiquer que comme donnant l’origine partielle de celles de leurs familles qui sont issues du mélange des immigrants judéo-syriens avec les autochtones primitifs du Massina.]

[Note 148 : Bekri, parlant des gens de Sort en Cyrénaïque tels qu’ils étaient de son temps (XIe siècle), dit qu’ils parlent « une espèce de jargon qui n’est ni arabe, ni persan, ni berbère, ni copte, et que personne ne peut comprendre en dehors d’eux-mêmes ». Il serait intéressant de savoir quel était ce « jargon » ; cela pourrait peut-être jeter une lueur nouvelle sur la question traitée ici.]

[Note 149 : L’Aïr fut à un moment donné une dépendance politique du Bornou, ou tout au moins du Kânem au temps où ce dernier empire englobait le Bornou.]

[Note 150 : La colonie juive du Touat fut longtemps florissante. En 1492, elle se démembra à la suite des persécutions du réformateur musulman El-Merhili ; un grand nombre de Juifs furent alors massacrés, d’autres se dispersèrent en plusieurs points de l’Algérie, d’autres se réfugièrent auprès des Kounta, du côté de Tombouctou et de Gao. On a trouvé au Touat des inscriptions en caractères hébraïques, dont une datant de 1329. Nous savons par Ibn-Meriem que, vers 1502, El-Merhili se rendit du Touat à Gao, par l’Aïr, Takedda, Kano et Katséna, et chercha à déterminer l’empereur ou _askia_ El-Hadj Mohammed à ordonner le massacre des Juifs réfugiés à Gao ; il semble d’ailleurs que ses conseils demeurèrent sans effet.]

[Note 151 : D’après les traditions locales, les juifs étaient nombreux dans l’Adrar au XIe siècle ; convertis à l’islamisme par les Almoravides, il se seraient en partie mêlés à ces derniers.]

[Note 152 : L’orthographe varie selon les manuscrits. Bekri dit que cette peuplade a le teint blanc et une belle figure, qu’elle professait de son temps (XIe siècle) la même religion que les Noirs de Ghana — lesquels n’étaient pas musulmans —, mais ne contractait jamais de mariage avec eux. Il suppose qu’elle a pour ancêtres les soldats « que les Oméïades envoyèrent contre Ghana dans les premiers temps de l’islam », faisant évidemment allusion aux expéditions de Okba-ben-Nafi dans le Maghreb de 570 à 681 ; mais, quoi qu’on en ait dit, les armées de Okba ne dépassèrent jamais l’extrême limite septentrionale du Sahara et il n’est guère admissible qu’une fraction de cette armée ait pu donner naissance à la tribu dont a parlé Bekri. Peut-être ce dernier, ayant entendu conter la légende relative à Okba-ben-Yâsser que j’ai rapportée plus haut, a-t-il fait une confusion entre les deux généraux : cette hypothèse du reste me paraît peu probable, car je crois la légende de Okba-ben-Yâsser bien postérieure à Bekri, étant donné qu’elle n’a pu prendre naissance chez les Peuls qu’après leur islamisation, qui est récente, comme nous le verrons plus loin.]

[Note 153 : Les Nimadi passent pour être des sauvages vêtus de peaux de bêtes, ayant la chasse comme principal moyen de subsistance et professant une religion qui aurait des rapports avec le judaïsme pré- mosaïque.]

[Note 154 : On a souvent confondu le Bakounou avec le Bagana : c’est à tort, selon moi. Le Bakounou, qui d’ailleurs a dû faire partie à un moment donné du Bagana, politiquement parlant, est une petite province située entre Nioro et Goumbou ; le Bagana, beaucoup plus vaste, se trouve entre Goumbou et Sokolo, et s’étend depuis le Nord du Kaarta et du Bélédougou jusqu’à la région de Oualata. On y a même parfois compris le Diaga.]

[Note 155 : La tradition rapportée par M. Guebhard les fait, en parlant de Ghana, passer par le pays des Diawara, le Kaarta et le Manding ; cet itinéraire ne diffère pas sensiblement de celui que je rapporte ici : les Diawara occupent actuellement un pays contigu à l’Ouest du Bakounou, le Kaarta est limité au Nord-Ouest et à l’Ouest par le Bakounou, le Diafounou et le Diomboko, et ce dernier pays fut longtemps une dépendance politique de l’empire mandingue, qui n’en était séparé géographiquement que par le Sénégal.]

[Note 156 : Cet Ismaïl, dans les légendes islamisées, est devenu le sultan hassanide du Maroc Moulaï Ismaïl, qui cependant ne vécut que huit siècles plus tard, puisqu’il régna de 1672 à 1727. Ces légendes n’hésitent pas à dire que Mahmoud se rendit à Marrakech pour demander aide et protection à Moulai Ismaïl et que ce dernier lui confia une armée à l’aide de laquelle Mahmoud s’empara du Fouta.]

[Note 157 : Cf. _Tadiouma_ ou _Gadiouma_, fille du roi de Tôr, dans les légendes islamisées.]

[Note 158 : Voir dans la IIIe partie de cet ouvrage comment il est, sinon certain, du moins très probable que la langue parlée aujourd’hui par les Peuls et les Toucouleurs n’est chez les premiers qu’une langue d’emprunt tandis qu’elle est la langue nationale des seconds. Dans la légende recueillie par Clapperton en 1827, il est dit que les enfants de Okba et de Gadiouma parlèrent une langue différente de celle de leur père, qui était l’arabe, et aussi de celle de leur mère, qui était la langue _ouangara_.]

[Note 159 : Voir page 212 et page 213.]

[Note 160 : Je n’entends pas dire que Diallo soit la traduction de Sal, ni Boli celle de Ba, etc., ni que les termes de la seconde série soient dérivés des termes de la première ; il s’agit de mots différents, d’origines assurément distinctes, appartenant d’ailleurs à une même langue, mais dont les uns sont surtout employés par les Toucouleurs et les autres par les Peuls.]

[Note 161 : D’après une légende, Diouma Sal aurait eu d’Ismaïl quatre enfants qui auraient été les ancêtres des quatre principaux clans peuls (Dialloubé, Ourourbé, Férôbé et Daébé) — comme les enfants de Tadiouma et de Okba dans la légende islamisée — et, après la mort de son mari, elle aurait eu, d’un esclave de ce dernier, un cinquième enfant qui aurait été l’ancêtre des Diawambé. D’après une autre légende, rapportée par le Dr Lasnet, l’ancêtre des Peuls eut trois fils : l’un hérita du troupeau, ce fut le père des Foulbé ou Peuls propres ; le second inventa la calebasse servant à traire le lait, ce fut le père des Laobé ; le troisième réjouit ses deux frères en fabriquant une guitare à l’aide de la calebasse et de poils pris à la queue d’une vache, ce fut le père des Ouambâbé (musiciens).]

[Note 162 : Silla, d’après les géographes arabes du Moyen Age, se trouvait sur le Sénégal, entre Tekrour — qui devait correspondre approximativement à Podor — et _Galambou_ (chef-lieu du Galam), qui devait être situé à peu près au confluent de la Falémé et du Sénégal : Silla était beaucoup plus près de Galambou que de Tekrour, puisque Bekri nous dit qu’il n’y avait qu’une journée de marche (ou de navigation) entre Silla et Galambou, en sorte que cette ville (Silla) devait se trouver très près de notre poste actuel de Bakel.]

[Note 163 : Il s’agit bien d’un titre et non pas d’un nom : en ouolof et en sérère, _saltigué_ désigne un chef de bande ; _silatigui_, en mandé, veut dire un guide ou un chef de migration (le maître de la route) : c’est le correspondant de _fondokoï_ en songaï et — au moins pour le sens — de _ardo_ en peul (qui veut dire « conducteur »). Les anciens voyageurs européens désignent tous l’empereur de Tekrour par le titre de _silatigui_, _siratiki_ ou _siratique_.]

[Note 164 : _Kaniaga_ est le même mot que _Gadiaga_ ; il n’y a entre les deux vocables qu’une différence locale de prononciation identique à celle existant entre Diakaté et Niakaté. Il est probable que ces deux pays tirent leur nom de celui du Diaga, origine première des colons du Gadiaga comme de ceux du Kaniaga.]

[Note 165 : Les familles mabbé furent appelées _Dyiba_ par les Soninké et les familles diawambé _Bokoum_. Quant aux Rimaïbé, les Soninké les appelèrent _Komongallou_ ; ils comprenaient surtout des gens d’origine kâgoro ou banmana, qui formèrent, les premiers, le clan des _Kelli_ et, les seconds, le clan des _Tammoura_ ou _Tamboura_.]

[Note 166 : Environ un siècle plus tard, vers 1510, un descendant de Diâdié nommé _Tindo-Galâdio_, chef des Yalâbé, prêcha la révolte au Bakounou contre l’empereur de Gao El-Hadj Mohammed (le premier askia), qui était devenu maître de la majeure partie des anciennes dépendances du Mali. El-Hadj Mohammed entreprit en 1511-1512 une expédition contre Tindo, qu’il défit et tua à Diara, près et au Nord-Est de Nioro. _Koli_, fils de Tindo, prit alors le commandement des Peuls du Bakounou réfractaires au souverain de Gao et, accompagné de Goro ou Gara, chef des Oualarbé, de Diko, chef des Férôbé, et de Nima, chef des Ourourbé, il émigra au Fouta Toro qui, ainsi que tout l’ancien Tekrour, obéissait alors à l’empereur du Diolof. Ce Koli, aidé par les Sérères et par le clan toucouleur des Dénianké, aurait réussi à tuer l’empereur du Diolof, à affranchir les Toucouleurs de la suzeraineté des Ouolofs et à fonder au Tekrour un nouvel empire indépendant dont il fut le premier souverain. Ses descendants régnaient encore au Fouta vers le milieu du XVIIe siècle, d’après le témoignage de Sa’di.]

[Note 167 : Il ne faut pas toujours prendre au pied de la lettre le mot « fils » dans toutes ces légendes : la plupart du temps, il y a plutôt la signification de « descendant » : il est fort probable qu’il s’est écoulé plus de deux générations entre celle de Dama — qui vivait vraisemblablement au XVe ou XVIe siècle — et celle de Moussa.]

[Note 168 : Les Dénianké étaient ces Toucouleurs qui avaient aidé le Peul Koli Galadio à s’emparer du Tekrour au début du XVIe siècle (voir plus haut, page 229, note [166]). Leur clan était demeuré virtuellement au pouvoir sous les descendants de Koli, et, comme ce dernier, ils étaient restés rebelles à l’islamisme. Au début du XVIIIe siècle, un marabout toucouleur nommé Abdoulkader Tôrodo prêcha la guerre sainte contre les infidèles et renversa la dynastie peule des descendants de Koli ; le pouvoir passa ainsi aux Tôrobé, tous musulmans ; les Dénianké, bien que s’étant alors convertis à l’islamisme, perdirent toute influence au Fouta Toro et ils émigrèrent en partie pour aller, sous la conduite de deux chefs nommés Sidi et Séri (ancêtres des Sidianké et des Sérianké), s’établir au Fouta Diallon auprès des Peuls qui s’y trouvaient depuis plusieurs siècles. Un de leurs marabouts nommé Sori commença peu après, sous prétexte de guerre sainte, la conquête du pays aux dépens des Soussou ou Diallonké autochtones. Actuellement encore, on distingue les Peuls des Toucouleurs au Fouta-Diallon en donnant aux premiers — très peu nombreux — le nom de _Poulli_ et aux seconds — qui sont fortement mélangés de Mandé — le nom de _Foula_.]

[Note 169 : Ce nom, qui pourrait bien être d’origine berbère, était donné à la fois à l’empire des Toucouleurs et à sa capitale, laquelle, comme je l’ai avancé plus haut, devait correspondre à peu près à l’emplacement actuel de Podor. Ibn-Saïd (XIIIe siècle) place la ville de Tekrour sur le Sénégal (Nil) par 5° de longitude planimétrique à l’Ouest d’Aoudaghost, ce qui répond très exactement à la position de Podor. Pour Mohammed Bello, Tekrour désigne l’ensemble du Soudan musulman et plus particulièrement les pays soumis à des rois de langue _tekrouria_ (c’est-à-dire de langue peule-toucouleure) ; il y englobe le Darfour, le Ouadaï, le Baguirmi, le Haoussa, etc. Cette acception du mot Tekrour est fréquente chez les Arabes qui ne se sont pas occupés spécialement de l’Afrique occidentale. Le lieutenant Desplagnes a cru pouvoir identifier Tekrour avec une île du marigot de Dia (Massina) qu’il appelle Tekrour- Rundee mais que les cartes désignent en général sous le nom de Togoro- Koumbé : son hypothèse n’est appuyée que sur une vague ressemblance phonétique.]

[Note 170 : Aboulféda (mort en 1331) nous dit que la plus grande partie du Tekrour se trouve au Nord du Sénégal (Nil), la partie au Sud du fleuve étant bien moins étendue (trad. Reinaud et de Slane, tome II, page 220). Le même auteur avait parfaitement saisi la différence entre les Toucouleurs et les Peuls, puisqu’il divise les peuples du Tekrour en deux fractions : l’une sédentaire et l’autre nomade (_Ibid._, p. 208).]

[Note 171 : _Tombouctou la mystérieuse_, par Félix Dubois, Paris, 1897.]

[Note 172 : _Monographie de Djenné_, Tulle 1903.]

[Note 173 : D’après Mohamed Bello, les habitants actuels du Kebbi descendraient d’une mère haoussa (de Katséna) et d’un père songaï.]

[Note 174 : Sa’di fait remonter la fondation de Gounguia à une époque très reculée et prétend même que c’est de là que le pharaon contemporain de Moïse fit venir les magiciens à l’aide desquels il chercha à confondre le législateur des Hébreux. Bien entendu, je lui laisse la responsabilité de cette légende ; le fait qu’elle avait cours à Tombouctou au XVIIe siècle prouverait tout au moins que Gounguia existait alors depuis fort longtemps.]

[Note 175 : Au temps de Bekri (2e moitié du XIe siècle), l’empereur résidait à Gao : il était musulman, mais ses sujets ne l’étaient pas encore, à l’exception d’étrangers qui habitaient un quartier spécial. D’après le même auteur, les Arabes donnaient aux habitants de Gao le nom de _Bezerkâni_ ou _Bediergâni_.]

[Note 176 : Cf. la _légende des Faran_, recueillie par M. Dupuis- Yakouba, dans l’ouvrage du lieutenant Desplagnes intitulé « le Plateau central nigérien », Paris 1907. Cette légende a symbolisé les Bozo et leurs barrages mobiles sous la forme d’une « anguille » (_gondo_).]

[Note 177 : Les Soninké venaient à ce moment de perdre leur hégémonie dans le Sahel, après avoir été vaincus par les Malinké.]

[Note 178 : La légende recueillie par M. Dupuis attribue à Faran-Nabo la fondation de Saraféré ; en réalité, Faran-Nabo était mort depuis longtemps à cette époque, mais on a dû lui faire honneur de tous les actes mémorables accomplis par ses descendants. Il se peut aussi que _nabo_ ou _nabonké_ soit une sorte de titre et que _Faran-Nabo_ signifie simplement « le chef des Faran », sans désigner un individu en particulier.]

[Note 179 : Sans doute le Zaberma, à moins que ce ne soit le Haribanda ou Aribinda : _zaberma_ signifie « le pays proche du grand fleuve », _zaberbanda_ « le pays au-delà du grand fleuve » et _haribanda_ « le pays au-delà de l’eau ».]

[Note 180 : La langue songaï est encore appelée de nos jours _kouria_ (langue de Koura) par les Arabes du Touat. René Caillié nous a parlé de cet idiome sous le nom de _kissour_, sans doute pour _Kissouri_, nom peul du « pays du Kissou ».]

[Note 181 : En réalité Tombouctou continua à avoir des pachas soi-disant marocains jusque dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, mais leur autorité purement nominale et éphémère ne dépassait plus guère alors les environs immédiats de la ville.]

[Note 182 : Le pacha Ammar fut bien envoyé de Marrakech à Tombouctou — pour la deuxième fois — en 1618, mais sans troupes ; il retourna d’ailleurs au Maroc moins de trois mois après son arrivée au Soudan.]

[Note 183 : Par la suite, cette armée noire fit et défit les sultans du Maroc et entretint un état d’anarchie qui ne prit fin que vers le milieu du XVIIIe siècle.]

[Note 184 : Cf. _An account of the empire of Marocco_, par Jackson, déjà cité. Cette expédition à Tombouctou d’Ahmed, neveu du sultan Ismaïl, est à rapprocher de la légende attribuant au même sultan une intervention armée en faveur de l’établissement des Judéo-Syriens au Fouta et explique la confusion faite par les auteurs de cette légende (voir page 222, note [156]). Le _Tedzkiret-en-Nisiân_ rapporte que, le 16 septembre 1671, arriva à Tombouctou un envoyé du sultan Er-Rachid et que les troupes du pacha lui prêtèrent serment de fidélité : sans doute cet envoyé venait de la part de son maître engager Ali-ben-Haïdar à retourner au Maroc, à moins que ce ne soit Ali lui-même dont le _Tedzkiret_ ait voulu parler. En tout cas cet ouvrage ne mentionne pas le nom de Ali-ben-Haïdar et est muet sur l’arrivée et le séjour à Tombouctou de la troupe envoyée par le sultan Ismaïl, sauf que (page 119 de la traduction) il signale — de façon très sommaire d’ailleurs — la présence à Tombouctou en 1741 des restes de cette troupe ; il dit même qu’ils furent attaqués, sans succès du reste, par des Peuls du Massina.]

[Note 185 : Sa’di et l’auteur du _Tedzkiret-en-Nisiân_ nous fournissent des renseignements curieux sur l’origine ethnique des « Marocains » que les _Arma_ peuvent revendiquer comme leurs ancêtres : les éléments arabe et berbère n’y apparaissent que comme secondaires ; la plupart des soldats « marocains » qui résistèrent à la traversée du Sahara et au climat du Soudan, comme aussi la plupart des pachas qui se distinguèrent par leurs capacités militaires et administratives, étaient des renégats, originaires d’Espagne en majorité, c’est-à-dire des Européens capturés par les pirates barbaresques, islamisés par leurs maîtres marocains et passés ensuite au service du sultan de Marrakech. Le pacha Djouder lui- même, le conquérant de Gao et de Tombouctou, « petit homme aux yeux bleus », était un chrétien converti.]

[Note 186 : Il est possible d’ailleurs que l’art égyptien n’ait pas été sans influencer l’art maghrébin et que Abou-Ishak lui-même ait puisé quelques inspirations en Egypte, lorsqu’il la traversa en revenant de La Mecque avec Kankan-Moussa. Mais, au point de vue qui nous occupe, cela n’aurait absolument aucune importance. Si une influence égyptienne existe, ce qui n’est pas prouvé, c’est par le Maroc ou plus généralement par le Maghreb qu’elle est parvenue au Niger.]

[Note 187 : Dans la liste des docteurs de Tombouctou cités par le _Tarikh_, on trouve des Berbères, des Arabes, des Mandé, des Peuls, mais pas un seul Songaï.]

[Note 188 : Ce mot figure sur nos cartes sous les formes _Diaka_ (bras du Niger allant de Diafarabé au Débo) et _Dia_ (village situé sur ce bras entre Diafarabé et Ténenkou) : _Diafarabé_ signifie en banmana « la rencontre du partage de Dia », c’est-à-dire l’endroit où le Niger se divise pour donner naissance au Dia ou marigot de Diaka. Les prononciations _Diarha_, _Diagha_, _Diaga_, _Diaka_, _Diakha_, _Dia_ et _Niarha_, _Niagha_, _Niaga_, _Niaka_, _Niakha_, _Nia_ ne représentent qu’un seul et même mot, dont elles ne sont que les variantes dialectales ; la prononciation la plus répandue au Soudan est _Diaga_, avec un _g_ légèrement grasseyé ; les Songaï prononcent souvent _Zaga_, surtout ceux du Sud-Est, et c’est cette orthographe qui a été adoptée par la plupart des écrivains arabes. Beaucoup de noms de pays, de villages ou de clans dérivent du nom de cette contrée célèbre entre toutes dans le Soudan Occidental : tels sont les noms du _Kaniaga_ (Sud du Bagana) et du _Gadiaga_ ou Galam (entre Bakel et Kayes) — noms qui viendraient de la phrase _an kâ niaga fo_ ou _an gâ diaga fo_ « appelons-le Diaga » —, du village de _Diara_ (près de Nioro), des clans _Diara_, _Diakaté_ ou _Niakaté_, _Diakité_, etc. (ceux du Dia ou Diaga, originaires du Diaga).]

[Note 189 : On donne souvent le nom de _Massina_ à la région de Bandiagara, mais c’est par erreur ou plutôt cette région n’est que l’extrême limite orientale du Massina ; à l’origine ce nom ne s’appliquait qu’au Diaga proprement dit, c’est-à-dire à la rive gauche du marigot de Dia (Massina occidental ou vrai Massina) ; plus tard le nom a été étendu aussi au pays compris entre le marigot de Dia d’une part et Mopti et Dienné d’autre part (Massina central) ; plus tard encore, on a englobé dans le Massina la région située entre Mopti et Bandiagara (Massina oriental).]

[Note 190 : Dans les manuscrits rapportés de Sokoto par Clapperton, les Soninké (appelés _Sarankoli_ ou _Sarakolé_) sont donnés comme d’anciens « Persans » : sans doute il faut entendre par là qu’ils pratiquaient autrefois une religion quelque peu analogue à celle des anciens Persans ou magisme ; les auteurs arabes traitent souvent de _madjous_ les Noirs non musulmans.]

[Note 191 : Vers 1224 d’après un manuscrit inédit du cheikh Saad Bou.]

[Note 192 : Marmol appelle _Benay_ les Noirs de Oualata et dit qu’ils parlent le _zungay_ ; j’ignore d’où vient cette appellation de Benay, qui est peut-être d’origine arabe ; quant à _zungay_, on peut supposer que c’est une altération de « soninké », mais on peut aussi identifier ce mot avec _songaï_, les relations entre Tombouctou et Oualata ayant certainement introduit dans cette dernière ville l’usage de la langue songaï au moins dès le début du XVIe siècle. En tout cas nous savons par Barth et par des informateurs plus récents que les Noirs indigènes de Oualata sont des Soninké et parlent le soninké, ainsi que ceux de Tichit.]

[Note 193 : Sa’di rapporte que Chinguetti fut fondée par des _Adjer_ (assurément les Azer de Barth), Tichit par des Ahl-Massina et Birou (Oualata) par des Ahl-Tafrasset ou Taghrasset ; nous avons vu que les Ahl-Massina étaient des Judéo-Syriens mélangés de Soninké ; je ne sais ce qu’il faut entendre par _Tafrasset_ : le mot est évidemment berbère, mais rien n’empêche de supposer que les Soninké fondateurs de Oualata soient venus d’un lieu connu en berbère sous le nom de Tafrasset.]

[Note 194 : La ville proprement dite de Dienné ne devait cependant être fondée qu’un siècle plus tard, vers 800 environ.]

[Note 195 : Bérenger-Féraud, Tautain, Adam, etc. M. Chartier, administrateur-adjoint des colonies, m’a communiqué un texte en langue banmana de la même légende, recueilli par lui à Nioro de la bouche des indigènes, en même temps que d’autres traditions relatives à l’empereur du Mali Soundiata, aux Sossé et aux Diawara. J’ai utilisé ces textes, qui sont généralement plus complets et plus précis que les légendes traduites par les interprètes.]

[Note 196 : D’autres légendes disent 27 ans.]

[Note 197 : Ces noms ont évidemment un rapport avec celui du Dia ou Diaga : le premier signifie « Founè de Dia » et le second « Founè du fleuve de Diaga ».]

[Note 198 : D’autres légendes disent que Téré-Kalé n’eut pas de descendants.]

[Note 199 : Certaines traditions renversent l’ordre de tous ces noms, mettant Maghan en second lieu : c’est ainsi que le dernier est donné souvent sous la forme _Kaya-Maghan_, qu’a adoptée Sa’di dans le _Tarikh- es-Soudân_.]

[Note 200 : Cf. la légende biblique de Jacob et d’Esaü.]

[Note 201 : La légende ajoute qu’une fois ce pacte conclu, une pluie d’or tomba durant quinze jours : chacun put en ramasser autant qu’il voulut.]

[Note 202 : Ou dont la grosseur correspondrait exactement au calibre du tambour, selon les traducteurs. Il s’agit de l’un de ces tambours longs, creusés dans un tronc d’arbre, dont l’une des extrémités seulement est revêtue d’une peau.]

[Note 203 : Ces trois villes de Silla, Galambou et Yaressi sont mentionnées par Bekri (XIe siècle) sur le Sénégal, dans la région comprise entre Matam et Kayes : Silla devait se trouver dans le Goye, un peu à l’Ouest de l’emplacement actuel de Bakel, Galambou dans le Kaméra, très près de l’embouchure de la Falémé, et Yaressi — dont le nom est écrit Barissa dans certains manuscrits — devait être située dans le Guidimaka, sur la rive Nord du Sénégal, à peu près en face d’Ambidédi.]

[Note 204 : Cf. la _Monographie de Djenné_, par Ch. Monteil.]

[Note 205 : C’est pourquoi les traditions soninké, en racontant cet événement, disent que ce fut un roi du Ouagadou qui, le premier des Nègres, remporta une victoire sur des Blancs. Je dois faire remarquer que beaucoup de traditions placent la dispersion des Soninké du Ouagadou au XIVe siècle seulement : cela vient de ce que la plupart des légendes transmises oralement ne conservent le souvenir que des événements principaux et les placent tous les uns à la suite des autres, dans un ordre chronologique exact, mais sans se préoccuper des périodes dépourvues d’histoire — quoique souvent très longues — qui se sont déroulées entre deux faits retenus par la tradition. C’est ainsi que, de la ruine du Ouagadou — qu’il faut assurément placer dès la fin du VIIIe siècle puisqu’elle précéda la conquête de Ghana par les Soninké et en fut l’occasion —, les légendes passent directement aux conquêtes de Soundiata (XIIIe siècle) et à la fondation de Nioro par des Peuls Diawambé (commencement du XIVe). — Le Dr Tautain, en relatant la légende du serpent, a cru pouvoir identifier le Ouagadou avec Ghana, sans d’ailleurs en donner les raisons : en réalité, l’histoire du serpent du Ouagadou fut simplement le point de départ de la main-mise des Soninké sur Ghana.]

[Note 206 : Moussa-Mohamadou Doukouré, chef actuel de Goumbou, serait le 28e successeur de Bouyagui-Toumbéli et le 31e successeur de Maré-Diago : si l’on fait émigrer ce dernier de Ghana en 1076, cela ferait une durée moyenne de 26 ans pour chacun des règnes, ce qui peut paraître excessif ; mais il est fort possible que plusieurs rois aient été oubliés, surtout parmi les premiers.]

[Note 207 : Une légende recueillie à Nioro dit qu’il avait armé ses bandes de fusils achetés au Sénégal ; je n’ai pas besoin de faire observer l’anachronisme un peu trop audacieux de ce détail concernant un personnage qui vivait au XIIIe siècle.]

[Note 208 : La fondation de l’empire du Mandé ou des Mandingues date de 1213 environ.]

[Note 209 : Il s’agit ici du village de Nono situé près et à l’Ouest de Dia et non d’un autre village du même nom mais appelé aussi Nounou et situé à 15 kilomètres à l’Ouest de Niafounké : ce dernier village fut fondé probablement par des Soninké venant de Nono près Dia, après la destruction de l’empire sossé (vers 1240).]

[Note 210 : De là le nom de _Sosso_ que donne Ibn-Khaldoun aux sujets de Soumangourou et qui, pendant trop longtemps, a conduit nombre d’auteurs à faire intervenir les _Soussou_ du Fouta-Diallon et de la basse Guinée dans des événements auxquels ils demeurèrent très probablement étrangers. En réalité les sujets de Soumangourou, ou tout au moins ceux de ses sujets qui appartenaient à sa famille et comprenaient ses principaux chefs de bande, étaient des Soninké des clans Diarisso et Kannté qui, par suite des relations de quelqu’un de leurs ancêtres avec des Toucouleurs ou des Peuls du clan des _Sô_, avaient pris le nom de _Sôssé_ (postérité des Sô) et avaient donné à leur ville principale celui de _Sôsso_ (village des Sô) ; les Peuls les ont appelés _Sossobé_ et leurs descendants sont encore connus sous le nom de _Sossé_ au Sénégal et dans la Gambie et la Casamance ; le clan actuel des Soussokho ou Sissokho, chez les Soninké, semble se rattacher aux Sossé du XIIIe siècle.]

[Note 211 : D’autres disent près et au Nord de Goumbou.]

[Note 212 : D’après M. Ch. Monteil, le nom primitif de la ville aurait été _Diané_ (le petit Dia) : ce ne serait que plus tard, lors de l’avancée des Songaï, que le nom se serait corrompu en _Dienné_ et que les musulmans auraient inventé l’étymologie arabe _djenna_ « paradis ». On pourrait également supposer que ce nom ait pu venir de Adyini ou Dyiné Kounaté, qui s’établit vers 800 à Dioboro, comme nous l’avons vu précédemment.]

[Note 213 : La famille bozo à laquelle appartenait la jeune fille porte encore, en souvenir de cet événement, le nom de _Diennépo_, ce qui veut dire en bozo « cadavre de Dienné » : c’est également en mémoire de ce fait qu’on donna le nom de Dioboro ou Zoboro à l’un des quartiers de Dienné (Ch. Monteil, _op. cit._).]

[Note 214 : Une légende fait de ce Kaké-Kanédyi un Soninké, ancêtre du clan des Kanédyi ou Kannté : je ferai seulement observer que ce clan était déjà représenté, à la même époque, par la famille régnante de Sosso, dans le Kaniaga.]

[Note 215 : _Dia_ ou mieux _dian_ veut dire en mandé — entre autres significations — « compagnie, association, clan » et _wala_ en peul est le verbe négatif : on pourrait donc à la rigueur supposer que Daman s’exprimait en peul et disait « il n’y a pas de _dia_ » ; de _dia wala_, les Mandingues auraient fait _diawara_, ce qui n’a rien d’impossible. Quelle que soit la valeur de cette étymologie, il y a lieu de remarquer que les noms _Diawara_ en mandé et _Diawambé_ en peul semblent procéder d’un radical identique qui serait _diawa_ ou _diaw_, et que les Diawara forment, chez les Soninké, un groupe tenant à la fois de la tribu, de la caste et du clan, très analogue à celui que forment les Diawambé chez les Peuls. Il ne serait donc pas absurde de supposer que les uns et les autres ont, sinon au point de vue ethnique, au moins au point de vue social, une origine identique.]

[Note 216 : Ce sabre reçut le nom de _ouali_, c’est-à-dire en arabe « protecteur ».]

[Note 217 : Le Diougouraguiet de nos cartes, au Nord-Est de Nioro, sur la route conduisant de cette ville à Oualata.]

[Note 218 : Il s’agit vraisemblablement de simples razzias, qui n’atteignirent très probablement pas les points éloignés cités par la légende.]

[Note 219 : Voir IVe partie : royaume de Diara.]

[Note 220 : Des Soninké musulmans se transportèrent même, dans la seconde moitié du XIVe siècle, jusqu’au cœur du pays haoussa et fondèrent à l’Est de Kano une colonie qui subsiste encore sous le nom de Ouangara, mais dont les habitants actuels parlent la langue haoussa (Migeod, _Languages of West Africa_, page 33).]

[Note 221 : Rien absolument n’autorise à identifier les Soninké avec les Songaï, comme avait cru pouvoir le faire le Dr Quintin : ce dernier se basait sur le simple argument du mot _soninké_, qu’il faisait dériver de _sonni_ et prétendait avoir été donné comme appellation aux Songaï partisans de Sonni Ali-Ber qui, après l’avènement du premier _askia_, auraient été chassés vers l’Ouest par les partisans de ce dernier. Nous avons vu précédemment que : 1o le mot _soninké_ semble être bien antérieur à la dynastie des Sonni et n’avoir rien de commun avec le titre de ceux-ci ; 2o les Soninké étaient établis à l’Ouest du Niger et y avaient joué un rôle très considérable bien avant l’époque des Sonni de Gao ; 3o toutes les traditions leur donnent le Massina comme pays d’origine ; 4o Ali-Ber, comme les autres Sonni, était d’origine berbère et non songaï ; 5o enfin le fondateur de la dynastie des Askia était précisément un Soninké et les Songaï n’ont joué en somme qu’un rôle passif dans toute cette période de leur histoire.]

[Note 222 : Bégho, dont on montre encore les ruines ou tout au moins l’emplacement entre Banda et Fougoula, dans la colonie anglaise actuelle de la Gold Coast, était situé à l’Est-Nord-Est de Bondoukou, près de la rive Sud de la Volta Noire, en amont de Kintampo ; cette ville aurait été détruite à la suite d’une guerre civile vers la fin du XIVe siècle et les Dioula qui l’habitaient seraient allés fonder définitivement Bondoukou (ou Gottogo) et Kong, au début du XVe siècle. A Kong on prétend que les familles Ouatara, Dao, Barho, Kérou et Touré seraient venues directement de Dienné, tandis que les Sissé, Sarha, Kamara ou Kamaya, Dagnorho, Kouroubari, Timité et Taraoré seraient venus plus tard de Bégho ; on donne souvent à cette dernière ville le nom de Ouorodougou (pays des colas), parce qu’elle était située en effet au seuil de l’une des principales régions productrices de cola, mais il faut se garder de la confondre avec le Ouorodougou de Mankono et Séguéla (Ouest de la Côte d’Ivoire).]

[Note 223 : Le _dolo_ est une boisson fermentée fabriquée avec du mil ou du maïs.]

[Note 224 : Ne pas confondre ces _Bagama_, nègres sauvages, avec les Berbères _Beggama_ mentionnés par plusieurs géographes arabes dans l’Azaouad et qui étaient, eux, des Touareg.]

[Note 225 : D’après une tradition recueillie à Kita, les Kâgoro seraient issus du mélange qui se produisit entre les Malinké et les Soninké, à l’époque où les premiers conquirent le Kaarta et le Kaniaga sur les Soninké Sossé (1235) ; cette tradition, qui s’accorderait malaisément avec celles recueillies auprès des Kâgoro eux-mêmes et des Soninké du cercle de Goumbou, me semble fort sujette à caution.]

[Note 226 : J’entends naturellement le Baoulé qui forme la branche occidentale du haut Bani et non le Baoulé affluent du Sénégal.]

[Note 227 : C’est ainsi que le _mpolio_ est aujourd’hui encore le _téné_ ou _tana_ (animal sacré et prohibé) des Kouloubali qui descendent de Baramangolo, tandis que les Kouloubali qui descendent de Niangolo ont un _téné_ différent (lion ou hippopotame).]

[Note 228 : Ce village n’était pas le chef-lieu du cercle actuel de Ségou (Ségou-Sikoro), mais bien _Ségou-koro_ (le vieux Ségou), situé un peu en amont.]

[Note 229 : Il s’agit de _Touba-koro_ (le vieux Touba) ; en 1832, des Soninké venus de Sokolo fondèrent à côté _Touba-koura_ (le nouveau Touba), qui est devenu beaucoup plus important et que l’on appelle aujourd’hui Touba tout court.]

[Note 230 : Mosson Diara régnait au moment des deux voyages de Mungo- Park.]

[Note 231 : Ce Sanankoro (ou Sananko) est situé au Nord de la ligne du chemin de fer, entre cette ligne et Daba (cercle de Bamako).]

[Note 232 : C’est ainsi que Niamando Taraoré, descendant de Bakoro Taraoré et chef actuel de Gana, revenant en 1886 sur l’emplacement de son village détruit par El-Hadj Omar, le reconstruisit à quelques centaines de mètres plus loin ; c’est dans les restes modestes et récents de l’ancien hameau de Gana — hameau fondé dans le nord du Bélédougou au début du XVIIIe siècle et détruit en 1860 — que le lieutenant Desplagnes avait cru reconnaître les ruines de l’antique Ghana, fondée dans l’Aoukar peut-être avant le début de notre ère et détruite par Soundiata vers 1240, c’est-à-dire près de cinq siècles avant la fondation du Gana du Bélédougou.]

[Note 233 : Ceci est un exemple frappant de la facilité avec laquelle les fractions isolées d’un peuple oublient leur langue maternelle pour adopter celle qui se parle dans le pays où ces fractions s’établissent ; c’est également un exemple du danger qu’il y a à se baser sur la langue parlée par une peuplade pour décider de son rattachement ethnique.]

[Note 234 : Il descendait de l’ancienne famille royale des Niakaté.]

[Note 235 : Le nom de Bamako (Bammako) fut donné au village fondé par Dia-Moussa soit en souvenir de Bamma Sakho (_Bamma-ko_, derrière Bamma, au delà du village de Bamma) soit à cause de la coutume du lieu consistant à offrir chaque année, au début de la saison des pluies, une victime aux caïmans du Niger (_bamma-ko_, l’affaire du caïman). L’étymologie _bamma-ko_ « rivière du caïman », quelquefois proposée, doit être rejetée en raison de la prononciation très fermée de l’_o_ final de Bamako (presque _ou_), tandis que l’_o_ de _ko_ signifiant « rivière » est au contraire très ouvert.]

[Note 236 : Il se pourrait que la syllabe _soun_, placée devant le nom du célèbre empereur malinké, fût un titre analogue à celui de _sonni_, _soun_, _sin_ ou _tchin_ donné plus tard aux empereurs de Gao de la deuxième dynastie ; on retrouve cette syllabe dans le nom de Sounsa Kouloubali — _alias_ Sarhaba ou Sa-Massa Kouloubali —, fondateur de l’empire banmana du Kaarta.]

[Note 237 : L’expression « Fouta-Diallon » est récente ; elle a été imaginée par les Toucouleurs venus du Fouta Sénégalais qui, en souvenir de leur patrie, ont donné au Diallon cette appellation de « Fouta du Diallon » par opposition au « Fouta du Toro » ou vrai Fouta.]

[Note 238 : _Samorho_ ou mieux _San-morho_ veut dire en effet « hommes du ciel, de la pluie, cultivateurs », et non pas « hommes du serpent » comme on l’a prétendu à tort.]

[Note 239 : On prétend que ce mot signifierait « les gens du python (_minian_) », à cause de la fréquence, chez les Sénoufo de cette région, d’un emblème religieux représentant un gros serpent roulé sur lui-même. Sans nier cette étymologie, je me permets d’observer que le suffixe de nationalité _ka_ s’ajoute plutôt à un nom de pays qu’à un mot désignant un animal ou un objet.]

[Note 240 : Les Sénoufo de notre époque ne sont nulle part anthropophages, mais on rencontre des cannibales dont le territoire est très voisin de celui des Sénoufo du Sud-Ouest : je veux parler des Ouobé et des Dan du haut Sassandra et du haut Cavally, dont les premiers appartiennent à la famille des Kroomen et les seconds au groupe des Mandé du Sud.]

[Note 241 : Bekri (deuxième moitié du XIe siècle) dit que, si l’on part du pays de Gao en suivant le « bord occidental du fleuve » — c’est-à- dire la rive droite du Niger — et en s’éloignant ensuite vers l’intérieur des terres, « on arrive au royaume appelé le _Demdem_, dont les habitants mangent tous ceux qui leur tombent entre les mains ; ils ont un grand roi, qui a des vice-rois sous ses ordres ; on voit dans leur pays une énorme forteresse sur laquelle est placée une idole ayant la forme d’une femme ; les Demdem adorent cette idole et vont la visiter en pèlerinage ». On a pensé que ces Demdem de Bekri pouvaient être les Tombo de Hombori, mais peut-être étaient-ils plutôt les Mossi, dont l’empire venait de débuter à cette époque à Tenkodogo et qui rapportent leur origine à une princesse fameuse, enterrée à Gambaga : la tombe de cette femme fut longtemps un but de pèlerinage (voir plus loin).]

[Note 242 : Cette théorie provient peut-être de l’appellation de Kourouman kobé que les Peuls de la Boucle, selon les régions, appliquent tantôt aux Nioniossé, tantôt aux Dogom, tantôt aux Gourmantché et tantôt aux Déforo.]

[Note 243 : On compte 33 souverains qui se seraient succédé sur le trône du Mossi depuis Oubri, fondateur de la dynastie et arrière-petit-fils de la princesse dagomba dont cette dynastie descend ; mais, si l’on tient compte de ce que plusieurs empereurs étaient frères les uns des autres, on obtient le chiffre de 22 générations depuis cette princesse jusqu’au _nâba_ actuel de Ouagadougou.]

[Note 244 : Il semble bien certain en tout cas que l’empire du Mossi était déjà assez fortement constitué au XIVe siècle puisqu’il fut alors de taille à résister à l’empire de Mali parvenu à son apogée et à envoyer une armée piller Tombouctou en 1333, huit ans seulement après la conquête de cette ville par Kankan Moussa.]

[Note 245 : Si c’est à cette coutume qu’a fait allusion Bekri dans le passage cité plus haut (page 302, note [241]), il est bien évident qu’il faut nécessairement placer l’époque de Yennenga et la fondation de l’empire de Ouagadougou au plus tard au début du XIe siècle.]

[Note 246 : C’est-à-dire « terre d’Oubri » : _tenga_ est l’équivalent mossi du _dougou_ mandé, qui signifie proprement « terre, sol » et, par spécialisation de sens, « pays » ou « village ».]

[Note 247 : Le lieutenant Marc semble vouloir attribuer aux Mossi une origine orientale ; à l’appui de son hypothèse, il dit que l’organisation de la cour des _Morho-nâba_ (empereurs du Mossi) est unique en Afrique Occidentale tandis qu’elle a des équivalents au Haoussa, au Bornou, etc. Je me permettrai de faire observer que cet argument a peu de valeur, précisément parce que, contrairement à ce qu’avance le lieutenant Marc, on retrouve dans tous les anciens états de l’Afrique Occidentale (Ghana, Mali, Tekrour, Gao, Ségou, Dahomey, Bénin etc.) une organisation absolument analogue à celle de la cour du Mossi. (Voir la IVe partie de cet ouvrage et se reporter aux récits des géographes arabes et des vieux voyageurs européens).]

[Note 248 : L’identification des Padorho n’a pu être faite encore : on les rattache généralement aux Dorhossié ; certains en font des Sénoufo, d’autres les considèrent comme des Bobo.]