CHAPITRE III
=Ethnographie descriptive.=
Je me propose, dans ce chapitre, de traiter sommairement des principaux caractères extérieurs et moraux des divers peuples du Haut-Sénégal- Niger, sans avoir aucunement l’intention ni d’épuiser la question ni même d’entrer dans les détails, ce qui demanderait pour chaque peuple une longue monographie. Je voudrais seulement tâcher d’esquisser à grands traits la physionomie spéciale à chaque peuple et les aspects communs à plusieurs, au triple point de vue de l’apparence physique, de l’habitation et du costume et enfin de la mentalité et du genre de vie. Je ne parlerai pas ici des coutumes, qui font l’objet de la cinquième partie de cet ouvrage : « les civilisations ».
=I. — Caractères physiques.=
1o _La coloration de la peau._ — La couleur de peau des indigènes du Haut-Sénégal-Niger est excessivement variable, même dans un peuple donné, et ne peut guère fournir d’indications utiles quant au rattachement ethnique des individus. Assurément la coloration blanche ou soi-disant telle ne se rencontre que chez les peuples de race blanche, c’est-à-dire chez les Maures de l’Azaouad et du Hodh, les Touareg et les Peuls, mais il est rare, même chez les individus purs de tout croisement avec des Nègres, que cette coloration présente le même aspect que chez les Européens, ou au moins que chez les Européens du Nord et même du Centre : à part quelques familles maraboutiques qui vivent à l’état sédentaire et habitent des maisons dont elles sortent rarement, les Maures et les Touareg de pure origine arabe ou berbère sont tous plus ou moins basanés, pas plus pourtant que beaucoup de paysans des pays méditerranéens ; mais il est à remarquer que la teinte relativement foncée de leur peau est due surtout à l’action du soleil et du grand air, car les parties de leur corps habituellement recouvertes par des vêtements sont notablement plus claires que celles généralement découvertes. Chez les Peuls que leur pauvreté a empêchés de se procurer des esclaves noires et a préservés ainsi du métissage, la teinte est un peu plus foncée peut-être que chez les Maures et les Touareg de race pure, mais cependant cette teinte ne diffère pas sensiblement de celle de beaucoup d’Italiens du Sud.
Mais le nombre des métis est naturellement considérable chez ces divers peuples, surtout chez les Maures et chez les Peuls, sans parler des Harrâtîn, Bella et Rimaïbé d’origine purement nègre qui vivent au milieu d’eux, en sorte que toutes les colorations se rencontrent, depuis les plus claires jusqu’aux plus foncées, et que beaucoup de Maures, Touareg, Peuls ou soi-disant tels sont aussi noirs que des Banmana ou des Mossi.
Chez les peuples de race nègre, les albinos mis à part comme représentant un cas purement pathologique, la coloration de la peau est également fort variée. Tout d’abord il convient, chez eux comme chez les peuples de race blanche, de tenir compte du métissage : certains Arma de Tombouctou, certains Soninké et Toucouleurs doivent à des ascendants marocains, maures ou peuls une teinte relativement claire qui leur fait donner le même nom d’« hommes rouges » que les indigènes du Soudan appliquent en général aux Maures et même aux Européens. Mais, en dehors de cette circonstance spéciale, la coloration des groupements purement nègres est loin d’être homogène. D’une façon générale, les Nègres du Sahel et de la zone soudanaise, lorsqu’ils n’ont pas été influencés par des populations blanches, sont d’un teint notablement plus foncé que ceux de la zone forestière ; il ne serait pas impossible que cette différence fût due à l’action du soleil, qui doit naturellement se faire plus sentir dans les régions découvertes que sous les ombrages de la forêt dense. Je dois ajouter que, dans la même tribu et souvent dans la même famille, on rencontre des hommes dont la couleur diffère tellement que les épithètes de « blanc », de « rouge » et de « noir » sont couramment employées par les indigènes de l’Afrique Occidentale pour donner le signalement des individus.
Les peuples du Haut-Sénégal-Niger dont la coloration est la plus foncée, les exceptions individuelles et celles dues au métissage mises à part, sont les Songaï demeurés purs, les Kâgoro, les Banmana, les Tombo, les Birifo, la plupart des peuples du groupe gourounsi et ceux du groupe lobi ; on rencontre aussi des pigmentations très accentuées chez les Toucouleurs, les Soninké, les Bozo et les Dioula. Mais il est rare que le degré de coloration atteigne le noir presque pur que l’on constate chez les Ouolofs et l’expression de « brun foncé » est celle qui conviendrait le mieux pour caractériser la teinte la plus répandue chez les peuples que je viens d’énumérer.
Chez les autres, la couleur varie du brun foncé au brun clair : certains Malinké, certains Sénoufo, certains Gourmantché, en général ceux des districts les plus méridionaux, ont parfois le teint simplement bronzé que l’on remarque chez beaucoup de populations du golfe de Guinée et notamment chez les Kroomen de Sassandra.
2o _Le facies._ — Les Maures, les Touareg et les Peuls proprement dits sont franchement orthognates ; tous ont le nez droit, mais les narines sont souvent plus ouvertes chez les Maures que chez les Touareg et surtout que chez les Peuls ; ces derniers ont aussi les lèvres plus minces que la plupart des Maures. D’une façon générale le facies diffère peu du facies méditerranéen chez les individus de ces trois peuples qui ne sont pas métissés de sang nègre.
Quant aux peuples de race noire, ils ont tous les narines largement ouvertes et les lèvres épaisses qui caractérisent leur race, mais à des degrés très divers. Il en est de même du prognatisme qui, très accentué chez certains (Kâgoro, Banmana, Tombo, Gourmantché, Dagari), est bien moins sensible chez les autres. Il ne semble pas y avoir de relation appréciable entre la coloration de la peau et le degré de prognatisme et, là encore, les différences individuelles sont souvent plus marquées que les différences nationales.
3o _Les cheveux._ — Les Maures, les Touareg et les Peuls non métissés ont les cheveux lisses, les autres peuples du Haut-Sénégal-Niger ont tous les cheveux crépus : ici la distinction entre populations de race blanche et populations de race noire est très nette, beaucoup plus nette que celle résultant de la pigmentation ou du facies. Je crois que, si l’on rencontre un Noir dont les cheveux sont lisses ou presque lisses, on peut affirmer à coup sûr qu’il a eu des ascendants de race blanche, et qu’inversement tout Blanc ayant les cheveux quelque peu crépus a eu des ascendants de race noire.
C’est surtout dans la façon de porter les cheveux que l’on peut noter des différences, non plus naturelles, mais acquises, entre les divers peuples ou groupements ethniques. En ce qui concerne les hommes, on trouve en général les cheveux rasés ou portés courts chez les Maures de l’Azaouad, les Touareg, les Toucouleurs, les Songaï, les Bozo, les Soninké, les Khassonkè, les Mossi, les Yansi ; les Maures du Hodh — sauf dans quelques familles maraboutiques — portent les cheveux longs et touffus ; les Peuls se nattent en général la chevelure, ainsi que les Malinké et les Foulanké ; parmi les autres peuples du Haut-Sénégal- Niger, les uns (Dioula, Kâgoro, Banmana, Diallonké, Samo, Samorho, Sia) se rasent habituellement le crâne mais souvent aussi portent les cheveux nattés, les autres (Sénoufo, Tombo, Dogom, Déforo, Bobo) tantôt se rasent et tantôt portent les cheveux longs soit libres soit nattés ou tressés en cimier, d’autres encore se les rasent en conservant une touffe au sommet de la tête (Nankana, Gourmantché, Dagari) ou bien se les nattent en tresses minces ou en sillons parallèles adhérents au crâne (Birifo, Gourounsi, Lobi).
Les femmes portent le plus souvent les cheveux longs chez les Maures et les Touareg ; elles se les nattent ou les coiffent en cimier (tantôt allant d’une oreille à l’autre, tantôt et le plus souvent allant de la nuque au front) chez les Peuls, les Songaï, les Dioula, les Malinké, les Foulanké, les Tombo ; elles adoptent presque exclusivement le cimier chez les Toucouleurs, les Bozo, les Soninké, et l’agrémentent de cadenettes ou nattes retombant sur les oreilles chez les Banmana et les Khassonkè ; elles portent en général les cheveux courts chez les Sénoufo, les Mossi, les Gourmantché, les Birifo, les Dagari, les Gourounsi, les Bobo, les Lobi, etc., conservant souvent une touffe plus épaisse et plus longue au sommet de la tête.
Il s’en faut d’ailleurs que la même mode soit observée par tous les individus d’un peuple donné : une grande diversité règne en particulier dans les villes et le long des frontières communes à plusieurs groupements.
4o _Mutilations._ — L’_excision_ du clytoris chez les femmes est, je crois, absolument universelle dans toutes les populations blanches et noires du Haut-Sénégal-Niger, sauf peut-être chez les Touareg, sur lesquels je ne possède pas de renseignements précis à cet égard, et aussi chez quelques rares fractions peules. L’époque à laquelle elle est pratiquée varie selon les peuples : les filles sont opérées chez les Maures le septième jour après leur naissance, elles le sont vers l’âge de trois ans chez les Peuls et les Soninké, un peu plus tard (vers quatre ans) chez les Toucouleurs et généralement au moment de la puberté (vers dix ou douze ans), ou même seulement au moment de leur mariage, chez les autres peuples.
La _circoncision_ des garçons, quoique très largement répandue, n’est pas universelle comme l’excision des filles ; elle se pratique chez les Maures et les Touareg vers 7 ans ; chez les Peuls, les Soninké, les Toucouleurs, les Songaï, les Bozo, les Dioula, les Kâgoro, les Banmana, les Khassonkè, les Malinké, les Foulanké, les Diallonké, les Samo, les Samorho, les Sia, les Tombo, les Dogom, les Déforo, les Mossi, les Yansi, les Gourmantché, on la pratique entre 8 et 12 ans, à peu près à l’époque de la puberté. Chez les Sénoufo, les Nankana, les Dagari, les Bariba et les Soumba, la circoncision existe mais n’est pas pratiquée dans toutes les tribus ; elle n’est pas du tout en usage chez les Birifo ni chez les peuples des groupes gourounsi, bobo et lobi, à de rares exceptions près concernant les Dian qui professent l’islamisme.
Les tatouages de la face par _scarifications_ sont d’une pratique très répandue au Haut-Sénégal-Niger mais ne se rencontrent pas partout. Certains peuples rejettent complètement ces mutilations : les Maures, les Touareg, les Peuls, les Toucouleurs, les Bozo, les Malinké, les Foulanké, les Birifo, les Lobi, les Pougouli. Chez d’autres, les scarifications n’existent que dans une partie de la population ou dans certaines familles : ainsi, bien que les Songaï en général ne soient pas tatoués, certains portent trois longues cicatrices verticales sur chaque tempe ou bien sur le front une longue incision verticale entourée d’une ligne de points à droite et à gauche ; les Soninké ne sont pas tatoués, à l’exception des Diawara, qui portent trois petites incisions entre les deux sourcils ; les Dioula de pure origine mandé ne sont pas tatoués, mais ceux qui se sont alliés aux Sénoufo portent en général sur chaque joue trois larges cicatrices en éventail partant de la commissure des lèvres ; chez les Kâgoro, la majorité des individus ne porte aucune scarification, mais certains ont adopté le tatouage banmana (trois cicatrices verticales parallèles allant de la tempe au menton) ; les Dagari, ou bien ne sont pas tatoués, ou bien portent sur chaque joue un double éventail de dessin varié ; les Dian et les Gan ont parfois adopté des tatouages bobo ou sénoufo. Les indigènes appartenant aux autres populations du Haut-Sénégal-Niger portent presque tous des scarifications ethniques dont suit le détail ; mais je dois faire observer qu’il n’est pas rare cependant, même chez ces dernières populations, de rencontrer des individus non tatoués et de plus que la marque d’un peuple ou d’une tribu a souvent été adoptée par des membres d’un autre peuple ou d’une autre tribu, ou imposée à des esclaves d’origine étrangère, en sorte que le tatouage d’un individu n’est pas une indication absolument certaine du groupe ethnique auquel il appartient.
Banmana : trois longues cicatrices verticales ou obliques sur chaque côté de la figure ; — Khassonkè : trois petites incisions entre les deux sourcils et sur chaque tempe ; — Diallonké : trois petites incisions au dessous de chaque œil ; — Samorho : trois ou quatre cicatrices verticales sur chaque tempe ; — Samo : deux incisions partant des deux côtés du nez pour se réunir sous la lèvre inférieure par une série de petits points ; — Sia : trois cicatrices formant éventail sur chaque joue ; — Sénoufo : tatouages variés, dont les plus fréquents sont trois cicatrices en éventail ou bien trois longues incisions verticales ou même les deux systèmes réunis, et souvent en plus des entailles de chaque côté du nez ou des yeux ; — Tombo et Dogom : trois petites incisions colorées en bleu entre les deux sourcils, répétées sur chaque tempe ; — Déforo : tatouages divers ; — Mossi et Yansi : trois ou quatre longues cicatrices verticales sur chaque joue, souvent barrées par une incision oblique ; — Nankana : une cicatrice verticale allant du front jusqu’au milieu du nez et une incision oblique commençant au dessous de chaque œil pour se terminer sur la pommette ; — Gourmantché : quatre longues cicatrices verticales sur chaque joue ; — Nioniossé : une, deux ou trois incisions allant de la commissure des lèvres au dessous de chaque pommette, augmentées souvent d’une cicatrice oblique partant de l’angle supérieur du nez ; — Nounouma : trois cicatrices horizontales ou verticales sur chaque joue, plus une virgule sous chaque œil ; — Sissala : deux cicatrices horizontales, barrées par une incision verticale, sur chaque joue ; — Boussansé : tatouages divers, comportant presque toujours une incision oblique sous chaque œil ; — Bobo : cicatrices horizontales, obliques et verticales disposées de manières diverses et couvrant souvent tout le visage ; — Lorho : une virgule sous chaque œil et, chez les femmes, deux cercles concentriques sur chaque joue ; — Bariba : cicatrices linéaires multiples, de dispositions variées ; — Soumba : hachures obliques très serrées sur chaque joue.
=II. — Habitation, vêtement, parure et armement.=
1o _Habitation._ — Les divers aspects sous lesquels se présente l’habitation indigène dans le Haut-Sénégal-Niger peuvent se ramener à sept types principaux, que j’appellerai : la tente, la hutte hémisphérique, la hutte cylindrique à toit conique, la hutte bicylindrique à toit ovoïde, la maison rectangulaire à toit plat, la maison ordinaire à terrasse et le château-fort.
La _tente_, en laine ou en cotonnade, parfois en peaux, est utilisée seulement par les Maures et parfois par les Touareg, mais ces derniers ne l’emploient guère que lorsqu’ils voyagent, comme gîte d’étape.
La _hutte hémisphérique_, qui n’est qu’un intermédiaire entre la tente et la maison proprement dite, se rencontre chez les Touareg, les Peuls et les Songaï. Chez les premiers, elle est construite à l’aide de peaux ou de nattes reposant sur une armature en branchages ; chez les seconds, elle est faite d’herbes ou de nattes maintenues aussi par des branchages ; chez les troisièmes, elle est faite surtout de nattes, parfois recouvertes de paille à la partie supérieure. Les Peuls tout à fait sédentaires font également usage de huttes cylindriques à toit conique, ainsi que certains Songaï ; la classe noble des villes, chez ces derniers, habite généralement des maisons à terrasse. Il convient d’observer également que la hutte hémisphérique en paille, souvent en forme de ruche, est employée par toutes les populations du Soudan pour construire les villages provisoires édifiés au milieu des plantations lors de la saison des cultures, ainsi que pour servir d’abri aux chasseurs, charbonniers, passeurs, etc. Elle a partout le caractère d’une habitation provisoire. Dans les pays où se trouvent des roniers, la paille est souvent remplacée par des palmes.
La _hutte cylindrique_, bâtie en argile soit brute soit façonnée en briquettes grossières et coiffée d’une toiture conique en paille à armature de bois, de bambou ou de nervures de raphia, est certainement le type d’habitation le plus répandu dans tout le Soudan Occidental. Elle est adoptée, de façon à peu près exclusive, par les Toucouleurs, les Kâgoro, les Khassonkè, les Malinké, les Foulanké, les Diallonké, les Mossi, les Yansi, les Gourmantché, les Dian, les Gan, les Lorho, et on la rencontre aussi très fréquemment, à côté d’autres modes de construction, chez les Peuls sédentaires, chez certains Songaï, chez beaucoup de Bozo, de Soninké, de Dioula et de Banmana, chez une partie des Samo, des Samorho, des Sia, des Sénoufo, des Nankana, des Bobo. Presque partout où existe la hutte cylindrique, les diverses huttes appartenant à la même famille sont réunies entre elles par des barrières en bois ou en nattes ou par de petits murs en pisé, de façon à former un enclos circulaire à l’intérieur duquel s’ouvrent les portes des huttes.
La _hutte bicylindrique_ à toit ovoïde, composée en réalité de deux huttes cylindriques accolées par leur milieu, ne se rencontre, je crois, que chez les Sénoufo : très fréquente dans la partie de ce peuple qui habite la Côte d’Ivoire, elle est plus rare chez les Sénoufo du Haut- Sénégal-Niger, qui lui préfèrent en général soit la hutte cylindrique ordinaire, soit la maison à terrasse ou la maison rectangulaire à toit plat.
La _maison rectangulaire à toit plat_ se distingue de la maison à terrasse en ce que sa toiture, très souvent légèrement bombée, n’est pas destinée à servir de lieu de résidence même momentanée, quoiqu’elle se compose parfois d’une véritable terrasse supportée par une armature de rondins de bois. Ce type d’habitation varie d’ailleurs énormément selon les lieux et les peuples. On rencontre cette maison chez les Tombo des montagnes, où elle est généralement construite en pierres sèches, supporte souvent un étage, s’orne de portes et fenêtres sculptées et utilise fréquemment une grotte naturelle ou un pan de falaise pour constituer une ou plusieurs de ses faces et parfois sa toiture, ainsi que la chose se pratique chez nous dans certaines régions de la Touraine ; on la rencontre aussi : chez les Dogom, avec des murs faits surtout de briques rectangulaires ; chez les Déforo, dont les villages sont perchés sur des rochers ou des monticules, avec une toiture légèrement bombée ; chez les Bobo et une partie des Sénoufo, avec une toiture composée d’une couche de bois, d’une couche de paille et d’une couche d’argile superposées et avec une sorte de vérandah sur l’une des faces ; chez les Dian, avec une toiture en paille qui parfois n’est plus plate mais présente deux pans.
La _maison à terrasse_ ordinaire, très vraisemblablement d’origine marocaine, se présente sous des aspects très divers quant à sa forme générale, à sa disposition intérieure et à son ornementation ; elle peut avoir, comme à Dienné et en beaucoup d’autres villes, un certain air de palais, comme elle peut aussi n’être qu’un abri misérable et inconfortable. Les murs sont construits en briques séchées au soleil et plus ou moins grossières, parfois en briques demi-cuites, et reposent très fréquemment sur un soubassement en pierres ; la toiture est faite de rondins de bois supportant une épaisse couche d’argile durcie et forme une terrasse que borde de tous côtés un parapet assez bas, indépendamment de clochetons ou ornements éventuels de forme généralement pyramidale. Bien qu’en général on ne vive pas sur la terrasse de ces maisons comme on vit sur la terrasse des châteaux-forts dont il sera question tout à l’heure, on y couche souvent durant la belle saison et on s’y porte lorsque quelque scène curieuse se déroule dans les rues. Ces maisons à terrasse forment le type à peu près exclusif des habitations dans les quelques villes ou villages du Hodh et de l’Azaouad et dans les grandes villes voisines du Niger des régions saharienne et sahélienne, quelle que soit la composition de leur population (Tombouctou, Dienné, etc.) ; elles sont en général plus confortables et plus élégantes dans ces dernières villes que dans le Hodh et l’Azaouad et supportent assez souvent un étage. Elles sont également très fréquentes dans toutes les villes, même modestes, habitées par des Bozo, des Soninké ou des Dioula, et ont été adoptées souvent par les Samorho, les Sia et les Sénoufo ; enfin elles constituent, concurremment avec les huttes cylindriques, le type d’habitation le plus répandu chez les Banmana.
Le _château-fort_ est aussi une construction à terrasse, mais de proportions généralement plus considérables et disposée d’une manière spéciale : tandis que la maison ordinaire à terrasse n’abrite qu’une famille réduite ou même souvent quelques membres seulement d’une famille, le château-fort renferme quelquefois toute la population d’un village ordinaire ; de fait, chaque château-fort, isolé au milieu des champs, forme à lui seul en quelque sorte un village ; même dans les régions où un certain nombre de ces constructions sont groupées ensemble, chacune d’elles se trouve toujours séparée des plus voisines par un espace assez considérable. La maison proprement dite est généralement basse, parfois le sol se trouve au-dessous du niveau du terrain environnant ; elle sert surtout de magasin à vivres, d’étable, de refuge en cas de pluie ou en cas de danger ; la terrasse, souvent pourvue de tourelles à un ou deux étages et protégée par un rempart assez haut, est le lieu où se tiennent d’ordinaire les habitants. Très souvent, le château-fort ne possède qu’une seule porte d’accès, laquelle sert surtout au passage du bétail et est barricadée durant la nuit ; les gens de la maison pénètrent chez eux au moyen d’échelles grossières qui les conduisent de l’extérieur sur la terrasse et ensuite au moyen d’autres échelles grâce auxquelles, à travers des ouvertures étroites pratiquées dans la toiture, ils descendent dans l’intérieur de l’habitation. Certains de ces châteaux-forts se composent de plusieurs corps de bâtiment séparés les uns des autres par des cours intérieures et couvrent une superficie considérable. Ce mode de construction semble localisé chez une partie des peuples de la famille voltaïque, principalement dans les groupes gourounsi (Nioniossé, Nounouma, Sissala et Boussansé), bobo (concurremment avec des huttes cylindriques et des maisons rectangulaires), lobi (Lobi et Pougouli) et bariba (Bariba et Soumba), ainsi que chez certains peuples du groupe mossi (Nankana, Dagari et Birifo). On le rencontre aussi chez les Samo et les Samorho, concurremment avec la hutte cylindrique ou la maison ordinaire à terrasse.
2o _Vêtement._ — Une grande tendance se manifeste au Haut-Sénégal-Niger vers l’unification du vêtement : la nudité complète chez les jeunes enfants des deux sexes, la bande d’étoffe passée entre les jambes et cachant les parties sexuelles chez les jeunes garçons et les petites filles après la circoncision ou l’excision, la culotte courte et large et la petite blouse à manches courtes chez les hommes adultes, le pagne ceint autour des reins chez les femmes, l’ample et longue chemise ou _boubou_ de coupes variées chez les gens de qualité de l’un et l’autre sexe, le bonnet de cotonnade sur la tête des hommes et le chapeau de paille indigène pour aller en voyage ou aux champs, des sandales aux pieds pour les marches longues, voilà ce que l’on aperçoit le plus souvent au Soudan, chez les populations les plus diverses. Cependant quelques peuples ont conservé des façons de se vêtir qui leur sont spéciales et qui permettent souvent de reconnaître à première vue le pays d’origine de beaucoup d’indigènes. Nous allons passer rapidement en revue les modes de vêtement les plus caractéristiques.
Les Maures de l’Azaouad sont en général reconnaissables à ce qu’ils se couvrent la tête d’une pièce d’étoffe roulée en turban, tandis que les Maures du Hodh vont presque toujours tête nue, à l’exception de certains marabouts ; les uns et les autres, au moins lorsqu’ils voyagent, sont habituellement vêtus d’un boubou assez court, souvent serré à la taille par une ceinture, réduit fréquemment à une simple blouse sans manches, et ne portent pas en général de culotte. — Les Touareg sont caractérisés par le voile que portent les hommes et qui ne laisse apercevoir que les yeux et une partie du nez, et par leur pantalon long se terminant aux chevilles. — Les Peuls portent en général une blouse serrée à la taille, avec ou sans culotte, ou un simple pagne dont un pan est rejeté sur l’épaule gauche ; ils vont tête nue ou sont coiffés d’un bonnet tronconique en cotonnade blanche ; leurs femmes portent le pagne ceint autour des reins. — Les Toucouleurs sont en général très habillés : grand boubou et culotte, bonnet tronconique de couleur blanche ; leurs femmes portent le pagne et en plus une blouse très ample. — Les Songaï portent généralement la culotte et la blouse, et souvent le turban et le voile touareg ; leurs femmes, au moins dans les classes pauvre et moyenne, n’ont que le pagne. — Les Bozo et les Soninké se vêtent à peu près comme les Toucouleurs. — Les Dioula portent la blouse courte ou le boubou, en plus de la culotte ; leur bonnet a généralement la forme d’un bonnet napolitain et leur chapeau a le fond tantôt conique et tantôt hémisphérique ; leurs femmes portent le pagne. — Les Kâgoro, les Banmana, les Khassonkè, les Malinké, les Foulanké, les Diallonké, les Samo, les Samorho et les Sia ont en général la blouse courte, la culotte et le bonnet surmonté ou non d’un chapeau de paille à fond conique ; souvent ils n’ont pas d’autre costume que le _bila_ (pièce d’étoffe passée entre les jambes) ; le bonnet a, tantôt la forme tronconique, tantôt — surtout chez les Banmana — la forme dite « à gueule de caïman » ; les femmes sont vêtues d’un pagne. — Les Sénoufo ont à peu près le même costume que les Banmana, mais se contentent plus fréquemment que ces derniers d’un simple _bila_ ou d’une culotte sans blouse ; leurs femmes portent généralement le pagne, mais n’ont souvent qu’une sorte de mouchoir cachant leur nudité, ou des franges de cuir, ou un paquet de feuilles. — Les Tombo, Dogom, Déforo, Mossi, Yansi, Gourmantché portent la culotte, la blouse et le bonnet, avec ou sans chapeau de paille à fond conique, parfois un simple pagne dont une extrémité est rejetée sur l’épaule ; leurs femmes ont le pagne ceint autour des reins. — Les Nankana et les Dagari sont complètement nus ou portent un petit tablier en cotonnade ou en peau ; leurs femmes ont une ceinture faite de cordons de cuir et ornée de franges qui pendent par devant, ou bien portent le pagne. — Les Birifo tantôt sont complètement nus, maintenant leur verge relevée au moyen d’une ficelle passée autour de la taille, tantôt usent d’une sorte de doigt de gant en cotonnade dans lequel est inséré le membre viril ; ils portent comme coiffure un chapeau de paille à fond conique et à bords plats ou bien une calebasse ; les notables ont une peau de bête suspendue au cou et rejetée sur le dos ; les femmes cachent leur nudité au moyen de deux paquets de feuilles retombant l’un par devant et l’autre par derrière. — Ce costume sommaire est à peu près celui de tous les Gourounsi (Nioniossé, Nounouma, Sissala, Boussansé), sauf que le doigt de gant est en général remplacé par un petit tablier de peau et que beaucoup de notables ont adopté la blouse. — Les Bobo ont, soit le doigt de gant, soit le tablier de peau ou de cotonnade. — Les Lobi et les Pougouli ont le même costume que les Birifo. — Les Dian ont en général adopté la blouse et la culotte. — Les Gan sont nus ou portent un _bila_. — Les Lorho portent une sorte de tablier très spécial, dit « tablier pakhalla », et leurs femmes portent le pagne. — Les Bariba ont le doigt de gant ou le tablier de peau et les Soumba sont complètement nus ; les femmes des uns et des autres portent des paquets de feuilles.
3o _Parure._ — La parure, surtout chez les femmes, est plus variée que le vêtement et se spécialise davantage aussi selon les pays et les tribus. Mais le cadre de cet ouvrage ne me permet pas de traiter à fond ce sujet et je dois me contenter de signaler certains usages particulièrement caractéristiques, et relatifs à des tatouages ou mutilations plutôt ornementaux qu’ethniques.
Chez les peuples du Nord (Maures, Touareg, Peuls, Toucouleurs, Songaï, Bozo, Soninké), ainsi que chez les Dioula, les femmes se bleuissent très fréquemment les lèvres et les paupières avec de l’antimoine. — Chez les Songaï, beaucoup d’hommes et de femmes portent des anneaux aux oreilles et à la cloison du nez. — Chez les Banmana, un grand nombre de femmes ont un anneau de cuivre ou d’argent passé dans la cloison du nez, et beaucoup d’hommes ont une oreille percée. — Les mêmes modes existent chez les Sénoufo ; de plus, chez ces derniers, les femmes portent fréquemment dans les oreilles tantôt un simple cordonnet de cuir orné de cauries tantôt toute une série de petits anneaux en cuivre recouvrant tout l’ourlet et le lobe ; souvent aussi elles ont dans chaque narine une petite boucle de cuivre et dans la lèvre inférieure un cône de quartz, enchâssé la pointe en bas. — Chez les Dagari, les femmes s’enfoncent dans la lèvre supérieure et parfois dans les deux un bâtonnet ou un simple brin de paille ; il en est de même chez les Nounouma, les Sissala et la plupart des Bobo. — Chez les Birifo et les Lobi, c’est un disque d’ivoire ou de pierre que les femmes se logent dans chaque lèvre.
Il me faut ajouter que, indépendamment des scarifications de la face dont j’ai parlé plus haut et même chez les peuples qui n’en portent pas, il est excessivement fréquent de rencontrer, sur les individus des deux sexes, de petites cicatrices en forme de points en relief qui décorent soit la nuque, soit la poitrine, soit le ventre, soit les reins, soit les bras ou les cuisses. Certaines femmes surtout ont le corps presque entier couvert de cicatrices de cette sorte, représentant les dessins géométriques les plus variés. Le buste des femmes sénoufo et des femmes nounouma est remarquable à cet égard, mais beaucoup de femmes songaï, soninké et malinké n’ont que peu à leur envier sous ce rapport.
4o _Armement._ — Le fusil à pierre a été importé en de telles quantités dans l’Afrique Occidentale depuis le XVIIe siècle, soit par le Maroc soit par les côtes, qu’il est actuellement répandu à peu près partout. Les fusils à piston, plus rares, sont cependant en assez grand nombre. Malgré cela, beaucoup de populations, surtout dans la Boucle du Niger, sont demeurées fidèles aux armes de leurs ancêtres. Ces armes sont : la lance, répandue aujourd’hui encore chez les Touareg, les Peuls, les Songaï, les Bariba, et aussi parmi nombre d’autres peuples chez lesquels elle n’est plus guère qu’une parure ou un insigne de commandement ; l’arc et les flèches à pointe de bois dur ou de fer, empoisonnées ou non, encore en usage chez les Banmana, les Sénoufo et les Mossi, mais surtout chez les Samo, les Dagari, les Birifo, les divers peuples gourounsi, les Bobo, les Lobi, les Bariba et les Soumba ; le casse-tête, en usage surtout chez les Sénoufo et les peuples de famille voltaïque ; le couteau de jet en bois, qu’on ne rencontre guère — je le crois du moins — que chez certains Sénoufo du cercle de Bobo-Dioulasso (et du cercle de Korhogo à la Côte d’Ivoire) et des couteaux de jet en fer encore en usage chez les Bariba. Quant aux épées et aux sabres, ils existent à peu près partout, mais ne constituent guère des armes véritables qu’entre les mains des Touareg : chez les autres peuples du Haut-Sénégal-Niger, ils sont surtout des objets de parade, bien qu’un certain nombre de meurtres soient commis à l’aide du sabre, comme aussi d’ailleurs à l’aide de la hache des bûcherons ou de la simple houe des cultivateurs.
=III. — Mentalité et genre de vie.=
Bien des caractères intellectuels et moraux, de même que bien des caractères physiques et bien des phénomènes extérieurs de la civilisation, sont communs à tous les peuples du Haut-Sénégal-Niger, sans distinction de race ni de pays. Mais beaucoup aussi portent l’empreinte de l’origine ethnique de chaque peuple ou du milieu géographique, économique, politique, social et religieux dans lequel il a évolué et qui a contribué puissamment à sa formation. Et ceci présente une importance considérable, notamment pour ceux qui sont appelés à administrer ces divers peuples.
Je chercherai, dans les lignes qui vont suivre, à résumer en quelques mots les caractères les plus saillants de chacun des groupes ou peuples du Haut-Sénégal-Niger, au double point de vue intellectuel et moral, en indiquant de plus son genre de vie et ses aptitudes spéciales. Je ne me fais aucune illusion sur ce que cette esquisse peut présenter de défectueux et d’incomplet, mais je ne crois pas cependant m’éloigner beaucoup de la vérité dans l’ensemble. Il demeure bien entendu que mes observations ne s’appliquent qu’à la masse de chaque groupe ou peuple et qu’il convient de tenir compte, là comme ailleurs, des exceptions locales, tribales et individuelles.
Les _Maures de l’Azaouad_, plus nettement sémites que ceux du Hodh, sont aussi plus exclusivement nomades ; surtout pasteurs et marabouts s’il s’agit des Kounta, principalement guides et convoyeurs de caravanes ou marchands de sel s’il s’agit des Bérabich, ils se transforment facilement en guerriers ou en coupeurs de routes lorsque leurs besoins ou les circonstances l’exigent. Les Bérabich, qui passent pour avoir parmi tous les instincts les plus pillards, sont peut-être cependant plus facilement disciplinables et se métamorphoseront plus aisément en gendarmes, au jour prochain où ils y trouveront leur compte, tandis que les Kounta, qui n’ont jamais cessé d’avoir des visées politiques, accepteront plus difficilement de ne plus jouer un rôle actif dans les destinées de la région de Tombouctou.
Les _Maures du Hodh_ forment un amalgame aussi bigarré au point de vue moral qu’au point de vue physique : l’élément arabe, représenté par les Beni-Hassân, semble n’avoir d’autre but que la guerre, guerre sainte contre les infidèles ou simple razzia faite en vue de s’approprier les moissons des sédentaires ou les troupeaux des pasteurs ; l’élément berbère, assurément plus nombreux mais réduit en général à un état plus ou moins accentué de vasselage, se livre surtout à l’élevage et au commerce ; l’élément mixte enfin qui constitue les familles maraboutiques, d’une culture intellectuelle plus élevée souvent qu’on ne serait porté à le croire, s’appuie tantôt sur les guerriers et tantôt sur les pasteurs, selon l’intérêt du moment, contribuant d’ailleurs à la richesse générale par ses nombreux serfs, cultivateurs et artisans. Fervents musulmans pour la plupart, les Maures du Hodh sont cependant en général monogames, par tradition plutôt que par nécessité.
D’un islamisme très mitigé, sauf dans les familles ou sous-tribus maraboutiques, les _Touareg_ se caractérisent surtout par un esprit d’indépendance et d’ombrageuse fierté devenu légendaire ; plus exclusivement monogames encore que les Maures, ils ont pour la femme une déférence dont le résultat est de donner à celle-ci une importance sociale très considérable ; de là sans doute leur réputation de peuple chevaleresque, réputation qui, sous d’autres rapports, ne s’est pas toujours vérifiée dans la pratique. Les Touareg ne sont, semble-t-il, nomades que par nécessité et non par instinct atavique ; il est permis de supposer que, les événements politiques entraînant une modification des conditions économiques, un grand nombre d’entre eux reviendront, dès qu’ils le pourront, à la vie mi-pastorale et mi-agricole qu’ont menée autrefois leurs ancêtres dans le Nord de l’Afrique et qu’y mènent encore leurs cousins de l’Atlas algérien et marocain.
Les _Peuls_ sont également remarquables par leur caractère indépendant, mais leur fierté n’est pas telle qu’elle ne se soit pliée maintes fois jusqu’à leur faire accepter auprès des Nègres une vie de domestiques et presque de parias ; il semble que, pourvu qu’on les laisse vivre à leur guise et qu’on n’intervienne pas dans leurs affaires intérieures, les Peuls acceptent n’importe quelle situation sociale ou politique ; les meilleurs musulmans d’entre eux n’éprouvent aucune répugnance à se louer comme bergers au service d’un propriétaire infidèle ni même à fournir des contingents guerriers à un prince païen contre un prince mahométan, ainsi que le fait s’est produit lors des luttes des Banmana de Ségou contre les Toucouleurs. En dehors des castes spéciales qui les entourent sans se mêler réellement à eux, et bien que se livrant volontiers à la chasse, les Peuls sont avant tout et essentiellement pasteurs ; ils le sont plus et mieux certainement que les Maures et les Touareg et ont pour leurs troupeaux des soins et une affection qu’on ne rencontre chez aucune autre population de l’Afrique Occidentale. Quoique admettant la polygamie en principe lorsqu’ils sont musulmans, ils pratiquent surtout en fait la monogamie ; les femmes peules qui, comme les femmes touareg, jouissent d’une très grosse influence sociale, se montrent d’ailleurs hostiles à la polygamie, contrairement à ce qui a lieu chez les Nègres ; il est constant d’autre part que les Peuls attachent à la fidélité de leurs épouses une importance que les Noirs oublient volontiers en échange d’une indemnité pécuniaire ; à noter en passant que, chez les Peuls, ce sont les femmes qui traient les vaches, tandis que chez les Noirs ce soin est dévolu aux hommes.
Les _Toucouleurs_, dont on a souvent méconnu le caractère nègre — pourtant très net — en en faisant des métis de Peuls, se distinguent de ces derniers au moral autant qu’au physique. Polygames comme tous les Noirs de l’Afrique Occidentale quelle que soit leur religion, alors que, quelle que soit également leur religion, les peuples de race blanche de la même région ont tous une tendance marquée vers la monogamie, les Toucouleurs sont sédentaires au même titre que leurs voisins mandé ; quoique certains se livrent à l’élevage, ils n’ont pas pour leurs troupeaux le culte que les Peuls ont pour les leurs, et leur occupation principale est l’agriculture, que dédaignent au contraire les Peuls. Ils ont été guerriers et le seraient encore à l’occasion ; de tout temps ils ont été animés de l’esprit de conquête et de domination et, s’ils ont pu être gouvernés momentanément par des dynasties étrangères — peules, sossé et ouoloves —, ce fut parce que certaines de leurs familles avaient trouvé, dans le fait d’attirer des étrangers au Tekrour et de leur confier le sceptre, un moyen détourné de s’emparer pratiquement elles-mêmes du pouvoir. Plus intelligents que les Peuls relativement aux questions matérielles, ils ont par contre le cerveau beaucoup moins développé en ce qui concerne la conception des idées abstraites et ils ne pourraient ni élaborer ni peut-être comprendre certaines rêveries poétiques dont les Peuls sont coutumiers. Indépendants, eux aussi, ils ont de plus un orgueil qui leur est très particulier : ils font d’excellents gradés dans nos troupes soudanaises, mais de déplorables soldats s’ils sont placés sous les ordres de gradés appartenant à un autre peuple que le leur. Presque tous sont musulmans, professent le plus grand mépris pour les « païens » et comptent parmi les plus fanatiques des Noirs islamisés.
Les _Songaï_, par l’aspect sous lequel ils se présentent aujourd’hui, démentent le rôle brillant que d’aucuns leur ont attribué dans l’histoire du Soudan. A vrai dire cette histoire s’est déroulée chez eux mais presque en dehors d’eux : ils ont peu contribué à la faire et n’y ont guère joué qu’un rôle passif. Si l’on excepte la caste des Sorko et celle, peu nombreuse d’ailleurs, des chasseurs, qui ont toujours eu l’une et l’autre des instincts pillards et conquérants et ont fourni d’utiles contingents aux empereurs de Gao, les Songaï n’ont jamais constitué un peuple guerrier ni dominateur : le soi-disant empire songaï fut tour à tour gouverné par des princes berbères et des princes soninké, sans parler des époques où il paya tribut ou rançon aux Mandingues, aux Mossi et aux Touareg ; les rares souverains puissants qui ont donné quelque prestige à cet empire devaient leur force à une armée recrutée un peu partout, même parmi les Songaï, mais principalement parmi des captifs d’origine mossi, bariba et banmana ; il suffit au pacha Djouder de se présenter avec quelques centaines de mousquets pour voir ce fameux empire songaï se dissiper en fumée, alors que, plus tard, le sultan Er-Rachid n’osa même pas se mesurer avec l’armée de l’empire banmana naissant. La masse du peuple songaï, composée d’agriculteurs sans défense et de médiocre valeur intellectuelle, fut sans cesse le jouet malheureux des invasions, des razzias et des révolutions de palais qui désolèrent les rives du bas et du moyen Niger jusqu’à l’époque de l’intervention européenne ; le nombre des esclaves d’origine songaï qui ont alimenté la population noire du Sahara central et de l’Algérie témoigne de la misérable existence qui fut celle de ce peuple depuis sans doute les débuts de sa formation. Le fait que leur langue est devenue la langue commerciale du moyen Niger, la langue de Tombouctou et de Dienné, n’est aucunement dû à un caractère dominateur ou civilisateur qui ne fut jamais celui des Songaï ; il est dû surtout à l’extraordinaire simplicité de cette langue et aussi à ce qu’elle était l’idiome des bateliers entre les mains desquels devaient nécessairement passer toutes les transactions commerciales de la région.
Les _Mandé du Nord_ forment, au point de vue mental et social, un groupe à peu près homogène, dans lequel les _Bozo_ constituent une fraction spéciale, de peu d’importance numérique d’ailleurs, fraction devenue peuple mais qui n’était sans doute au début qu’une sorte de caste de navigateurs et de pêcheurs analogue à celle des Somono chez les Mandé du Centre. Les caractères généraux des _Soninké_ et des _Dioula_ sont sensiblement les mêmes : intelligents, actifs, s’assimilant facilement les civilisations et les langues étrangères ainsi que les techniques des divers métiers et professions, doués du génie commercial et du goût des voyages, presque tous musulmans, dévots et même fanatiques lorsque leur intérêt l’exige mais pratiquant au contraire la plus large tolérance lorsque c’est nécessaire, guerriers et conquérants à l’occasion quoique d’un caractère plutôt pacifique et ne s’attaquant jamais qu’à plus faible qu’eux-mêmes, établissant du reste plus généralement leur domination par la diplomatie que par la force, moins attachés à leur sol que la généralité des Nègres et s’expatriant avec la plus grande facilité, pratiquant l’agriculture surtout par l’intermédiaire de leurs esclaves et de leurs serfs ou vassaux mais se livrant de préférence eux- mêmes au négoce ou à l’industrie (tissage, teinture, etc.), de caractère assez versatile quoique fier et orgueilleux, naturellement attirés vers les progrès extérieurs de la civilisation et désireux d’acquérir une richesse qui leur permette de tenir un rang brillant dans la société, les Soninké et les Dioula sont appelés plus que d’autres à contribuer à la diffusion des idées nouvelles et, par là même, ils peuvent nous être ou utiles ou nuisibles, selon la nature du courant qu’ils croiront avoir intérêt à répandre.
C’est avec eux que se termine la liste des peuples du Haut-Sénégal-Niger gagnés par l’influence islamique, liste qui ne comprend en réalité que les Maures, les Touareg, les Toucouleurs, les Songaï et la majorité des Peuls et des Mandé du Nord. On rencontre bien encore quelques musulmans chez les Mandé du Centre et, par ci par là, chez les autres populations, mais il ne s’agit plus que d’infimes groupements ou même d’exceptions individuelles et l’on peut dire, d’une façon générale, que la civilisation musulmane n’a jamais touché profondément les peuples que nous allons maintenant passer en revue et que, la plupart du temps, elle ne les a même pas effleurés. Ils représentent donc davantage le type soudanais primitif, au moral comme au physique.
Les _Mandé du Centre_ offrent dans leur ensemble une homogénéité moins parfaite que les Mandé du Nord, peut-être simplement parce qu’ils sont beaucoup plus nombreux et ont dû se séparer, dès les débuts de la période historique, en des courants divers de développement politique et social. Tous cependant ont en commun, avec tous les autres Noirs du Soudan non islamisés d’ailleurs, un très profond attachement au sol natal et, quelles que soient leurs différences de caractère, tous sont avant tout et par dessus tout agriculteurs ; ceux demeurés les plus primitifs et les plus individualistes, comme certains Malinké, sont également chasseurs ; le commerce semble peu en honneur chez eux et ne dépasse pas en général les limites d’échanges purement locaux, nécessités par les besoins journaliers de l’alimentation ; par contre les professions manuelles, soit qu’elles demeurent le privilège de castes spéciales, soit qu’elles soient ouvertes à tous, absorbent une part notable de leur activité. Les _Kâgoro_ et les _Banmana_ se montrent entre tous énergiques et travailleurs ; les _Malinké_ et les _Foulanké_, plus intelligents peut-être et moins têtus, sont aussi de caractère plus guerrier, quoique les Banmana aient prouvé, dans le passé comme dans le présent, qu’ils peuvent devenir aussi bien que les Malinké, sinon aussi vite, les meilleurs soldats du monde ; le petit peuple des Khassonkè semble être, de tous les Mandé du Centre, le moins doué d’énergie, le plus mou, mais aussi le plus malléable.
Chez les _Mandé du Sud_, par contre, — au moins chez ceux du Haut- Sénégal-Niger — nous rencontrons la plus grande diversité, ce qui ne doit point nous étonner si nous réfléchissons à la façon dont se sont constituées les petites fractions dispersées de ce groupe mal défini. Les _Diallonké_ ne diffèrent pas très sensiblement des Malinké qui les avoisinent ; les _Samo_, cultivateurs et chasseurs, rappellent par beaucoup de côtés les Banmana auxquels ils rattachent en partie leur origine, bien que le voisinage des populations voltaïques ait eu sur eux une influence considérable ; de même, les _Samorho_ ne se distinguent pas toujours très aisément des Sénoufo et des Bobo qui les entourent et les _Sia_ se sont souvent presque identifiés avec les Dioula.
Les _Sénoufo_ sont par excellence des hommes de la glèbe ; ils rappellent beaucoup les Banmana, mais apparaissent comme des Banmana demeurés très primitifs. Profondément attachés au sol, travailleurs patients et méthodiques, de goûts simples et frustes, résignés avec fatalisme, se soumettant facilement aux ordres de l’autorité comme aux coups du sort quand ils ne peuvent faire autrement mais s’y soustrayant par la fuite ou la force d’inertie lorsqu’ils en ont la faculté, sujets à des accès de colère sauvage comme il arrive aux gens habituellement froids et calmes, d’une intelligence généralement au-dessous de la moyenne mais cultivable et capable de progresser au contact d’un milieu favorable, très arriérés quant à la civilisation extérieure mais adroits de leurs mains et aptes aux travaux industriels comme aux travaux agricoles, peu idoines par contre aux opérations commerciales, par dessus tout calmes et patients, ils constituent un peuple éminemment propre à fournir la main-d’œuvre sans initiative mais facilement dirigeable dont le développement d’un pays neuf a surtout besoin.
Beaucoup des traits du caractère sénoufo se retrouvent chez les peuples de la _famille voltaïque_, notamment l’attachement au sol et les aptitudes agricoles et industrielles, mais l’étendue considérable du domaine de cette famille et les conditions d’existence variées qui se présentent sur les différentes parties de ce domaine ont amené des spécialisations dans le caractère moral des divers groupes comme dans les manifestations extérieures de leur civilisation. — Le _groupe tombo_ se distingue entre tous par son amour farouche de l’indépendance, les qualités qu’il a montrées durant des siècles pour la conserver et le succès qui a couronné ses efforts ; on pourrait presque résumer sa politique nationale dans cette phrase : « Nous n’allons pas chez les autres, les autres ne viendront pas chez nous. » — Les peuples du _groupe mossi_ sont loin de présenter tous les mêmes caractères : les _Mossi_ proprement dits, les _Yansi_ et les _Gourmantché_ montrent une énergie guerrière et une faculté dominatrice qui semble manquer souvent aux _Nankana_ et aux _Dagari_, en même temps qu’ils sont notablement plus avancés en civilisation que ces derniers ; quant aux _Birifo_, leurs caractères moraux comme leurs caractères physiques sont si analogues à ceux des Lobi qu’on les distinguerait difficilement de ceux- ci, n’était qu’ils parlent la même langue que les Dagari. — Le _groupe gourounsi_ au contraire présente une certaine homogénéité ; plus farouches et plus primitifs que les Mossi, plus jaloux de se garder de tout contact étranger, plus individualistes aussi, les peuples de ce groupe manifestent les mêmes aptitudes agricoles et la même énergie guerrière ; s’ils n’ont pu réussir comme les Mossi à constituer des états forts et puissants et s’ils ont eu souvent à pâtir des razzias de leurs voisins, cela tient, non pas à une apathie individuelle inexistante, mais au contraire à un sentiment d’individualisme trop marqué qui les a toujours empêchés de s’unir en vue de résister à un ennemi commun. — Le _groupe bobo_ présente des analogies morales très étroites avec le peuple sénoufo, mais fait preuve d’une tendance plus accentuée vers l’individualisme et l’isolement. — Les _Lobi_, comme les Birifo, sont des paysans guerriers : agriculteurs remarquables et chasseurs habiles, ils ne vont aux champs qu’armés de leurs flèches aussi bien que de leurs instruments de labour ; en fait, on ne les conçoit pas sans leurs armes : non contents de vider par la guerre les petites querelles de tribu à tribu ou de village à village, ils en arrivent à s’attaquer de maison à maison et leur vie se passe sur un perpétuel qui-vive ; si étrange que cela puisse paraître, ces conditions d’existence ne semblent pas influer de manière notable sur leur calme insouciance habituelle non plus que sur la prospérité relative de leur pays, qui renferme des champs aussi bien tenus que ceux des Sénoufo. Comme les Mossi et les Dagari, les Lobi possèdent d’assez jolis troupeaux, mais, pas plus que les Mossi ni les Dagari, ils ne peuvent être considérés comme des éleveurs. Les _Pougouli_, les _Dian_ et les _Gan_ semblent d’un naturel plus paisible que les Lobi et les premiers se livrent volontiers au commerce. — Les _Lorho_ sont trop peu nombreux pour avoir conservé une individualité nationale bien marquée. — Les _Bariba_ allient à l’énergie physique et guerrière des Mossi et des Lobi le caractère individualiste des Gourounsi, moins nettement prononcé peut-être chez eux que chez les _Soumba_.
Pour nous résumer, nous pouvons dire que la population du Haut-Sénégal- Niger se partage en deux grandes fractions, numériquement très inégales. Dans le Nord, d’une façon générale, habitent des peuples appartenant à la race blanche ou ayant subi plus ou moins l’influence des familles de race blanche, musulmans pour la plupart, les uns nomades ou semi- nomades, les autres sédentaires mais se déplaçant sans difficulté et voyageant beaucoup, adonnés à l’élevage ou au commerce plutôt qu’à l’agriculture, d’un niveau intellectuel relativement élevé et d’une civilisation extérieure relativement avancée ; ces peuples (Maures, Touareg, Peuls, Toucouleurs, Songaï, Mandé du Nord) forment ensemble le quart environ de la population totale de la colonie. Les trois autres quarts, professant à peu près exclusivement la religion animiste et appartenant tous uniquement à la race noire, peuplent d’une manière générale le Sud de la colonie et la plupart des régions où la densité de la population est la plus considérable ; tous agriculteurs et sédentaires, souvent chasseurs, ils ne s’éloignent pas volontiers de leur sol natal, ont peu de contact avec les populations voisines, ne se sont guère laissé pénétrer par elles et sont par suite demeurés plus proches de l’état primitif de la race nègre : ce sont les Mandé du Centre et du Sud, les Sénoufo et les nombreux peuples de la grande famille voltaïque.
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DELAFOSSE Planche XII
[Illustration : _Cliché Froment_
FIG. 23. — Groupe de femmes Mossi.]
[Illustration : _Cliché Bouchot_
FIG. 24. — Guerriers Nankana.]