‹ HenrietteChapitre 3 sur 5 · Acte I

Acte I

Le théâtre repréſente le cabinet de toilette de la Comteſſe dans l’intérieur du Château de Kaiſmer ; la toilette eſt ſur la droite, & ſur la gauche ſont une table à thé & pluſieurs ſieges.

LA COMTESSE, LISBETH.

La Comtesse eſt aſſiſe tenant un livre à ſa main : elle regarde ſa montre & dit à Lisbeth.

IL eſt dix heures : ſonnez, Lisbeth.

(Lisbeth ſonne.)

LA COMTESSE, LISBETH, UN LAQUAIS.

La Comtesse au Laquais qui entre.

Sachez s’il fait jour chez Madame de Birlhem ; dites-lui que je l’attends ici pour prendre le thé.

(Le Laquais ſort).

LA COMTESSE, LISBETH.

La Comtesse.

Lisbeth, y a-t-il long temps que mon pere eſt ſorti ? Etoit-il ſeul ? Ne vous a-t-il point donné d’ordre qui me concernât ?

Lisbeth.

Non, Madame ; il eſt ſorti il y a environ deux heures. Ils ſont allés, M. le Commandeur de Stelheim & lui, tirer des lapins dans le parc. Je crois qu’ils ne tarderont pas à revenir.

La Comtesse.

Quelle imprudence ! A peine encore convaleſcent : les matinées ſont ſi fraîches ! Je ne ſais : mais je ſuis menacée de quelque choſe d’affligeant. Je vois tout en noir.

Lisbeth.

Ah, Madame ! c’eſt que vous avez paſſé une mauvaiſe nuit. Je ſuis comme vous : quand j’ai mal dormi, je ſuis toute la journée dans l’inquiétude ; j’ai peur de caſſer quelque choſe, ou d’avoir le malheur de vous fâcher contre moi. Mais il ne faut pas croire à toutes ces folies-là.

(Elle s’éloigne.)

La Comtesse.

Ah, Stelheim, tu ménages bien peu une vie que tu dois à mes tendres ſoins ! Que de larmes tu m’as coûtées, & qu’il m’en reſte encore à répandre ! Mon ame eſt oppreſſée ; je ſouffre réellement… Malheur à l’être ſenſible : s’il jouit de l’avenir, il eſt plus ſouvent encore affligé d’avance des maux qui n’exiſteroient pour d’autres que long-temps après.

Lisbeth.

Madame s’habillera-t-elle avant dîner ?

La Comtesse.

Oui, Mademoiſelle.

Lisbeth.

Quelle robe Madame mettra-t-elle ?

La Comtesse.

Celle que vous voudrez ; cela m’eſt indifférent.

Lisbeth.

Madame a-t-elle vu cette femme de chambre qui eſt arrivée hier au ſoir avec Madame la Baronne de Birlhem ? Oh ! qu’elle a l’air ridicule ! Pour ſix petites lieues qu’elles ont faites, pour venir de leur château au nôtre, elles ſe diſoient fatiguées ! Elle a fait comme ſa Maîtreſſe : elle n’a pas voulu deſcendre pour ſouper, je lui ai pourtant fait bien des politeſſes.

La Comtesse.

Ce n’eſt pas la route qui les a fatiguées, c’eſt le petit accident qui leur eſt arrivé en chemin. La peur eſt ſouvent pire que le mal. D’ailleurs la Baronne étoit bien aiſe de parler un inſtant avec moi des plaiſirs & des peines qui nous étoient communs dans notre enfance. Elle en a fait faire ſes excuſes à mon pere ; il les a reçues : tout eſt dans l’ordre.

Lisbeth.

Oui, M. votre pere a paru n’être pas fâché : mais M. le Commandeur de Stelheim étoit tout triſte : Son Excellence a eu beau lui dire : « Eh bien, mon ami, puiſque ces Dames ne veulent pas de nous, nous ſouperons tête à tête, & je vous conterai quelques aventures qui me ſont arrivées à l’armée, il y a trente ans ; nous nous amuſerons, laiſſez faire ». Je crois qu’il lui a tenu parole, au moins pour les hiſtoires : car Son Excellence rioit ſi fort & faiſoit un tel bruit, que nous l’entendions de l’office : mais, ſi M. le Commandeur a ri, apparemment que c’étoit en dedans ; car je n’ai pas diſtingué ſa voix.

La Comtesse.

M. de Stelheim n’eſt pas gai de ſon caractere, & puis la joie bruyante étonne plus qu’elle ne ſe communique. Tout ce qui m’inquiete c’eſt que mon pere ne l’ait engagé à faire quelque excès ; & ſa ſanté eſt encore ſi foible…

Lisbeth.

Ah, Madame ! je l’ai rencontré comme il montoit à ſon appartement : il m’a même priée de vous préſenter ſon hommage, comme je crois l’avoir dit à Madame en la déshabillant ; &, à la triſteſſe près, il avoit l’air de ſe bien porter.

(Elle ſort).

La Comtesse ſeule.

IL avoit l’air triſte ! Je le crois. Le bonheur de voir ſans ceſſe ce qu’on aime devient une ſi douce habitude ! Elle ſe contracte avec tant de facilité ! Mais qu’elle eſt dangereuſe cette habitude, quand le bonheur ne doit pas durer !

LA COMTESSE, LA BARONNE.

La Baronne.

Bon jour, ma chere Henriette. Comme tu es diligente ! A peine ai-je les yeux ouverts que l’on m’apporte tes ordres. Il eſt vrai que j’étois un peu fatiguée, & que je me ſuis laiſſé appeſantir.

La Comtesse.

Mon laquais vous auroit-il réveillée ? J’en ſerois au déſeſpoir.

La Baronne.

Non, je l’étois… Que j’aime ton habitation ! Qu’elle eſt calme ! On y oublieroit aiſément que l’on n’eſt qu’à ſix petites lieues des deſtructeurs de nos aſyles & de notre repos… La campagne va s’ouvrir ; on dit que, ſous peu de jours, il y aura quelque grand mouvement dans l’armée. A propos, mon frere nous a mandé du camp que vous aviez accordé l’hoſpitalité à la plus honnête, à la plus intéreſſante créature qui exiſte, un Commandeur de Stelheim. Son aventure eſt bien malheureuſe ! Mais, ma chere Henriette, vous me paroiſſez triſte ! N’auriez-vous pas autant de plaiſir à me revoir, que j’en ai eu à me rendre à votre invitation ?

La Comtesse.

Sophie, vous m’offenſez ! Je vous jure, par l’amitié qui nous uniſſoit dès l’enfance, que j’ai éprouvé, en vous ſerrant dans mes bras, la ſeule joie à laquelle mon ame puiſſe ſe livrer déſormais. Mon caractere eſt bien changé ; la mort de mon époux, l’âge avancé de mon pere, la ſolitude où je ſuis prête à me trouver, tout m’effraie. Plaignez votre amie, Sophie ; elle ſouffre, & vous ſeule pouvez rendre quelque calme à ſon ame.

La Baronne.

Tu m’affliges ; ouvre-moi ton cœur. Je connois mon Henriette : elle n’eſt pas de ces femmes à qui un aveu doit coûter, parce qu’il les fait rougir : rien que d’honnête, de noble & de vraiment intéreſſant ne peut occuper le cœur de mon amie. Parle, mes larmes ſe mêleront aux tiennes, & peut-être parviendrai je à les eſſuyer.

La Comtesse.

L’intérêt que tu prends à moi, ma chere Sophie, te fait t’exagérer un peu ma ſituation. Je ne ſuis pas heureuſe : mais dois je me plaindre, puiſque mes maux ſont mon ouvrage ? Je te dirai tout, mon ame a beſoin de s’épancher. Eh, qui mieux que ma Sophie doit exciter ma confiance ? A peine avois-je la faculté de penſer, que je me faiſois un devoir de la laiſſer lire dans mon cœur. Il étoit calme alors : la douce amitié, la tendreſſe filiale, les devoirs les plus ſaints & les plus chers l’occupoient ſans le fatiguer. Sophie, un inſtant, un ſeul inſtant a renverſé cet édifice de bonheur, que vingt ans de paix avoient élevé. Ecoute-moi, & plains-moi. Privée d’une mere reſpectable qui perdit la vie en me la donnant, mon pere me mit au couvent dès que ma bouche put articuler ce nom ſi cher à mon cœur ; c’eſt-là, ma Sophie, que douze années de ma vie ſe ſont écoulées près de toi : mon pere venoit me voir auſſi ſouvent que ſon état le lui permettoit. Appellé au commandement par ſes vertus militaires, ſujet d’un Roi altéré de gloire, il lui falloit oublier qu’il étoit pere, & ſe ſouvenir ſans ceſſe qu’il étoit ſoldat. Peu de temps avant que je ſortiſſe du couvent, immédiatement après que tes parents t’eurent appellée pour te marier, j’eus la douleur d’apprendre que ce vertueux Général avoit été fortement bleſſé dans une affaire, & que, ne pouvant plus monter à cheval, il étoit obligé de quitter le ſervice, & de ſe retirer dans ſa Terre (c’eſt celle que nous habitons). Dès que ſa ſanté fut rétablie, il vint lui-même me confirmer cette derniere nouvelle ; il me préſenta M. le Comte de Saltzberg, Capitaine dans ſon Régiment, & ſon meilleur ami. Le Comte étoit un de ces hommes plus francs que polis, eſclave de ſes devoirs ; il leur eût tout ſacrifié, excepté l’amitié : ſa figure étoit agréable, & ſon âge, quoique beaucoup plus avancé que le mien, n’étoit cependant pas un obſtacle qui pût raiſonnablement lui nuire, s’il avoit eu le projet de plaire. Mon pere me dit qu’il me le deſtinoit pour époux, s’il ne m’inſpiroit pas de répugnance ; que ſa fortune étoit au moins égale à la mienne, & qu’il conſentoit à vivre près de lui. J’acceptai ſans héſiter ; j’aimois mon pere ; la ſolitude commençoit à m’ennuyer depuis que tu ne la partageois plus avec moi ; j’allois avoir ma liberté ; j’allois jouir à chaque inſtant des tendres careſſes de ce pere adoré ; tout concourut à me décider. Peu de jours après, on me fit ſortir du couvent, & je liai pour jamais mon ſort à celui d’un homme qui ne parvint à m’inſpirer qu’une eſtime que je ne pus refuſer à ſes vertus & à ſa conduite avec moi. J’étois cependant heureuſe… parceque j’étois indifférente, & que toutes mes facultés aimantes s’étoient réunies ſur mon pere. Sa conſervation, ſon bonheur, étoient mon unique étude. Je perdis mon époux, après trois ans de mariage ; il fut tué dans une bataille où il s’étoit conduit de la maniere la plus diſtinguée : je le regrettai ſincèrement. Aucun gage n’avoit reſſerré nos liens : je pleurai dans le ſein de mon pere ; il parvint à tarir mes larmes.

La Baronne.

Combien je gémis alors, ma chere Henriette, de n’être pas à portée de t’offrir les conſolations de l’amitié ! J’appris ce malheur en Saxe, où j’étois auprès de la mere de mon mari. J’ai paſſé les quatre plus belles années de ma jeuneſſe à eſſuyer les humeurs & les caprices de la plus inſupportable des femmes. Elle n’eſt plus ; & ſa mort, en me rendant aux lieux de ma naiſſance, m’a rapprochée de ma chere Henriette : mais elle ſouffre ; puis je me livrer à la joie ! Parle, mon amie, acheve de m’ouvrir ton cœur.

La Comtesse.

Je jouiſſois d’un calme profond. La premiere année de mon veuvage étoit paſſée, & je me livrois abſolument aux plaiſirs purs de l’agriculture, & aux ſoins intérieurs que je m’impoſois moi même. Un jour que je revenois de la chaſſe, je trouvai tout le Château en mouvement : j’en demandai la cauſe ; mon pere vint à moi & me dit : « Ma chere Henriette, j’eſpere que tu vas me remercier : je vais donner à ton ame une occaſion de prendre l’eſſor. Le Commandeur de Stelheim, homme de la plus grande naiſſance, & dont les vertus & la bravoure me ſont connues, a eu au camp une affaire malheureuſe ; il eſt dangereuſement bleſſé : on le conduiſoit à la ville voiſine pour y recevoir des ſecours : la perte de ſon ſang & les douleurs exceſſives qu’il reſſent l’ont mis hors d’état de pourſuivre ſa route. Ses gens vouloient l’établir dans une auberge de ce bourg ; je ne l’ai pas ſouffert. Je l’ai fait tranſporter ici, & j’eſpere que tu accorderas tes ſoins à un des hommes les plus eſtimables que je connoiſſe, & le plus intéreſſant par la cauſe même de ſon malheur »… Mon pere me prit par la main, & me conduiſit où étoit le Commandeur. Sophie ! je vous rendrois bien imparfaitement la révolution que j’éprouvai : ſes bleſſures étoient ouvertes, ſon ſang en ſortoit à flots ; la mort étoit ſur ſes levres : ſes yeux appeſantis eurent à peine la force de ſe tourner vers nous ; les miens ſe remplirent de larmes : je voulus m’avancer près de ſon lit, mes jambes ſe déroberent ſous moi ; peu s’en fallut que je ne perdiſſe connoiſſance. J’attribuai cette foibleſſe à la pitié que devoit m’inſpirer ſon état : je revins à moi, & je lui prodiguai des ſoins que je ne croyois rendre qu’à l’humanité : on parvint à arrêter les accidents : un peu plus tranquille ſur cet objet, je rentrai dans mon appartement.

LA COMTESSE, LA BARONNE, LE GÉNÉRAL, LE COMMANDEUR.

Le général à la Baronne.

IL y a bien long-temps, Madame, que je deſirois avoir l’honneur de faire connoiſſance avec la plus tendre amie de ma fille. Les circonſtances m’ont mal ſervi : mais hier, ſans la crainte de vous déplaire, mon impatience m’eût fait enfreindre vos ordres. Permettez-moi, Madame, de vous préſenter M. le Commandeur de Stelheim : c’eſt à un haſard malheureux que nous devons le plaiſir de le poſſéder.

Le Commandeur.

Je me ſuis plaint hier, Madame, du retard que vous nous avez preſcrit ; l’impatience eſt pardonnable quand elle eſt cauſée par le deſir de vous faire ſa cour. C’eſt cette impatience qui nous fait eſpérer d’obtenir grace pour la maniere peu décente dont nous nous préſentons devant vous.

La Baronne.

C’eſt à moi à vous en demander ; je vous ai privé de la Comteſſe : mais, de bonne foi, la fatigue m’avoit rendue ſi mauſſade, qu’il falloit l’indulgence de l’amitié pour me ſupporter & puis un petit mouvement de coquetterie. On ne veut pas paroître devant les perſonnes à qui on deſire de plaire, dans le déſordre qu’entraîne néceſſairement un voyage, & un voyage qui ne s’eſt pas paſſé ſans événement.

Le Général.

Effectivement, on m’a dit qu’il vous étoit arrivé un accident.

La Baronne.

Moins que rien : j’en ai été quitte pour la peur.

Le Général à la Comteſſe.

Mais, ma fille, eſt-ce que tu ne fais pas ſervir le thé ?

La Comtesse.

J’attendois vos ordres, mon pere.

(Elle ſonne).

LA COMTESSE, LA BARONNE, LE GÉNÉRAL, LE COMMANDEUR, LE LAQUAIS.

LA COMTESSE au Laquais.

LE thé.

(Le Laquais ſort).

LA COMTESSE, LA BARONNE, LE GÉNÉRAL, LE COMMANDEUR.

La Comtesse au Général & au Commandeur.

Eh bien, Meſſieurs, avez-vous fait bonne chaſſe ?

Le Commandeur

Oui, Madame ; & nous n’avions à y deſirer que le bonheur de vous y voir.

Le Général

Oh, depuis quelque temps, elle n’eſt plus bonne à rien, mon Henriette ; autrefois elle avoit déclaré la guerre à tous les habitants de mon parc : elle montoit à cheval, elle franchiſſoit les plaines, c’étoit un vrai huſſard. Le plus grand plaiſir de ce pauvre Comte étoit de la faire ployer ſous un gros mouſqueton. Vous ne croiriez pas, mon ami, qu’elle faiſoit l’exercice comme le ſoldat le plus adroit de mon Régiment. Vous n’avez rien vu de tout cela, vous. Depuis que vous êtes ici, il ſemble que ſa ſanté ſe ſoit affoiblie à meſure que vous recouvriez la vôtre.

LA COMTESSE, LA BARONNE, LE GÉNÉRAL, LE COMMANDEUR, LE LAQUAIS, PLUSIEURS VALETS.

Le Commandeur veut verſer le thé que les domeſtiques viennent d’apporter ; mais le Général l’en empêche & dit :

Le Général à la Baronne & à la Comteſſe.

Ah, Meſdames, permettez-moi de vous ſervir.

(Au Commandeur en lui verſant enſuite).

Convenez, Stelheim, qu’hier à ſouper je vous ai fait de bonnes hiſtoires : c’eſt dommage qu’on ne puiſſe pas les conter devant des femmes ! Je vous le dis franchement, Commandeur, vous ne me vaudrez jamais : à votre âge j’aurois été preſque auſſi fâché de voir un de mes camarades boire plus ſec que moi que s’il ſe fût mieux préſenté à l’ennemi. Il faut des principes, mon ami.

(Il ſe verſe du thé & le boit).

Le Commandeur

Je vous aſſure, Monſieur, que je ſerois trop heureux de faire quelque choſe qui vous plût.

Le Laquais & les autres valets deſſervent la table à thé & ſortent.

LA COMTESSE, LA BARONNE, LE GÉNÉRAL, LE COMMANDEUR.

Le Commandeur

Mais il y a pluſieurs années, à un repas de corps, je me laiſſai entraîner par l’exemple, je bus au point de perdre la raiſon ; j’inſultai le meilleur de mes amis : le lendemain que devins-je en apprenant les excès où je m’étois emporté ? j’avois voulu plonger mon épée dans ſon ſein. Aucune excuſe ne me coûta : je tombois à ſes pieds ; il me tendit les bras & reçut de moi le ferment de renoncer à ce breuvage dangereux qui m’avoit fait oublier, en un inſtant, ce que je devois à l’homme du monde qui m’aimoit le plus & ce que je me devois à moi-même. Voilà, Monſieur, ce qui m’a donné le courage de réſiſter au deſir que j’ai de vous plaire.

La Comtesse au Général.

Ah, mon pere, pourriez-vous lui en faire un crime ?

Le Général au Commandeur.

Brave jeune homme, je vous en eſtime davantage ; mais, moi, jamais le vin ne m’a fait perdre la raiſon. Morbleu, ſi je m’étois enivré, je crois que j’aurois été bien honteux le lendemain ! Je trouve que l’ivreſſe eſt l’état qui rapproche le plus l’homme des autres animaux : mais il faut avoir de la tête. J’avois pour camarade un des meilleurs convives de l’armée, le Major Raindorf. Le brave homme ! il buvoit ſec, celui-là ; il aimoit la chaſſe, les belles, & ſon état par-deſſus tout : nous avons repréſenté enſemble à des batailles bien chaudes & à des banquets bien joyeux. Je donnerois l’impoſſible pour avoir de ſes nouvelles.

Le Commandeur

Je pourrois vous en donner, Monſieur ; j’ai l’honneur d’être ſon beau-frere : il a épouſé une ſœur à laquelle je ſuis tendrement attaché ; elle eſt en Siléſie, dans le ſein de ſa famille ; je lui ai écrit dès que ma ſanté me l’a permis & j’attends ſa réponſe. Il eſt poſſible que, malgré ſon âge, Monſieur de Raindorf rejoigne le camp au moment où l’armée ſe mettra en campagne : il aime la gloire comme ſon Roi.

Le Général

Il eſt bien heureux, mon ami, de pouvoir lui conſacrer les derniers de ſes jours ! je l’envie : mais, dites-moi donc, comment n’avez-vous pas de nouvelles ? il n’eſt pas poſſible qu’on reſte encore long-temps dans l’inaction. Nous vous perdrons bientôt, Commandeur.

La Comtesse

La ſaiſon n’eſt pas avancée, mon pere. D’ailleurs Monſieur de Stelheim eſt à peine convaleſcent, on ne pourroit pas exiger de lui…

Le Commandeur

Exiger, Madame ! ah, le plus grand chagrin que je puſſe éprouver ſans doute ſeroit d’abandonner des lieux que vos bontés & celles de Monſieur votre pere m’ont rendus ſi chers : mais ſi l’on marchoit à l’ennemi… ma vie eſt à mon Roi ; combien le ſacrifice lui en paroîtroit grand s’il ſavoit que vous avez daigné veiller à ſa conſervation !

LA COMTESSE, LA BARONNE, LE GÉNÉRAL, LE COMMANDEUR, LISBETH.

Lisbeth.

Il vient d’arriver un Courier pour Monſieur le Commandeur. Il l’attend dans ſon appartement.

(Elle ſort).

LA COMTESSE, LA BARONNE, LE GÉNÉRAL, LE COMMANDEUR.

Le Commandeur.

Ces Dames me permettent-elles… ? Ce ſont ſans doute des nouvelles de ma ſœur.

La Comtesse.

Allez, Monſieur, puiſſent-elles être auſſi heureuſes que vous paroiſſez le deſirer !

(Le Commandeur ſort).

LA COMTESSE, LA BARONNE, LE GÉNÉRAL.

La Baronne.

Il eſt parfaitement aimable, le Commandeur.

Le Général.

Charmant, Madame. Je l’aime à la folie. Quel dommage qu’un ſi brave homme ait pris l’engagement de ne pas tranſmettre ſon nom !

La Baronne.

Mais, Monſieur, par quelle bizarrerie a-t-il deſiré l’Ordre Teutonique ?

Le Général.

Son peu de fortune, un grand nom qu’il falloit ſoutenir ; tout l’a néceſſité à faire ce ſacrifice. Sa Commanderie lui vaut trois mille ducats par an, & il n’en a pas cent de patrimoine : c’eſt une grande différence. D’ailleurs il eſt d’un caractere froid. Je parierois que ce jeune homme n’a jamais été amoureux : tant mieux pour lui : moins de regrets, moins de folies.

La Baronne.

J’ai peine à concevoir qu’avec ce caractere froid il ait eu une affaire particuliere. Il faut un motif majeur, ou une bien mauvaiſe tête, pour encourir les peines que la ſage ſévérité du Roi a impoſées contre le duel.

Le Général.

Son motif eſt eſtimable, Madame. Un Officier de ſon Régiment s’eſt permis les propos les plus légers contre une ſœur qu’il aime tendrement, pouvoit-il les ſupporter ? Le calomniateur a payé de ſa vie cette légèreté imprudente : le Commandeur a été obligé de ſe ſouſtraire aux pourſuites des loix : c’eſt ce qui m’a procuré le bonheur de le connoître, & je m’en applaudis. Ses amis ont obtenu ſa grace : le Roi le plus ſévere eſt auſſi le plus juſte ; il ſait que le ſeul droit du plus fort doit être de défendre le plus foible. Et dans quel cas devons-nous venir au ſecours de votre ſexe, ſi ce n’eſt dans celui où l’on attaque injuſtement votre réputation ? Je vous demande la permiſſion d’aller m’habiller ; j’aurai le plaiſir de vous faire ma cour à l’heure du dîner… J’eſpere, Madame, que vous nous reſterez quelques jours. Vous aimez mon Henriette. Et qui eſt-ce qui ne l’aimeroit pas ? Vous devez la trouver changée : on n’apperçoit plus de traces de cette tête ardente, de cette imagination exaltée qui me faiſoit frémir dans ſa jeuneſſe ; c’eſt ſa tendreſſe pour moi qui a dompté ſon caractere : auſſi lui dois-je mon bonheur.

(A la Comteſſe).

Baiſe-moi, mon Henriette.

(Il la regarde tendrement, l’embraſſe, ſalue la Baronne, & ſort).

LA COMTESSE, LA BARONNE.

La Baronne.

Combien je deſirois qu’on nous laiſsât libres ! Ils nous ont interrompus bien mal à propos ! Revenons à toi, ma chere Henriette.

La Comtesse.

Tu l’as vu, Sophie, la cauſe de tous mes maux : ce Stelheim qui ne doit la vie qu’à mes tendres ſoins : les bienfaits que l’on diſpenſe ſont un lien plus fort que ceux que l’on reçoit. Ah, mon amie, je rougis de ce que mon cœur te confie ! Plains ton Henriette, & ne l’accable pas de reproches.

La Baronne.

Des reproches ! eh puis-je t’en faire ? Dépend-il de ſoi de ſe ſouſtraire à l’empire invincible des paſſions ? Henriette, je ſouffre de tes maux : mais je crois que tu te les exageres. Si Stelheim partage ton amour, quelle eſt donc la cauſe de ta douleur ?

La Comtesse.

Je le vois, Sophie, tu es bien loin encore de ſentir toute l’étendue de mes peines. Stelheim m’aime, ſans doute ; il ne m’eſt pas permis mis d’en douter, quoiqu’il ne m’en ait jamais fait l’aveu. L’ordre que la médiocrité de ſa fortune la forcé de prendre, lui interdit tout eſpoir d’être mon époux. Mais la raiſon a perdu tous ſes droits ſur moi ; ſoit qu’une ame où les paſſions ſont plus lentes à ſe déployer les éprouve avec plus de violence ; ſoit que quand la pitié ſe joint à l’amour, il établiſſe mieux ſon empire : mais, ma Sophie, jamais, non jamais on n’aima avec tant de fureur. Stelheim eſt à moi ; ce que j’ai fait, la vie qu’il doit à mes foins, tout m’attache à lui. Que devenir, ma Sophie ? Daigne guider ta malheureuſe amie.

La Baronne.

Je ne puis que te plaindre & tâcher de te conſoler. Quels conſeils pourrois-je te donner ? Il n’en eſt point qui puiſſent changer ta poſition : ton amant eſt dans l’impoſſibilité de devenir ton époux, & cependant tu ne peux vivre ſans lui. Henriette, éleve ton ame ; mets-toi au-deſſus du malheur. Stelheim ne connoît pas ta paſſion ; étouffe-la dans ton ſein. Tu ne peux pas te diſſimuler que même le charme que tu éprouves à le voir va t’être ravi : on peut le rappeller d’un moment à l’autre, & …

La Comtesse.

Ah, cruelle amie ! tu me déchires le cœur. N’ai-je donc pas aſſez de ce que je ſouffre, ſans rapprocher l’époque de mon déſeſpoir ? Je le ſens, Sophie, il faudra renoncer à la vie, s’il faut renoncer à voir Stelheim. C’eſt un bonheur bien pur & qui ne me laiſſe aucun remords, ne me l’envie pas ; j’ai accoutumé mon cœur à s’en contenter mais en lui laiſſant eſpérer d’en jouir toujours.

LA COMTESSE, LA BARONNE, LE LAQUAIS.

La Baronne., remettant une lettre à la Comteſſe.

De la part de M. le Commandeur de Stelheim.

(Il ſort).

LA COMTESSE, LA BARONNE.

La Comtesse.

De Stelheim !

(Elle décachete la lettre en tremblant, la lit avec précipitation, & ſe jette dans les bras de la Baronne).

Ah, Sophie ! c’en eſt donc fait !

La Baronne.

Qu’eſt-il arrivé ? Tu me glaces d’effroi.

La Comtesse.

Écoutez, Sophie, & jugez ſi mon malheur eſt au comble.

(Elle lit).

« Madame, la lettre que je viens de recevoir eſt de mon Lieutenant-Colonel ; il m’annonce que l’armée va ſe mettre en marche, & qu’elle eſpere rencontrer l’ennemi ſous peu de jours : c’eſt m’ordonner de rejoindre ; l’honneur m’en impoſe la loi. Ce n’eſt qu’au moment où je vous quitte, peut-être pour jamais, que j’oſe révéler un ſecret que je renfermois dans mon ſein. Je vous aime, Madame ; mais l’amour le plus tendre eſt auſſi le plus pur. Vos vertus, vos bontés pour moi ont plus enflammé mon ame que vos charmes n’ont ébloui mes yeux. Je vous rends un culte & non un hommage, divine Henriette. Recevez ſans colere l’aveu d’un ſentiment, peut-être digne de ſon objet, par ſa force & ſon déſintéreſſement. Je ſais trop qu’il ne m’eſt pas permis d’eſpérer ; que tout nous ſépare : mais je ne veux qu’aimer, & mourir digne de ce que j’aime. Je déchire mon cœur en me ſéparant de vous : j’ai craint ma foibleſſe, mon déſeſpoir. En vous voyant, aurois-je pu en modérer l’excès ? Votre pere, votre amie, tout ce qui vous entoure en auroit deviné la cauſe, & je vous aurois compromiſe. Eh qui ſait s’il m’eût été poſſible de vous fuir après vous avoir vue ? Henriette, n’accablez pas de votre haine un malheureux dont le crime eſt involontaire ; daignez le plaindre quelquefois, & dites, lorſque vous apprendrez ſa mort : il a verſé ſon ſang pour ſa patrie ; mais le dernier de ſes ſoupirs a été un regret de n’avoir pu me plaire & me mériter. Adieu, Madame, je ſens que la force m’abandonne, & j’eſpere être bientôt délivré d’une vie qui m’eſt odieuſe. Adieu, je pars, & pour jamais. Stelheim ».

(La Comteſſe tombe dans ſon fauteuil, & ne peut plus articuler un ſeul mot ; elle ſe couvre le viſage avec ſon mouchoir).

La Baronne.

Henriette, revenez à vous ; écoutez votre amie : elle mele ſes larmes aux vôtres. Voici le moment de montrer cette fermeté d’ame, ce courage qui fait tout ſupporter.

La Comtesse.

Du courage, & Stelheim m’abandonne !… Je ne le verrai plus, Sophie ! Il croit que je le hais : il va prodiguer une vie à laquelle la mienne eſt attachée. Le déſeſpoir le précipitera au-devant du danger ; & qui ſait ſi la fatigue & le chagrin ne préviendront pas d’autres périls. Ses bleſſures peuvent ſe rouvrir ; je le vois couvert de ſon ſang. Sophie, je vole à ſon ſecours : rien ne peut m’arrêter. Stelheim, tu vas me voir attachée à tes pas ; la mort ſeule pourra nous ſéparer. En vain, cruelle amie, tu voudrois entreprendre de changer ma réſolution ; je le ſuivrai, je le défendrai contre tous les périls.

La Baronne.

Tu me fais frémir, Henriette. Écoute la voix de l’amitié, celle de l’honneur. Que vas-tu faire ? enfoncer le poignard dans le ſein de ton pere, déshonorer ta famille, te dégrader aux yeux mêmes de l’être à qui tu veux tout ſacrifier. Quelle ſera ta deſtinée ? on verra la Comteſſe de Saltzberg, la fille du Général de Kaiſmer, eſclave d’une malheureuſe paſſion & traînée à la ſuite d’un homme qui ne peut être ſon époux ! elle deviendroit la fable du camp, l’objet du mépris public ! Je ne dois rien te diſſimuler, ce Stelheim, qui t’adore, ſeroit le premier à te mépriſer & à te reprocher ta foibleſſe. Tels ſont tous les hommes, ils cherchent à nous ſéduire, ils y parviennent, l’amour nous entraîne bien plus loin qu’eux. Il eſt mille exemples qu’une femme ait tout ſacrifié à ſon amant : en eſt-il un qui s’en ſoit rendu digne par d’autres ſacrifices ou au moins par une éternelle reconnoiſſance ? Ils nous mépriſent, ils nous demandent compte de l’opinion publique que nous n’avons dédaignée que pour eux. Henriette, ouvre les yeux, & frémis de ton égarement.

La Comtesse, pendant le diſcours de ſon amie, paroît plongée dans une rêverie douloureuſe ; enſuite elle ſe leve, ſe promene à grands pas ſans pouvoir lui parler, & ſe rapproche enfin d’elle d’un air un peu moins agité.

La Baronne, la ſuit des yeux durant cette ſcene muette.

La Comtesse.

Sophie, vous m’avez éclairée ſur les ſuites d’un éclat, je l’éviterai : mais, mon amie, ſauvez-moi de mon déſeſpoir. Comment cacher à mon pere le chagrin que me cauſe ce départ précipité ? Il me devinera, Sophie, &, pour la premiere fois, ſes yeux me verront rougir de honte & de douleur. Arrachez-moi d’ici, tout m’y retrace un objet trop cher à mon cœur. Venez dire à mon pere qu’une lettre de votre époux vous rappelle à l’inſtant près de lui, que vous ne pouvez vous réſoudre à vous ſéparer ſitôt de moi, & que vous lui demandez de me permettre de vous ſuivre & de paſſer quelques jours auprès de vous. Le temps, les tendres conſolations de l’amitié, parviendront ſans doute à me calmer : mais je ne puis me réſoudre à paroître devant lui dans l’état douloureux où je ſuis. Je vous attendrai à la porte du Parc. Venez, Sophie ; ayez pitié de votre malheureuſe amie.

La Baronne.

Je conſens à ce que tu exiges de moi. J’aime mieux te conſoler d’être la plus foible des femmes, que d’avoir à rougir pour toi des ſuites funeſtes d’une conduite inexcuſable.

La Comtesse.

Ah, Sophie, vous n’avez jamais aimé ! Mais fuyons, je vous en conjure. Chaque inſtant qui s’écoule augmente mon ſupplice & mon déſeſpoir.

(Elles ſortent).

Fin du premier Acte.

LA COMTESSE, LA BARONNE.

La Baronne.

La Comtesse.

La Baronne.

La Comtesse.

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