‹ HenrietteChapitre 4 sur 5 · Acte II

Acte II

Le théâtre change & repréſente le camp. Sur la gauche, au bord de la ſcene, eſt la tente du Commandeur, à droite eſt le piquet, auprès duquel eſt un Factionnaire. On voit dans le fond pluſieurs Soldats & Bas-Officiers qui boivent ſous leurs tentes & d’autres qui jouent aſſis à terre : un Tambour ſe repoſant ſur ſa caiſſe s’amuſe à les regarder.

LA COMTESSE, MIKAIL, tous deux en habit de cheval & en bottes. UN SERGENT, PLUSIEURS BAS-OFFICIERS ET SOLDATS, UN TAMBOUR.

MIKAIL.

Madame me permet-elle de lui demander ce que ſignifie tout ceci ? Nous ſommes venus comme ſi le Diable nous avoit portés, & pourquoi faire ? Je ſuppoſe que c’étoit la curioſité de voir un camp : mais, moi, qui ai paſſé vingt ans à les habiter, je vous avertis qu’il n’y fait pas bon pour nous. Si l’on vous connoiſſoit pour une femme, on croiroit que nous venons ici… Enfin je n’oſe pas dire à Madame ce qui nous en arriveroit. Croyez-moi, retournons chez Monſieur votre pere, à préſent que votre curioſité doit être ſatisfaite.

La Comtesse.

Qui voulez-vous qui nous reconnoiſſe ? Vous voyez que nous avons traverſé le camp ſans que perſonne fît attention à nous. Mikail, je veux voir une bataille. On dit que l’armée doit rencontrer l’ennemi ſous peu de jours : nous reviendrons après que nous aurons vu le combat.

Mikail.

Nous reviendrons ! permettez-moi de vous dire qu’il y a bien des choſes plus sûres que ça. Nous reviendrons, ſi nous ne ſommes pas careſſés par quelques boulets ou par quelques balles de fuſil.

La Comtesse.

Ah, je vois ce que c’eſt ! vous avez peur.

Mikail.

Moi, peur ! Madame, demandez à Monſieur votre pere ſi je ſuis un poltron. J’ai ſervi pendant vingt ans ſous ſes ordres, & nous avons vu ſouvent l’ennemi : car c’étoient toujours les entrepriſes les plus périlleuſes qui étoient confiées à mon brave général. J’ai même eu le bonheur de recevoir un coup de feu qui lui étoit adreſſé, c’eſt alors qu’il m’attacha plus particuliérement à lui : mais, encore une fois, Madame, renoncez à votre projet. Nous ne pouvons reſter plus longtemps au camp ſans que l’on nous y remarque : je conviens qu’il ſeroit difficile que l’on vous reconnût pour une femme ; mais, ſi l’on nous prenoit pour des eſpions, nous ſerions bien dans un autre embarras !

La Comtesse.

Non, Mikail ; je ſuis abſolument décidée à reſter ici : mais ton obſervation eſt juſte ; nous pourrions être ſuſpects. Sais-tu ce qu’il faut faire ?

Mikail.

Ordonnez, Madame ; vous ſavez ſi je ſuis à vos ordres.

La Comtesse.

Je n’en ai jamais douté, mon ami ; c’eſt ce qui m’a décidée à te choiſir entre tous mes gens. Comme tu as été ſoldat, rien ne te ſera plus facile que ce que je vais te propoſer. Engageons-nous tous deux. Tu diras que nous ſommes déſerteurs de quelque Régiment des Alliés ; que la dureté avec laquelle on nous traitoit nous a forcés à prendre notre parti. Une fois ſous l’uniforme, qui veux-tu qui nous reconnoiſſe ou qui nous devine ici ?

Mikail.

Mais, Madame, pourrez-vous tenir à la fatigue, à la vie laborieuſe & frugale où nous ſommes forcés, nous autres ſoldats ? Votre ſanté s’altérera ; & comment oſerai-je, après cela, paroître aux yeux de Monſieur votre pere ? il m’accablera de reproches pour m’être prêté à une fantaiſie qui n’eſt vraiment pas raiſonnable. Pardon, Madame, ſi ma liberté vous déplaît : mais ſi vous ſaviez que je mourrois de chagrin s’il vous arrivoit quelque choſe… Ayez pitié de votre vieux ſerviteur.

La Comtesse.

Je ne vous veux pas de mal de votre réſiſtance, Mikail ; mais rien ne peut me faire changer de réſolution. Vous êtes le maître de me laiſſer ſeule au milieu des périls que vous prévoyez, je ne vous force point à les partager. Allez, retournez chez mon pere : j’exige ſeulement de vous que vous ne lui diſiez rien de ce que je vous confie. Il me croit chez Madame de Birlhem, laiſſez-le dans l’erreur, je vous l’ordonne, & votre obéiſſance à cet égard eſt la plus grande preuve d’attachement que vous puiſſiez me donner.

Mikail.

Moi, vous quitter, Madame ! vous laiſſer ſeule expoſée à tant de dangers ! non certainement. Si j’ai oſé me permettre quelques repréſentations, c’étoit pour vous que je tremblois. Vous perſévérez dans votre projet : je ne vous quitte qu’à la mort.

La Comtesse.

Écoute, Mikail : as-tu pu penſer que j’euſſe le projet d’abandonner mon pere ? Ah, ſi je ne le ſavois pas dans la plus parfaite ſécurité, j’aurois renoncé à tout, plutôt que de lui cauſer une légere inquiétude. Peu de jours me ſuffiront pour voir ce qui m’attire ici. Oui, mon ami, je retournerai bientôt auprès de ton maître ; j’y retournerai plus calme & plus tranquille : en me parlant de lui tu ne ferois que m’affliger. Mikail, je ſuis entraînée.

Mikail.

Eh bien, Madame, ordonnez : que faut-il que je faſſe ?

La Comtesse.

Approche-toi de ces Bas-Officiers qui boivent près d’ici, propoſe-leur de nous engager : tu diras que je ſuis ton neveu & que j’ai été ton compagnon de déſertion. Sois bien ſur tes gardes, & ſouviens-toi que je ne ſuis plus que ton camarade.

Mikail.

Allons, camarade, à la garde de Dieu.

La Comtesse.

Écoute, Mikail : ſi par haſard tu étois rencontré ou reconnu par Monſieur de Stelheim, dis-lui que tu m’as quittée pour entrer au ſervice, & garde ſur ta tête de lui laiſſer ſoupçonner que je ſuis au camp.

Mikail.

Cela ſuffit.

(Il s’approche du piquet & va ſaluer pluſieurs Bas-Officiers de différents Régiments & vêtus de divers uniformes, qui ſont à boire enſemble).

La Comtesse, à part en s’approchant de la tente du Commandeur.

Je vais donc le revoir encore ! Si mes ſoins deviennent néceſſaires à ſa ſanté, je pourrai les lui prodiguer : mais ce n’eſt que dans ce cas que je me ferai connoître, & qu’il apprendra ce que je ſacrifie à l’ombre ſeule de ſon danger. Stelheim, j’ai perdu pour toi le bonheur & le repos : mais n’eſpere pas que je t’immole ma gloire.

Mikail, à un Sergent.

Bon jour, camarade.

Le Sergent.

Camarade ! je ne le ſuis que des gens avec qui j’ai bu. Si vous voulez nous payer bouteille, c’eſt la meilleure maniere de faire connoiſſance.

Mikail.

Très volontiers. À qui faut-il s’adreſſer pour faire venir du vin ?

Un Tambour.

Attendez, je m’en vais vous faire cette galanterie-là.

(Il ſe leve).

De faire venir, s’entend : car pour ce qui eſt de payer, ça ne me regarde pas ; c’eſt bon pour de jolis garçons comme vous.

(Il ſort).

LA COMTESSE, MIKAIL, LE SERGENT, PLUSIEURS BAS-OFFICIERS ET SOLDATS.

Le Sergent, à Mikail.

Mais il me ſemble que j’ai vu votre viſage dans quelque endroit : c’eſt sûrement à l’armée ou au cabaret ; car on ne me rencontre que là.

Mikail.

Peut-être dans tous les deux. J’ai ſervi quinze ans dans le Régiment du Colonel Kaiſmer : il fut fait Général & ſe retira peu de temps après ; c’eſt alors que je quittai. Je ne voulus pas ſervir ſous le nouveau Colonel, je paſſai chez les Alliés, où moi & ce jeune gaillard-là, qui eſt mon neveu, nous avons ſervi deux ans ſeulement : mais, ma foi, le ſoldat y eſt traité avec tant de dureté, que nous avons déſerté de compagnie.

Le Sergent.

C’eſt bien fait. Quelle différence ! nous autres Pruſſiens, en temps de guerre, nos ſoldats ſont traités comme des Officiers : mais en revanche en temps de paix à peine les Officiers le ſont-ils comme les ſoldats.

LA COMTESSE, MIKAIL, LE SERGENT, LE TAMBOUR, PLUSIEURS BAS-OFFICIERS ET SOLDATS, UNE VIVANDIERE ET SES CAMARADES qui apportent une table, des ſieges, du vin & des verres.

Le Tambour, à Mikail.

Tenez, luron, v’là votre affaire.

Le Sergent, à la Vivandiere.

Eh ! c’eſt Madame Brand’vin elle-même ! Bon jour, Reine de mon cœur ; nous apportez-vous du bon ? là, je dis, quelque choſe qui flatte le goſier ? v’là des étrangers qui nous régalent, & à qui faut en donner pour leur argent.

La Vivandiere.

Je vous aſſure, Monſieur l’Officier, que c’eſt ce qu’y a de mieux.

(Montrant la Comteſſe).

J’vas le faire goûter à ce jeune Gentilhomme-là. Il eſt pardi beau comme un ſoleil. Eſt-ce qu’il compte reſter-là comme un fainéant : Faut ſervir not’ grand Roi, jeune homme ; ils me diſont tous, tant que la journée dure, qu’y n’y a que ce parti-là à prendre pour vivre avec gloire & pour faire envier ſa mort.

(Lui préſentant un verre plein).

Allons, buvez-moi ça.

La Comtesse.

Je vous remercie, Madame.

La Vivandiere.

Madame ! ah comme y vous eſt poli !

Le Sergent.

Ah, j’vous le dégourdirois s’il étoit des nôtres.

La Vivandiere

Que n’arrangez-vous ça, M. le Sergent ?

Le Sergent.

Je ne demande pas mieux.

(À la Comteſſe).

Tenez, ſans faire tort à mes camarades, vous ne pouvez pas choiſir un Régiment qui ait une plus belle réputation dans l’armée & que l’ennemi connoiſſe mieux. Notre brave Colonel, Monſieur de Stelheim, nous a ſi ſouvent préſentés à lui & d’une ſi bonne maniere… !

La Comtesse.

Vous êtes du Régiment de Stelheim ?

Le Sergent.

Oui, jeune homme ; je ſuis un de ſes enfants : car il eſt le pere de ſes ſoldats & l’ami de tous ſes ſupérieurs.

La Comtesse.

Allons, camarade, je ſuis des vôtres.

(Elle prend le chapeau du Sergent & attache ſa cocarde au ſien).

Le Sergent, criant

Vive le Roi & le Colonel Stelheim !

(Ils boivent).

Mikail.

Morbleu ! je ſuis tenté de faire comme mon neveu.

(Au Sergent).

Allons, camarade, avez-vous là des engagements tout prêts ?

Le Sergent.

Certainement.

(Il tire une écritoire de ſa poche & dit à la Comteſſe) :

Quel nom de guerre voulez-vous prendre ?

La Comtesse.

Sans regret.

Le Sergent, après avoir écrit.

Voilà que c’eſt fait.

(À Mikail).

Et vous, quel nom faut-il coucher ſur votre engagement ?

Mikail.

Par obéiſſance.

Le Sergent.

Que Diable ! ce n’eſt pas un nom que çà !

Mikail.

Eh bien, Va de bon Cœur ; ſi vous l’aimez mieux.

Le Sergent, après avoir encore écrit.

Voilà qui eſt baclé.

(À la Comteſſe & à Mikail).

Il faut que je vous donne de l’argent à préſent.

La Comtesse.

Gardez-le, camarade ; ce ſera pour boire enemble à la ſanté de notre Colonel.

La Vivandiere.

Çà s’appelle parler çà. Je m’en vais vous chercher de quoi boire tout cet argent-là.

Le Tambour.

Sans adieu, mes amours : mais attendez donc que je vous donne le bras.

La Vivandiere

C’eſt plutôt moi qui vous le donnerois ; car vous êtes rond comme votre tambour : vous avez plus l’air de rouler que de marcher. Allons, venez, bon ſujet.

(Elle fait emporter la table, les ſieges, la pinte & les verres, & ſort avec le Tambour).

LA COMTESSE, MIKAIL, LE SERGENT, PLUSIEURS BAS-OFFICIERS ET SOLDATS.

Le Sergent, à la Comteſſe & à Mikail.

Allons, mes camarades, je m’en vais vous préſenter au Capitaine & l’on vous fera donner des uniformes.

La Comtesse.

Nous vous ſuivons. (Bas à Mikail). Obſerve-toi, je t’en conjure, & tremble de me découvrir.

(Elle ſort avec le Sergent & Mikail).

PLUSIEURS BAS-OFFICIERS ET SOLDATS.

Un Soldat, jouant avec un autre.

Il a fait là une bonne journée : le jeune homme eſt joli garçon. J’ai perdu, faut boire.

(Ils ſortent tous, excepté la Sentinelle du piquet, qui continue ſa faction).

LE COMMANDEUR, LINDAU, VALTZ, LA SENTINELLE.

Valtz, au Commandeur.

Je ne ſaurois vous dire, mon cher Stelheim, combien j’ai de joie de vous revoir. Vous nous avez vivement inquiétés. Pourquoi nous avoir laiſſés ſi long-temps ſans nous donner de vos nouvelles ?

Le Commandeur.

Mes amis, ne m’accuſez pas ſans m’entendre : mes bleſſures étoient plus dangereuſes qu’on ne le croyoit d’abord. Je ſuis reſté plus d’un mois ſans que l’on pût ſe permettre d’eſpérance : ma convaleſcence a été longue & pénible. Quand ma ſanté s’eſt raffermie, je voulois de jour en jour retourner au camp, & …

Lindau.

Fort bien ; à t’entendre, nous aurions tort de nous plaindre : mais dis-moi, je t’en prie, comment ton temps s’eſt écoulé chez cet éternel M. de Kaiſmer. Il faut qu’il ait un ſiecle, cet homme-là. Je crois qu’il étoit Général long-temps avant même que j’exiſtaſſe. On dit que c’eſt un brave homme : mais, parbleu, il doit être ennuyeux à en expirer. Conte-moi donc tout cela. Pour moi, je ne te dirai rien de nouveau. Nous avons aſſommé le temps à coups de cornets & de verres. Jouer & boire, boire & jouer, voilà notre vie. Mais je ſuis dans l’enchantement de te revoir, mon ami. Parle-moi donc, je ſuis impatient d’avoir une relation de ton petit voyage.

Le Commandeur.

Vous êtes toujours le même, Lindau ; auſſi fou, auſſi aimable qu’avant mon départ. Je n’ai rien d’intéreſſant à vous raconter. Un homme reſpectable par ſes vertus ſociales & militaires a bien voulu m’accorder l’hoſpitalité ; j’arrive pénétré… de reconnoiſſance, & je rapporte dans mon cœur le ſouvenir le plus ineffaçable de ſes bontés & de ſes ſoins : vous voyez que la relation n’eſt pas fort étendue.

Lindau.

Àpropos, j’ai penſé avoir une affaire avec Stockauſen ; la retraite d’un des Capitaines du ſecond bataillon du Prince a laiſſé la place vacante ; elle m’appartenoit à toutes ſortes de titres : il a ſi bien fait ſa cour, qu’il a obtenu la préférence. Morbleu, ſi mes amis ne m’euſſent retenu, il auroit payé cher ſa faveur !

Le Commandeur.

Je ſuis fâché que l’on vous ait fait un paſſe-droit, comme vous le dites : mais mon ami Stockauſen eſt, comme vous, un brave Officier ; il a donné à ſon Prince des preuves d’un attachement particulier, cela méritoit quelque préférence. Je plaindrois ceux qui commandent ſi on leur ôtoit le droit de récompenſer. Je ſuis sûr que ſon Alteſſe Royale a eu du regret de ne pouvoir vous contenter tous deux. Je ne me rappelle plus quel étoit le Souverain qui s’affligeoit d’avance quand une place importante venoit à vaquer. « Ils ſont vingt, diſoit-il, qui s’en croient dignes & qui la ſollicitent ; je ne puis faire qu’un heureux, & je vais faire dix-neuf mécontents ». Gardons-nous, mon ami, de nous livrer à la jalouſie. C’eſt une paſſion aviliſſante : elle flétrit bientôt notre ame, & la rend incapable des grandes choſes. La jalouſie méconnoît l’amitié, & ſouvent même la nature ; elle les outrage, & finit par nous rendre odieux tous ceux qui peuvent l’exciter.

Lindau.

Mais ſais-tu bien que tu prêches dans la plus grande perfection. Ah, bon Dieu, quel abus de phraſes & de mots ! Eh, mon cher Stelheim, il étoit temps que tu nous revinſſes ; car ta tête ſe ſeroit aliénée ; tu aurois fini par radoter comme ton vieux Kaiſmer.

(Un détachement traverſe le fond du théâtre, pour relever les factionnaires ; on y voit la Comteſſe & Mikail en uniformes & ſous les armes : on poſe la Comteſſe en ſentinelle auprès du piquet, & l’on releve le ſoldat qui y montoit la garde ; il ſuit, ainſi que Mikail, le reſte de la troupe qui s’éloigne au petit pas. La Comteſſe, reſtée ſeule à ſon poſte, marche en large de la ſcene ; en appercevant le Commandeur, elle fait un petit mouvement de joie & de ſurpriſe. Elle eſt à portée de tout voir ; mais ne peut rien entendre).

LE COMMANDEUR, LINDAU, VALTZ, LA COMTESSE en ſentinelle.

Valtz, au Commandeur.

Laissons cela. J’ai à t’apprendre une nouvelle qui te fera grand plaiſir, mon cher Stelheim. Ta ſœur eſt ici depuis trois jours.

Le Commandeur.

Ma ſœur ! Ah, mon ami ! Et par quelle aventure ? Je ſuis au comble de la joie.

Valtz.

Elle a voulu ſuivre ſon vieux époux. Ce brave Raindorf, malgré ſon âge, a voulu voir encore une fois l’ennemi. Il a conſenti à ce que ſa femme l’accompagnât, parcequ’il a partagé le deſir qu’elle avoit de vous revoir.

Le Commandeur.

Mon ami, conduis-moi près de ma ſœur ; je meurs d’impatience de l’embraſſer.

Valtz.

Elle te prévient : la voici.

LE COMMANDEUR, LINDAU, VALTZ, LA COMTESSE en ſentinelle, M DE RAINDORF.

Le Commandeur, à M de Raindorf.

Ah, ma chere Caroline, que je ſuis heureux de vous revoir !

Mde Raindorf.

Stelheim, combien vous m’avez donné d’inquiétude ! Vous ne vous faites point d’idée de ce que j’ai ſouffert de n’être pas à portée de travailler moi-même au rétabliſſement de votre ſanté ; elle me paroît bien raffermie. Mon ami, dites-moi donc que je n’ai plus rien à craindre pour le plus aimé des freres.

Le Commandeur.

Si j’avois quelque inquiétude, elle ſeroit certainement détruite dans ce moment. Je vous vois, vous que j’aime plus que la vie. Puis-je me ſouvenir encore de ce que j’ai ſouffert ?

Mde Raindorf.

M. de Raindorf alloit partir pour la Cour, lorſqu’il apprit que votre grace étoit accordée. Il vouloit ſe jetter aux pieds du Roi qui ne l’auroit ſûrement pas repouſſé : il a eu tant de preuves de ſa clémence & de ſa bienveillance particuliere !

Le Commandeur.

Oui, ma ſœur, il l’eût écouté avec bonté. Ce Monarque eſt trop grand pour dédaigner de tendre la main à ceux qui ont prodigué leur ſang pour affermir ſes États : il ne croit pas que la reconnoiſſance ſoit une vertu indigne des Rois.

Valtz.

Je ſuis aſſuré qu’il gémit de ne pas commander ici en perſonne : mais il eſt bien ſûr du ſuccès de la campagne. Notre Prince, ce fils chéri de la gloire, peut-il être vaincu ? Il eſt l’amour du ſoldat & la terreur de nos ennemis. La ſageſſe avec laquelle il diſpoſe, & l’intrépidité qu’il met à exécuter, lui ſont garants de la victoire.

Le Commandeur.

Je vais dans un inſtant faire ma cour à ce Prince. Ses bontés pour moi me font regarder ce devoir comme un plaiſir ; & ſans celui que j’ai de revoir ma ſœur, je ſerois déjà à ſes pieds.

Valtz.

Vous avez ſans doute bien des choſes à vous dire après une ſi longue ſéparation ; nous ne voulons pas retarder un entretien auſſi intéreſſant pour tous deux ; nous vous laiſſons. Nous te demandons enſuite d’obtenir de Madame la permiſſion de lui faire notre cour.

M Raindorf.

J’en ſerai charmée, Monſieur. Les amis de mon frere doivent être ſûrs du plaiſir que j’ai à les voir.

Lindau.

Madame, je ſuis à vos pieds. J’eſpere, Commandeur, que tu ſouperas ce ſoir avec nous : ſans cela je te boude pour vingt-quatre heures.

Le Commandeur.

J’encourrai ta colere ; car je n’eſpere pas le pouvoir : mais je te reverrai ſûrement.

(Valtz & Lindau ſortent).

LE COMMANDEUR, LA COMTESSE en ſentinelle, M DE RAINDORF.

Le Commandeur.

Enfin, ma chere Caroline, me voilà ſeul avec vous : j’en avois grand beſoin. Ma lettre ne vous a inſtruit que bien imparfaitement de la violence de mon amour. Eh comment aurois-je pu me défendre de me livrer à tous les ſentiments que devoient m’inſpirer les tendres ſoins que la Comteſſe a daigné me prodiguer ?

Ah, ma ſœur, ſi vous l’aviez vu diſputer à tout ce qui l’entouroit le droit de me ſecourir ! Vingt fois le ſoleil en ſe levant m’a retrouvé ſans l’eſpoir de lui voir fournir ſa carriere.

Pendant tout ce temps, ma généreuſe bienfaitrice refuſa même de ſe livrer au ſommeil. Toutes les vertus ſociales, tous les charmes extérieurs embelliſſent la plus ſéduiſante des femmes. Ma ſœur, je le vois, vous me croyez enthouſiaſte ; vous doutez peut-être de ce que la vérité me dicte : mais ſi vous connoiſſiez la Comteſſe… !

Mde Raindorf.

L’amour eſt rarement exempt de prévention :

mais je veux te croire. Réponds-moi ſeulement. As-tu ſu plaire à la Comteſſe ?

Le Commandeur.

Lui plaire ! Ah, ma ſœur, je ſuis bien loin de l’eſpérer. Elle avoit pour moi de la bonté, de la déférence ; ſes yeux s’attachoient quelquefois ſur les miens avec complaiſance. Si je l’euſſe moins connue, je me ſerois peut-être flatté : mais je vis bientôt qu’elle ne faiſoit que s’applaudir de ſes bienfaits, qu’elle jouiſſoit de toute la reconnoiſſance qu’elle étoit sûre de m’inſpirer. Trop convaincu de lui déplaire par l’aveu de mon amour, je l’ai condamné au ſilence : mais je n’ai pu me contraindre que juſqu’au moment où je me ſuis ſéparé d’elle : dans cet inſtant affreux mon courage m’a abandonné ; j’ai voulu qu’elle ſût que je mourrois en l’adorant. Elle a reçu ma lettre au moment où je montois dans ma chaiſe. Je me ſuis ſouſtrait à la conſolation ou au déſeſpoir de ſavoir ce qu’elle penſe. Peut-être ſuis-je l’objet de ſa colere, & quand je le ſerois de ſa pitié, mon ſort n’en ſeroit pas plus doux. Tout eſt fini pour moi.

Mde Raindorf.

Ne te livre point au découragement. Tout n’eſt peut-être pas déſeſpéré. Écoute ta ſœur, ton amie. Ce que tu m’as dit, l’impreſſion que fait preſque toujours un ſentiment vrai ; tout me fait juger que la Comteſſe n’eſt pas inſenſible.

Le Commandeur.

Quoi ! ma ſœur ! vous préſumez… ? Ah ! ne vous jouez pas de ma foibleſſe. Songez que l’eſpoir que j’aurois conçu deviendroit mon plus grand ſupplice, ſi je ne pouvois le conſerver. Parlez-moi, dites que vous croyez qu’elle m’aime. Vous le croyez !… Mais, hélas, où me laiſſerois-je égarer ? Que me ſerviroit cette certitude, puiſque je ne puis être à elle ?

Mde Raindorf.

Eh pourquoi ne pouvez-vous pas être à elle, ſi elle partage votre amour ?

Le Commandeur.

Mais l’ordre dans lequel je ſuis.

Mde Raindorf.

N’eſt-il point d’exemple que le Roi, qui s’en eſt fait nommer Grand-Maître, n’ait relevé de leurs vœux ceux qu’il a voulu favoriſer ? Ses bontés pour notre famille nous laiſſent plus d’eſpoir d’obtenir cette grace qu’à qui que ce ſoit.

Le Commandeur.

Quand je ſerois aſſez heureux pour mériter cette faveur, croyez-vous que j’oſaſſe m’offrir à la Comteſſe avec le peu de fortune que je poſſede ? Soutiendrois-je l’idée de lui être à charge ?

Mde Raindorf.

Eh peut-on l’être à ceux qui nous aiment véritablement ?

Le Commandeur.

Quand je pourrois m’y réſoudre, croyez-vous que ſon pere y conſentît ? Il a de la bonté pour moi ; mais il ne donneroit jamais les mains à un mariage dont les fruits malheureux languiroient ſans fortune, & par conſéquent ſans conſidération : car il ne faut pas s’aveugler, l’un eſt preſque toujours dépendant de l’autre. Non, vous dis-je, il n’y a point d’eſpoir. Je vais traîner loin d’elle une vie malheureuſe & languiſſante ; j’appellerai la mort : puiſſe-t-elle n’être pas long-temps ſourde à mes cris !

Mde Raindorf.

Tu veux mourir, Stelheim ! Tu ne comptes donc pour rien l’amitié, la tendre amitié d’une ſœur qui n’exiſte que pour toi ? Ingrat ! je vais te donner une preuve de ce ſentiment que tu méconnois, & qui fait le charme de ma vie. Ton peu de fortune eſt le ſeul obſtacle à ton hymen, je me flatte de le lever : l’âge avancé de mon époux ne me laiſſe point d’eſpoir de lui donner des héritiers ; il t’aime preſque autant que moi, ſes biens ſont immenſes, & je ſuis ſûre de le décider à te les aſſurer, en faveur de ce mariage. C’eſt auſſi lui qui ſe jettera aux pieds du Roi pour obtenir la nullité de tes veux : je me charge de tout, ton bonheur ſera mon ouvrage.

Le Commandeur.

Je ne ſais où je ſuis ! T’ai-je bien entendu ? Ah, je tombe à tes pieds.

(Il ſe jette aux genoux de Madame de Raindorf).

C’eſt-là que je dois adorer ta tendreſſe & ta bonté. Oui, tu me rends à la vie : laiſſe-moi arroſer tes mains des larmes de la joie & de la reconnoiſſance.

(Il lui prend les mains & les lui baiſe à pluſieurs repriſes. La Comteſſe, dont la jalouſie s’eſt accrue par degrés, ne pouvant ſoutenir ce ſpectacle, jette ſon fuſil avec colere & ſort d’un air indigné ; on ſonne auſſi-tôt l’alarme, on bat la générale & l’on court après elle).

LE COMMANDEUR, M DE RAINDORF.

Le Commandeur, ſe releve précipitamment.

Mde Raindorf, effrayée du bruit.

Ah, qu’eſt-ce que j’entends ?

Le Commandeur.

Raſſurez-vous, mon amie : c’eſt ſûrement quelque malheureux déſerteur. Je le plains, les ordonnances ſont rigoureuſes. Viens, ma chere Caroline, allons trouver M. de Raindorf. Tu m’as fait entrevoir le bonheur, tu dois pardonner à mon impatience.

Mde Raindorf.

Allons ; quand je travaille à aſſurer ta félicité, crois-tu que je puiſſe me permettre quelque délai ?

(Ils ſortent).

Fin du ſecond Acte.

LE COMMANDEUR, LA COMTESSE en ſentinelle, M DE RAINDORF.

Le Commandeur.

Mde Raindorf.

Le Commandeur.

Le Commandeur.

Mde Raindorf.

Le Commandeur.

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