Acte III
LA COMTESSE enchaînée, conduite par DEUX CAVALIERS de Maréchauſſée & ſuivie de PLUSIEURS SOLDATS.
La Comtesse & ſon eſcorte marchent dans le plus profond ſilence ; elle s’apperçoit qu’on la mene auprès de la tente du Commandeur & veut s’en éloigner avec précipitation.
Un Cavalier la retenant.
Halte-là, jeune homme ! il n’y a pas moyen de vous ſauver. Mais eſt-ce que vous avez le diable au corps ? Quitter votre poſte ! Eſt ce qu’on ne vous a pas lu les Ordonnances ? La tête caſſée pour la premiere fois, cela corrige.
Un autre Cavalier.
Il eſpéroit apparemment qu’on ne le reconnoîtroit pas ; car il ſe dépêchoit d’arracher ſon uniforme & d’ôter ſa cocarde : mais de ces fineſſes-là nous n’en ſommes pas dupes, nous autres. Je vous ſens un déſerteur d’une lieue à la ronde.
La Comtesse.
Je ne voulois pas m’échapper.
Le I Cavalier.
Quelque ſot vous croiroit : mais qui eſt-ce qui ne fuit pas la mort ?
La Comtesse.
Celui qui la deſire. Meſſieurs, ne ſeroit-il pas poſſible que l’on me conduisît ailleurs ? Mettez-moi dans un cachot, s’il le faut : mais ne me laiſſez pas ici.
Le I Cavalier.
Êtes-vous fou ? Vous êtes ici au piquet : il faut que vous y reſtiez juſqu’à ce que l’on vous mene au Conſeil de Guerre. Tranquilliſez-vous ; vous n’y coucherez pas.
(Pendant que deux ſoldats ſe mettent à jouer auprès de la Comteſſe, les Cavaliers de Maréchauſſée l’attachent au piquet, & ſortent).
LA COMTESSE enchaînée au piquet, PLUSIEURS SOLDATS.
La Comtesse.
Voilà donc où m’a entraînée la plus violente des paſſions !
Un Soldat.
Ah ! tu étois amoureux ! Ça t’a fait faire quelques ſottiſes.
La Comtesse.
Peut-on être plus indignement trahie ? Je lui ſacrifiois tout. Ma réputation, le repos de mon pere. Ah, pere malheureux ; mais tu ſouffriras moins de ma mort que tu ne ſouffrirois de mon déshonneur.
Le Soldat.
Pourquoi donc déshonneur ? La tête caſſée, ça ne déshonore pas.
La Comtesse.
Mais quelle eſt cette femme ?
Le Soldat.
Bas ! elles ſont toutes comme ça.
La Comtesse.
Eh, que m’importe l’objet ! Je ſuis trompée par le plus faux, par le plus odieux des hommes.
Le Soldat à ſon camarade.
Il y a un rival.
La Comtesse.
Dût-il ignorer à jamais le ſacrifice dont il étoit ſi peu digne ; mourons : oui, je le veux, la mort eſt mon ſeul eſpoir.
Le Soldat.
Cela s’appelle prendre ſon parti. Il faut bien qu’il s’y décide.
La Comtesse.
Mais pour que ſes vains regrets ſoient ſon premier ſupplice, qu’il apprenne à la fois ma foibleſſe & ma mort. Si tu n’es pas un monſtre, ſi jamais la pitié s’eſt fait ſentir à ton ame, tu frémiras en contemplant ton ouvrage.
(Aux Soldats qui jouent).
Permettez-vous, camarades… ?
(Elle prend une écritoire & du papier ſur la table).
Le Soldat.
Avec plaiſir, Monſieur.
La Comtesse.
Je vous remercie.
(Elle écrit ſur la pierre où elle eſt attachée, & dit, en s’interrompant).
Tu me plaindras, ſans doute.
Le Soldat.
Comptez ſur ça ; les femmes pleurent à commandement.
La Comtesse.
Tu haïras peut-être l’indigne objet qui t’a rendu coupable.
Le Soldat.
Oh, oui, elle finira par en prendre un autre.
La Comtesse.
Mais pourquoi m’avoir trompée ?
Le Soldat.
Eh, qu’eſt-ce qu’elle avoit de mieux à faire ?
La Comtesse, écrivant.
« Adieu, pour la derniere fois, je te laiſſe… »
Le Soldat.
Ah, c’eſt ſon teſtament, apparemment.
La Comtesse ploie ſa lettre & la met dans ſon ſein. Arrive le détachement qui vient la prendre pour la conduire au Conſeil de Guerre.
LA COMTESSE, UN OFFICIER, PLUSIEURS SOLDATS.
Le Soldat à la Comteſſe.
Tenez, v’là qu’on vient vous chercher. Je vous ai bien dit que ça ne ſeroit pas long.
L’officier à la Comteſſe.
Il faut me ſuivre.
(On la détache & on l’emmene).
PLUSIEURS SOLDATS.
Le Soldat.
C’est quelque jeune homme de famille qui ſe ſera fait ſoldat par amour. Il me faiſoit de la peine avec toutes ſes lamentations.
LE GÉNÉRAL, UN LAQUAIS, PLUSIEURS SOLDATS.
Le Général aux Soldats qui jouent.
Camarades, enſeignez-moi quelle eſt la tente du Colonel Stelheim.
Le Soldat.
Excellence, c’eſt celle-là.
Le Laquais s’approche de la tente du Commandeur, y regarde, & dit :
M. le Commandeur n’eſt pas chez lui.
Le Soldat.
Si Votre Excellence deſire le voir, j’irai l’en prévenir.
Le Général.
Vous me ferez plaiſir.
(Les Soldats ſortent, ainſi que le Laquais).
Le Général ſeul.
Homme lâche & mépriſable, tu as abuſé de ma confiance ; tu as violé les droits de l’hoſpitalité. Ne crois pas que je ſupporte mon opprobre ſans en tirer vengeance. Fille auſſi malheureuſe que coupable, vous vous êtes laiſſé ſéduire ; vous avez abandonné le plus tendre des peres ; vous n’avez pas craint de lui donner la mort. Et vous, trop crédule amie, vous me faites l’aveu de ſa foibleſſe : mais dans quel temps ? Quand je ne puis plus que venger mon affront, & qu’il eſt trop tard pour le prévenir.
LE GÉNÉRAL, LE COMMANDEUR.
Le Général.
Approche, homme ingrat, vil ſuborneur ! Qu’as-tu fait de ma fille ? Rends-la moi, & t’apprête à défendre ta vie.
Le Commandeur.
Que dites-vous, Monſieur ? Votre fille ! Moi !… Jamais… Je n’ai pas la force de vous répondre.
Le Général.
Tu te troubles ! La honte te ferme la bouche : mais tes vains remords ne peuvent te ſauver ; viens me donner la mort ou la recevoir.
Le Commandeur.
La foudre m’a frappé. Qu’eſt-il arrivé ? Qu’ai-je fait ? Moi, que je plonge mon épée dans votre ſein ! Ah, que je meure plutôt à vos pieds !
(Il ſe met à genoux).
Le Général le relevant avec violence.
Jeune homme, vous inſultez à mes cheveux blancs ; vous refuſez de vous meſurer avec moi : vous croyez me déshonorer impunément ! Pendant quarante ans j’ai prodigué mon ſang pour ma patrie. Ce reſte glacé, qui coule dans mes veines, je le répandrai pour laver ma honte. Regarde ce front que ſoixante hivers ont ſillonné, jamais je ne l’ai ſenti rougir. Ingrat, c’eſt par toi que je le vois couvert d’opprobre. Je t’ai ouvert mon ſein. Le plus tendre des peres t’eût-il prodigué plus de ſoins ? Je te croyois vertueux, je m’applaudiſſois de t’avoir rendu à la vie, & tu as empoiſonné la mienne. Dis-moi, ô le plus faux des hommes, de quelles armes tu t’es ſervi pour ſéduire une femme vertueuſe ; pour lui faire oublier en un inſtant ſes devoirs, ſa réputation, ce qu’elle doit à ſa famille. Réponds, ſéducteur, où caches-tu la mépriſable complice de ton ingratitude & de ta perfidie ?
Le Commandeur.
Je vous écoute, Monſieur. Les expreſſions de votre reſſentiment frappent mon oreille : mais mon cœur, glacé de crainte & d’étonnement, ne peut ni vous répondre, ni vous entendre ; je vous jure par l’honneur, qui me fut toujours ſacré, que vos bontés ſont ſans ceſſe préſentes à mon ame, que s’il falloit ſacrifier mille fois ma vie pour conſerver la vôtre, je n’héſiterois pas un ſeul inſtant : mais daignez vous expliquer. Les noms de ſéducteur, d’ingrat, de perfide, par où les ai-je mérités ? Oui, j’adore la Comteſſe ; mais mon amour n’a pu l’offenſer, puiſque je n’ai pas même oſé lui en faire l’aveu. Si c’eſt par-là que je mérite votre colere, je conſens à en ſupporter les effets ; mais gardez-vous de confondre la plus eſtimable des femmes avec l’homme malheureux qui l’aimera toute ſa vie. Elle n’a point oublié ce qu’elle ſe devoit ; elle n’a point partagé ma tendreſſe ; je vous le jure encore par tout ce qui exiſte de plus ſaint & de plus ſacré.
Le Général, lui remettant la lettre de la Baronne.
Lis, perfide, & juge ſi je peux t’en croire.
Le Commandeur liſant.
« Comment vous déclarer, Monſieur, la foibleſſe de ma malheureuſe amie ? Je me ſuis prêtée, ſans le ſavoir, à ſa démarche imprudente. La Comteſſe ne m’a ſuivie que juſqu’à une petite lieue de votre Château : elle a remis à un de mes gens, qui l’a bientôt après perdue de vue, un billet dont je vous envoie la copie. Faites de cet avis l’uſage que vous croirez devoir en faire ; mais plaignez Henriette, & ſongez que la ſévérité ne produiroit peut-être qu’un éclat dangereux.
(Biliet de la Comteſſe).
« Pardonne-moi de t’avoir trompé, Sophie. J’ai redouté l’aſcendant que veut prendre une ame froide ſur une tête exaltée ; j’ai craint tes reproches. Je me livre à ma malheureuſe deſtinée ; je m’attache aux pas de Stelheim, je ne pouvois vivre loin de lui : livrée aux plus cruelles inquiétudes, peut-être ſous peu de jours ſerai-je plus calme, plus maîtreſſe de moi : tu me reverras alors. Adieu, Sophie ; prends ſoin de ma gloire, & crois que je ne ferai rien qui puiſſe la ternir ».
Le Général.
Hé bien, qu’avez-vous à répondre ?
Le Commandeur.
Ai-je bien lu ? Henriette, j’aurois pu vous plaire ! Ô le plus reſpectable des hommes, daignez m’entendre. Je ne ſuis point un ingrat, un monſtre, un ſéducteur. Croyez que l’honneur a ſur mon ame des droits auſſi puiſſants que ſur la vôtre. J’oſe ici l’atteſter, que j’apprends dans ce moment ce que j’aurois donné ma vie pour ſavoir un inſtant plutôt. Il y a une heure, à cette même place, je pleurois dans le ſein de ma ſœur, je lui confiois mon malheureux amour, je me plaignois de l’indifférence de la Comteſſe, elle s’eſt attendrie ſur mon ſort, enfin elle m’a laiſſé entrevoir un rayon d’eſpérance. Vous pouvez ſavoir d’elle ce que je vous jure ici. Je ne l’ai quittée que pour voler dans vos bras ; j’étois loin de penſer… Mon pere, ne repouſſez pas la vérité, qui doit arriver juſqu’à votre cœur. Regardez-moi, je n’ai pas l’air d’un impoſteur.
Le Général.
Mais comment puis-je vous croire ? Ma fille a diſparu, ſon amie l’accuſe.
Le Commandeur.
Ah, Monſieur, cette amie n’eſt-elle point perfide ? Eſt-il ſûr d’ailleurs que cette lettre ſoit de ſon écriture ? Je ne ſais ; mais tout cela me paroît inexpliquable.
Le Général.
Mais ma fille n’eſt pas chez Madame de Birlhem : vous me trompez, Stelheim, vous ſavez quel eſt le lieu qu’elle habite.
Le Commandeur.
Daignez me ſuivre. Venez apprendre de ma ſœur votre erreur & mon innocence, peut-être nous donnera-t-elle quelques conſeils qui nous ouvriront les yeux ſur la démarche de la Comteſſe. Mais gardons-nous de la divulguer : elle ne peut être coupable ; il ne faut pas même qu’elle ſoit ſoupçonnée. Venez, Monſieur.
Le Général.
Par quel charme me laiſſé-je entraîner ? Je tiens, je lis la preuve de ſa perfidie, & je balance à le croire coupable. Stelheim, frémiſſez de me tromper ; n’abuſez pas de l’empire que prend ſur mon ame la vérité que vous atteſtez. Je vous ſuis, je me livre à vous : mais ſi vous oſiez m’en impoſer, ma vengeance ſeroit d’autant plus terrible, que j’en ai ſuſpendu les effets.
Le Commandeur.
Ah ! je m’abandonne à votre colere, ſi vous croyez encore que je la mérite après les éclairciſſements que vous allez avoir. Venez, mon pere, vous ne ſongez pas aſſez aux périls que peut courir la Comteſſe. On ſe trompe ſans doute ſur le motif de ſa fuite : mais elle a diſparu, il ne faut pas perdre un inſtant pour retrouver ſa trace. Allons donner des ordres pour que l’on faſſe aux environs du Camp les perquiſitions les plus ſcrupuleuſes. Je ne vous quitterai pas, Monſieur, & je vous verrai gémir ſans doute de vos injuſtes ſoupçons.
Le Général.
Si je ne ſuis pas le plus trompé des hommes, en ſerai-je moins le plus malheureux des peres ?
(Ils ſortent).
LA COMTESSE, UN OFFICIER ET PLUSIEURS SOLDATS qui la ramenent du Conſeil de Guerre.
L’Officier.
Vous êtes condamné, jeune homme. Vous n’avez pas demandé de grace particuliere au Conſeil : n’avez-vous pas de priere à me faire, avant qu’on vous mene au ſupplice ? Je ne dois pas vous y conduire, & je ſerai bien aiſe de vous obliger.
La Comtesse.
Vous le pouvez, Monſieur.
(Elle tire ſa lettre de ſon ſein).
Quand je ne ſerai plus, faites-moi l’amitié de remettre cette lettre à M. le Commandeur Stelheim.
L’Officier.
Très volontiers : mais ſi vous connoiſſiez particulièrement votre Colonel, comment avez-vous fait la folie de quitter votre poſte ? Vous ſaviez que l’Ordonnance у étoit formelle.
La Comtesse.
Oui, Monſieur, en fuyant je ſavois que je courois à la mort ; je la reçois ſans regret.
L’Officier.
Vous êtes bien jeune ! Comment haiſſez-vous la vie ? Vous n’en avez pas encore connu les peines ou les plaiſirs.
La Comtesse.
Il eſt des maux qui nous la font regarder comme un fardeau.
L’Officier.
Vous m’étonnez ! à peine encore ſorti de l’enfance, quelle raiſon a pu vous faire fuir des bras paternels ?
La Comtesse ſe couvrant le viſage de ſes mains.
Ômon pere !
L’Officier.
Vous avez encore votre pere ; je le plains, s’il apprend votre ſort.
La Comtesse.
Puiſſe-t-il à jamais l’ignorer ! Monſieur, ayez pitié de moi ; ne m’accablez pas d’un ſouvenir qui me déchire. Je vais mourir, il le faut ; je le veux : laiſſez-moi mon courage, je le dois à mes malheurs. L’image de ceux où je vais précipiter les êtres qui s’intéreſſent à ma déplorable exiſtence déchire mon cœur : je ne ſoutiendrois pas ce premier ſupplice.
L’Officier.
Je vous plains, jeune homme. Eſt-ce l’amour qui vous a plongé dans ce cruel égarement ?
La Comtesse.
L’amour ! l’amour ! Homme barbare, laiſſez-moi mon ſecret.
(Aux Soldats).
Qu’on me mene au ſupplice.
L’Officier.
Vous me touchez !… Soyez ſûr de mon exactitude à rendre la lettre dont vous me chargez.
La Comtesse fait quelques pas, & revient.
Monſieur, je vous demande encore une marque de bonté. Je me ſuis engagée avec un homme qui m’étoit attaché. Il viendra ſans doute, dès qu’il ſera libre, demander ce que je ſuis devenue. Dites-lui, de ma part, qu’il retourne d’où nous venons, & que, ſi jamais il a eu de l’amitié pour moi, il garde le plus profond ſecret ſur toute mon aventure. Daignez vous ſouvenir de tout ce que je vous dis là, & remettez à mon camarade cette bague.
(Regardant la tente du Commandeur).
C’en eſt donc fait !
(On l’emmene).
L’OFFICIER, PLUSIEURS SOLDATS dont quelques uns ſe mettent à boire.
L’Officier à part.
Il m’a fait quelque impreſſion ; il eſt ſûrement bien né, ce jeune homme. Que ſes parents ſont à plaindre ! Quelque paſſion malheureuſe… Que nous ſommes fous ! [illisible] je veux attendre ici M. de Stelheim, pour lui remettre la lettre dont je ſuis chargé. En vérité, j’ai le cœur ſerré.
L’OFFICIER, MIKAIL un peu gris, PLUSIEURS SOLDATS.
Mikail à un des Soldats qui boivent.
Bon jour, camarade ; qu’eſt-ce que vous avez donc fait de mon neveu ?
Le Soldat.
Qu’eſt-ce que c’eſt que votre neveu ?
Mikail.
Ah, pardi ! c’eſt ce jeune homme qui s’eſt engagé ce matin avec moi dans le Régiment de Stelheim : un beau brun.
Le Soldat.
Un jeune homme dont le nom de guerre eſt Sans regret ?
Mikail.
Juſtement : on nous a campés tous deux en ſentinelle en arrivant, & je ne l’ai pas vu depuis.
Le Soldat.
Ah, lui ! Si vous voulez lui faire vos adieux, vous n’avez pas de temps à perdre. C’eſt un vivant qui ne vouloit pas moiſir dans le Régiment. Il a quitté ſon poſte : on vient de l’arrêter. Tenez, voilà qu’on l’emmene.
(Mikail ſort dans le plus grand déſordre).
L’OFFICIER, PLUSIEURS SOLDATS.
Le Soldat.
Qu’il prenne garde à lui ; car on va le guetter à coup ſûr, & pareille aventure pourroit bien lui arriver.
(Il ſort avec ſes camarades).
L’OFFICIER, LE GÉNÉRAL, LE COMMANDEUR.
Le Commandeur au Général.
Que je vous plains, Monſieur ! Vous éprouvez des inquiétudes bien cruelles : mais je mérite auſſi votre pitié.
Le Général.
Je vous ai offenſé, Stelheim ; vous avez la généroſité de me pardonner. Cet effort eſt digne de vous : mais vous êtes vengé. Un homme d’honneur qui en accuſe légèrement un autre, eſt bien plus humilié que lui lorſque tout eſt éclairci. Mais dites-moi ce que vous penſez de la démarche de ma fille : toutes nos perquiſitions ont été vaines. Qu’eſt-elle devenue ? Madame de Birlhem m’auroit-elle trompé, ou le ſeroit-elle à ſon tour ? Combien la foibleſſe d’une amie eſt dangereuſe !
L’Officier au Commandeur.
Mon Colonel, voilà une lettre que j’ai promis de vous rendre. Elle eſt d’un malheureux Déſerteur de votre Régiment.
(Il ſort).
LE GÉNÉRAL, LE COMMANDEUR.
Le Commandeur.
Que me veut-il ? Je ne puis rien pour lui.
Le Général.
Liſez, mon ami, c’eſt un infortuné. Vous avez des chagrins : comment n’êtes-vous pas ſenſible aux malheurs d’autrui ?
Le Commandeur pouſſant un cri lamentable après avoir lu.
Ah, mon pere ! C’en eſt fait. La Comteſſe… ! Arrêtez… Ah, Dieu, n’eſt-il plus d’eſpérance ?
(Il ſort, & laiſſe la lettre entre les mains du Général).
Le Général ſeul.
Qui veut-il dire ? Mon ſang eſt glacé. Quelle eſt donc cette lettre ? C’eſt l’écriture de ma fille !
(Il lit).
« Au moment où vous recevrez cette lettre je ne ſerai plus. Homme perfide ! vous m’avez trompée par l’aveu d’un ſentiment que votre cœur n’étoit pas digne d’éprouver ; les ames viles ſont ſans énergie. Je ne rougis pas, ô le plus faux des hommes, d’avouer que je t’adorois, que je n’ai pu ſoutenir l’idée de vivre loin de toi. Au moment où tu m’as abandonnée j’ai volé ſur tes pas. Sourde aux repréſentations de l’amitié, aux cris de la nature, j’ai tout quitté pour te ſuivre. Tu devois l’ignorer ; je voulois ſacrifier beaucoup à l’amour : mais je ne pus me réſoudre à lui ſacrifier l’honneur. Mes yeux ont été les témoins de ton crime & de ma honte. Je t’ai vu, perfide, aux pieds de ma rivale ; je n’ai pu ſoutenir ce ſpectacle odieux, j’ai fui, & l’on m’a condamnée à la mort. Je pouvois m’y ſouſtraire en avouant qui je ſuis : mais, en me découvrant, je mettois ma honte au jour, j’entraînois mon malheureux pere dans l’opprobre où je me ſuis plongée : j’emporte mon ſecret dans la tombe. Adieu, Stelheim, frémis en apprenant l’abîme où m’a précipitée ma tendreſſe pour toi. Si tu es digne d’éprouver des remords, ils ſeront mes vengeurs. Oui, ſi tu es ſenſible, ton ſupplice a commencé : mon ſang retombe ſur ton cœur.
(Après avoir lu).
Ah ! pere malheureux !
(Il eſt abîmé dans ſa douleur, & ſe laiſſe tomber ſur un ſiege qui eſt près d’une table à la droite du Théâtre).
LE GÉNÉRAL, VALTZ, MIKAIL.
Mikail au Général.
Ômon Maître, raſſurez-vous. Je l’ai ſauvée. Demandez à ce brave Officier…
Valtz au Général.
C’eſt à lui, Monſieur, que vous allez devoir le bonheur de revoir la Comteſſe. Elle étoit au milieu de nous : à ſon courage, à la fermeté avec laquelle elle voyoit les apprêts de ſa mort, qui auroit pu deviner ſon ſexe ? Déjà ſes yeux étoient couverts du bandeau fatal ; on entend des cris déchirants : « Arrêtez ! c’eſt une femme ; c’eſt ma maîtreſſe ! C’eſt la fille du Général Kaiſmer ! Arrêtez ! Mes camarades, ne tirez pas ; tournez plutôt vos fuſils ſur moi ». Le Major fait ſigne de ſuſpendre : on interroge ce ſoldat : il nous raconte une partie de l’aventure de notre prétendu déſerteur. On court à lui : mais la nature avoit repris ſes droits ; la Comteſſe étoit ſans connoiſſance. Nous faiſions tous nos efforts pour la rendre à la vie, lorſque Stelheim arrive dans un état difficile à décrire ; il avoit l’air d’échapper au ſupplice qui avoit été préparé pour ce qu’il aime : Madame de Raindorf, qu’il avoit rencontrée, l’accompagnoit, non moins éperdue que lui : tous deux ont réuni leurs efforts, & la Comteſſe, en un inſtant s’eſt vue paſſer des bras de la mort dans ceux de l’amour & de l’amitié.
LE GÉNÉRAL, VALTZ, MIKAIL, LA COMTESSE, M DE RAINDORF, LE COMMANDEUR, LINDAU, PLUSIEURS BAS-OFFICIERS ET SOLDATS.
La Comtesse ſe jettant aux pieds du Général.
Ômon pere ! ne m’accablez pas de votre colere.
Le Général.
Ma fille (je ſuis donc encore pere), vient dans mes bras !
(Elle veut s’y jetter, il la repouſſe).
Arrêtez, Madame ; vous vous êtes déshonorée par un éclat qui doit vous couvrir de honte : je ne veux pas la partager ; vous ne m’êtes plus rien. Gardez-vous de prononcer mon nom, en articulant celui de pere. Plût au ciel que je ne l’euſſe jamais été !
La Comteſſe embraſſant les genoux du Général.
Mon pere ! mon pere ! Ôtez-moi donc auſſi la vie.
Mde Raindorf, la relevant, au Général.
Ah ! Monſieur, ne ſoyez point inexorable. M. de Raindorf conſent à aſſurer à mon frere ſa fortune & la mienne en faveur de ce mariage. Le Prince, aux pieds de qui je viens de me jetter, m’a donné la parole d’obtenir du Roi qu’il fût relevé de ſes vœux : rien ne doit plus s’oppoſer à leur bonheur.
Le Commandeur ſe jettant aux pieds du Général.
Ah ! Monſieur, permettez-moi de vous nommer mon pere. Vous ſavez ſi mon reſpect & ma tendreſſe avoient devancé cet inſtant.
Le Général l’embraſſant.
Oui, Stelheim, tu ſeras mon fils.
(À la Comteſſe).
Et vous, femme plus foible que coupable, venez dans les bras de votre pere.
(Au Commandeur).
Tu ne me l’enleveras pas, Stelheim ; vous vivrez tous deux auprès de moi.
(À la Comteſſe).
Ma fille, quelle journée ! Puiſſions-nous tous l’oublier : tous, excepté ton époux. Si elle donne mauvaiſe opinion de ta tête, elle doit du moins prouver pour ton cœur. Ta conduite ſera excuſée, ſi l’on ſait apprécier l’un, & que l’on faſſe grace à l’autre. Allons, mes enfants, venez porter votre reconnoiſſance aux pieds du meilleur des Princes ; & puis, nous irons tous embraſſer mon vieux ami Raindorf.
FIN.
Mde Raindorf, la relevant, au Général.