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Nous lisons que les acteurs, dans la tragédie antique, récitaient leurs ïambes aux accords de la flûte, parlant par la bouche d’un masque, montés sur des échasses et portant une haute coiffure. On pensoit que la dignité de la muse tragique exigeoit cet attirail, et qu’elle ne devoit se mouvoir qu’en mesure et en cadence. Ainsi la reine Médée tuoit ses enfants sur une musique lente : et le roi Agamemnon périssoit en mourant (pour parler comme M. Dryden), le chœur se tenant à l’écart dans une attitude réglée, et déplorant, conformément au rhythme et au décorum, le destin de ces têtes couronnées. La muse de l’histoire s’est faite aussi cérémonieuse que sa sœur du théâtre. Elle porte aussi le masque et le cothurne, et parle aussi en mesure. Elle aussi, de notre temps, elle ne s’occupe que des affaires des rois, se tenant à leurs ordres, obséquieuse et importante comme un maître des cérémonies, et comme n’étant point chargée d’enregistrer les faits et gestes des gens du commun. J’ai vu dans sa décrépitude le vieux roi françois Louis XIV, ce type de la royauté, qui ne marchoit qu’en mesure, qui vécut et mourut selon les lois de sa cour des maréchaux, persistant à jouer toute sa vie le rôle de héros ; et, dépouillé de poésie, ce n’étoit qu’un petit vieillard ridé, marqué de la petite vérole, ayant une énorme perruque et des talons rouges pour le faire paraître grand : héros bon pour un livre, si vous voulez, pour une statue de bronze ou un plafond peint, un dieu à la romaine, mais rien de plus qu’un homme pour Mme de Maintenon, pour le barbier qui le rasoit, ou pour M. Fagon, son chirurgien. Est-ce que l’histoire ne quittera jamais sa perruque et sera toujours à plat ventre devant la cour ? Verrons-nous de la France et de l’Angleterre autre chose que Versailles et Windsor ? J’ai vu dans ce dernier château la reine Anne, menant sa chaise à un cheval et descendant les talus du parc à la suite de sa meute : femme bouillante à face rouge, ne ressemblant en rien à la statue qui tourne son dos de pierre à Saint-Paul et regarde les voitures qui gravissent Ludgate-Hill. Elle n’étoit ni mieux élevée ni plus éclairée que vous et moi, quoique nous missions un genou en terre pour lui présenter une lettre ou un bassin à laver. Pourquoi l’histoire continuera-t-elle à mettre un genou en terre jusqu’à la fin des temps ? Je suis d’avis qu’elle se relève et prenne une posture naturelle ; qu’elle ne soit pas réduite à faire, comme un chambellan, des révérences et des courbettes, et à gagner la porte à reculons en présence des souverains. En un mot, je voudrois l’histoire familière plutôt qu’héroïque, et je pense que M. Hogarth et M. Fielding donneront à nos enfants une bien meilleure idée des mœurs du temps présent, en Angleterre, que la Gazette de la cour et les papiers-nouvelles qui nous en viennent.
Il y avoit au régiment de Webb un officier allemand qui étoit l’objet de nos plaisanteries, et sur le compte duquel nous avions fait courir dans l’armée une histoire (dont j’étois l’auteur), à savoir, qu’il étoit le fils aîné du grand tire-bottes héréditaire de l’empire, et héritier de cet honneur dont ses ancêtres avoient été très-fiers, ayant, depuis vingt générations, reçu des coups de pied d’une des bottes impériales, tandis qu’ils tiroient l’autre. J’ai ouï dire que le vieux lord Castlewood, dont une partie de la famille a sa chronique dans le présent volume, quoique sorti d’un sang aussi bon que les Stuarts, qu’il servoit (et qui, en fait de noblesse, ne valent pas mieux qu’une douzaine de maisons angloises et écossoises que je pourrois citer), étoit plus fier de sa charge à la cour que de son illustre naissance, et prisoit si fort sa dignité (de lord du garde-manger royal et de groom du gobelet), qu’il se ruina de grand cœur pour la race ingrate et prodigue qui la lui avoit accordée. Il mit sa vaisselle en gage pour le roi Charles I, hypothéqua ses biens pour la même cause, et en perdit la plus grande partie par suite d’amendes et de séquestre ; soutint dans son château, contre Ireton, un siége, dans lequel son frère Thomas capitula (entrant ensuite en accommodement avec la République, ce que son frère aîné ne lui pardonna jamais), et où son second frère, Édouard, qui avoit embrassé la profession ecclésiastique, fut tué sur la tour de Castlewood, où il faisoit à la fois l’office de prédicateur et celui d’artilleur. Cet indomptable vieux royaliste, qui étoit auprès du roi, tandis que sa maison étoit ainsi battue en brèche, s’enfuit à l’étranger avec son fils unique, alors enfant, pour revenir prendre part au combat de Worcester. Sur ce funeste champ de bataille, Eustache Esmond fut tué, et Castlewood s’enfuit encore une fois en exil, et depuis lors, et après la restauration, ne quitta jamais la cour du monarque (pour le retour duquel nous offrons des actions de grâces dans le livre de prières) qui vendit son pays et se mit à la solde du roi de France.
Quel spectacle plus auguste que celui d’un grand roi dans l’exil ? Quel objet plus digne de respect que le courage dans le malheur ? M. Addison a peint une figure de ce genre dans sa noble pièce de Caton. Mais supposez Caton fugitif, se grisant dans une taverne avec une fille sur chaque genou, une douzaine d’ivrognes pour compagnons fidèles de sa défaite, et un hôte demandant qu’on lui paye sa note : adieu la dignité du malheur ! La muse historique se détourne en rougissant de cette scène vulgaire, et ferme la porte — où est inscrite la dette de l’exilé — sur lui, sur ses pots et ses pipes, et sur le chœur de taverne qu’il chante avec ses amis. Un homme tel que Charles auroit dû avoir pour peintre un Ostade ou un Miéris. Vos Kneller et vos Le Brun ne font que de gauches et impossibles allégories, et j’ai toujours considéré comme un blasphème de réclamer l’Olympe pour une divinité souillée de vin comme celle-là.
Quant au vicomte Castlewood, ce serviteur du roi, qui, privé de son fils, ruiné par sa fidélité, couvert de blessures et de marques de bravoure, passa sa vieillesse en exil, ses parents, je suppose, doivent se taire sur son compte ; et, si ce patriarche tomba au milieu des pots, ce n’est pas une raison pour qu’ils lui jettent la pierre, et qu’ils appellent les passants pour rire de sa face rouge et de ses cheveux blancs. Eh quoi ! une source ne sort-elle pas libre et pure d’une montagne, pour couler dans de beaux pâturages, pour alimenter et épancher de brillants tributaires, et finir dans un ruisseau de village ? Des vies qui ont eu de nobles commencements n’ont souvent pas de meilleure fin ; ce n’est pas sans une sorte de crainte respectueuse qu’un observateur devroit méditer sur de telles carrières. J’ai vu de trop près le succès dans le monde pour lui ôter mon chapeau et l’acclamer, lorsqu’il passe dans son carrosse doré ; et je voudrois user de ma petite influence sur les piétons mes voisins, pour les empêcher de trop s’ébahir et d’applaudir trop fort. Est-ce le lord-maire qui va, en apparat, manger ses mince-pies à Mansion-House ? est-ce le cortége du pauvre Jack de Newgate, avec le shérif et ses hommes armés de javelines, qui l’accompagnent dans son dernier voyage à Tyburn ? Je descends dans mon cœur, et je pense valoir autant que milord maire, et je sais ne pas valoir mieux que Jack de Tyburn. Donnez-moi une chaîne et une robe rouge et un pouding devant moi, et je saurai fort bien jouer le rôle d’alderman, et condamner Jack après dîner. Affamez-moi, tenez-moi loin des livres et des honnêtes gens, élevez-moi dans l’amour des dés, du gin et du plaisir, et mettez-moi sur Hounslow-Heath avec une bourse devant moi ; je la prendrai. « Et vous serez justement pendu, » dites-vous, pour mettre fin à ce bavardage. Je ne dis pas non : je ne puis qu’accepter le monde tel que je le trouve, y compris un bout de corde, tant que ce sera la mode.