‹ Henry EsmondChapitre 2 sur 43 · 1 · 01

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Lorsque Francis, quatrième vicomte de Castlewood, entra en possession de ce titre, et, bientôt après, de sa maison de Castlewood, comté de Hants, dans l’année 1691, il ne s’y trouvoit guère d’autre habitant, en dehors des domestiques, qu’un garçon de douze ans, auquel personne ne paroissoit faire attention, jusqu’au moment où milady vicomtesse le découvrit, en parcourant la maison avec la femme de charge, le jour de son arrivée. L’enfant étoit dans la salle connue sous le nom de Bibliothèque ou de galerie Jaune, et où étoient accrochés les portraits de la famille, entre autres celui si beau de George, deuxième vicomte, par sir Antonio Van Dyck, et celui de milord, le troisième vicomte, qui venoit de mourir, par M. Dobson, portrait que sa noble veuve, à ce qu’il paroît, ne jugea point à propos de prendre, quand elle emporta à sa maison de Chelsea, près Londres, celui qu’avoit fait d’elle sir Peter Lely, et où Sa Seigneurie est représentée en chasseresse de la cour de Diane.

La nouvelle et belle lady de Castlewood trouva le triste petit solitaire de cette galerie plongé dans son grand livre, qu’il posa lorsqu’il s’aperçut qu’une étrangère étoit près de lui ; et, sachant qui devoit être cette personne, le garçon se leva et fit un salut embarrassé à la maîtresse de la maison.

Elle étendit la main ; et, en effet, cette main refusa-t-elle jamais de s’étendre pour faire un acte de bonté, ou pour protéger la douleur et l’infortune ?

« Eh ! c’est notre cousin, dit-elle ; quel est votre nom, cousin ?

— Mon nom est Henry Esmond, » dit l’enfant en la regardant avec bonheur et tout émerveillé, car elle lui avoit apparu subitement comme une dea certe, et jamais il n’avoit vu un objet si charmant.

Sa chevelure d’or brilloit dans l’or du soleil ; son teint étoit d’une fraîcheur éblouissante ; ses lèvres sourioient, et dans ses yeux luisoit une bonté qui fit battre de surprise le cœur de Harry Esmond.

« Son nom est Henry Esmond, effectivement, milady, » dit mistress Worksop, la femme de charge (vieux despote que Henry Esmond tourmentoit plus qu’il ne haïssoit) ; et la vieille dame jeta un regard significatif sur le portrait du feu lord, tel que le possède encore la famille : l’air noble et sévère, sa main sur son épée, et, sur son manteau, l’ordre qu’il avoit reçu de l’empereur, lors de la guerre sur le Danube contre le Turc.

Voyant cette grande et incontestable ressemblance entre ce portrait et l’enfant, la nouvelle vicomtesse, qui avoit continué de le tenir par la main, tout en regardant le tableau, rougit et le lâcha vite, et descendit la galerie, suivie de mistress Worksop.

Quand elle revint sur ses pas, Harry Esmond se tenoit exactement à la même place, sa main au même endroit qu’elle étoit tombée sur son habit noir.

Le cœur de la vicomtesse s’attendrissoit, je suppose (et elle en est à peu près convenue depuis), à l’idée de rien faire qui pût blesser aucun mortel, grand ou petit ; car, lorsqu’elle repassa, elle avoit envoyé en commission la femme de charge, par la porte qui étoit au bout de la galerie, et, revenant vers le jeune garçon, avec un regard de tendresse et de pitié infinie, elle lui reprit la main, en lui posant son autre jolie main sur la tête, et en lui adressant quelques mots si obligeants et dits d’une voix si douce, que l’enfant, qui de sa vie n’avoit rien vu de si beau, sentit son corps plier comme sous l’attouchement d’un être supérieur ou d’un ange, et baisa la belle main qui le protégeoit, en mettant un genou en terre. Jusqu’à la dernière heure de sa vie, Esmond se souvint de cette apparition, de ses paroles et de ses regards, des bagues qui ornoient ses belles mains, de la suave odeur de sa robe, de l’éclat de ses yeux, qu’animoient la surprise et la bienveillance, du sourire qui épanouissoit ses lèvres, et du soleil qui formoit une auréole à sa chevelure.

L’enfant étoit encore dans cette humble attitude, quand voilà qu’entre derrière lui un gentilhomme au port majestueux, tenant à la main une petite fille de quatre ans. Le gentilhomme partit d’un grand éclat de rire à la vue de la dame et de son adorateur, avec sa drôle de petite tournure, sa face blême et ses longs cheveux noirs. La dame rougit et parut vouloir, par un regard suppliant, détourner de son protégé les sarcasmes de son mari ; car c’étoit milord vicomte qui étoit arrivé, et l’enfant le connoissoit pour l’avoir vu une fois du vivant du feu lord.

« Voilà donc le petit prêtre, dit milord en jetant un coup d’œil sur l’enfant ? Soyez le bienvenu, cousin.

— Il fait ses prières à maman, » dit la petite fille, qui s’avança vers le genou de son père. Et là-dessus milord partit d’un nouvel éclat de rire, et le cousin Henry eut l’air tout sot. Il inventa une demi-douzaine de réponses, mais ce ne fut que des mois après, en songeant à cette aventure ; pour le moment, il ne trouva rien à dire.

Le pauvre enfant, il n’a que nous, dit en françois la dame, regardant son époux ; et l’enfant, qui l’avoit comprise, quoique assurément elle crût le contraire, la remercia de tout son cœur pour cette bonne parole.

« Et il ne manquera pas d’amis ici, dit milord d’un ton bienveillant ; n’est-ce pas, petite Trix ? »

La petite fille, dont le nom étoit Béatrix, et que son père appeloit de ce diminutif, regarda solennellement Henry Esmond de ses deux grands yeux ; puis un sourire brilla sur son visage, qui étoit aussi beau que celui d’un chérubin, et, allant à lui, elle lui tendit sa petite main. Un vif et délicieux saisissement de reconnoissance, de bonheur, d’affection, s’empara du cœur de l’orphelin, en recevant, des protecteurs que le ciel lui avoit envoyés, ces paroles touchantes et ces marques d’amitié et de bonté. Une heure auparavant, il se sentoit tout à fait seul dans le monde ; lorsqu’il avoit entendu, le matin, le grand carillon de cloches de l’église de Castlewood saluant l’arrivée de milord et de milady, elles n’avoient éveillé en lui que crainte et anxiété, car il ignoroit comment ce nouveau propriétaire se conduiroit avec lui ; et ceux dont il avoit jadis espéré la protection étoient oubliés ou morts. La fierté et le doute aussi l’avoient retenu à la maison, lorsque le vicaire et les gens du village et les domestiques de la maison étoient allés à la rencontre de milord Castlewood : car Henry Esmond, sans être indépendant, n’étoit point un domestique ; il n’étoit point de la parenté, quoiqu’il portât le nom et qu’il eût dans les veines du sang de la famille ; et, au milieu du bruit et des acclamations que provoquoit l’arrivée du nouveau lord (pour lequel vous pensez bien qu’on avoit préparé un banquet et tiré des salves, et que les tenanciers et les domestiques avoient poussé des vivat, lorsque son carrosse s’étoit approché et avoit roulé dans la cour du château), personne n’avoit songé au jeune Harry Esmond, qui étoit resté seul et inaperçu dans la bibliothèque, où, dans l’après-midi, ses nouveaux amis l’avoient trouvé.

Lorsque milord et milady se retirèrent, la petite fille, qui tenoit toujours son cousin par la main, lui dit de venir aussi. « Tu oublieras toujours un ancien ami pour un nouveau, Trix, » lui dit son père d’un ton de bonne humeur. Et il descendit la galerie en donnant le bras à sa femme.

De là ils passèrent dans la galerie de musique, depuis longtemps toute dégarnie, et dans l’appartement de la reine Élisabeth, dans la tour de l’Horloge ; puis ils sortirent sur la terrasse, où ils purent admirer un beau coucher de soleil, et les grands bois s’assombrissant, avec une nuée de corneilles retournant au nid ; et la plaine et la rivière, avec le village de Castlewood au delà, et les collines violettes, si belles à voir… Et le petit héritier de Castlewood, un enfant de deux ans, étoit déjà là sur la terrasse, dans les bras de sa nourrice, qu’il quitta pour courir à travers le gazon dès qu’il aperçut sa mère.

« Si vous ne pouvez pas être heureuse ici, dit milord en contemplant ce spectacle, vous êtes difficile à contenter, Rachel.

— Je suis heureuse où vous êtes, dit-elle ; mais nous n’avons jamais été si heureux qu’à Walcote-Forest. »

Là-dessus, milord se mit à décrire à sa femme ce qu’ils avoient devant eux, et ce que le petit Harry connoissoit mieux que lui ; à savoir l’histoire de la maison : comme quoi, par cette porte là-bas, le page s’enfuit avec l’héritière de Castlewood, ce qui fit passer la propriété dans leur famille ; comme quoi les Têtes-Rondes attaquèrent la tour de l’Horloge, dans la défense de laquelle le père de milord fut tué.

« Je n’avois alors que deux ans, dit-il ; mais ôtez quarante-six de quatre-vingt-dix, et quel âge aurai-je, cousin Harry ?

— Trente, dit sa femme en riant.

— Je suis beaucoup trop âgé pour vous, Rachel, » répondit milord avec un regard tendre.

En effet, elle avoit l’air d’une toute jeune fille, et avoit alors à peine vingt ans.

« Vous savez, Frank, qu’il n’est rien que je ne fasse pour vous plaire, dit-elle, et je vous promets de vieillir chaque jour.

— Il ne faut pas appeler papa Frank ; il faut appeler papa milord, à présent, » dit miss Béatrix en secouant sa petite tête.

Là-dessus la mère sourit, et le bon père se mit à rire, et le petit garçon, qui trottoit çà et là, se mit a rire aussi, sans savoir pourquoi, mais parce qu’il étoit heureux sans doute, ainsi que tout le monde sembloit l’être en ce moment. Comme ces circonstances et ces paroles insignifiantes, ce paysage et ce groupe de gens souriant et causant restent fixés dans la mémoire !

Au moment où le soleil se couchoit, le petit héritier fut remis aux bras de sa nourrice et envoyé au lit, où il alla en hurlant ; mais la petite Trix eut la permission, pour cette fois, de rester à souper.

« Et vous viendrez aussi, cousin, n’est-ce pas ? » dit-elle. Harry Esmond rougit.

« Je… je soupe avec mistress Worksop, dit-il.

— Du diable ! dit milord, tu souperas ce soir avec nous, Harry. Il ne refusera pas une dame, n’est-ce pas, Trix ? »

Et tous ils admirèrent les exploits de Harry comme écuyer tranchant, emploi dont le pauvre garçon s’acquitta d’une façon fort remarquable ; car le fait est qu’il n’avoit pas dîné, personne n’ayant songé à lui, dans la préoccupation où l’on étoit des préparatifs de la réception du nouveau lord.

« Pas dîné ! pauvre cher enfant ! » dit milady en couvrant son assiette de viande ; et milord, lui versant rasade, l’invita à proposer une santé ; sur quoi maître Harry s’écriant : « Le roi ! » vida son verre. Milord n’étoit que trop disposé à porter cette santé-là, et bien d’autres. Il ne voulut pas permettre au docteur Tusher (le vicaire de Castlewood, qui vint souper) de se retirer, quand on apporta les sucreries. Il n’y avoit pas assez longtemps qu’il avoit un chapelain, dit-il, pour en être fatigué : en sorte que Sa Révérence tint compagnie à milord pendant quelques heures, la pipe en main, devant un bol de punch, et s’en retourna d’un pas un peu chancelant, et en déclarant une douzaine de fois que l’affabilité de Sa Seigneurie surpassoit toutes les bontés qu’avoit jamais eues pour lui la gracieuse famille de Sa Seigneurie.

Quant au jeune Esmond, lorsqu’il rentra dans sa petite chambre, ce fut le cœur plein de surprise et de reconnoissance envers les nouveaux amis que cet heureux jour lui avoit amenés. Le matin, il fut debout et aux aguets, bien avant que la maison fût éveillée, impatient de revoir cette belle dame et ses enfants, ce bon protecteur, et ayant peur seulement que leur amabilité de la veille ne se refroidît. Mais bientôt la petite Béatrix arriva au jardin, suivie de sa mère, qui fit à Harry aussi bon accueil qu’auparavant. Il lui raconta plus au long les histoires de la maison, qu’il avoit apprises du temps du vieux lord, et qu’elle écouta avec beaucoup d’intérêt ; et il lui dit, à propos de ce qu’elle avoit dit la veille, qu’il comprenoit le françois, et il la remercia de sa protection.

« Vous le comprenez ? dit-elle en rougissant ; alors, monsieur, vous me l’enseignerez, ainsi qu’à Béatrix. »

Et elle lui fit plusieurs autres questions sur lui-même. Mais il vaut mieux entrer, à ce propos, dans plus de détails qu’on n’en trouveroit dans les réponses laconiques que fit le jeune garçon à sa maîtresse.

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