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Ce désir fiévreux de se faire une petite réputation qu’avoit eu Esmond le quitta, maintenant peut-être qu’il avoit atteint une partie de ses vœux, et que le grand motif de son ambition n’existoit plus. S’il aspiroit aux honneurs militaires, c’étoit pour se relever aux yeux de Béatrix. Après la naissance et la richesse, c’étoit la seule espèce de rang qui eût du prix pour elle. C’étoit l’enjeu le plus vite gagné ou perdu aussi ; car la robe est un jeu bien long qui demande toute une vie d’exercice ; et se distinguer dans les lettres ou dans l’Église n’eût pas avancé le moins du monde dans ses plans le pauvre gentilhomme. Il n’avoit donc d’autre couleur à jouer que la rouge, et il la joua ; et ce fut, à vrai dire, la cause de son rapide avancement, car il s’exposa plus qu’on ne fait communément, et risqua plus pour gagner davantage. Est-il le seul homme qui ait mis sa vie sur un enjeu qui ne valoit pas la peine d’être gagné ? Un autre risque sa vie (et son honneur, aussi, quelquefois) contre un paquet de billets de banque ou une aune de ruban bleu, ou un siége au Parlement, et quelques-uns pour le simple plaisir et enivrement de la chasse, comme feront une centaine de casse-cous, braillant et galopant à qui mieux mieux à la queue d’un sale renard, qui doit être le prix de l’heureux vainqueur de cette course.
Àla nouvelle de l’engagement pris par Béatrix, le colonel Esmond fut atterré sous le coup, et résolut de remettre au fourreau une épée qui ne lui pouvoit plus rien obtenir dont il se souciât ; et dans cette sombre disposition d’esprit, il se détermina à se retirer du régiment, à la grande satisfaction du capitaine qui étoit immédiatement au-dessous de lui, qui se trouvoit être un jeune gentilhomme fort à son aise, lequel s’empressa de payer à M. Esmond mille guinées pour son brevet de major au régiment de Webb, et resta sur le carreau à la campagne suivante. Peut-être Esmond n’eût-il pas été fâché de partager sa destinée. Il étoit plus que jamais le chevalier de la Triste-Figure. Son humeur sombre devoit l’avoir rendu parfaitement odieux à ses camarades ; car, sous la tente, on aime un joyeux compagnon, et on se rit d’un guerrier mélancolique qui soupire toujours après sa Dulcinée.
Les deux dames de Castlewood approuvèrent que M. Esmond quittât le service ; et son bon général entra dans son désir de se retirer, et l’aida à se défaire de sa commission qui lui mit une jolie somme en poche. Mais lorsque le commandant en chef revint en Angleterre et fut forcé, en dépit qu’il en eût, de nommer le lieutenant général Webb au commandement d’une division de l’armée en Flandre, le lieutenant général pria si vivement le colonel Esmond d’être son aide de camp et son secrétaire militaire, qu’Esmond ne put résister aux instances de son digne patron, et rentra en campagne, non plus attaché à aucun régiment, mais sous les ordres de Webb. Quelles devoient être les angoisses continuelles qui torturoient le tendre cœur des épouses et des mères dans ces terribles jours où chaque gazette rendoit compte de morts et de combats, et où, l’anxiété présente apaisée, et la personne aimée saine et sauve, restoit toujours la crainte qu’une autre bataille ne fût livrée, dont la prochaine lettre de Flandres apporteroit le récit ; en sorte que les pauvres créatures avoient à souffrir et à trembler pendant toute la campagne ? Quelles que fussent les terreurs de la maîtresse d’Esmond (et la plus sensible des femmes dut en éprouver de bien vives pour ses deux fils, comme elle les appeloit), elle ne les laissa jamais paroître, et cacha son appréhension comme elle cachoit sa dévotion et ses charités. Ce fut seulement par hasard qu’Esmond, errant dans Kensington, y vit sa maîtresse sortir d’une misérable chaumière, et apprit qu’elle avoit là une vingtaine de malheureux qu’elle visitoit et secouroit dans la maladie et le besoin, et qui la bénissoient chaque jour. Chaque jour elle alloit de bonne heure à l’église (quoique, le dimanche surtout, elle encourageât et favorisât toute sorte d’enjouement et d’innocente gaieté dans son petit ménage), et par des notes inscrites alors sur des tablettes à elle, et de pieuses compositions écrites avec une charmante ferveur sans art que les meilleurs ecclésiastiques n’auroient pu surpasser, elle montra combien son cœur étoit tendre, combien humble et pieux étoit son esprit ; quelles appréhensions douloureuses elle enduroit en silence, et avec quelle confiance fidèle elle s’en remettoit du soin de ceux qu’elle aimoit à l’imposant dispensateur de la vie et de la mort.
Quant à milady de Chelsea, la nouvelle mère adoptive d’Esmond, elle étoit à présent d’un âge où le danger d’autrui ne trouble jamais beaucoup le repos. Elle tenoit plus aux atouts qu’à la plupart des autres choses de ce monde. Elle étoit passablement ferme dans sa propre foi, mais elle n’étoit plus très-hostile à la nôtre. Elle avoit pour directeur un brave homme de François, d’humeur accommodante, qu’on appeloit M. Gauthier, qui étoit un homme du monde, qui faisoit la partie du doyen Atterbury, le voisin de milady à Chelsea, et étoit bien avec tout le parti de la Haute Église. Sans doute, M. Gauthier savoit quelle étoit la position particulière d’Esmond, car il correspondoit avec Holt, et traitoit toujours le colonel Esmond avec une bienveillance et des égards tout particuliers ; mais pour de bonnes raisons le colonel et l’abbé ne parloient jamais de cela ensemble ; et, de la sorte, ils restèrent parfaitement bons amis.
Tous ceux qui fréquentoient la maison de milady de Chelsea étoient du parti tory et de la Haute Église. Mme Béatrix étoit aussi fanatique royaliste que sa vieille parente. Elle portoit sur son cœur le portrait du roi ; elle avoit de ses cheveux ; elle protestait que c’étoit le plus outragé, le plus brave, le plus accompli, le plus infortuné et le plus beau des princes. Steele, qui se querelloit avec beaucoup de ses amis du parti tory, mais jamais avec Esmond, avoit coutume de dire au colonel que la maison de sa parente étoit un foyer d’intrigues tory ; que Gauthier étoit un espion ; qu’Atterbury étoit un espion ; qu’il partoit constamment de cette maison des lettres pour la reine à Saint-Germain : sur quoi Esmond répondoit en riant que l’on disoit aussi dans l’armée que le duc de Marlborough étoit un espion et en correspondance avec cette famille autant qu’aucun jésuite. Et sans entrer vivement dans cette controverse, Esmond avoit pris franchement le parti de sa famille. Il lui sembloit que le roi Jacques III étoit de droit incontestable roi d’Angleterre, et qu’à la mort de sa sœur il vaudroit mieux l’avoir pour maître qu’un étranger. Nul n’admiroit plus que lui le roi Guillaume ; pour lui, c’étoit un héros, un vainqueur, le plus brave, le plus juste, le plus sensé des hommes ; mais c’étoit par l’épée qu’il avoit conquis le pays, et il le gouvernoit au même titre que l’avoit gouverné le grand Cromwell, qui étoit un véritable et grand souverain. Mais qu’un prince étranger, despotique, venu d’Allemagne, qui se trouvoit descendre de Jacques I, prît possession de cet empire, cela paroissoit à M. Esmond une monstrueuse injustice : du moins, tout Anglois avoit le droit de protester, et le premier de tous, le prince anglois, héritier légitime. Quel homme de cœur, ayant à soutenir une telle cause, s’y refuseroit ? Quel homme d’honneur, ayant une telle couronne à revendiquer, ne combattroit pas pour l’avoir ? Mais c’étoit une race prédestinée. Ce prince avoit contre lui un ennemi dont il ne triompheroit pas ; et cet ennemi, c’étoit lui-même. Il avoit une épée au côté, mais il n’osoit pas la tirer. Il laissoit échapper ses chances, tandis qu’il étoit aux bras des filles d’Opéra, ou qu’il pleurnichoit aux genoux des prêtres, leur demandant pardon : et le sang des héros, et le dévouement des cœurs honnêtes, et la patience, le courage et la fidélité, tout se dépensoit pour lui en vain.
Milady de Chelsea, lorsque son fils Esmond annonça à Sa Seigneurie qu’il se proposoit de faire la campagne suivante, prit congé de lui avec une gaieté parfaite, et étoit déjà à jouer au piquet avec sa dame de compagnie, avant qu’il eût tout à fait quitté la chambre. « Tierce au roi ! » furent les derniers mots qu’il lui entendit prononcer. Le jeu de la vie étoit près de finir pour la bonne dame ; et, trois mois après, elle se mit au lit, d’où elle s’envola sans douleur, à ce qu’écrivit l’abbé Gauthier à M. Esmond, alors avec son général sur la frontière de France. Lady Castlewood étoit avec elle à sa dernière heure, et avoit écrit aussi ; mais ces lettres doivent avoir été prises par un corsaire dans le bâtiment qui les apportoit ; car Esmond ne sut rien de leur contenu avant son retour en Angleterre.
Milady Castlewood avoit tout laissé au colonel Esmond, « comme réparation du tort qui lui avoit été fait, » étoit-il écrit dans son testament. Mais sa fortune n’étoit pas grand’chose, car elle n’avoit jamais été considérable, et l’honnête vicomtesse avoit sagement placé la plus grande partie de son argent en une rente viagère qui s’éteignit avec elle. Cependant il y avoit la maison et les meubles, l’argenterie et les tableaux de Chelsea, et une somme d’argent déposée chez son négociant, sir Josiah Child ; ce qui, le tout ensemble, réalisa une somme de trois cents livres par an, en sorte que M. Esmond se trouva, sinon riche, au moins à son aise pour la vie. De plus, il y avoit ses fameux diamants, qu’on avoit dit valoir des sommes fabuleuses, mais que le joaillier déclara ne devoir pas aller à plus de quatre mille livres. Ces diamants, quoi qu’il en soit, le colonel Esmond les réserva, ayant pour eux une destination particulière ; mais la maison de Chelsea, l’argenterie, les meubles, etc., à l’exception d’un petit nombre d’objets qu’il garda, furent vendus par ses ordres, et l’argent de la vente fut mis dans les fonds publics, de façon à réaliser le susdit revenu de trois cents livres.
Ayant maintenant quelque chose à laisser, il fit un testament et l’envoya en Angleterre. L’armée étoit alors en présence de l’ennemi ; et on s’attendoit chaque jour à une grande bataille. On savoit que le général en chef était en disgrâce, et que les partis, en Angleterre, étoient très-forts contre lui ; et il n’étoit pas de coup que ce grand et hardi joueur ne voulût tenter pour rétablir sa fortune, qui sembloit désespérée. Frank Castlewood étoit avec le colonel Esmond, son général ayant volontiers pris le jeune seigneur dans son état-major. Il avoit fini, à cette époque, d’étudier les fortifications à Bruxelles. Le fort qu’il assiégeoit avoit cédé, je crois, et milord y étoit non-seulement entré enseignes déployées, mais en étoit ressorti. Il racontoit ses escapades avec un admirable comique, et étoit le plus charmant jeune vaurien de l’armée.
Il est inutile de dire que le colonel Esmond avoit légué jusqu’au dernier sou de sa petite fortune à ce garçon. C’étoit la ferme conviction du colonel que la prochaine bataille mettroit fin à ses jours ; car il se sentait las du soleil, et tout à fait disposé à lui dire adieu ainsi qu’à la terre. Frank ne vouloit pas écouter les sombres pressentiments de son camarade, et juroit qu’il célébreroit son jour de naissance à Castlewood, cet automne, après la campagne. Il avoit entendu parler de l’engagement pris par sa sœur. « Si le prince Eugène va à Londres, dit Frank, et que Trix puisse jeter le grappin sur lui, elle plantera là Ashburnham pour Son Altesse. Je vous dis qu’elle lançoit des œillades au duc de Marlborough, lorsqu’elle n’avoit que quatorze ans, et qu’elle jouoit de la prunelle avec le pauvre petit Blandford. Je ne voudrois pas l’épouser, Harry, quand ses yeux seroient deux fois aussi grands. Je vais m’en donner. Je m’accorderai toutes les jouissances possibles d’ici à trois ans. J’aurai alors jeté ma gourme, et j’épouserai quelque paisible, posée, modeste, sensible vicomtesse ; je chasserai au lévrier, et m’établirai à Castlewood. Peut-être représenterai-je le comté… Non, du diable ! c’est vous qui le représenterez. Vous avez la cervelle de la famille. Par le ciel, mon cher vieux Harry, vous avez la meilleure tête et le meilleur cœur de toute l’armée ; et tout le monde le dit… Et quand la reine mourra, et que reviendra le roi, pourquoi n’iriez-vous pas à la chambre des communes, et ne seriez-vous pas ministre, et ne seriez-vous pas pair, et tout ce qui s’ensuit ? Vous, tué dans la prochaine affaire ! Je parie douze bouteilles de vin de Bourgogne que vous n’êtes pas touché. Mohun est remis de sa blessure. Il est toujours avec le caporal John maintenant. Dès que je verrai sa vilaine face, je cracherai dessus. J’ai pris des leçons au Père… du capitaine Holtz, à Bruxelles. Quel homme c’est ! Il sait tout. » Esmond dit à Frank de prendre garde que le savoir du P. Holt étoit assez dangereux, ne sachant pas, il est vrai, jusqu’où le Père avoit poussé l’éducation de son élève.
Les gazetiers et écrivains des deux côtés, françois et anglois, avoient rendu suffisamment compte de cette sanglante bataille de Blarignies ou Malplaquet, qui fut la dernière et la plus chèrement achetée des victoires du grand duc de Marlborough. Dans ce terrible combat, près de deux cent cinquante mille hommes étoient engagés, sur lesquels plus de trente mille furent tués ou blessés (les alliés perdirent deux fois autant d’hommes que les François qu’ils avoient vaincus) ; et cet effroyable carnage eut très-probablement lieu parce qu’un grand général voyoit son crédit ébranlé dans son pays, et qu’il croyoit le rétablir par une victoire. Si tels furent les motifs qui décidèrent le duc de Marlborough à risquer ce formidable enjeu, et à sacrifier en désespéré la vie de trente mille braves, afin de pouvoir figurer une fois de plus dans une gazette et conserver ses places et ses pensions un peu plus longtemps, l’événement déjoua cet horrible et égoïste dessein, car la victoire fut achetée à un prix dont aucune nation, si avide qu’elle puisse être de gloire, ne voudroit payer aucun triomphe. La bravoure des François fut aussi remarquable que la furieuse valeur de leurs assaillants. Nous leur prîmes quelques vingtaines de drapeaux et quelques pièces d’artillerie ; mais nous laissâmes vingt mille des plus braves soldats du monde autour des retranchements dont l’ennemi avoit été chassé. Il se retira en très-bon ordre. Le charme étoit rompu, les François n’étoient plus sous le coup de la panique qui les poursuivoit depuis le désastre de Hochstedt ; et à présent qu’ils combattoient sur le seuil de leur pays, ils montroient une héroïque ardeur de résistance, que nous n’avions pas encore rencontrée dans le cours de leur guerre agressive. Si la bataille avoit mieux réussi, le vainqueur auroit pu obtenir le prix pour lequel il l’avoit livrée. Telle qu’elle fut (et justement, je crois), le parti opposé au duc, en Angleterre, fut indigné de cette extravagante prodigalité de sang, et demanda plus vivement que jamais le rappel d’un chef que la cupidité et le désespoir pouvoient pousser plus loin encore. Après ce sanglant combat de Malplaquet, je puis répondre que, dans les quartiers hollandois et dans les nôtres, et parmi les régiments mêmes et les commandants dont la bravoure avoit été la plus remarquable dans cette effroyable journée de carnage, le cri général étoit que c’étoit assez de guerre comme cela. Les François étoient repoussés dans leurs propres frontières, et avoient restitué toutes leurs conquêtes et le butin de Flandre. Quant au prince de Savoie, avec qui notre commandant en chef, pour des raisons à lui connues, étoit plus intime que jamais, on savoit qu’il n’étoit pas animé seulement par une haine politique, mais par une rage personnelle contre le vieux roi de France : le généralissime impérial n’oublia jamais le dédain témoigné par Louis à l’abbé de Savoie, et, à l’humiliation et la ruine de Sa Majesté très-chrétienne, le saint empereur romain trouvoit son compte. Mais que nous faisoient ces querelles, à nous libres citoyens d’Angleterre et de Hollande ? Tout despote qu’il étoit, le monarque françois étoit encore le chef de la civilisation européenne, plus vénérable dans sa vieillesse et ses malheurs qu’à l’époque de ses plus brillants succès ; tandis que son adversaire n’étoit qu’un tyran demi-barbare, à la tête d’une horde de Croates et de Pandours, c’est-à-dire de pillards et d’assassins, qui composoient la moitié de son armée, remplissant notre camp de leurs étranges figures, barbus comme ces mécréants de Turcs leurs voisins, et portant dans la guerre chrétienne leurs habitudes païennes de rapine, de luxure et de meurtre. Falloit-il verser le meilleur sang d’Angleterre et de France, pour que le saint maître apostolique et romain de ces bandits prît sa revanche sur le roi chrétien ? Et c’étoit pour ce résultat que nous nous battions ; pour cela que chaque village, chaque famille d’Angleterre, pleuroit la mort de fils et de pères bien-aimés ! Même à table, nous n’osions pas nous parler les uns aux autres de Malplaquet, tant étoient épouvantables les vides laissés dans notre armée par le canon de cette sanglante affaire. C’étoit à fendre le cœur, pour un officier qui en avoit un, de parcourir ses lignes après cela, un jour de parade, et de n’y plus retrouver des centaines de camarades, de tout rang, qui s’étoient réunis la veille, pleins de courage et de gaieté, autour des drapeaux déchirés et noircis. Où étoient nos amis ? Quand notre grand duc nous passa en revue, parcourant nos lignes avec son beau cortége de généraux et d’aides de camp pimpants, s’arrêtant çà et là pour remercier un officier avec ces sourires et saluts expressifs dont Sa Grâce étoit toujours si prodigue, ce fut à peine s’il eut une acclamation, quoique Cadogan, avec un jurement, eût poussé son cheval en criant : « Damnation ! pourquoi donc ne dites-vous rien ? » Mais les hommes n’avoient pas le cœur à cela ; il n’en étoit pas un qui ne songeât : « Où est mon camarade ? Où est mon frère, qui combattait à côté de moi, ou mon cher capitaine qui me menoit hier ? » C’était le plus triste spectacle que j’aie jamais vu, et le Te Deum chanté par nos chapelains, la plus lamentable et la plus lugubre satire.
Le général d’Esmond ajouta une marque honorable de plus à toutes celles qu’il avoit rapportées de vingt batailles, et reçut dans l’aine une blessure qui le mit sur le dos ; et vous pouvez être sûr qu’il se consola de son inaction et de ses souffrances en déblatérant contre le commandant en chef. « Le caporal John a autant d’affection pour moi, disoit-il, que le roi David en avoit pour le général Urie ; aussi me donne-t-il toujours le poste du danger. » Il persista jusqu’à son dernier jour à croire que l’intention du duc étoit qu’il fût battu à Wynendael, et qu’il l’avoit envoyé exprès avec peu de forces, dans l’espoir qu’il y resteroit sur le carreau. Esmond et Frank Castlewood s’en tirèrent tous deux sans blessure, quoique la division que commandoit notre général eût encore plus souffert qu’aucune autre, ayant à soutenir non-seulement la canonnade ennemie, qui étoit très-chaude et bien servie, mais les charges furieuses et réitérées de la fameuse maison du roi, que nous eûmes à recevoir et à repousser à plusieurs reprises à coups de fusil et de baïonnette, avec nos quatre lignes de mousquetaires et de piquiers. On dit que le roi d’Angleterre ne nous chargea pas moins de douze fois ce jour-là, avec la maison du roi de France. L’ancien régiment d’Esmond, les fusiliers du général Webb, faisoit partie de la division que leur colonel commandoit. Le général fut trois fois au centre du carré des fusiliers, commandant le feu à chaque charge des François ; et, après l’action, Sa Grâce le duc de Berwick envoya ses compliments à son ancien régiment et à leur colonel pour leur conduite sur le champ de bataille.
Nous bûmes à la santé de milord Castlewood et à sa majorité, le 25 de septembre, l’armée étant alors devant Mons ; et ici le colonel Esmond ne fut pas aussi heureux qu’il l’avoit été dans des affaires beaucoup plus dangereuses, et il fut atteint par une balle morte juste au-dessus de sa première blessure, ce qui fut cause qu’elle se rouvrit, avec fièvre, crachement de sang, et autres vilains symptômes à la suite, et, en un mot, le mit à deux doigts de sa perte. Le bon jeune homme, son parent, soigna son aîné avec une affection et une sollicitude des plus louables, jusqu’à ce qu’il fût déclaré hors de danger par les docteurs ; et alors Frank partit, passa l’hiver à Bruxelles, et là, sans doute, assiégea quelque autre forteresse. Peu de jeunes gens auroient renoncé aussi longtemps et aussi gaiement que le fit Frank à leurs plaisirs ; son joyeux babil adoucit pour Esmond maint long jour de peine et de langueur. Frank étoit supposé encore au chevet de son parent un mois après qu’il l’avoit quitté ; car il arriva des lettres de sa mère, pleines de remercîments pour le jeune gentilhomme des soins qu’il prenoit de son frère aîné (ainsi que la maîtresse d’Esmond vouloit bien affectueusement l’appeler) ; et M. Esmond ne se pressa point de la désabuser, quand le bon jeune compagnon fut parti pour son congé de Noël. Il fut aussi agréable pour Esmond étendu sur son lit d’observer le plaisir du jeune homme à l’idée d’être libre, que de remarquer ses innocents efforts pour déguiser sa satisfaction de partir. Il est des jours où un flacon de vin de Champagne au cabaret, et une compagne aux joues rouges pour le partager, sont de trop fortes tentations pour toute jeune tête ardente. Je ne vais pas faire le moraliste et crier : « Fi donc ! » Depuis des siècles je sais ce que prêchent les vieillards et ce que font les jeunes gens ; et que ces patriarches ont eu aussi leurs moments de foiblesse, depuis qu’il y a longtemps le père Noé tomba sur le nez après avoir découvert le vin. Frank partit donc pour ses plaisirs de Bruxelles, capitale où maint jeune officier de notre armée déclaroit trouver infiniment plus de distraction qu’à Londres même ; et M. Henry Esmond resta à garder la chambre, où il écrivit une belle comédie que sa maîtresse proclama sublime, et qui ne fut pas jouée moins de trois fois de suite à Londres l’année suivante.
Là, comme il étoit à se soigner, M. Holtz, qui avait le don de l’omniprésence, reparut, et resta tout un mois à Mons, où non-seulement il gagna le colonel Esmond au parti du roi en politique (ce parti ayant toujours été celui de la famille Esmond), mais où il entreprit de revenir sur la question de controverse entre les deux Églises, et de ramener Esmond à la religion dans laquelle il avoit été baptisé dans son enfance. Holtz était un casuiste adroit et instruit et il présentoit le cas entre l’Église angloise et la sienne de telle manière, que ceux qui accordoient ses prémisses devoient nécessairement accepter ses conclusions. Il parla de la délicate santé d’Esmond, des chances de mort, etc., et appuya sur les immenses avantages que le malade pouvoit perdre, avantages que l’Église d’Angleterre ne contestoit pas à ceux de la communion romaine : comment le pourroit-elle, sortant de cette Église, et n’en étant qu’un rejeton ? Mais M. Esmond dit que son Église étoit l’Église de son pays, à laquelle il vouloit rester fidèle : libre à d’autres de choisir un autre culte et de souscrire à d’autres articles de foi, soit à Rome, soit à Augsbourg. Mais si le bon Père s’imaginoit qu’Esmond se rallieroit à la communion romaine par peur des conséquences, et que toute l’Angleterre couroit le risque d’être damnée pour cause d’hérésie, Esmond, pour sa part, étoit parfaitement disposé à en courir la chance avec d’innombrables millions de ses compatriotes qui avoient été nourris dans la même foi et avec quelques-uns des plus nobles, des plus francs, des plus purs, des plus sages, des plus pieux et des plus instruits hommes et femmes du monde.
Quant à la question politique, sur cela M. Esmond pouvoit s’entendre beaucoup plus facilement avec le Père, et étoit arrivé à la même conclusion, quoique, peut-être, par une voie différente. Le droit divin, au sujet duquel le docteur Sacheverel et le parti de la Haute Église en Angleterre faisoient en ce moment même tant d’embarras, libre à eux de le tenir pour bon s’ils le vouloient. Si Henry Cromwell, et son père avant lui, avoient été couronnés et sacrés (et on auroit trouvé assez d’évêques pour le faire), il sembloit à M. Esmond qu’ils auroient eu pour eux le droit divin tout autant qu’aucun Plantagenêt, ou Tudor, ou Stuart. Mais le vœu du pays étant incontestablement pour une monarchie héréditaire, Esmond pensoit qu’un roi anglois venu de Saint-Germain valoit et convenoit mieux qu’un prince allemand de Herrenhausen, et que, s’il ne convenoit point à la nation, on trouveroit quelque autre Anglois pour prendre sa place ; et ainsi, sans enthousiasme frénétique, et sans être à genoux devant cette monstrueuse généalogie que les tories vouloient considérer comme divine, il étoit prêt à dire : « Vive le roi Jacques ! » quand la reine prendroit le chemin des rois et des roturiers.
« Je crains, colonel, que vous ne soyez qu’un républicain au fond du cœur, dit le prêtre avec un soupir.
— Je suis un Anglois, dit Harry, et prends mon pays comme je le trouve. La volonté de la nation étant pour l’Église et le roi, je suis comme elle, pour l’Église et le roi, mais l’Église angloise et le roi anglois ; et voilà pourquoi votre Église n’est pas la mienne, quoique votre roi soit le mien. »
Bien qu’ils eussent perdu la bataille de Malplaquet, ce furent les François dont le courage fut relevé par cette affaire, tandis que celui des vainqueurs en fut abattu ; et l’ennemi rassembla une armée plus grande que jamais, et fit de prodigieux efforts pour la campagne prochaine. Le maréchal Berwick étoit avec les François cette année ; et nous apprîmes que le maréchal Villars souffroit encore de sa blessure, brûloit d’en venir aux mains avec notre duc, et juroit qu’il nous combattroit dans sa voiture. Le jeune Castlewood revint à la hâte de Bruxelles, aussitôt qu’il sut que la bataille alloit recommencer ; et l’arrivée du chevalier de Saint-George fut annoncée pour le mois de mai. « C’est la troisième campagne du roi, et aussi la mienne, » aimoit à dire Frank. Il étoit revenu plus grand jacobite que jamais, et Esmond soupçonnoit que quelque belle conspiratrice de Bruxelles avoit enflammé l’ardeur du jeune homme. Le fait est qu’il avouoit avoir reçu un message de la reine, marraine de Béatrix, qui avoit donné son nom à la sœur de Frank, l’année avant celle où son souverain et lui étoient nés.
Quelque désir qu’eût le maréchal Villars de se battre, milord duc ne paroissoit pas disposé à lui accorder cette campagne. L’année précédente Sa Grâce avoit été tout pour les whigs et les hanovriens ; mais ayant trouvé, lorsqu’il étoit allé en Angleterre, son pays froid pour lui, et le peuple en fermentation pour la Haute Église, le duc revint à son armée, refroidi lui-même pour les Hanovriens, circonspect avec les impériaux, et particulièrement civil et poli envers le chevalier de Saint-George. Il est certain que des messages et des lettres s’échangeoient continuellement entre Sa Grâce et son brave neveu, le duc de Berwick, dans le camp opposé. Il n’étoit point de caresses plus opportunes que celles de Sa Grâce, et personne ne prodiguoit davantage les témoignages d’égards et d’affection. Il protestoit à M. de Torcy, à ce que m’a dit M. Saint-John, de son ardent désir d’être mis en pièces pour la reine exilée et pour sa famille ; bien plus, je crois que cette année il se sépara d’un fragment de la plus précieuse partie de lui-même, son argent, qu’il envoya aux augustes exilés. M. Tunstal, qui étoit au service du prince, vint deux ou trois fois dans notre camp ; les François, dans le leur d’Arlieu et aux environs d’Arras. Une petite rivière, qu’on appelle, je crois, la Canihe (mais ceci est écrit sans livres et hors d’Europe, et la seule carte que j’aie de ces scènes de ma jeunesse ne donne pas ce petit cours d’eau), séparoit nos piquets de ceux de l’ennemi. Nos sentinelles causoient d’un bord à l’autre, quand ils pouvoient se faire comprendre ; et lorsqu’ils ne le pouvoient pas, ils rioient et se tendoient leurs gourdes d’eau-de-vie ou leurs sacs à tabac. Et, par une belle journée de juin, le colonel Esmond s’y rendant avec l’officier qui visitoit les avant-postes (il prenoit l’air à cheval, étant trop foible pour faire aucun service), ils arrivèrent à cette rivière, où nombre d’Anglois et d’Écossois étoient assemblés, causant avec ces bons diables d’ennemis de l’autre côté.
Esmond fut particulièrement amusé des propos d’un grand gaillard, qui avoit une longue moustache rousse frisée et des yeux bleus, et une demi-douzaine de pouces de plus que ses petits camarades basanés de la rive françoise, et qui, questionné par le colonel, le salua, et dit qu’il appartenoit au royal-cravate.
Àsa manière de dire « royal-cravate, » Esmond reconnut à l’instant que la langue du compère avoit remué pour la première fois sur les bords de la Liffey et non sur ceux de la Loire ; et le pauvre soldat, — un déserteur probablement, — ne se soucia pas de se hasarder trop avant dans la conversation françoise, de peur que son malheureux brogue ne le trahît. Il s’en tenoit au petit nombre d’expressions françoises qu’il croyoit prononcer facilement ; et ses efforts pour dissimuler son accent étoient tout à fait divertissants. M. Esmond siffla le Lillibullero ; sur quoi l’Irlandois commença à clignoter des yeux ; puis il lui jeta un dollar que le pauvre diable reçut avec un « God bless… c’est-à-dire Dieu bénisse votre honor ! » qui l’auroit infailliblement envoyé au grand prévôt, s’il eût été de notre côté de la rivière.
Tandis que cet entretien avoit lieu, trois officiers du côté des François parurent à cheval, à quelque distance, et s’arrêtèrent comme pour nous observer ; après quoi, l’un d’eux quitta les deux autres, et vint à nous qui étions au bord de l’eau. « Regardez, regardez ! » dit le royal-cravate, avec beaucoup d’agitation, « pas lui, that’s he, not him, l’autre. » Et il indiquoit l’officier éloigné qui montoit un cheval alezan, et avoit une cuirasse étincelante au soleil, et par-dessus un large ruban bleu.
« Ayez la bonté de porter les compliments de M. Hamilton à milord Marlborough, milord duc, » dit le gentilhomme en anglois ; et, regardant pour voir si nous n’étions pas dans des dispositions hostiles, il ajouta avec un sourire : « Il y a là-bas, messieurs, un de vos amis ; il me charge de vous dire qu’il a vu quelques-unes de vos figures le 11 de septembre l’an dernier. »
Comme le gentilhomme parloit, les deux autres officiers s’avancèrent, et vinrent tout près. Nous vîmes tout de suite qui c’étoit. C’étoit le roi, alors âgé de vingt-deux ans, grand et mince, avec des yeux bruns foncés, qui avoient l’air triste, quoiqu’un sourire fût sur ses lèvres. Nous ôtâmes nos chapeaux et le saluâmes. Personne, à coup sûr, ne pouvoit voir pour la première fois, sans émotion, le jeune héritier de tant de renommée et d’infortune. Il parut à M. Esmond que le prince ressembloit assez au jeune Castlewood, dont il avoit l’âge et la tournure. Le chevalier de Saint-George répondit au salut, et nous regarda attentivement. Les promeneurs de notre côté de la rivière poussèrent même un hourra. Quant au royal-cravate, il courut à l’étrier du prince, s’agenouilla et baisa sa botte, avec force éjaculations et bénédictions. Le prince dit à son aide de camp de lui donner une pièce d’or ; et quand la compagnie se fut retirée en nous saluant, le cravate cracha sur la pièce par manière de bénédiction, et s’en alla d’un air crâne, empochant son or et tordant son honnête moustache carotte.
L’officier en compagnie de qui Esmond étoit, ce même petit capitaine du régiment de Handyside, M. Sterne, qui avoit proposé le jardin à Lille, quand milord Mohun et Esmond avoient eu leur affaire, étoit Irlandois aussi, et un petit homme aussi brave qu’on en ait jamais vu porter l’épée. « Ma foi ! dit Roger Sterne, ce grand gaillard parloit si bien françois, que je n’aurois pas su qu’il étoit étranger, s’il n’avoit poussé son mugissement. Il n’y a qu’un veau irlandois qui puisse mugir de la sorte ! » Et Roger fit, à sa mode étrange, une autre remarque où il y avoit du sens aussi bien que de l’absurdité. Si ce jeune gentilhomme, dit-il, vouloit seulement se rendre à notre camp au lieu de celui de Villars, agiter son chapeau et dire : « Me voici, moi le roi ! qui veut me suivre ? » par le ciel ! Esmond, l’armée se lèveroit en masse, et le porteroit chez lui, et battroit Villars, et prendroit Paris chemin faisant. »
La nouvelle de la visite du prince eut bien vite parcouru tout le camp, et des vingtaines des nôtres accoururent dans l’espérance de le voir. Le major Hamilton, à qui nous avions parlé, renvoya par un trompette plusieurs pièces d’argent pour les officiers qui étoient avec nous. M. Esmond en reçut une ; et cette médaille, et une récompense qui n’est pas rare chez les princes, furent tout ce qu’il eut d’une auguste personne qu’il se décida peu de temps après à servir.
Esmond quitta l’armée presque immédiatement après ceci, suivant son général en Angleterre ; et, par le fait, ayant reçu avis de voyager par le beau temps et de ne point essayer de prendre part au reste de la campagne. Mais on lui fit savoir de l’armée que de tous ceux qui se réunirent pour voir le chevalier de Saint-George, Frank Castlewood s’étoit fait le plus remarquer : milord vicomte traversant la petite rivière tête nue, à l’endroit où le prince étoit, et mettant pied à terre et s’agenouillant devant lui pour lui rendre hommage. Quelques-uns disoient que le prince l’avoit réellement armé chevalier ; mais milord nia le fait, quoique reconnoissant le reste de l’histoire, et dit que le caporal John (comme il appeloit le duc), auprès de qui il étoit peu en faveur, après l’avoir averti de ne plus faire de ces folies, fut depuis lors gracieux pour lui et cordial.
« Et il fut si bon pour moi, écrivoit Arthur, que je crus pouvoir risquer un mot en faveur de maître Harry ; mais quand je prononçai votre nom, son visage devint sombre, et il dit qu’il n’avoit jamais entendu parler de vous. »