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Les assiégeants et les assiégés de Lille accomplirent quelques-uns des plus brillants faits d’armes qui aient jamais illustré aucune guerre. Du côté des François (dont la bravoure fut prodigieuse, l’habileté et la valeur du maréchal Boufflers éclipsant réellement celles de son vainqueur, le prince de Savoie), on peut mentionner le trait d’audace de MM. de Luxembourg et Tournefort, qui, avec un corps de cavaliers et de dragons, introduisirent dans la ville de la poudre dont les assiégés avoient un besoin extrême, chaque soldat en ayant derrière lui un sac de quarante livres ; dangereuse provision avec laquelle ils se mesurèrent contre notre propre cavalerie, affrontèrent le feu de l’infanterie qu’on fit marcher à leur rencontre ; et quoique la moitié des hommes eussent sauté dans la terrible mission dont ils étoient chargés, une partie d’entre eux entra dans la ville avec les secours dont la garnison avoit si grand besoin. Un officier françois, M. Dubois, fit un acte également audacieux, et avec un entier succès. Comme la grande armée du duc étoit à Helchin et couvroit le siége, et qu’il étoit nécessaire pour M. de Vendôme d’avoir des nouvelles de l’état de la place, le capitaine Dubois accomplit son fameux exploit, passant non-seulement à travers les lignes du siége, mais ne traversant ensuite à la nage pas moins de sept fossés, et revenant par le même chemin, à la nage, ses lettres aux dents.
Dans ces lettres, M. de Boufflers disoit qu’il se chargeoit de tenir jusqu’en octobre, et que, si un des convois des alliés pouvoit être intercepté, ils seroient forcés de lever le siége.
Un convoi, tel qu’il a été dit, se préparoit en ce moment à Ostende, et étoit sur le point d’être dirigé sur le siège ; et, le 27 de septembre, nous eûmes, et les François aussi, la nouvelle qu’il étoit en marche. Il se composoit de sept cents chariots, contenant des munitions de toute sorte, et étoit escorté, depuis Ostende, par deux mille hommes d’infanterie et trois cents chevaux. Au même temps, M. de La Mothe quittoit Bruges, ayant avec lui trente-cinq bataillons, et plus de soixante escadrons, et quarante canons, à la poursuite du convoi.
Le major général Webb avoit cependant rassemblé une force de vingt bataillons et trois escadrons de dragons à Turout, d’où il se mit en mouvement pour couvrir le convoi et poursuivre La Mothe, avec l’avant-garde de qui la nôtre se rencontra dans la grande plaine de Turout, et devant le petit bois et le château de Wynendael, derrière lequel marchoit le convoi.
Dès qu’elle fut en vue de l’ennemi, notre avant-garde fit halte, ayant le bois derrière elle, et le reste de nos forces s’avança aussi vite que possible, notre petit corps de cavalerie se portant à l’entrée de la plaine pour amuser l’ennemi, comme dit notre général. Quand M. de La Mothe arriva, il nous trouva postés sur deux lignes en avant du bois, et forma sa propre armée en bataille en face de nous, sur huit lignes, quatre d’infanterie en tête, et dragons et cavalerie derrière.
Les François commencèrent l’action, comme d’habitude, par une canonnade qui dura trois heures, et alors ils firent leur attaque, avançant sur douze lignes, quatre d’infanterie et quatre de cavalerie, contre les troupes alliées, dans le bois où nous étions postés. Leur infanterie se comporta mal : elle avoit ordre de charger à la baïonnette ; mais, au lieu de cela, elle se mit à tirer, et, presque à la première décharge de nos gens, elle rompit les rangs et s’enfuit. La cavalerie se conduisit mieux ; avec elle seule, qui étoit trois ou quatre fois aussi nombreuse que toute notre force, M. de La Mothe auroit pu remporter la victoire ; mais deux de nos bataillons seulement furent un peu ébranlés, et encore se rallièrent-ils promptement ; et les attaques réitérées de la cavalerie françoise ne purent faire bouger d’un pouce nos troupes de leur position dans le bois où notre général les avoit placées.
Après deux heures d’attaque, les François se retirèrent, au tomber de la nuit, entièrement déconcertés. Malgré toutes les pertes que nous lui avions fait essuyer, l’ennemi était encore trois fois plus fort que nous ; et on ne pouvoit supposer que notre général poursuivît M. de La Mothe ou fît beaucoup plus que de maintenir notre position à côté du bois, d’où les François avoient en vain tenté de nous déloger. La Mothe se retira derrière ses quarante canons, sa cavalerie les protégeant mieux qu’elle n’avoit été à même de nous inquiéter ; et, pendant ce temps, le convoi, qui étoit de plus d’importance que notre petite force, et dont nous nous serions fait tuer jusqu’au dernier pour assurer le passage, s’éloignoit en toute sûreté durant l’action, et atteignit, à sa grande joie, le camp des assiégeants devant Lille.
Le major général Cadogan, quartier-maître général de milord duc (et entre qui et M. Webb il n’y avoit pas d’amitié perdue), accompagnoit le convoi, et rejoignit M. Webb avec une couple de centaines de cavaliers, juste comme la bataille étoit finie et l’ennemi en pleine retraite. Il offrit, d’assez bonne grâce, de charger avec sa cavalerie les François, qui se replioient : sa troupe étoit trop foible pour leur faire aucun mal ; et M. Webb, qui commandoit comme plus ancien que Cadogan, crut avoir assez fait de maintenir notre position devant un ennemi qui auroit pu encore nous écraser, si nous l’avions attaqué en rase campagne, et d’avoir assuré le libre passage du convoi. C’est pourquoi la cavalerie amenée par Cadogan ne tira pas l’épée, et paralysa seulement, par sa bonne contenance, toute intention que les François auroient pu avoir de renouveler leur attaque. Et comme il ne s’en faisoit pas, au tomber de la nuit, le général Cadogan se retira avec son escadron, pour retourner au quartier général, les deux officiers, au départ, échangeant entre eux un salut maussade.
« Il sera à Roncq assez à temps pour lécher les plats de milord duc à souper, » dit M. Webb.
Nos gens passèrent la nuit dans les bois de Wynendael, et notre général soupa dans le petit château.
« Si j’étois Cadogan, j’aurois la pairie pour ce qui a été fait aujourd’hui, dit le général Webb ; et, Harry, tu aurois un régiment. Tu as été cité dans les deux dernières actions ; tu fus presque tué dans la première. Je ferai mention de toi dans ma dépêche à Sa Grâce le commandant en chef, et te recommanderai pour le grade de major, que laisse vacant le pauvre Dick Harwood. Auriez-vous cent guinées à donner à Cardonnel ? Glissez-les-lui dans la main, quand vous irez demain au quartier général avec mon rapport. »
Dans ce rapport, le major général étoit assez bon pour mentionner le nom du capitaine Esmond avec une faveur particulière ; et ce gentilhomme porta la dépêche au quartier général le lendemain, et ne fut pas peu charmé de rapporter une lettre adressée au lieutenant général Webb par le secrétaire de Sa Grâce. L’officier hollandois dépêché par le comte Nassau-Woudenbourg, fils du feld-maréchal Auverquerque, rapporta aussi une lettre de compliments à son commandant, qui avoit secondé M. Webb dans cette action avec beaucoup de valeur et d’habileté.
Esmond, avec un profond salut et une figure souriante, présenta sa dépêche, et salua M. Webb du titre de lieutenant général en la remettant. Les officiers qui l’entouroient, — il faisoit route avec sa suite vers Menin lorsque Esmond le rencontra, — poussèrent une exclamation, et il les remercia, et ouvrit la dépêche avec empressement et en rougissant de curiosité.
Il la frappa sur sa botte avec colère après l’avoir lue. « Elle n’est pas même écrite de sa main. Lisez-la, Esmond. »
Et Esmond la lut.
Monsieur, M. Cadogan vient d’arriver, et m’a informé du succès de l’action que vous eûtes hier dans l’après-midi contre le corps de troupes commandé par M. de La Mothe, à Wynendael, qui doit être attribué particulièrement à votre bonne conduite et résolution. Vous pouvez être sûr que je vous rendrai justice auprès du pays, et que je serai heureux de toutes les occasions de reconnoître le service que vous avez rendu en protégeant ce convoi.
« À vous, etc.,
M. »
« Deux lignes de ce damné de Cardonnel, et pas davantage, pour la prise de Lille, pour avoir battu cinq fois notre nombre, pour une action aussi brillante qu’il y en ait jamais eu ! dit le pauvre M. Webb. Lieutenant général ! Il ne fait pas de ces choses-là. J’étois le plus ancien major général. Par Dieu ! je crois qu’il auroit mieux aimé que je fusse battu. »
La lettre à l’officier hollandois étoit en françois, et plus longue et plus complimenteuse que celle de M. Webb.
« Et voilà l’homme, s’écria celui-ci, qui est gorgé d’or, qui est couvert de titres et d’honneurs que nous avons gagnés pour lui, et qui marchande même une ligne d’éloge à un compagnon d’armes ! Est-ce qu’il n’en a pas assez ? Est-ce que nous ne nous battons pas pour qu’il puisse rouler sur l’or ? Bien, bien, attendez la Gazette, messieurs ! La reine et le pays nous feront justice, si Sa Grâce nous la refuse. »
Il y avoit des pleurs de rage dans les yeux du brave guerrier, tandis qu’il parloit, et il les essuya brusquement avec son gant. Il secoua son poing dans l’air. « Oh ! par Dieu ! dit-il, je sais ce que j’aimerois mieux que la pairie !
— Et qu’est-ce donc, monsieur ? demanda quelqu’un.
— J’aimerois mieux un quart d’heure de tête-à-tête avec John Churchill, sur une belle pelouse, et seulement une paire de rapières entre ma chemise et la sienne…
— Monsieur ! interrompit quelqu’un.
— Répétez-le-lui ! Je sais que c’est là ce que vous voulez dire. Je sais que chaque parole qui tombe de la bouche de tous les officiers généraux arrive à lui. Je ne dis pas qu’il ne soit pas brave. Maudit soit-il ! il est assez brave ; mais nous attendrons la Gazette, messieurs. Dieu sauve Sa Majesté ! elle nous fera justice. »
La Gazette ne nous arriva qu’un mois après, quand mon général et ses officiers eurent l’honneur de dîner dans Lille avec le prince Eugène, Son Altesse ayant eu la bonté de dire que nous avions apporté les provisions, et que nous devions avoir part au banquet. Ce fut un grand banquet. Sa Grâce de Marlborough étoit à la droite de Son Altesse, et à sa gauche le maréchal de Boufflers, qui avoit si bravement défendu la place. Les principaux officiers des deux armées étoient présents ; et vous pouvez être sûr que le général d’Esmond étoit splendide ce jour-là : sa grande et noble tournure et la mâle beauté de son visage le faisoient remarquer partout ; il portoit, pour la première fois, l’étoile de l’ordre de la Générosité, que Sa Majesté prussienne lui avoit envoyée pour sa victoire. Son Altesse le prince de Savoie porta la santé du vainqueur de Wynendael. Milord duc la but avec un sourire assez maussade. Les aides de camp étoient présents ; et Harry Esmond et son cher jeune lord étoient ensemble, comme ils tâchoient toujours d’être quand leur devoir le permettait ; ils étoient en face de la table où étoient les généraux, et pouvoient voir assez bien tout ce qui s’y passoit. Frank rit de la minet refrognée de milord duc ; l’affaire de Wynendael et la conduite du capitaine général envers M. Webb avoient été le sujet des conversations de toute l’armée. Quand Son Altesse prit la parole et dit : « Le vainqueur de Wynendael, son armée et sa victoire, » ajoutant : « qui nous font dîner à Lille aujourd’hui, » il y eut de grandes acclamations dans la salle ; car la bravoure de M. Webb, sa générosité et jusqu’à sa foiblesse de caractère, le faisoient aimer dans l’armée.
« Beau comme Hector et brave comme Pâris ! dit tout bas Frank Castlewood. Une Vénus, une Vénus sur le retour, ne pourroit lui refuser une pomme. Debout, Harry ! Vois, nous buvons à l’armée de Wynendael. Ramillies n’est rien auprès. Hourra ! hourra ! »
En ce moment même, et comme notre général venoit de faire son remercîment, quelqu’un apporta une gazette angloise, et elle passa de main en main à la table. Les officiers étoient assez avides de la lire ; les mères et les sœurs, au pays, avoient dû sentir le cœur leur défaillir dessus. Il ne parut guère de gazette pendant six ans, qui ne relatât quelque mort héroïque ou quelque brillant exploit.
« La voici ; Affaire de Wynendael. Vous voici, général, » dit Frank, se saisissant du petit papier brun que les soldats aimoient tant à lire ; et, quittant notre banc, il parvint à l’endroit où étoit assis le général, qui le connoissoit et avoit vu mainte fois à sa table cette belle et riante figure, qu’aimoient tous ceux qui la voyoient. Les généraux, avec leurs grandes perruques, lui firent place. Il tendit le papier, par-dessus l’habit de buffle du général Dohna, à notre général, qui étoit du côté opposé.
Il revint traînant la jambe et rougissant de son exploit. « J’ai pensé qu’il en seroit bien aise, Harry, murmura le jeune homme. N’étois-je pas bien aise, moi, de lire mon nom après Ramillies dans la Gazette de Londres ? « Le vicomte Castlewood servant « comme volontaire. » Eh ! mais, qu’y a-t-il là-bas ? »
M. Webb, en lisant la gazette, avoit un air fort étrange ; il la jeta sur la table, puis se leva brusquement de sa place, et se mit à dire : « Plairoit-il à Votre Altesse de… ? »
Sa Grâce le duc de Marlborough fît le même mouvement. « Il y a quelque méprise, mon cher général Webb.
— Votre Grâce feroit bien de la rectifier, » dit M. Webb en présentant la lettre.
Mais il étoit à cinq places de distance de Sa Grâce le prince duc, qui, d’ailleurs, étoit plus élevé que le général (étant assis avec le prince de Savoie, le prince électoral de Hanovre, et les envoyés de Prusse et de Danemark sous un baldaquin), et Webb ne put l’atteindre, tout grand qu’il étoit.
« Attendez, » dit-il avec un sourire, comme s’il lui venoit une idée ; et alors, avec une courtoisie parfaite, tirant son épée, il en passa la pointe au travers de la gazette et dit : « Permettez-moi de l’offrir à Votre Grâce. »
La mine du duc devint très-sombre. « Prenez-la, » dit-il à son premier écuyer, qui se tenoit derrière lui.
Le lieutenant général fit un salut très-profond, se retira et finit son verre. La gazette dans laquelle M. Cardonnel, le secrétaire du duc, rendoit compte de la victoire de Wynendael, citoit le nom de M. Webb, mais donnoit tous les éloges et la conduite de l’affaire au favori du duc, M. Cadogan.
Cette étrange action du général Webb, qui avoit tiré l’épée sur le commandant en chef, ne causa pas une médiocre rumeur ; mais le général, après cette première explosion de colère, en devint extérieurement tout à fait maître, et, par sa conduite subséquente, eut la satisfaction d’irriter encore plus le commandant en chef, qu’il n’eût pu le faire par aucune démonstration publique de ressentiment.
De retour à son quartier, et après s’être consulté avec son principal conseiller, M. Esmond, qui avoit maintenant toute la confiance du général et étoit traité par lui en ami et presque en fils, M. Webb écrivit une lettre à Sa Grâce le commandant en chef, dans laquelle il disoit :
« Votre Grâce doit comprendre que la lecture soudaine de la Gazette de Londres, dans laquelle le secrétaire de Votre Grâce, M. Cardonnel, a cité le major général Cadogan comme l’officier qui commandoit dernièrement à Wynendael, doit avoir causé tout autre sentiment qu’un sentiment de plaisir au général qui s’est battu ce jour-là.
« Votre Grâce doit savoir que M. Cadogan n’étoit pas même présent au combat, mais qu’il arriva avec des escadrons de cavalerie à la fin, et se mit sous les ordres de son officier supérieur. Et, comme le résultat de la bataille de Wynendael, où le lieutenant général Webb eut le bonheur de commander, fut la capture de Lille, la délivrance de Bruxelles, alors investi par l’ennemi sous les ordres de l’électeur de Bavière, le recouvrement des grandes villes de Gand et de Bruges, dont l’ennemi (par trahison au dedans) avoit pris possession l’année précédente, M. Webb ne peut consentir à abandonner l’honneur d’un tel succès et d’un tel service au profit de M. Cadogan ou de toute autre personne.
« Dès que les opérations militaires de l’armée seront finies, le lieutenant général Webb demandera la permission de quitter l’armée et de reprendre sa place au Parlement, où il avertit Sa Grâce le commandant en chef qu’il exposera son cas devant la Chambre des Communes, le pays et Sa Majesté la reine.
« Dans son empressement à rectifier cette fausse allégation de la Gazette, qui avoit été avancée par le secrétaire de Sa Grâce M. Cardonnel, M. Webb, ne pouvant parvenir jusqu’à Sa Grâce le commandant en chef, à cause des convives qui les séparoient, mit le papier contenant la fausse allégation sur son épée, de façon à ce qu’il arrivât plus facilement aux mains de Sa Grâce le duc de Marlborough, qui sûrement avoit le désir de faire justice à tous les officiers de son armée.
« M. Webb connoît trop bien son devoir pour songer à faire preuve d’insubordination envers son officier supérieur, ou à faire usage de son épée en campagne contre personne autre que les ennemis de Sa Majesté. Il sollicite la permission de retourner en Angleterre aussitôt que le permettront les devoirs militaires, et d’emmener avec lui en Angleterre le capitaine Esmond, de son régiment, qui a été son aide de camp, et a été présent durant toute l’action, et qui a noté à sa montre l’heure à laquelle M. Cadogan arriva comme elle finissoit. »
Le commandant en chef ne put qu’accorder cette permission, et il ne put faire attention à la lettre de Webb, quoiqu’elle fût rédigée en termes des plus insultants. La moitié de l’armée croyoit que les villes de Gand et de Bruges avoient été livrées par suite d’une trahison que plusieurs de nos officiers connoissoient fort bien ; que le commandant en chef n’auroit pas secouru Lille s’il avoit pu faire autrement ; qu’il ne se seroit pas battu cette année, si le prince de Savoie ne l’y avoit forcé. Une fois le combat commencé, alors, pour sa propre réputation, milord Marlborough se battoit aussi bien que personne au monde ; et aucun appât sur terre ne pouvoit l’empêcher de vaincre l’ennemi.
Mais le gant fut relevé par les subalternes, et la moitié de l’armée se seroit prise aux cheveux si la querelle n’eût été arrêtée. Le général Cadogan fit dire au général Webb qu’il étoit à ses ordres. C’étoit une de ces invitations que notre robuste vieux général n’étoit toujours que trop disposé à accepter, et ce fut à grand’peine que nous décidâmes le général à répondre qu’il n’avoit pas de querelle avec M. Cadogan, qui s’étoit conduit avec une galanterie parfaite, mais seulement avec ceux du quartier général qui n’avoient point dit la vérité sur lui. M. Cardonnel offrit réparation au général Webb ; M. Webb répondit qu’il avoit une canne au service de M. Cardonnel et que la seule satisfaction qu’il vouloit de lui en étoit une qu’il n’auroit probablement pas, à savoir, la vérité. Les officiers de l’état-major de Webb et ceux qui étoient de la suite immédiate du général étoient prêts à en venir aux coups ; et il en résulta la seule affaire dans laquelle M. Esmond ait jamais joué le principal rôle, et ce fut par un désir vindicatif de laver une ancienne injure.
Milord Mohun, qui avoit une compagnie dans le régiment des Horse-Guards de lord Macclesfield, fit la campagne suivante avec le duc. Il étoit, à cette époque, tout à fait bas dans l’opinion ; il avoit eu un autre funeste duel en Espagne ; il s’étoit marié et avoit abandonné sa femme ; c’étoit un joueur, un homme perdu, un débauché. Il avoit joint l’armée juste avant Oudenarde ; et, comme Esmond le craignoit, dès que Frank Castlewood apprit son arrivée, Frank se mit à le chercher pour le tuer. La blessure que milord reçut à Oudenarde empêcha leur rencontre ; mais elle étoit presque guérie, et M. Esmond trembloit chaque jour que quelque hasard ne mît son jeune parent et cet assassin bien connu en présence. Ils se rencontrèrent à l’ordinaire du régiment de Handyside à Lille ; l’officier qui commandoit ne connoissoit pas l’inimitié qui existoit entre ces deux seigneurs.
Esmond n’avoit pas vu l’odieuse belle figure de Mohun depuis neuf ans, depuis la funeste nuit qu’ils s’étoient trouvés dans Leicester-Field. Elle étoit dégradée par le crime et la passion maintenant ; il avoit cet air inquiet d’un homme qui a trois morts, et Dieu sait combien de hontes cachées et d’impuretés et de crimes, sur la conscience. Il fit un profond et maussade salut et s’esquiva quand notre hôte nous présenta les uns aux autres à la ronde. Frank Castlewood ne l’avoit pas reconnu jusqu’alors, tant il étoit changé. Il reconnut bien le jeune garçon.
Ils étoient curieux tous les deux, surtout le jeune homme à qui le rouge monta au visage lorsqu’il entendit le nom haï de l’autre, et qui dit dans son mauvais françois et sa brave voix d’enfant qu’il lui tardoit depuis longtemps de rencontrer milord Mohun. L’autre s’inclina seulement et s’éloigna. Il faut lui rendre justice, il désiroit n’avoir point de querelle avec l’adolescent.
Esmond se mit entre eux à table. « Damnation ! dit Frank, pourquoi vous mettez-vous à la place d’un homme qui est d’un rang au-dessus du vôtre ? Milord Mohun doit marcher après moi. Je veux être assis à côté de milord Mohun. »
Esmond dit bas à lord Mohun que Frank avoit été blessé à la jambe à Oudenarde, et il le conjura d’être tranquille. L’autre le fut passablement en effet pour quelque temps, ne faisant point attention aux nombreux sarcasmes que lui lançoit le jeune Castlewood, jusqu’après plusieurs santés, que milord Mohun devint un peu gris.
« Voulez-vous sortir, milord ? dit M. Esmond, le suppliant de quitter la table.
— Non, pardieu ! dit milord Mohun. Je ne sortirois pour âme qui vive. » Il étoit tout à fait échauffé par le vin à ce moment. La conversation retomba sur les affaires de la veille. Webb avoit offert un cartel au commandant en chef : Webb avoit été maltraité ; Webb étoit l’homme le plus brave, le plus beau, le plus vain de l’armée. Lord Mohun ne savoit pas qu’Esmond étoit aide de camp de Webb. Il se mit à tenir quelques propos contre le général, qui, de l’autre côté d’Esmond, furent contredits par le jeune Castlewood.
« Je n’en saurois supporter davantage, dit milord Mohun.
— Ni moi non plus, milord, dit M. Esmond en se levant. L’histoire que milord Mohun a racontée sur le général Webb est fausse, messieurs, fausse, je le répète. »
Et faisant un profond salut à lord Mohun, et, sans dire un seul mot de plus, Esmond quitta la table et sortit de la salle. Ces affaires étoient assez communes entre militaires à cette époque. Il y avoit un jardin derrière la maison, et toute la compagnie y passa sur-le-champ, et les deux gentilshommes avoient mis habit bas et croisé le fer deux minutes après que les paroles d’Esmond eurent été proférées. Si le capitaine Esmond eût rayé Mohun de la liste des vivants, comme cela se pouvoit, un misérable eût été puni et mis hors d’état de commettre d’autres infamies ; mais qu’est-ce qu’un homme pour en punir un autre ? Je déclare, sur mon honneur, que ma seule pensée fut d’empêcher lord Mohun de commettre quelque malheur avec Frank, et l’issue de cette rencontre fut qu’après une demi-douzaine de passes milord revint chez lui avec une blessure qui l’empêcha de lever son bras droit pour trois mois.
« Ô Harry ! pourquoi n’avoir pas tué le scélérat ? demanda le jeune Castlewood. Je ne puis marcher sans béquille, mais j’aurois pu me battre à cheval, à l’épée et au pistolet. »
Mais Harry Esmond répondit : « Il valoit mieux n’avoir la mort de personne sur la conscience, même celle de ce scélérat ; » et cette affaire qui ne demanda pas trois minutes étant finie, les officiers retournèrent à table et milord Mohun à son quartier, où il fut pris d’une fièvre qui eût épargné des malheurs si elle eût été funeste. Et, bientôt après cette affaire, Harry Esmond et son général quittèrent le camp pour Londres, où une certaine réputation avoit devancé le capitaine, car milady Castlewood de Chelsea le reçut comme s’il eût été un héros victorieux. Elle donna un grand dîner à M. Webb, où la chaise du général fut couronnée de lauriers ; et Sa Seigneurie porta la santé d’Esmond dans un toast que mon bon général voulut bien appuyer du plus fort témoignage, et elle fit un rassemblement d’au moins quarante voitures pour acclamer notre général lorsqu’il sortit de la Chambre des Communes, le jour qu’il reçut les remercîments du parlement pour son action. La foule cria hourra et applaudit aussi bien que la bonne compagnie. C’étoit magnifique de le voir agiter son chapeau, et saluer et porter la main sur son ordre de Générosité. Il présenta M. Esmond à M. Saint-John et au très-honorable Robert Harley, esquire, lorsqu’il sortit de la chambre marchant entre eux deux ; et il voulut bien faire plusieurs remarques flatteuses sur la conduite de M. Esmond dans les trois dernières campagnes.
M. Saint-John (qui avoit la mine la plus séduisante que j’aie jamais vue, excepté toujours celle de mon incomparable jeune Frank Castlewood) dit qu’il avoit ouï parler de M. Esmond auparavant par le capitaine Steele et de l’assistance qu’il avoit prêtée à M. Addison pour écrire son fameux poème de la Campagne.
« C’est un aussi grand exploit que la victoire de Blenheim elle-même, » dit M. Earley, qui étoit connu comme juge et patron des lettres ; et cela peut bien être, quoique pour ma part je pense qu’il y a vingt beaux vers, mais que tout le reste est un lieu commun, et que l’hymne de M. Addison vaut un millier de poëmes semblables.
Toute la ville fut indignée de la façon injuste dont milord duc avoit traité le général Webb, et applaudit aux remercîments que la Chambre des Communes vota au général pour sa victoire de Wynendael ; il est certain que la prise de Lille fut la conséquence de cet heureux fait d’armes, ainsi que l’humiliation du vieux roi de France, qui, dit-on, souffrit plus de la perte de cette grande ville que d’aucune des précédentes victoires que nos troupes avoient remportées sur lui. Et, je le pense, une bonne partie de la joie que M. Webb eut de sa victoire vint de l’idée que Marlborough avoit été frustré d’un présent considérable que le roi de France lui avoit promis au cas que le siége fût levé. Le chiffre même de la somme d’argent qui lui avoit été offerte fut cité par les ennemis du duc, et l’honnête M. Webb pouffa de rire à l’idée de battre, non-seulement les François, mais Marlborough aussi, et d’intercepter un convoi de trois millions d’écus de France qui étoient en route pour les insatiables poches du généralissime. Quand la femme du général vint à la réception de la reine, toutes les dames tory l’entourèrent avec des félicitations et lui firent une suite plus grande que celle de la duchesse de Marlborough. Des festins furent donnés au général par tous les chefs du parti tory, qui l’exaltèrent comme l’égal du duc en habileté militaire, et peut-être firent du digne soldat leur instrument, tandis qu’il croyoit qu’ils ne faisoient que reconnoître son mérite. Comme aide de camp et officier favori du général, M. Esmond eut sa part de la popularité de son chef et fut présenté à Sa Majesté, et promu au grade de lieutenant-colonel, à la requête de son chef reconnoissant.
On peut être sûr qu’il existoit une famille dans laquelle toute bonne fortune qui arrivoit à Esmond causoit un orgueil et un plaisir si sincères, que, pour sa part, il étoit enchanté de pouvoir les rendre si heureux. À ces tendres amis, Blenheim et Oudenarde sembloient n’être que des incidents d’importance minime, et Wynendael la victoire capitale de la guerre. La maîtresse d’Esmond ne se lassoit point d’entendre des récits de cette bataille, et je pense que la femme du général Webb devint jalouse d’elle, car le général étoit toujours à Kensington à causer de ce délicieux sujet. Quant à son aide de camp, quoique assurément la vanité naturelle d’Esmond fût flattée de la petite part de réputation que sa bonne fortune lui avoit value, cependant cette réputation lui étoit surtout précieuse (il peut le dire à présent qu’il lui a depuis longtemps survécu), parce qu’elle plaisoit à sa maîtresse, et surtout parce que Béatrix en faisoit cas.
Quant à la vieille douairière de Chelsea, il n’y eut jamais dans toute l’Angleterre une vieille femme plus ravie ni plus gracieuse qu’elle. Esmond logeoit chez Sa Seigneurie, dont les domestiques étoient habitués à le considérer comme leur maître. Elle l’engagea à donner des régals dont elle fit les frais, et elle étoit charmée quand les convives étoient emportés ivres dans leurs voitures. Elle voulut à toute force qu’il fît faire son portrait, et, en conséquence, il fut peint par M. Jervas dans son habit rouge, et souriant à une bombe qui éclatoit dans un coin du tableau. Elle protesta qu’à moins qu’il ne fît un grand mariage elle ne mourroit pas tranquille, et elle ne cessoit d’amener à Chelsea de jeunes personnes avec de jolies figures et de jolies fortunes pour que le colonel fît un choix. Il sourioit de penser combien les temps étoient changés pour lui, et combien il étoit loin de l’époque où, page tremblant, il se tenoit devant elle avec le bassin et l’aiguière de Sa Seigneurie, ou blotti sur le marchepied de son carrosse. Le seul défaut qu’elle lui trouvât, c’est qu’il étoit modéré plus qu’un Esmond ne devoit être, et ne vouloit ni être emporté au lit par son valet, ni perdre son cœur pour aucune beauté, soit de Saint-James, soit de Covent-Garden.
Que signifie la fidélité en amour, et d’où vient-elle ? C’est un état d’esprit dans lequel nous tombons, et qui dépend plus du caractère de l’homme que de celui de la femme. Nous aimons à être amoureux, voilà la vérité. Si nous n’avions pas rencontré Jeanne, nous aurions rencontré Catherine, et nous l’aurions adorée. Nous savons que nos maîtresses ne valent pas mieux que beaucoup d’autres femmes, qu’elles ne sont ni plus jolies, ni plus sensées, ni plus spirituelles. Ce n’est pas pour ces raisons que nous aimons une femme, ni pour aucune qualité ou aucun charme particulier que je sache ; nous pourrions aussi bien demander à une femme d’être la plus grande du monde, comme la géante du Shropshire, que d’être un modèle sous tout autre rapport, avant que nous commencions à l’aimer. La maîtresse d’Esmond avoit mille défauts à côté de ses charmes ; il connoissoit parfaitement bien les uns et les autres : elle étoit impérieuse, elle avoit l’esprit léger, elle étoit volage, elle étoit fausse, elle n’avoit aucun sentiment de respect, elle étoit en tout, même en beauté, le contraire de sa mère, qui étoit la plus dévouée et la moins égoïste des femmes. Eh bien ! du premier moment qu’il la vit sur les degrés de Walcote, Esmond sut qu’il aimoit Béatrix. Il pouvoit y avoir de meilleures femmes ; c’étoit celle-là qu’il vouloit. Il ne se soucioit d’aucune autre. Est-ce parce qu’elle étoit merveilleusement belle ? Toute belle qu’elle étoit, il a ouï dire vingt fois dans leur compagnie que la mère de Béatrix avoit l’air aussi jeune, et qu’elle étoit la plus belle des deux. Pourquoi donc la voix de Béatrix vibroit-elle ainsi à son oreille ? Elle étoit loin de chanter aussi bien que Niccolini ou que mistress Tofts ; que dis-je ? elle ne chantoit pas juste, et cependant il aimoit mieux l’entendre que sainte Cécile. Elle n’avoit pas un plus beau teint que mistress Steele (la femme de Dick, qu’il avoit obtenue, et qui menoit le pauvre Dick avec une baguette trempée dans du vinaigre), et cependant, la voir éblouissoit Esmond ; il fermoit les yeux, et penser à elle l’éblouissoit tout autant. Elle étoit vive et brillante dans la conversation, mais non si incomparablement spirituelle que sa mère, qui, lorsqu’elle étoit gaie, disoit les plus belles choses du monde ; mais cependant, l’écouter, être avec elle, étoit le plus grand plaisir d’Esmond. Les jours s’écouloient entre ces dames, il ne savoit pas comment. Il leur ouvroit son cœur comme il ne pouvoit jamais le faire dans aucune autre compagnie, où généralement il passoit pour triste, ou dédaigneux et taciturne. Cette société étoit plus délicieuse pour lui que celle des plus beaux esprits. Que le ciel lui pardonne les mensonges qu’il faisoit à la douairière de Chelsea pour avoir un prétexte d’aller à Kensington : les affaires qu’il prétendoit avoir dans les bureaux de la guerre, les rendez-vous avec son général, les réceptions à la cour et les levers d’homme d’État auxquels il n’alloit pas et qu’il décrivoit : qui portait un nouvel habit le dimanche à Saint-James ou le jour de naissance de la reine ; combien de voitures remplissoient la rue au lever de M. Harley ; combien de bouteilles il avoit eu l’honneur de boire la veille avec M. Saint-John au Cacaotier, ou à la Jarretière avec M. Walpole et M. Steele.
Mistress Béatrix Esmond avoit été une douzaine de fois sur le point de faire de grands mariages à ce que disoit la chronique de la cour : mais pour sa part, Esmond ne vouloit pas croire ce qui se disoit contre elle ; et il revint après trois ans d’absence, non pas aussi éperdument amoureux peut-être qu’il l’avoit été, mais toujours n’ayant qu’elle en tête, toujours espérant, toujours à genoux devant elle, son cœur à la nain. Nous étions en 1709. Elle avoit près de vingt-deux ans, trois ans de cour, et pas de mari.
« Ce n’est pas faute d’être demandée, disoit lady Castlewood, lisant dans le cœur d’Esmond, comme elle le savoit faire, avec cette perspicacité que donne l’affection. Mais elle ne veut pas de parti mesquin, Harry ; elle ne veut pas se marier comme je le souhaiterois ; la personne que j’aimerois à appeler mon fils, et Henry Esmond sait qui c’est, est mieux servie par moi si je m’abstiens d’appuyer sa prétention. Béatrix est tellement volontaire, que ce que je la presserois de faire, elle ne manqueroit pas de s’y refuser. L’homme qui l’épousera ne sera point heureux avec elle, à moins que ce ne soit un grand personnage, qui puisse la mettre dans une grande position. Béatrix tient plus à l’admiration qu’à l’amour ; et ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est de commander. Pourquoi faut-il qu’une mère parle ainsi de son enfant ? Vous êtes mon fils, Harry. Vous devez savoir la vérité sur votre sœur. Je pensois que vous pourriez vous guérir de votre passion, ajouta tendrement milady. D’autres se guérissent de cette folie, vous savez. Mais vous voyez que vous êtes aussi engoué que jamais. Quand nous lûmes votre nom dans la Gazette, je plaidai pour vous, mon pauvre garçon. Pauvre garçon, en effet ! Vous commencez à devenir un homme mûr et grave, et je suis une vieille femme. Votre réputation lui plaît assez, et votre personne aussi. Elle dit que vous avez de l’esprit et du feu, et de bonnes manières, et que vous êtes plus naturel que les beaux messieurs de la cour. Mais ce n’est point assez. Elle veut un commandant en chef, et non un colonel. Si un duc demandoit sa main, elle quitterait un comte à qui elle l’auroit promise. Je vous l’ai déjà dit. Je ne sais pas comment ma pauvre fille est si mondaine.
— Eh bien ! dit Esmond, un homme ne peut faire plus que de se donner corps et âme. C’est ainsi que je suis à elle. Le peu de réputation que j’ai acquis n’a eu de prix à mes yeux, je le jure, que parce que j’ai pensé que Béatrix en seroit bien aise. Que me fait d’être colonel ou général ? Quelle importance auront dans quelques vingtaines d’années d’ici nos futiles distinctions d’aujourd’hui ? J’aurois voulu avoir un peu de renommée, pour qu’elle la portât comme une aigrette à son chapeau. Si j’avois eu quelque chose de mieux, je lui en aurois fait l’offrande. Si elle veut ma vie, je la lui donne. Si elle en épouse un autre, je dirai : « Que Dieu la bénisse ! » Je ne fais point de phrases, non, ni de plaintes. Je pense que ma fidélité est folie, peut-être ; mais c’est comme cela. Je n’y puis rien. Je l’aime. Vous valez mille fois mieux : vous êtes la plus tendre, la plus belle, la plus chère des femmes. Certes, chère dame, je vois aussi bien que vous tous les défauts de Béatrix. Mais elle est toute ma destinée. Destinée supportable. Je ne mourrai pas de ne point l’avoir. Je crois que je ne serois pas plus heureux si je l’obtenois. Que voulez-vous ? je l’aime.
— Je souhaiterois qu’elle voulût de vous, » dit la bonne maîtresse de Harry, en lui donnant la main.
Il baisa cette charmante main (c’étoit la plus jolie petite main à fossettes du monde, et milady Castlewood, quoique âgée maintenant de près de quarante ans, n’avoit pas l’air, à dix ans près, d’avoir cet âge). Il baisa et garda sa jolie main, tout en causant avec elle.
« Pourquoi, dit-il, lui parlerois-je d’elle ? Elle sait ce que je pourrois dire. De loin ou de près elle sait que je suis son esclave. Je me suis vendu pour rien, cela peut être. Eh bien ! si c’est le prix que j’ai voulu de moi ? Je ne veux rien, ou je veux tout.
— Vous êtes un tel trésor, voulut bien dire la maîtresse d’Esmond, que la femme qui a votre amour ne devroit point l’échanger contre un royaume, je pense. Je suis une campagnarde, et tout ce que je puis dire, c’est que ces ambitions de la ville me semblent bien mesquines. Le rang et le luxe de milady duchesse ne m’ont jamais imposé, et je n’ai jamais craint, ajouta-t-elle avec un rire sardonique, que son humeur. J’entends parler de dames de la cour qui dépérissent parce que Sa Majesté est froide pour elles, et de grands seigneurs qui donneroient une de leurs jambes pour pouvoir porter la jarretière à l’autre. Cet esprit mondain, que je ne saurois comprendre, est inné chez Béatrix, qui, dès le premier jour où elle a été de service, a été d’un tact parfait. Nous sommes comme deux sœurs, et elle est l’aînée à certains égards. Elle prétend que je n’ai pas les goûts relevés. Je ris, et réponds qu’elle adore un carrosse à six chevaux. Mes raisonnements ne peuvent rien contre son ambition. C’est naturel chez elle comme chez moi l’amour du repos et l’indifférence pour le rang et les richesses. Que sont-ils, Harry, et combien de temps durent-ils ? Notre patrie n’est point ici. » Elle sourioit en parlant, et avoit l’air d’un ange qui n’étoit sur la terre qu’en visite. « Notre patrie est où sont les justes, et où nos péchés et nos chagrins n’entrent pas. Mon père avoit coutume de me gronder et de me dire que je me croyois trop sûre du ciel. Mais je ne puis changer ma nature, et je deviens plus obstinée à mesure que je vieillis ; et puisque j’aime tant mes enfants, sans doute notre père nous aime d’un amour mille et mille fois plus grand. Nous devons nous retrouver ensemble là-bas et être heureux. Oui, vous, et mes enfants et mon cher lord. Savez-vous, Harry, que, depuis sa mort, il m’a toujours semblé que son amour m’étoit revenu, et que nous n’étions plus séparés. Peut-être est-il ici, maintenant, Harry ; je crois qu’il y est ; pardonné, j’en suis sûre ; M. Atterbury lui-même lui a donné l’absolution, et il est mort en pardonnant. Oh ! quel noble cœur il avoit ! Comme il étoit généreux ! Je n’avois que quinze ans, et j’étois une enfant lorsqu’il m’épousa. Comme il fut bon de s’abaisser jusqu’à moi ! Il étoit toujours bon pour les pauvres et les humbles. » Elle s’arrêta ; puis bientôt, avec une expression particulière, comme si ses yeux regardoient dans le ciel et y voyoient milord, elle sourit et partit d’un petit éclat de rire. « Je ris de vous voir, monsieur, dit-elle ; quand vous venez, il semble que vous n’ayez jamais été absent. » On peut transcrire ses paroles et se les rappeler ; mais comment rendre le doux son de sa voix, plus douce qu’aucune musique ?
Mon jeune lord ne revint pas à la fin de la campagne, et il écrivit que son service le retenoit à Bruxelles. Dans le fait, je crois qu’il étoit occupé à mettre le siége devant certaine grande dame de la suite de Mme de Soissons, mère du prince de Savoie, qui venoit de mourir, laquelle dame, pareille aux forteresses flamandes, avoit été prise et reprise un grand nombre de fois dans le cours de la guerre, et occupée par les François, les Anglois et les Impériaux. Comme de raison, M. Esmond ne crut pas devoir éclairer lady Castlewood sur les faits et gestes du jeune garnement, et il n’avoit pas non plus soufflé mot de l’affaire avec lord Mohun, sachant l’horreur que le nom de cet homme inspiroit à sa maîtresse. Frank ne dépensoit pas beaucoup d’argent en plumes et en encre ; et, quand Harry revint avec son général, il n’avoit écrit que deux lignes à sa mère, pour dire que sa blessure à la jambe étoit presque guérie, qu’il célébreroit sa majorité l’année prochaine, que le susdit service le retiendroit à Bruxelles, et que le cousin Harry donneroit toutes ces nouvelles.
Mais de Bruxelles, sachant combien lady Castlewood aimoit toujours à avoir une lettre à l’occasion du fameux 29 de décembre, milord lui en écrivit une longue et bien remplie, et dans celle-ci il dut lui raconter l’affaire avec Mohun ; car un jour qu’Esmond vint faire visite à sa maîtresse, au commencement de la nouvelle année, à son grand étonnement, elle et sa famille vinrent le baiser, et après elle la douairière de Chelsea aussi, qui arrivoit en chaise à porteurs de son village de Kensington à travers champs. Après cet honneur, dis-je, des deux dames de Castlewood, la douairière s’avança en grande pompe, avec sa haute et grandiose coiffure du temps du roi Jacques, qu’elle n’avoit jamais abandonnée, et dit : « Cousin Henry, toute notre famille s’est réunie, et nous vous remercions, cousin, pour votre noble conduite envers le chef de notre maison. » Et indiquant sa joue rougissante, elle fit comprendre à M. Esmond qu’il pouvoit se donner la jouissance d’y cueillir un baiser. Lorsqu’il eut baisé une joue, elle lui présenta l’autre.
« Cousin Harry, dirent en chœur les deux autres dames, nous vous remercions de votre noble conduite. »
Et alors Harry vit que l’histoire de l’affaire de Lille étoit venue aux oreilles de ses parents. Il fut aise de les entendre toutes le saluer membre de la famille.
Les tables de la salle à manger étoient préparées pour un grand festin, et les dames étoient en habits de gala ; milady de Chelsea dans ses plus hauts atours ; milady vicomtesse ayant quitté le deuil, et jolie et paroissant heureuse à ravir ; et la demoiselle d’honneur vêtue avec cette magnificence qui la caractérisoit, et portant sur son beau sein l’étoile de l’officier françois, que Frank avoit envoyée après Ramillies.
« Vous voyez, c’est jour de gala chez nous, dit-elle en abaissant ses yeux sur l’étoile avec complaisance, et nous avons mis nos ordres. Maman n’a-t-elle pas une mine charmante ? C’est moi qui l’ai habillée ! » Le fait est que la chère maîtresse d’Esmond, qui rougit lorsqu’il la regarda, avec ses beaux cheveux blonds et sa toilette élégante à la mode, avoit la tournure et le teint d’une fille de vingt ans.
Sur la table étoit une belle épée, avec un fourreau de velours rouge, et une magnifique poignée d’argent ciselé, avec un nœud de soie bleue. « Qu’est-ce que cela ? dit le capitaine ; allons voir cette jolie arme. »
Mistress Béatrix s’avança vers la table. « À genoux, dit-elle, nous vous armons chevalier avec ceci ; » et elle agita l’épée au-dessus de la tête d’Esmond ; « milady douairière a donné l’épée ; et je donne le nœud, et maman a cousu la frange.
— Mettez-lui l’épée, Béatrix, dit sa mère. Vous êtes notre chevalier, Harry, notre fidèle chevalier. Recevez les remercîments et les prières d’une mère pour avoir défendu son fils, mon cher ami. »
Elle n’en put dire davantage, et même la douairière fut affectée, car une couple de larmes rebelles laissèrent de tristes marques sur les vieilles roses ridées qu’Esmond avoit été autorisé à baiser.
« Nous avons eu une lettre du très-cher Frank, dit sa mère, il y a trois jours, tandis que vous étiez allé voir votre ami le capitaine Steele, à Hampton. Il nous a dit tout ce que vous aviez fait, et avec quelle noblesse vous vous étiez mis entre lui et ce… ce misérable.
— Et je vous adopte à dater de ce jour, dit la douairière ; et je voudrois être plus riche, pour l’amour de vous, mon fils Esmond, » ajouta-t-elle avec un geste de la main.
Et comme Esmond avoit respectueusement mis un genou en terre devant Sa Seigneurie, elle leva les yeux vers le plafond (et le lustre doré avec ses douze chandelles de cire, car la société étoit nombreuse) et invoqua la bénédiction de là-haut sur son nouveau fils adoptif.
« Cher Frank, dit l’autre vicomtesse, comme il aime sa profession militaire ! Il étudie avec ardeur les fortifications. Je voudrois qu’il fût ici. Nous célébrerons sa majorité à Castlewood, l’année prochaine.
— Si la campagne nous le permet, dit M. Esmond.
— Je n’ai jamais peur, lorsqu’il est avec vous, s’écria la mère de l’enfant. Je suis sûre que mon Henry le défendra toujours.
— Mais on aura la paix avant l’année prochaine ; nous le savons pour sûr, s’écria la fille d’honneur. Lord Marlborough sera renvoyé, et cette horrible duchesse chassée de toutes ses places. Sa Majesté ne veut plus lui parler aujourd’hui. L’avez-vous vue à Bushy, Harry ? Elle est furieuse, et elle arpente le parc comme une lionne, et arrache les yeux aux gens.
— Et la princesse Anne enverra chercher quelqu’un, dit milady de Chelsea, tirant sa médaille et la baisant.
— Avez-vous vu le roi à Oudenarde, Harry ? demanda sa maîtresse, qui étoit ferme jacobite, et n’auroit pas plus songé à renier son roi que son Dieu.
— Je n’ai vu que le jeune Hanovrien, dit Harry, le chevalier de Saint-George.
— Le roi, monsieur, le roi ! » dirent les dames et miss Béatrix ; et elle battit de ses jolies mains, et cria : « Vive le roi ! »
En ce moment retentit comme la foudre un roulement de coups de marteaux à enfoncer les portes de la maison. Il étoit trois heures, et la compagnie arrivoit ; et bientôt le domestique annonça le capitaine Steele et sa femme.
Le capitaine et mistress Steele, qui furent les premiers à arriver, étoient venus en voiture à Kensington de leur maison de campagne, la bicoque de Hampton-Wick, et « non de notre hôtel de Bloomsbury-square, » comme mistress Steele eut soin d’en informer les deux dames. Le fait est que Harry étoit arrivé aussi de Hampton le matin même, laissant le couple aux prises ; car, de la chambre où il couchoit, dans des draps qui n’étoient pas des plus propres, tenu éveillé par la compagnie qui se trouvoit dans ces draps, et par la querelle qui avoit lieu dans la pièce voisine, il avoit pu entendre le soir et le matin le prêche au lit que mistress Steele étoit dans l’habitude de faire au pauvre Dick.
Le soir, cela avoit eu moins d’importance pour le coupable ; Dick étoit gris, et, dans cet état, aucune criaillerie ne pouvoit influer sur sa bienveillance. M. Esmond l’entendit amadouant sa bien-aimée Prue de ce ton hébété que le punch et le claret produisent, et la suppliant de se rappeler qu’il y avoit dans l’aut’ chamb’ un off’cier disdingué, qui pouvoit l’entendre. Elle n’en continua pas moins de le traiter d’infâme soûlard, et ne fut interrompue dans ses harangues que par les ronflements du capitaine.
Le matin, la malheureuse victime s’éveilla avec un mal de tête et des remords de conscience, et le dialogue du soir recommença. « Pourquoi nous amenez-vous des capitaines à dîner quand il n’y a pas une guinée dans la maison ? Comment puis-je donner des dîners quand vous me laissez sans un schelling ? Comment puis-je aller à Kensington comme une souillon dans ma robe de satin jaune devant tout ce beau monde ? Je n’ai rien de convenable à mettre ; je n’ai jamais rien. »
Et la dispute continua sur ce ton, M. Esmond interrompant l’entretien lorsqu’il menaça de devenir trop intime, en se mouchant aussi fort qu’il pouvoit, trompette au son de laquelle le calme revint. Mais Dick étoit charmant, si sa femme étoit odieuse, et c’étoit pour faire plaisir à M. Steele que les dames de Castlewood, qui étoient de fort grandes dames, invitoient mistress Steele.
Outre le capitaine et sa femme, il y eut belle et nombreuse compagnie, milady de Chelsea ayant envoyé ses laquais et sa livrée pour aider au modeste domestique de Kensington. Il y eut le lieutenant général Webb, l’aimable patron de Harry, dont la douairière s’empara, et qui étoit resplendissant de velours et de galons d’or ; il y eut la nouvelle connoissance de Harry, le très-honorable Saint-John, esquire, le parent du général, qui fut plus charmé de lady Castlewood encore que de sa fille ; il y eut un des plus grands seigneurs du royaume, le duc écossois de Hamilton, qui venoit d’être fait duc de Brandon en Angleterre ; et deux autres nobles lords du parti tory, milord Ashburnham, et un autre que j’ai oublié ; et, en fait de dames, Sa Grâce la duchesse d’Ormonde et ses filles, la lady Mary et la lady Betty, la première, comme mistress Béatrix, demoiselle d’honneur de la reine.
« Quelle réunion de tories ! » dit à l’oreille d’Esmond le capitaine Steele, comme nous étions assemblés dans le parloir avant le dîner. Le fait est qu’à l’exception de Steele, toute la compagnie étoit de ce parti.
M. Saint-John fit ses compliments particuliers à mistress Steele, et l’enchanta tellement, qu’elle déclara qu’elle feroit de Steele un tory aussi.
« Ou voulez-vous faire de moi un whig ? dit M. Saint-John. Je vous crois, madame, capable de convertir un homme à n’importe quoi.
— Si monsieur Saint-John vient jamais à Bloomsbury-square, je lui apprendrai ce que je sais, dit mistress Steele en baissant ses beaux yeux. Connoissez-vous Bloomsbury-square ?
— Connois-je le Mail ? connois-je l’Opéra ? connois-je la beauté à la mode ? Eh ! Bloomsbury est tout ce qu’il y a de plus à la mode, dit M. Saint-John. C’est rus in urbe. Vous avez des jardins sur toute la route jusqu’à Hampstead, et des palais tout autour de vous, Southampton house et Montague house.
— Où vous allez vous battre en duel, infâmes que vous êtes, s’écria mistress Steele.
— Les dames en sont la cause ! dit son interlocuteur. Madame, Dick est-il une bonne lame ? Que le Tatler est charmant ! nous avons tous reconnu votre portrait dans le quarante-neuvième numéro, et je me mourois d’envie de vous connoître depuis que je le lus. « Aspasie doit être reconnue pour la première du bel ordre de l’amour. » N’est-ce pas ainsi qu’est le passage ? « Dans cette dame accomplie, l’amour est le constant effet, quoique ce ne soit jamais le dessein ; cependant, quoique sa mine invite bien plus qu’elle ne commande, la voir est un frein immédiat à une conduite déréglée, et l’aimer est une éducation libérale. »
— Oh ! vraiment ! dit mistress Steele, qui n’avoit pas l’air de comprendre un mot de ce que disoit le gentilhomme.
— Comment ne pas être accompli sous une telle maîtresse ? dit M. Saint-John, toujours galant et avec force saluts.
— Maîtresse ! Sur ma parole, monsieur ! s’écrie la dame, si c’est de moi que vous parlez, monsieur, sachez que je suis la femme du capitaine Steele.
— Assurément, nous le savons tous, » répond M. Saint-John, gardant fort bien son sérieux ; et M. Steele intervint, en disant : « Ce n’est point sur mistress Steele que j’ai écrit ce papier, quoique, en vérité, elle soit digne de tous les compliments que je pourrois lui faire, mais sur lady Elizabeth Hastings.
— J’ai toujours cru que ce papier étoit de M. Congreve, s’écrie M. Saint-John, montrant à M. Steele qu’il en savoit plus long sur ce sujet qu’il n’avoit fait semblant, et quel étoit l’original que M. Bickerstaffe avoit dessiné.
— Tom Boxer le dit dans son Observateur. Mais les oracles de Tom font souvent des bévues, réplique Steele.
— M. Boxer et mon mari étoient amis jadis, et, quand le capitaine fut malade de la fièvre, il est impossible d’avoir été meilleur que M. Boxer, qui venoit lui tenir compagnie tous les jours, et même amena le docteur Arbuthnot qui le guérit, dit tout bas mistress Steele.
— Vraiment, madame ! comme cela est intéressant ! dit M. Saint-John.
— Mais quand parut la dernière comédie du capitaine, M. Boxer n’y donna aucune attention (vous savez qu’il est l’homme de M. Congreve, et qu’il ne veut jamais dire un mot en faveur de l’autre théâtre), et cela a fâché mon mari.
— Oh ! M. Boxer est l’homme de M. Congreve ! dit M. Saint-John.
— M. Congreve a assez d’esprit par lui-même, s’écrie M. Steele. Personne ne m’a jamais entendu lui contester sa part, à lui ou à tout autre.
— J’entends dire que M. Addison est également fameux comme bel esprit et comme poëte, dit M. Saint-John. Est-il vrai qu’il ait mis la main à votre Tatler, monsieur Steele ?
— Soit dans le sublime, soit dans le comique, nul ne sauroit approcher de lui, répond M. Steele.
— Foin de votre M. Addison, Dick ! s’écrie sa femme ; un monsieur qui aime tant à se donner des airs et qui porte la tête si haut maintenant ! J’espère que milady est de mon sentiment ; je ne puis souffrir ces blondins avec leurs cils blancs : parlez-moi d’un homme noir (tous les hommes noirs qui étoient à table applaudirent, et firent un salut à mistress Steele pour ce compliment). Quant à ce M. Addison, poursuivit-elle, il vient dîner avec le capitaine de temps en temps, il ne me dit jamais une parole ; et puis ils montent, gris tous les deux, prendre une tasse de thé. Je me rappelle votre M. Addison quand il n’avoit pas d’autre habit que celui qu’il avoit sur le dos, et qui avoit une pièce au coude encore.
— En vérité ! une pièce au coude ! Vous m’intéressez, dit M. Saint-John. Il est charmant d’entendre parler d’un homme de lettres par la charmante femme d’un autre.
— Ah ! je pourrois vous en dire sur leur compte, continua la loquace dame. Qui pensez-vous que le capitaine ait ramassé maintenant ? Un petit bossu, un petit poucet qu’il appelle un poëte, un petit nabot de papiste.
— Chut ! Il y en a deux dans sa chambre, dit tout bas son compagnon.
— Oh ! je l’appelle papiste parce que son nom est Pope, dit la dame. C’est seulement que j’aime à plaisanter. Et ce petit nain a écrit une pastorale, un poëme où il n’est question que de bergers et de bergères, vous savez.
— Et le berger est fait comme sa houlette, » dit ma maîtresse, riant à son bout de table.
Sur quoi mistress Steele dit qu’elle ne savait pas, mais que le capitaine avoit amené à la maison ce drôle de petit être quand elle étoit au lit de son premier garçon, et que c’étoit une bénédiction qu’il ne fût pas venu plus tôt ; et que Dick étoit comme un fou pour son génie, et qu’il étoit toujours comme un fou pour une bêtise ou pour une autre.
« Lequel des Tatlers préférez-vous, mistress Steele ? demanda M. Saint-John.
— Je n’en ai jamais lu qu’un, et je trouve que c’est un tas de drogues, monsieur, dit la dame. Un tel fatras au sujet de Bickerstaffe, et Distaff, et Quaterstaff, c’est là tout ! Voilà le capitaine qui continue de sabler le bourgogne ; je sais qu’il ne s’arrêtera que lorsqu’il sera gris… Capitaine Steele !
— Je bois à vos beaux yeux, ma chère, » dit le capitaine, qui avoit l’air de trouver sa femme charmante et de prendre pour argent comptant tous les compliments satiriques qu’elle recevoit de M. Saint-John.
Pendant tout ce temps la fille d’honneur avoit essayé de faire causer M. Esmond, et sans doute elle le déclara un ennuyeux personnage ; car, par suite de quelque méprise, juste au moment où il alloit se glisser sur le siége vide, il fut placé bien loin de la chaise de Béatrix, qui s’assit entre Sa Grâce et milord Ashburnham, et haussa ses adorables épaules blanches, et jeta un regard à son cousin, comme pour aire : « Plaignez-moi. » Milord duc et sa jeune voisine furent bientôt en conversation très-animée et très-intime. Mistress Béatrix ne pouvoit pas plus s’empêcher de faire usage de ses yeux, que le soleil ne peut s’empêcher de luire et de mettre en feu ceux sur lesquels il luit. On avoit à peine achevé le premier service, que déjà le dîner sembloit bien long à Esmond ; la soupe ne faisoit que d’arriver, que déjà il croyoit avoir été des heures à table ; et quant aux gelées, il crut qu’elles ne finiroient jamais.
Enfin les dames se levèrent, Béatrix lançant à son duc un regard de Parthe comme elle se retiroit ; on apporta une autre bouteille et d’autres verres, et des santés furent proposées. M. Saint-John demanda à Sa Grâce le duc de Hamilton, et à la compagnie, de boire à la santé de Sa Grâce le duc de Brandon. Un autre lord porta la santé du général Webb : « Et puisse-t-il obtenir le commandement que mérite le plus brave officier du monde ! » M. Webb remercia la compagnie, complimenta son aide de camp, et combattit de nouveau son fameux combat.
« Il est fatigant, dit tout bas en françois M. Saint-John, avec sa trompette de Wynendael. »
Le capitaine Steele, qui n’étoit pas de notre bord, porta loyalement la santé du duc de Marlborough, le plus grand général du siècle.
« Je bois au plus grand général de tout mon cœur, dit M. Webb ; il n’y a pas à lui contester ce titre. C’est au général que je bois, et non pas au duc, monsieur Steele. »
Et le vigoureux vieillard vida son verre ; à quoi Dick répondit en se versant et en buvant deux rasades, l’une pour le général et l’autre pour le duc.
Et alors Sa Grâce de Hamilton, se levant avec des yeux étincelants (nous avions tous bu passablement), proposa la santé de la charmante, de l’incomparable mistress Béatrix Esmond ; nous la bûmes tous avec acclamations, et milord Ashburnham surtout, avec un cri d’enthousiasme.
« Quel dommage qu’il existe une duchesse de Hamilton ! » dit tout bas Saint-John, qui avoit bu plus de vin et cependant étoit plus de sang-froid que la plupart des autres ; et nous entrâmes au salon, où les dames prenoient leur thé. Quant au pauvre Dick, nous fûmes obligés de le laisser seul à table, où il débitoit avec force hoquets les vers de la Campagne, où le plus grand des poëtes avoit célébré le plus grand des généraux, et Harry Esmond, une demi-heure après, le trouva dans un état d’ivresse plus avancé, et pleurant sur la trahison de Tom Boxer.
Le salon fut tout sombre pour le pauvre Harry, en dépit de sa grande illumination. Béatrix lui parla à peine. Quand milord fut parti, elle se rabattit sur le second rang, et dirigea sur mon jeune lord Ashburnham tout le feu de ses yeux et toutes les séductions de son esprit. La plus grande partie de la compagnie se mit à jouer aux cartes, et M. Saint-Jonn, après avoir bâillé au nez de mistress Steele, qu’il ne se soucioit plus de taquiner, et après avoir entretenu avec tout le brillant et tout l’entrain qui le caractérisoient lady Castlewood, qu’il proclamoit belle d’un genre de beauté bien supérieure à celle de sa fille, prit bientôt congé et se retira. Le reste de la compagnie le suivit promptement, milord Ashburnham le dernier, jetant des regards de feu sur la souriante jeune tentatrice, qui avoit fait tomber dans ses fers d’autres cœurs que le sien.
Sans doute comme étant de la famille, M. Esmond crut devoir être le dernier à se retirer ; il resta après que les carrosses furent partis, après que la chaise et les flambeaux de sa tante la douairière se furent mis en marche dans les ténèbres vers Chelsea, et que se furent couchés les gens de la ville qui avoient été attirés dans le square par la curiosité de contempler cet assemblage inusité de chaises et de voitures, de laquais et de porteurs de torches. Le misérable attendit encore quelques minutes pour voir si mademoiselle daigneroit au départ lui accorder un sourire ou un mot de consolation. Mais son enthousiasme du matin étoit tout à fait éteint, ou il lui convenoit d’être d’humeur différente. Elle se mit à plaisanter sur la mauvaise tournure de lady Betty, et contrefit les manières vulgaires de mistress Steele ; puis elle porta sa petite main à sa bouche et bâilla, alluma un flambeau, et haussa les épaules, et, faisant à M. Esmond une impertinente révérence, elle alla se mettre au lit.
« La journée avoit si bien commencé, Henry, que j’espérois qu’elle finiroit mieux, » fut toute la consolation que la tendre maîtresse du pauvre Esmond put lui donner ; et tout en se traînant seul et à pied chez lui à travers l’obscurité, il pensa avec une rage amère au cœur, et un sentiment de quasi-révolte contre le sacrifice qu’il avoit fait : « Elle voudroit de moi, pensa-t-il, si j’avois un nom à lui donner. Sans ma promesse à son père, j’aurois mon rang et ma maîtresse aussi. »
Je suppose que la vanité d’un homme est plus forte qu’aucune autre passion en lui ; car je rougis, même a présent, quand je me rappelle l’humiliation de ces jours éloignés, dont le souvenir me fait souffrir encore, quoique la fièvre du désir déçu soit passée depuis plus de vingt ans. Quand les descendants de l’auteur viendront à lire ces Mémoires, je me demande s’ils auront éprouvé dans leur vie une défaite et une honte semblables. Auront-ils été aux genoux d’une femme qui les aura écoutés, qui aura joué avec eux et ri avec eux ; qui, les attirant par ses amorces et ses caresses, et avec des yeux souriants qui vous disent oui, se sera moquée d’eux, et, les voyant à genoux, leur aura tourné le dos et les aura laissés là ? Toute cette honte, M. Esmond eut à la subir ; et il se soumit, et il se révolta, et revint bientôt ramper pour recevoir d’autres soufflets.
Après cette fête, le carrosse du jeune lord Ashburnham ne fit qu’aller et venir dans Kensington-square ; madame sa mère vint faire visite à la maîtresse d’Esmond, et à chaque assemblée de la ville, où la fille d’honneur faisoit son apparition, vous pouviez être sûr de voir le jeune gentilhomme dans une toilette nouvelle chaque semaine, et paré de tout ce que son tailleur et son brodeur avoient pu trouver de plus beau. Milord étoit toujours à adresser des compliments à M. Esmond, l’invitant à dîner, lui offrant des chevaux à monter, et lui donnant mille marques étranges d’égards et de bon vouloir. Enfin, un soir au café, où milord étoit très-rouge et très-animé à force de boire, il se précipite sur M. Esmond, et s’écrie :
« Félicitez-moi, mon très-cher colonel, je suis le plus heureux des hommes.
— Quand on est le plus heureux des hommes, on peut bien se passer de félicitations, dit M. Esmond. Quelle est la cause de cette félicité suprême ?
— Ne l’avez-vous pas appris ? dit-il. Ne savez-vous pas ? Je croyois que la famille vous disoit tout : l’adorable Béatrix a promis d’être à moi.
— Quoi ! s’écria M. Esmond, qui avoit passé d’heureuses heures avec Béatrix le matin même, qui avoit fait pour elle des vers qu’elle avoit chantés au clavecin.
— Oui, dit-il, j’ai été chez elle aujourd’hui. Je vous ai vu qui alliez vers Knightsbridge, comme je passois dans ma voiture ; et elle avoit l’air si aimable et elle m’a parlé avec tant de bonté, que je n’ai pu m’empêcher de tomber à ses genoux, et… et… enfin je suis le plus heureux de tous les hommes, et je suis très-jeune ; mais elle dit que je vieillirai, et vous savez que je serai majeur dans quatre mois ; et il y a fort peu de différence entre nous ; et je suis si heureux ! Je voudrois bien régaler la compagnie. Faisons venir une bouteille, une douzaine de bouteilles, et buvons à la santé de la plus jolie femme d’Angleterre. »
Esmond laissa le jeune lord vider rasade sur rasade, et s’en alla à Kensington demander si la nouvelle étoit vraie. Elle n’étoit que trop positive : l’air triste et compatissant de sa maîtresse le lui apprit ; puis elle lui raconta ce qu’elle en savoit, et comme quoi mon jeune lord avoit fait son offre, une demi-heure après qu’Esmond étoit parti le matin, et dans la chambre même où étoit encore sur le clavecin la chanson qu’Esmond avoit composée et que Béatrix et lui avoient chantée ensemble.