‹ Henry EsmondChapitre 33 sur 43 · 3 · 03

3 · 03

Est-il quelque jeune gentilhomme de ma race qui, lisant les Mémoires de son vieux grand-père, se trouve être en proie à la passion de l’amour ? Il est un remède humiliant, mais un remède qui est aisé et presque spécifique à cette maladie, c’est d’essayer d’un alibi. Esmond s’éloigna de sa maîtresse et fut guéri une demi-douzaine de fois ; il revint à côté d’elle, et aussitôt il fut repris de la fièvre. Il fit vœu de la quitter et de ne plus songer à elle, et il put réussir assez bien à réprimer du moins cette rage et ce désir ardent qu’il avoit toutes les fois qu’il étoit avec elle ; mais dès qu’il étoit de retour, il redevenoit aussi malade que jamais. Objet vraiment risible et pitoyable, épuisant du moins la compassion de tout le monde, excepté de sa très-chère maîtresse, lady Castlewood, dans le cœur sensible de qui il déposa tous ses lamentables aveux, et qui ne se lassoit jamais de l’entendre et de plaider pour lui.

Parfois Esmond croyoit avoir quelque espérance. Puis il retomboit dans le découragement, par suite de quelque impertinence ou coquetterie de sa maîtresse. Des jours de suite ils étoient comme frère et sœur, ou les plus chers amis ; elle simple, affectueuse et charmante, lui heureux au delà de toute mesure de ses bons procédés. Mais tout cela s’évanouissoit soudain. Ou il étoit trop pressant et laissoit entrevoir son amour, auquel cas il s’attiroit immédiatement une rebuffade et faisoit donner par elle un soufflet à sa vanité ; ou bien il étoit jaloux, et avec raison, Dieu sait, de quelque nouvel admirateur qui avoit surgi, ou de quelque riche jeune gentilhomme frais débarqué en ville, auquel cette incorrigible coquette tendoit ses filets et ses amorces. Si Esmond faisoit des remontrances, la petite rebelle disoit : « Qui êtes-vous ? J’en ferai à ma fantaisie, mon cher monsieur, et ma fantaisie est d’avoir un mari, et ce n’est pas vous que je veux pour cela. Je suis faite pour mieux que vous, colonel, mieux que vous, entendez-vous bien ? Vous pourriez faire l’affaire si vous aviez de la fortune et que vous fussiez plus jeune ; vous dites que vous n’avez que huit ans de plus que moi : bah ! vous en avez cent de plus. Vous êtes un vieux, un vieux rabat-joie, et je vous rendrois malheureux ; ce seroit la seule consolation que j’aurois, si je vous épousois. Mais vous n’avez pas assez d’argent pour tenir un chat décemment après que vous avez payé les gages de votre domestique et le compte de votre hôtesse. Croyez-vous que je vais vivre en chambre garnie, et tourner le mouton au bout d’une ficelle, tandis que Votre Honneur soignera l’enfant ? Tarare ! et pourquoi ne vous êtes-vous pas fait enlever cette sottise de la tête quand vous étiez à la guerre ? Vous êtes revenu plus triste et plus lugubre que jamais. Maman et vous, vous êtes faits l’un pour l’autre. Vous pourriez faire Darby et Jeanne, et jouer au cribbage jusqu’à la fin de vos jours.

— Vous avouez, du moins, votre humeur mondaine, ma pauvre Trix, dit sa mère.

— Mon humeur mondaine ? Ô ma jolie dame ! me prenez-vous pour un enfant à qui on puisse faire peur de Croquemitaine ? Mon humeur mondaine ? Eh ! oui, assurément, et, je vous prie, madame, où est le mal de vouloir être à son aise ? Quand vous ne serez plus, ma très-chère vieille, ou quand je serai fatiguée de vous et que je me serai enfuie, où irai-je ? Irai-je me placer comme gouvernante chez ma papiste de belle-sœur, faire prendre aux enfants leurs médecines, et leur donner le fouet, et les mettre au lit quand ils seront méchants ? Faudra-t-il être femme de charge de Castlewood, et, qui sait, épouser Tom Tusher ? Merci ! J’ai été assez longtemps l’humble servante de Frank. Que ne suis-je un homme ! J’en ai dix fois la cervelle, et si j’avois porté une… allons, milady, n’ayez pas peur… si j’avois porté une épée et une perruque au lieu de cette mante et de cette commode auxquelles la nature m’a condamnée (quoique ce soit assez joli après tout : cousin Esmond ! vous irez à la Bourse demain, et vous m’apporterez le pareil de ce ruban, monsieur, entendez-vous ?), j’aurois fait parler de notre nom. Rabat-Joie aussi auroit fait quelque chose de notre nom s’il avoit représenté la famille. Milord Rabat-Joie, cela auroit fait très-bien. Oui, vous avez un fort joli genre, et vous auriez fait un grave orateur fort convenable. » Et ici elle se mit à contrefaire le maintien d’Esmond, et à lui parler sous le nez, et d’une façon si comique, que la maîtresse d’Esmond éclata de rire, et que lui-même reconnut qu’il y avoit quelque ressemblance dans cette fantasque et maligne caricature. « Oui, dit-elle, je jure solennellement, j’avoue et confesse que je veux un bon parti. Où est le mal ? Ma figure est toute ma fortune. Qui veut l’acheter ? Elle est à vendre, venez, venez ! Je ne saurois travailler, et je ne sais pas filer ; mais je sais jouer à vingt-trois jeux de cartes. Je suis capable de ne pas manquer une danse, de courre le cerf, et je crois que je saurois tirer au vol. Je puis dire autant de méchancetés que femme de mon âge, et je sais assez d’histoires pour amuser un mari maussade pendant mille et une nuits au moins. J’ai assez de goût pour la toilette, les diamants, le jeu et la vieille porcelaine. J’aime les bonbons, la dentelle de Malines (celle que vous m’avez apportée, cousin, est fort jolie), l’opéra, et tout ce qui est inutile et coûteux. J’ai uu singe et un petit nègre… Monsieur Pompée, allez porter une tasse de chocolat au colonel Rabat-Joie… et un perroquet et un épagneul, et il faut que j’aie un mari. Cupidon, vous entendez ?

— Ui, missis, dit Pompée, un petit nègre au rire grimaçant que lord Peterborow lui avait donné, et ayant un oiseau de paradis à son turban, et un collier avec le nom de sa maîtresse.

— Ui, missis ! dit Béatrix imitant l’enfant. Et si mari pas venir, Pompée en aller chercher un. »

Et Pompée s’en alla en grimaçant avec son plateau à chocolat, tandis que Béatrix couroit à sa mère et finissoit son accès de malice à son ordinaire, par un baiser ; et il n’est pas étonnant qu’à ce prix son tendre juge lui pardonnât.

Quand M. Esmond étoit revenu en Angleterre, sa santé étoit encore ébranlée ; et il se logea près de ses maîtresses, à Kensington, trop heureux d’être servi par elles et de les voir chaque jour. Il pouvoit voir un peu de compagnie, et de celle qu’il préféroit. M. Steele et M. Addison lui firent l’honneur de le visiter, et burent maint flacon de bon claret chez lui, tandis que leur hôte, à cause de sa blessure, étoit astreint à vivre de gruau. Ces messieurs étoient whigs et grands admirateurs de milord duc de Marlborough, et Esmond étoit tout à fait de l’autre parti. Mais la différence de leurs vues politiques n’empêchoit pas ces messieurs d’être d’accord avec lui en leur particulier, et de convenir, un soir que le bon vieux patron d’Esmond, le lieutenant général Webb, s’aidant d’une canne ou d’une béquille, monta clopin-clopant chez le colonel (dont le logement étoit joliment situé, entre Londres et Kensington, et avoit vue sur les jardins), que le lieutenant général étoit un noble et vaillant soldat, et même qu’on en avoit mal agi avec lui lors de l’affaire de Wynendael. Il prenoit sa revanche en paroles, il faut l’avouer ; et si M. Addison avoit eu envie d’écrire un poëme sur Wynendael, il en aurait pu entendre cent fois la relation de la bouche du commandant.

M. Esmond, forcé de rester tranquille, s’adonnoit à la littérature pour se distraire, et composa la comédie dont la copie du souffleur est dans mon écritoire de noyer, cachetée, et avec cette étiquette : « Le Fou fidèle, comédie, telle qu’elle a été représentée par les comédiens de Sa Majesté. » C’étoit une pièce fort sentimentale ; et M. Steele, qui avoit plus de ce genre de sentiment que M. Addison, l’admiroit, tandis que l’autre s’en moqua un peu à la représentation, quoiqu’il reconnût qu’il y avoit çà et là quelques jolis passages. Il montait alors sa propre pièce de Caton, dont l’éclat éteignit complètement le maigre luminaire d’Esmond, lequel, du reste, ne signa point sa comédie, et à l’impression mit seulement sur le titre : « Par une personne de qualité. » Il ne s’en vendit que neuf exemplaires, bien que M. Dennis, le grand critique, en eût fait l’éloge, et eût dit que c’étoit un ouvrage d’un grand mérite ; et le colonel Esmond fit un jour brûler toute l’édition de colère, par Jack Lockwood, son valet de chambre.

Toute cette comédie étoit pleine de traits d’amère satire contre certaine jeune personne. Le sujet de la pièce étoit tout à fait neuf. Une jeune femme étoit représentée entourée d’adorateurs, et choisissant un impertinent freluquet de pair au lieu du héros (mal joué, je pense, par M. Wilks, le Fou Fidèle), qui persistoit à l’admirer. Au cinquième acte, Téraminte découvroit le mérite d’Eugène (le F. F.) et éprouvoit du penchant pour lui, mais trop tard, car il annonçoit qu’il avait donné sa main et sa fortune à Rosaria, une jeune villageoise douée de toutes les vertus. Mais il faut avouer que l’auditoire bâilla à la première représentation, et que la pièce mourut à la troisième, n’ayant qu’une demi-douzaine de personnes témoins de son agonie. Esmond et ses deux maîtresses y allèrent le premier soir, et miss Béatrix s’endormit, tandis que sa mère, qui n’avoit pas été au spectacle depuis le règne de Jacques II, trouva que la pièce, sans être brillante, avoit une fort jolie morale.

M. Esmond donna dans la littérature, et écrivit beaucoup de vers et de prose à cette époque de loisir. Lorsqu’il étoit mécontent de la conduite de miss Béatrix, il composoit une satire dans laquelle il se soulageoit le cœur ; quand il souffroit de l’infidélité des femmes, il improvisoit une pièce de vers où il tenoit tout le sexe en mépris. Un jour, dans une de ses humeurs, il fit une petite plaisanterie dans laquelle (lui faisant jurer le secret) il se fit aider par son ami Dick Steele ; et, composant une feuille, il la fit imprimer exactement comme la feuille de Steele et par le même imprimeur ; et, à déjeuner, sa maîtresse trouva sur la table ce qui suit :

SPECTATEUR.

N341. Mardi, 1 avril 1712

« Mutato nomine de te fabula narratur. »

Horace.

De cette fable en toi contemple la morale.

« Jocaste est connue pour une femme instruite et à la mode, et pour une des plus aimables personnes de cette cour et de ce pays. Elle est chez elle le matin deux fois la semaine, et tous les beaux esprits et quelques-unes des beautés de Londres fréquentent ses assemblées. Lorsqu’elle va à Tunbridge ou à Bath, une suite d’adorateurs fait route avec elle ; et, outre les beaux de Londres, elle a une foule d’admirateurs aux eaux, ce qu’il y a de mieux dans le Sussex et le Somerset s’empressant autour de sa table à thé et aspirant à obtenir un regard d’elle. Les connoissances de Jocaste sont ainsi fort nombreuses. C’est même tout ce que peut faire une plume expéditive que de tenir son livre de visites, et tout ce que peut faire un vigoureux laquais que de le porter ; et il faudroit une tête beaucoup plus forte que celle même de Jocaste pour se rappeler les noms de tous ses chers amis.

« Soit aux eaux d’Epsom, soit à Tunbridge (car Jocaste n’est pas fixée sur ce point important), Sa Seigneurie eut l’heureuse chance de faire connoissance avec un jeune gentilhomme dont la conversation étoit si animée, dont les manières étoient si aimables, qu’elle invita l’agréable jeune petit-maître à lui faire visite s’il venoit jamais à Londres, où sa maison de Spring-Garden lui seroit ouverte. Tout charmant qu’il étoit, et joli garçon sans aucun doute, Jocaste en avoit un tel régiment du même genre marchant continuellement sous son étendard, qu’il n’est pas étonnant qu’elle eût des distractions. Ainsi, quoique ce gentilhomme eût fait sur elle une impression considérable et touché son cœur au moins vingt-trois minutes, il faut avouer qu’elle avoit oublié son nom. C’est un homme brun qui peut avoir vingt-huit ans ; sa mise est simple, quoique l’étoffe en soit riche ; il a un signe au front, au-dessus de l’œil gauche ; il a un ruban bleu à sa canne et à son épée, et porte ses cheveux.

« Jocaste fut très-flattée d’apercevoir son admirateur (car que tous ceux qui la voient l’admirent, c’est un point qu’elle ne sauroit mettre un moment en doute) dans le banc voisin du sien à l’église de Saint-James dimanche dernier ; et la manière dont il eut l’air de dormir, quoique sous les franges de ses paupières il étoit évident qu’il lançoit vers Jocaste des regards de respectueuse extase, la toucha et l’intéressa profondément. Au sortir de l’église, il se fraya un chemin jusqu’à sa chaise et lui fit un élégant salut comme elle y entroit. Elle le vit ensuite à la cour, où il se comporta de l’air le plus distingué, quoique aucune des connoissances de Jocaste ne sût comment il se nommoit ; et, le soir suivant, il étoit à la comédie, où Sa Seigneurie daigna le reconnoître de la loge d’avant-scène.

« Pendant toute la comédie elle se tortura tellement la cervelle pour se rappeler son nom, qu’elle n’entendit pas un mot de la pièce ; et ayant eu le bonheur de le rencontrer encore une fois dans le couloir du théâtre, elle alla à lui tout en émoi, et lui recommanda de ne point oublier qu’elle avoit deux soirées par semaine, et qu’elle avoit un ardent désir de le voir à Spring-Garden.

« Il fit son apparition mardi dans une riche toilette qui faisoit l’éloge de son goût et de celui du tailleur ; et quoiqu’un bon nombre d’entre nous entourât la charmante Jocaste, tous gens prétendant connoître chaque figure de la ville, nul ne put dire le nom de ce gentilhomme, en réponse aux questions pressantes que Jocaste lançoit de droite et de gauche, comme il s’avançoit dans la chambre avec un salut digne d’un duc.

« Jocaste répondit à ce salut par un de ces sourires et une de ces révérences dont cette dame a le secret. Elle fait la révérence d’un air languissant, comme pour dire : « Vous voilà enfin ! Je soupirois après vous ; » et puis elle achève sa victime avec une œillade assassine qui signifie : « Ô Philandre ! je n’ai d’yeux que pour vous. » Camille fait peut-être aussi bien la révérence, et les œillades de Thalestris ont leur mérite ; mais l’œillade et la révérence de Jocaste n’appartiennent qu’à elle seule.

« Soyez le bienvenu à Londres, monsieur, dit-elle. On voit à votre mine que vous venez de la campagne. » Elle auroit dit d’Epsom ou de Tunbridge si elle se fût souvenue de l’endroit où elle avoit rencontré l’étranger ; mais, hélas ! elle l’avoit oublié !

« Le gentilhomme dit qu’il n’étoit en ville que depuis trois jours, et qu’une de ses raisons pour y venir étoit d’avoir l’honneur de faire sa cour à Jocaste.

« Elle dit que les eaux ne lui avoient réussi que médiocrement.

« Les eaux étoient pour les malades, dit le gentilhomme. Les jeunes et les belles n’y venoient que pour les faire briller. « Et, quand le ministre lisoit le service dimanche, ajouta-t-il, Votre Seigneurie me faisoit l’effet de l’ange qui visitoit la source. » Un murmure d’approbation accueillit cette saillie. Manilio, qui est un bel esprit quand il n’est pas au jeu, étoit dans une telle rage qu’il renonça lorsqu’il l’entendit.

« Jocaste étoit un ange visitant les eaux ; mais à laquelle des piscines ? Elle étoit de plus en plus embarrassée ; et, selon son usage, avoit l’air d’autant plus simple et innocent, que ses intentions étoient plus artificieuses.

« Nous discourions, dit-elle, de l’orthographe des noms et des mots quand vous êtes venu. Pourquoi disons-nous goold et écrivons-nous gold, et prononçons-nous china, chayny ; et Cavendish, Candish ; et Cholmondeley, chum’ey ? Si nous prononçons Pulteney, Poltney, pourquoi ne pas prononcer poultrey, pultry ? et…

— Une enchanteresse telle que Votre Seigneurie, dit-il, a à sa disposition toutes les espèces de charmes. » Mais c’étoit un bon mot du docteur Swift, et nous le connoissons tous.

« Et comment écrivez-vous votre nom ? » dit-elle, abordant enfin la question ; car cette piquante conversation avoit été beaucoup plus longue qu’on ne l’a reproduite ici, et avoit duré au moins trois tasses de thé.

« Oh ! madame, dit-il, j’écris mon nom avec un y. » Et posant sa tasse, mon gentilhomme fit un autre salut élégant, et disparut en un clin d’œil.

« Jocaste ne dort plus depuis cette mortification, et depuis la disparition de l’étranger. Au moindre mécompte, elle est sûre de perdre sa santé et sa bonne humeur ; et nous, ses serviteurs, nous souffrons, selon l’usage, des accès d’irritation de notre reine. Pouvez-vous nous aider, monsieur le Spectateur, vous qui savez tout, à deviner pour elle cette énigme, et mettre en repos tous nos esprits ? Nous trouvons sur sa liste M. Berty, M. Smith, M. Pike, M. Tyler, qui, pour ce que nous en savons, peuvent être M. Bertie, M. Smyth, M. Pyke, M. Tiler. Elle a renvoyé le commis qui tient son livre de visites, un pauvre diable surchargé d’enfants. Expliquez-moi cette énigme, mon bon monsieur Shortface, et obligez votre admirateur.

« Œdipe. »

« Café de la Trompette, Whitehall.

« Je connois peu la ville, quoique j’aie fait mon éducation à l’Université, et que j’aie passé quelques années à servir mon pays à l’étranger, où mon nom est plus connu que dans les cafés et à Saint-James.

« Il y a deux ans mon oncle est mort, me laissant un joli bien dans le comté de Kent ; et comme j’étois aux eaux de Tunbridge l’été dernier, mon deuil fini et à la découverte, s’il faut dire la vérité, de quelque jeune personne qui voulût partager avec moi la solitude de ma grande maison du Kent, et être bonne pour mes tenanciers (auxquels une femme peut faire beaucoup plus de bien que ne le peut l’homme le mieux intentionné), je fus tout à fait fasciné par une jeune dame de Londres, qui étoit la coqueluche de toute la compagnie aux eaux. Tout le monde connoît la beauté de Saccharissa ; et personne mieux qu’elle-même, je pense, monsieur le Spectateur.

« Je vois sur mes tablettes que je n’ai pas dansé moins de vingt-sept fois avec elle à l’assemblée. Je la régalai deux fois des violons. Je fus admis à diverses reprises chez elle, et reçu par elle avec beaucoup de distinction, et, pour un temps, entièrement son esclave. Ce fut seulement alors que, par les propos de la compagnie qui étoit aux eaux, et en surveillant de près celle à qui j’avois songé à adresser la question la plus sacrée qu’un homme puisse faire à une femme, je m’aperçus combien elle étoit peu faite pour être la femme d’un gentilhomme de province ; et que cette belle créature n’étoit qu’une coquette toute mondaine et sans cœur, jouant avec une affection à laquelle elle ne se proposoit pas, et même étoit incapable de répondre. C’est de l’admiration que veulent ces femmes ; l’amour ne les touche pas ; et je ne conçois pas, dans sa vieillesse, de créature plus misérable que le sera cette dame, quand elle aura perdu sa beauté, quand ses admirateurs l’auront abandonnée, et qu’elle n’aura ni amitié ni religion pour la consoler.

« Appelé à Londres par des affaires, j’allai à l’église Saint-James dimanche dernier, et là, en face de moi, étoit assise ma beauté des eaux. Son maintien pendant tout le service fut si impertinent, languissant, et absurde ; elle joua de l’éventail et de la prunelle à mon intention d’une manière si inconvenante, que je fus obligé de fermer les yeux afin de ne la point voir, et, toutes les fois que je les rouvris, je rencontrai les siens (et ils sont fort brillants) toujours fixés sur moi. Je la retrouvai ensuite à la cour et au théâtre ; et elle n’y eut de cesse qu’elle n’eût fendu la foule pour me parler et m’inviter à l’assemblée qu’elle tient chez elle, non loin de Ch-r-ng Cr-ss.

« Lui ayant promis d’y aller, comme de raison je tins ma promesse ; et je trouvai ma jeune veuve au milieu d’une demi-douzaine de tables de jeu, et d’une cohue de beaux esprits et d’admirateurs. Je la saluai de mon mieux, et m’avançai vers elle ; et je vis à un certain embarras sur sa figure, quoiqu’elle cherchât à le cacher, qu’elle avoit oublié jusqu’à mon nom.

« Sa conversation, quoique pleine d’art, me prouva que j’avois deviné juste. Elle tourna l’entretien de la manière la plus ridicule sur l’orthographe des noms et des mots ; et je répondis par les compliments les plus ridicules et les plus fades que je pus trouver : un entre autres, où je la comparai à un ange qui visitoit les bains des malades, alloit un peu trop loin ; et je ne me le serois pas permis, si l’allusion n’avoit été suggérée par la seconde leçon que nous avions entendue le dimanche précédent, et si je n’avois été forcé de lui répondre.

« Alors elle en vint à la question que je pressentois, et me demanda l’orthographe de mon nom. « Madame, dis-je en tournant sur mes talons, je l’écris avec un y. » Et là-dessus je la laissai, m’étonnant de la légèreté de cœur des gens de la ville, qui oublient et font des amis si aisément, et résolu à chercher ailleurs une compagne pour votre assidu lecteur.

« Cymon Wyldoats. »

« Vous connoissez mon vrai nom, monsieur le Spectateur, dans lequel il n’y a pas d’upsilon. Mais, si la dame que j’ai appelée Saccharissa s’étonne que je ne paroisse plus à ses thés, elle est ici respectueusement informée du y (pourquoi). »

La lettre ci-dessus est une parabole, dont je vais à présent expliquer le sens. Jocaste n’étoit autre que miss Esmond, fille d’honneur de Sa Majesté. Elle avoit dit à M. Esmond avoir rencontré quelque part un gentilhomme et avoir oublié son nom ; et alors le gentilhomme, sans intentions malicieuses comme celles de Cymon dans la fiction susdite, avoit fait innocemment la même réponse ; et nous avions tous ri de voir combien peu mistress Jocaste-Béatrix avoit profité de son artifice et de ses précautions.

Quant à Cymon, il étoit destiné à représenter votre très-humble serviteur et le sien, l’auteur de l’apologue et de cette histoire, que nous fîmes imprimer sur un papier du Spectateur dans le bureau de M. Steele, exactement comme l’était cette fameuse feuille, et qui fut posée sur la table à déjeuner au lieu du numéro véritable. Mistress Jocaste, qui avoit beaucoup d’esprit, ne pouvoit pas vivre sans son Spectateur en prenant son thé ; et ce faux Spectateur avoit pour objet de faire entendre à cette jeune femme qu’elle étoit une coquette, et que Cymon étoit un homme d’honneur et de résolution, éclairé sur tous ses défauts, et déterminé à rompre avec elle une fois pour toutes.

Car bien qu’il en ait déjà été dit assez sur cette affaire d’amour, assez du moins pour prouver aux héritiers de l’auteur quel tendre extravagant étoit leur vieux grand-père, qui aimeroit à être considéré par eux comme un très-sage vieillard ; cependant il s’en faut de beaucoup que tout ait été dit sur ce sujet, qui, si on lui laissoit prendre dans les Mémoires d’Esmond l’espace qu’il occupa dans sa vie, fatigueroit ses parents et parentes d’ici à cent ans au delà de toute patience, étant extrait d’un journal de folie et de radotage, de ravissements et de fureurs, que l’homme de la vanité la plus ordinaire n’aimeroit pas à laisser après lui.

Le fait est que, soit qu’elle se moquât de lui ou l’encourageât, soit qu’elle lui sourît ou fût froide et reportât ses sourires sur un autre ; mondaine et ambitieuse, comme il la savoit être ; dure et insouciante, comme elle sembloit devenir avec sa vie de cour, et les centaines d’admirateurs qui lui venoient et qui la quittoient ; Esmond avoit beau faire, il ne pouvoit chasser Béatrix de son esprit ; il pensoit constamment à elle en Angleterre ou à l’étranger : s’il se voyoit cité dans la Gazette, ou qu’il eût échappé à un boulet de canon ou à un plus grand danger dans la campagne, comme il lui arriva plus d’une fois, sa première pensée, après l’honneur obtenu ou le danger évité, étoit : « Qu’en dira-t-elle ? Cette distinction ou l’idée de ce péril va-t-elle l’enorgueillir ou la toucher, de façon à me la rendre plus favorable ? » Il ne pouvoit pas plus se défendre contre cette fidélité passionnée, qu’il ne pouvoit s’empêcher de voir avec ses yeux : l’une et les autres sembloient faire également partie de lui ; et tout en connoissant chacun de ses défauts aussi bien que le plus clairvoyant de ses détracteurs, et la folie d’un attachement pour cette femme, dont la possession ne donneroit jamais plus d’une semaine de bonheur, il y avoit néanmoins dans cette Circé un charme dont le pauvre abusé ne pouvoit s’affranchir ; et, pour un temps beaucoup plus long qu’Ulysse (autre officier entre deux âges, qui voyagea beaucoup et fit la guerre à l’étranger), Esmond se sentit asservi et abruti par les artifices de cette enchanteresse. La quitter ! Il ne la pouvoit pas plus quitter, comme il avoit fait quitter sa perfide au Cymon de son histoire, qu’il ne pouvoit perdre la conscience de ce qu’il étoit la veille. Elle n’avoit qu’à lever le doigt, pour le faire revenir si loin qu’il fût ; elle n’avoit qu’à dire : « J’ai congédié tel et tel adorateur, » pour que le pauvre infatué allât rôder autour de la maison de sa mère, désireux d’être mis au rang des prétendants, quoiqu’il sût bien qu’il en seroit rayé la semaine suivante. S’il ressembloit à Ulysse, du moins dans sa folie, elle ressemblent à Pénélope en ce qu’elle avoit une foule de prétendants, et défaisoit du jour à la nuit le travail de fascination et la toile de coquetterie qu’elle ourdissoit pour les allécher et amuser.

Une partie de sa coquetterie pouvoit venir de sa position à la cour, où la jolie fille d’honneur étoit la lumière autour de laquelle des milliers de beaux venoient papillonner, où elle étoit sûre d’avoir un cercle d’admirateurs, se pressant pour écouter ses reparties autant que pour admirer sa beauté, et où elle disoit et entendoit des choses qu’on n’auroit jamais pensé que les lèvres ou les oreilles de la fille de Rachel Castlewood auroient jamais dites ou entendues. Lorsqu’ils étoient de service à Windsor ou à Hampton, les hommes et les femmes de la cour faisoient ensemble des parties de cheval ; mistress Béatrix, en habit et chapeau de cavalier, la première après les chiens de chasse et par-dessus les barrières du parc, une troupe de jeunes gens sur ses talons. Si les dames angloises de la campagne étoient à cette époque les plus pures et les plus modestes femmes qu’il y eût au monde, les dames angloises de la ville et de la cour se permettoient un langage et une conduite qui n’étoient ni modestes ni purs, et réclamoient, quelques-unes d’entre elles, une liberté que ceux qui aiment ce sexe ne voudront jamais lui accorder. Les hommes de ma famille qui viennent après moi (car je n’encourage point les femmes à ces sortes d’études) peuvent lire dans les œuvres de M. Congreve, du docteur Swift et autres, quelle étoit la conversation et quelles étoient les habitudes de notre temps.

La plus jolie femme de l’Angleterre en 1712, quand Esmond revint dans ce pays, une femme de haute naissance, et quoique sans fortune, il est vrai, avec mille séductions d’esprit et de manières, Béatrix Esmond, avoit maintenant vingt-six ans, et étoit toujours Béatrix Esmond. De ses cent adorateurs elle n’en avoit pas choisi un pour mari ; ceux qui l’avoient demandée avoient été joués par elle, et un plus grand nombre encore l’avoient quittée. Voilà près de dix ans qu’elle voyoit tout un plant de jeunes beautés convenablement aménagé, si nous pouvons nous permettre cette comparaison forestière, et rentré depuis longtemps pour la consommation domestique. Ses contemporaines étoient à cette heure de sages mères de famille ; des filles qui n’avoient pas la dixième partie de ses charmes ou de son esprit avoient fait de bons mariages, et maintenant prenoient le pas sur celle qui naguère les railloit et les éclipsoit. Les jeunes beautés commençoient à regarder Béatrix comme une vieille fille, et à ricaner et à la ranger parmi les dames de Charles II, et à lui demander si son portrait n’étoit point dans la galerie de Hampton-Court. Mais elle régnoit encore (du moins dans l’opinion d’un homme), supérieure à toutes les petites demoiselles qui étoient la coqueluche des jeunes gens ; et, aux yeux d’Esmond, elle étoit toujours parfaitement adorable et jeune.

Qui sait combien furent près d’avoir le bonheur de la posséder, ou plutôt combien furent assez fortunés pour échapper a cette sirène ? C’est merveille de penser que sa mère étoit la plus pure et la plus simple des femmes, et que cette fille naquit d’elle. Je suis tenté de croire que ma maîtresse, qui n’avoit jamais dit une parole dure à ses enfants (et deux ou trois fois seulement à certaine personne), doit avoir manqué de mesure dans l’exercice de l’autorité maternelle : car son fils et sa fille se révoltèrent de bonne heure ; et une fois envolés du nid, on ne put jamais les ramener complètement sur le sein de leur tendre mère. Lady Castlewood, et peut-être étoit-ce aussi bien, connoissoit peu la vie et les véritables idées de sa fille. Comment auroit-elle su ce qui se passoit dans les antichambres de la reine et aux tables de la cour ? Mistress Béatrix fit valoir si résolûment sa propre autorité que sa mère céda promptement. La fille d’honneur avoit son équipage à elle, sortoit de la maison et y rentroit à son gré ; sa mère étoit également impuissante à lui résister ou à la conduire, à lui commander ou à la persuader.

Elle avoit été fiancée une fois, deux fois, trois fois, à ce que croyoit Esmond. Lorsqu’il quitta l’Angleterre, elle étoit promise, on l’a dit, à milord Ashburnham ; et voilà qu’à son retour, Sa Seigneurie étoit mariée à lady Mary Butler, la fille du duc d’Ormond, et ses belles maisons, et ses douze mille livres sterling de rente, pour lesquelles miss Béatrix l’avoit convoité, étoient perdues pour elle. Esmond ne pouvoit pas lui parler de cette rupture, et lorsqu’il questionna sa maîtresse, tout ce que lady Castlewood répondit fut : « Ne m’en parlez pas, Harry. Je ne saurois vous dire comment ni pourquoi ils ont rompu, et je crains de m’en enquérir. Je vous ai déjà dit qu’avec toute sa bonté, son esprit, sa générosité, et cette sorte de brillant naturel qu’elle possède, je n’ai que peu de bien à dire de ma pauvre Béatrix, et que j’envisage avec terreur le mariage qu’elle contractera. Son idée fixe est l’ambition, et de faire une grande figure ; et, cet objet réalisé, elle s’en lassera, comme elle fait de tout. Que le ciel vienne en aide à son mari, quel qu’il soit. Milord Ashburnham étoit un excellent jeune homme, doux, mais sans foiblesse, et de beaucoup de moyens, à ce qu’on m’a dit, et autant que le peu que j’ai causé avec lui m’a permis d’en juger ; et un bon caractère, bon et patient : il doit l’avoir été d’après tout ce qu’il a eu à endurer. Mais il a fini par la quitter, un jour qu’elle aura mis le comble à ses caprices et à sa tyrannie, et le voici marié à une jeune personne qui le rendra mille fois plus heureux que n’auroit pu faire ma pauvre enfant. »

Cette rupture, quelle qu’en fût la cause (j’ai entendu ces propos, mais assurément je ne prendrai pas la peine de répéter au long dans ce journal ce commérage de café), fit beaucoup parler, et M. Esmond fut témoin de l’apparition de milord le jour de naissance de la reine avec sa jeune femme. La vengeance que Béatrix tira d’elle fut d’avoir l’air si adorable, un tel air d’impératrice, que la modeste jeune dame ne put figurer à côté d’elle, et que lord Ashburnham, qui avoit ses raisons pour désirer de l’éviter, s’esquiva, tout confus, et de fort bonne heure. Cette fois, Sa Grâce le duc Hamilton, qu’Esmond avoit déjà vu tourner autour d’elle, étoit constamment à côté de miss Béatrix : c’étoit un des plus brillants gentilshommes d’Europe, tout à fait accompli par ses lectures, par ses voyages, par une longue habitude de la meilleure compagnie, distingué comme homme d’État, ayant été ambassadeur sous le roi Guillaume, et un noble orateur dans le parlement écossois, où il avoit été chef du parti opposé à l’Union, et, quoiqu’à présent âgé de quarante-cinq à quarante-six ans, un gentilhomme de si haute taille, si accompli comme esprit et si favorisé de sa personne, qu’il pouvoit prétendre à la main de n’importe quelle princesse d’Europe.

« Aimeriez-vous le duc pour cousin ? dit M. le secrétaire Saint-John en françois à l’oreille du colonel Esmond ; il paroît que le veuf se console. »

Mais revenons à notre petit numéro du Spectateur et à la conversation qui s’ensuivit. Miss Béatrix fut d’abord tout à fait mordue (comme on disoit alors), et elle ne « flaira » pas l’auteur de l’histoire ; il est vrai que M. Esmond avoit tâché d’imiter de son mieux la manière de M. Steele (car pour l’autre auteur du Spectateur, sa prose est, je pense, tout à fait inimitable) ; et Dick, qui étoit le plus paresseux et le meilleur des hommes, auroit laissé l’article passer dans son journal et aller à la postérité comme une de ses élucubrations, si Esmond ne s’étoit fait scrupule de présenter au monde sous un jour si défavorable le nom d’une femme qu’il aimoit. Béatrix pesta contre la feuille, le colonel Esmond observant sa physionomie avec un intérêt non médiocre pendant qu’elle la lisoit.

« Comme votre ami M. Steele devient stupide ! s’écrie miss. Béatrix. Epsom et Tunbridge ! Est-ce qu’il n’en finira jamais avec Epsom et Tunbridge, et avec ses beaux à l’église, et ses Jocastes et Lindamires ? Pourquoi n’appelle-t-il pas les femmes Nelly et Betty, comme leurs parrains et marraines ont fait à leur baptême ?

— Béatrix, Béatrix ! dit sa mère, parlez sérieusement des choses sérieuses.

— Maman croit que le catéchisme est tombé du ciel, j’imagine, dit Béatrix en riant, et a été rapporté d’une montagne par un évêque. Oh ! comme ce livre-là m’a fait souffrir ! D’ailleurs, j’ai eu pour marraine une papiste, maman : pourquoi me l’avoir donnée ?

— Je vous ai donné le nom de la reine, dit sa mère en rougissant.

— Et c’est un fort joli nom, » dit quelqu’un d’autre.

Béatrix continua a lire : « J’écris mon nom avec un y. Infâme que vous êtes, dit-elle en se tournant vers le colonel Esmond, pourquoi avez-vous conté mon histoire à M. Steele ? ou, attendez, vous avez écrit vous-même ce papier pour me tourner en ridicule. Fi, monsieur ! »

Le pauvre M. Esmond se sentit un peu effrayé, et dit une vérité qui n’en étoit pas moins un gros mensonge. « Sur mon honneur ! dit-il, je n’ai pas même lu le Spectateur de ce matin. » Et il ne l’avoit pas lu ; car ce n’étoit pas le Spectateur, mais un faux journal mis à sa place.

Elle continua de lire : le rouge lui montoit un peu au visage en lisant. « Non, dit-elle, je crois que vous ne sauriez l’avoir écrit. Je crois que ce doit être M. Steele quand il étoit soûl, et qu’il avoit peur de son horrible et vulgaire femme. Toutes les fois que je vois un énorme compliment à une femme, et quelque panégyrique outré de la vertu de notre sexe, je suis sûre que le capitaine et sa moitié se sont pris de querelle la veille, et qu’on l’a rapporté ivre chez lui, ou qu’on l’a trouvé dans…

— Béatrix ! s’écrie lady Castlewood.

— Eh bien ! maman, ne criez pas avant qu’on vous frappe. Je ne vais rien dire de mal. Je ne veux pas vous donner plus d’ennui qu’il ne faut, ma jolie maman. Oui, et votre petite Trix est une méchante petite Trix, qui ne fait pas ce qu’elle a à faire, et ne fait pas ce qu’elle devroit, et il y a… enfin… je n’en veux pas dire plus. Si fait, j’en dirai plus, à moins que vous ne me baisiez. »

Et là-dessus mademoiselle met de côté son journal, et court à sa mère, et se livre à une variété d’embrassades, disant à M. Esmond aussi clairement que des yeux peuvent le faire : « Là, monsieur, vous voudriez bien, vous, jouer à ce charmant jeu ?

— Oui, madame, je le voudrois, dit-il.

— Voudrois quoi ? demande miss Béatrix.

— Ce que vous entendiez quand vous m’avez regardé de cette façon provocante, répond Esmond.

— Quel confesseur ! s’écrie Béatrix en riant.

— Qu’est-ce que voudroit Henry, ma chère ? » demande sa mère, la bonne âme, toujours occupée à savoir ce que nous voudrions, et comment elle pourroit nous être agréable.

La jeune fille court à elle. « Ô absurde bonne petite maman ! dit-elle, en la baisant de nouveau ; voilà ce qu’aimeroit Harry. »

Et elle partit d’un joyeux éclat de rire ; et lady Castlewood rougit comme une fille de seize ans.

« Regardez-la, Harry, lui dit à l’oreille Béatrix, courant à lui et parlant de sa plus douce voix. Est-ce que cette rougeur ne lui sied pas ? N’est-elle pas jolie ? Elle a l’air plus jeune que moi, et certes elle est cent millions de fois meilleure. »

La bonne maîtresse d’Esmond quitta la chambre, emportant sa rougeur avec elle.

« Si nous autres filles de la cour nous pouvions faire pousser de telles roses, continue Béatrix en riant, que ne ferions-nous pas pour les conserver ! Nous leur couperions la queue et nous les mettrions dans l’eau salée. Mais ces roses-là ne fleurissent pas à Hampton-Court et à Windsor, Henry. » Elle s’arrêta pour une minute, et le sourire qui l’illuminoit, s’effaçant de ce ciel d’avril, fit place à un nuage gros de pleurs. « Oh ! comme elle est bonne, Harry ! continua de dire Béatrix. Oh ! c’est une véritable sainte. Sa perfection m’épouvante. Je ne suis pas faite pour vivre avec elle. Je serois meilleure, je crois, si elle étoit moins parfaite. Elle a eu un grand chagrin dans sa vie, et un grand secret ; et elle s’en est repentie. Ce n’a pas pu être la mort de mon père. Elle en parle librement ; et elle n’a pas pu l’aimer beaucoup, quoiqu’il soit difficile de savoir ce que nous aimons, nous autres femmes, et pourquoi.

— En effet, dit M. Esmond.

— Personne ne sait, poursuivit Béatrix, sans tenir compte de l’interruption autrement que par un regard, quelle est la vie de ma mère. Elle a été à la prière ce matin de bonne heure ; elle passe des heures dans son cabinet ; si vous l’y suiviez, vous la trouveriez en prières à présent. Elle soigne les pauvres de l’endroit, ces horribles et sales pauvres. Elle assiste jusqu’au bout aux sermons du curé ; oh ! ces assommants sermons ! Et vous voyez, on a beau dire, si bonnes qu’elles soient, les personnes comme elle ne sont pas faites pour frayer avec nous autres gens du monde. Il y a toujours, pour ainsi dire, un tiers présent, même quand ma mère et moi nous sommes seules. Elle ne sauroit être entièrement franche avec moi ; elle pense toujours à l’autre monde, et à son ange gardien, qui est peut-être ce tiers dont je parle. Ô Harry, je suis jalouse de cet ange gardien ! s’écria mistress Béatrix. C’est horrible, je le sais ; mais ma mère ne vit qu’en vue du ciel, et moi je ne vis que pour la terre. Nous ne pouvons être tout à fait amies ; et puis elle se soucie plus du petit doigt de Frank que de toute ma personne, je sais que cela est ; et elle vous aime beaucoup trop, monsieur ; et je vous hais pour cela. J’aurois voulu l’avoir toute à moi ; mais elle n’a pas voulu. Dans mon enfance, c’étoit mon père qu’elle aimoit (oh ! comment pouvoit-elle l’aimer ? Il était bon et beau, je m’en souviens, mais si stupide, et incapable de parler après boire). Et puis, ç’a été Frank ; et à présent, c’est le ciel et le prêtre. Comme je l’aurois aimée ! tout enfant, j’étois en fureur de n’être pas seule aimée d’elle ; mais elle vous aimoit tous mieux, tous, je le sais. Et maintenant, elle parle des bienheureuses consolations de la religion. Chère âme ! Elle se croit plus heureuse de penser, comme elle le doit faire, que nous sommes tous de méchants et misérables pécheurs, et que ce monde est simplement un pied-à-terre pour les bons, où ils s’arrêtent une nuit, comme nous faisons en venant de Walcote, à cette grande, lugubre, incommode auberge de Hounslow, dans ces horribles lits ; oh ! vous les rappelez-vous, ces horribles lits ? Et la voiture vient les prendre et les emmener au ciel le lendemain matin.

— Chut, Béatrix ! dit M. Esmond.

— Chut, en vérité ! Vous êtes un hypocrite vous-même, Henry, avec vos airs graves et votre mine refrognée. Nous sommes tous hypocrites. Ô mon Dieu ! nous sommes tous seuls, seuls, seuls, dit la pauvre Béatrix, son beau sein gonflé par un soupir.

— C’est moi qui ai écrit chaque ligne de cette feuille, ma chère, dit M. Esmond. Vous n’êtes pas aussi mondaine que vous pensez l’être, Béatrix, et vous valez mieux que nous ne croyons. Ce que nous avons de bon en nous, nous en doutons ; et le bonheur que nous avons sous la main, nous le jetons de côté. Toute votre ambition est de faire un beau mariage, d’avoir un grand train de maison, et pourquoi ? Vous en serez lasse quand vous l’aurez, et vous ne serez pas plus heureuse avec une couronne sur votre voiture…

— Que d’aller au marché en croupe avec Lubin, dit Béatrix. Merci, Lubin !

— Je suis un triste berger, à coup sûr, répond Esmond en rougissant, et il me faut une nymphe qui puisse me border mon lit et me faire de l’eau de gruau. Eh bien, Tom Lookwood peut faire cela. Il m’a emporté de la mêlée sur ses épaules, et m’a soigné tout le temps de ma maladie comme l’amour le feroit rarement. Et cela simplement pour de bons gages, l’espoir de ma défroque et le contenu de mon portemanteau. Combien de temps Jacob servit-il comme apprenti pour avoir Rachel ?

— Pour avoir maman ? dit Béatrix. Est-ce maman que veut avoir Votre Honneur, et aurai-je le bonheur de vous appeler papa ? »

Esmond rougit de nouveau. « Je parfois d’une Rachel qu’un berger courtisoit il y a cinq mille ans, quand les bergers vivaient plus longtemps qu’à présent ; et je voulois dire que, depuis que je vous revis pour la première fois après notre séparation… vous étiez une enfant alors…

— Et je mis mes plus beaux bas pour vous séduire, je m’en souviens, monsieur…

— Vous avez eu mon cœur depuis lors, tel qu’il étoit ; et, telle que vous étiez vous-même, je ne me suis soucié d’aucune autre femme. Le peu de réputation que j’ai acquis, ç’a été pour que vous en fussiez bien aise ; et, vraiment, ce n’est guère ; et je pense qu’une centaine de fous dans l’armée en ont fait et mérité tout autant. Y avoit-il dans l’air de ce lugubre vieux Castlewood quelque chose qui nous rendoit tous sombres, mécontents et solitaires, sous son vieux toit en ruines ? Voilà comme nous étions tous, même quand nous étions ensemble et unis, à ce qu’il sembloit ; nous suivions nos plans séparés, assis chacun autour de la table.

— Chère vieille maison lugubre ! s’écrie Béatrix. Maman n’a jamais eu le cœur d’y retourner depuis que nous l’avons quittée, quand… peu importe il y a combien d’années. »

Et elle rejeta ses boucles en arrière, et regarda le miroir par-dessus sa jolie épaule, d’un air superbe, comme si elle disoit : « Ô Temps, je te défie.

— Oui, dit Esmond qui avoit l’art, à ce qu’elle avouoit, de deviner beaucoup de ses pensées ; vous pouvez encore vous regarder au miroir, et n’être que bien aise des vérités qu’il vous dit. Quant à moi, savez-vous quel est mon plan ? Je compte demander à Frank de me donner les terres de la Virginie que le roi Charles a données à notre grand-père (elle fit une orgueilleuse révérence, comme pour dire : « Notre grand-père, oui-da ! Je vous remercie, monsieur le bâtard »). Oui, oui, je sais que vous pensez à ma barre senestre ; eh bien, soit. Un homme ne peut pas surmonter cela dans ce pays-ci, à moins, pourtant, qu’il ne la porte en travers des armes d’un roi, auquel cas cela devient fort honorable. Et je songe à me retirer sur ces plantations, et à me bâtir un wigwam dans les bois, et peut-être, si j’ai besoin de compagnie, à m’unir à une squaw. Nous enverrons à Votre Seigneurie des fourrures pour l’hiver, et, quand vous serez vieillie, nous vous approvisionnerons de tabac. Je ne suis pas tout à fait assez habile, ou assez coquin, je ne sais lequel, pour l’ancien monde. Je puis me faire une place dans le nouveau, qui n’est pas si plein, et y fonder une famille. Quand vous serez mère vous-même, et une grande dame, peut-être vous enverrai-je de la plantation quelque jour un petit sauvage, moitié Esmond moitié Mohock, et vous serez bonne pour lui par égard pour son père, qui, après tout, étoit votre parent, et que vous aimiez un peu.

— Quelles folies vous nous contez là, Harry ! dit Béatrix, regardant avec de grands yeux.

— C’est tout à fait sérieux, » dit Esmond. Et, par le fait, ce plan existoit dans sa tête depuis quelque temps, et surtout depuis son retour en Angleterre, lorsqu’il avoit vu combien sa passion étoit sans espoir, et même dégradante pour lui. « Non, dit-il alors, j’ai essayé maintenant une demi-douzaine de fois. Je puis assez bien supporter d’être loin de vous ; mais être auprès de vous est intolérable (autre profonde révérence de mistress Béatrix), et je partirai. J’ai de quoi acheter des haches et des fusils pour mes hommes, des colliers et des couvertures pour les sauvages ; et j’irai vivre parmi eux.

— Mon ami, dit-elle affectueusement en prenant la main d’Esmond d’un air de grande compassion, vous ne pouvez pas penser que dans notre position rien de plus que notre amitié actuelle soit possible. Vous êtes notre frère aîné, nous vous considérons comme tel, plaignant votre malheur et ne vous le reprochant pas. Et vous êtes assez âgé et assez grave pour être notre père. J’ai toujours pensé que vous aviez cent ans, Harry, avec votre mine solennelle et votre air grave. J’ai pour vous les sentiments d’une sœur, et je ne saurois faire plus. N’est-ce pas assez, monsieur ? »

Et elle approcha sa figure tout près de celle de Harry, qui sait avec quelle intention ?

« C’en est trop, dit Esmond en se détournant. Je ne puis supporter cette existence ; il faut en finir. Je resterai, je pense, pour vous voir mariée, et alors je fréterai un navire et je l’appellerai Béatrix, et je vous dirai à tous… »

Ici le domestique, ouvrant brusquement la porte, annonça Sa Grâce le duc de Hamilton, et Esmond fit un saut en arrière en murmurant quelque chose comme une imprécation, au moment où ce grand seigneur entroit dans toute la splendeur de son crachat et de son cordon vert. Il fit à M. Esmond tout juste le salut gracieux qu’il eût fait au laquais qui lui auroit apporté un siége ou pris son chapeau, et s’assit auprès de miss Béatrix, tandis que le pauvre colonel sortoit de la chambre l’oreille basse.

La maîtresse d’Esmond étoit dans la chambre d’au-dessous quand il descendit l’escalier. Elle le rencontroit souvent lorsqu’il venoit de chez Béatrix, et elle lui fit signe d’entrer.

« Que vous a-t-elle dit, Harry ? demanda lady Castlewood.

— Elle a été très-franche, très-franche, dit Esmond.

— Mais… mais au sujet de ce qui va avoir lieu ?

— Que va-t-il avoir lieu ? dit-il avec un battement de cœur.

— Sa Grâce le duc de Hamilton l’a demandée en mariage, dit milady. Il a fait son offre hier. Ils se marieront aussitôt qu’il ne sera plus en deuil ; et vous avez ouï dire que Sa Grâce est nommée ambassadeur à Paris ; et l’ambassadrice va avec lui. »

Page 1