‹ Henry EsmondChapitre 34 sur 43 · 3 · 04

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Le gentilhomme que Béatrix avoit choisi avoit, assurément, vingt ans de plus que le colonel, à qui elle cherchoit querelle sur son âge ; mais ce dernier n’étoit qu’un aventurier sans nom, tandis que l’autre étoit le plus grand duc de l’Écosse, avec des prétentions à un titre encore supérieur. Milord duc de Hamilton avoit, en effet, tous les mérites qui appartiennent à un gentilhomme, et il avoit eu le temps de mûrir pleinement toutes ses perfections, ayant plus de cinquante ans lorsque Mme Béatrix le choisit pour fiancé.

Le duc de Hamilton, alors comte d’Arran, avoit été élevé à la fameuse Université écossoise de Glasgow, et, arrivé à Londres, étoit devenu un grand favori de Charles II, qui l’avoit fait gentilhomme de la chambre et ensuite l’avoit nommé ambassadeur auprès du roi de France, sous lequel le comte fit deux campagnes comme aide de camp de Sa Majesté ; et il étoit absent pour ce service, quand le roi Charles mourut.

Le roi Jacques continua d’avancer milord, le fit maître de la garde-robe et colonel du régiment royal de cavalerie ; et Sa Seigneurie resta fidèle au roi Jacques, étant du petit nombre de ceux qui ne quittèrent cet infortuné monarque qu’à son départ d’Angleterre ; et ce fut alors, c’est-à-dire en 1688, qu’il contracta avec le colonel Francis Esmond l’amitié qui s’est toujours plus ou moins maintenue entre les deux familles.

Le comte professa toujours une grande admiration pour le roi Guillaume, mais jamais il ne put lui prêter serment ; et, sous le règne de ce grand roi, il prit part à plus d’un des complots qui finirent toujours par la déconfiture des conspirateurs, et généralement par leur pardon, grâce à la magnanimité du roi. Lord Arran fut deux fois prisonnier à la Tour, sous ce règne, disant intrépidement, lorsqu’on offroit de le relâcher, sur sa parole de ne rien entreprendre contre le roi Guillaume, qu’il ne la donneroit pas, parce qu’il étoit sûr de ne la pouvoir tenir. Mais néanmoins il fut deux fois renvoyé sans jugement ; et le roi en vouloit si peu à ce noble ennemi, que lorsque sa mère, la duchesse de Hamilton, de son chef, résigna ses droits, à la mort de son mari, le comte fut, par lettres patentes signées à Loo en 1690, créé duc de Hamilton, marquis de Clydesdale et comte d’Arran, avec préséance à partir de la création originelle. Sa Grâce prêta serment et siégea au parlement d’Écosse en 1700, s’y distingua par son patriotisme et son éloquence, surtout dans les débats relatifs au bill de l’Union, que le duc de Hamilton combattit de toute sa force, quoiqu’il ne voulût pas aller aussi loin que la gentry d’Écosse, qui étoit d’avis de résister par la force des armes. On dit qu’il cessa soudain son opposition, et par suite de lettres du roi qui étoit à Saint-Germain, lequel le supplioit, au nom de son allégeance, de ne point contrecarrer la reine sa sœur dans cette mesure ; et le duc, ayant toujours pour but d’effectuer le retour du roi dans son royaume au moyen d’une réconciliation entre Sa Majesté et la reine Anne, et tout à fait contraire à l’idée de son débarquement à main armée avec des troupes françoises, se tint à l’écart et demeura hors de l’Écosse, tandis que le chevalier de Saint-George projetoit sa descente de Dunkerque, passant son temps en Angleterre dans sa grande terre du Staffordshire.

Quand les whigs quittèrent le pouvoir, en 1710, la reine commença à donner les plus grandes marques de faveur à Sa Grâce. Il fut créé duc de Brandon et baron de Dutton en Angleterre ; ayant déjà reçu dans l’origine le Chardon du roi Jacques II, Sa Grâce fut alors promue à l’honneur de la Jarretière, distinction si grande et illustre, qu’aucun sujet ne les a jusqu’ici encore jamais eues ensemble. Quand cette objection fut faite à Sa Majesté, elle daigna dire : « Un sujet tel que le duc de Hamilton a droit, par excellence, à toutes les marques de faveur qu’une tête couronnée peut conférer. Dorénavant, je porterai moi-même les deux ordres. »

Au chapitre tenu à Windsor en octobre 1712, le duc et d’autres chevaliers, entre autres le lord-trésorier, nouvellement créé comte d’Oxford et Mortimer, furent reçus ; et, quelques jours après, Sa Grâce fut nommée ambassadeur extraordinaire en France, et les équipages, la vaisselle plate et les livrées furent commandés de l’espèce la plus somptueuse, non-seulement pour Son Excellence l’ambassadeur, mais pour Son Excellence l’ambassadrice, qui devoit l’accompagner. Ses armes étoient déjà écartelées sur les panneaux des voitures, et son frère devoit se hâter d’arriver au jour marqué, pour remplir dans la cérémonie les fonctions de chef de famille.

Le duc étoit veuf, ayant épousé, en 1698, Élisabeth, fille de Digby, lord Gérard, mariage par lequel de grands biens entrèrent dans la famille Hamilton ; et ce sont ces grands biens qui furent en partie cause de la querelle tragique qui mit fin à la carrière du duc.

Depuis la perte d’une dent jusqu’à celle d’une maîtresse, il n’est pas de douleur qui ne soit supportable. L’appréhension est beaucoup plus cruelle que la certitude, et nous prenons notre parti du malheur quand il est irrémédiable ; nous mâchons notre croûte de l’autre côté de la mâchoire. Je crois que le colonel Esmond fut soulagé lorsqu’un carrosse ducal à six chevaux vint mettre son enchanteresse hors de sa portée, et la plaça dans une sphère plus haute. Comme vous avez vu la nymphe sur la machine d’Opéra monter à la fin de la pièce jusqu’aux nuages où Mars, Bacchus, Apollon, et toute la divine compagnie de l’Olympe sont assis, et chanter son dernier air à roulades comme une déesse ; ainsi, lorsque cette prodigieuse élévation eut lieu dans la famille Esmond, je ne suis pas sûr que chacun de nous ne traita pas la divine Béatrix avec une déférence toute particulière ; du moins, l’impertinente petite beauté releva la tête d’un air d’autorité suprême, et prit un maintien de « Ne m’approchez pas, » devant lequel tous ses amis s’inclinèrent de fort bonne grâce.

Une vieille connoissance d’armée du colonel Esmond, l’honnête Tom Trett, qui avoit vendu sa compagnie, s’étoit marié et étoit devenu négociant dans la Cité, étoit terriblement triste depuis longtemps, quoique vivant dans une belle maison sur la rivière, et faisant un grand commerce selon toute apparence. À la fin, Esmond vit le nom de son ami dans la Gazette comme banqueroutier ; et une semaine après cette circonstance, mon banqueroutier entre chez M. Esmond, le visage rayonnant de bonne humeur, et aussi joyeux et insouciant que lorsqu’ils avoient fait voile de Southampton, il y avoit dix ans, pour Vigo. « Cette banqueroute, dit Tom, est suspendue sur ma tête depuis trois ans ; cette idée m’a empêché de dormir, et j’ai regardé la tête de ma pauvre Polly sur l’autre oreiller, et puis mon rasoir sur la table, et j’ai songé à mettre fin à mes jours, et à échapper ainsi à mes chagrins. Mais maintenant nous sommes en banqueroute ; Tom Trett paye autant de shillings à la livre qu’il peut, sa femme a un petit cottage à Fulham, et sa fortune à elle est en sûreté. Je n’ai plus peur ni des sergents ni des créanciers, et voilà six nuits que je dors tranquille. » C’est ainsi que, lorsque la fortune avoit tiré de l’aile, l’honnête Tom s’étoit blotti dans sa vertu en loques, et s’étoit endormi.

Esmond ne dit point à son ami combien son histoire s’appliquoit aussi à Esmond ; mais il en rit et en profita, et ayant bel et bien déposé son bilan dans cette affaire d’amour, il résolut d’envisager joyeusement sa banqueroute. Peut-être Béatrix fut-elle un peu offensée de sa gaieté. « Est-ce ainsi, monsieur, que vous recevez la nouvelle de votre infortune, dit-elle, et venez-vous sourire à mon nez comme si vous étiez charmé d’être débarrassé de moi ? »

Esmond ne voulut pas perdre sa bonne humeur, et lui conta l’histoire de Tom Trett et de sa banqueroute. « J’ai soupiré après les grappes de la treille, dit-il, et je me suis irrité parce qu’elles étoient hors de ma portée ; qu’y avoit-il là d’étonnant ? Elles n’y sont plus maintenant, un autre les a prises, un homme de taille plus haute que votre humble serviteur. »

Et le colonel fît un profond salut à sa cousine.

« Un homme de taille plus haute ! dit-elle. Un homme de cœur eût escaladé le mur, monsieur, et s’en fût emparé ! Un homme de courage se seroit battu pour elles, au lieu de rester bouche béante !

— Un duc n’a qu’à ouvrir la bouche pour qu’elles tombent dedans, dit Esmond avec un autre profond salut.

— Oui, monsieur, dit-elle, un duc est plus grand que vous. Et pourquoi ne saurois-je pas gré à un homme tel que Sa Grâce de me donner son cœur et son beau nom ? C’est un grand cadeau dont il m’honore ; je sais que c’est un marché entre nous, et je l’accepte, et je ferai de mon mieux pour en remplir les conditions en ce qui me concerne. Il n’est pas question de soupirer et de faire la cour entre un seigneur de l’âge de Sa Grâce et une fille qui n’est pas très-sujette à ces foiblesses de la nature. Pourquoi n’avouerois-pas que je suis ambitieuse, Harry Esmond ? et si ce n’est pas un péché pour un homme de convoiter les honneurs, pourquoi seroit-il interdit à une femme de les désirer aussi ? Faut-il être franche avec vous, Harry, et vous dire que, si vous n’aviez été à genoux et si humble, vous vous en seriez mieux trouvé avec moi ? Une femme de mon humeur, cousin, se conquiert par la vaillance, et non par des soupirs et des mines lamentables. Tout le temps que vous m’adorez et que vous me chantez des hymnes, je sais fort bien que je ne suis point une déesse, et je me lasse de l’encens. Vous-même, vous vous seriez lassé de la déesse, lorsqu’elle se seroit appelée mistress Esmond, et qu’elle auroit été de mauvaise humeur parce qu’elle n’auroit pas eu assez d’argent pour sa toilette, et qu’elle auroit été forcée de sortir avec une vieille robe. Eh ! cousin, une déesse en cornette, qui a à faire le gruau de son mari, cesse d’être divine, j’en suis sûre. J’aurois été maussade et grondée ; et de tous les fiers indigents qu’il y a au monde, M. Esmond est le plus fier, souffrez que je vous dise cela. Vous ne vous mettez jamais en colère, mais vous ne pardonnez jamais, je pense. Si vous aviez été un grand personnage, vous auriez pu être de bonne humeur ; mais n’étant rien, vous êtes un trop grand personnage pour moi, et j’ai peur de vous, cousin, voilà ; et je ne veux pas vous dresser un autel, et vous ne serez jamais heureux qu’avec une femme qui le fera. Une fois à vous, après un de mes emportements, vous auriez mis, quelque nuit, l’oreiller sur ma tête, et vous m’auriez étouffée, comme fait l’homme noir à sa femme dans la pièce que vous aimez tant. Quel est le nom de la créature ?… Desdemona. Vous l’auriez fait, petit Othello aux yeux noirs !

— Je crois que oui, Béatrix, dit le colonel.

— Et je ne veux pas d’une pareille fin. Je compte vivre jusqu’à cent ans, et aller à dix mille routs et bals, et jouer aux cartes tous les soirs de ma vie jusqu’en 1800. Et j’aime à être la première de ma compagnie, monsieur ; et j’aime la flatterie et les compliments, et vous ne m’en faites jamais ; et j’aime qu’on me fasse rire, monsieur, et qui peut rire devant votre lugubre figure, je voudrois le savoir ? et j’aime un carrosse à six chevaux, ou un carrosse à huit chevaux ; et j’aime les diamants et une robe neuve toutes les semaines ; et qu’on dise : « C’est la duchesse. Comme Sa Grâce a bonne mine ! Faites place à Mme l’ambassadrice d’Angleterre. Appelez les gens de Son Excellence. » Voilà ce que j’aime. Et quant à vous, il vous faut une femme qui vous apporte vos pantoufles et votre bonnet, et qui s’asseye à vos pieds, et crie : « O caro ! O bravo ! » tandis que vous lisez vos Shakspeare, vos Milton, et autres fatras. Maman eût été la femme qu’il vous falloit, si vous aviez été un peu plus âgé, quoique vous ayez l’air d’avoir dix ans de plus qu’elle, oui, avec votre air refrogné, votre barbe bleue, petit vieux que vous êtes ! Vous seriez restés, comme Darby et Jeanne, à vous flatter l’un et l’autre, et vous vous seriez becquetés, et vous auriez roucoulé comme une paire de vieux pigeons sur leur bâton. Moi, j’ai besoin de faire usage de mes ailes, monsieur. »

Et elle étendit ses beaux bras, comme si, en effet, elle pouvoit s’envoler ainsi que la jolie Gawrie dont l’homme du conte étoit épris.

« Et que dira votre Peter Wilkins de votre fuite ? dit Esmond, qui n’admiroit jamais plus cette belle créature que lorsqu’elle se révoltoit et rioit de lui.

— Une duchesse sait sa place, dit-elle en riant. Eh mais, j’ai déjà un fils tout fait et âgé de trente ans (milord Arran), et quatre filles. Comme elles vont enrager quand je viendrai prendre la place d’honneur à table ! Mais je ne leur donne qu’un mois pour être fâchées ; après quoi elles m’adoreront toutes, et lord Arran aussi, et aussi tous les vassaux et serviteurs de Sa Grâce dans les Highlands. J’y suis décidée, et, quand je me suis mis quelque chose en tête, c’est fait. Sa Grâce est le premier gentilhomme de l’Europe, et j’essayerai de le rendre heureux ; et quand le roi reviendra, vous pouvez compter sur ma protection, cousin Esmond, car il reviendra, le roi, il le faudra bien ; et je le ramènerai de Versailles, quand ce devroit être sous mon panier.

— J’espère que le monde vous rendra heureuse, Béatrix, dit Esmond avec un soupir. Vous serez Béatrix tant que vous ne serez pas milady, n’est-ce pas ? Je ferai alors à Votre Grâce ma plus profonde révérence.

— Trêve à ces soupirs et à ces épigrammes, cousin, dit-elle. Je reçois cette insigne faveur de Sa Grâce avec reconnoissance ; oui, avec reconnoissance, et je porterai ses dignités comme il convient. Je ne dis pas qu’il ait touché mon cœur ; mais il a ma gratitude, mon obéissance, mon admiration. Je lui ai dit cela, et rien de plus, et son noble cœur s’en contente. Je lui ai tout dit, même l’histoire de ce pauvre diable auquel j’étois fiancée, et que je n’ai pu aimer ; et je lui ai rendu avec empressement sa parole, et j’ai sauté de joie de ravoir la mienne. J’ai vingt-cinq ans.

— Vingt-six ans, ma chère, dit Esmond.

— Vingt-cinq, monsieur ; il me plaît d’avoir vingt-cinq ans ; et en huit ans, aucun homme n’a touché mon cœur. Si, vous l’avez fait une fois, pour un instant, Harry, quand vous êtes revenu, après Lille, que vous avez eu affaire à cet assassin de Mohun, et que vous avez sauvé la vie de Frank. J’ai cru que je pourrois vous aimer, et maman me l’a demandé instamment, à deux genoux, et je vous ai aimé… pour un jour. Mais l’ancienne froideur est revenue, Henry, et mon ancienne peur de vous et de votre mélancolie, et j’ai été bien aise quand vous êtes parti, et je me suis engagée a milord Ashburnham, afin de ne plus entendre parler de vous ; voilà la vérité. Vous êtes trop parfait pour moi. Je ne pourrois vous rendre heureux, et je mourrois de chagrin à tâcher de vous aimer, sans y parvenir. Mais si vous aviez demandé ma main quand nous vous donnâmes l’épée, vous auriez pu m’avoir, monsieur, et nous serions tous les deux misérables à l’heure qu’il est. Je causai avec ce sot lord toute la soirée tout exprès pour vous vexer, vous et maman, et je réussis, n’est-ce pas ? Avec quelle franchise nous pouvons parler de ces choses ! Il semble qu’il y ait mille ans de cela ; et quoique nous soyons assis dans la même chambre, il y a un grand mur entre nous, mon cher, bon, fidèle, lugubre vieux cousin ! Je peux vous aimer à présent et vous admirer aussi, monsieur, et dire que vous êtes brave et très-bon, et très-sincère, et un digne gentilhomme malgré tout, malgré ce petit accroc à votre acte de naissance, dit-elle en branlant sa tête impertinente. Et maintenant, monsieur, dit-elle avec une révérence, il ne faut plus que nous causions ensemble, excepté en présence de maman, quand Sa Grâce est avec nous ; car il ne vous aime que médiocrement, cousin, et il est aussi jaloux que l’homme noir de votre pièce favorite. »

Quoique le ton affectueux de ces paroles perçât le cœur de M. Esmond, il ne laissa pas voir sa souffrance sur sa physionomie (à ce que lui avoua plus tard Béatrix), mais répondit, parfaitement maître de lui-même et avec un sourire qui n’avoit rien de forcé : « L’entrevue ne doit pas finir encore, ma chère, avant que j’aie dit mon dernier mot. Demeurez, voici votre mère (elle entroit effectivement avec sa charmante figure inquiète, et Esmond, allant à elle, lui baisa respectueusement la main). Ma chère lady peut entendre aussi mes dernières paroles, qui ne sont point un secret, mais seulement une dernière bénédiction accompagnant un cadeau de noces de la part d’un vieux gentilhomme, votre tuteur, car il me semble être le tuteur de toute la famille, et un vieux bonhomme fait pour être votre grand-père à tous ; à ce titre donc, laissez-moi faire à milady duchesse son présent de noces. Ce sont les diamants que m’a laissés la veuve de mon père. J’avois cru que Béatrix les auroit il y a un an ; mais ils sont assez beaux pour une duchesse, quoique pas assez brillants pour la plus belle femme du monde. » Et il tira l’écrin de sa poche et le présenta à sa cousine.

Elle poussa un cri de joie, car les pierres étoient vraiment fort belles et de grande valeur ; et la minute d’après, le collier étoit à la place où est la croix de Belinda dans l’admirable poëme de M. Pope, et étincelant sur le col le plus blanc et le mieux fait de toute l’Angleterre.

La joie de la jeune fille en recevant ces joyaux fut si grande, qu’après avoir couru au miroir et examiné l’effet qu’ils produisoient sur le beau cou qu’ils entouroient, Béatrix revenoit en courant les bras étendus, et alloit en donner à son cousin un prix qu’il auroit aimé assurément à recevoir de ses jolies lèvres de roses ; mais à ce moment la porte s’ouvrit, et Sa Grâce, le futur époux, fut annoncé.

Il jeta un regard fort sombre sur M. Esmond, à qui il fit pourtant un très-profond salut, et baisa la main de chaque dame avec toute la cérémonie qui lui étoit habituelle. Il étoit venu en chaise du palais tout à côté, et portait ses deux décorations de la Jarretière et du Chardon.

« Regardez, milord duc, dit Béatrix allant à lui et lui montrant les diamants sur sa poitrine.

— Des diamants ! dit Sa Grâce. Hem ! ils paroissent jolis.

— C’est un cadeau de noces, dit Béatrix.

— De Sa Majesté ? demande le duc. La reine est bien bonne.

— De mon cousin Henry… de notre cousin Henry, s’écrient les deux dames d’une seule voix.

— Je n’ai pas l’honneur de le connoître. Je croyois que milord Castlewood n’avoit point de frère, et que, du côté de Votre Seigneurie, il n’y avoit point de neveux.

— De notre cousin le colonel Henry Esmond, milord, dit Béatrix, prenant bravement la main du colonel, que notre père nous a laissé pour tuteur, et qui a donné à notre famille cent preuves d’affection et d’amitié.

— La duchesse de Hamilton ne reçoit de diamants que de son mari, madame, dit le duc ; puis-je vous prier de rendre ceux-ci à M. Esmond ?

— Béatrix Esmond peut recevoir un cadeau de notre parent et bienfaiteur, milord duc, dit lady Castlewood d’un air de grande dignité. Elle est ma fille encore ; et si sa mère autorise le présent, nul autre n’a le droit de le contester.

— Parent et bienfaiteur ! dit le duc. Je ne connois pas cette parenté ; et il ne me plaît pas que ma femme ait pour bienfaiteur un…

— Milord ! dit le colonel Esmond.

— Je ne suis point ici pour faire assaut de paroles, dit Sa Grâce ; je vous dirai franchement que vos visites dans cette maison sont trop fréquentes, et que je ne me soucie pas que la duchesse de Hamilton accepte des présents de personnes qui portent un nom auquel elles n’ont pas droit.

— Milord ! s’écrie lady Castlewood, M. Esmond a plus de droits à ce nom que qui que ce soit au monde ; et ce nom est aussi ancien et aussi honorable que celui de Votre Grâce. »

Milord duc sourit et eut l’air de croire que lady Castlewood étoit folle de lui parler ainsi.

« Si je lui ai donné le titre de bienfaiteur, dit ma maîtresse, c’est parce qu’il en a été un pour nous, oui, le plus noble, le plus vrai, le plus brave, le plus cher des bienfaiteurs. Il n’a pas tenu à lui que mon mari ne pérît pas par l’épée de Mohun. Il a sauvé la vie à mon fils, et l’a défendu contre ce scélérat. Ne sont-ce pas là des bienfaits ?

— Je demande pardon au colonel Esmond, dit Sa Grâce avec plus de hauteur qu’auparavant s’il est possible ; je ne voudrois pas dire un mot qui pût l’offenser, et je le remercie de ce qu’il a fait pour la famille de Votre Seigneurie. Milord Mohun et moi sommes unis l’un à l’autre, vous le savez, par une alliance, mais non par le sang ni par l’amitié ; mais je dois répéter ce que j’ai dit, ma femme ne peut recevoir aucun présent du colonel Esmond.

— Ma fille peut recevoir des présents du chef de notre maison ; ma fille peut accepter avec gratitude les bontés du plus cher ami de son père, de sa mère, de son frère, et être reconnoissante pour un bienfait en sus des mille bienfaits dont nous lui sommes redevables, s’écrie lady Esmond. Qu’est-ce qu’un collier de diamants comparé à l’affection qu’il nous a prodiguée, notre cher sauveur et bienfaiteur ? Nous lui devons, non-seulement la vie de Frank, mais tout ce que nous sommes ; oui, tout ce que nous sommes, dit ma maîtresse le feu au visage et la voix tremblante. Le titre que nous portons est à lui, s’il veut le réclamer. C’est nous qui n’avons aucun droit à notre nom, et non pas lui, qui est trop au-dessus. Il a fait le sacrifice de son nom au lit de mort de mon mari ; il en a fait le sacrifice à mes enfants orphelins ; il a abandonné rang et honneurs, tant il nous aimoit d’un noble amour. Son père étoit vicomte de Castlewood et marquis d’Esmond avant lui, et il est le fils légitime et le véritable héritier de son père ; nous ne sommes que ses obligés, et il est le chef d’une maison aussi ancienne que la vôtre. Et s’il consent à renoncer à son nom pour que mon enfant puisse le porter, nous l’aimons, et l’honorons et le bénissons sous quelque nom qu’il porte. »

Et ici la tendre et chaleureuse créature auroit encore plié le genou devant Esmond s’il ne l’en eût empêchée ; et Béatrix, courant à elle, la figure pâle et avec un cri d’alarme, l’embrassa et dit : « Ma mère, qu’est-ce que tout cela ?

— C’est un secret de famille, milord duc, dit le colonel Esmond : la pauvre Béatrix n’en savoit rien, ni milady, il y a un an ; et j’ai aussi bien le droit de résigner mon titre que la mère de Votre Grâce d’abdiquer le sien en votre faveur.

— J’eusse tout raconté au duc de Hamilton, dit ma maîtresse, si Sa Grâce se fût adressée à moi pour obtenir la main de ma fille, et non à Béatrix. J’eusse causé avec vous aujourd’hui même en particulier, milord, si vos paroles n’avoient point amené cette explication subite ; et maintenant il sied que Béatrix l’entende, et sache, comme je voudrois que le monde entier le sût, ce que nous devons à notre parent et patron. »

Et alors, à sa manière touchante et prenant la main de sa fille, et lui parlant plutôt qu’à milord duc, lady de Castlewood raconta l’histoire que vous savez déjà, élevant jusqu’aux cieux la conduite de son parent. De son côté, M. Esmond expliqua la raison qui lui sembloit tout à fait assez puissante pour que rien ne fût troublé dans l’ordre de succession tel qu’il existoit dans la famille, et pour qu’il restât lui-même ce qu’il étoit, le colonel Esmond.

« Et marquis d’Esmond, milord, dit Sa Grâce avec un profond soupir. Permettez-moi de demander pardon à Votre Seigneurie de paroles prononcées en ignorance de cause, et de solliciter la faveur de votre amitié. Vous être allié, monsieur, doit être un honneur, sous quelque nom que vous soyez connu (daigna dire Sa Grâce), et, en retour du magnifique présent que vous faites à ma femme, votre parente, j’espère que voudrez bien disposer de James Douglas et de son crédit. Je n’aurai pas de repos que je ne me sois acquitté d’une partie au moins des obligations que je vous ai ; et, avant qu’il soit bien longtemps, et avec la mission que Sa Majesté m’a confiée, dit le duc, peut-être sera-ce en mon pouvoir. J’estimerai comme une faveur, milord, si le colonel Esmond veut bien servir de père à la mariée.

— Et s’il veut prendre d’avance le payement d’usage, il est le bienvenu, » dit Béatrix faisant un pas vers lui ; et, tandis qu’Esmond la baisoit, elle lui dit à l’oreille : « Oh ! pourquoi ne vous ai-je pas connu auparavant ? «

Milord duc devint rouge comme braise à ce baiser, mais il ne dit pas un mot : Béatrix lui fit une révérence pleine de fierté, et les deux dames sortirent ensemble.

« Quand Votre Excellence va-t-elle à Paris ? demanda le colonel Esmond.

— Aussitôt que possible après la cérémonie, répondit Sa Grâce. Elle est fixée au premier décembre ; elle ne sauroit avoir lieu plus tôt. L’équipage ne sera prêt que pour cette époque. L’intention de la reine est que cette ambassade soit sur un très-grand pied, et j’ai à régler des affaires de justice. Ce malencontreux Mohun est revenu ou revient à Londres : nous sommes en procès au sujet de l’héritage de feu milord Gérard, et il m’a fait donner rendez-vous. »

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