3 · 13
« Ma maîtresse sait-elle cela ? demanda Esmond à Frank, comme ils s’en alloient à pied.
— Ma mère a trouvé la lettre dans le livre, sur la table de toilette. Elle l’avoit écrite avant de partir, dit Frank. Ma mère l’avoit rencontrée sur l’escalier, la main sur la porte, essayant d’entrer, et ne l’avoit pas quittée qu’elle ne fût partie. Il n’a pas songé à y regarder, et Martin n’a pas eu l’occasion de le prévenir. Je crois que le pauvre diable n’y entendoit pas malice quoique je l’aie à moitié tué ; il a cru porter la lettre au frère de Béatrix. »
Frank ne me dit jamais un mot de reproche, pour avoir amené ce misérable parmi nous. Comme nous frappions à la porte, je dis : « Quand les chevaux seront-ils prêts ? » Frank m’indiqua avec sa canne qu’ils tournoient en ce moment la rue.
Nous montâmes et dîmes adieu à notre maîtresse ; elle étoit dans un terrible état d’agitation, et elle avoit avec elle l’évêque, dont elle aimoit tant la compagnie.
« Lui avez-vous dit, milord, dit Esmond, que Béatrix étoit à Castlewood ? »
L’évêque rougit et balbutia. « Eh mais, dit-il, je…
— Vous avez joué un bon tour à ce misérable, s’écria Esmond, et ce que vous lui avez dit lui coûte la couronne. »
Ma maîtresse devint toute blanche. « Henri, Henri, dit-elle, ne le tuez pas !
— Il n’est peut-être pas trop tard, dit Esmond ; il peut n’être point allé à Castlewood ; Dieu veuille qu’il ne soit point trop tard ! »
L’évêque entamoit quelques phrases banales sur la loyauté et le caractère sacré de la personne du souverain ; mais Esmond l’invita sévèrement à se taire, à brûler tous les papiers, et à prendre soin de lady Castlewood ; et en cinq minutes, Frank et lui étoient en selle, John Lockwood derrière eux, se dirigeant vers Castlewood d’un pas rapide.
Nous venions d’arriver à Alton quand voilà que nous rencontrons le vieux Lockwood, le portier de Castlewood, le père de John, marchant à côté de la voiture publique de Hexham, qui passait la nuit à Alton. Lockwood raconta que sa jeune maîtresse étoit arrivée au château le mercredi soir, et que ce vendredi matin elle l’avoit dépêché avec un paquet pour milady à Kensington, disant que la lettre étoit de grande importance.
Nous prîmes la liberté de la décacheter, tandis que Lockwood ouvroit de grands yeux, et s’écrioit : « Dieu me bénisse ! » et : « Qui l’auroit cru ? » à l’aspect de son jeune maître qu’il n’avoit pas vu depuis sept ans.
Le billet de Béatrix ne contenoit aucune nouvelle le moins du monde importante. Il étoit écrit d’un ton de plaisanterie, affectant de prendre légèrement sa captivité. Elle demandoit s’il lui seroit permis de rendre visite à mistress Tusher ou de se promener au delà de la cour et des murs du jardin. Elle donnoit des nouvelles des paons, et d’un faon qu’elle avoit là. Elle disoit à sa mère de lui envoyer certaines robes et jupes par le vieux Lockwood ; elle présentait ses devoirs à certain personnage, si certaines autres personnes lui permettoient de prendre une telle liberté ; ajoutant que, comme elle n’étoit pas à même de jouer aux cartes avec lui, elle espéroit qu’il liroit de bons livres, tels que les sermons du docteur Atterbury et l’Eikon Basilike : elle aussi alloit lire de bons livres : elle pensoit que sa jolie maman seroit bien aise de savoir qu’elle ne perdoit pas les yeux à pleurer.
« Qui est-ce qui est à la maison indépendamment de vous, Lockwood ? dit le colonel.
— Il y a la blanchisseuse, et la fille de cuisine, la femme de chambre de Mme Béatrix, l’homme de Londres, et c’est tout ; et il couche dans ma loge, loin des filles, » dit le vieux Lockwood.
Esmond écrivit à la hâte une ligne au crayon sur le billet, et le donna au vieillard, en lui ordonnant de continuer sa route vers sa maîtresse. Nous savions pourquoi Béatrix était devenue tout d’un coup si docile, et pourquoi elle parloit de l’Eikon Basilike. Elle avoit écrit cette lettre pour mettre le prince sur la voie, et pour écarter le portier.
« Nous avons un beau clair de lune pour notre course, dit Esmond ; Frank, nous pouvons encore arriver à temps à Castlewood. »
Le long du chemin, ils s’informèrent, à toutes les portes, à quel moment on avoit vu passer un grand jeune homme vêtu de gris, avec une perruque châtain, juste de la couleur de celle de milord. Il étoit parti à six heures du matin, et nous à trois de l’après-midi. Il alloit presque aussi vite que nous avions fait ; il avoit encore sept heures d’avance sur nous quand nous atteignîmes le dernier relais.
Nous franchîmes les dunes de Castlewood avant la pointe du jour. Nous passâmes à l’endroit même où la voiture avoit été renversée il y avoit quatorze ans, et où Mohun étoit étendu. Le village n’étoit pas encore debout, ni la forge allumée, quand nous le traversâmes, côtoyant les ormes, où les corneilles étoient toujours perchées, et l’église, et passant le pont. Nous descendîmes de cheval au pont, et nous gagnâmes à pied la porte.
« Si elle est saine et sauve, dit Frank en tremblant, et ses yeux honnêtes s’emplissant de larmes, une statue d’argent à Notre-Dame ! »
Il alloit frapper avec le grand marteau de fer à la porte de chêne ; mais Esmond arrêta la main de son parent. Il avoit aussi ses craintes, son désespoir et ses douleurs ; mais il n’en disoit pas un mot à son compagnon et ne donnoit aucun signe d’émotion.
Il alla frapper doucement, mais à plusieurs reprises, à la petite fenêtre de la loge du portier, jusqu’à ce que l’homme vînt aux barreaux.
« Qui est là ? dit-il, en regardant dehors ; c’étoit le domestique venu de Kensington.
— Milord Castlewood et le colonel Esmond, dîmes-nous d’en bas. Ouvrez la porte et faites-nous entrer sans bruit.
— Milord Castlewood ? dit l’autre ; milord est ici, et au lit.
— Mille tonnerres ! ouvre donc ! dit Castlewood en jurant.
— Je n’ouvrirai à personne, » dit l’homme refermant la fenêtre au moment où Frank prenoit un pistolet.
Il alloit tirer sur le portier, mais Esmond lui retint de nouveau la main.
« Il est plus d’une manière, dit-il, d’entrer dans une grande maison comme celle-ci. »
Frank grommela que la porte de l’ouest étoit à un demi-mille,
« Mais je sais un chemin qui n’est pas à cent pas, » dit M. Esmond ; et conduisant son parent le long du mur et des massifs, qui étoient devenus très-épais sur ce qui étoit jadis un fossé autour de la maison, ils arrivèrent à un contre-fort au flanc duquel étoit la lucarne qui servoit de porte secrète au P. Holt. Esmond se hissa aisément jusque-là, brisa une vitre qui y avoit été remise, et fit jouer le ressort à l’intérieur, et les deux gentilshommes passèrent par cette ouverture, marchant aussi légèrement qu’ils pouvoient, et pénétrant ainsi par le passage dans la cour, que l’aube commençoit à rougir, et où la fontaine clapotoit au milieu du silence.
Ils coururent aussitôt à la loge du portier, dont celui-ci n’avoit point fermé la porte qui donnoit sur la cour ; et pistolet en main ils arrivèrent sur le malheureux terrifié, et lui enjoignirent de se taire. Ensuite ils lui demandèrent (la tête tournoit à Esmond, et il tomba presque en parlant) quand lord Castlewood étoit arrivé. Il dit la veille au soir, vers huit heures.
Et quoi alors ?
Sa Seigneurie avait soupé avec sa sœur.
Le domestique les avoit-il servis ?
Oui, et la femme de chambre de milady aussi ; les autres domestiques préparoient le souper ; et il n’y avoit pas eu de vin, et on n’avoit pu donner à milord que du lait, ce qui l’avoit mis de mauvaise humeur ; et Mme Béatrix avoit toujours gardé miss Lucy dans la salle avec elle. Et, comme il y avoit un lit de l’autre côté de la cour dans la chambre du chapelain, elle avoit décidé que milord y coucheroit. Mme Béatrix étoit descendue en riant avec les servantes, et s’étoit enfermée, et milord étoit resté quelque temps à lui parler à travers la porte, et elle riant de lui. Et alors il s’étoit promené quelque temps dans la cour, et elle avoit reparu à la fenêtre d’en haut ; et milord l’avoit suppliée de descendre et de venir se promener dans la salle ; mais elle n’avoit pas voulu, et s’étoit remise à rire de lui, et avoit fermé la fenêtre ; et là-dessus milord proférant des jurements, à ce qu’il sembloit, mais dans une langue étrangère, étoit allé se coucher dans la chambre du chapelain.
Étoit-ce tout ?
Tout, l’homme le juroit sur l’honneur ; tout, sur son espoir de salut. Attendez, il y avoit encore quelque chose. Milord, en arrivant, et une ou deux fois pendant le souper, avoit donné un baiser à sa sœur, comme cela étoit naturel, et elle le lui avoit rendu.
Àces mots Esmond grinça des dents de rage, et faillit étrangler le mécréant stupéfait qui les prononçoit, tandis que Castlewood, arrêtant la main de son cousin, partoit d’un grand éclat de rire.
« Si cela t’amuse, dit Esmond en françois, que ta sœur échange des baisers avec un étranger, je crains que la pauvre Béatrix ne te donne bien des sujets de gaieté. »
Esmond étoit tourmenté de la sombre pensée que Hamilton, Ashburnham, avoient déjà été maîtres de ces roses dont les lèvres du jeune prince se repaissoient à présent. Le cœur lui défailloit à cette idée. Sa joue étoit profanée, sa beauté souillée : la honte et l’honneur se tenoient entre elle et lui. L’amour étoit mort dans son cœur : eût-elle une couronne à lui offrir avec son amour, il sentoit que l’un et l’autre le dégraderoient.
Mais ce ressentiment contre Béatrix ne diminuoit pas l’irritation du colonel contre l’homme qui avoit été l’occasion, sinon la cause du mal. Frank s’assit sur un banc de pierre dans la cour, et s’endormit tout de bon, tandis qu’Esmond alloit et venoit, débattant dans son esprit ce qui devoit s’ensuivre. Peu importoit jusqu’à quel point les choses avoient été poussées entre le prince et cette pauvre fille sans foi. Ils étoient arrivés à temps pour sauver sa personne, mais non son âme : n’avoit-elle pas excité le prince à la venir trouver, suborné ou éloigné les domestiques, afin de communiquer avec lui ? Son cœur perfide s’étoit rendu, quoique la place ne fût pas livrée ; et c’étoit à faire cette conquête qu’il avoit consacré une vie de lutte et de dévouement ; cette conquête qu’elle étoit prête à vendre pour un titre ou pour une œillade du prince.
Lorsqu’il fut las de ressasser ces pensées dans sa tête, il réveilla le pauvre Frank, qui se leva en bâillant, et dit qu’il avoit rêvé de Clotilde.
« Il faut que vous me secondiez, dit Esmond, dans ce que je vais faire. J’ai réfléchi que le drôle là-bas peut avoir eu pour instructions de conter cette histoire, et que le tout peut bien être un mensonge : si cela est, nous le saurons par le gentilhomme qui dort là-haut. Voyez si la porte qui conduit à l’appartement de milady (nous appelions ainsi l’appartement à l’angle nord-ouest de la maison), voyez si la porte est fermée à la barre, comme il dit.
Nous essayâmes ; elle étoit effectivement, comme le laquais avoit dit, fermée en dedans.
« Elle peut avoir été ouverte et refermée ensuite, dit le pauvre Esmond ; la fondatrice de notre famille laissa entrer notre ancêtre de cette manière.
— Que ferez-vous, Harry, si… si ce qu’a dit cet homme se trouvoit n’être pas vrai ? »
Le jeune homme regardoit d’un air effrayé son parent à la face : je présume que l’expression n’en étoit pas fort agréable.
« Allons voir d’abord si les deux versions s’accordent, » dit Esmond ; et il entra dans le corridor et ouvrit la porte de ce qui avoit été sa chambre depuis près de vingt-cinq ans. Une chandelle brûloit encore, et le prince dormoit tout habillé sur le lit. Esmond ne prit pas la peine d’éviter de faire du bruit. Le prince se dressa sur son séant, en voyant deux hommes dans sa chambre.
« Qui est là ? dit-il en françois, et il prit un pistolet sous son oreiller.
— C’est le marquis d’Esmond, dit le colonel, venu pour faire à Sa Majesté les honneurs de sa maison de Castlewood, et pour lui rendre compte de ce qui est arrivé à Londres. Conformément aux ordres du roi, j’ai passé l’avant-dernière nuit, après avoir quitté Sa Majesté, à voir les amis du roi. Il est fâcheux que le désir qu’a eu Sa Majesté d’aller à la campagne et de visiter notre pauvre maison ait décidé le roi à quitter Londres sans prévenir hier, car il s’est offert une occasion qui selon toutes probabilités ne se représentera plus ; et s’il n’avoit pas plu au roi de se rendre à cheval à Castlewood, le prince de Galles auroit pu coucher à Saint-James.
— Par la mort ! messieurs, dit le prince en sautant à bas du lit, le docteur étoit avec moi hier matin ; et, après avoir veillé ma sœur toute la nuit, il m’a dit que je ne pouvois pas espérer de voir la reine.
— Il en eût été autrement, dit Esmond avec un autre salut ; car à l’heure qu’il est, la reine peut être morte en dépit du docteur. Le conseil s’étoit rassemblé, un nouveau trésorier étoit nommé, les troupes étoient dévouées à la cause du roi ; et cinquante loyaux gentilshommes des plus grands noms du royaume s’étoient réunis pour accompagner le prince de Galles, qui auroit pu être l’héritier reconnu du trône, ou en être le possesseur en ce moment, si Votre Majesté n’avoit pas cru devoir prendre l’air. Nous étions prêts ; une seule personne nous a manqué, Votre Gracieuse Majesté…
— Morbleu, monsieur, vous me donnez trop de Majesté, » dit le prince, qui étoit debout et sembloit attendre que l’un de nous l’aidât à passer son habit.
Mais nous ne bougeâmes ni l’un ni l’autre.
« Nous prendrons soin, dit Esmond, de ne pas commettre souvent cette offense désormais.
— Qu’entendez-vous par là, milord ? dit le prince, et il murmura le mot de guet-apens, qu’Esmond saisit.
— Le guet-apens, monsieur, dit-il, ne vient pas de nous ; ce n’est pas nous qui vous avons invité. Nous sommes venus venger et non tramer le déshonneur de notre famille.
— Déshonneur ! morbleu, il n’y a pas eu de déshonneur, dit le prince, devenant pourpre ; rien qu’un jeu tout innocent.
— L’intention étoit qu’il finît sérieusement.
— Je jure, s’écria le prince avec impétuosité, sur l’honneur d’un gentilhomme, milords…
— Que nous sommes arrivés à temps. Il n’est rien arrivé de mal, Frank, dit le colonel Esmond en se tournant vers le jeune Castlewood, qui se tenoit debout à la porte pendant cette conversation. Voyez ! voici un papier sur lequel Sa Majesté a daigné commencer quelques vers en l’honneur, ou au deshonneur de Béatrix. Voici madame et flamme, cruelle et rebelle, et amour et pour, écrits de sa royale main et avec son orthographe. Si le gracieux amant eût été heureux, il n’eût point passé son temps à soupirer. »
En effet, et tout en parlant, Esmond avoit jeté les yeux sur la table, et avoit vu un papier où mon jeune prince avoit griffonné un madrigal, qui devoit le lendemain donner le coup de grâce à son enchanteresse.
« Monsieur, dit le prince enflammé de rage (il avoit fini par endosser son royal habit sans assistance), suis-je venu ici pour recevoir des insultes ?
— Pour en faire, sous le bon plaisir de Votre Majesté, dit le colonel en saluant très-bas ; et les gentilshommes de notre famille sont venus vous remercier.
— Malédiction ! dit le jeune homme, les larmes lui venant aux yeux de mortification et de fureur impuissante. Que me voulez-vous, messieurs ?
— Si Votre Majesté veut bien entrer dans la pièce voisine, dit Esmond du même ton grave, j’ai là quelques papiers que je serois bien aise de lui soumettre, et je vais, avec sa permission, lui montrer le chemin ; et prenant le flambeau, et précédant le prince à reculons avec grande cérémonie, M. Esmond passa dans la petite chambre du chapelain, par laquelle ils venoient d’entrer dans la maison. « Veuillez avancer un siége à Sa Majesté, Frank, » dit le colonel à son compagnon, qui étoit presque aussi étonné de cette scène, et aussi intrigué que l’autre acteur. Alors, allant à la cachette pratiquée au-dessus du manteau de la cheminée, le colonel l’ouvrit, et en tira les papiers qui y étoient déposés depuis si longtemps.
« Voici, sous le bon plaisir de Votre Majesté, dit-il, les lettres patentes de marquis envoyées par votre royal père de Saint-Germain au vicomte Castlewood, mon père ; voici l’acte certifié devant témoins du mariage de mon père avec ma mère, et de ma naissance et de mon baptême ; je fus baptisé dans cette croyance dont votre bienheureux père donna toute sa vie un si brillant exemple. Voilà mes titres, cher Frank, et voici ce que j’en fais : adieu baptême et mariage, adieu marquisat et auguste signature dont votre prédécesseur voulut bien honorer notre race ! »
Et en parlant Esmond brûla les papiers dans le brasier. « Vous voudrez bien vous rappeler, monsieur, continua-t-il, que notre famille s’est ruinée par fidélité pour la vôtre ; que mon grand-père a dépensé sa fortune et a sacrifié son sang et son fils à votre service ; que le grand-père de mon cher lord (car vous êtes lord à présent, Frank, de droit et de titre aussi) mourut pour la même cause ; que ma pauvre parente, la seconde femme de mon père, après avoir immolé son honneur à votre race parjure, envoya au roi tout ce qu’elle possédoit, et reçut en retour ce précieux titre qui est là en cendres, et cette aune inestimable de ruban bleu. Je le dépose à vos pieds et je le foule aux miens : je tire cette épée, et je la brise et je vous renie ; et si vous nous aviez fait le tort que vous projetiez, par le ciel, je vous l’aurois passée au travers du cœur, et ne vous aurois pas plus pardonné que votre père ne pardonna à Monmouth. Frank fera de même, n’est-ce pas, cousin ? »
Frank, qui étoit resté à contempler d’un œil stupéfié les papiers qui brûloient dans l’ancien brasier, tira son épée et la brisa, la tête basse. « Je vais avec mon cousin, dit-il en serrant la main d’Esmond. Marquis ou non, par Dieu ! je suis à lui à toute heure du jour. Je demande pardon à Votre Majesté de jurer ; c’est-à-dire… c’est-à-dire, je suis pour l’Électeur de Hanovre. C’est uniquement la faute de Votre Majesté. La reine est morte bien probablement à l’heure qu’il est ; et vous auriez pu être roi si vous n’étiez pas venu courir après Trix.
— Perdre ainsi une couronne, dit le jeune prince en se levant et parlant françois avec sa pétulance ordinaire ; perdre la plus charmante femme du monde ; perdre le dévouement de cœurs tels que les vôtres, n’est-ce pas, milords, assez d’humiliations ? Marquis, si je vous le demande à genoux, me pardonnerez-vous ? Non, je ne saurois faire cela, mais je puis vous offrir une réparation, celle de l’honneur, celle des gentilshommes. Faites-moi la faveur de croiser l’épée avec moi : la vôtre est brisée, voyez, là-bas dans l’armoire il y en a deux. » Et le prince les prit avec la vivacité d’un enfant, et les tendit à Esmond : « Ah ! vous voulez bien ? Merci, monsieur, merci. »
Extrêmement touché de cette immense marque de condescendance et de repentir de l’injure faite, le colonel Esmond salua presque assez bas pour baiser la gracieuse main qui lui faisoit un tel honneur, et se mit silencieusement en garde. Les épées ne se furent pas plutôt rencontrées, que Castlewood releva celle d’Esmond avec la lame de la sienne, qu’il avoit brisée près de la poignée ; et le colonel reculant d’un pas abaissa la pointe de son épée avec un autre salut très-profond, et se déclara parfaitement satisfait.
« Eh bien ! vicomte ! dit le jeune prince qui étoit un enfant et un enfant françois, il ne nous reste qu’une chose à faire. » Il mit son épée sur la table, et les doigts de ses deux mains sur la poitrine. « Il ne nous reste qu’une chose à faire, dit-il. Vous ne devinez pas ? » Il étendit les bras : « Embrassons-nous. »
L’entretien étoit à peine fini, que Béatrix entra dans la chambre. Que venoit-elle chercher là ? Elle tressaillit et devint pâle à la vue de son frère et de son cousin, des épées nues, des lames brisées et des papiers qui achevoient de se consumer dans le brasier.
« Charmante Béatrix, dit le prince avec une rougeur qui lui seyoit fort bien, ces messieurs sont venus à cheval de Londres, où ma sœur est dans un état désespéré et où son successeur se fait désirer. Pardonnez-moi mon escapade d’hier au soir. J’ai été si longtemps prisonnier, que j’ai saisi l’occasion d’une promenade à cheval, et mes chevaux naturellement m’ont porté vers vous. J’ai trouvé une reine dans votre petite cour où vous avez daigné me recevoir. Présentez mes hommages à vos filles d’honneur. Pendant que vous dormiez j’ai soupiré sous la fenêtre de votre chambre ; puis je me suis retiré dans la mienne pour reposer. C’est là que ces messieurs m’ont agréablement éveillé. Oui, milords, car c’est un heureux jour que celui qui fait connoître à un prince, quoi qu’il en puisse coûter à sa vanité, un cœur aussi noble que celui du marquis d’Esmond. Mademoiselle, pouvons-nous prendre votre voiture pour retourner en ville ? je l’ai vue sous le hangar, et ce pauvre marquis doit tomber de sommeil.
— Plaira-t-il au roi de déjeuner avant de partir ? » fut tout ce que Béatrix put dire. Les roses s’étoient effacées de ses joues ; ses yeux étoient enflammés ; elle paroissoit tout à fait vieille. Elle alla à Esmond, et, d’une voix sifflante, lui dit ces quelques mots : « Si je ne vous aimois pas auparavant, cousin, songez combien je vous aime maintenant. » Si les paroles pouvoient tuer, Esmond étoit un homme mort. On voyoit dans ses yeux qu’elle auroit pu le poignarder.
Mais ses paroles piquantes ne firent aucune blessure à M. Esmond, son cœur étoit trop dur. La regardant, il s’étonnoit d’avoir jamais pu l’aimer. Son amour de dix années étoit fini, il étoit tombé mort sur la place, à la taverne de Kensington, où Frank lui avoit porté le billet trouvé dans l’Eikon Basilike. Le prince rougit et salua profondément, lorsqu’elle le regarda, et quitta la chambre. Je ne l’ai pas revue depuis ce jour.
Des chevaux furent amenés et mis à la voiture bientôt après. Milord monta sur le siége, et, quant à Esmond, il étoit si fatigué qu’à peine dans le carrosse il s’endormit et ne s’éveilla qu’à la nuit, quand la voiture entra dans Alton.
Comme nous nous rendions à l’auberge de la Cloche, arrive un carrosse mitré avec notre vieil ami Lockwood à côté du cocher : milady Castlewood et l’évêque étoient dedans ; elle jeta un petit cri lorsqu’elle nous aperçut. Les deux voitures entrèrent presque en même temps dans l’auberge, l’hôte et les gens sortant avec des lumières pour recevoir les voyageurs.
Nous descendîmes bien vite de notre voiture dès que nous vîmes la chère dame, et, avant tout, le docteur en soutane. Quelles nouvelles ? Étoit-il encore temps ? La reine étoit-elle en vie ? Ces questions furent faites précipitamment, tandis que Boniface se tenoit debout devant ses nobles hôtes, en attendant l’instant de les conduire en haut avec force saluts.
« Est-elle sauvée ? fut ce que lady Castlewood tout en émoi dit à l’oreille d’Esmond.
— Tout est bien, grâce à Dieu, » dit-il comme la tendre dame lui prenoit la main et la baisoit, et l’appeloit son sauveur et son bien-aimé. Elle ne pensoit pas, elle, à des reines et à des couronnes.
Les nouvelles de l’évêque étoient rassurantes : du moins tout n’étoit pas perdu ; la reine respiroit encore ou étoit vivante quand ils avoient quitté Londres, il y avoit six heures. « C’est lady Castlewood qui a insisté pour venir, » dit le docteur. Argyle avoit fait venir des régiments de Portsmouth, et en avoit envoyé chercher d’autres hors du pays ; les whigs étoient sur le qui-vive, la peste fût d’eux (je ne suis pas sûr que l’évêque ne jura pas) ! et nos gens y étoient aussi. Et tout pouvoit être sauf, si seulement le prince pouvoit être à temps à Londres. Nous demandâmes des chevaux pour retourner immédiatement à Londres. Nous ne montâmes pas dans la maison du pauvre Boniface qui avoit l’oreille basse, mais de nouveau dans nos voitures, le prince et son premier ministre dans l’une, Esmond dans l’autre, sans autre compagnie que sa chère maîtresse.
Castlewood prit les devants au galop pour rassembler les amis du prince et les avertir de son arrivée. Nous voyageâmes toute la nuit, Esmond racontant à sa maîtresse les événements des dernières vingt-quatre heures, la course de Castlewood et la sienne, la conduite généreuse du prince et leur réconciliation. La nuit parut passablement courte, et les heures étoilées s’envolèrent avec sérénité dans cette chère compagnie.
Ainsi fîmes-nous la route, le carrosse de l’évêque précédant le nôtre ; et, après quelques retards pour nous procurer des chevaux, nous atteignîmes Hammersmith vers quatre heures le dimanche matin, 1 d’août, et une demi-heure après, le jour alors étant tout à fait levé, nous passions devant la maison de milady Warwick, et nous descendions la rue de Kensington.
Quoiqu’il fût de très-bonne heure, il y avoit de l’agitation dans la rue, et beaucoup de gens alloient et venoient. Autour de la porte qui conduit au palais, où est la garde, il y avoit particulièrement une grande foule. Et celle de nos voitures qui étoit en tête s’arrêta, et le laquais de l’évêque descendit pour voir ce que signifioit ce concours.
Bientôt sortirent par la porte les horse-guards avec leurs trompettes, et une compagnie de hérauts avec leurs cottes. Les trompettes sonnèrent, et le héraut d’armes s’avança et proclama George, par la grâce de Dieu, roi de la Grande-Bretagne, de France et d’Irlande, défenseur de la Foi. Et le peuple cria : « Vive le roi. »
Parmi tous ces gens qui crioient et agitoient leurs chapeaux, j’aperçus une triste figure que j’avois connue toute ma vie, et vue sous maints déguisements. Elle n’étoit autre que celle du pauvre M. Holt, qui s’étoit glissé en Angleterre pour assister au triomphe de la bonne cause, et qui maintenant voyoit ses ennemis victorieux, au milieu des acclamations du peuple anglois. Le pauvre diable oublioit de crier et d’ôter son chapeau, quand ses voisins dans la foule remarquèrent son manque de loyauté, et le traitèrent de jésuite déguisé, ce qui le força de se découvrir et de crier avec les autres. Il étoit assurément le plus malheureux des hommes : il ne jouoit jamais une partie sans la perdre ; et, s’il s’engageoit dans une conspiration, on étoit certain qu’elle finiroit par échouer. Je le vis en Flandre après ceci, d’où il alla à Rome, au quartier général de son ordre ; et, un beau jour, il reparut parmi nous en Amérique, très-vieux, affairé et plein d’espoir. Je ne suis pas sûr qu’il n’y prit pas la hache et les mocassins, et que, drapé dans une couverture et tatoué en guerrier, il ne joua pas à la dérobée le rôle de missionnaire parmi les Indiens. Maintenant il est enterré dans notre province voisine de Maryland, ayant sur lui un petit tertre surmonté d’une croix, sous lequel cet esprit inquiet est pour jamais en repos.
Au son des trompettes du roi George, toutes les vaines espérances du faible et insensé prétendant s’évanouirent ; et, avec cette musique aussi, je puis le dire, finit le drame de ma propre vie. Le bonheur qui l’a couronnée ultérieurement ne peut se retracer avec des paroles ; il est, de sa nature, sacré et secret, et ne peut se dire, si plein que soit le cœur de reconnoissance, qu’au ciel et à une seule oreille, à une chère créature, la plus sincère et la plus tendre et la plus pure épouse qui ait jamais fait le bonheur d’un homme. Quand je songe à l’immense félicité qui m’étoit réservée, et à la profondeur et à l’intensité de cet amour qui, depuis tant d’années, est une bénédiction pour moi, je cède à un transport d’étonnement et de gratitude pour un tel bienfait, et même je suis reconnoissant d’avoir été doué d’un cœur capable de sentir et d’apprécier l’immense beauté et valeur du présent que Dieu m’a fait. Assurément, l’amour vincit omnia ; il est incomparablement au-dessus de toute ambition, plus précieux que la richesse, plus noble que le nom. Il ne connoît pas la vie, celui qui ne connoît pas cela ; il n’a point usé de la plus haute faculté de l’âme, celui qui n’a pas eu cette jouissance. Le nom de ma femme me représente l’accomplissement de l’espérance et le comble de la félicité. Avoir un tel amour est une bénédiction, en comparaison de laquelle toute joie terrestre est sans valeur, et penser à elle, c’est louer Dieu.
Ce fut à Bruxelles, où nous nous retirâmes après que notre complot eut manqué, nos amis whigs nous conseillant de nous tenir à l’écart, que la grande joie de ma vie me fut accordée, et que ma chère maîtresse devint ma femme. Nous étions tellement habitués à une intimité et à une confiance extrêmes, et nous avions vécu si longtemps et si tendrement ensemble, que nous aurions pu aller jusqu’à la fin sans penser à un nœud plus étroit ; mais les circonstances amenèrent cet événement qui multiplia si prodigieusement mon bonheur et le sien (ce dont je remercie humblement le ciel), quoiqu’il nous arrivât une calamité qui, je rougis d’y songer, étoit déjà arrivée plus d’une fois dans notre maison. Je ne sais quel vertige d’ambition poussoit la belle indisciplinée dont le nom a occupé un si grand nombre de ces pages, et qui fut servie par moi pendant dix ans avec une telle constance de fidélité et de passion ; mais, depuis le jour où nous la sauvâmes à Castlewood, elle persista à regarder tous ses parents comme ses ennemis, et elle nous quitta et s’enfuit en France, pour quelle destinée, je dédaigne de le dire. La maison de son fils n’étoit point non plus un asile pour ma chère maîtresse ; mon pauvre Frank étoit foible comme l’a été peut-être toute notre race, et mené par les femmes. Son entourage étoit impérieux et redoutoit l’influence de sa mère sur lui, craignant qu’il ne se rétractât et ne reniât la croyance qu’on lui avoit fait adopter. La différence des religions éloignoit le fils de la mère ; ma très-chère maîtresse sentit qu’elle étoit séparée de ses enfants et seule au monde, seule à l’exception d’un constant serviteur sur la fidélité duquel, Dieu merci, elle pouvoit compter. Ce fut après une scène d’ignoble querelle de la part de la femme et de la belle-mère de Frank (car on avoit fait épouser au pauvre garçon toute cette famille allemande à laquelle il s’étoit allié), que je trouvai un jour ma maîtresse en larmes, et alors je la suppliai de se confier au soin et au dévouement d’un homme qui, avec l’aide de Dieu, ne l’abandonneroit jamais. Et alors la tendre matrone, aussi belle dans son automne et aussi pure que les vierges dans leur printemps, avec des rougeurs d’amour et « des yeux d’humble capitulation, » céda à mes respectueuses instances, et consentit a partager mon toit. Que les derniers mots que j’écris remercient et bénissent celle qui en a été la bénédiction !
Grâce à l’obligeance de M. Addison, tout danger de poursuite et tout obstacle à notre retour en Angleterre furent écartés ; et son fils Frank, par ses prouesses en Écosse, fit sa paix avec le gouvernement du roi. Mais nous deux nous ne nous souciions plus de vivre en Angleterre, et Frank nous céda, en forme et avec joie, la possession du bien que nous occupons maintenant loin de l’Europe et de ses troubles, sur les belles rives du Potowmac, où nous avons bâti un nouveau Castlewood, et pensons avec des cœurs reconnoissants à notre ancienne demeure. Dans notre pays transatlantique nous avons une saison, la plus calme et la plus délicieuse de l’année, que nous appelons l’été indien : je dis souvent que l’automne de notre vie ressemble à ce temps heureux et serein ; et je suis reconnoissant de son repos et de son doux soleil. Le ciel nous a donné une fille que chacun de ses parents aime pour la ressemblance qu’elle a avec l’autre. Nos diamants ont été convertis en charrues et en haches pour nos plantations, et en nègres, les plus heureux et les plus gais, je pense, de toute cette contrée ; et le seul bijou auquel ma femme attache quelque prix et dont elle ne s’est jamais séparée, c’est ce bouton en or qu’elle prit à mon bras le jour qu’elle me visita en prison, et qu’elle porta toujours, m’a-t-elle dit, sur le plus tendre cœur du monde.
FIN.