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De même que les caractères écrits avec de l’encre sympathique ressortent lorsqu’on les présente au feu, et disparaissent et laissent le papier blanc aussitôt qu’il est refroidi ; une centaine de noms d’hommes de haute considération et favorables à la cause du prince, qui étoient inscrits sur nos listes secrètes, eussent été visibles sur le grand rôle de la conspiration, si on l’eût jamais exposé au soleil. Que de gens se seroient mis en avant, et auroient souscrit leurs noms et protesté de leur fidélité, une fois le danger passé ! Que de whigs, maintenant haut placés et créatures du tout-puissant ministre, auroient méprisé alors M. Walpole ! Si jamais partie fut gagnée par la mâle décision de quelques personnes a l’heure du danger ; si jamais partie fut perdue par la trahison et l’imbécillité de ceux qui avoient les cartes en main, et qui auroient pu les jouer, ce fut à ce jeu si important qui se joua les trois jours suivants, et dont la plus noble couronne du monde étoit l’enjeu.
Àla conduite de milord Bolingbroke, ceux qui étoient intéressés au projet que nous avions en main virent bien qu’on ne pouvoit se fier à lui. Si le prince l’emportoit, c’étoit la gracieuse intention de Sa Seigneurie de se déclarer pour lui ; si le parti hanovrien faisoit arriver son souverain, nul n’étoit plus disposé à se mettre à genoux et à crier : « Vive le roi George ! » Et il trahissoit l’un et l’autre prince, mais tout à fait à contre-mesure : quand il auroit dû se prononcer pour le roi Jacques, il hésitoit et coquetoit avec les whigs ; et après s’être compromis par les plus monstrueuses protestations de dévouement, que l’Électeur méprisa avec raison, il justifia leur mépris pour lui en fuyant et prenant un service de renégat à Saint-Germain, juste au moment où il auroit dû se tenir à l’écart ; et cette cour le méprisa, comme avoient fait les hommes énergiques et résolus qui avoient établi l’Électeur en Angleterre. Il apposa sa signature à toutes les accusations de mauvaise foi que ses ennemis lui intentèrent, et le roi et le Prétendant purent également montrer des preuves de la trahison de Saint-John, signées de sa main et scellées de son sceau.
Nos amis surveilloient d’assez près ses mouvements ainsi que ceux du brave et zélé parti whig, qui cachoit peu les siens. Ils vouloient avoir l’Électeur et employoient tous les moyens qu’ils avoient pour arriver à leur but. Milord Marlborough étoit maintenant de leur bord. Son expulsion du pouvoir par les torys avoit jeté aussitôt ce grand capitaine dans les bras des whigs. Nous apprîmes qu’il arrivoit d’Anvers ; et en effet, le jour de la mort de la reine, il débarqua de nouveau sur la rive d’Angleterre. Une grande partie de l’armée tenoit toujours pour son illustre chef ; même les torys y étoient indignés de l’injustice des persécutions que l’on faisoit subir aux officiers whigs. Les principaux d’entre eux étoient à Londres, et à leur tête un des hommes les plus intrépides du monde, l’Écossois duc d’Argyle, dont la conduite, le surlendemain du jour où j’ai amené maintenant mon histoire, eut le dénoûment que méritoit d’avoir tant d’honnêteté et de bravoure, en établissant la présente race royale sur le trône d’Angleterre.
Pendant ce temps, il n’existoit pas de légères différences d’opinion parmi les conseillers qui entouroient le prince, au sujet du plan que Son Altesse devoit suivre. Son ministre femelle à la cour, s’imaginant qu’elle voyoit un peu d’amélioration dans l’état de la reine, étoit d’avis d’attendre quelques jours, peut-être ne seroit-ce que quelques heures, qu’on le pût amener au lit de la malade et le faire reconnoître comme héritier. M. Esmond vouloit qu’il s’y rendît escorté d’une couple de compagnies des Horse Guards, et qu’il se présentât ouvertement au conseil. Durant toute la nuit du 29 au 30 juillet, le colonel fut en pourparler avec des gentilshommes de profession militaire, qu’il est inutile de nommer ici ; il suffit de dire que plusieurs d’entre eux avoient un rang extrêmement élevé dans l’armée, et qu’un d’eux en particulier étoit un général, qui, lorsqu’il apprit que le duc de Marlborough passoit de l’autre côté, brandit sa béquille au-dessus de sa tête avec un hourra, à l’idée d’en venir aux mains avec lui. Des trois secrétaires d’État, nous en connoissions un pour nous être dévoué. Le gouverneur de la Tour étoit à nous ; les deux compagnies de service à la caserne de Kensington étoient sûres, et nous avions des nouvelles très-promptes et très-exactes de tout ce qui se passoit dans l’intérieur du palais.
Àmidi, le 30 de juillet, un message arriva aux amis du prince, annonçant que le comité du conseil siégeoit au palais de Kensington, Leurs Grâces d’Ormonde et de Shrewsbury, l’archevêque de Canterbury et les trois secrétaires d’État y étant assemblés. Une heure après, on apporta en toute hâte la nouvelle que les deux ducs whigs, Argyle et Somerset, étoient entrés dans la chambre du conseil sans être convoqués, et avoient pris place à la table. Après discussion, l’assemblée se rendit à la chambre de la reine, qui étoit couchée et en grande foiblesse, mais encore avec l’usage de sa raison, et les lords recommandèrent Sa Grâce de Shrewsbury comme la personne la plus propre à remplir la place vacante de lord-trésorier ; Sa Majesté lui donna la baguette, comme chacun sait. « Et maintenant, écrivoit mon messager de la cour, maintenant ou jamais, c’est le moment. »
Maintenant ou jamais étoit le moment en effet. En dépit des ducs whigs, notre parti avoit encore la majorité dans le conseil, et Esmond, à qui le message avoit été porté (le personnage de la cour ne sachant pas que le prince avoit quitté son logement de Kensington-Square), et le brave jeune aide de camp d’Esmond, Frank Castlewood, prenant épée et uniforme, firent de brefs adieux à leur chère dame, qui les embrassa et les bénit tous deux, et rentra dans sa chambre prier pour l’issue du grand événement qui étoit alors imminent.
Castlewood courut à la caserne y avertir le capitaine de la garde, et ensuite il alla à la taverne des Armes-du-Roi, à Kensington, où nos amis étoient assemblés, étant venus par compagnies de deux et trois, à cheval ou en voiture, et étoient réunis dans la salle d’en haut, au nombre de cinquante-trois ; leurs domestiques, qui avoient reçu l’ordre d’apporter aussi des armes, étant en bas, dans le jardin de la taverne, où on leur avoit servi à boire. On sort de ce jardin par une petite porte qui donne sur la route du palais, et c’étoit par là qu’il avoit été convenu que maîtres et serviteurs se mettroient en marche, quand seroit donné le signal et que paroîtroit le personnage que tous attendoient. Il y avoit parmi nous le fameux officier qui commandoit sous le capitaine général des troupes, Sa Grâce le duc d’Ormonde, qui étoit au conseil. Avec lui étoient deux autres lieutenants généraux, neuf majors généraux et brigadiers, sept colonels, onze pairs du parlement et vingt et un membres de la chambre des Communes. La garde étoit pour nous au dedans et au dehors du palais : la reine étoit pour nous, et le conseil (sauf les deux ducs whigs, qui auroient eu le dessous) ; la journée étoit à nous, et, avec un battement de cœur, Esmond se rendit rapidement du Mail à Kensington, où il s’étoit séparé du prince le soir d’avant. Il y avoit trois nuits que le colonel ne s’étoit couché : la dernière avoit été employée à réunir les amis du prince, dont la grande majorité n’avoient pas eu le moindre soupçon de ce qui alloit se passer, avant qu’on leur eût dit qu’il étoit sur les lieux, et qu’on les convoquoit pour frapper le grand coup. La nuit précédente, et après l’altercation avec le prince, mon gentilhomme, soupçonnant Son Altesse Royale et craignant qu’elle n’eût envie de nous fausser compagnie et de courir après sa belle fugitive, l’avoit passée, s’il faut dire la vérité, à la taverne du Lévrier, vis-à-vis de la maison de lady Esmond, dans Kensington-Square, un œil sur la porte, pour que le prince ne pût s’en échapper. La nuit avant celle-là, il l’avoit passée botté, à la Couronne, à Hounslow, où il avoit dû veiller, ma foi ! toute la nuit pour entrevoir un instant Béatrix le lendemain matin. Et le destin avoit décrété qu’il auroit une quatrième nuit de courses et d’insomnie avant d’avoir terminé sa besogne.
Il courut à la maison du curé dans Kensington-Mall et demanda M. Bates, nom qu’avoit pris le prince. La femme du curé répondit que M. Bates étoit sorti de très-grand matin en bottes, disant qu’il alloit chez l’évêque de Rochester à Chelsey. Mais l’évêque avoit été lui-même à Kensington, il y avoit deux heures, demander M. Bates, et étoit retourné dans son carrosse chez lui, quand il avoit appris que ce gentilhomme étoit allé l’y chercher.
Cette absence étoit fort malheureuse, car une heure de retard pouvoit coûter un royaume. Esmond n’eut rien à faire que d’aller en toute hâte aux Armes-du-Roi, dire aux personnes qui étoient assemblées, que M. George (comme nous appelions là le prince) n’étoit pas chez lui, mais qu’Esmond iroit le chercher ; et, prenant la voiture d’un général qui se trouvoit là, Esmond se rendit à travers champs à Chelsey, chez l’évêque.
Le portier dit qu’il y avoit deux messieurs avec Monseigneur, et Esmond, sans s’arrêter à cette sentinelle, courut à la porte fermée du cabinet de l’évêque, à laquelle il frappa, et où il fut bientôt admis. Des deux personnes qui étoient avec l’évêque, l’une étoit un prélat de ses confrères, et l’autre l’abbé G***.
« Où est M. George ? dit Esmond ; voici le moment venu. »
L’évêque eut l’air effarouché.
« Je suis allé chez lui, dit-il, et on m’a dit qu’il étoit parti pour venir ici. Je suis revenu aussi vite qu’une voiture pouvoit me ramener, et il n’y a point paru. »
Le colonel laissa échapper un jurement : ce fut tout ce qu’il put dire à Leurs Révérences ; il redescendit précipitamment l’escalier, et ordonnant au cocher, un vieil ami et compagnon d’armes à lui, de le mener comme s’il chargeoit les François avec son maître à Wynendael, ils furent de retour à Kensington en une demi-heure.
Esmond alla de nouveau chez le curé. M. George n’y étoit pas revenu. Le colonel dut reporter cette fâcheuse réponse aux gens des Armes-du-Roi, qui commençoient à s’impatienter fort.
De la fenêtre de la taverne, en regardant par-dessus le mur du jardin, on peut voir la pelouse qui est devant le palais de Kensington, la porte du palais (autour de laquelle stationnoient les carrosses des ministres) et le bâtiment de la caserne, comme nous regardions par cette fenêtre, en discourant tristement, nous entendîmes sonner la trompette, et quelques-uns d’entre nous coururent à la fenêtre de la salle de devant, qui donne sur la Grande-Rue de Kensington, et virent arriver un régiment de cavalerie.
« Ce sont les gardes d’Ormonde, dit quelqu’un.
— Non, par Dieu ! c’est l’ancien régiment d’Argyle, » dit mon général, frappant le plancher de sa béquille.
C’étoit, en effet, le régiment d’Argyle qu’on avoit fait venir de Westminster, et qui avoit pris la place du régiment de Kensington, sur lequel nous pouvions compter.
« Ô Harry ! dit un des généraux présents, vous êtes né sous une malheureuse étoile : je commence à croire qu’il n’y a pas de M. George, ni de M. Dragon non plus. Ce n’est pas de la pairie que je me soucie, car notre nom est si ancien et si illustre, que cela ne me feroit aucun bien d’être appelé lord Lydiard ; mais je regrette la chance que vous m’aviez promise de me mesurer avec Marlborough. »
Comme nous parlions, Castlewood entra d’un air troublé.
« Quelles nouvelles, Frank ? dit le colonel ; M. George arrive-t-il enfin ?
— Dieu le damne ! Regardez ceci, dit Castlewood en tirant un papier ; je l’ai trouvé dans le livre, dans ce que vous appelez Eikum Basilikum. Ce misérable Martin l’avoit mis là ; il dit que c’est sa jeune maîtresse qui lui en a donné l’ordre. Cela m’étoit adressé, mais c’étoit pour lui, je le sais, et j’ai brisé le cachet et l’ai lu. »
Esmond fut pris de vertige, et toute la réunion des officiers sembla tourner devant ses yeux lorsqu’il lut ce papier ; voici tout ce qu’il y avoit d’écrit dessus : « Béatrix Esmond est envoyée en prison, à Castlewood, où elle priera pour des jours plus heureux. »
« Pouvez-vous deviner où il est ? dit Castlewood.
— Oui, » dit le colonel Esmond. Il le savoit bien, et Frank le savoit bien aussi : notre instinct nous disoit où le traître s’étoit enfui.
Il eut le courage de se tourner vers la compagnie et de dire : « Messieurs, je crains fort que M. George ne soit pas ici aujourd’hui ; il est survenu quelque chose, et… et… je crains fort qu’il ne lui soit arrivé quelque accident qui le retienne. Maintenant que vous avez pris le coup du midi, vous ferez mieux de payer votre écot et de rentrer chez vous ; il n’y a pas de partie possible là où il n’y a personne pour la jouer. »
Quelques-uns des assistants s’en allèrent sans dire un mot ; d’autres allèrent rendre leurs devoirs à la reine et s’informer de sa santé. La petite armée rentra dans l’ombre d’où on l’avoit tirée ; il n’y avoit pas eu d’écrits, de papiers de nature à compromettre qui que ce fût. Quelques officiers et membres du parlement avoient été invités la veille à déjeuner aux Armes-du-Roi à Kensington ; et ils avoient demandé la carte, et ils s’en étoient retournés chez eux.