Scène II.
CHŒUR DE THÉBAINS.
Déjà les étoiles, moins nombreuses, commencent à pâlir ; la nuit, vaincue, rassemble ses feux épars ; la lumière renaît, et l’astre brillant du matin chasse devant lui le cortège lumineux des astres nocturnes. Les sept constellations de l’Ourse d’Arcadie, qui brille au sommet du pôle glacé, retournent le timon du Chariot, et appellent le jour. Déjà, traîné par ses coursiers d’azur, le Soleil dore la cime de l’Œta ; déjà les bruyères du Cithéron, théâtre des fêtes de Bacchus, se colorent des premiers feux du jour, et la sœur d’Apollon s’en va pour revenir encore.
Avec la lumière le travail aussi renaît, éveillant toutes les inquiétudes, ouvrant toutes les demeures des hommes. Le berger tire ses troupeaux des étables, et les lâche dans les prairies, toutes blanches de la fraîche rosée du matin. Le jeune taureau, dont le front n’est pas encore armé, s’élance en liberté dans les pâturages, tandis que les mères remplissent leurs mamelles épuisées. Errant et folâtre, le chevreau bondit sur l’herbe tendre. La triste Philomèle, suspendue au sommet d’une branche, redit sa chanson au dessus de sa couvée bruyante, et brûle de déployer ses ailes au soleil nouveau. Les oiseaux en chœur mêlent confusément leurs voix à la sienne, et saluent de concert le réveil du jour. Le nocher développe et livre au souffle des vents sa voile aventureuse. Là, sur des roches creusées par le temps, c’est un pêcheur qui remet un appât à l’hameçon trompé, ou qui, penché sur les eaux, suit de l’œil et d’une main attentive la proie qu’il va saisir, et qui, en se débattant, courbe la ligne.
Voilà pour les hommes heureux qui goûtent la paix d’une vie simple et paisible, qui se contentent de ce qu’ils possèdent, et bornent leur espérance à la mesure de leurs champs.
Mais les soucis inquiets et les tristes alarmes s’agitent au sein des villes en noirs tourbillons. L’un se dérobe au sommeil pour aller assiéger l’entrée du palais des rois, et frapper à ces portes si lentes à s’ouvrir ; l’autre s’amasse des trésors sans fin, se consume à contempler ses richesses, et reste pauvre sur des monceaux d’or ; un autre boit jusqu’à l’ivresse le doux poison de la faveur populaire, et se repaît des vains applaudissements d’une multitude plus inconstante que les flots de la mer. Un autre enfin trafique des luttes orageuses du barreau, et se fait un revenu honteux de ses paroles et de ses emportemens oratoires. Il en est peu qui connaissent le prix du repos, et qui, songeant à la brièveté de notre vie, sachent profiter d’un temps qui ne doit plus revenir.
Pendant que les destins le permettent, vivez heureux ; la vie s’écoule avec vitesse, et le cercle du jour entraîne rapidement celui de l’année. Les cruelles sœurs travaillent sans relâche, et ne ramènent point en arrière leurs fuseaux. Cependant la race humaine va d’elle-même au devant de sa destinée, dans l’égarement qui l’aveugle. Oui, nous allons chercher volontairement les eaux du Styx avant l’appel du destin.
Ô Hercule ! pourquoi ton noble cœur t’a-t-il entraîné si tôt vers le ténébreux séjour des Mânes ? Les Parques ont leur jour marqué d’avance. Il n’est donné à aucun mortel de prévenir ce terme fatal, ni de le devancer ; la mort ne reçoit que ceux qu’elle appelle.
Qu’un autre porte bien loin la gloire de son nom, et remplisse la terre du bruit de ses exploits ; qu’un autre s’élève jusqu’au ciel sur les ailes de la gloire, et marche au dessus des hommes sur un char triomphal ; pour moi, je ne demande qu’un asile obscur et tranquille, sur la terre qui m’a vu naître. Le repos seul mène jusqu’à la plus longue vieillesse, et ce n’est que sous un humble toit que se rencontre l’heureuse médiocrité d’une fortune obscure mais assurée. Le courage qui s’élève doit aussi tomber de plus haut.
Mais voici Mégare qui s’avance, triste, les cheveux en désordre, et suivie de ses jeunes enfans. Le vieux père d’Hercule vient derrière elle à pas pesans.