ACTE SECOND. · Scène I.
MÉGARE.
Puissant maître de l’Olympe, et roi du monde, mets enfin un terme à mes cruelles disgrâces, une borne à mes malheurs ! Jamais un jour tranquille ne s’est levé sur moi. La fin d’un malheur n’est pour moi que le commencement d’un autre. À peine mon époux revient-il vainqueur d’un ennemi, qu’un ennemi nouveau se lève ; avant qu’il ait pu toucher le seuil de sa maison, joyeuse de son retour, il reçoit l’ordre de marcher à d’autres combats. Point de relâche pour lui, point de repos que le temps nécessaire pour lui imposer de nouveaux périls. La colère de Junon le poursuit dès le berceau ; son enfance même ne fut pas à l’abri de cette persécution ; il a vaincu les monstres avant de les pouvoir connaître. Deux serpents dressaient contre lui leurs crètes menaçantes ; Hercule enfant s’est traîné à leur rencontre ; il a soutenu d’un œil calme et serein les regards enflammés de ces reptiles ; leurs nœuds, étroitement serrés autour de son corps, n’ont fait monter aucun trouble à son visage ; il a pressé de ses tendres mains leurs terribles anneaux, et préludé par cette victoire à ses combats contre l’hydre. La biche du mont Ménale, si légère et si orgueilleuse de ses cornes d’or, fut par lui vaincue à la course, et saisie comme une proie. Le lion terrible de la forêt de Némée expira sous l’étreinte des bras d’Hercule, avec un profond rugissement. Parlerai-je des sanglantes étables des chevaux de la Thrace, et de ce roi cruel livré lui-même à ces monstres qu’il nourrissait du sang des hommes ? Rappellerai-je l’affreux sanglier qui, descendu des sommets touffus d’Érymanthe, désolait les bocages de l’Arcadie ? et le taureau de Crète, qui seul faisait trembler cent peuples différents ? Sur les bords lointains de l’Hespérie, le berger de Tartesse, aux trois corps, a péri sous le bras d’Hercule au milieu de ses troupeaux, que le vainqueur emmena des rivages de la mer Occidentale jusqu’aux prairies du Cithéron. Sommé de s’ouvrir un chemin à travers ces régions brûlées que le soleil du midi consume de ses feux, il sépare deux montagnes, et livre une large voie à l’Océan, en brisant cette barrière qui divisait ses eaux. Plus tard, il attaque les riches jardins des Hespérides, trompe la vigilance du dragon, et s’empare des pommes d’or. N’a-t-il pas aussi entouré de flammes et fait périr le monstre de Lerne, ce fléau renaissant et multiple ? Ses flèches n’ont-elles pas atteint au milieu des nues les oiseaux cruels du lac de Stymphale, dont les sombres ailes déployées cachaient la lumière du soleil ? La reine des vierges guerrières du Thermodon, cette femme sans époux, n’a point prévalu contre lui ; et ses mains, si ardentes aux plus hautes entreprises, n’ont point dédaigné la tâche ignoble qu’il fallut remplir dans les étables d’Augias.
Mais quel est le prix de tant de travaux ? Il ne jouit pas de ce monde qu’il a défendu. La terre sent aujourd’hui l’absence du héros qui lui a donné la paix. Le crime heureux et triomphant s’appelle vertu ; les bons obéissent aux méchans, la force fait le droit, et la terreur fait taire toutes les lois. J’ai vu de mes yeux des fils de rois, nobles soutiens du trône paternel, périr sous une main sanglante, et les derniers rejetons de la noble race de Cadmus indignement égorgés. J’ai vu ravir la tête et le bandeau royal de mon père. Où trouver assez de larmes pour les malheurs de Thèbes ? Terre si féconde en dieux, sous quel maître trembles-tu maintenant ? toi dont le sein fertile et les fortes campagnes firent croître une valeureuse moisson de guerriers en armes ; toi dont le fils de Jupiter, Amphion, bâtit les murs aux sons de sa lyre qui commandait aux pierres mêmes ; toi pour qui le père des dieux a plus d’une fois déserté le ciel ; toi qui as reçu des dieux dans ton sein, qui en as produit, et qui peut-être en produiras encore, tu rampes sous un joug avilissant. Race de Cadmus, cité d’Amphion, en quel abîme de misères êtes-vous retombées ! Vous tremblez devant un fugitif sans cœur, chassé de son pays, et le fléau du nôtre ! et le héros qui, sur terre et sur mer, poursuit la vengeance des crimes, qui de ses justes mains brise les sceptres de fer, il est maintenant esclave pendant son absence, et souffre lui-même les maux dont il délivre les autres. Lycus, le banni, règne en souverain dans Thèbes, la ville d’Hercule ; mais il n’y règnera pas long-temps : Hercule va revenir, il va nous venger ; il remontera tout à coup vers la lumière, et s’il ne trouve pas une voie, il s’en fera une lui-même. Oh ! reviens, cher époux, reviens, reparais vainqueur au milieu de ta famille vaincue ; remonte vers nous, et brise la prison de ténèbres qui te retient. Si l’enfer s’est refermé sur toi, si tu ne trouves point d’issue pour revenir, entr’ouvre le monde même, et laisse paraître avec toi tous les trésors que la nuit éternelle cache dans son sein. Comme on t’a vu cherchant à creuser un lit aux flots impétueux du Pénée, t’affermir sur tes pieds, et former tout à coup la profonde vallée de Tempé, d’un seul effort de ta poitrine, qui sépara violemment deux montagnes, et ouvrit une issue nouvelle au torrent de la Thessalie ; ainsi, pour remonter vers tes parens, tes enfans, ta patrie, il te faut trouver une voie, et ramener avec toi les entrailles mêmes du monde ; rends à la vie tout ce que l’action destructive du temps a plongé dans l’ombre de la mort, depuis tant de siècles ; chasse devant toi les générations éteintes qui ont bu dans les eaux du Léthé l’oubli de l’existence, et tous ces morts que la lumière du soleil effraiera. Il serait indigne de toi de ne rapporter de dépouilles que celles qu’on t’a demandées.
Mais je m’égare en des vœux insensés, ignorant le sort qui nous attend. Qui me fera voir ce jour heureux où je t’embrasserai, cher Hercule ? où je baiserai tes mains puissantes ? où je te reprocherai ta longue absence et l’oubli de ton épouse ? J’immolerai au maître des dieux cent taureaux indomptés ; j’offrirai à la déesse des moissons de secrets sacrifices ; j’irai dans la silencieuse Éleusis, avec la discrétion qu’exigent les mystères, jeter de longs flambeaux sur ses autels. Le jour où mon époux reviendra, je croirai voir tous mes frères rendus à la vie, et mon père lui-même assis plein de gloire sur son trône. Si une puissance invincible t’enchaîne là-bas, je vais te suivre ; reviens ici pour nous sauver tous, ou entraîne-nous tous après toi. Ah ! tu nous entraîneras tous dans ta ruine, et aucune divinité ne viendra nous relever de l’abaissement où nous sommes.