ACTE CINQUIÈME. · Scène I.
HERCULE, AMPHITRYON, THÉSÉE.
HERCULE.
Quel est ce lieu-ci ? quel est ce pays, quelle est cette partie du monde ? où suis-je donc ? sous les feux du soleil levant, ou vers les climats de l’Ourse glacée ? est-ce enfin la pointe d’Hespérie que je vois, et les rivages de la mer Occidentale ? quel est cet air que je respire ? quelle est la terre où je repose ? c’est bien à Thèbes que je suis ; mais pourquoi ce palais détruit, ces corps sanglans ? Est-ce que les spectres effrayans de l’enfer m’obsèderaient encore ? Oui, même après mon retour à la lumière, ces monstres funèbres s’agitent devant moi. Je suis honteux de l’avouer, j’ai peur ; je ne sais quel pressentiment fatal me trouble, et m’annonce d’affreux malheurs. Où est mon père, où est mon épouse, si fière de ses nombreux enfans ? Pourquoi n’ai-je plus à mon bras gauche la dépouille du lion de Némée ? Qu’est devenu ce trophée qui me donnait à la fois une cuirasse pour les combats, une couche molle pour le sommeil ? Où est mon arc ? où sont mes flèches ? qui a pu m’ôter mes armes à moi vivant ? Quel homme a pu ravir de telles dépouilles, et ne pas trembler devant Hercule même endormi ? Je veux connaître mon vainqueur, oui, je le veux.
Parais, noble rival, à qui mon père, désertant le ciel, a donné le jour après moi ; dont la naissance a coûté au monde une plus longue nuit que celle où je suis né. Quelle horreur a frappé ma vue ? mes enfants baignés dans leur sang, mon épouse égorgée ! Quel nouveau Lycus s’est emparé du trône ? qui a pu commettre un pareil forfait dans Thèbes, après que j’y suis rentré ? Habitans des bords de l’Ismène, peuples de l’Attique, peuples du Péloponnèse que deux mers baignent de leurs flots, venez à mon secours, montrez-moi l’auteur de cet horrible carnage. Ma colère va tomber sur tous : celui qui ne me dénoncera pas mon ennemi, le deviendra lui-même. Vainqueur d’Alcide, tu te caches ? Parais donc ; que tu viennes venger le tyran cruel de la Thrace, ou Géryon, à qui j’ai ravi ses troupeaux, ou les deux rois de la Libye, je suis prêt à combattre : me voici tout nu, sans armes, quand tu devrais m’attaquer avec les miennes.
Mais pourquoi Thésée évite-t-il mes regards, et mon père aussi ? Pourquoi se cachent-ils le visage ? Retenez vos pleurs. Quel est l’assassin de toute ma famille ? nommez-le-moi. Vous gardez le silence, ô mon père ? Parle donc, toi, Thésée ; parle, je l’exige de ta fidèle amitié.
Tous deux restent muets, se cachent le visage de honte, et me dérobent les larmes qui tombent de leurs yeux. Qu’y a-t-il dans ce malheur dont il faille rougir ? Est-ce que le cruel tyran d’Argos, ou la faction de Lycus vengeant la mort de son chef, nous auraient à ce point humiliés ? Ô mon père ! je vous en conjure, par mes nobles exploits, par votre nom que j’honore à l’égal de celui des dieux, parlez : quel est le destructeur de ma famille, le vainqueur qui m’a dépouillé ?
AMPHITRYON.
Ne cherche point la cause de tes malheurs.
HERCULE.
Et rester sans vengeance ?
AMPHITRYON.
La vengeance est souvent funeste.
HERCULE.
Un homme serait-il jamais assez lâche, pour souffrir patiemment de si grands maux ?
AMPHITRYON.
Oui, dans la crainte de plus grands encore.
HERCULE.
Mais est-il possible, mon père, de craindre de plus grands, de plus affreux malheurs que les miens ?
AMPHITRYON.
Ce que tu connais de tes malheurs, n’en est qu’une bien faible partie.
HERCULE.
Prenez pitié de moi, mon père ; j’étends vers vous mes mains suppliantes. Mais quoi ? il les repousse. Ah ! le crime plane autour de moi. D’où vient ce sang ? quelle est cette flèche, teinte du sang de cet enfant ? elle fut teinte autrefois de celui de l’hydre de Lerne. Je reconnais mes traits : il n’est pas besoin de chercher la main qui les a lancés. Quel autre aurait pu tendre mon arc, et en ramener la corde qui cède à peine à l’effort de mon bras ? Oh ! je m’adresse à vous encore une fois, mon père ; est-ce moi qui ai commis ce crime ? Ils ne répondent pas ; c’est bien moi.
AMPHITRYON.
Àtoi le malheur, à ta marâtre le crime ; c’est un coup affreux dont tu ne dois pas t’accuser toi-même.
HERCULE.
Ô Jupiter ! lance tes foudres de tous les points du ciel ; tu m’as oublié, moi ton fils : que tout s’arme du moins pour venger mes enfans. Que la voûte étoilée s’ébranle, et que des carreaux de flammes partent à la fois de l’un et de l’autre pôle. Que mon corps enchaîné sur les roches caspiennes soit la proie d’un vautour avide. Pourquoi laisser vacante la place de Prométhée ? il faut disposer pour mon supplice le sommet affreux du Caucase, montagne escarpée, sans forêts, pleine de bêtes et d’oiseaux féroces. Que mes deux bras, attachés aux deux Symplégades qui resserrent les flots de la mer de Scythie, s’étendent sur l’abîme ; et quand ces deux roches viendront à se rapprocher, en lançant jusqu’aux nues les vagues pressées contre leurs flancs, je les empêcherai de se réunir, déchiré moi-même par leur choc éternel. Mais pourquoi ne pas former plutôt un immense bûcher, pour y verser mon sang impie, et me consumer dans les flammes ? Oui, oui, c’est ce que je veux exécuter ; je veux rendre Hercule aux enfers dont il s’est échappé.
AMPHITRYON.
Le trouble de son cœur n’est pas encore apaisé. Seulement sa colère a changé d’objet, et, par un effet naturel de la folie, c’est contre lui-même qu’elle se tourne.
HERCULE.
Sombre demeure des Furies, prison des enfers, cachots réservés aux coupables, lieux plus profonds que l’Érèbe, s’il en est, lieux inconnus de Cerbère et de moi, c’est dans vos ténèbres qu’il faut me cacher : je veux descendre dans les derniers gouffres du Tartare, pour n’en plus remonter. Ô cœur féroce et barbare ! pauvres enfans, semés en lambeaux par tout ce palais ! qui pourrait vous donner assez de larmes ? Mes yeux, indociles à la douleur, n’en savent point verser. Qu’on m’apporte une épée, qu’on me donne mes flèches et ma lourde massue. Pour toi je briserai mes flèches, ô mon fils ; pour toi je romprai mon arc ; pour toi je brûlerai cette massue qui servira de bois pour ton bûcher ; ce carquois même tout rempli de flèches trempées dans le sang de l’hydre de Lerne, je le jetterai dans les flammes. Il faut punir mes armes ; et vous, qui les avez déshonorées, je vous brûlerai aussi, mains fatales, instrumens de la haine de Junon.
THÉSÉE.
Qui donna jamais à l’erreur le nom de crime ?
HERCULE.
Quand l’erreur va si loin, elle est bien près du crime.
THÉSÉE.
C’est maintenant que tu dois déployer toute ta force, en portant le poids de ton infortune.
HERCULE.
La fureur ne m’a pas ôté encore toute honte, pour que je veuille voir les hommes fuir tremblans à mon aspect. Mes armes ! Thésée, mes armes ! on me les a prises ; qu’elles me soient rendues à l’instant. Si j’ai recouvré ma raison, remettez-les-moi ; si ma folie dure encore, éloignez-vous, ô mon père : je saurai bien trouver le chemin de la mort.
AMPHITRYON.
Par le mystère de ta naissance, par le respect que tu me dois pour t’avoir mis au monde, ou seulement pour t’avoir élevé ; par ces cheveux blancs que tous les cœurs vertueux révèrent, je t’en conjure, épargne ma vieillesse délaissée, et la faiblesse de mes vieux ans. Conserve-toi comme l’unique appui de ma maison déchue, comme la dernière consolation de mes disgrâces. Je n’ai recueilli jamais aucun fruit de tes travaux ; toujours il m’a fallu craindre les dangers de la mer, ou la fureur des monstres. S’il est dans le monde un roi barbare qui tue les hommes, ou verse leur sang sur ses autels, il me faut le redouter. Toujours privé de mon fils, je te demande enfin de m’accorder la joie de ta présence, le bonheur de te voir et de te presser sur mes bras.
HERCULE.
Je n’ai point de raison pour jouir plus long-temps de la lumière ; tous les liens qui pouvaient m’attacher à la vie sont brisés : esprit, armes, gloire, femme, enfans, valeur, j’ai tout perdu, jusqu’à ma fureur. Rien ne peut guérir la plaie de ma conscience : il n’y a de remède au crime que la mort.
AMPHITRYON.
Tu veux donc tuer aussi ton père ?
HERCULE.
C’est pour m’épargner ce malheur que je veux mourir.
AMPHITRYON.
Quoi ! sous mes yeux ?
HERCULE.
Je les ai rendus témoins d’un crime.
AMPHITRYON.
Tu dois plutôt, en considération de tant de beaux exploits, obtenir de toi-même le pardon du seul acte coupable que tes mains aient commis.
HERCULE.
Peut-on se pardonner à soi-même ce qu’on a toujours puni dans les autres ? Le bien que j’ai fait m’était commandé ; cet acte seul est de moi tout entier. Venez à mon aide, ô mon père, au nom de votre tendresse paternelle, au nom de ma triste destinée, au nom de cette gloire dont j’ai terni l’éclat. Mes armes ! que la mort du moins me dérobe aux coups de la fortune.
THÉSÉE.
Les prières d’un père ont sans doute assez de puissance ; mais pourtant, sois aussi touché de mes pleurs ; sors de cet abattement, et oppose au malheur ta force accoutumée ; reprends ce courage qui jamais ne plie sous l’infortune ; c’est le moment de montrer toute l’énergie de ton âme : il faut vaincre ta colère.
HERCULE.
Vivant, je reste criminel ; mort, je ne suis plus que malheureux. Hâtons-nous de purger la terre : depuis trop long-temps un monstre impie, cruel, féroce, implacable, attend mes coups ; allons, mon bras, il faut exécuter le plus grand des exploits, celui qui doit effacer tes douze travaux. Ô lâche ! tu hésites ? tu n’as donc de courage que pour tuer des enfans et de faibles femmes ? Si mes armes ne me sont pas rendues, j’arracherai toute la forêt du Pinde, et je me brûlerai moi-même avec les bois sacrés de Bacchus, et tous les arbres du Cithéron. Je renverserai toute la ville de Thèbes, avec ses habitans ; ses temples, avec les dieux qui les habitent ; je périrai sous leur chute, je m’ensevelirai sous leurs débris, et si ses remparts croulans sont un poids trop léger pour mes fortes épaules, et que nos sept portes ne suffisent pas pour m’écraser de leurs ruines, je ferai tomber sur ma tête le poids énorme de toute cette partie du monde qui sépare le ciel des enfers.
AMPHITRYON.
Rendez-lui ses armes.
HERCULE.
Àcette parole je reconnais mon père. Voici la flèche qui a percé mon enfant.
AMPHITRYON.
Oui, Junon l’a lancée par tes mains.
HERCULE.
Je vais m’en servir à mon tour.
AMPHITRYON.
Ah ! malheureux ! mon cœur se trouble, et s’agite avec violence dans mon sein.
HERCULE.
La flèche est disposée.
AMPHITRYON.
C’est sciemment, c’est volontairement que tu vas commettre ce crime. Eh bien ! dis donc ce que tu veux. Je ne te prie de rien : la mesure de mes maux est comblée, je ne puis plus craindre. Seul tu peux encore me conserver mon fils ; mais me l’enlever, tu ne le peux pas plus qu’un autre : le moment terrible est passé pour moi. Tu ne peux rien pour mon malheur ; mon bonheur seul est encore entre tes mains. Prends un parti ; mais songe, en le prenant, aux obligations sévères et étroites que t’imposent ta vie et ta gloire : il te faut vivre ou me tuer. Mon âme défaillante, non moins accablée par le malheur qu’affaiblie par l’âge, est déjà sur mes lèvres…… Un fils peut-il hésiter ainsi à donner la vie à son père ? Je n’attendrai pas plus long-temps ; cette épée va percer mon sein : je vais mourir, et tomber ici même, par la main d’Alcide, qui aura commis ce crime de sang-froid.
HERCULE.
Pardonnez, mon père ; pardonnez, arrêtez votre main. Humilie-toi, ô mon courage, et cède à la puissance paternelle. Ajoutez ce nouvel effort à la liste de mes premiers travaux ; je vivrai. Thésée, relève mon père abattu et renversé contre terre ; ma main criminelle craindrait de faire outrage à sa pureté.
AMPHITRYON.
Cette main, je veux la baiser, ô mon fils : elle soutiendra mes pas chancelans, je la mettrai sur mon cœur malade, et je guérirai ainsi mes douleurs.
HERCULE.
Où fuir ? où me cacher ? où chercher l’oubli du tombeau ? Les eaux du Tanaïs ou du Nil, les flots impétueux du Tigre ou du Rhin, ceux du Tage qui roule de l’or avec son onde, suffiraient-ils jamais à purifier cette main ? quand les eaux méotides passeraient toutes sur moi, quand Thétis répandrait tous ses flots sur mes mains, la trace de mon crime ne s’effacerait pas. Misérable ! où vas-tu chercher un asile ? à l’orient ou à l’occident ? Connu partout, je ne trouverai nulle part un lieu d’exil. L’univers tout entier me repousse ; les astres se détournent dans leur cours, à mon aspect. Le Soleil a vu Cerbère avec moins d’horreur. Fidèle ami, cher Thésée, trouve-moi quelque retraite lointaine, inconnue des humains. Puisque c’est ton partage d’être toujours le complice des crimes des autres, et de t’attacher aux coupables, tu dois reconnaître mes bienfaits, et me payer de retour ; ramène-moi dans le séjour des Ombres, et je porterai, à ta place, le poids de tes chaînes ; l’enfer me servira d’asile…... Mais que dis-je ? l’enfer aussi me connaît.
THÉSÉE.
Mon pays t’offrira l’asile que tu cherches. C’est là que le dieu de la guerre purifiera tes mains sanglantes, et te rendra tes armes. Viens, Alcide, allons vers cette terre qui rend aux dieux mêmes leur innocence.
NOTES
SUR HERCULE FURIEUX.
Cette pièce est une reproduction de l’Hercule furieux d’Euripide, mais exagérée comme toutes celles de notre auteur ; on trouvera la comparaison des deux tragédies grecque et latine dans le huitième volume de la nouvelle édition du théâtre des Grecs, par le P. Brumoy. Il n’y en a point d’imitation dans notre langue, du moins nous n’en connaissons pas. Le sujet ne convenait guère à la scène moderne. Le spectacle d’Hercule immolant ses propres enfans dans un accès de folie, n’est ni moral en lui-même, ni propre à faire ressortir aucune idée morale.
Acte I. Page 7. Sœur du dieu de la foudre, car c’est le seul nom qui me reste. Junon était fille de Saturne et de Rhéa, sœur de Jupiter, de Neptune, de Pluton, de Cérès et de Vesta. Jupiter en devint amoureux, et la trompa sous le déguisement d’un coucou. Il l’épousa plus tard dans les formes, et leurs noces furent célébrées, selon Diodore, sur le territoire des Gnossiens, près du fleuve Thérène. Pour rendre ces noces plus solennelles, Jupiter ordonna à Mercure d’y inviter tous les dieux, tous les hommes et tous les animaux, etc. Elle devint ainsi l’épouse de son frère. Ces deux époux vivaient mal ensemble, et plus d’une fois Junon put dire ce qu’elle dit ici, que, de ses deux noms, l’infidélité de Jupiter ne lui laissait que le premier. Virgile a mis la même idée dans la bouche de Didon :
…… Cui me moribundam deseris hospes ?
Hoc solum quoniam nomen de conjuge restat.
Octavie, pour échapper à la cruauté de Néron, dit Tacite, avait abdiqué volontairement le titre d’épouse, pour se contenter du nom de sœur : « Paucis dehine interjectis diebus morijubetur Octavia, quum jam viduam se et tantum sororem testaretur. » (Tacit., Annal., lib. xiv, c. 64.)
Page 7. Je vois l’astre brillant de Calisto. Calisto, fille de Lycaon, une des nymphes de la suite de Diane. Jupiter, sous la forme de cette déesse, la rendit mère d’Arcas. Diane ayant découvert sa grossesse la chassa de sa compagnie. Junon, plus irritée encore, la métamorphosa en ourse. Mais Jupiter l’enleva avec son fils Arcas, et les plaça dans le ciel où ils forment les constellations de la grande et de la petite Ourse, autrement dites le grand et le petit Chariot.
Qui conduit les flottes d’Argos. Argos est ici la traduction exacte d’Argolicas. Dans un sens plus général il faut entendre les flottes des Grecs.
Je vois le taureau qui ravit Europe la Tyrienne. Suivant la fable, Europe fille d’Agénor, roi de Phénicie, fut enlevée par Jupiter déguisé en taureau. Il est difficile de comprendre comment le maître des dieux put mettre dans le ciel ce taureau qui n’était autre que lui-même sous une forme étrangère. Suivant une autre tradition qui paraît plus historique, Europe aurait été enlevée par un navire crétois qui avait un taureau blanc sur sa proue, ou dont le capitaine s’appelait Taurus. L’Ourse est l’astre du pôle ; le Taureau placé entre le Bélier et les Gémeaux, est le signe du printemps, et ouvre l’année.
Je reconnais les nombreuses filles d’Atlas. Ce sont les Pléiades, et aussi les Hyades, selon qu’elles sont à la tête ou à la queue du Taureau. Les filles d’Atlas étaient au nombre de sept, d’autres disent au nombre de quinze. Quelques-unes d’entre elles furent aimées de Jupiter, les autres prirent soin d’élever Bacchus.
Ici, Orion qui étale son effrayante chevelure. On trouvera, dans les Métamorphoses d’Ovide, l’histoire étrange de la naissance d’Orion. Si son nom n’avait pas été légèrement altéré, il la rappellerait très-exactement :
Perdidit antiquum littera prima sonum,
dit Ovide, Fast., v. 536. Urion a fait Orion. Urion vient de οὖρον, urine. Un commentateur, Delrieu, trouve que Sénèque ne fait point mal de compter Orion parmi les objets de la jalousie de Junon ; la raison, il faut la laisser en latin : Juno pro zelotypia sua dolet decessisse sibi quidquid corio taurino obtigit. C’est une explication qu’il ne faut admettre que faute d’une meilleure.
Page 7. Les étoiles d’or de Persée. Persée était fils de Jupiter et de Danaé (voyez Horace, liv. iii, ode 16). Il fut placé dans le ciel parmi les constellations septentrionales, avec Andromède son épouse, Cassiopée et Céphée. Les étoiles d’or, dont il est question ici, rappellent très-vraisemblablement la pluie d’or qui combla les vœux de Jupiter :
……Fore enim tutum iter et patens
Converse in pretium deo……
Autrement il faudrait ne voir dans aureas qu’une épithète assez commune en poésie. Toutes les étoiles sont d’or, dans un sens poétique :
J’avais maudit le ciel et ses étoiles d’or.
a dit un poète.
Page 9. Les Gémeaux brillans. Castor et Pollux, fils de Jupiter et de Léda fille de Tyndare. Du reste ils n’étaient point morts au temps d’Hercule ; et l’on pourrait dire que Sénèque a tort de les mettre déjà dans le ciel. C’est une licence qu’il faut lui pardonner, puisqu’elle est poétique.
Et les enfans de Latone. Apollon et Diane, le Soleil et la Lune.
Dont la naissance rendit à l’île de Délos son ancienne stabilité. Ceci n’est pas très-clair, en voici l’explication : Latone, fille du titan Cœus et de Phœbé sa sœur, suivant Hésiode, ou fille de Saturne, suivant Homère, fut aimée de Jupiter. Junon, dans sa jalousie, voulut qu’elle ne trouvât aucune terre stable pour accoucher. Neptune rendit flottante l’île de Délos, où elle mit au monde Apollon et Diane.
La couronne d’Ariadne y trouve aussi sa place. Ariadne était fille de Minos, roi de Crète, et de Pasiphaé. Elle aima Thésée, qui l’abandonna dans l’île de Naxos, où elle fut aimée de Bacchus (voyez le poëme de Catulle, sur les noces de Thétis et de Pélée). Par la couronne dont il s’agit ici, il faut entendre celle que lui donna Vénus, etc.
Page 9. Thèbes, féconde en femmes adultères. La fable n’en compte cependant que trois, Antiope, fille de Nyctéus, mère de Zéthus et d’Amphion ; Sémélé, fille de Cadmus et d’Harmonia, mère de Bacchus ; Alcmène enfin, épouse d’Amphitryon et mère d’Hercule.
Dont la naissance prit au monde un jour tout entier. La nuit en laquelle il fut conçu dura, dit-on, l’espace de trois nuits, et d’autres prodiges annoncèrent sa gloire future. C’était une éclipse de soleil, à ce que dit Plutarque : « Comme on tient qu’Hercule fut engendré en une longue nuit, le jour ayant été reculé et retardé contre l’ordre de la nature, et le soleil arrêté ; ainsi l’on trouve écrit qu’en la génération et conception de Romulus, le soleil s’éclipsa, et qu’il y eut une véritable conjonction du soleil avec la lune, etc. » (Œuv. moral., de la Fortune des Romains, traduction d’Amyot.)
Il jouit de ma colère. Cette expression, ira nostra fruitur, est belle et hardie. Nous ne pouvons affirmer que Sénèque l’ait employée le premier, mais nous ne connaissons point d’auteur qui s’en soit servi avant lui. Juvénal dit, sat. i, v. 49 :
Exsul ab octava Marius bibit, et fruitur Dis
Iratis.
Boileau a fait un heureux usage de cette hardiesse :
Mais en vain, pour un temps, une taxe l’exile ;
On le verra bientôt, pompeux en cette ville,
Marcher encor chargé des dépouilles d’autrui,
Et jouir du ciel même irrité contre lui.
(Sat. i, v. 72)
Et Voltaire :
Il règne, il affermit le trône qu’il profane ;
Il y jouit en paix du ciel qui le condamne.
(Mérope, acte iii, v. 13.)
Aux lieux où le soleil, éteignant ou rallumant ses feux. Il s’agit des deux extrémités de l’Éthiopie, l’une à l’est et l’autre au couchant, mais toutes les deux au midi.
Page 11. Les portes du Jupiter souterrain. Cette expression, Inferni Jovis, se retrouve dans l’Hercule Œtéen de notre auteur :
Nec mœsta nigri regna conterrent Jovis ;
dans Virgile, Énéide, liv. iv, v. 638 :
Sacra Jovi Stygio ;
dans Homère, Iliade, liv. ix, v. 457 :
Ζεύς τε καταχθόνιος καὶ ἐπαινὴ Περσεφόνεια.
De même Proserpine a été nommée la Junon souterraine par presque tous les poètes latins, notamment par Claudien, dans le fameux début de son poëme sur l’Enlèvement de Proserpine :
Inferni raptoris equos afflataque curru
Litora Tænario caligantesque profundæ
Junonis thalamos, etc.
Au reste, les stoïciens ne reconnaissaient dans Jupiter, Neptune et Pluton, qu’un seul et même dieu, divisé quant aux fonctions, mais un dans son essence, trinité païenne qui n’a rien de commun avec la trinité des chrétiens qui rentre aussi dans l’unité.
Chargé des dépouilles du roi des morts. Il nous a fallu rendre opima victi regis spolia. Les dépouilles opimes étaient les armes du général ennemi que le général romain avait tué dans le combat. Les premières dépouilles de ce genre furent remportées par Romulus sur Acron, roi des Céniniens. Hercule n’avait point tué Pluton, et ne lui avait enlevé que Cerbère ; mais il ne faut pas exiger dans un poète une justesse absolue.
Dont la puissance est égale à celle du maître des dieux. Non pas absolument, mais Pluton était dieu comme Jupiter, et il avait sous sa puissance le tiers du monde ; c’est là ce que nous voulons dire.
Iter ruina quæret (v. 67). Cette expression, belle encore aujourd’hui, devait être neuve au temps de Sénèque ; elle se retrouve dans la Pharsale de Lucain, portrait de César, liv. i :
………Gaudensque viam fecisse ruina.
Page 13. Et moi-même qui le pressais de tout mon poids. Junon ne veut pas dire qu’elle était dans le ciel au moment où Hercule le portait sur ses épaules, mais qu’elle y était avec tout le poids de sa haine, de sa colère, de sa volonté de peser. Il lui fallait sans doute un point d’appui ; et comme elle n’en trouvait pas hors du ciel, il lui fallait nécessairement le prendre en elle-même et dans sa volonté.
Que la lune…… laisse tomber de nouveaux monstres. Notre auteur adopte ici, poétiquement sans doute, la doctrine des pythagoriciens qui supposaient la lune habitée comme notre terre, et peuplée des mêmes êtres. Rien d’étonnant alors que le lion de Némée en fût tombé. Voyez Achill. Tace, sur Aratus, et Pic de la Mirandole, contre les astrologues. Némésien, Louanges d’Hercule, v. 119, dit que le taureau de l’île de Crète était aussi tombé de la lune :
………Taurus medio nam sidere lunæ
Progenitus Dictæa Jovis possederat arva.
Page 15. Sous l’épaisseur d’une montagne énorme. Cette montagne énorme était sous l’Érèbe, ulterius Erebo. Voyez plus bas, v. 1221 ; Orphée dit des Euménides :
………Ὑπὸ κεύθεσιν οἰκί’ ἔχουσαι,
Ἄντρῳ ἐν ἠερόεντι παρὰ Στυγὸς ἱερὸν ὕδωρ.
Le Styx, suivant Hésiode, Théogonie, v. 778 :
……Νόσφιν τε θεῶν κλυτὰ δώματα ναίει
Μακρῇσι πέτρῃσι κατηρεφέ’.
Ces deux passages prouvent que les anciens ne regardaient pas le Tartare comme le fond des enfers, et expliquent celui de notre auteur.
Concutite pectus (v. 105). Nous ne partageons point ici le sentiment du commentateur qui rapporte ces expressions à Hercule. Nobis prius insaniendum est, dit Junon : les vers précédens rentrent dans la même idée que Virgile avait déjà mise dans la bouche de Junon :
………………Tibi nomina mille,
Mille nocendi artes ; fecundum concute pectus.
(Æneid., lib. vii, v. 337)
Page 17. Le jour commence à paraître. Il ne faut pas croire, comme le dit un commentateur, que Junon prenne le lever du soleil pour le moment favorable à son œuvre : au contraire, il en était des Furies et de l’enfer païen comme des sorcières et des esprits au moyen âge : le point du jour les faisait fuir et troublait leurs opérations. Sous ce rapport, Virgile, Énéide, liv. vi., v. 739, et Claudien, Guerre contre Gildon, v. 348, ne parlent pas autrement que Shakspeare, Hamlet, acte i, et Goëthe, Faust, acte v. Voyez aussi Horace, liv. ii, sat. 9 ; et Properce, liv. iv., élég. 7, v. 89 :
Nocte vagæ ferimur : nox clausas liberat umbras,
Errat et abjecta Cerberus ipse sera.
Luce jubent leges Lethæa ad stagna reverti :
Nos vehimur : vectum nauta recenset opus.
Le soleil dore la cime de l’Œta. L’Œta était une montagne de Thessalie, entre le Pinde et le Parnasse, et célèbre dans la fable par la mort d’Hercule, et dans l’histoire par le détroit des Thermopyles. Comme elle s’étend jusqu’à la mer Égée, qui borne l’Europe à l’Orient, les poètes ont feint que le soleil et les étoiles se levaient à côté de cette montagne.
Gelida cana pruina (v. 139). Le mot cana exprime ordinairement la blancheur du givre et de la neige : mais il ne s’agit ici que de ce réseau brillant que la rosée laisse au matin sur la terre. On en trouve beaucoup d’exemples chez les poètes ; en voici un pris dans Virgile :
Luciferi primo cum sidere frigida rora
Carpamus, dum mane novum, dum gramina canent,
Et ros in tenera pecori gratissimus herba est.
(Georg., lib. iii, v. 324.)
Grege dimisso pabula carpit (v. 140). Dimittit gregem qui carpit pabula, dit Farnabius. C’est la véritable et la seule manière d’expliquer cette ellipse. On pourrait traduire aussi : « Le berger broute les prairies dans la personne de son troupeau. » Il ne peut y avoir équivoque sur le sens, et Gruter s’est trompé dans sa glose qui porte que le berger, après avoir lâché ses troupeaux dans les prairies, cueille de l’herbe pour leur nourriture de la nuit.
Page 19. La triste Philomèle. Le texte porte : Thracia pellex, la courtisane de Thrace, ou plutôt du roi de Thrace. Philomèle, fille de Pandion, roi d’Athènes, et sœur de Procné, suivit Térée, roi de Thrace, mari de sa sœur, qui ne pouvait vivre séparée d’elle. Térée, amoureux de Phitomèle, la viola, et, pour l’empêcher de se plaindre, lui coupa la langue. Procné vengea sa mort en tuant son propre fils Iphitus, qu’elle servit à son époux. À la fin du repas, Philomèle jeta la tête de l’enfant devant Térée, qui, furieux, demanda ses armes. Les deux princesses prirent la fuite, et furent changées, Procné en hirondelle, et sa sœur en rossignol.
Pour aller assiéger l’entrée du palais des rois. Ce tableau de la vie des villes, opposé à celui de la vie des champs, forme ici le plus heureux contraste. On le retrouve partout dans les poètes. Virgile surtout et Horace ont donné à ces idées le développement le plus poétique. Voyez Géorg., liv. iii, et Épod., ii, 7, et la préface du traité de Columelle, de Re rustica. Voyez aussi Sénèque le Philosophe, des Bienfaits, ch. xxxiii, sur les solliciteurs, ce peuple de faux amis, qui venaient dès le matin briguer une première ou une seconde entrée, comme les courtisans du petit ou du grand lever à Versailles.
Reste pauvre sur des monceaux d’or. « Quand nous verrons un homme qui sèche sur pied de l’ardeur d’acquérir, dit Plutarque, qui pleure quand il lui faut dépenser un denier, qui ne se plaint ni indignité ni peine quelconque, pourvu qu’il en retire du profit, encore qu’il ait force maisons, force terres, force troupeaux de bêtes, grand nombre d’esclaves et d’habillemens, que dirons-nous qu’est la maladie de cet homme, si non une pauvreté de l’âme ? » (Œuvres morales, de l’Avarice et convoitise d’avoir.)
Illum populi favor attonitum (v. 169). Virgile a dit au liv. iii de ses Géorgiques :
Hic stupet attonitus rostris………
Hic clamosi rabiosa fori (v. 172). C’est ce que Martial appelle : sollicitis vendere verba reis ; mais la satire de notre poète est bien autrement amère et énergique : vendre la querelle et trafiquer de la colère, c’est-à-dire mettre aux gages d’un autre ses passions et les mouvemens de son âme. « Mercenaria loquacitate effutierunt ; quæ etsi possunt ab his futiliter blaterata, ob mercedem et auctoramenta impudentiæ, deprehensa haberi, jam concesso quodam more rabulis id genus, quo ferinæ solent linguæ suæ virus alieno dolori locare. » (Apul. Apolog. i.)
Un vil amour du gain infectant les esprits,
De mensonges grossiers souilla tous les écrits ;
Et partout enfantant mille ouvrages frivoles,
Trafiqua du discours et vendit les paroles.
(Boileau, Art poét., chant iv, v. 169.)
Page 19. Nulli jusso cessare licet (v. 89). Sénèque emploie ici un terme de jurisprudence qui répond à notre expression faire défaut, cessare. « Jus et consul et extra honorem laboriosissime dixit… Absentibus secundum præsentes facillime dabat, nullo delectu, culpane quis an aliqua necessitate cessasset. » Sueton., Claud., xiv et xv. Voyez aussi Ulpien, liv. xlvii, tit. 10, loi 17. Du reste, scriptum diem, et populos citatos, sont aussi des termes de jurisprudence.
Page 23. Le repos seul mène jusqu’à la plus longue vieillesse. Le mot latin que nous avons traduit par repos, veut dire proprement paresse ; mais le poète a voulu sans doute exprimer la paresse active, et le loisir philosophique, plutôt que l’oisiveté, mère de tous les vices comme chacun sait, et plus capable d’abréger la vie que de la prolonger.
Mais voici Mégare qui s’avance. Mégare était fille de Créon, roi de Thèbes. Hercule l’obtint de son père en récompense du secours qu’il lui avait porté contre Erginus, roi des Orchoméniens.
Le vieux père d’Hercule. Amphitryon, fils d’Alcée et petit-fiis de Persée, roi de Thèbes, et père d’Hercule, sauf le droit de Jupiter.
Acte II, page 25. Jamais un jour ne s’est levé sur moi. Déjanire, dans les Trachiniennes, (acte I, sc. 1) de Sophocle, parle comme fait ici Mégare : « Mon cœur inquiet est sans cesse à son sujet en proie à de nouvelles alarmes. Un même jour me voit tour-à-tour comblée de joie et dévorée de chagrins. Il a reçu plusieurs gages de ma tendresse ; mais à leur égard il est tel qu’un laboureur qui, devenu possesseur d’un champ dans une terre éloignée, n’y paraît qu’au temps des semences et de la moisson. Voilà le genre de vie qu’a menée continuellement mon époux. À peine arrivé, il repartait pour aller consacrer à je ne sais qui ses services. »
Page 25. Deux serpens dressaient contre lui leurs crêtes menaçantes. Cette description est parfaite : on la retrouve dans plusieurs poètes, abrégée ou développée. Voyez Théocrite, idylle XXIV, 56 ; Némésien, Louanges d’Hercule, v. 53.
Virgile, Énéide, liv. VIII, v. 288 :
…………………Ut prima novercæ
Monstra manu, geminosque premens eliserit augues
Page 27. La biche du mont Ménale. Cette biche avait non-seulement des cornes d’or, mais aussi des pieds d’airain. Hercule eut beaucoup de peine à s’en rendre maître, ne voulant pas la percer de ses traits, parce qu’elle était consacrée à Diane. Il fallait la prendre à la course.
Le lion terrible de Némée. Voyez plus haut, acte I, la note sur le v. 83.
……Vastum Nemea sub rupe leonem.
(Virgil., Æneid., lib. VIII, v. 295)
Immanem interea Nemeæ per lustra leonem
Ipsa Chimærea cretum de gente noverca
In tua depastis armabat vota juvencis.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Admonita feritate Juba, visuque cruentus
Excursis movet arma toris, dubiumque residens
Infremit. Invadis trepidum, solisque lacertis
Grandia corripiens eliso guttura morsu
Imbellem fractis prosternis viribus hostem.
Tunc et flavicomis radiantia tergora villis
Ceu spolium fuso victor rapis.
(Nemes., Herculis laudes.)
Page 27. Parlerai-je des sanglantes étables des chevaux de la Thrace ? Diomède, roi de Thrace, fils de Mars et de Cyrène, avait des chevaux furieux qui vomissaient le feu par la bouche. Il les nourrissait de chair humaine, dit la fable, et leur donnait à dévorer tous les étrangers qui avaient le malheur de tomber entre ses mains. Hercule, par ordre d’Eurysthée, prit Diomède, le fit dévorer par ses propres chevaux, qu’il amena ensuite à Eurysthée, et qui, lâchés sur le mont Olympe, y furent dévorés par les bêtes sauvages.
Rappellerai-je l’affreux sanglier qui, etc. Hercule, vainqueur de ce monstre, le porta sur ses épaules à Eurysthée, qui, à sa vue, se cacha de peur dans une cuve.
Mænalium petis inde nemus, fletamque colonis
Arcadiam, et steriles raro jam robore silvas ;
Namque hic immensa membrorum mole cruentus
Indomitus regnabat aper, soloque tremendus
Corpore lunatis findebat dentibus ornos.
Horrebant trifidis nigrantia corpora setis,
Duratosque armos scopulis, totosque per artus
Difficilis potuisse mori. Non spicula in illum,
Nodosumve rapis rohur, nec vulnera virtus
Extempio tibi facta timet. Jamque arripis ultro
Spumantem, cogisque diem sufferre tuendo,
Atque supinato mirantem lumine vinci
Argolici victor portas sub tecta tyranni.
(Nemes., Herculis laudes.)
Et le taureau de Crète. Voici encore la description de ce monstre, tirée du poëme de Némésien :
Fama celer toto victorem sparserat orbe,
Auxiliumque dei poscebat Creta cruento
Victa malo. Taurus medio nam sidere lunæ
Progenitus Dictæa Jovis possederat arva.
Fulmen ab ore venit, flammisque furentibus ardet
Spiritus, et terram non cæli flamma perurit,
Sed flatus monstri……………
Tandem fama celer Dictæa ad litora magnum
Duxerat Alciden, quum Taurum dira minantem
Excipit, et sævum cornu flammasque vomentem
Corripit, atque artus constringens fortibus ulnis
Iguifluos flatus animamque in pectore clausit.
Page 27. Le berger de Tartesse, aux trois corps. Tartesse, ville d’Espagne, située vers les Colonnes d’Hercule ; elle prit ensuite le nom de Carteia, puis celui de Gades, aujourd’hui Cadix. Ἔνιοι Ταρτέσσον τὴν νῦν Καρτηΐαν προσαγορεύουσι Strab., III, 15. « Carteia, ut quidam putant, aliquando Tartessus. » Mela, II, 6. « Oppidum Gadium… nostri Tartesson appellant, Pœni Gadir. » Plin., lib. IV, c. 22.
Le berger de Tartesse était Géryon, roi de la Bétique ; Hercule le vainquit, et emmena ses bœufs.
Livre une large voie à l’Océan. Les deux montagnes qui s’élèvent en regard l’une de l’autre sur la côte d’Espagne et la côte d’Afrique, sont appelées les Colonnes d’Hercule, parce que ce fut lui, selon la fable, qui ouvrit cette voie aux eaux de la mer, et sépara ainsi les deux parties du monde.
Les oiseaux cruels du lac de Stymphale. C’étaient des oiseaux d’une nature étrange et inconnue, dont les ailes, la tête et le bec étaient de fer, et les ongles extrêmement crochus, etc.
La reine des vierges guerrières du Thermodon. Hippolyte, reine des Amazones.
Page 29. Lycus, le banni. Sénèque se met ici en contradiction avec Euripide, qui fait de Lycus, non point un vil banni, un homme sans naissance, mais au contraire le descendant d’un roi de Thèbes, du même nom, époux de Dircé, mis à mort par Amphion et Zéthus. Voyez le Dictionnaire de la Fable.
Page 31. Tous les trésors que la nuit éternelle cache dans son sein. Dans son monologue du premier acte, Junon reproche précisément à Hercule ce que Mégare lui conseille ici : « Il a profané, dit-elle, en les exposant à tous les yeux, les profondeurs mystérieuses de la mort. » On connaît l’invocation de Virgile (Énéide, liv. VI, v. 264), où il demande aux divinités infernales la permission de révéler les mystères :
Dî, quibus imperium est animarum, Umbræque silentes,
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Sit mihi fas audita loqui ; sit, numine vestro,
Pandere res alta terra et caligine mersas !
Page 31. Comme on t’a vu cherchant à creuser un lit aux flots impétueux du Pénée. Voici la description plus développée de cette œuvre d’Hercule prise dans un poète d’une époque encore plus malheureuse que la nôtre, et à qui la langue manqua bien plus que l’imagination et le génie :
Sic, quum Thessaliam scopulis inclusa teneret
Peneo stagnante palus, et mersa negarent
Arva coli, trifida Neptunus cuspide montes
Impulit adversos:tum forti saucius ictu
Dissiluit gelido vertex Ossæus Olympô.
Carceribus laxantur aquæ, fractoque meatu
Redduntur fluviusque mari tellusque colonis.
(Claudian., de Raptu Proserp., lib. II, v. 179.)
C’est la même œuvre ; seulement Claudien met ici Neptune à la place d’Hercule.
De ne rapporter de dépouilles que celles qu’on t’a demandées. Il était descendu aux enfers par ordre d’Eurysthée, pour en ramener Cerbère; on verra plus tard qu’il en ramène aussi Thésée, mais par occasion.
J’irai dans la silencieuse Éleusis. L’épithète silencieuse est expliquée par ces mots : avec la discrétion qu’exigent les mystères. Rien n’était plus expressément défendu que de les divulguer ; révéler le secret ou l’entendre étaient deux crimes égaux. On ne voulait avoir aucun commerce avec ceux dont l’indiscrétion avait trahi des mystères si respectables; ils étaient bannis du commerce des hommes, on évitait de se trouver avec eux sur le même vaisseau, d’habiter la même maison.
Est et fideli tuta silentio
Merces : vetabo, qui Cereris sacrum
Vulgarit arcanæ, sub îsdem
Sit trabibus, fragilemque muecum
Solvat phaselum.
(Horat., lib. iii, ode 2.)
Page 31. Jeter de longs flambeaux sur ses autels. Les hommes et les femmes, dans la célébration des fêtes de Cérès, couraient en portant à la main de longs flambeaux, à l’imitation de Cérès qui, après avoir cherché Proserpine tout un jour, alluma deux torches aux fourneaux de l’Étna, pour ne point interrompre ses recherches, même pendant la nuit.
Page 35. Lorsque, ayant quitté son navire échoué dans les sables. Nous ne pouvons donner aucun détail sur cet exploit d’Hercule, à moins qu’il ne s’agisse de la coupe d’or qu’il reçut d’Apollon, et avec laquelle il traversa l’Océan. Voyez Apollod., Biblioth., ii, 5, et Macrob., v, 21.
De tout fertile pays qu’entoure obliquement la Phocide. Le texte porte : Obliqua Phocis ; expression qui a exercé l’esprit des commentateurs ; nous croyons que c’est inutilement, et qu’il suffisait de jeter les yeux sur une carte de la Grèce antique, pour y trouver l’explication de cette difficulté. On sait ce que c’est qu’une ligne droite, courbe, transversale, oblique, etc. Il ne s’agit ici que de la configuration géométrique de deux pays.
Page 37. Comme un lâche héritier de rois. Lycus joue ici le même rôle, sous certains rapports, que Polyphonte dans Mérope : il soutient le même sophisme, et transforme son fait en droit. L’usurpateur du trône de Messène dit :
Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux ;
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
Lycus va plus loin : il ne se targue pas des services rendus à Thèbes, mais de la conquête qu’il en a su faire ; mais, tout admirateur qu’il est de son mérite, il ne peut échapper à cette réflexion que Démosthène faisait sur Philippe de Macédoine : il n’est pas possible que l’injustice, la violence et la ruse fondent jamais une puissance durable ; et il songe à tremper son sceptre dans les eaux de la légitimité, par un mariage avec la fille de Créon. Ducet nocitea actorem, nous semble une expression aussi juste que poétique.
Page 37. Debout auprès de ses dieux protecteurs. À cause du danger qui la menaçait ainsi que ses enfans et son beau-père. Voyez Euripide, acte I, v. 48 :
Σὺν μητρί, τέκνα μὴ θάνωσ’ Ἡρακλέους,
Βωμὸν καθίζω τόν δε σωτῆρος Διός.
Nous avons traduit præsides par protecteurs ; Scaliger, dans ses remarques, propose ou plutôt impose un autre sens : il veut que præsides soit la traduction latine du mot grec προστατηρίους, placés à la porte. Nous admettons volontiers ce sens, mais il n’exclut pas le nôtre.
Le véritable père d’Hercule. On verra plus bas qu’Amphitryon ne tient pas le moins du monde à être véritable père d’Hercule : il conteste là dessus très-vivement avec Lycus qui veut absolument lui persuader qu’il l’est.
Page 39. S’il faut que les hommes nourrissent entre eux des haines éternelles. Ce début n’est pas seulement adroit et spécieux, il est plein de noblesse et de dignité ; malheureusement la suite n’y répond pas.
Scylla joindre la côte de Sicile. Scylla était un rocher sur la côte d’Italie, en face de Charybde, qui tenait à la terre de Sicile.
Je regrette que tout un peuple doive la partager avec moi. La haine, comme l’envie, l’amour, etc., ne ressemble point à une chose qui, composée de parties divisibles, ne peut se partager sans s’affaiblir. Cette manière de parler est donc souverainement absurde et froide, et de mauvais goût.
Page 41. La superbe fille de Tantale. C’est Niobé : la douleur d’avoir vu périr ses quatorze enfans sous les flèches d’Apollon et de Diane, lui ôta la vie, selon la fable, et un coup de vent l’emporta en Lydie sur le mont Sipyle, froide comme un marbre qui pleure, etc. Voyez le Dictionnaire de la Fable.
Cadmus lui-même. Suivant la fable, Cadmus, averti par un oracle des malheurs dont sa postérité était menacée, ne voulut pas en être le témoin, il se bannit lui-même et se retira en Illyrie où il fut changé en serpent, etc.
Éteindre la fureur du glaive. Le texte dit : Stricti ensis ira : cette expression nous semble fort belle ; Racine se l’est appropriée :
Qu’à la fureur du glaive on le livre avec elle.
(Athalie, acte v, sc. dern.)
Page 41. C’est le résultat qu’il faut considérer dans ces guerres, et non la cause. Voir les mêmes idées exprimées par Corneille dans la Mort de Pompée, acte i, sc. 1 :
Alors que par le fer les choses sont vidées,
La justice et le droit sont de vaines idées etc.
Page 47. Quelle est donc sa naissance ? Toute cette altercation nous paraît conduite avec peu d’art, et encore moins de sens, d’un bout à l’autre ici, elle devient tout-à-fait risible, et l’on serait tenté de regarder comme une plaisanterie du poète, la précaution qu’il prend de faire dire à Amphitryon lui-même, que son fils n’est pas son fils.
Page 49. Aux pieds d’une jeune fille. Il s’agit des amours d’Hercule en général, et plus particulièrement d’Omphale, reine de Lydie, auprès de laquelle il s’oublia lui-même, et sa gloire et sa valeur. Tandis qu’Omphale, dit Lucien, couverte de la peau du lion de Nemée, tenait la massue d’Hercule en ses mains, lui, habillé en femme et vêtu d’une robe de pourpre, travaillait à des ouvrages de laine, et souffrait qu’Omphale lui donnât de temps en temps des soufflets avec sa pantoufle, etc. Ce qu’on peut dire de plus avantageux pour sa gloire, dans cet état, c’est qu’en filant il rompait tous les fuseaux.
Les sons efféminés des tambours de Phrygie. Il s’agit des tambours qui servaient dans les fêtes de la Bonne Déesse. Numanus (Énéide, liv. ix, v. 614) adresse aux Troyens les mêmes reproches que Lycus fait ici à Hercule :
Vobis picta croco et fulgenti murice vestis…
Et tunicæ mauicas et habent redimicula miræ
O vere Phrygiæ, neque enim Phryges…
Tympana vos buxusque vocant Berecynthia matris
Idææ ; sinite arma viris et cedite ferro.
Page 51. Bacchus ne rougit point, etc. — Voyez Ovide, Métamorph., liv. iii, v. 554 :
Quem neque bella juvant, nec tela, nec usus equorum ;
Sed madidus myrrha crinis mollesque coronæ,
Purpuraque et pictis intextum vestibus aurum, etc.
Oui, la maison d’Eurytus détruite. Voyez sur la mort d’Eurytus et la ruine de sa maison, Hercule Œtéen, v. 100, 173 et suiv., et 207 et ss., et les Trachiniennes de Sophocle acte ii. Eurytus était roi d’Œchatie, ville d’Eubée, suivant Sophocle.
Et ses cinquante filles brutalement violées. Il s’agit probablement des cinquante filles de Thespius, fils de Teuthras, roi de Mysie. Hercule ne les viola point comme dit ici Lycus ; leur père, ami d’Hercule, désirait avoir cinquante petits-fils dont ce héros fût le père. Il les viola même si peu, que la dernière de toutes, ayant refusé de céder comme ses sœurs, demeura vierge toute sa vie.
Ce sont là des exploits que ni Eurysthée ni Junon, etc. Eurysthée était roi de Mycènes, et fils de Sthénélus et de Micippe, fille de Pélops. Jupiter ayant juré que le premier qui naîtrait des deux enfans que Micippe et Alcmène portaient dans leur sein, aurait l’empire sur l’autre, Junon avança la naissance d’Eurysthée qui domina Hercule toute sa vie, et persécuta même ses enfans après sa mort. Voyez le Dictionnaire de la Fable.
Eryx vaincu au combat du ceste. Éryx fils de Vénus et de Butès, provoquait tous ceux qui arrivaient dans son royaume au combat du ceste, et tuait les vaincus. Il provoqua de même Hercule, mais il n’eut pas à s’en féliciter ; car ce héros le vainquit et le tua.
Antée, le roi des sables de Libye. Fils de Neptune et de la Terre, Hercule ne put se défaire de cet ennemi qu’en l’enlevant de terre, et en l’étouffant dans ses bras.
Le sang de Busiris justement répandu. Busiris, tyran d’Égypte et frère d’Antée, immolait ses hôtes sur les autels de ses dieux. Hercule le fit mourir de la même manière. Virgile dit : Quis
… Illaudai nescit Busiridis iras ?
Page 51. La défaite de Cygnus. Nous croyons ici que l’auteur s’est trompé, en rendant Cygnus invulnérable : il a pris Cygnus, fils de Neptune et d’une Néréide qui fut étouffé par Achille, pour un autre Cygnus, fils de Mars et de Pirène, ou selon d’autres, de Pélopia, qui n’était point invulnérable, et qui périt, en effet, dans un combat auquel il avait provoqué notre héros. Nous croyons cette explication la meilleure de toutes celles que fournissent les commentateurs. Si on ne l’admet pas, il faut croire que la qualité d’invulnérable ne ressort pas évidemment des termes employés par l’auteur, ce qui nous paraît difficile. Euripide, Hercule furieux, v. 390, dit qu’Hercule tua Cygnus à coups de flèches :
Κύκνον δὲ ξενοδαίκταν
Τόξοις ἄλεσεν, ᾿Αμφαναί-
ας οἰκήτορ’ ἄμικτον.
Page 53. Personne, mieux que vous, ne peut apprendre à votre belle-fille à choisir le plus digne. Ceci n’est point une allusion plus ou moins directe an malheur ridicule d’Amphitryon ; c’est un appel impudent à l’immoralité d’un homme qu’on traite ainsi comme un véritable Pandarus, capable de vendre sa femme et sa fille. Dans la suite de son discours, Lycus parle comme Phocas qui veut marier Pulchérie avec son fils Martian.
… Enfin, madame, il est temps de vous rendre,
Le besoin de l’état défend de plus attendre
Il lui faut des Césars ; et je me suis promis
D’en voir naître bientôt de vous et de mon fils.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
… Si votre orgueil s’obstine à me haïr,
Qui ne peut être aimé, peut se faire obéir, etc.
(P. Corneille. Héracl., acte i, sc. 2.)
Voltaire, comme le remarque un commentateur, aimait le génie de Sénèque, et l’imita souvent. Polyphonte, dans Mérope, raisonne comme Lycus, et presque dans les mêmes termes. Après avoir dit
Le sang d’Alcide est beau, mais n’a rien qui m’étonne ;
il fait un retour sur lui-même, et ajoute :
J’ai besoin d’un hymen utile à ma grandeur,
Qui détourne de moi le nom d’usurpateur,
Qui fixe enfin les vœux de ce peuple infidèle,
Qui m’apporte pour dot l’amour qu’on a pour elle, etc.
(Mirope, acte i, sc. 4.)
Page 53. N’infliger à tous qu’un supplice commun, la mort. C’est une pensée qui revient partout dans notre auteur. Voyez Phénic., v. 100 ; Thyeste, v. 248 ; Troyenn., v. 1175 ; Médée, v. 19 et 1018 ; Agamemnon, v. 994, etc. Il semble qu’il ait été vivement frappé de cette parole « Servaret exsulem ; cui inopi quanto longiorem vitam, tanto plus supplicii fore. » (Tacit., Annal., lib. xii, 20.) Le raisonnement de Lycus, dans sa cruauté, n’est qu’une allusion directe aux vengeances de Tibère : « Mori volentibus vis adhibita vivendi ; nam mortem adeo leve supplicium putabat, ut, quum audisset unum ex reis, Carvilium nomine, anticipasse cam, exclamaverit : « Carvilium nomine, antcipasse cam, exclamaverit : « Carvilius me evasit. » Et in recognoscendis custodiis, precanti cuidam pœnæ maturitatem respondit : « Nondum tecum in gratiam redii. »
Page 55. Ses mains qui ont porté les cieux. Suivant la fable, Hercule vint au secours d’Atlas qui pliait sous le poids du ciel, et le porta en sa place. Voyez, au premier acte, le monologue de Junon.
Page 57. Il affronte les glaces d’une mer effrayante. Il s’agit de la mer de Pont. Sénèque semble dans cet endroit imiter Ovide, qui avait dit :
Vidimus ingentem glacie consistere pontum,
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Nec vidisse sat est ; durum calcavimus æquor
Undaque non ndo sub pede summa fuit.
(Ovid., Trist., lib. iii, eleg. 10, v. 37.)
Navem nunc facilis equitem pati (v. 541). Virgile avait dit :
Undaque jam tergo ferratos sustinet orbes,
Puppibus illa prius, patulis nunc hospita plaustris.
(Georg. lib. ii, v. 362.)
Page 59. Fais descendre le jour dans le sombre abîme. Voyez Homère, Iliade, liv. xx, v. 56 ; Virgile, Énéide, liv. viii, v. 243 ; Ovide, Métam., liv. v, v. 356 ; et Boileau, Traité du Sublime, ch. vii :
L’enfer s’émeut au bruit de Neptune en furie :
Pluton sort de son trône ; il pâlit, il s’écrie ;
Il a peur que ce dieu, dans cet affreux séjour,
D’un coup de son trident ne fasse entrer le jour ;
Et, par le centre ouvert de la terre ébranlée,
Ne fasse voir du Styx la rive désolée,
Ne découvre aux divans cet empire odieux,
Abhorré des mortels, et craint même des dieux.
Page 59. Orphée la perd une seconde fois. — Voyez l’admirable épisode d’Orphée et d’Eurydice (Virg., Géorg., liv. iv, v. 457 et suiv.), et J.-B. Rousseau, Ode au prince du Luc :
Heureux si trop épris d’une beauté rendue,
Par un excès d’amour il ne l’eût point perdue
Une seconde fois.
Acte III. Page 63. D’où vient que la terreur en assiège les portes sacrées ? Ce passage nous semble avoir été imité par Voltaire, dans Zaïre :
Allez, que le sérail soit fermé désormais ;
Que la terreur habite aux portes du palais.
Page 65. Dire qu’il mourra, c’est trop peu. « Je meurs, je suis mort, je suis enterré, » dit l’Avare de Molière acte iv, sc. 7 ; à la bonne heure, c’est de la comédie : mais rien de plus froid, de plus niais, de plus puéril que cette manière de s’exprimer, dans le style tragique. Sénèque d’ailleurs a fait un meilleur usage de ce genre de locution dans sa lxxviii lettre : « Inter hæc tamen aliquis non gemuit : parum est ; non rogavit : parum est ; non respondit : parum est ; risit, et quidem ex animo. »
Page 67. Racontez-nous la suite de ses hauts faits. Ce récit est beau sans doute, sed non erat hic locus. Notre poète, comme nous l’avons déjà dit, brille par l’éclat, mais non par l’à-propos de ses descriptions. Il serait tout naturel que le père d’Hercule, dans un si grand danger, se montrât plus occupé de la situation présente que du tableau des enfers. L’auteur, en cela, manque tout-à-fait de bon sens et de goût : le drame tragique a besoin de récits ; assurément, mais l’art du poète consiste à les amener ; autrement les personnages ne peuvent plus que tenir hors de propos de fort beaux propos.
Page 67. Dieux suprêmes, et toi, souverain de l’immense empire des morts. Ce récit commence presque dans les mêmes termes que celui de Virgile au sixième livre de l’Énéide. Nous y renvoyons le lecteur, ainsi qu’au Télémaque, liv. xviii.
Page 69. C’est un demi-jour. Notre La Fontaine a parfaitement rendu l’idée de ce double crépuscule :
Al’heure de l’affût, soit lorsque la lumière
Précipite ses traits dans l’humide séjour,
Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière,
Et que, n’étant plus nuit, il n’est pas encor jour, etc.
(La Fontaine, liv. x, fab. 15)
Page 71. La Peur, l’Épouvante, le Deuil. Cette énumération est évidemment imitée de Virgile ; mais Sénèque en a laissé le trait le plus remarquable et le plus profond, mala mentis gaudia, les joies coupables dont le comte de Maistre parle dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg.
Non, point de près fleuris. « Tout autour il ne croissait ni herbes ni fleurs ; on n’y sentait jamais les doux zéphyrs, ni les grâces naissantes du printemps, ni les riches dons de l’automne ; la terre y languissait. On y voyait seulement quelques arbustes dépouillés et quelques cyprès funestes. Au loin même, tout à l’entour, Cérès refusait aux laboureurs ses moissons dorées, Bacchus semblait en vain y promettre ses doux fruits etc. » (Fénelon, Télémaque, liv. xviii.)
Page 73. Est-il vrai que la justice tardive saisit les coupables. Quelque déplacé que soit ce morceau, nous ne pouvons nous dispenser d’en faire remarquer, sinon les beautés de style qui sont nombreuses, du moins l’effet moral qui résulte de cette description. Resterait à savoir quelle impression ce récit qui affirme, sous une forme vulgaire, toutes les grandes vérités morales, produisait sur le peuple, et si cette pièce a jamais été représentée.
Page 73. Les scélérats souffrent les maux qu’ils ont faits. C’est la peine du talion, mais son application nous paraît difficile aux enfers. Un meurtrier, par exemple, était-il donc éternellement meurtri, un voleur éternellement volé ? etc. Sénèque le Philosophe dit la même chose dans sa lettre xxxix : quæ fecere patiuntur. Claudien admire cette justice qui rend aux méchans le prix de leurs œuvres :
Quam bene dispositum terris, ut dignus iniqui
Fructus consilii primis auctorihus instet !
Sic multos fluvio vates arente per annos,
Hospite qui eæso monuit placure Tonantem,
Inventas primus Busiridis imbuit aras,
Et cecidit sævi, quod dixerat, hostia sacri ;
Sic opifex tauri, tormentornmque repertor,
Qui funesca novo fabricaverat æra dolori,
Primus inexpertum, Siculo cogente tyranno,
Sensit opus, docuitque suum mugire juvencum.
(Claudian., in Eutrop., lib. i, v. 157)
J’ai vu des roi cruels plongés dans les cachots. Fénelon s’est plu à développer ces idées avec tout le charme de son style : « Au lieu que sur la terre ils se jouaient de la vie des hommes (les rois) et prétendaient que tout était fait pour les servir, dans le Tartare ils sont livrés à tous les caprices de certains esclaves qui leur font sentir à leur tour une cruelle servitude, etc. » (Télémaque, liv. xviii.)
Page 77. Un feu sauvage brille dans ses yeux ardens et enfoncés. Comme tout ce récit est fidèlement imité de Virgile, nous avons pensé qu’il fallait traduire : concavœ lucent genœ, dans le sens de stant lumina flamma. Le mot genœ est souvent pris dans le sens de paupieres, et même d’yeux par tous les poètes.
Page 83. Chœur de Thébains. Tout ce chœur nous semble un admirable morceau de poésie. Le sujet en est grave, l’expression noble et le ton solennel. Il n’a pas le défaut qu’on peut reprocher à beaucoup d’autres passages d’ailleurs fort remarquables du même auteur, de venir mal-à-propos, et de ralentir l’action par une déclamation frivole et toujours trop longue. Tout y est simple, élevé, dans le sujet. La tragédie grecque et latine n’offrent pas, à notre avis, de morceau plus convenable et plus achevé.
Acte IV. Page 89. Dieu vainqueur de Lycurgue. C’est Bacchus ; quant à Lycurgue, roi de Thrace, qui voulait bannir la vigne de ses états, et qui se coupa la jambe en voulant couper un cep, voyez notes sur Œdipe, au deuxième volume des tragédies de Sénèque.
Page 91. Que les rameaux du peuplier se tressent en couronnes sur nos têtes. Voyez le dernier vers du chœur au troisième acte. Le peuplier était consacré à Hercule :
Populus Alcidæ gratissima,
dit Virgile, Bucol. vii, v. 61.
Zéthus… Dircé. Voir les notes sur Œdipe au tome II de notre Sénèque.
La victime la plus méritoire, etc. Il est inutile de rappeler au lecteur la fortune qu’ont faite ces vers que notre poète a mis dans la bouche d’Hercule. Il n’en est pas de plus propres en effet à élever la violence du fanatisme politique jusqu’à la fureur du fanatisme religieux.
Je vais prononcer des vœux dignes de Jupiter et dignes de moi. Cette prière d’Hercule est sublime ; en voici l’imitation assez heureuse par le père de la tragédie française le maître du grand Corneille :
Oyez si mon esprit conçoit une prière
Séante dans ma bouche et digne de mon père !
Que ce globe azuré soit constant en son cours,
Qu’à jamais le soleil y divise les jours ;
Que d’un ordre éternel sa sœur, brillante et pure,
Aux heures de la nuit éclaire la nature ;
Que la terre donnée en partage aux humains,
Ne soit jamais ingrate au travail de leurs mains ;
Que le fer désormais ne serve plus au monde
Qu’à couper de Cérès la chevelure blonde ;
Qu’une éternelle paix règne entre les mortels ;
Qu’on ne verse du sang que dessus les autels ;
Que la mer soit sans flots que jamais vent n’excite
Contre l’art des nochers le courroux d’Amphitrite ;
Et que le foudre enfin demeure, après mes faits,
Dans les mains de mon père un inutile faix.
(Rotrou, Hercule mourant, acte iii, sc. 1.)
Quoi qu’en dise un critique, nous trouvons cette pièce parfaitement belle, et nullement entachée du défaut ordinaire de notre poète. La grandeur des pensées et la pompe des expressions s’expliquent par la dignité du personnage. Il y a surtout beaucoup d’art au poète à mettre de telles paroles dans sa bouche, au moment même où son esprit se perd et sa raison s’égare.
Page 95. Les géans furieux se dressent tous en armes. Rotrou a encore imité ce passage dans son Hercule mourant :
La Thessalie encor peut fournir des Titans
Capables d’étonner tes plus fiers habitans ;
De nouveaux Géryons et de nouveaux Typhées
Peuvent à tes dépens s’acquérir des trophées ;
Encelade fendra ce pénible fardeau
Qui lui servit d’échelle et, depuis, de tombeau.
(Acte iii, sc. 2.)
Page 97. Il me faut combattre Mycènes. C’est-à-dire qu’il doit se venger promptement de la longue tyrannie d’Eurysthée, roi de Mycènes.
Ocrime affreux ! spectacle horrible et déchirant ! Le meurtre des enfans d’Hercule, par leur père, se passe sur la scène ; dans Euripide, au contraire, il est en récit. Le génie romain pouvait s’accommoder sans doute d’un pareil spectacle, mais il eût blessé la délicatesse des Grecs.
Page 99 La cervelle a jailli contre les murailles. On peut tout dire à des gens qui peuvent tout entendre. Les Romains ne craignaient pas cette image d’une cervelle répandue. Voyez les notes sur les Troyennes, tome ii de notre Sénèque. La même image est présentée en récit dans l’exécution d’Astyanax.
Page 99. Cette cruelle marâtre est en ma puissance. Il est inutile de dire qu’il prend Mégare pour Junon.
Page 101. Je trouverai dans Argos d’autres victimes à t’offrir. C’est la même idée que plus haut ; Eurysthée était en même temps roi d’Argos et de Mycènes.
Page 103. Sommeil… qui, mêlant l’erreur à la vérité. « Notre âme, dit Plutarque, connait l’avenir par des songes quand elle est parfaitement purifiée. » La fausseté des songes dépendrait donc d’un certain état d’impureté. Sylla n’était point un homme pur cependant, et jamais homme n’eut des perceptions plus claires dans le sommeil et des songes plus vrais. Il recommanda à Lucullus, à qui il dédia ses mémoires, de regarder comme très-certain ce que les dieux lui auraient découvert en songe pendant la nuit, surtout à une certaine heure qu’il déterminait. Voyez Plutarque, Vie de Sylla.
Acte V. Page 117. Mais pourquoi ne pas former plutôt un immense bûcher ? Voir Hercule Œtéen au troisième volume de ce théâtre. Il semble que cette parole soit prophétique dans la bouche d’Hercule, et qu’il ait déjà entrevu son bûcher sur l’Œta.
Page 121. Par le mystère de ta naissance. Amphitryon, au premier acte, sc. 3, parle comme un homme sûr de son fait. Ici, il a l’air de croire qu’il pourrait bien être encore le véritable père d’Hercule.
Page 129. Mais que dis-je ? l’enfer aussi me connait. Hercule parle ici comme Phèdre
Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale.
Mais, que dis-je ? mon père y tient l’urne fatale, etc.
Mon pays t’offrira l’asile que tu cherches. Apollon, dans les Euménides d’Eschyle, conseille de même à Oreste de se rendre à Athènes, pour s’y faire absoudre du meurtre de sa mère ; il s’y rend, plaide sa cause devant le peuple, appuyé par Minerve ; et les Furies, condamnées par le jugement des citoyens, se retirent de lui. Suivant la fable, Mars, cité devant l’aéropage par Neptune, à cause du meurtre d’Halirrothius, avait dû aussi se faire absoudre par le jugement des douze dieux, etc. Voyez Pausanias in Attic., i, 21, c. 28 ; Apollodore, iii, 14 ; Euripide, Électre, v. 1260, et Iphigénie en Tauride, v. 945, etc.