Scène II.
CHŒUR DE THÉBAINS.
Que le ciel et le dieu puissant qui le tient sous ses lois, que la terre féconde, et les flots mouvans de la mer prennent le deuil ; et toi surtout, brillant Soleil, qui colores de tes feux la terre et les mers, et chasses les ténèbres devant l’éclat de tes rayons : de l’aurore au couchant, Hercule a suivi ta marche. Il connaît le lieu de ton lever et celui de ton coucher. Dieux suprêmes, dissipez les terribles visions qui l’obsèdent, et ramenez à la raison ses esprits égarés. Sommeil réparateur des maux, repos de l’âme, toi, la meilleure partie de l’existence humaine, fils ailé d’Astrée, et frère compatissant de la cruelle Mort, qui, mêlant l’erreur à la vérité, tantôt nous révèles, et tantôt nous caches les secrets de l’avenir : père de toutes choses, port assuré contre les orages de la vie, repos du jour, compagnon de la nuit, qui répands également tes dons sur le monarque et sur l’esclave, verse le baume adoucissant de tes pavots sur Hercule, et calme l’affreux désordre de son âme. Toi qui donnes aux mortels tremblans à l’idée du trépas un avant-goût de la mort véritable, embrasse tout son corps de tes fortes étreintes ; qu’un assoupissement profond enchaîne ses bras invincibles, et ne cesse point de peser sur sa large poitrine jusqu’à ce que sa raison ait repris son cours accoutumé.
Le voilà étendu sur la terre ; des songes affreux s’agitent dans son cœur ; le transport furieux qui s’est emparé de lui n’est pas encore apaisé. Habitué à reposer sa tête fatiguée sur sa lourde massue, il étend vainement sa main pour la saisir, et ses bras s’agitent en mouvements inutiles. Tout le feu de sa rage n’est pas éteint, mais l’orage gronde encore dans son âme, comme sur une mer qui, battue par des vents impétueux, conserve long-temps l’agitation de ses flots, et s’enfle encore lorsque déjà le vent ne la soulève plus. Apaise les vagues émues de son âme. Rends-lui sa douceur et sa vertu première. Ou plutôt laisse-lui le trouble de son cœur, et donne un libre cours à son triste délire. La folie seule, ô Hercule, peut te justifier désormais. Après le bonheur de garder ses mains pures, c’en est un encore d’ignorer ses crimes.
Maintenant, malheureux, frappe à grands coups ta poitrine ; que ces mains victorieuses tournent leurs forces contre elles-mêmes, contre ces bras qui ont porté le monde. Que tes vastes gémissemens soient entendus au ciel, que la reine des enfers les entende, et qu’ils aillent frapper les oreilles du chien terrible, endormi au fond de son antre sous le poids des chaînes qui l’accablent. Que tes lugubres cris retentissent jusqu’au sein du chaos, dans l’abîme des mers profondes, et dans l’air que tu as fait résonner autrefois plus glorieusement au bruit de tes coups.
Ce n’est pas légèrement qu’il faut frapper un sein troublé par tant de remords affreux. Il faut que tes cris ébranlent à la fois le ciel, la terre et les enfers. Carquois long-temps glorieux, qu’il porte sur ses épaules comme un ornement et comme une force, et vous flèches puissantes, frappez-le donc à son tour, cet homme cruel ; que sa massue lui serve à se meurtrir lui-même, et fasse retentir à grand bruit sa poitrine coupable. Que toutes ses armes deviennent les instrumens du supplice qu’il a mérité.
Tristes enfans, qui n’aviez pu, trop jeunes, suivre les traces de votre glorieux père, ni mettre à mort les cruels tyrans ; qui n’aviez pu encore dresser vos membres aux luttes savantes de la Grèce, aux combats du ceste et du pugilat, qui du moins saviez déjà tendre l’arc léger du Scythe, et d’une flèche rapide, lancée d’une main sûre, frapper le cerf qui fuit devant le chasseur, mais non terrasser les lions à la crinière bondissante, allez, descendez vers les fleuves de l’enfer, innocentes victimes, immolées sur le seuil de la vie par la main criminelle de votre père furieux ; allez, pauvres enfans, suivez le sentier funeste, illustré par le plus noble des travaux d’Hercule, allez vous offrir aux maîtres irrités du sombre empire.