‹ Hercule FurieuxChapitre 5 sur 11 · Scène IV.

Scène IV.

CHŒUR DE THÉBAINS.

Ôfortune jalouse des grands courages, que tu sais mal récompenser la vertu ! Tu donnes à Eurysthée un règne heureux et tranquille ; tandis que le fils d’Alcmène, occupé sans cesse à de nouveaux combats, fatigue, à tuer des monstres, ses mains qui ont porté les cieux : il lui faut couper les mille têtes renaissantes de l’hydre de Lerne, dérober les pommes d’or du jardin des Hespérides, après avoir endormi le dragon, gardien vigilant de ce précieux trésor. Il pénètre dans le désert des Scythes errans qui vivent comme étrangers sur la terre de leurs aïeux. Il affronte les glaces d’une mer effrayante dont les flots dorment sans bruit sur les grèves silencieuses ; mer affreuse et durcie, qui n’a point de vagues mouvantes, qui, après avoir porté des navires aux voiles enflées, présente une route solide et ferme aux Sarmates sauvages ; et qui, par une étrange révolution, suivant les époques de l’année, se courbe tantôt sous le sillon du vaisseau, tantôt sous les pas du coursier. C’est dans ces déserts que la reine des vierges belliqueuses du Thermodon, qui ceint d’un baudrier d’or ses flancs généreux, a détaché de son corps ce précieux ornement, et son bouclier, et l’écharpe qui couvrait son sein d’albâtre, pour les déposer aux pieds de son vainqueur.

Mais quel espoir te poussait dans l’abîme profond du Ténare ? quelle imprudente audace entraînait tes pas dans le sentier sans retour qui mène au sombre royaume de Proserpine ? là, point de mers dont le Notus ou le Zéphyr soulèvent les flots roulans. Là, ne brillent point les deux frères d’Hélène, astres chers aux pâles matelots. Là, croupissent les eaux noires et dormantes du fleuve infernal ; et les générations sans nombre que la mort pâle et dévorante amène sur ses bords, n’ont besoin que d’un seul nocher pour les passer toutes dans sa barque. Ah ! puisses-tu vaincre les fatales puissances de l’enfer, et braver les fuseaux des Parques impitoyables ! Déjà, quand tu portas la guerre contre Pylos, patrie du vieux Nestor, le roi des Ombres se mit en bataille contre toi, brandissant de sa main funeste une lance à trois dards. Mais il prit la fuite, légèrement blessé, et le roi de la mort craignit lui-même de mourir.

Brise les lois du trépas ; fais descendre le jour dans le sombre abîme des enfers, et que ses portes infranchissables deviennent une voie facile pour remonter vers la terre des vivans. Orphée a bien su par ses chants et par ses prières attendrir les inflexibles souverains des Mânes, et les forcer à lui rendre son Eurydice. Cette lyre enchanteresse qui entraînait les oiseaux, les bois, les rochers, qui suspendait le cours des fleuves, qui forçait les bêtes farouches à s’arrêter pour l’entendre, charme les enfers par des sons inconnus, et résonne avec plus de puissance dans les sourdes cavités du Tartare. Les beautés de la Thrace pleurent Eurydice, les divinités insensibles de l’enfer la pleurent aussi ; les trois juges même, qui, d’un front si sévère, interrogent les coupables et recherchent les crimes, pleurent sur leurs sièges. Enfin le roi de la mort s’écrie : « Je cède ; remonte vers la vie, mais à une condition : tu marcheras derrière ton époux, et lui ne se retournera pas pour te regarder, avant d’être arrivé à la clarté des cieux et d’avoir touché la porte du Ténare, voisin de Lacédémone. » Hélas ! le véritable amour ne sait pas attendre ni souffrir aucun délai ; trop pressé de voir sa beauté rendue, Orphée la perd une seconde fois. Si la cour de Pluton a pu se laisser vaincre à la puissance de l’harmonie, elle doit céder à la force d’un héros.

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