‹ Hercule FurieuxChapitre 4 sur 11 · Scène III.

Scène III.

LYCUS, MÉGARE, AMPHITRYON.

LYCUS.

Roi de l’opulent territoire de Thèbes, de tout le fertile pays qu’entoure obliquement la Phocide, de toutes les terres que l’Ismène arrose, de celles que le Cithéron découvre de sa cime orgueilleuse, jusqu’à l’Isthme étroit qui sépare deux mers, je ne suis point assis sur le trône comme un lâche héritier de rois, qui règne en vertu de droits antiques et transmis par ses pères. Je n’ai point de nobles aïeux, et je ne puis montrer dans ma famille de titres éclatans ; mais j’ai la gloire que donne le courage. Vanter son origine, c’est exalter le mérite d’un autre. Toutefois un sceptre usurpé tremble toujours dans la main qui le porte : il n’a de salut que dans la force. Quand on sait que les sujets n’obéissent qu’en frémissant, il faut tenir le glaive levé sur eux, pour assurer ses droits. Rien de moins stable qu’un trône où l’on s’assied à la place d’un autre. Mais il est un moyen de fortifier ma position ; il suffit pour cela que Mégare me soit unie par les liens d’un royal hymen. La noblesse de sa naissance rehaussera l’éclat de ma gloire nouvelle. Je ne pense pas qu’elle refuse, et qu’elle ose rejeter mon alliance : mais si elle s’obstine dans un refus superbe, je suis résolu d’avance à exterminer toute la famille d’Hercule ; cet acte soulèvera la haine et les murmures du peuple : le premier point de l’art de régner, c’est de savoir braver la haine. Essayons donc ; le hasard me favorise : voici Mégare elle-même, triste et voilée, debout auprès de ses dieux protecteurs, et le véritable père d’Hercule est à ses côtés.

MÉGARE.

Quel nouveau dessein médite ce monstre, le fléau et la ruine de notre maison ? quel attentat ?

LYCUS.

Ôvous, noble héritière du sang des rois ! daignez pour un moment prêter à mes paroles une oreille favorable. S’il faut que les hommes nourrissent entre eux des haines éternelles, que la fureur, une fois entrée dans leur sein, n’en sorte plus, mais que le vainqueur ait toujours la main à l’épée pour maintenir sa victoire, et le vaincu pour réparer sa défaite, cet état de guerre ne laissera rien subsister : les campagnes ravagées resteront sans culture, les cités seront la proie des flammes, et les peuples disparaîtront sous des monceaux de cendres. Ramener la paix, c’est l’intérêt du vainqueur et le besoin des vaincus. Partagez avec moi l’autorité suprême, unissons nos cœurs ; voici le gage de ma foi, touchez la main que je vous présente. Pourquoi ce silence, et ces regards irrités ?

MÉGARE.

Moi, que je touche une main couverte du sang de mon père, et souillée par le meurtre de mes deux frères ! On verra plutôt le jour s’éteindre au lever du soleil, et renaître à son coucher ; la flamme s’unir fraternellement à la neige, Scylla joindre la côte de Sicile aux rivages d’Ausonie, et l’Euripe calmer la violence de son flux et reflux, pour baigner doucement d’un flot paisible le rivage de l’Eubée. Vous m’avez ravi père, couronne, frères, foyer domestique, patrie : que me reste-t-il encore ? Un bien plus précieux que mon père, mes frères, ma couronne, et mon foyer domestique, la haine que je vous porte ; je regrette que tout un peuple doive la partager avec moi, la part qui m’en reste s’en trouve affaiblie d’autant. Règne avec insolence ; élève bien haut l’orgueil de tes pensées ; un dieu vengeur s’attache aux pas des hommes superbes. Je connais la destinée des rois de Thèbes. Faut-il rappeler les attentats commis ou soufferts par des reines ? le double crime d’Œdipe, qui mêla en sa personne les noms d’époux, de fils, et de père ? et le camp des deux frères ennemis, et leurs deux bûchers ? la douleur a changé en pierre la superbe fille de Tantale, qui, tout insensible qu’elle est, verse encore des pleurs sur le mont Sipyle. Cadmus lui-même, dressant une crête menaçante, et obligé de fuir à travers les champs de l’Illyrie, a laissé partout sur la terre l’empreinte de ses anneaux. Voilà le sort qui t’attend ; règne au gré de ton caprice, pourvu que tu viennes un jour à subir la fatalité qui pèse sur ce royaume.

LYCUS.

Épargnez-vous ces discours pleins de fiel et de fureur ; femme d’Hercule, apprenez, par son exemple, à plier sous l’autorité des rois. Quoique je porte un sceptre conquis par mes mains victorieuses, et que je règne souverainement, sans craindre des lois qui ne résistent jamais à la puissance des armes, je veux bien descendre à me justifier en peu de mots. Votre père a succombé, vos frères ont péri dans une lutte sanglante ; mais on sait que la guerre ne connaît point de mesure, et qu’il n’est point facile de calmer ou d’éteindre la fureur du glaive une fois sorti du fourreau. Il faut du sang aux batailles. Mais il combattait, lui, pour le droit de sa couronne ; moi, par une coupable ambition ; c’est le résultat qu’il faut considérer dans ces guerres, et non la cause. Mais périsse désormais le souvenir de ce qui s’est passé. Quand le vainqueur a déposé ses armes, le vaincu doit aussi déposer sa haine. Je ne demande pas que vous fléchissiez le genou devant moi pour adorer ma puissance. Au contraire, j’aime en vous ce fier courage que vous montrez dans vos malheurs. Vous méritez d’avoir un roi pour époux, unissons nos destinées.

MÉGARE.

Une sueur glacée découle de tous mes membres dont le sang se retire. Quelle affreuse parole a frappé mes oreilles ! Je n’ai point éprouvé cette horreur quand le cri de la guerre et le fracas des armes ébranlaient nos murailles. J’ai supporté sans pâlir tous ces malheurs. Mais l’idée de ce mariage m’épouvante, et me fait sentir enfin mon esclavage. Qu’on m’accable de chaînes, que le long supplice de la faim me conduise lentement à la mort, nulle puissance ne vaincra ma fidélité. Je mourrai ton épouse, ô Hercule !

LYCUS.

Est-ce donc cet époux descendu aux enfers qui vous inspire cet orgueil ?

MÉGARE.

Il n’est descendu aux enfers que pour conquérir le ciel.

LYCUS.

Mais la terre immense pèse sur lui de tout son poids.

MÉGARE.

Il a porté le ciel, nul fardeau ne saurait l’accabler.

LYCUS.

Je saurai bien vous contraindre.

MÉGARE.

Pour se laisser contraindre, il faut ne savoir pas mourir.

LYCUS.

Dites, quel est le présent de mariage qui flatterait le plus votre cœur, et que je pourrais vous offrir ?

MÉGARE.

Votre mort, ou la mienne.

LYCUS.

Eh bien, insensée que vous êtes, vous mourrez.

MÉGARE.

J’irai au devant de mon époux.

LYCUS.

Vous préférez donc un esclave à mon sceptre de roi ?

MÉGARE.

Combien de rois sont tombés sous le bras de cet esclave !

LYCUS.

Pourquoi donc sert-il Eurysthée, et rampe-t-il sous le joug ?

MÉGARE.

Ôtez les tyrans du monde, à quoi servira le courage ?

LYCUS.

Être exposé aux bêtes et aux monstres, vous appelez cela du courage ?

MÉGARE.

Il y a du courage à vaincre ce qui fait trembler tous les hommes.

LYCUS.

Avec ses hautes prétentions, il est maintenant plongé dans la nuit du Tartare.

MÉGARE.

Le sentier qui mène de la terre au ciel est rude et difficile.

LYCUS.

Et quelle est donc sa naissance, pour espérer une place dans le séjour des dieux ?

AMPHITRYON.

Triste épouse du grand Hercule, ne répondez pas ; c’est à moi de faire connaître la naissance d’Alcide et de nommer son père. Tant de nobles exploits, le monde pacifié, depuis le couchant jusqu’à l’aurore, par le bras de ce héros, tant de monstres vaincus, la Thessalie trempée du sang coupable des géants, et les dieux défendus par sa valeur, ne révèlent-ils pas assez clairement son père ? n’est-il pas fils du maître des dieux ? croyez-en du moins la haine de Junon.

LYCUS.

Pourquoi faire cette injure à Jupiter ? Est-il possible que le sang des dieux se mêle à celui des mortels ?

AMPHITRYON.

Telle est pourtant l’origine d’un grand nombre de dieux.

LYCUS.

Mais avaient-ils aussi connu la servitude, avant de monter au ciel ?

AMPHITRYON.

Le dieu de Délos a gardé les troupeaux du roi de Thessalie.

LYCUS.

Mais il n’a jamais erré par le monde comme un vil proscrit.

AMPHITRYON.

Il avait reçu le jour d’une mère vagabonde, sur une terre flottante.

LYCUS.

Du moins il ne fut point exposé à la fureur des monstres ni des bêtes féroces.

AMPHITRYON.

Les premières flèches qu’il lança furent teintes du sang d’un dragon.

LYCUS.

Ignorez-vous les maux cruels qui assiégèrent l’enfance d’Hercule ?

AMPHITRYON.

Le jeune Bacchus fut tiré du ventre de sa mère par un coup de foudre, et bientôt il prit place à côté du dieu qui lance le tonnerre. Mais quoi ? le roi des cieux lui-même, qui ébranle les nuages, ne fut-il pas caché pendant son enfance dans un antre du mont Ida ? Une si haute naissance ne va jamais sans de grandes infortunes, et l’honneur d’une céleste origine veut être chèrement payé.

LYCUS.

Là où vous voyez le malheur, sachez bien qu’il n’y a qu’un homme.

AMPHITRYON.

Là où vous voyez le courage, sachez bien qu’il n’y a point de malheur.

LYCUS.

Appelez-vous courageux celui qui, laissant tomber de ses épaules sa massue et la peau du lion de Némée, aux pieds d’une jeune fille, ne rougit pas de revêtir une robe de pourpre tyrienne ? Appelez-vous courageux celui qui frotta de parfums sa rude chevelure ? qui tira de ses mains guerrières les sons efféminés des tambours de Phrygie ? qui ceignit autour de son front terrible la mitre des Barbares ?

AMPHITRYON.

Bacchus ne rougit point de laisser flotter les anneaux de sa blonde chevelure, d’agiter dans ses jeunes mains les thyrses légers, en traînant dans sa marche efféminée les plis ondoyans de la robe longue et enrichie d’or des Barbares. Il faut bien qu’après de grands exploits le courage se repose.

LYCUS.

Oui, la maison d’Eurytus détruite, et ses cinquante filles brutalement violées, sont des monumens de ce repos. Ce sont là des exploits que ni Eurysthée ni Junon n’avaient commandés ; à lui seul en revient tout l’honneur.

AMPHITRYON.

Vous ne savez pas tout ; on peut citer d’autres traits qui n’appartiennent qu’à lui seul, Eryx vaincu au combat du ceste, et tué avec ses propres armes, Antée, le roi des sables de Libye, subissant le même sort, le sang de Busiris justement répandu sur les autels qu’il arrosait du sang de ses hôtes. Ajoutez encore à sa gloire la défaite de Cygnus, qui, tout invulnérable, et tout inaccessible qu’il était aux coups, périt néanmoins sous le bras d’Hercule, sans blessure ; et le triple Géryon trois fois vaincu par ce puissant adversaire. Vous partagerez le sort de ces criminels dont aucun cependant n’avait souillé sa couche par l’adultère.

LYCUS.

Ce que peut Jupiter, un roi le peut. Vous avez donné une épouse à Jupiter, vous m’en donnerez une aussi. Personne, mieux que vous, ne peut apprendre à votre belle-fille à choisir le plus digne, avec l’approbation même de son mari. Au reste, si elle refuse d’allumer avec moi le flambeau de l’hyménée, j’emploierai la force, et j’en aurai toujours des enfans de race illustre.

MÉGARE.

Mânes de Créon, dieux domestiques de Labdacus, torches nuptiales de l’incestueux Œdipe, attachez à cet hymen les destinées héréditaires de notre famille. Cruelles fiancées des fils d’Egyptus, venez, avec le sang qui découle de vos mains homicides ; une seule d’entre vous a manqué au crime ; je ferai ce qu’elle n’a pas voulu faire.

LYCUS.

Puisque vous repoussez obstinément l’hymen que je vous propose, et que vous menacez votre roi, vous apprendrez à connaître ma puissance. Embrassez les autels, aucune divinité ne vous arrachera de mes mains, pas même Hercule, quand il pourrait soulever la terre qui l’écrase de son poids, et remonter vainqueur au séjour des vivans. Apportez ici les dépouilles des forêts, que ce temple s’embrase, et tombe sur la tête des supplians qui y cherchent un refuge ; qu’il devienne un bûcher où la femme d’Hercule et tous ses enfans périssent consumés.

AMPHITRYON.

Je ne vous demande qu’une seule grâce, et, comme père d’Hercule, j’ai le droit de la demander, c’est de périr le premier.

LYCUS.

N’infliger à tous qu’un supplie commun, la mort, c’est ne savoir pas jouir de la tyrannie. Il faut varier les peines. Il faut condamner les malheureux à vivre, et les heureux à mourir. — Pendant qu’on amasse ici le bois qui doit servir à brûler ce temple, je vais offrir au dieu des mers le sacrifice que je lui ai promis.

AMPHITRYON.

Ôtoi, le souverain des dieux ! ô toi, le père et le maître des Immortels ! toi, dont les traits enflammés font trembler la terre, arrête la main sacrilège de ce roi cruel ! Mais pourquoi adresser aux dieux de vaines prières ? où que tu sois, mon fils, écoute-moi ! Quelle puissance inconnue ébranle tout à coup les fondements de ce temple ? Pourquoi ce mugissement sourd qui sort de la terre ? Un bruit infernal s’échappe du fond de ses entrailles. Je suis exaucé ; j’entends, oui j’entends retentir les pas d’Hercule.

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