‹ Hercule FurieuxChapitre 7 sur 11 · Scène II.

Scène II.

MÉGARE, AMPHITRYON, HERCULE, THÉSÉE.

AMPHITRYON.

Est-ce une illusion de mes yeux trompés par mes désirs, ou Hercule, vainqueur du monde et l’orgueil de la Grèce, est-il remonté du noir séjour des Ombres silencieuses ? Est-ce bien mon fils que je vois ? Tout mon corps tressaille de joie. Ô mon fils, sûre mais tardive espérance de Thèbes ! est-ce réellement toi qui m’es rendu sur la terre, ou n’est-ce qu’une ombre vaine qui m’abuse ? Est-ce toi ? Oui, je reconnais tes bras vigoureux, tes fortes épaules, et ta main chargée de ta noble massue.

HERCULE.

Ômon père, que veut dire ce deuil qui m’environne, et ces habits lugubres que porte mon épouse ? Pourquoi ce honteux désordre dans la parure de nos enfans ? Quel malheur est venu s’appesantir sur ma famille ?

AMPHITRYON.

Ton beau-père a été tué : Lycus règne à sa place ; la vie de tes enfans, de ton père, de ta femme, est par lui menacée.

HERCULE.

Terre ingrate ! Personne n’est venu au secours de la famille d’Hercule ? l’univers défendu par ces mains a pu voir avec indifférence un pareil attentat ! Mais pourquoi perdre le temps en plaintes inutiles ; il faut immoler mon ennemi.

THÉSÉE.

Ton courage doit-il recevoir un pareil affront ? Lycus sera-t-il le dernier ennemi d’Hercule ? Non, c’est moi qui cours verser le sang de ce misérable.

HERCULE.

Reste ici, cher Thésée, pour repousser toute attaque soudaine ; moi, je vole au combat. Je recevrai plus tard vos embrassemens, ô mon père ! et les tiens aussi, chère épouse. Il faut d’abord que Lycus aille porter à Pluton la nouvelle de mon retour en ces lieux.

THÉSÉE.

Reine, séchez ces pleurs qui défigurent votre visage ; et vous, puisque votre fils est vivant, retenez les larmes qui tombent de vos yeux. Je connais Hercule : bientôt la mort de Lycus aura vengé celle de Créon ; dire qu’il mourra, c’est trop peu ; il meurt, que dis-je ? non, mais il est déjà mort.

AMPHITRYON.

Que la divinité qui peut nous secourir soit propice à nos vœux, et nous relève de l’abaissement où nous sommes. Généreux compagnon de mon noble fils, racontez-nous la suite de ses hauts faits ; dites-moi combien longue est la route qui mène au triste séjour des Mânes ; et comment le chien du Tartare a pu être chargé de chaînes aussi pesantes.

THÉSÉE.

Quelque rassuré que je sois, les images du récit que vous me demandez me troublent encore : à peine suis-je certain de respirer l’air des vivans : mes yeux sont éblouis, et ma vue émoussée ne supporte que difficilement le vif éclat du jour dont elle avait perdu l’habitude.

AMPHITRYON.

Tâchez de vaincre, ô Thésée, ce reste de frayeur que vous portez encore au fond de l’âme ; ne vous privez pas du plus précieux fruit de vos travaux : les périls sont durs à l’épreuve, mais doux au souvenir : redites-nous vos terribles aventures.

THÉSÉE.

Dieux suprêmes, et toi, souverain de l’immense empire des morts, et toi, que ta mère chercha en vain sur tout l’Etna, qu’il me soit permis de raconter impunément les secrets de l’abîme, et les mystères enfouis dans le sein profond de la terre.

Sur le sol de Sparte s’élève une montagne fameuse, le Ténare, qui projette sur la mer coulant à ses pieds l’ombre de ses noires forêts. Là s’ouvre l’entrée du royaume de Pluton ; là, par la crevasse d’une roche profonde, se découvre une caverne immense aux flancs vastes et ténébreux, large route par où doivent passer toutes les générations humaines. L’entrée de cet abîme n’est pas entièrement obscurcie de ténèbres, on y trouve encore quelques rayons de la lumière qu’on a laissée derrière soi, et de pâles reflets d’un soleil blafard qui trompe la vue : c’est un demi-jour assez semblable à ce mélange de lumière et d’ombre qu’offre le crépuscule du soir, et celui du matin. À partir de là se déroulent des espaces infinis, dans lesquels toute la race humaine doit se perdre et disparaître. Il n’est pas difficile d’y pénétrer, la route elle-même vous conduit. Comme les courans emportent malgré eux les navigateurs, de même il y a là un certain courant de l’air qui vous presse de son poids ; l’avide Chaos vous attire, et les ténèbres venant à vous prendre ne vous permettent plus de revenir sur vos pas. Au centre de ce vaste abîme, coulent les flots pesans et paresseux du Léthé, qui portent avec eux l’oubli des maux de la vie ; et pour fermer aux Mânes le chemin du retour, ce fleuve tranquille étend partout ses mille bras en replis sinueux, imitant le cours bizarre et capricieux du Méandre, qui semble tantôt se chercher, tantôt se fuir lui-même, incertain s’il doit descendre à la mer, ou remonter vers sa source. Plus loin, s’étendent les eaux noires et dormantes du Cocyte. On n’entend là que le cri des vautours, le gémissement funèbre des hiboux, la voix sinistre de l’effraie. Là s’élèvent des forêts sombres et effrayantes que domine l’if funéraire : sous son ombrage se tient le Sommeil paresseux, la Faim tristement couchée à terre et la bouche béante, le Remords qui se couvre le visage pour n’y pas laisser voir ses crimes, la Peur, l’Épouvante, le Deuil, la Douleur frémissante, le noir Chagrin, la Maladie tremblante, et la Guerre homicide ; puis, cachée en un coin, tout au fond, l’impuissante Vieillesse qui appuie d’un bâton ses pas chancelans.

AMPHITRYON.

Ya-t-il au moins quelque partie de ce sol affreux qui produise les dons de Cérès ou de Bacchus ?

THÉSÉE.

Non, point de prés fleuris qui charment les yeux par leur douce verdure ; point de moissons joyeusement balancées dans l’air par le souffle du Zéphyr, point d’arbres courbés sous le poids de leurs fruits. Ces lieux profonds n’offrent partout que l’image de la mort et de la stérilité : c’est une terre affreuse, éternellement inculte et désolée, la limite du monde où toute vie expire. L’air y est épais et immobile, une nuit sombre pèse lourdement sur ce monde engourdi : tout y respire la tristesse et l’horreur, et ce séjour de la Mort est plus hideux que la mort même.

AMPHITRYON.

Et le dieu qui règne sur ces demeures ténébreuses, où a-t-il son trône et le siège de son triste empire ?

THÉSÉE.

Il est dans un obscur enfoncement du Tartare un espace enveloppé de brouillards épais et de sombres nuages. Là, d’une source commune, s’échappent deux fleuves bien différens : l’un, et c’est celui que les dieux prennent à témoin de leurs sermens, roule d’un cours tranquille et doux ses eaux sacrées ; l’autre s’élance avec un fracas épouvantable, et entraîne des rochers dans ses flots, qu’il est impossible de remonter : c’est l’Achéron. Derrière s’élève le palais de Pluton, vaste demeure ombragée par un bois épais. Des rochers suspendus et creusés forment le vestibule immense de ce noir séjour : c’est le chemin des Mânes, et l’entrée du sombre royaume. Tout autour s’étend la plaine, où Pluton, fièrement assis sur son trône, reconnaît les âmes qui arrivent. Son visage est majestueux, mais terrible ; son front menaçant, mais empreint encore de la beauté de ses frères, et du cachet de sa haute origine : c’est Jupiter, mais Jupiter lançant la foudre. Il résume en lui presque tout le sombre empire qu’il tient sous sa puissance, et son regard fait trembler tout ce qui fait trembler les hommes.

AMPHITRYON.

Est-il vrai que la justice tardive saisit les coupables dans l’Enfer, et que les forfaits, oubliés de ceux même qui les avaient commis, y trouvent leur châtiment ? Quel est le juge qui tient la balance de la justice et recherche la vérité ?

THÉSÉE.

Il n’y a pas un seul juge, mais plusieurs qui, assis sur des sièges élevés, prononcent enfin contre les coupables les sentences qu’ils ont méritées. Ici c’est le tribunal de Minos, là celui de Rhadamanthe, là celui du beau-père de Thétis. Les scélérats souffrent les maux qu’ils ont faits, le crime retourne à son auteur, et le coupable reçoit selon ses œuvres. J’ai vu des rois cruels plongés dans des cachots, et des tyrans impitoyables déchirés de verges par des mains plébéiennes. Mais le roi qui a uni la douceur à la puissance, qui, maître de la vie des hommes, a gardé ses mains pures, qui, au lieu de rougir de sang son sceptre pacifique, a respecté les jours de ses sujets, après avoir mesuré la carrière d’une vie longue et fortunée, il monte au ciel, ou, reçu dans les bocages rians de l’heureux Élysée, devient juge aux Enfers. Épargnez le sang des hommes, rois de la terre, car vous aurez à rendre un compte plus rigoureux.

AMPHITRYON.

Il est donc vrai qu’il y a aux Enfers un lieu réservé aux coupables, et que les impies, comme la renommée nous l’assure, y souffrent chargés de chaînes, et livrés à des tourmens éternels ?

THÉSÉE.

Là, Ixion tourne rapidement au branle de sa roue. Un énorme rocher presse la tête de Sisiphe. Tourmenté de la soif au milieu du fleuve dans lequel il est plongé, le vieux Tantale cherche en vain à saisir l’onde qui le fuit ; elle vient baigner son menton, et au moment où, tant de fois trompé dans son espérance, il croit la tenir, elle échappe à ses lèvres, ainsi que les fruits dont la présence irrite ses désirs. Un vautour affamé ronge éternellement le foie de Tityus ; les Danaïdes se fatiguent vainement à remplir leurs urnes ; les filles dénaturées de Cadmus s’agitent dans le même transport de fureur qui fit leur crime ; et les avides Harpies menacent toujours la table de Phinée.

AMPHITRYON.

Maintenant, racontez-moi le glorieux combat de mon fils. Cerbère, qu’il ramène, est-il un présent volontaire de son oncle, ou le trophée de sa victoire ?

THÉSÉE.

Une roche funèbre domine les eaux dormantes du Styx, à l’endroit où son cours est si lent qu’il semble tout-à-fait immobile. Ce fleuve est gardé par un sombre vieillard dont l’aspect seul épouvante : c’est lui qui passe d’une rive à l’autre les Mânes tremblans ; sa barbe en désordre pend sur sa poitrine ; un nœud grossier ferme sa robe hideuse ; un feu sauvage brille dans ses yeux ardens et enfoncés ; lui-même tient en ses mains la longue rame qui lui sert à conduire sa barque.

Il la ramenait vide au rivage pour y prendre d’autres âmes : Hercule demande à passer, et les Ombres s’écartent devant lui. Où vas-tu, mortel audacieux ? arrête ! s’écrie l’outrageux Charon. Impatient de tout retard, le fils d’Alcmène saisit la rame du vieux nocher, l’en frappe, et s’élance dans sa barque ; cet esquif, assez fort pour porter les générations humaines, fléchit sous le poids du héros ; il s’assied, et les deux côtés de la barque surchargée et tremblante reçoivent l’eau du Léthé. La vue d’Hercule fait pâlir tous les monstres qu’il a vaincus, les cruels Centaures, et les Lapithes enivrés que le vin poussait aux combats. Pour trouver un asile dans les dernières profondeurs du Styx, l’hydre de Lerne enfonce à la fois sous les eaux toutes ses têtes renaissantes.

Alors se découvre le palais de l’avare Pluton : c’est là que le terrible chien des Enfers épouvante les Ombres, et, secouant ses trois têtes avec un bruit affreux, veille à la garde du noir empire. Des serpents lèchent l’écume sanglante qui sort de ses trois gueules ; des vipères se dressent parmi les poils de son cou ; sa queue recourbée est un énorme dragon qui toujours siffle. La fureur de ce monstre répond à sa figure : à peine a-t-il entendu le bruit des pas d’un homme, que les serpens de son cou se dressent et se hérissent, et son oreille attentive cherche à recueillir le son qui la frappe, habituée qu’elle est à entendre même le pas silencieux des Ombres. Dès que le fils de Jupiter se fut approché, le monstre s’assit dans son antre, indécis et troublé. Les deux ennemis tremblèrent l’un devant l’autre. Tout à coup Cerbère pousse un aboiement affreux qui ébranle les muettes profondeurs de l’Enfer ; les serpens dont il est couvert sifflent tous à la fois. Le son de cette voix horrible s’échappant de ses trois gueules porte l’effroi jusque parmi les Ombres heureuses. Hercule aussitôt ramène autour de son bras gauche une tête effroyable, à la gueule ouverte et menaçante, la tête du lion de Némée, et s’en couvre comme d’un large bouclier. Sa main droite est armée de sa forte massue, instrument de ses victoires ; il la tourne rapidement de tous côtés, frappe et redouble ses coups. Cerbère, vaincu, tombe dans l’abattement ; épuisé de lassitude, il incline à la fois ses trois têtes, et sort de son antre, qu’il abandonne au vainqueur.

Àcette vue, Pluton et Proserpine se troublent sur leur trône, et laissent emmener Cerbère : ils accordent de plus ma liberté à la demande de votre fils. Hercule, caressant de la main les têtes furieuses du monstre qu’il a vaincu, les assujétit avec une chaîne de diamant. Oubliant sa fureur, le gardien vigilant du sombre empire baisse timidement les oreilles, se laisse emmener, reconnaît son maître, se soumet à sa puissance, et le suit en agitant sans colère, autour de ses flancs, le dragon qui lui sert de queue. Mais arrivé à l’ouverture du Ténare, le vif éclat de la lumière céleste frappant ses yeux pour la première fois, il se ranime tout enchaîné qu’il est, et secoue violemment les chaînes qui l’accablent. Il est au moment d’entraîner son vainqueur, de le ramener en arrière, et de lui faire lâcher pied. Alcide réclame alors l’assistance de mon bras. Je joins mes forces aux siennes, et, après beaucoup d’efforts pour dompter la résistance de ce monstre qui se débattait entre nos bras plein de fureur et de violence, nous parvenons à le traîner sur la terre. À peine a-t-il vu le jour et cet océan de vive lumière qui flotte dans l’espace éthéré, c’est la nuit pour ses yeux ; il les attache à la terre, et les ferme afin d’échapper au jour qui le brûle ; il tourne ses têtes en arrière, les ramène vers la terre, et finit par les cacher sous l’ombre d’Hercule.

Mais j’entends les pas d’une multitude joyeuse et bruyante, qui, le front ceint de lauriers, célèbre les hauts faits du grand Alcide.

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