Scène III.
CHŒUR DE THÉBAINS.
Eurysthée, que Junon fit naître avant Hercule, avait ordonné à ce héros de pénétrer jusqu’aux dernières profondeurs du monde : il ne lui manquait plus pour fermer la liste de ses travaux que de vaincre Pluton, roi de la troisième partie de l’univers. Hercule a eu l’audace de tenter le ténébreux passage qui mène au sombre pays des Mânes, voie funeste, et semée de noires forêts, mais fréquentée par la foule innombrable des âmes qui descendent aux enfers. Comme les habitans des villes s’empressent au théâtre, attirés par la nouveauté des jeux ; comme les peuples accourent aux combats d’Olympie, quand le cinquième été ramène les fêtes de Jupiter ; comme au retour des longues nuits, quand la Balance vient allonger les heures du sommeil et partage également le cours du soleil entre les deux hémisphères, la foule se rend aux mystérieux sacrifices de Cérès, et que les initiés de l’Attique sortent de leurs maisons pour célébrer les nocturnes cérémonies d’Éleusis ; telle et aussi nombreuse est la foule qui chemine sur la route silencieuse des enfers. Les uns se traînent à pas lents, sous le poids des années, tristes, et rassasiés de jours ; d’autres, plus jeunes, marchent aussi plus vite ; ce sont les vierges qui n’ont point connu les nœuds sacrés de l’hymen, des adolescens qui n’ont point coupé leur première chevelure, des enfans qui commencent à peine à bégayer le nom de leur mère. À eux seuls, pour diminuer leur effroi, il est donné des flambeaux qui dissipent devant eux l’horreur des ténèbres. Les autres âmes cheminent dans la nuit, tristes comme nous le sommes, quand, loin du jour, nous sentons avec un douloureux serrement de cœur la terre tout entière peser sur nos têtes.
Là règne l’épais chaos, d’affreuses ténèbres, une nuit de couleur sinistre, un repos et un silence effrayans, des nuées vides et sans eau.
Puisse une lente vieillesse ne nous conduire que bien tard à cet affreux séjour, où l’on arrive toujours trop tôt puisqu’on n’en revient jamais ! Que sert de prévenir l’heure fatale ? Toute cette foule d’hommes, qui s’agite confusément sous le soleil, doit un jour descendre au séjour des Mânes, et passer l’eau stagnante du Cocyte. Du couchant à l’aurore, le genre humain croît tout entier comme une moisson que tu dois recueillir ; c’est pour toi qu’elle mûrit, ô Mort ! épargne du moins les générations futures : quand tu serais lente à venir, qu’importe, ne courons-nous pas nous-mêmes au devant de toi ? Le jour où nous recevons la vie, nous commençons à la perdre.
Ce jour est un jour de fête et de joie pour Thèbes. Empressez-vous autour des autels, et immolez de grasses victimes. Hommes et femmes, réunissez-vous pour former des danses solennelles. Que les habitans de nos riches campagnes laissent reposer leurs charrues. Le bras d’Hercule assure la paix au monde, depuis l’astre du matin jusqu’à l’étoile du couchant, et dans ces climats où le soleil, occupant le milieu du ciel, ne laisse point d’ombre autour des corps. Sur toute cette étendue que Téthys enferme de sa vaste ceinture, il n’y a plus rien qu’Alcide n’ait surmonté. Il a passé les fleuves du Tartare, et voici qu’il remonte vainqueur des enfers. Que craindre encore désormais ? Après les enfers il n’y a plus rien. Prêtre des dieux, faites pour son noble front une couronne du peuplier qu’il aime.