‹ Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les languesChapitre 10 sur 17 · III.]

III.]

Ceci correspond fort bien avec le type physique des Somâlis actuels, qui, dans leurs propres traditions, se disent apparentés à la population la plus antique du Yémen et du 'Hdhramaout. Il semble donc que, dans le tableau ethnographique de la Genèse, _Pout_ ait un sens géographiquement aussi étendu que _Kousch_. Il désigne tout le vaste ensemble des populations de race éthiopico-berbère répandues au sud de l'Éthiopie kouschite et à l'ouest du bassin du Nil. Ces populations forment deux groupes principaux, séparés par l'interposition d'éléments nègres: d'abord les peuples du _Pount_ des Égyptiens, c'est-à-dire les Somâlis et leurs congénères et voisins de la côte orientale d'Afrique, à cheval, comme les Kouschites leurs proches parents, sur les deux rives du golfe d'Aden; puis la grande famille des peuples libyens et berbères, occupant tout le nord du continent africain, depuis le voisinage de l'Égypte jusqu'à l'Océan Atlantique et même ayant occupé les îles Canaries dans cet océan. Les peuples de cette dernière famille se donnent à eux-mêmes le nom générique d'Amazigs (les nobles), que l'antiquité nous offre déjà dans les appellations des Mazices et des Maxitains, que les Phéniciens, qui fondèrent Carthage, trouvèrent à leur arrivée et qui paraissent identiques aux Maxyes ou Libyens laboureurs, appelés Maschouasch dans les documents égyptiens. Entre ces deux groupes de populations, auxquelles s'applique en commun le nom biblique de _Pout_, la parenté ethnographique et linguistique est très grande. Mais le type primitif et 'hamitique de la famille paraît s'être mieux conservé qu'ailleurs chez les Somâlis et les autres peuples du même groupe. Les Berbères ou Amazigs ont reçu à une époque ancienne une forte infusion de sang de la race blanche pure, qui les a sensiblement modifiés. C'est le résultat de la grande invasion maritime des 273 _Ta'hennou_ ou _Tama'hou_ aux cheveux blonds et aux yeux bleus[129], que les monuments égyptiens du temps de la XVIIIe et de la XIXe dynastie nous montrent répandus dans la Libye, et rapportent à la même race que les _Ha-nebou_ ou habitants du continent et des îles de la Grèce, ainsi que du midi de l'Italie.

[Note 129: Voy. plus haut, p. 111, le type que les monuments égyptiens donnent à ces Ta'hennou ou Tama'hou.]

[Illustration 297: Un prince des Khétas[2].]

[Note 2: D'après un bas-relief égyptien d'Ibsamboul en Nubie. Le prince ainsi représenté était devenu le beau-frère du Pharaon Ramessou II, de la XIXe dynastie.]

Sous le nom de _Kena'an_ sont compris les Phéniciens et toutes les tribus étroitement apparentées à eux, qui, avant l'établissement des Hébreux, habitaient le pays compris entre la Méditerranée et le bassin de la mer Morte et du Jourdain, qui fut plus tard la Terre-Sainte. Le document biblique énumère de nombreux fils de Kena'an; il pousse ici la subdivision jusqu'à un degré très minutieux, à cause des rapports étroits entre l'histoire des Kenânéens et celle du peuple choisi de Dieu. Il compte donc comme issus de Kena'an:

_Çidon_, «son premier-né,» c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà remarqué, la ville de Sidon (en phénicien _Çidon_), première métropole des Phéniciens; ce nom représente ici tout le peuple des Kenânéens maritimes ou Phéniciens, qui se donnaient à eux-mêmes le nom de _Çidonim_ ou Sidoniens.

_'Heth_, qui représente le grand peuple des _Kheta_ des monuments égyptiens, des _'Hatti_ des Assyriens, établi entre l'Oronte, l'Euphrate et l'Amanus, peuple que nous verrons tenir une place de premier ordre dans l'histoire des contrées syriennes pendant six siècles au moins, depuis le temps où la XIXe dynastie monta sur le trône d'Égypte jusqu'à celui où les Sargonides régnèrent en Assyrie; une petite peuplade de _'Hittim_, colonie détachée de cette grande nation, est signalée auprès de 'Hébron.

Le _Yebousi_ ou peuple de Yebous, localité qui devint ensuite Yerouschalaïm (Jérusalem). 274 Le _Amori_, nation qu'à l'époque de la conquête de la Palestine par les Hébreux nous voyons habiter les montagnes d'Éphraïm et de Yehoudah (Juda) et se prolonger encore plus dans le sud; les monuments égyptiens nous montrent aussi une peuplade isolée d'_Amorim_ habitant plus au nord, auprès de Qadesch sur le haut Oronte.

Le _Girgaschi_, peuple qui est encore nommé parmi ceux que dépossédèrent les Hébreux, mais dont on ne précise pas la situation dans le pays de Kena'an.

[Illustration 298: Captif des Amorim de Qadesch[1].]

[Note 1: Sculpture égyptienne de Medinet-Abou.]

Le _'Hivi_, dont les récits bibliques de la conquête de la Terre-Promise mentionnent des tribus à Schechem (Sichem), à Gib'eon et dans le voisinage du mont 'Hermon.

Le _'Arqi_, de Arca dans le Liban, un peu au nord de Tripolis.

Le _Sini_ ou peuple de la ville de Sin, située un peu plus haut dans la même région, en remontant du sud au nord, direction que la liste suit désormais très exactement.

Le _Arvadi_, de la ville insulaire d'_Arvad_, l'Aradus de la géographie classique.

Le _Çemari_, dont la cité est appelée Simyra des Grecs et des Latins.

Le _'Hamathi_, de la grande ville de 'Hamath dans la vallée de l'Oronte.

L'inscription de Kena'an parmi les fils de 'Ham a été le principal argument dont on s'est servi pour attaquer l'exactitude et le caractère ethnographique du tableau des peuples dans le chapitre X de la Genèse. On y objectait qu'ils devaient appartenir à la famille syro-arabe ou au sang de Schem, puisqu'ils parlaient un idiome purement sémitique, le même que celui des Hébreux. 275 Aujourd'hui, dans le point de vue actuel de la science, cet argument linguistique a perdu beaucoup de sa force. Les érudits qui ont étudié le plus à fond les Phéniciens et les autres Kenânéens, comme M. Renan, reconnaissent qu'en dépit de leur langage sémitique et de la forte infiltration de sang syro-arabe qui dut nécessairement se produire parmi eux, une fois qu'ils furent établis dans la Palestine et dans la région du Liban, le fond premier de ces peuples était plus apparenté aux Égyptiens, avec lesquels ils ont tant de légendes religieuses communes, qu'aux nations de Schem. Ceci s'accorde avec la tradition, constante dans l'antiquité et chez les Phéniciens eux-mêmes, qui les faisait venir des bords du golfe Persique, c'est-à-dire d'un domaine qui appartient exclusivement aux peuples de 'Ham. Les Égyptiens, sur leurs monuments, donnent aux gens de _Kefta_, les Phéniciens, des traits et un costume qui se rapprochent beaucoup des leurs propres; ils les peignent en rouge comme eux-mêmes. Et c'est à cette couleur de teint rouge qu'a trait le nom de [Grec: phones], qui leur a été donné par les Grecs. En même temps, quand on voit ce nom de Phéniciens prendre en latin la forme _Poeni_, qui s'applique spécialement aux Kenânéens auxquels les Romains et les autres Italiotes ont eu le plus anciennement affaire, c'est-à-dire aux Carthaginois, on en arrive à soupçonner que les Grecs ont dû helléniser en [phoïnes], pour y donner un sens dans leur propre idiome, une appellation asiatique, dont _Poeni_ aura mieux conservé la forme indigène et dont la ressemblance avec le _Pount_ égyptien est à tout le moins digne d'attention.

[Illustration 299: Phénicien du temps de la XVIIIe dynastie égyptienne[1].]

[Note 1: Cette figure d'un homme du pays de Kefta, apportant en tribut des oeuvres de son industrie, est empruntée aux peintures du tombeau de Hekh-ma-Ra, à Thèbes, datant du règne de Tahoutmès