III.]
Au reste, la contradiction apparente que l'on a cru remarquer entre la place donnée à Kena'an dans le tableau ethnographique de la Genèse, et la nature de la langue que parlait ce peuple, tient surtout à l'habitude que l'on a prise, par suite de la confusion qui a longtemps régné entre les faits philologiques et les faits ethnographiques, d'appeler _langues sémitiques_ le rameau 276 syro-arabe des idiomes à flexion. Des savants de premier ordre, et dont l'opinion possède une autorité supérieure, ont déjà fait remarquer ce que cette expression a d'impropre. Une notable partie, sinon la majorité des peuples que la Bible rapporte à la descendance de 'Ham, en particulier ceux du rameau de Kousch, parlaient des langues de cette classe. Le fait de Kena'an n'est pas isolé; il appartient, au contraire, à tout un ensemble. Le ghez est parlé par une population dont le fond--les caractères physiques des Abyssins l'attestent--est resté en très grande majorité kouschite, et où les quelques éléments sémitiques qui se sont infiltrés de manière à devenir dominateurs, venant du Yémen, auraient apporté l'himyarite comme ils ont apporté l'écriture de l'Arabie méridionale, si le langage venait d'eux. La langue himyarite ou sabéenne elle-même, est l'idiome d'un pays où les peuples de Kousch et de Pount précédèrent les tribus de la descendance de Yaqtan, et formèrent toujours un élément considérable de la population. Si les Yaqtanides de l'Arabie méridionale eurent, au temps de leur civilisation, un langage différent de celui des tribus de même souche qui s'étaient établies dans le reste de la péninsule, n'est-il pas très vraisemblable de penser qu'ils le durent à l'influence de la race antérieure, qui se fondit avec eux? De même, quand nous exposerons l'histoire des civilisations du bassin de l'Euphrate et du Tigre, la langue de la famille syro-arabe, dite _assyrienne_, nous apparaîtra comme ayant été à l'origine la langue de l'élément kouschite de la population de la Babylonie, transmise ensuite, avec la civilisation chaldéo-babylonienne, au peuple d'Asschour, de la pure race de Schem.
[Illustration 300: Guerrier kenânéen de la Palestine[1].]
[Note 1: Ce personnage est donné comme ayant pour patrie la ville de Kanàana, que les documents hiéroglyphiques représentent comme située dans la Palestine méridionale, probablement sur le territoire qu'occupèrent plus tard les Pelischtim ou Philistins.
Représentation égyptienne du temps de la XIXe dynastie, empruntée à l'ouvrage de Wilkinson, _Manners and customs of ancient Egyptians_.]
Tout ceci vient favoriser, au point de vue de la linguistique, et même, dans une certaine mesure, de l'histoire, la théorie de ceux qui voient dans les nations de 'Ham «la branche la plus ancienne de 277 cette famille de peuples répandus dans toute l'Asie antérieure, des sources de l'Euphrate et du Tigre au fond de l'Arabie, des bords du golfe Persique à ceux de la Méditerranée, et sur les deux rivages du golfe Arabique, en Afrique et en Asie. Cette branche ancienne de la famille sémitique, partie la première du berceau commun, disent les partisans d'une telle opinion, la première aussi parmi cette foule de hordes longtemps nomades, se fixa, puis s'éleva à la civilisation en Chaldée, en Éthiopie, en Égypte, en Palestine, pour devenir à ses frères demeurés pasteurs un objet d'envie et d'exécration tout à la fois. De là cette scission entre les enfants de Schem et ceux de 'Ham, ces derniers au sud et à l'ouest, les autres à l'est et au nord, quoique tous fussent les membres d'une même famille originaire, parlant une même langue, divisée entre de nombreux dialectes, et qu'on est autorisé à nommer ethnographiquement dans son ensemble famille syro-arabique ou syro-éthiopienne, par opposition à la famille indo-persique ou indo-germanique (aryenne), autre grande section de la race blanche[130].» Cette manière de voir se concilierait d'une manière très heureuse avec la singulière facilité que les 'Hamites montrent dans l'histoire à se confondre avec les Sémites purs, de manière à ne plus pouvoir s'en distinguer, toutes les fois qu'il y a eu superposition des deux éléments, comme dans l'Arabie méridionale.
[Note 130: Guigniaut, _Religions de l'antiquité_, t. II, p. 822.]
Mais, d'un autre côté, anthropologiquement il semble, dans l'antiquité comme de nos jours, y avoir entre les peuples de Schem et de 'Ham une distinction qui n'existe pas dans le langage, et qui correspond à celle qu'établit la tradition biblique; les peuples de 'Ham ont aussi, dans une certaine mesure, un génie à part, plus matérialiste et plus industriel que celui des purs Sémites, à côté de bien des instincts communs; enfin même, si une partie notable des 'Hamites parle des langues décidément sémitiques, d'autres, comme les Égyptiens, ont des idiomes qui sont sans doute apparentés à la famille sémitique, mais possèdent cependant une originalité propre assez considérable pour qu'on doive en faire une famille à part. Peut-être est-il possible d'expliquer et de concilier ces données contradictoires, en modifiant la formule dans le sens des faits que l'anthropologie permet déjà d'entrevoir. Il faudrait supposer dans ce cas que le premier rameau détaché du tronc commun, celui des peuples de 'Ham, subit un métissage avec une race noire 278 ou mélanienne, qu'elle trouva antérieurement établie dans les pays où elle se répandit d'abord, tandis que les Sémites, demeurés en arrière, conservaient dans sa pureté le sang de la race blanche. Le métissage aurait été suffisant pour faire des peuples de 'Ham, au bout d'un certain temps de séparation, une race réellement différente de celle de Schem, sans cependant effacer les affinités originaires, surtout dans le langage. Mais en même temps, le mélange avec un autre sang, qui serait ainsi le caractère distinctif des 'Hamites, ne se serait pas opéré partout dans les mêmes proportions; ici, le sang mélanien aurait prédominé davantage, et là moins. Ainsi les nations groupées par la Bible dans la race de 'Ham offriraient en réalité comme une gamme de métissages plus ou moins prononcés, depuis des peuples aussi rapprochés des Sémites purs et aussi difficiles à en distinguer par certains côtés, que les Kouschites de Babylone ou les Kenânéens de la Phénicie, jusqu'à des peuples à la physionomie déjà nettement tranchée, comme les Égyptiens. Et il est à remarquer qu'en envisageant ainsi la race de 'Ham, le plus ou moins d'affinité des idiomes de ses différents peuples avec les langues sémitiques coïncide avec le plus ou moins de ressemblance des mêmes peuples avec le type anthropologique des Sémites purs, marque incontestable d'une proportion plus ou moins forte de mélange d'un sang étranger, autre que celui de la race blanche.
Les observations que nous venons de faire au sujet du langage laissent en dehors les Kouschites orientaux du tableau ethnographique de la Genèse, c'est-à-dire les peuples habitant à l'est du golfe Persique et rattachés encore par l'écrivain sacré à la descendance de Kousch. Ceux-là, en effet, aussi haut qu'on les rencontre dans l'histoire, s'y montrent parlant des idiomes radicalement différents de ceux des peuples de Schem et des autres peuples de 'Ham. Mais ceci ne saurait être une raison suffisante pour contester formellement la tradition de leur parenté ethnique avec le reste des 'Hamites. D'ailleurs il faut tenir compte de la façon dont ces peuples, les plus reculés dans l'est de l'horizon géographique de la Bible, se confondent par une série de transitions graduelles avec les Dravidiens de l'Inde, que l'antiquité n'a jamais distingués des Éthiopiens ou Kouschites. La côte entre le golfe Persique et l'Indus paraît avoir été, dès une époque extrêmement reculée, le point de rencontre et de fusion de deux races distinctes d'hommes à peau brune, inclinant plus ou moins vers le noir pur.
Les 'Hamites furent donc, des trois grandes divisions de l'humanité 279 Noa'hide que la Bible montre se séparant après la confusion des langues, ceux qui s'éloignèrent les premiers du centre commun, se répandirent d'abord sur la plus vaste étendue de territoire et fondèrent les plus antiques monarchies. Ce fut chez eux que la civilisation matérielle fit d'abord les plus rapides progrès. Mais Noa'h avait maudit son fils 'Ham pour lui avoir manqué de respect dans son ivresse et pour avoir tourné en dérision la nudité paternelle. «Tu seras le serviteur de Schem et de Yapheth,» lui avait-il dit. Cette malédiction s'accomplit dans sa plénitude. Les empires fondés par les 'Hamites se trouvèrent bientôt en contact avec les deux autres races, qui entrèrent en lutte avec eux, les vainquirent et s'emparèrent des pays qu'ils occupaient. Les Sémites les remplacèrent dans la Chaldée, dans l'Assyrie, dans la Palestine et dans l'Arabie; les Aryas dans l'Inde et la Perse. Les descendants du fils maudit ne maintinrent leur puissance qu'en Afrique et particulièrement en Égypte, où s'éleva la plus florissante de leurs colonies. Et même encore là, dans la suite des siècles, les effets de la malédiction paternelle ont fini par les atteindre. Si 'Ham y est resté libre et maître plus longtemps qu'ailleurs, il n'y est pas moins à la fin devenu le serviteur de Schem. Après avoir été conquis par les Grecs et les Romains, descendants de Yapheth, la Phénicie, l'Égypte et le nord de l'Afrique obéissent depuis des siècles à des Arabes; les Éthiopiens ont été conquis par des tribus sémitiques, qui se sont amalgamées avec eux. Si la famille de 'Ham subsiste encore dans un certain nombre de pays et y forme toujours le fond de la population, nulle part, depuis des centaines et des centaines d'années, elle n'a une vie propre et nationale et ne forme un État indépendant.
Les descendants de 'Ham furent les premiers, parmi l'humanité Noa'hide, à marcher dans la vie de la civilisation matérielle, qu'ils poussèrent à un haut degré de développement. Mais s'ils avaient sous ce rapport des aptitudes remarquables, leur race garda toujours l'empreinte des tendances dépravées et grossières qui avaient attiré sur 'Ham la malédiction paternelle. Les peuples 'hamites ont été tous profondément corrompus, à part les Égyptiens, qui forment à cet égard parmi eux une éclatante exception. Leurs religions (en mettant aussi à part celle de l'Égypte) ne sortaient pas du matérialisme le plus absolu, exprimé sans pudeur, par des fables révoltantes et par des symboles d'une inconcevable obscénité. Aussi le triomphe des familles de Schem et de Yapheth 280 a-t-il été partout la substitution d'une civilisation plus haute et plus épurée à celle que les 'Hamites avaient établie, l'avénement d'une morale plus pure et d'une religion plus spirituelle, même au milieu des erreurs de l'idolâtrie.
FAMILLE DE SCHEM.--Les descendants de Schem furent les seconds à se répandre dans le monde, en quittant la contrée que les enfants de Noa'h avaient habitée à la suite du Déluge. Ils occupèrent les pays qui s'étendent depuis la haute Mésopotamie jusqu'à l'extrémité méridionale de l'Arabie et depuis les bords de la mer Méditerranée jusqu'au delà du Tigre. L'énumération de leurs différentes branches, dans le chapitre X de la Genèse, suit un ordre géographique régulier, procédant d'est en ouest. Car on donne pour fils à Schem, _'Elam_, _Asschour_, _Arphakschad_, _Loud_ et _Aram_.
[Illustration 304: Têtes d'Élamites de la classe inférieure, au type négroïde[2].]
[Note 2: D'après les sculptures assyriennes du palais du roi Asschour-bani-abal, à Koyoundjik, l'ancienne Ninive.]
Le premier-né est donc _'Elam_. Ce nom, d'origine sémitique et signifiant «le pays élevé,» le pays des montagnes par opposition aux plaines de la Chaldée[131], est celui par lequel les Assyriens, les Hébreux et les peuples congénères désignaient la Susiane ou Élymaïs de la géographie classique, la contrée située entre le Tigre et la Perse. Au premier abord on est surpris de voir la population de ce pays donnée comme sémitique, car linguistiquement le pays de 'Elam est absolument étranger au monde sémitique. La langue qu'on y parlait, et dont nous possédons un certain nombre de monuments écrits, était un idiome agglutinatif, tenant de très près à celui du vieux fond anté-aryen de la population de la Médie, et apparenté dans une certaine mesure aux langues altaïques, particulièrement à celles du rameau turc. Il ne paraît pas douteux aujourd'hui que la masse du peuple élamite ou susien ne se composât de tribus juxtaposées et en partie croisées, se rattachant les unes à la souche de 'Ham comme les Cissiens et les Cosséens, les autres à la souche touranienne comme les Susiens proprement dits, comme les Susiens (_Schouschinak_ dans leur propre langage), les 281 Apharséens ou Amardes (_Hafarti_) et les Uxiens (nom tiré par les Grecs du Perse _Ouvaja_). Les sculptures assyriennes représentant des scènes des guerres des monarques ninivites dans le pays de 'Elam, montrent qu'un type négroïde très caractérisé prédominait dans cette population de sang extrêmement mélangé. Mais en même temps elles justifient l'écrivain biblique en attribuant à la plupart des chefs de tribus et des hauts fonctionnaires de la cour des rois de Suse un type de race tout à fait différent de celui des hommes du peuple, des traits qui sont, sans aucun doute possible, ceux des nations syro-arabes. Il y avait donc eu dans le pays de 'Elam, à une époque qu'il nous est impossible de déterminer, introduction d'une aristocratie se rattachant à la race de Schem, aristocratie qui avait rapidement adopté le langage du peuple auquel elle s'était superposée, mais qui, ne se mélangeant pas avec les indigènes des classes inférieures, avait conservé fort intact son type ethnique particulier. C'est là ce que le document sacré désigne sous le nom de _'Elam_, fils de Schem.
[Note 131: C'est aussi le sens du nom donné au même pays dans la langue accadienne, _Nima_.]
[Illustration 305: Tête d'un Élamite de la classe aristocratique, au type sémitique[1].]
[Note 1: D'après les sculptures assyriennes de Koyoundjik.]
_Asschour_, second fils de Schem, personnifie la nation des Assyriens, qui joua un si grand rôle dans l'histoire de l'Asie occidentale. La langue et la civilisation sont communes aux Assyriens proprement dits et aux Chaldéo-Babyloniens; mais les monuments figurés de ces peuples eux-mêmes montrent que leur type physique et anthropologique différait profondément. Les Assyriens ont tous les traits propres aux peuples syro-arabes; ils peuvent en passer pour une des nations caractéristiques et typiques au point de vue de l'apparence extérieure, ce qui s'applique très bien à la place donnée à _Asschour_ dans la descendance de Schem. Les Chaldéo-Babyloniens s'en distinguent d'une façon très accusée; il suffit de voir leur figure dans les bas-reliefs exécutés avec soin pour reconnaître que, malgré la communauté de langue, ce sont des hommes d'une autre race. Et en effet, nous verrons en étudiant leur histoire que leur nation s'est formée de la fusion de deux éléments ethniques: l'un à qui appartenait en propre à l'origine la langue 282 de la famille syro-arabe dit abusivement _assyrienne_, mais que la Genèse, en parlant de son héros légendaire Nimrod, range dans la descendance de Kousch; l'autre, parlant un idiome agglutinatif très particulier, est le peuple de Schoumer et d'Akkad, comme il s'intitulait lui-même, qui paraît devoir être rapporté à la souche touranienne. La distinction d'origine ethnique, que la Bible établit entre les Assyriens et les Chaldéo-Babyloniens, est donc parfaitement justifiée au point de vue scientifique.
[Illustration 306: Types d'Assyriens[1].]
[Note 1: D'après les bas-reliefs de l'Assyrie. La figure imberbe, placée entre les deux autres, est celle d'un eunuque.]
Le texte sacré ajoute que c'est de la terre où Nimrod avait établi son empire kouschite et où se trouvaient les quatre villes de Babel (_Babilou_, Babylone), Érech (_Ourouk_, Orchoé), Akkàd et Kalneh (_Koulounou_), que sortit Asschour; après quoi il bâtit Ninive et les cités voisines. Ceci encore est de la plus merveilleuse exactitude. Nous verrons, en effet, dans le livre de cette histoire qui sera consacré aux Assyriens, que la civilisation chaldéo-babylonienne était déjà depuis longtemps constituée, et parvenue à un haut point de splendeur quand les tribus de race sémitique pure, riveraines du Tigre, qui formèrent ensuite la nation assyrienne, étaient encore à l'état de hordes confuses, nomades et à demi barbares, auxquelles on donnait le nom collectif de _Gouti_, en hébreu _Goim_. Une colonie babylonienne, prenant sa route vers le nord, s'établit sur la rive occidentale du Tigre, à l'entrée du territoire de ces tribus, dans le lieu qui s'appelle aujourd'hui Kalah-Scherghât. Elle y fonda une ville, consacrée au culte du dieu Asschour, un des dieux du panthéon chaldéo-babylonien. Cette ville devint le foyer d'où la civilisation et la langue de Babylone rayonnèrent sur les Gouti et les conquirent. Peu à peu ils se groupèrent autour de ce centre, 283 reconnurent sa suprématie et se formèrent en unité nationale sous le gouvernement de chefs, primitivement sacerdotaux, qui résidaient dans «la ville d'Asschour.» Le dieu Asschour, sous les auspices duquel ils s'étaient ainsi civilisés et constitués, devint leur grand dieu national, le peuple que forma leur groupement «le peuple d'Asschour» et leur territoire «le pays d'Asschour.»
[Illustration 307: Les deux types de visages des Babyloniens[1].]
[Note 1: D'après les sculptures du palais de Koyoundjik, retraçant les campagnes du roi ninivite Asschour-bani-abal en Babylonie.]
Le troisième fils de Schem, dans le tableau ethnographique de la Genèse, est appelé _Arphakschad_. C'est une souche ethnique que l'auteur représente comme se divisant, au bout de quelques générations, en deux grands rameaux, les Tera'hites ou les Hébreux et les peuples qui leur sont intimement apparentés, les Yaqtanides ou populations sémitiques de l'Arabie méridionale. Les premiers noms de la généalogie de cette section de la race de Schem, à laquelle l'écrivain sacré donne un développement tout spécial, parce que c'était celle à laquelle appartenait le peuple choisi dont il racontait l'histoire, ont un caractère à part; ils ne sont évidemment ni personnels, ni ethnographiques; leur sens est à la fois géographique et historique. Ils représentent les premiers faits de la migration d'est en ouest, de ce groupe des descendants de Schem après la constitution de son individualité propre et avant sa division en deux courants divergents. _Arpha-Kschad_ signifie «limite du Chaldéen» ou plutôt «limitrophe du Chaldéen;» c'est l'indication du point où fut le berceau du groupe. _Schela'h_, nom donné comme celui de son fils, exprime «l'impulsion en avant,» la mise en marche de ce rameau de populations, sortant de son premier séjour pour se porter vers l'occident. A la génération suivante _'Eber_ représente le «passage au delà (de l'Euphrate),» qui dut, en effet, avoir lieu pour permettre aux Yaqtanides de gagner l'Arabie et aux Tera'hites de s'établir autour d'Our des Kaschdim ou Chaldéens, qui fut le point de départ de leur dernière migration. Il rappelle aussi que les populations de la Syrie, en vertu de ce même fait, donnèrent aux Tera'hites, quand ils vinrent s'établir au milieu d'elles, le nom de _'Ebrim_ ou _Beni 'Eber_, c'est-à-dire les gens venus d'au delà du fleuve, d'où l'on a fait 284 Hébreux. C'est à la génération après _'Eber_, autrement dit après le passage sur la rive droite de l'Euphrate, que s'opère la division du tronc ethnique en deux rameaux. Le représentant de celui d'où sortirent les Tera'hites est _Peleg_, dont le nom exprime l'idée de «division,» et le texte sacré insiste sur cette signification; le représentant du rameau qui prend dès lors sa route vers l'Arabie, a un nom ethnique, _Yaqtan_.
_Yaqtan_ revêt dans la tradition arabe la forme _Qa'htan_, qui est le nom d'un canton situé dans le nord du Yémen, sans doute celui d'où rayonnèrent toutes les tribus de cette race, qui se superposèrent aux anciens habitants 'Hamites sur le littoral arabe de la mer d'Oman. Les peuples yaqtanides ou qa'htanides constituent dans la péninsule arabique la couche de populations que les traditions recueillies par les Musulmans appellent _Moute'arriba_. «Ils habitèrent, dit le texte, à partir de Mescha, en allant vers Sephar, jusqu'à la Montagne de l'Orient.» Ces points géographiques sont bien clairs: _Mescha_ est la Mésène de la géographie classique, le _Maisân_ des écrivains syriaques, auprès de l'embouchure commune de l'Euphrate et du Tigre, avec le _Mésalik_ de nos jours, c'est-à-dire la partie de désert, actuellement habitée par la grande tribu arabe des Benou-Lam, qui s'étend immédiatement en arrière de la contrée fertile du 'Iraq-'Araby; _Sephur_ est le _Saphar_ des géographes grecs et latins, qui fut un temps la capitale des Sabéens, le _Zhafâr_ d'aujourd'hui; quant à la Montagne de l'Orient, cette désignation, par rapport à la péninsule arabique, a trait évidemment au massif montueux et fortement relevé du Nedjd. Ainsi les indications de la Genèse déterminent pour l'habitation des Yaqtanides une vaste zone qui traverse toute l'Arabie et comprend, à partir du Mésalik, le Djebel-Schommer, le Nedjd, le midi du 'Hedjâz, le Yémen, le 'Hadhramaout et le Mahrah. Sur ce territoire, l'écrivain biblique compte treize fils de Yaqtan ou peuples principaux issus de cette souche:
_Almodad_, dont le nom présente l'article arabe _al_; ce sont probablement les _Djor'hom_ de la tradition arabe, l'une des plus puissantes nations issues de Qa'htan, qui habitait une portion du 'Hedjâz et dont les rois légendaires sont presque tous désignés par l'appellation de _Modhadh_.
_Schaleph_ correspond bien manifestement aux _Salapeni_ de la géographie classique et au canton actuel de _Salfieh_, au sud-ouest de Çan'âa.
_'Haçarmaveth_ est la forme que devait revêtir régulièrement en hébreu le nom du _'Hadhramaout_, le pays des Chatramotites des Grecs. 285 _Yera'h_ ne peut être que la traduction hébraïque d'un nom de peuple, qui en arabe avait le sens de «peuple de la lune;» les commentateurs hésitent pour l'application de ce nom entre les _Benou-Helal_ ou «fils de la nouvelle lune,» ancien peuple du nord du Yémen, les Aliléens de la géographie classique, et la région du _Djebel Qamar_, «la montagne de la lune,» dans le 'Hadhramaout oriental.
Pas de doute que _Hadoram_ ne corresponde aux Adramites des géographes classiques, donnés pour voisins des _Chatramotites_ mais distincts d'eux.
_Ouzal_ représente le canton du Yémen où est située la ville de Çan'âa, que les traditions arabes affirment s'être appelée _Aouzâl_ jusqu'à la conquête éthiopienne du Ve siècle de l'ère chrétienne.
Avec _Diqlah_ nous sommes obligés de rentrer dans la voie des conjectures; aucun canton de l'Arabie ne nous offre d'appellation analogue; mais ce nom signifie «palme» en hébreu; il doit donc désigner une contrée particulièrement riche en palmiers, ou bien où l'on rendait un culte religieux au dattier, comme le faisaient les habitants de Nedjrân; la situation de ce dernier canton conviendrait fort au groupement de _Diqlah_ avec les noms voisins.
_'Obal_, qui peut répondre à un protype arabe _Ghobal_, rappelle à l'esprit les _Gebanitae_ de Pline, qui habitaient à l'ouest du canton d'Aouzal, sur le bord de la mer, et dont la capitale, Tamna, était une si grande ville qu'elle comptait jusqu'à 65 temples.
_Abimaël_, «le père de Maël,» représente un des cantons du pays de Mahrah, la région principale de production de l'encens; le naturaliste grec Théophraste dit, en effet, que de son temps le meilleur encens venait du district de _Mali_, qu'on ne saurait manquer d'identifier avec Maël.
Le sens de _Scheba_ est certain; ce sont les célèbres Sabéens, le peuple le plus considérable et le plus fameux de l'Arabie-Heureuse.
Vient ensuite _Ophir_. Il ne saurait être ici question de l'Ophir indien, du pays d'Abhîra, près des bouches de l'Indus; mais la conjecture la plus vraisemblable, au sujet de l'Ophir arabe, est que ce nom avait été appliqué dans l'usage à la région qui servait d'entrepôt ordinaire aux produits de l'Ophir indien, c'est-à-dire aux alentours du port de 'Aden, où les vaisseaux de l'Inde avaient l'habitude d'apporter leurs marchandises, qu'y prenaient d'autres vaisseaux faisant la navigation de la mer Rouge. Et, en effet, nous 286 voyons dans les géographes classiques la province du Yémen qui s'étend le long du détroit de Bal-el-Mandeb, depuis Muza (aujourd'hui Maouschid) jusqu'à 'Aden, appelée pays de _Maphar_, appellation qui reproduit celle d'Ophir, avec une préformante _m_, très fréquente dans les noms de lieux sémitiques.
_'Havilah_ est le pays de _Khaoulân_ dans le nord du Yémen, touchant à la frontière du 'Hedjâz; c'est jusque là, est-il dit plus loin dans la Genèse[132], que s'étendirent au sud les tribus de la descendance de Yischmaël (Ismaël).
[Note 132: XXV, 18.]
Enfin le dernier des fils de Yaqtan est _Yobab_, dont le nom paraît être altéré et devoir se corriger en _Yobar_; car Ptolémée mentionne des _Iobaritæ_ dans l'Arabie méridionale, et les traditions arabes enregistrent un peuple _Wabar_, issu de Qa'htan, qui habitait à l'orient de 'Aden jusqu'à la frontière du 'Hadhramaout.
Pendant que la branche de _Yaqtan_ se divise ainsi, la descendance de _Peleg_ se continue par les générations successives de _Re'ou_ (nom dont le sens implique la notion de la vie pastorale), _Seroug_, _Na'hor_ et _Tera'h_. Après ce dernier personnage, l'ensemble des tribus tera'hites ou des _'Ebrim_, opère sa migration de la Chaldée occidentale en Syrie, où il a son premier établissement à 'Haran, et la Bible nous le montre subissant une division tripartite, qui semble calquée sur celle des fils de Noa'h. Les trois fils de Tera'h sont _Abraham_, _Na'hor_ et _'Haran_, tous trois chefs de divisions ethniques et pères de nombreuses tribus. Na'hor reste fixé dans le _Paddan Aram_ ou _Aram Naharaïm_, c'est-à-dire dans le vaste plateau de Damas, arrosé de deux rivières, tandis que son frère Abraham se dirige vers le sud. Là il a douze fils[133], qui représentent autant de peuplades, qui se mêlent aux Araméens et s'étendent vers le sud, le long de la lisière du désert. Lot, fils de 'Haran, suit la migration de son oncle Abraham; la Genèse fait sortir de lui les peuples de Moab et de 'Ammon, qui habitaient à l'Orient de la Mer Morte. Pour Abraham, il a comme fils, de sa femme légitime Sara, Yiçe'haq (Isaac), qui continue la lignée de la tribu aînée, et auparavant, de son esclave Hagar, Yischma'el (Ismaël), qui, s'unissant à une Égyptienne, donne à son tour naissance à douze fils, représentant les principales tribus de la dernière couche de population de l'Arabie, les Arabes proprement dits ou _Moust'ariba_ des écrivains musulmans. Les 287 tribus ismaélites, dont nous réservons l'examen détaillé pour une autre partie de notre histoire, sont désignées dans le texte biblique comme «habitant, les unes dans des villages et les autres sous des tentes, depuis le pays de 'Havilah jusqu'au désert de Schour à l'orient de l'Égypte, dans un sens, et de là jusqu'à la frontière d'Asschour, dans l'autre sens[134].» Enfin Abraham, après la mort de Sara, épouse une nouvelle femme, Qetourah, dont il a six fils, représentant encore autant de peuplades, dont la liste généalogique[135] suit l'ordre de leur position respective du sud au nord. La plus importante est celle de _Midian_, fameuse dans l'histoire des Hébreux, par ses conflits avec ce peuple; et les autres appartiennent à son voisinage immédiat. L'auteur sacré indique même que, de ses concubines, Abraham a eu encore de nombreux fils, qu'il a envoyé au loin dans l'est, après les avoir dotés[136], et qui y sont devenus les auteurs de tribus nomades. La dernière division des Tera'hites se produit après Yiçe'haq, quand de ses deux fils l'un, Yaqob (Jacob), surnommé _Yisraël_, devient le père des Beni Yisraël ou Israélites, et de leurs douze tribus (ce nombre de douze, qui se reproduit dans la famille de Na'hor et dans celle de Yischma'el, est évidemment artificiel et cherché), l'autre, 'Esav (Esaü), surnommé à son tour _Edom_, est l'auteur des Édomites ou Iduméens. La Genèse attribue à 'Esav cinq fils, nés de mères Kenânéennes ou Ismaélites[137]; ils représentent cinq tribus qui, dans les montagnes de Se'ir, s'associent et se mêlent aux sept tribus des 'Horim, habitants antérieurs du pays[138]. Ainsi la nation des Édomites se montre à son tour formée encore de douze tribus, issues de deux origines différentes.
[Note 133: _Genes_., XXII, 20-24.]
[Note 134: _Genes_., XXV, 12-18.]
[Note 135: _Genes_., XXV, 1-4.]
[Note 136: _Genes_., XXV, 6.]
[Note 137: _Genes_., XXXVI, 9-19.]
[Note 138: _Genes_., XXXVI, 20-30.]
[Illustration 311: Captif de la nation des Schasou, nomades sémitiques du désert entre l'Égypte et la Syrie[4].]
[Note 4: D'après les sculptures égyptiennes du Palais de Médinet-Abou.
Le nom de Schasou, comme celui de Bédouins aujourd'hui, était une appellation générale que les Égyptiens donnaient à toutes les tribus nomades de Sémites habitant le désert, telles que les Édomites et les Ismaélites; il semble englober aussi les peuples de 'Amaleq.] 288 Nous venons de suivre la vaste extension de la descendance d'_Arphakschad_ dans l'ouest et le sud-ouest, telle que le texte biblique la donne avec beaucoup plus de détails que celle d'aucun autre des rameaux congénères. Mais le rang de ce nom dans la liste des fils de Schem se rapporte à la position du berceau premier de tous ces peuples, et non au champ de leur développement postérieur. Les deux derniers fils de Schem sont _Loud_ et _Aram_. Ils représentent les deux divisions, septentrionale et méridionale, des peuples Araméens ou Syriens.
On a cherché dans _Loud_ les Lydiens de l'Asie-Mineure, d'après une assonance de noms purement fortuite. Les Lydiens sont un peuple aryen de race et de langage; et leur position géographique ne correspond aucunement à celle du _Loud_, fils de Schem, qui, d'après son rang dans l'énumération, habitait entre _Asschour_ et _Arphakschad_, d'une part, et _Aram_, de l'autre. Sur ce qu'est ce dernier, pas de doute possible, son nom a gardé sa signification ethnographique et géographique dans toutes les langues orientales. Seulement, dans toute la Genèse, sa signification est beaucoup moins étendue que plus tard. Qu'on y emploie les noms d'_Aram_ simplement, de _Paddan Aram_ ou de _Aram Naharaïn_, ces expressions ne désignent jamais (nous en donnerons la preuve dans le livre de cette histoire consacré aux Israélites) que le pays voisin de Dammeseq ou Damas, c'est-à-dire la Syrie méridionale. Et c'est aussi là que nous maintient la liste des fils d'_Aram_ dans le tableau ethnographique du chapitre X.
Ces fils sont, en effet:
_'Ouç_, le peuple auquel appartient le Patriarche Yiob (Job); le même nom reparaît dans les généalogies des descendants de Na'hor et de ceux des _'Horim_, ce qui indique que des éléments divers s'étaient mêlés dans le peuple qu'il désignait; parmi les fils de Na'hor, _'Ouç_ a pour frère _Bouz_, et les documents assyriens mentionnent, comme deux peuplades situées à côté l'une de l'autre dans le désert à l'est de la Syrie, _'Hazou_ et _Bazou_; le prophète Yirmiah (Jérémie) parle d'un pays de _'Ouç_ touchant à celui d'Edom, du côté du nord, et c'est bien là qu'est la scène de 289 l'histoire de Yiob; d'un autre côté, le _'Hazou_ des inscriptions cunéiformes assyriennes est plutôt voisin de la Trachonitide, où l'historien juif Josèphe place le _'Ouç_, fils d'_Aram_; enfin Ptolémée parle d'une peuplade de _Aisitæ_ ou _Ausitæ_, errant dans le désert à l'ouest de l'Euphrate; tout ceci donne l'idée d'un peuple qui s'est formé dans l'est de Damas et de la Trachonitide, et s'est ensuite brisé en plusieurs tronçons, répandus sur différents points du désert de Syrie;
_'Houl_, dont le nom est celui du pays de _'Houl_ ou _'Houla_, placé par les géographes arabes entre les contrées antiques de _Baschan_ et de _Golan_; le territoire de la population désignée par ce nom devait s'étendre jusque là où est située _'Houleh_, sur le lac Merom;
_Gether_ est représenté dans les généalogies traditionnelles des Arabes comme la source des peuples de _Themoud_ et de _Djadis_; on n'est pas en mesure de discuter la valeur de cette donnée; dans le document biblique, _Gether_ paraît correspondre au canton que la géographie classique appelle l'Iturée;
Pour le quatrième fils d'Aram, _Masch_, les interprètes ont hésité entre la Mésène, que nous avons déjà vu désigner tout à l'heure sous la forme _Mescha_, et le Masius auprès de Nisibe; la question est tranchée en faveur de la Mésène par ce fait que les inscriptions cunéiformes assyriennes y placent un peuple d'_Arami_ ou Araméens; cette fraction de la famille sémitique y avait établi de très bonne heure une de ses tribus; peut-être même avait-ce été là le berceau premier d'où sa majeure part avait émigré pour la Syrie. 290 Ce dernier nom nous éloigne donc de la Syrie méridionale, mais non pour nous amener dans la Syrie du nord, qui reste absolument en dehors de la descendance d'_Aram_, dans le tableau du chapitre X de la Genèse. Pour cette dernière région, c'est _Loud_ qui l'y représente. C'est, en effet, de ce côté que la situation dans laquelle _Loud_ est mentionné entre les fils de Schem, nous oblige à le chercher; et les généalogies traditionnelles des Arabes nous confirment dans cette voie, en faisant, dans quelques-unes de leurs versions, de _Loud_ un fils d'_Aram_. Ces généalogies n'ont pas, sans doute, une bien grande autorité; cependant ici elles ne sauraient être absolument méprisées, car elles nomment _Pharis_ comme un fils de _Loud_ ou _Laoud_, et dans le seul passage biblique où il soit encore question du peuple asiatique de _Loud_[139], il est associé à _Paras_ comme fournissant tous deux des mercenaires aux armées de Tyr. Mais ce qui est bien plus sérieux et qui doit entrer au premier rang en ligne de compte pour la solution du problème des deux derniers fils de Schem, c'est que les monuments égyptiens donnent le nom de _Routen_ à l'ensemble des peuples connus plus tard sous l'appellation générique d'Araméens. Ils distinguent, du reste, ces peuples en deux groupes sous leur nom commun: le _Routen_ inférieur ou _Khar_[140] qui correspond à l'_Aram_ du tableau ethnographique de la Genèse, en y joignant le pays de Kena'an ou la Palestine; le _Routen_ supérieur, auquel appartient, du reste, plus spécialement et plus en propre le nom de _Routen_, et que désigne ce nom quand il est employé absolument. C'est la Syrie du Nord, entre la vallée de l'Oronte et l'Euphrate, avec la partie ouest de la Mésopotamie septentrionale, jusqu'à la frontière des Assyriens. Voilà le _Loud_ de la Genèse, et il faut hésiter d'autant moins à l'y reconnaître que, dans la famille de Miçraïm, nous avons vu la forme biblique correspondre déjà à l'égyptien _Rot=Loud_; or, le _Loud_, fils de Schem, est exactement dans le même rapport philologique et phonétique avec le _Rout-en_, _Lout-en_ des documents hiéroglyphiques, sauf l'addition à ce dernier d'une désinence en _n_, qui n'appartient pas à la constitution philologique du nom. Dans les sculptures des monuments égyptiens dont l'exécution est la plus soignée, il y a une différence sensible de figure et de costume sous le type commun de race entre les gens du _Routen_ inférieur et du _Routen_ supérieur ou du _Khar_ et du _Routen_, différence qui justifie la distinction biblique entre _Aram_ et _Loud_.
[Note 139: _Ezech._, XXVII, 10.]
[Illustration 314: Guerriers du peuple de Khar ou des Araméens méridionaux[2].]
[Note 2: Représentation égyptienne du temps de la XVIIIe dynastie, empruntée à l'ouvrage de Wilkinson.]
[Note 140: Ce nom égyptien de _Khar_ est bien évidemment une corruption du sémitique _A'har_, «l'Ouest, le pays de l'Ouest,» qui s'appliquait à l'ensemble de la Syrie et de la Palestine comme à la plus occidentale des possessions sémitiques.] 291 Mais elle s'efface de bonne heure; en Égypte, _Routen_ devient une appellation traditionnelle des peuples syriens, qui perd tout sens plus précis; dans les livres hébreux le nom de Loud disparaît, et celui d'Aram s'étend sur son territoire. Les deux nations primitivement distinctes, se sont fondues et assimilées. Au VIIIe siècle avant notre ère, après la ruine de l'empire des _Hittim_, leur pays se fond aussi dans l'Aram. C'est qu'en effet, à ce moment, l'aramaïsme devient singulièrement envahissant. Grâce à des circonstances politiques et historiques que nous aurons à exposer plus tard, grâce à la faveur que lui témoignent les monarques assyriens, puis les Achéménides, il absorbe graduellement toutes les populations de la Palestine, de l'Arabie-Pétrée, de la Syrie et de la Mésopotamie. Il est pendant plusieurs siècles l'élément prédominant, qui tend à tout s'assimiler dans la race sémitique, jusqu'au moment où, avec la prédication de l'islamisme, c'est l'Arabe qui le supplante dans ce rôle et l'absorbe à son tour.
[Illustration 315: Ambassadeur des Rotennon ou Araméens septentrionaux[1].]
[Note 1: D'après les peintures d'un tombeau de Thèbes datant du règne de Toutankh-Amon (XVIIIe dynastie).]
Le groupe des populations que l'ethnographie biblique rassemble sous le nom de Schem, groupe dont les représentants principaux sont de nos jours les Arabes et les Juifs, est remarquablement un au double point de vue physique et linguistique. Il présente un type de la race blanche plus pur et plus beau que celui des populations 'hamitiques. La barbe est mieux fournie, le teint beaucoup plus clair, quoique déjà bistré, la taille plus élevée, la complexion particulièrement sèche. Le visage est généralement long et mince, le front peu élevé, le nez aquilin, la bouche et le menton fuyants, ce qui donne au profil un contour arrondi plutôt que droit; les yeux enfoncés, noirs et brillants. 292 FAMILLE DE YAPHETH.--Nous avons déjà dit que le nom de ce troisième des fils de Noa'h, connu aussi de la tradition arménienne et de la tradition grecque, paraît emprunté aux idiomes aryens, que parlaient la plupart des peuples rattachés à sa descendance. Mais il a pris en hébreu une forme qui lui donne une signification dans cet idiome; _Yapheth_ veut dire «extension,» et cette forme a été adoptée pour exprimer la notion de l'immense étendue des pays couverts par cette division de l'humanité noa'hide.
La Genèse donne sept fils à Yapheth: _Gomer_, _Magog_, _Madaï_, _Yavan_, _Thoubal_, _Meschech_ et _Thiras_.
Pas de doute que _Gomer_ ne corresponde aux Cimmériens de l'antiquité classique, dont Hérodote parle comme ayant constitué la population de la Chersonèse taurique avant l'invasion des Scythes et comme s'étant ensuite établis en Paphlagonie. Les Cimmériens, aux VIIIe et VIIe siècles avant J.-C., jouèrent un assez grand rôle dans l'histoire de l'Asie-Mineure, qu'ils désolèrent par leurs incursions. Les documents assyriens les appellent _Gimirraï_. Ils appartenaient à la souche des peuples thraco-phrygiens, les témoignages grecs nous le disent formellement. _Gomer_, dans le chapitre X de la Genèse, a un sens ethnique très étendu, comme tous les noms placés à la génération immédiatement après Yapheth, qui représentent une première grande division de sa race. On doit donc le prendre comme la personnification de l'ensemble des Thraco-Phrygiens établis des deux côtés du Pont-Euxin, en Europe et en Asie. Le document biblique lui prête ensuite trois fils, _Aschkenaz_, _Riphath_ et _Thogarmah_, représentant une subdivision de la souche première entre les différents rameaux qu'elle présentait en avant du côté des Hébreux, c'est-à-dire en Asie-Mineure.
_Aschkenaz_ est associé dans un autre endroit aux peuples de l'_Ararat_ et de _Minni_ en Arménie[141]. Il est impossible de méconnaître dans leur nom celui des Ascaniens du nord de la Phrygie, dont l'antique extension est attestée par les dénominations du canton bithynien de l'Ascanie, des deux lacs Ascaniens situés au sud et au nord de Nicée, du golfe Ascanien et des îles Ascaniennes du littoral de la Troade, enfin du port Ascanien en Éolie. C'est ce nom d'Ascanie et d'Ascaniens qui suggéra la création du personnage mythique d'Ascanios ou Ascagne, donné pour fils à Énée et à Créuse. _Aschkenaz_ représente donc la 293 nation des Bryges ou Phryges, nation étroitement apparentée aux Thraces, émigrée de leur contrée en Asie-Mineure, où sa première station fut, dit-on, dans l'Ascanie, mais ayant laissé en arrière quelques tribus de même nom dans les cantons entre la Macédoine et la Thrace.
[Note 141: _Jerem._, LI, 27.]
_Riphath_, d'après l'ancienne tradition juive recueillie par Josèphe, est la Paphlagonie. Il n'y a rien de sérieux à objecter à cette donnée, qui s'accorde parfaitement avec la position de _Riphath_ entre _Aschkenaz_, c'est-à-dire la Phrygie septentrionale, et _Thagarmah_, l'Arménie occidentale. «On a rapproché avec raison, dit M. Maury, le nom de _Riphath_ de celui des monts Riphées, attribué par les Grecs à une chaîne qu'ils représentaient comme s'élevant aux extrémités boréales de l'univers, et que, pour ce motif, ils ont successivement transporté à des montagnes de plus en plus éloignées vers le nord-est, à mesure que leurs connaissances géographiques s'étendaient. Lorsque le Caucase apparaissait aux Hellènes comme le point le plus reculé de la terre, ils durent lui appliquer le nom de Riphée. Encore au temps de Pline, cette chaîne était supposée se rattacher aux montagnes de ce dernier nom. La Paphlagonie, qui s'avançait presque jusqu'au pied du Caucase, et d'où l'on apercevait ses cimes les plus hautes, a donc pu être jadis connue des Grecs, qui y envoyèrent de bonne heure des colonies, sous le nom de pays des Riphées, lequel aura ensuite passé chez les Phéniciens.»
_Thogarmah_ est plusieurs fois encore mentionné dans la Bible. Le prophète Ye'hezqel (Ëzéchiel) le qualifie de contrée voisine de l'aquilon et en parle comme étant voisin de _Gomer_[142]. D'où il suit que le pays de _Thogarmah_ devait être situé au nord de l'Assyrie. Ailleurs[143], le même prophète nous dit que _Thogarmah_ envoyait à Tyr des mules, des chevaux et des cavaliers. La contrée de ce nom ne pouvait, par conséquent, être prodigieusement éloignée de la cité phénicienne, d'où l'on devait s'y rendre par terre. La tradition des Arméniens et des Géorgiens leur attribue pour ancêtre _Thargamoss_ ou _Thorgom_, père de Haigh, qui est visiblement _Thogarmah_. Josèphe, en avançant que, de ce même _Thogarmah_, était issue la nation des Phrygiens, s'éloigne peu de l'identification que cette tradition entraîne, puisque Hérodote, et avec lui l'unanimité des écrivains grecs, nous apprend que les Arméniens étaient une colonie des Phrygiens. _Thogarmah_ représente 294 donc l'Arménie, mais au sens le plus ancien de ce mot, restreint à l'Arménie occidentale, et laissant de côté les pays de l'_Ararat_ et de _Minni_ ou _Manni_ (la Minyade des auteurs classiques, du côté de l'actuel Van), que jusqu'au VIIe siècle avant J.-C. habitait un peuple tout à fait différent de race et de langage, les _Ourarti_ des documents cunéiformes, Alarodiens d'Hérodote. C'est seulement à la fin du VIIe siècle et dans le VIe que les Arméniens proprement dits, apparentés étroitement aux Phrygiens, firent la conquête de ces dernières contrées, où plus tard une infiltration lente de nouveaux éléments ethniques, sous la domination perse, en fit un peuple entièrement iranien de langue et même de type physique, comme le sont les Arméniens modernes.
[Note 142: _Ezech._, XXXVIII, 6.]
[Note 143: XXVII, 14.]
On donne généralement au nom de _Magog_ une étymologie aryenne qui le décomposerait en _Ma-gog_ et lui attribuerait le sens de «grande montagne,» que l'on rapporte au Caucase. Il y a de sérieuses objections à faire à cette étymologie, et le plus sage est de chercher la situation de _Magog_ sans s'occuper de l'origine, encore inconnue, de son appellation. Pour la plupart des interprètes depuis Josèphe, ce nom désigne les Scythes proprement dits ou Scythes européens, peuple qui appartenait certainement à la race aryenne, iranien suivant les uns, germanoslave suivant d'autres. Il n'est pas, en effet, douteux que ce ne soit aux Scythes passés au sud du Caucase dans la seconde moitié du VIIe siècle avant J.-C., ayant leur quartier-général dans le canton de la vallée du fleuve Kour, au nord de l'Arménie, canton auquel leur séjour valut le nom de Sacasène, et promenant pendant un certain nombre d'années la dévastation sur toute l'Asie antérieure, comme nous le raconterons en traitant de l'histoire d'Assyrie, que font allusion deux des prophéties de Ye'hezqel[144]. Elles s'adressent à _Gog_, du pays de _Magog_, prince et chef de _Meschech_ et de _Thoubal_. Ce sont ces oracles qui ont donné lieu à tant de bizarres et fantastiques légendes sur les peuples fabuleux de _Gog_ et _Magog_. En réalité, il y est question d'un personnage parfaitement historique, dont la réalité a été révélée par les documents assyriens; car les inscriptions du roi Asschour-bani-abal, à très peu d'années de distance de la prophétie de Ye'hezqel, parlent de _Gagi_, roi des _Sakha_ ou Scythes habitant au nord de l'Ararat. Voilà bien le _Gog_ du prophète, qui reprend sa place légitime dans l'histoire, et s'il est dit «prince de Meschech et de Thoubal,» c'est qu'à ce moment les hordes 295 scythiques tenaient sous leur domination les deux peuples désignés par ces derniers noms. Mais _Magog_ est-il bien le nom de son peuple, des Scythes? Ceci n'est pas possible, car l'apparition des Scythes au sud du Caucase n'a été qu'un fait passager et récent. C'est au nord de cette grande chaîne de montagnes qu'est leur habitation normale, et certainement son interposition les met en dehors de l'horizon du tableau ethnographique de la Genèse. _Magog_, les termes employés par Ye'hezqel sont formels à cet égard, est le pays où le roi _Gog_ et son peuple résidaient au temps du prophète, c'est-à-dire celui qui comprenait la Sacasène. Ceci s'accorde parfaitement avec la place de _Magog_ dans le tableau ethnographique, où il occupe l'intervalle entre _Thogarmah_ et _Madaï_, entre l'Arménie orientale et la Médie. Son territoire est donc, comme l'a très bien vu le grand géographe allemand, M. Kiepert, celui de la 18° des satrapies établies dans l'empire perse par le roi Darayavous, fils de Vistaçpa (Darius, fils d'Hystaspe), laquelle comprenait les Saspires, les Alarodiens et les Matiens, en y ajoutant en plus le bassin du Kour jusqu'au pied du Caucase. Ethniquement, _Magog_ représente les habitants de cette contrée jusqu'au VIe siècle, c'est-à-dire non pas les Scythes, qui y firent seulement une apparition temporaire, mais les blancs allophyles du Caucase, dont le domaine se prolongeait alors de façon à comprendre l'Ararat et le pays de _Manni_ ou _Minni_.
[Note 144: XXXVIII et XXXIX.]
[Illustration 319: Guerrier Iranien ou Médo-Perse, portant la robe médique[1].]
[Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]
La synonymie de _Madai_ avec les Mèdes est si évidente qu'elle n'a pas besoin de justification. Pour l'auteur du chapitre X de la Genèse, les Mèdes sont encore cantonnés là où nous les font voir aussi les documents assyriens du IXe siècle avant notre ère, dans le pays de Rhagæ ou Médie Rhagienne, au nord de la Grande Médie ou Médie propre, où ils ne pénétrèrent qu'au VIIIe siècle. _Madai_ est dans le texte biblique le seul représentant des peuples iraniens et de toute la grande division orientale des Aryas. 296 Les trois fils aînés de Yapheth forment une première série, énumérée d'ouest en est et reculée à l'extrême plan septentrional. Les quatre autres en composent une seconde, plus au sud, énumérée dans le même ordre géographique régulier; il est important de tenir grand compte de cette circonstance dans la recherche de leurs assimilations.
_Yavan_ est le nom des Grecs[145] dans toutes les langues de l'Orient; il correspond à _Iones_, dont la forme primitive était _Iavones_. Dans le tableau ethnographique de la Genèse, ce nom constitue la désignation générique la plus étendue de l'ensemble des peuples helléno-pélasgiques avec leurs deux divisions primitives, européenne et asiatique, si bien définies par M. Ernest Curtius. «La migration aryenne qui s'était déversée dans l'Asie-Mineure, dit le savant berlinois, peupla le plateau de cette presqu'île de tribus de race phrygienne. Le peuple grec, en s'en séparant, constitua, par le développement de ses institutions et de sa langue, un rameau distinct, qui se subdivisa à son tour en deux branches. L'une traversa l'Hellespont et la Propontide,... l'autre demeura en Asie et s'avança graduellement du plateau de l'intérieur, en suivant les vallées fertiles que forment les rivières, jusque sur la côte, où elle s'établit à leur embouchure, rayonnant de là au nord et au sud. On n'observe nulle part plus qu'en Asie-Mineure le contraste de la région de l'intérieur et de celle du littoral. Sur la côte, c'est comme une terre d'une autre constitution et soumise à un autre régime. La côte de l'Asie-Mineure avait donc sa nature propre; elle eut aussi sa population et son histoire particulière. C'est sur le littoral que s'établit l'une des deux branches de la nation grecque, tandis que l'autre, s'avançant plus à l'ouest, traversait l'Hellespont et mettait définitivement le pied dans les vallées fermées et les plaines de l'intérieur de la Thrace et de la Macédoine, défendues par des montagnes. Ainsi déjà, sur la terre d'Asie, s'étaient séparées les deux races grecques, les Grecs orientaux et les Grecs occidentaux, autrement dit les Ioniens et les Hellènes, dans le sens strict du mot. Dès une époque fort reculée, ce peuple occupa la région environnant la mer Égée, qui devait devenir le théâtre de son histoire. Les Ioniens s'avancèrent dès le principe jusqu'au bord le plus extrême du continent asiatique, d'où ils se répandirent dans les îles; les Hellènes, au contraire, se cantonnèrent dans la vaste contrée montagneuse située plus avant en 297 Europe, et dans les vallées fermées où ils se fixèrent; ils adoptèrent, par suite du développement de leurs moeurs, un système de constitution cantonale. Plus tard, inquiétés dans leurs défilés par de nouvelles migrations, repoussés au sud, ils vinrent s'abattre par masses successives dans la presqu'île européenne, sous les noms d'Éoliens, d'Achéens et de Doriens.»
[Note 145: Voy. plus haut, à la page 225, le type idéal de la race grecque.]
_Yavan_, dans le chapitre X de la Genèse, a quatre fils, _Elischah_, _Tharschisch_, _Kittim_ et _Dodanim_ ou _Rodanim_. Ici encore nous avons un ordre géographique d'ouest en est.
_Etischah_, d'après l'emploi de ce nom dans d'autres passages bibliques, est sûrement la Grèce européenne. Quelques commentateurs ont cherché à rapprocher cette appellation de celle des _Hellènes_ ou de l'_Elis_; mais la philologie repousse l'un et l'autre rapprochement, car la forme la plus antique d'_Hellènes_ est _Selloi_ et celle d'_Éleioi_ est _Valeivoi_. Le nom grec qui a été ainsi transcrit dans le document sacré est celui des Éoliens, qui constituèrent, en effet, la plus ancienne couche des Grecs européens ou Hellènes, et à qui se rattachaient les Achéens, entre les mains desquels fut l'hégémonie des populations helléniques du Péloponnèse jusqu'à l'invasion dorienne. On doit noter que la transcription de _Aiolievs_ en _Elischah_ est tout à fait parallèle à celle du nom des Achéens dans les documents égyptiens de la XVIIIe dynastie, _Akaiouscha_, de _Achaivos_, forme primitive de ce nom grec.
_Tharschisch_ est à partir d'une certaine époque le nom de l'Espagne, où les Tyriens allaient commercer à _Tartesse_, dans le pays des _Tardétans_. Mais il est impossible que ce nom ait un tel sens dans le tableau ethnographique de la Genèse. En effet, _Tharschisch_ y est un fils de _Yavan_, c'est-à-dire un pays colonisé par la race helléno-pélasgique, et de plus, sa position est entre _Elischah_ et les _Kittim_, entre la Grèce et Cypre, ce qui nous reporte vers l'Archipel. C'est là, d'ailleurs, un de ces noms de pays lointains qui ont successivement reculé à mesure que les connaissances géographiques s'étendaient. _Tharschisch_ est l'extrême ouest des navigations phéniciennes, comme _Ophir_ est leur extrême est. D'abord beaucoup plus voisin de la côte de Kena'an, il a été reporté toujours davantage dans l'occident, jusqu'en Espagne, en se localisant là où des assonances de noms le permettaient. Dans l'ethnographie de la Genèse, il n'y a pas moyen de ne pas assimiler _Tharschisch_ aux _Touirscha_ des inscriptions hiéroglyphiques, d'hésiter à y voir, avec Knobel, les _Tursanes_ ou Pélasges Tyrrhéniens. Et d'après la place que le document biblique 298 leur assigne, ils y occupent encore leurs premières demeures sur les côtes occidentales de l'Asie-Mineure et dans les îles de la mer Égée, où quelques-unes de leurs tribus, restées en arrière dans la migration générale du peuple vers l'Italie, subsistaient encore isolément à l'aurore des temps classiques. Ici donc les documents mis en oeuvre par le rédacteur de la Genèse remontaient certainement à une époque antérieure à la migration des Tyrrhéniens dans l'Occident, dont les monuments égyptiens nous permettront de déterminer la date.
[Illustration 322: Guerriers des nations pélasgiques au temps de la XXe dynastie égyptienne[1].]
[Note 1: Figures empruntées aux sculptures historiques de Médinet-Abou, à Thèbes, datant du règne de Ramessou III (XXe dynastie). Les premiers guerriers sur la droite, appartiennent à la nation des _T'akkaro_ ou Teucriens; ceux qui viennent ensuite, à la nation des _Touirscha_ ou Tyrrhéniens.]
L'assimilation des _Kittim_ est tellement certaine qu'elle ne demande pas de commentaire. Ce sont les habitants de l'île de Cypre, désignés d'après la grande ville de _Kit_ ou _Cition_, qui était le principal port de communication des Phéniciens avec cette île. Les découvertes récentes de la science ont établi que la population de Cypre, où l'on a fait dans les quinze dernières années des fouilles si fructueuses pour l'histoire et l'archéologie, était dès la plus haute antiquité de la souche helléno-pélasgique, parlant un dialecte grec, qu'elle écrivait avec un système graphique particulier.
Pour le quatrième fils de _Yavan_, au contraire, la question qu'il soulève reste fort douteuse, d'autant plus que l'on n'est même pas sûr de la forme exacte de son nom. Notre texte hébreu de la Genèse porte _Dodanim_; mais dans celui que les Septante et les auteurs de 299 la version samaritaine avaient sous les yeux, on trouvait _Rodanim_, et c'est la leçon que fournit le texte hébreu du livre des Chroniques (ou Paralipomènes, dans la Vulgate latine), à l'endroit où le tableau ethnographique de la Genèse y est reproduit. C'est donc _Rodanim_ qui a pour soi le plus d'autorités, et en même temps il se prête à une assimilation beaucoup plus vraisemblable que _Dodanim_. Les commentateurs qui ont adopté cette dernière leçon y ont vu Dodone d'Épire, ce qui est impossible historiquement et géographiquement reporte beaucoup trop loin dans le nord-ouest, ou bien les Dardaniens de la Troade, qui sont aussi trop au nord, d'autant plus que pour les retrouver ici il faudrait corriger arbitrairement _Dodanim_ en _Dardanim_. _Rodanim_, au contraire, nous fournit le nom de l'île de Rhodes, dont l'importance historique est si ancienne et dont la mention à côté de Cypre est toute naturelle. Il est probable, du reste, que sous ce nom sont aussi englobés les Cariens, au territoire desquels touchait Rhodes; car la population de l'île et celle du district continental voisin paraissent avoir été identiques.
Les deux fils de Yapheth qui succèdent à _Yavan_, sont accouplés étroitement dans le tableau ethnographique, _Thoubal_ et _Meschech_, comme aussi dans presque tous les autres passages bibliques, assez nombreux, où ils sont nommés et où ils se présentent habituellement comme inséparables. Ce sont deux peuples de l'Asie-Mineure, guerriers et célèbres par leur métallurgie, qui habitaient côte à côte, vivant dans une intime alliance. Pas de doute qu'il ne faille, comme l'ont fait tous les commentateurs depuis Josèphe, reconnaître en eux les Tibaréniens et les Moschiens de la géographie classique. Seulement, au temps où les Grecs et les Romains nous en parlent, ces peuples avaient été refoulés dans d'étroits cantons des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, tandis qu'il est évident que dans la Genèse leur territoire a une extension bien plus grande et surtout est placé bien plus au sud. Ici encore, les documents cunéiformes assyriens sont venus apporter les plus heureux éclaircissements à l'ethnographie biblique. Ils nous montrent, en effet, dans les peuples de _Tabal_ et de _Mouschki_ deux nations puissantes, presque toujours associées, qui du XIIe au VIIe siècle avant notre ère habitaient la Cappadoce, venant toucher au pays de _Khilakki_, c'est-à-dire à la Cilicie, et au _Koummoukh_ ou Commagène, presque jusqu'au haut Euphrate. Au reste, l'ancienne extension des Moschiens dans la Cappadoce a été connue de Josèphe, qui affirme que la ville de Mazaca leur devait 300 son nom, et du temps de Cicéron il y avait encore des clans de Tibaréniens dans le voisinage de la Cilicie, de même que bien plus au nord, dans les pays Pontiques.
Enfin, pour ce qui est du dernier des peuples de Yapheth, _Thiras_, la presque unanimité des commentateurs, à commencer par Josèphe, y a vu les Thraces. La chose est pourtant philologiquement impossible; les deux noms ne se correspondent aucunement. _Thiras_, avec un _i_ long entre le _th_ et le _r_ et une sifflante à la fin, au lieu d'une gutturale, ne saurait être la transcription hébraïque d'un nom dont le radical était _thrak_. En outre, la race thraco-phrygienne est déjà représentée dans la famille japhétique par _Gomer_. Enfin _Thiras_, géographiquement, n'est pas reculé dans le nord-ouest comme les Thraces; c'est un voisin de _Thoubal_ et de _Meschech_, qui doit être plus oriental qu'eux ou un peu plus méridional. Ceci donné, c'est au nom de la grande chaîne du _Taurus_ que j'identifie le sien. Et de cette façon je vois en lui le représentant de la population de la Cilicie, vaste contrée qui ne pouvait manquer d'avoir sa place dans la géographie du chapitre X de la Genèse, et à laquelle pourtant ne correspond aucune des appellations que nous avons jusqu'ici passées en revue. Quelques érudits, frappés de cette lacune inexplicable, ont cru pouvoir chercher la Cilicie dans _Tharschisch_, dont ils rapprochaient le nom de celui de Tarse. Mais cette conjecture a été définitivement écartée une fois qu'on est parvenu à lire la véritable forme sémitique du nom de la ville de Tarse, _Tarz_ dans les légendes araméennes des monnaies qui y ont été frappées sous les Achéménides, _Tarzi_ dans les textes assyriens. La Cilicie n'est pourtant pas absente du tableau ethnographique de la Bible, mais on y a jusqu'ici méconnu le vrai nom qui la désigne et qui est Thiras.
On le voit par ce qui précède, la grande majorité des peuples classés dans la descendance de Yapheth appartiennent à cette grande race, la plus pure du type blanc et la plus noble de toute l'humanité, que l'on connaît sous le nom d'_aryenne_ ou _indo-européenne_, et dont la science contemporaine, en se guidant sur les affinités physiologiques et linguistiques, est parvenue à reconstituer l'unité originaire. En Europe, les Grecs et les Romains, les Germains, les Celtes, les Scandinaves et les Slaves; en Asie, les Perses, l'aristocratie des Mèdes, les Bactriens et les castes supérieures de l'Inde; telles sont les principales nations de cette race, divisée depuis une très haute antiquité en deux grandes branches, l'une occidentale et l'autre orientale, les Européens, ainsi désignés d'après la partie du monde où ils 301 terminèrent leur migration et trouvèrent leur demeure définitive, et les Aryas, comme ils s'intitulaient eux-mêmes. Ces derniers, réunis d'abord sous ce nom commun, restèrent longtemps concentrés dans les contrées arrosées par l'Oxus et l'Iaxarte, c'est-à-dire dans la Bactriane et la Sogdiane, région qui avait été le berceau premier de la race. De là un de leurs rameaux se dirigea vers le midi, franchit l'Hindou-Kousch et pénétra dans l'Inde en détruisant, ou subjuguant les populations antérieures, de souche thibétaine, kouschite et dravidienne. L'autre s'établit dans le pays qui s'étend entre la mer Caspienne et le Tigre, et dans les montagnes de la Médie et de la Perse.
[Illustration 325: Perse en costume national[1].]
[Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]
L'auteur inspiré du chapitre X de la Genèse n'a donc compris dans son énumération ethnographique qu'une faible partie du vaste développement de cette race et, sauf Madaï, tous les représentants qu'il en nomme appartiennent à la branche occidentale. Naturellement son tableau embrasse seulement ceux des peuples aryens qui pouvaient être connus des Hébreux de son temps, ceux qu'il connaissait lui-même; et il n'y a pas à hésiter pour reconnaître que ceux de ses commentateurs qui ont prétendu trop élargir son horizon géographique, l'étendre au même degré que celui des Grecs et des Romains, se sont absolument trompés. Mais pour ce qu'il a connu de peuples aryens, l'auteur sacré a discerné de l'oeil le plus sûr leur étroite parenté, et il leur a assigné une origine commune, ce qui est déjà merveilleux, car chez aucun ancien l'on ne rencontre une vue ethnographique de cette profondeur et de cette justesse. C'est bien la race aryenne ou indo-européenne dans son ensemble qu'il a voulu représenter comme issue de Yapheth, et si la science actuelle trouve ici à élargir son cadre, elle n'a pas à le modifier. Cette race est celle à laquelle nous appartenons. C'est la race noble par excellence, celle à qui a été confiée la mission providentielle de porter à un degré de perfection inconnu de toutes les autres les arts, les sciences et la philosophie. «Béni soit Yapheth, dit Noa'h suivant la Bible, que Dieu étende au loin sa postérité, qu'il habite dans les tentes de Schem et que 302 'Ham soit son serviteur!» Cette bénédiction et cette prophétie se sont accomplies, car la descendance de Yapheth n'est pas devenue seulement la plus nombreuse et la plus étendue; elle est aussi la race dominatrice du monde, celle qui chaque jour encore s'avance vers la souveraineté universelle.
Avec les peuples aryens, l'auteur du tableau ethnographique de la Genèse a placé les populations caucasiennes et les peuples de Meschech et de Thoubal, qui certainement s'y rattachaient. Ce sont là ceux qui pouvaient être connus de lui parmi les peuples que l'on appelle «les blancs allophyles,» autrement dit ceux qui, sans différence notable et facilement appréciable dans le type physique avec les nations européennes, parlent des idiomes radicalement différents, qui semblent éloigner leur origine de la souche aryenne. Il est clair qu'ici c'est sur le type qu'il a basé son classement et non sur les idiomes, ce que le simple bon sens indique, du reste; car certainement, si la parenté des différentes langues de la famille sémitique ou syro-arabe était de nature à être appréciable pour la philologie si imparfaite des anciens, il n'en était pas de même de l'affinité des dialectes iraniens et du grec, de l'idiome de Madaï et de celui de Yavan; et personne ne prétendra, je pense, que les écrivains bibliques aient eu une révélation spéciale ou même simplement une inspiration divine en matière de linguistique. «Sans leur langue si spéciale, dit M. de Quatrefages, personne n'eût hésité avoir dans les Basques les frères des autres Européens méridionaux. Leur dolichocéphalie spéciale eût-elle été découverte, comme elle l'a été par M. Broca, on n'aurait pas eu l'idée d'en faire des blancs allophyles. Il en est de même des peuples du Caucase, si longtemps regardés, précisément à cause de leurs caractères physiques, comme la souche pure des populations blanches européennes.» Remarquons, du reste, que précisément ces peuples présentent pour l'anthropologiste et l'ethnographe un problème des plus obscurs et des plus complexes, par suite du contraste même qui existe entre les affinités d'origine que semblent indiquer leur type et l'isolement où les placent leurs idiomes. Mais le langage coïncidant mal avec les caractères physiques peut être chez eux le résultat de faits historiques qui resteront pour nous à jamais inconnus, par exemple un héritage de populations antérieures d'une toute autre race, dont le type aura fini par s'effacer sous l'afflux toujours prédominant du sang blanc qui devait s'y mêler. C'est ainsi que les Ottomans ont fini, à force de métissages, opérés surtout par le choix de 303 femmes européennes et caucasiennes, par devenir un peuple de race formellement blanche, tout en gardant la langue turque de leurs ancêtres d'un autre type. Bien téméraire serait donc celui qui oserait affirmer, sur la foi exclusive de la différence linguistique, qu'en classant les blancs allophyles du Caucase dans la famille de Yapheth, l'écrivain biblique n'a pas suivi des traditions formelles et autorisées, et que ce n'est pas lui qui est ici dans le vrai, aussi bien que Blumenbach et Cuvier en les classant avec les Aryens dans la même division de la race blanche, toutes réserves faites, d'ailleurs, sur le nom impropre qu'ils ont donné à cette grande division ethnique.
[Illustration 327: Captif nègre, représentation égyptienne[1].]
[Note 1: D'après les sculptures de Médinet-Abou.]
· · ·
La descendance de Schem, de 'Ham et de Yapheth, telle qu'elle est si bien exposée et définie dans la Genèse, ne comprend, on vient de le voir, qu'une seule des races humaines, la race blanche, dont elle nous présente les deux divisions principales, sémitique ou syro-arabe et aryenne ou indo-européenne, avec la sous-race égypto-berbère, qui est certainement sortie de son métissage avec la race noire, et chez qui les caractères anatomiques, ainsi que tout ce qui, sauf la couleur, constitue le type physique extérieur, montre que c'est le sang blanc qui prédomine, qu'il s'agit en réalité de blancs modifiés par des alliances étrangères et des influences de milieu. Les trois autres races, jaune, noire et rouge, n'ont pas de place dans le tableau que donne la Bible des peuples issus de Noa'h. On ne saurait s'en étonner pour ce qui est de la première et de la troisième. Le rédacteur inspiré du livre de la Genèse ne pouvait parler aux hommes de son temps que des nations dont ils avaient connaissance. 304 [Illustration 328: Captif nègre, représentation égyptienne[2].]
[Note 2: D'après les sculptures de Médinet-Abou.]
Or, de son temps on n'avait ni en Égypte, ni en Palestine, ni à Babylone aucune notion de l'existence des Chinois ou de la race rouge américaine. Les nègres, au contraire, étaient parfaitement connus. On en rencontrait sur tous les marchés d'esclaves de l'Asie; l'Égypte, sur laquelle l'écrivain sacré avait tant et de si sûres notions[146], les voyait surtout ramener par milliers à l'état de captifs dans ses cités et dans ses campagnes, à la suite des grandes razzias décorées du nom d'expéditions militaires, que les Pharaons poussaient périodiquement dans le Soudan; des représentations de vaincus de race noire étaient sculptées sur les murailles de tous ses temples; de nombreuses tribus de cette race, dans les régions du Haut-Nil, reconnaissaient sa suprématie politique et obéissaient aux gouverneurs qu'elle envoyait en Éthiopie. Sur plusieurs des points où s'étendaient leurs navigations, les Phéniciens abordaient dans des pays habités par des nègres et commerçaient avec eux. L'auteur du tableau ethnographique, si parfaitement renseigné sur les populations kouschites du Haut-Nil et de la côte orientale de l'Afrique, ne pouvait ignorer qu'elles étaient en contact direct avec les noirs. Il est encore plus impossible de croire qu'il n'ait pas connu le système de l'ethnographie égyptienne, où les trois grandes races 305 des Rotou, des Âmou et des Ta'hennou ou Tama'hou correspondent si exactement, ainsi que nous l'avons déjà montré (p. 110), à ses trois races de 'Ham, Schem et Yapheth, et que, par conséquent, il n'ait pas su que les nègres y formaient une quatrième race, sous le nom de Na'hasiou. Tout ceci rend inadmissible que ce soit par ignorance ou par omission qu'il ne les ait pas fait figurer dans son énumération des descendants des trois fils de Noa'h. On ne saurait douter que, s'il l'a fait, ç'a été volontairement et avec une intention formelle, bien que nous ne puissions pas l'expliquer avec certitude.
[Note 146: J'évite ici de tirer un argument de la rédaction mosaïque des livres du Pentateuque; il n'est pas nécessaire dans la question, et si la tradition religieuse affirme que Moscheh (Moïse) est l'auteur des cinq premiers livres de la Bible, on sait que cette tradition est aujourd'hui contestée d'une façon très sérieuse sur le terrain scientifique. Ce débat est d'une nature trop grave pour être tranché en passant et pour ne pas imposer une grande réserve, tant que l'on n'a pas exposé les raisons qui y font prendre parti dans tel ou tel sens. Nous l'examinerons dans le livre de cette histoire qui traitera des Israélites. Disons seulement dès à présent que, quelle qu'en soit la solution, cette question de date et d'auteur ne porte en réalité aucune atteinte à la valeur historique et religieuse, non plus qu'à l'inspiration des livres au sujet desquels elle est soulevée.]
[Illustration 329: _J. Hansen_ Distribution géographique des races admises par les Égyptiens[1].]
[Note 1: Cette carte nous a paru utile à mettre en regard de celle où nous résumons l'ethnographie du chapitre X de la Genèse.
Les noms en lettres capitales sont ceux des quatre grandes races humaines admises par l'ethnographie des monuments pharaoniques. Les noms en minuscules sont ceux des peuples que les Égyptiens représentent avec des traits étroitement analogues à ceux de leur propre race.] 306 Mais ce n'est pas la seule omission que le tableau ethnographique de la Genèse nous présente, de peuples importants qui n'ont pas pu être inconnus de son auteur. Tandis qu'en énumérant les grandes divisions de la race de Yapheth reculées sur le plus extrême plan septentrional, il a mentionné les Mèdes qui habitaient si loin au nord-est, dû côté de Rhagæ; en se rapprochant du centre autour duquel son regard rayonne, la barrière du mont Zagros semble opposer un obstacle infranchissable à sa vue et lui cacher absolument les peuples qui sont au delà. Et cependant Babylone, que tout indique comme ayant été sa principale source d'informations, entretenait avec ces peuples un commerce actif et constant; on les y connaissait depuis la plus haute antiquité. Il n'a même pas un nom pour ceux qui habitaient les montagnes à l'est du Tigre, touchant aux nations d'Asschour ou de Nimrod. Ou du moins, s'il mentionne le pays de 'Elam, ce foyer de civilisation prodigieusement ancien qui en occupait la partie méridionale, c'est uniquement pour y placer un fils de Schem. Il ne l'envisage donc qu'au point de vue de l'aristocratie peu nombreuse qui s'y était absolument dénationalisée, en adoptant l'idiome et la civilisation de l'élément prédominant dans la population à laquelle elle s'était superposée, et il ne tient aucun compte de la masse principale des habitants de 'Elam. De même, en Babylonie et en Chaldée, il ne parle que des Kouschites et il passe sous silence l'antique peuple de Schoumer et d'Akkad, qui a eu pourtant un rôle si prépondérant dans la création première de la civilisation de ces contrées.
Tout cela ne peut être qu'intentionnel. Il y a eu évidemment, chez l'écrivain biblique, volonté formelle et arrêtée, d'exclure de son tableau des Noa'hides, aussi bien que les nègres, les peuples situés à l'est de la Mésopotamie et appartenant à une même race, dans la formation de laquelle le sang jaune avait eu une part considérable, sinon la principale. Les différentes nations de cette race particulière parlaient toutes des langues, plus ou moins étroitement apparentées entre elles, et qui ont avant tout ceci de commun qu'elles appartiennent à la grande classe des idiomes agglutinatifs, que leur structure et leur mécanisme grammatical offrent une analogie fort rapprochée, d'une part avec ceux des langues altaïques, de l'autre avec ceux des langues dravidiennes. C'est pour l'ensemble de ces nations que nous adoptons 307 l'appellation de Touraniens, sans prétendre trancher d'une manière formelle la question, encore profondément obscure et dans l'état actuel impossible à résoudre d'une façon affirmative, de savoir si leurs affinités décisives sont plutôt avec les Altaïques ou avec les Dravidiens, ou s'ils ne forment peut-être pas une sorte de transition et comme des chaînons entre eux, de même que leur position géographique est intermédiaire entre les uns et les autres. Nous en avons déjà parlé plus haut, à l'occasion des origines de la métallurgie, en les envisageant surtout au point de vue de ce qui établit leurs rapports avec les peuples altaïques. Il importe d'y revenir ici, après avoir bien précisé le sens dans lequel nous entendons et employons ce terme de Touraniens dont on a tant fait abus, pour esquisser rapidement le tableau des principales nations de ce groupe, qui n'ont pu être ignorées du rédacteur de la Genèse, ou du moins des auteurs du document qu'il a mis en oeuvre dans son chapitre X, car elles étaient trop bien connues à Babylone. Ce sont les nations qui, avec les Kouschites, et peut-être même avant eux, ont précédé de beaucoup les peuples de Schem et de Yapheth dans la voie de la civilisation matérielle et y ont été leurs institutrices.
[Illustration 331: Types touraniens de la Médie[1].]
[Note 1: Têtes de captifs des guerres de Médie, représentés dans les bas-reliefs du palais de Sinakhe irib, à Koyoundjik, comme employés aux travaux pénibles des grandes constructions du roi.]
La Médie reste tout entière touranienne, habitée par une population dont la langue offre un des types les mieux étudiés jusqu'ici des idiomes du groupe, jusqu'au VIIIe siècle avant notre ère, date de l'établissement des Mèdes proprement dits, de race iranienne, dans la contrée dont Hangmatana (Ecbatane) est la capitale. Et même 308 après cette invasion, les Iraniens ne constituent qu'une caste dominante et peu nombreuse; du temps des Achéménides, la masse du peuple parle encore sa vieille langue, qui est admise à l'honneur de compter parmi les idiomes officiels de la chancellerie des rois de Perses. La Médie touranienne ne garde pas seulement sa langue, mais son génie propre, et elle ne cesse que très tard de lutter, avec des chances diverses, contre le dualisme de la religion de Zarathoustra; ses croyances particulières s'infiltrent jusque chez les conquérants de race iranienne et produisent, par leur amalgame avec les idées religieuses de ces conquérants, le système du magisme, qui balance pendant longtemps, jusque dans la Perse elle-même, la fortune du mazdéisme pur.
[Illustration 332: Mède aryen en costume national[1].]
[Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]
Plus au sud, les Touraniens se montrent à nous comme formant une portion notable de la population de la Susiane ou pays de 'Elam, foyer d'une culture antérieure à celle de la Babylonie même, et assez puissant pour entreprendre de lointaines conquêtes vingt-trois siècles avant notre ère. Ce curieux pays, placé à la limite commune de toutes les races diverses de l'Asie occidentale, les voyait, comme nous l'avons déjà dit (p. 280 et suiv.), confondues et enchevêtrées sur son sol à l'époque historique. Mais depuis les temps les plus reculés, c'est à l'élément touranien qu'y appartenait la suprématie ethnique et morale; c'est lui qui avait imposé sa langue aux autres, du moins dans l'usage officiel et comme idiome commun.
Dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, en Babylonie et en Chaldée, aussi haut que nous fassent remonter les monuments et les traditions, nous nous trouvons en présence de deux populations juxtaposées et dans bien des endroits enchevêtrées, appartenant à deux races distinctes et parlant des idiomes divers, d'une part les Sémito-Kouschites, de l'autre le peuple de Schoumer et d'Akkad, apparenté aux Touraniens de la Médie et du 'Elam. Laquelle des deux précéda l'autre sur ce sol, c'est ce qu'il est impossible de dire, car aux périodes les plus reculées où puisse atteindre notre regard, nous constatons leur coexistence. Mais ce que l'on peut dire d'une manière positive, c'est que Schoumer et Akkad 309 constituaient un rameau particulier dans le groupe des Touraniens, rameau dont la langue s'était fixée et cristallisée à un état encore plus primitif de développement que celle des autres peuples de la même famille. Comme nous le ferons voir en traitant spécialement de l'histoire des Chaldéens et des Assyriens, c'est la fusion des génies et des institutions propres aux deux races opposées de Kousch et de Schoumer et Akkad, réunies sur le même territoire, qui donna naissance à la grande civilisation de Babylone et de la Chaldée, appelée à jouer un rôle si considérable sur toute l'Asie antérieure, qu'elle pénétra de son influence.
[Illustration 333: Type touranien de la Chaldée[1].]
[Note 1: Plaquette de terre-cuite découverte dans la Chaldée méridionale et conservée au Musée Britannique. «Le nez creux, et comme on dit vulgairement _en pied de marmite_, la bouche large et épaisse, la pommette saillante et représentée relativement haut et en dehors, dit M. le docteur Hamy, distinguent aussi profondément le personnage ici représenté de l'Assyrien de race sémitique que nos paysans du plateau central des Juifs et des Arabes. La tête est raccourcie dans ses diamètres postérieurs, et l'on sait que le crâne syro-arabe est, au contraire, très allongé.» Nous avons déjà donné plus haut côte à côte (p. 283) les deux types différents, l'un sémitique et l'autre touranien, que les monuments prêtent à la population de la Babylonie.]
Que si nous tournons maintenant nos regards vers le massif montueux d'où descendent les deux grands fleuves de la Mésopotamie, nous y trouvons encore les Touraniens, établis en maîtres exclusifs jusqu'au IXe et au VIIIe siècle avant notre ère. La parenté des noms géographiques et des noms propres d'hommes, cités en très grand nombre dans les inscriptions assyriennes, nous permet de rétablir une chaîne de populations de même race que les premiers habitants de la Médie, qui, à partir de ce dernier pays, s'étend dans la direction de l'ouest jusqu'au coeur de l'Asie-Mineure. Ce sont d'abord les vieilles tribus touraniennes de l'Atropatène, rejetées plus tard par les Mèdes iraniens dans les montagnes qui bordent la mer Caspienne, et désignées dans cette retraite jusqu'aux temps classiques par l'appellation de non-aryens (_Anariacæ_). Viennent ensuite les nombreuses populations qui 310 habitent, au sud des Alarodiens et des gens de Minni ou Manni, le pays désigné par les Assyriens sous le nom de _Nahiri_, c'est-à-dire les montagnes où le Tigre prend sa source, et où leurs descendants, complètement aryanisés dans le cours des siècles, gardent du moins encore aujourd'hui le nom de Kurdes, qui témoigne de leur parenté primitive avec les Chaldéens de race touranienne, de même que le nom d'Akkad, appliqué quelquefois par les Assyriens à cette région aussi bien qu'à une partie de la Chaldée. De là, toujours en marchant vers l'occident, nous atteignons les peuples de Meschech et de Thoubal, chez lesquels on discerne un vieux fond touranien, auquel s'est superposé et mêlé une couche de blancs allophyles caucasiens, qui justifie l'inscription de ces deux noms dans la descendance de Yapheth, tandis que nous avons déjà soupçonné que le _substratum_ touranien des peuples en question était indiqué par le Thoubal-Qaïn de la lignée qaïnite.
Dans le système de l'ethnographie des livres sacrés de l'Iran, exprimé par la division des trois fils de Thraetaona (voy. p. 110), ces Touraniens ont leur place; ils y sont associés au rameau turc des Altaïques proprement dits et personnifiés avec eux par Toura, tandis que Çairima correspond au Schem biblique et Arya à Yapheth. En même temps la population méridionale et brune des Pairikas, qui figure dans les mêmes récits mythologiques, mais n'est plus rattachée à la descendance des fils de Thraetaona, s'identifie avec certitude aux Kouschites orientaux de la Genèse, c'est-à-dire à la division ethnique de 'Ham.
Voilà donc deux grandes classes de peuples que l'auteur biblique n'a pas pu ne pas connaître et qu'il a exclu systématiquement de la progéniture de Noa'h. Mais il faut encore pousser plus loin ces observations. Il est impossible de ne pas remarquer, en y attachant une véritable importance, qu'au milieu de tant de détails minutieux sur les populations de la Palestine et de l'Arabie, pas un nom du tableau ethnographique ne s'applique aux peuples primitifs qui habitaient ces contrées avant l'invasion kenânéenne, et dont tant de tronçons isolés subsistaient encore au milieu des nations de Kena'an à l'époque où les Benê-Yisraël firent la conquête de la Terre-Promise, 'Enaqim, Emim, Rephaïm, 'Horim, Zouzim, Zomzommim, peuples dont la stature était beaucoup plus grande que celle des Hébreux et des Kenânéens (on les représente comme des géants) et dont le langage, absolument différent de celui de ces derniers venus, leur paraissait une sorte de balbutiement barbare et inintelligible. 311 [Illustration 335: _J. Hansen_ Système de l'ethnographie des livres sacrés iraniens.]
Il est très souvent fait mention de ces peuples dans le Pentateuque et dans le livre de Yehoschou'a (Josué), mais sans que jamais on les y relie à la généalogie d'un des fils de Noa'h; au contraire, ils y apparaissent toujours comme isolés de la souche de Schem et de celle de 'Ham. Il en est de même du grand peuple de 'Amaleq, que le livre des Nombres[147] appelle «l'origine des nations,» c'est-à-dire le peuple le plus anciennement constitué, auquel les Hébreux se heurtèrent mainte fois dans le désert entre l'Égypte et la Palestine, jusqu'au moment de son anéantissement par Schaoul (Saül); qui tient enfin, sous le nom de 'Amliq, une place si considérable dans les traditions les plus antiques des Arabes, lesquelles lui prêtent une très grande extension dans leur péninsule. L'omission de son nom dans les généalogies du chapitre X de la Genèse est encore plus extraordinaire. Elle ne peut manquer d'être significative, et cela d'autant plus que dans les noms, également fort nombreux, donnés pour l'Arabie méridionale par le tableau ethnographique et répartis entre les familles de Kousch et de Yaqtan, il n'en est pas un qui corresponde à celui du peuple prodigieusement antique, gigantesque et impie de 'Ad, frappé 312 par un châtiment terrible de la colère céleste, dont les vieilles traditions arabes racontent tant de légendes, en le représentant comme la nation des aborigènes du Yémen et en même temps comme un fils de 'Amliq. Nous avons encore là tout un vaste groupe de peuples, qui précéda ceux de 'Ham et de Schem dans la Palestine et l'Arabie, et auquel il est difficile de ne pas admettre que le rédacteur de la Genèse a refusé, avec une intention voulue et réfléchie, d'assigner un rang dans son tableau e l'humanité Noa'hide.
[Note 147: XXIV, 20.]
Le fait me paraît incontestable, et on peut le poser hardiment. Mais autre chose est d'en pénétrer la cause et l'intention. À ce sujet on ne peut émettre que des conjectures, et encore en les environnant de grandes réserves.
Remarquons cependant qu'ici se pose de nouveau, presque nécessairement, un problème d'une gravité singulière, que nous avons déjà rencontré sur notre route, au cours du livre précédent, et sur lequel nous avons été amené à nous expliquer avec entière franchise et liberté, mais en même temps avec les ménagements qu'impose un sujet aussi délicat. C'est celui de savoir si, dans la pensée de l'auteur inspiré de la Genèse, le fait du Déluge avait eu toute l'extension que l'on a jusqu'ici conclu de certaine de ses expressions, prises au pied de la lettre; si le chrétien était obligé de le tenir pour réellement universel, soit au point de vue de la surface terrestre, soit au point de vue des contrées habitées par les hommes et de l'anéantissement complet de la primitive humanité adamique. Nous avons déjà dit que l'interprétation affirmative, tout en ayant pour elle le poids bien considérable de l'unanimité de la tradition, n'était pas obligatoire _de foi_, et que des autorités religieuses considérables reconnaissaient aujourd'hui que la thèse contraire pouvait être soutenue sans se mettre en dehors de l'orthodoxie. Nous avons ajouté que, dans notre conviction personnelle, le fait du Déluge, en s'attachant même aux données de la Bible, devait être restreint, qu'à le bien peser et à le scruter jusqu'au fond, l'ensemble du texte de la Genèse, si l'on n'y prend pas isolément le récit diluvien, mais si l'on y met en parallèle quelques expressions très significatives de la généalogie des Qaïnites, donne l'impression que pour son auteur une partie des descendants du fils maudit de Adam avait échappé au cataclysme, et était encore représentée par des populations existantes au temps où il écrivait.
Ce serait là, il faut bien le reconnaître, l'explication la plus 313 naturelle et la plus simple des lacunes volontaires du tableau ethnographique du chapitre X. L'écrivain sacré y aurait tenu certains groupes de peuples bien déterminés en dehors de la généalogie des fils de Noa'h, parce qu'il les aurait regardés comme n'en dérivant pas, mais bien se rattachant à la souche antérieure des Qaïnites. Parmi les nations connues des Hébreux et de leurs voisins, ce sont trois groupes ethniques aussi nettement définis et aussi distincts que ceux de Schem, 'Ham et Yapheth, qui sont ainsi omis, et la division des fils de Lemech dans la lignée qaïnite, parallèle à celle des fils de Noa'h dans la lignée de Scheth, est précisément tripartite. Peut-on attribuer cette coïncidence au simple hasard? Je ne le crois pas, et d'autres indices, d'une incontestable valeur, viennent corroborer une telle hypothèse. J'ai déjà signalé plus haut (p. 203 et suiv.) le rapprochement si naturel que l'on est induit à faire entre Thoubal-qaïn ou «Thoubal le forgeron» et les Touraniens métallurgistes, d'autant plus que c'est aux domaines de la race jaune que paraît bien appartenir la ville de 'Hanoch, fondée par Qaïn lui-même. D'un autre côté, les deux fils de Lemech, que les expressions formelles du texte biblique désignent comme chefs de races pastorales, naissent d'une mère dont le nom, _'Adah_, n'est autre que la forme féminine de celui du peuple aborigène arabe de _'Ad_. Nous retrouvons encore une autre _'Adah_ dans la Genèse[148] comme une des femmes indigènes que 'Esav, le frère de Ya'aqob, épouse en s'établissant au milieu des 'Horim; et le petit-fils de cette _'Adah_ est appelé _'Amaleq_, autrement dit est le chef et la personnification d'une tribu qui participe du sang d'Edom et de 'Amaleq, et se confond dans le peuple plus ancien de ce nom. Enfin, l'histoire de Moscheh (Moïse) nous offre une tribu, dont 'Hobab, le beau-père du législateur des Israélites, était le phylarque, tribu dite formellement du sang de 'Amaleq[149], bien qu'habitant au milieu de Midian; et son nom est _Qaini_ ou _Qeni_, c'est-à-dire «le Qaïnite.»
[Note 148: XXXVI, 2 et 4.]
[Note 149: _I Sam._, XV, 6.]
Maintenant, pour ceux qu'effraierait la hardiesse de cette manière de voir et ce qu'elle a de contraire aux opinions jusqu'ici généralement reçues, ils n'auront qu'à constater que le texte de la Bible ne contient rien qui s'oppose à une autre hypothèse, celle-là d'accord avec la thèse de l'universalité du Déluge. C'est celle que 314 Noa'h aurait eu, postérieurement au cataclysme, d'autres enfants que Schem, 'Ham et Yapheth, d'où seraient sorties les races qui ne figurent pas dans la généalogie de ces trois personnages. Il ne contredit pas non plus une troisième hypothèse, encore soutenable, que certaines familles issues des trois patriarches Noa'hides aient pu s'éloigner du centre commun avant la confusion des langues et la dispersion générale des peuples mentionnés au chapitre X de la Genèse, et aient pu donner naissance à de grandes races, lesquelles, se développant dans un isolement absolu, auraient pris une physionomie tout à fait à part et seraient demeurées en dehors de l'histoire du reste des hommes. En un mot, il y a bien des manières possibles de concilier, suivant les tendances personnelles des esprits, la foi à l'unité de l'espèce humaine, descendue d'un seul couple premier, le respect religieux du texte biblique, poussé même jusqu'à en prendre toutes les expressions dans le sens littéral le plus étroit, et la croyance à l'universalité la plus absolue du Déluge, avec ce fait scientifique et positif que le rédacteur de la Genèse n'a compris et voulu comprendre, dans son tableau généalogique de la postérité des fils de Noa'h, que les trois divisions fondamentales de la race blanche, la race supérieure et dominatrice, à laquelle on ne saurait refuser la primauté sur toutes les autres. C'est à ce fait seul, longtemps méconnu, que nous nous attachons ici; c'est celui que nous retenons pour l'histoire de l'antique Orient. 315