CHAPITRE SIXIÈME
Politique de Charlemagne à l'égard de la Hunnie; effroi de la cour de Constantinople.--Charlemagne veut joindre le Rhin au Danube par un canal; il commence l'entreprise sans pouvoir l'achever.--Les Saxons sollicitent les Avars de reprendre les armes; parti de la paix et parti de la guerre parmi les Huns; le parti de la paix l'emporte; le kha-kan et le ouïgour sont massacrés.--Nouvelle campagne des Franks en Hunnie; Héric, duc de Frioul, prend et pille un des rings intérieurs en Pannonie; le ring royal situé aux bords de la Theïsse tombe au pouvoir du roi Pépin.--Entrée triomphale de Pépin à Aix-la-Chapelle.--Charlemagne distribue le butin fait sur les Avars au pape, aux autres souverains, aux métropoles, aux églises des Gaules et à ses fidèles.--Le kha-kan Tudun et plusieurs nobles avars reçoivent le baptême à Aix-la-Chapelle; fête donnée à cette occasion; vers de l'évêque Théodulfe.--Construction de la grande cité d'Aix; chasse dans les forêts voisines; tableau de la cour du roi des Franks.--Retour de Tudun dans ses États; les Pannonies sont incorporées à l'empire frank ainsi que la Hunnie septentrionale jusqu'au Vaag, le reste forme un royaume soumis aux Franks.--_Franco-Chorion_.--Colonies bavaroises et carinthiennes établies en Pannonie.--Révolte parmi les Avars, Tudun abjure le christianisme.--Attaque de la frontière bavaroise; le comte Gérold est tué.--Nouvelle campagne des Franks; mort de Tudun; conquête définitive de la Hunnie.--Organisation administrative des Pannonies.--Kha-kans devenus chrétiens; procédé du comte Ingo pour gagner les nobles huns au christianisme.--Fanfaronnade d'un soldat gaulois; conséquences nombreuses de la guerre de Hunnie.--Les Slaves et les Bulgares attaquent les Huns qui demandent à quitter leur pays; Charlemagne les cantonne au midi du Danube.--Puissance des Slaves-Moraves.--Lettre du pape Eugène II au kha-kan et au peuple des Avars.
792--826
L'expédition de Hunnie avait permis à Charlemagne d'observer par lui-même, en même temps que la faiblesse des Huns, la beauté et l'importante situation de ce pays, qui dominait l'Italie au midi, les nations slaves à l'ouest et au nord, et confinait à l'empire romain d'Orient. Ce conquérant avait plus d'une raison pour ne point vouloir perdre le fruit de cette guerre, et il jeta son dévolu sur la Hunnie, dont une portion lui convenait pour agrandir le territoire de la France, l'autre pour étendre sa suprématie, et comme il savait toujours entremêler la modération à l'emploi de la force, il lui plut d'attendre que le kha-kan et le ouïgour se remissent d'eux-mêmes à sa discrétion. Ce qui peut-être chatouillait le plus son orgueil dans le rapide succès de cette campagne, c'est qu'il avait planté le drapeau frank à la frontière de l'empire grec, et fait pâlir cette cour de Constantinople, présomptueuse et jalouse, qui s'était vainement flattée de le chasser de l'Italie, et dont le mauvais vouloir éclatait maintenant par une opposition dédaigneuse au plus cher de ses projets, celui de devenir empereur d'Occident. Il n'ignorait pas qu'une terreur panique avait saisi la Thrace et la Macédoine, quand on avait vu ses armées s'approcher de la Save, que les villes avaient fermé leurs portes, que des troupes s'étaient mises en marche, qu'en un mot la consternation régnait au palais de Byzance. Et ce n'était pas seulement dans les provinces voisines du Danube que les Grecs éprouvaient ce sentiment d'anxiété; le Péloponèse et les îles de la mer Égée se croyaient aussi à la veille d'une invasion des Franks, et comme il arrive toujours en pareil cas, les peuples ne parlaient qu'avec admiration du grand homme qui leur faisait peur. Son nom volait de bouche en bouche dans tout l'Orient. Les ambassadeurs du khalife Aroun-al-Rachid, qui vinrent le visiter quelques années après dans Aix-la-Chapelle, purent lui raconter sans adulation qu'en Asie comme en Europe, dans les îles comme sur la terre ferme, d'un bout à l'autre de l'empire grec, les peuples ne craignaient ou n'espéraient que lui. Il s'agissait maintenant pour Charlemagne de franchir le dernier pas, et il pensait, avec grande raison, que la conquête de la Hunnie servirait à le lui rendre plus facile. Quand l'empire frank, qui touchait déjà à la Baltique par la Vistule, aurait atteint la chaîne des monts Carpathes et la mer Noire, l'ancien empire romain d'Occident se trouverait reconstitué sur une base plus large qu'autrefois et ne réclamerait plus qu'un empereur. Voilà ce qu'il se disait sans doute en traversant les Pannonies et occupant déjà par la pensée la Dacie de Trajan, qui se dessinait à ses yeux sur l'autre rive, et il habituait le monde à cette idée qui faisait à la fois rire et trembler les Grecs, l'idée d'une résurrection des césars occidentaux dans la personne d'un roi des Franks.
Ces préoccupations le retinrent pendant tout le cours de l'année 792 dans le voisinage de la Hunnie, contre laquelle il méditait, à tout événement, un nouveau plan de campagne. Ce demi-barbare devinait la civilisation dans un siècle qui n'en connaissait plus que les ruines. Le canal de Drusus, celui de Corbulon, creusé jadis entre la Meuse et le Rhin, et l'entreprise de Lucius Vetus pour joindre la Moselle à la Saône, lui inspirèrent une des plus grandes idées qui aient traversé la tête d'un chef de gouvernement. Le rapprochement topographique du Rhin et du Danube, qui, voisins par leurs sources, le sont encore plus par leurs affluents, lui fit concevoir la possibilité de les réunir au moyen d'un canal. Dans ce projet, sans doute, les besoins de la guerre furent les premiers à frapper son imagination; il se représenta d'abord les flottes de la Frise convoyant ses troupes et ses approvisionnements, sans interruption, des bords du Rhin à ceux de la Theïsse; mais il entrevit aussi tout l'avantage qu'en retirerait le commerce, pour la gloire et la prospérité de son empire, quand la France enverrait par des fleuves français ses navires dans la mer Noire, pour en rapporter à Ratisbonne, à Mayence, à Cologne, les trésors de Golconde ou les merveilles féeriques de la Perse. Sous l'aiguillon de ces vagues pensées, ou plutôt de ces instincts de civilisation, Charlemagne se mit à l'œuvre sans délai. Nous dirions en langage administratif moderne qu'il fit venir ses ingénieurs pour leur demander un plan de jonction des deux fleuves, et que ceux-ci mirent le plan à l'étude: ces formules rendraient exactement ce qui se passa alors. «Ceux qui avaient la connaissance des choses de ce genre, comme s'expriment les contemporains, lui exposèrent que la Rednitz, qui se jette dans le Mein, par lequel elle communique avec le Rhin à Mayence, et l'Almona (aujourd'hui l'Altmühl), qui tombe dans le Danube au-dessus de Ratisbonne, pouvaient être réunies par un canal de six mille pas de longueur et capable de recevoir de grands navires[324].» En effet ces deux affluents, l'un direct, l'autre indirect du Danube et du Rhin, descendus tous deux de la chaîne du Steigerwald, se rapprochent dans leurs sinuosités à la distance de six milles seulement, dans un pays plat et marécageux. Charlemagne voulut qu'on y creusât un canal de trois cents pieds de largeur et d'un tirant d'eau suffisant pour tous les besoins des flottes. Lui-même s'établit sur les lieux avec des ouvriers tirés de l'armée, et le travail commença. On en avait déjà fait le tiers, quand les pluies d'automne, arrivées plus fortes que de coutume, noyèrent ce pays, naturellement humide. La tranchée se remplissait d'eau toutes les nuits, les talus détrempés s'affaissaient: c'était chaque jour nouveau travail, et le soldat, toujours plongé dans la boue, éprouvait des fatigues inouïes. Bientôt la maladie se mit dans ses rangs. Des plaintes s'élevèrent de toutes parts contre une entreprise dont on ne comprenait pas la grandeur, et Charles vaincu dut céder aux obstacles de la nature et aux murmures des hommes; il abandonna le projet. Une vieille tradition rapporte qu'il fut amené à cette résolution par des fantômes et des apparitions diaboliques qui effrayaient la nuit les travailleurs et l'épouvantèrent lui-même[325]. Ces fantômes, ces lémures qui firent reculer sa forte volonté, ce furent probablement les préjugés de l'ignorance contre lesquels les inspirations du génie se brisent quand elles sont prématurées. Il ne reprit plus son canal inachevé, et se contenta de faire construire plusieurs ponts de bateaux, tant sur le Danube que sur les rivières affluentes qu'il aurait besoin de passer dans une seconde campagne[326].
[Note 324: Persuasum regi erat, si inter Radantiam et Almonam fluvios fossa navium capax duceretur, posse commode e Danubio in Rhenum navigari, quod alter Danubio, alter Rheno miscetur. _Annal. Laurisham._, ad. ann. 793.
..... Inductis ambos dum jungeret amnes Gurgitibus, posset puppes ut ferre natantes, In Rhenum de Danubio celer efficeretur Et facilis cursus ratibus...
Poet. Sax., eod. ann. Ducta est fossa inter prædictos fluvios duorum millium passuum longitudine, latitudine trecentorum pedum... _Annal. Laurisham._, ann. cit.
..... In longum passus duo millia ducta Fossa fuit, pedibus ter centum lata patebat. Poet. Sax., _ub. sup._]
[Note 325: Aventin. _Annal. Boïc._, IV, p. 335.]
[Note 326:
Instabat princeps navalem condere pontem Qui per Danubium bello prodesset agendo. Poëta Saxo. ad ann. 792.]
La nation avare semblait abattue. Dispersée dans ses bois et ses montagnes, elle ne songeait ni à se rallier ni à reprendre ses armes, quand un message des Saxons vint l'agiter de nouveau. Ils l'invitaient à se joindre à eux pour un grand effort qui, brisant le joug des Franks en Germanie, les balaierait au delà du Rhin. «Déjà même, assuraient-ils, leurs troupes avaient détruit une division de l'armée de Charlemagne sur les bords du Wéser; bientôt la Germanie tout entière serait debout: quelle plus belle occasion pour les peuples d'assurer à jamais leur liberté?» Ce message causa parmi les Huns une émotion profonde. Les souffrances de la dernière campagne avaient créé chez eux un parti de la paix; le ressentiment et l'espérance entretenaient le parti de la guerre: on se disputa, on en vint aux mains, et les deux chefs qui avaient provoqué et conduit les expéditions d'Italie et de Bavière, le kha-kan et le ouïgour furent massacrés[327]. Le parti de la paix triomphait; il choisit pour kha-kan un certain Tudun, lequel s'empressa d'envoyer à Charlemagne une ambassade chargée de lui déclarer que son peuple et lui se mettaient à la merci du roi des Franks, et que pour son compte il recevrait volontiers le baptême[328]. Charlemagne accueillit mal le message et les messagers, soit qu'il doutât de la sincérité de la proposition, soit que dans l'état des choses il lui convînt de frapper à la fois deux grands coups sur deux peuples païens qui avaient cherché à s'entendre.
[Note 327: Chagan sive Jugurro intestina clade a suis occisis... _Annal. Franc. Dusch._, ad ann. 796.]
[Note 328: Quod idem Tudun cum terra, et populo suo se regi dedere vellet, et ejus ordinatione christianam fidem suscipere. _Annal. Bertin._, ad ann. 795.]
L'ambassade congédiée rentra en Hunnie, et l'on apprit bientôt que la division friouloise et carinthienne de l'armée d'Italie passait les Alpes sous la conduite du duc de Frioul Héric, général expérimenté et plein d'ardeur, et pénétrait en Pannonie, tandis que les Saxons étaient pourchassés par des forces supérieures entre l'Elbe et l'Oder. Le plan de campagne de Charlemagne à l'égard des Huns fut de les attaquer, comme la première fois, par l'Italie et la Bavière, en faisant marcher sa seconde armée directement sur la Theïsse par la rive gauche du Danube, en même temps qu'Héric mettrait à feu et à sang les contrées de la rive droite. Le jeune roi Pépin, qui se trouvait près de lui devait prendre le commandement de l'armée occidentale. Tout se passa comme il l'avait prévu. Héric assaillit, au printemps de l'année 796, un des rings intérieurs de la Hunnie et y trouva un immense butin, qui fut envoyé à Aix-la-Chapelle[329]. Ce fut ensuite le tour du roi Pépin, qui, marchant résolûment jusqu'aux plaines marécageuses de la Theïsse, eut la gloire d'assiéger et de prendre le ring royal, habitation des kha-kans et lieu de dépôt du trésor de la nation[330]. En vain Tudun, frappé de crainte, était venu près du jeune roi pour le fléchir et obtenir rémission: Pépin ne s'arrêta point jusqu'à ce qu'il eût mis le pied dans ce sanctuaire de la nationalité avare, et que l'étendard du protecteur de l'Église, qui venait de recevoir en hommage du pape les clefs de la confession de saint Pierre, flottât sur l'ancienne demeure du fléau de Dieu. La paix fut conclue sur les ruines du ring, et Tudun avec les chefs principaux de la Hunnie accompagnèrent le jeune vainqueur jusqu'aux bords du Rhin, et de là à Aix-la-Chapelle, où il devait retrouver son père.
[Note 329: Eginh., _Annal._, ad ann. 796.--_Annal. Franc._, ann. 796.--_Annal. Fuld._--_Regin._, ad eumd. ann.]
[Note 330: Pippinus Hunnis trans Tizam fluvium fugatis, eorumque regia quæ _Ringus_, a Langobardis autem _Campus_ vocatur... Eginh., _Annal._ ad ann. 796.]
L'entrée de Pépin dans Aix-la-Chapelle, ou plus exactement dans Aquisgranum, présenta comme une image des triomphes de cet ancien empire romain dont Charlemagne rêvait la résurrection avec tant d'ardeur. On vit défiler devant le triomphateur les étendards conquis, les dépouilles des chefs groupées en trophées, et dans une longue suite de chariots découverts le trésor des rois avars: des monceaux d'or et d'argent monnayé, des lingots, des pierreries de toute sorte, des tissus d'or, de soie, de pourpre, des vases précieux enlevés aux palais ou aux églises[331], et dont la richesse et la forme indiquaient s'ils provenaient des pillages de la Grèce, de l'Italie ou de la Gaule. Tudun et les nobles avars, dans une attitude morne et humble à la fois, faisaient partie du cortége: on pouvait se demander si c'était comme captifs ou comme alliés. Tudun s'agenouillant devant Charlemagne, lui prêta serment de fidélité suivant le cérémonial des Franks, et exprima le vœu de recevoir bientôt le baptême[332]. Charles, en souverain puissant et magnifique, ne s'adjugea pas le trésor des Huns comme un butin. Après en avoir prélevé ce que les savants de sa cour appelaient sans doute «les dépouilles opimes,» pour en faire don aux autres souverains et aux églises, il distribua le reste avec une prodigalité toute royale à ses fidèles, clercs et laïques, sujets et vassaux[333].
[Note 331:
... Regni thesauros spoliati Attulit, exuviasgue ducum vexillaque capta. Poët. Sax. ad ann. 796.]
[Note 332: Se cum populo suo et patria regi dedens. _Annal. Franc. Dusch._, ann. 796. Eginh., _Annal._, eod ann.]
[Note 333: Reliquam partem optimatibus, clericis, vel laïcis, cæterisque fidelibus suis largitus est. Eginh., _ibid._]
Ses libéralités commencèrent par le pape. L'abbé Angilbert, qu'on désignait sous le nom d'Homère dans l'académie caroline, et qui, après avoir épousé Berthe, une des filles du roi, l'avait quittée de son consentement pour se faire moine à l'abbaye de Saint-Riquier, fut chargé d'accompagner à Rome le trésor enlevé par Héric, et de le déposer sur le tombeau des saints apôtres[334]. Parmi les rois d'Europe qui prirent part à ces riches gratifications figurait le roi de Mercie, Offa, à qui Charlemagne adressa une lettre contenant ces mots: «Nous avons envoyé aux grandes cités et aux métropoles une part du trésor des choses humaines que Jésus-Christ nous a accordé malgré nos démérites. A vous que nous aimons, nous avons voulu offrir un baudrier, un glaive hunnique et deux manteaux de soie.[335]» On peut supposer que dans le nombre des églises honorées de la munificence du roi, celles-là eurent le premier rang qui, pillées jadis par Attila, pouvaient revendiquer de pareils cadeaux comme une restitution légitime. La cathédrale de Mayence reçut, à ce titre apparemment, des objets du plus grand prix, qu'on montrait encore, au XVIe siècle, dans son trésor épiscopal. «C'était, nous dit un écrivain, qui les vit alors et les admira, une croix d'or massif, nommée _Benna_, pesant douze cents marcs, et sur laquelle était inscrit un vers latin qui en indiquait le poids[336]. C'étaient aussi deux calices de l'or le plus fin, dont le plus petit pesait dix-huit marcs, et dont le plus grand, épais d'un doigt, avait deux anses qui remplissaient les mains de celui qui le soulevait, et avait la forme d'un mortier. L'un et l'autre étaient tout parsemés de pierreries[337].
[Note 334: Romam ad limina Apostolorum misit per Angilbertum dilectum sui abbatem. _Annal. Franc. Dusch._, ann. 796.]
[Note 335: Sed et de thesauro humanarum rerum, quem Dominus Jesus nobis gratuita pietate concessit, aliquid per metropolitanas civitates direximus, vestræ quoque dilectioni, unum baltheum et unum gladium hunniscum, et duo pallia sericea... Willielm. Malmesb., _Hist. Reg. Angl._, I.]
[Note 336:
Auri sexcentas habet, hæc crux aurea, libras. ]
[Note 337: Beat. Rhenan.--Calix major, quot marcas habuerit, nescio. Certum autem est, quod spissitudo ejus erat digiti, habebat autem idem calix duas ansas, quæ poterant manus replere levantis, sicut solent habere mortarii in quibus piperata et salsa præparantur. _Chron. Mogunt._, p. 384.]
La guerre avait eu son triomphe, la foi attendait le sien. Lorsqu'on jugea Tudun et ses compagnons suffisamment instruits des vérités chrétiennes pour être admis au sacrement du baptême, on procéda à cette solennité avec un grand éclat, devant un immense concours de peuple. L'usage était, à la cour de Charlemagne, que les catéchumènes convertis par ses soins, avant d'approcher du baptistère, se dépouillassent entièrement de leurs habits pour se revêtir de robes ou longues chemises blanches, du lin le plus fin, qu'on leur abandonnait ensuite en commémoration de leur baptême. Ce cadeau était fort recherché des sauvages païens du Nord, témoin ce vieux soldat saxon, qui se vantait de s'être fait baptiser vingt fois pour se composer une garde-robe de chemises de lin[338], s'il faut en croire le moine de Saint-Gall, dont les anecdotes ne sont pas toujours bien dignes de foi. Sous ce costume, étrange pour un successeur d'Attila, Tudun, à genoux près de la piscine, fut lavé de l'eau baptismale, que chaque noble avar reçut à son tour. L'église d'Aix déploya pour cette grande occasion ses plus riches ornements et le luxe de ses processions d'évêques et d'abbés, étincelants d'or et de pierreries, qui faisaient dire à un ambassadeur du khalife Aroun: «J'avais vu jusqu'à présent des hommes de terre, aujourd'hui je vois des hommes d'or[339].» Les vers et la prose ne manquaient jamais aux fêtes de Charlemagne, à qui c'était faire sa cour que d'aimer les lettres; ils vinrent en abondance dans celle-ci, et les lettrés absents tinrent eux-mêmes à honneur d'y être représentés. Alcuin, dont le nom académique était Albinus, comme celui d'Angilbert était Homère et celui de Charlemagne lui-même David, félicitait le roi, dans une lettre artistement travaillée, «d'avoir courbé sous son sceptre victorieux cette race des Huns, si formidable par son antique barbarie, d'avoir attaché ces fronts superbes au joug de la foi, et fait briller la lumière à des yeux qui semblaient éternellement voués aux ténèbres[340].»
[Note 338: Jam vicies hic lotus sum, et optimis candidissimisque vestibus indutus... Monach., S. Gall., II, 29.]
[Note 339: Prius terreos tantum homines vidimus, nunc autem aureos. _Id._, II, 11.]
[Note 340: Gentes, populosque Hunnorum antiqua feritate, et fortitudine formidabiles, tuis suo honori militantibus subdidit sceptris, prævenienteque gratia, colla diu superbissima sacræ fidei jugo devinxit, et cœcis ab antiquo tempore mentibus lumen veritatis infudit. _Epist. Alcuin ad. Carol. M._, ann. 796.]
Théodulf, évêque d'Orléans, envoya aussi son tribut dans une pièce de vers que nous avons encore[341], pièce composée évidemment pour les savants membres de l'académie caroline, qu'il désigne toujours par leurs sobriquets littéraires, et dont il s'occupe beaucoup plus que des Huns et de leur conversion. L'Italien Théodulf, que Charlemagne retenait près de lui à force d'argent et d'honneurs, dont il avait fait un de ses _missi dominici_, puis un évêque d'Orléans, était alors le poëte à la mode, le Fortunat d'un cour où la politesse essayait de renaître par la culture des lettres, et où l'on enviait aux poëtes italiens leur manière leste et dégagée, leur talent d'exagérer les petites choses, leurs antithèses, et leur recherche parfois gracieuse d'idées et de mots. Tout ce bagage d'une littérature traditionnelle, ces procédés de métier restés en Italie, oubliés ailleurs, frappaient d'admiration des esprits habitués aux formes un peu lourdes qu'apportaient avec leur science les philosophes théologiens de l'île de Bretagne. On se passa donc de main en main, on lut avec une avide curiosité les nouveaux vers de Théodulf, dont le succès apparemment fut d'autant plus général que chacun y trouva pour soi un souvenir aimable ou une flatterie. D'abord c'était le roi «sage comme Salomon, fort comme David, beau comme Joseph,» puis la belle Luitgarde, que Charles venait de mettre dans son lit aussitôt après la mort de Fastrade, puis les princesses filles du roi pour le portrait desquelles le poëte-évêque avait épuisé toutes ses réminiscences mythologiques et toute la nomenclature des pierreries et des fleurs. Les fils du roi n'y étaient point oubliés, non plus que leurs fidèles et les lettrés de l'académie, Riculf-Damætas, Ricbode-Macarius, Thyrsis le camérier et Ménalcas le grand-maître de la table du roi. Avec tout cela, il restait peu de place pour le sujet de la fête, quoique la pièce fût passablement longue. Par une fiction assez heureuse, l'auteur introduisait, à la suite des Avars, les Arabes d'Espagne, qu'il montrait dans le lointain, désireux aussi du baptême et du joug des Franks, et, ce qu'on ne dédaignait pas à la cour de Charlemagne, venant verser les trésors de Cordoue dans les coffres d'Aix-la-Chapelle[342]. «Grand roi, disait-il, reçois d'un cœur joyeux ces trésors de toute sorte que Dieu t'envoie des terres pannoniennes; rends-en grâces au Tout-Puissant, et que ta main comme toujours soit généreuse pour ses temples. Voici venir toutes prêtes à servir le Christ des nations que ton bras puissant pousse vers lui: c'est le Hun aux longs cheveux nattés et pendants par derrière; le voici aussi humble dans la foi qu'il était orgueilleux dans l'impiété[343]. Que l'Arabe se joigne à lui, ces deux peuples sont également chevelus; que l'un marche au baptême avec sa chevelure tressée, l'autre avec sa crinière en désordre[344]. Riche Cordoue, envoie bien vite vers ce roi, à qui doivent se faire tous les sacrifices glorieux, les richesses accumulées depuis des siècles dans ton trésor! De même que les Avars accourent, accourez, Arabes et Numides; fléchissez à ses pieds vos genoux et vos cœurs[345]. Ceux que vous voyez là ne furent pas moins que vous fiers et cruels, mais celui qui les a domptés saura bien vous dompter aussi.»
[Note 341: D. Bouq., _Script. rer. Gall. et Franc._, t. V.]
[Note 342:
Corduba prolixo collectas tempore gazas Mitte celer regi... Theodulph., _Carm._ D. Bouq., t. V.]
[Note 343:
Pone venit textis ad Christum crinibus Hunnus, Estque humilis fidei, qui fuit ante ferox. Theodulph., _Carm._ D. Bouq., t. V.]
[Note 344:
Huic societur Arabs: populus crinitus uterque est, Hic textus crines, ille solutus est. _Id. ub. sup._]
[Note 345:
Ut veniunt Avares; Arabes, Nomadesque venite, Regis et ante pedes flectite corda, genu. _Id. loc. cit._]
Ces fêtes se célébrèrent au milieu du désordre d'une ville en construction, car la grande cité d'Aquisgranum, la seconde Rome, comme disaient les poëtes du temps[346], sortait alors de terre, sous les yeux et par l'active impulsion de Charlemagne. Attiré dans ce site enchanteur par l'abondance des sources thermales qui y formaient comme une rivière bouillante[347], il y avait fait bâtir un palais, sa résidence favorite, et, à proximité de ce palais, venaient se fonder l'un après l'autre les établissements ordinaires d'une métropole. C'était là son plaisir dans les rares moments de repos que lui laissait la guerre. Un contemporain nous le représente inspectant les travaux et encourageant par ses paroles une armée de tailleurs de pierre, de charpentiers et de maçons, ou bien posté au haut de la citadelle déjà terminée, comme au haut d'un observatoire, indiquant, le plan en main, la direction des rues et la place du forum, de l'amphithéâtre ou de la basilique[348]. Déjà s'élevait sur les colonnes de marbre amenées de Ravenne la coupole d'or de la chapelle[349] où devaient reposer ses ossements, et des fontainiers répandus de tous côtés captaient les sources pour les amener dans de profondes piscines, où l'on descendait par des degrés de marbre blanc[350]. Ces créations du génie civilisateur durent intéresser médiocrement Tudun et ses sauvages compagnons; mais la cour franke avait d'autres divertissements plus conformes à leur intelligence et à leur goût. La chasse était une des vives passions de Charlemagne, et aux yeux des Franks le plus noble plaisir qu'on pût offrir à des hôtes qu'on voulait dignement traiter. Charles y entraînait ceux-là mêmes qui ne s'en montraient pas très-soucieux, témoin ces ambassadeurs d'Aroun-al-Rachid, qui éprouvèrent une si grande frayeur à l'aspect des uroks, qu'ils n'avaient jamais vus[351]. On peut donc affirmer, quoique l'histoire ait omis ce détail, qu'il y conduisit les Avars, ardents chasseurs eux-mêmes, et chez qui la chasse était une institution politique. Dans cette hypothèse, qui n'a rien que de très-acceptable, nous emprunterons quelques détails aux écrivains contemporains, pour donner un aspect vrai de cette cour d'Aix-la-Chapelle, à laquelle se trouve mêlé assez bizarrement un kha-kan des Huns vaincu et baptisé.
[Note 346:
..... Ubi Roma secunda Flore novo ingenii magna consurgit ad astra Mole................. Altaque disponens venturæ mœnia Romæ. D. Bouq., t. V., _Carm. de Car. M._, v. 94 et seqq.]
[Note 347:
Fons nimio bullentis aquæ fervere calore. _Carm. de Car. M._, v. 109.]
[Note 348:
Stat pius arce procul Carolus loca singula signans Hic jubet esse forum; statuuntque profunda theatri Fundamenta, tholis includunt atria celsis. _Id._, v. 98 et seqq.]
[Note 349:
Construere ingenti templum molimine certant; Scandit ad astra domus..... _Id._, v. 112, 113.]
[Note 350:
Hic alii thermas calidas reperire laborant, Balnea sponte sua ferventia mole recludunt, armoreis gradibus speciosa sedilia pangunt. _Id._, v. 107 et seqq.]
[Note 351: Monach. S. Gall., II, 12, apud D. Bouq., t. V, p. 125.]
Charlemagne préparait comme une expédition militaire ses chasses dans les vastes forêts qui des coteaux d'Aix se prolongeaient, d'une part à la grande forêt des Ardennes, de l'autre aux rideaux boisés des bords du Rhin. Il y avait un plan tracé d'avance, des marches prévues, des embuscades dressées; chacun avait son poste et son rôle, et tout le monde y assistait soit comme acteur, soit comme spectateur. Les jeunes fils du roi, la reine elle-même et les princesses n'étaient pas les derniers à accourir, dès l'aube du jour, quand la trompe avait retenti, afin de participer de loin ou de près aux périlleux amusements du maître. «Dès que l'aurore d'un jour de chasse commence à se montrer, nous dit un témoin de ces fêtes, les jeunes princes, sautant hors du lit, revêtent précipitamment leurs armures; la reine et ses belles-filles procèdent, mais plus lentement, à leur toilette[352], et les leudes se rassemblent dans les cours du palais, tandis que les cors résonnent, que les écuyers contiennent les chevaux impatients, et que les meutes répondent par des aboiements au claquement des fouets. Le roi entend d'abord la messe[353], puis il s'élance sur son vigoureux coursier tout harnaché d'or, et donne le signal du départ; la troupe joyeuse qu'il dépasse de toute la tête[354] se précipite après lui. Les jeunes chasseurs sont armés d'un épieu à pointe de fer; quelques-uns portent un filet carré. Une rangée de leudes sert de cortége au roi. La belle épouse de Charles, la reine Luitgarde, se montre ensuite en tête de la royale famille. Un ruban de pourpre qui entoure ses tempes se relie à ses cheveux que couronne un diadème de pierreries; sa robe est de pourpre deux fois teinte, et une chlamyde retenue au cou par une agrafe d'or flotte gracieusement sur son épaule[355]. Un collier des pierres les plus brillantes et les plus variées descend sur son sein; elle monte un cheval superbe; des leudes et des écuyers l'environnent.
[Note 352:
Hinc thalamo cunctata diu regina superbo Procedit... _Carm. de Car. M._, v. 181.]
[Note 353:
..... Carolus sacra limina templi Deseruit..... _Id._, v. 177.]
[Note 354:
Rex Carolus cunctos humeris supereminet altis. _Id._, v. 173.]
[Note 355:
Aurea fila ligant chlamydem, capitique byrillus Inscritur; radians claro diadema metallo Enitet, et vestit biscocco purpura bysso... _Id._, v. 188 et seq.]
«La royale lignée la suit à distance, chacun avec son cortége particulier. C'est d'abord Charles, le fils aîné du roi, qui porte le nom et les traits de son père, et fait bondir sous lui un cheval indompté; puis Pépin, le vainqueur des Avars, en qui revit la gloire ainsi que le nom de son aïeul. Il porte au front le diadème des rois. Une foule de leudes, noble sénat des Franks, se presse autour des jeunes princes; mais Louis d'Aquitaine est absent...
«Arrive ensuite le bataillon des jeunes filles, qui déploie aux yeux ses lignes étincelantes. Rotrude s'avance la première sur un cheval frémissant qu'elle guide avec adresse; ses cheveux, d'un blond pâle, sont entrelacés d'une bandelette couleur d'améthyste que relèvent des escarboucles et des saphirs; une couronne de perles décore son front, et son manteau est retenu par une large agrafe. Des suivantes en grand nombre et richement parées composent son cortége. Berthe vient ensuite: celle-ci a le port, les traits, la voix de son père; elle a aussi son courage, car elle est son image vivante[356]. Ses cheveux sont tressés de fils d'or; elle porte au front une couronne d'or et au cou une fourrure d'hermine; sa robe est toute parsemée de pierreries, et son manteau, cousu de lames d'or, projette au loin l'éclat des chrysolithes. Gisèle paraît la troisième: vierge pudique, elle a quitté la solitude des cloîtres pour suivre ici, dans l'agitation du monde, les traces du père qu'elle aime. La robe modeste de l'abbesse est tissue de fils de mauve et d'or[357]; on dirait que son visage et sa chevelure répandent une douce auréole, et, sous les regards de tant d'hommes, la blancheur de son cou se colore d'une légère rougeur. Sa main est d'argent, son front d'or, et la sérénité du jour est dans son regard[358]. Une troupe d'hommes d'armes l'entoure d'un côté, une troupe de jeunes filles de l'autre, et leurs coursiers écumants s'agitent autour du sien. Rhodhaïde précède l'escadron de ses suivantes; sa poitrine, son cou, ses cheveux, brillent de l'éclat des plus beaux joyaux[359]; son manteau est de soie, sa couronne de perles; une aiguille d'or à tête de perle attache sa chlamyde, et une peau de cerf forme la housse de son cheval. Après elle vient une fille de Fastrade, Théodrade, enfant au visage rosé, au front blanc, aux cheveux plus jaunes que l'or; son manteau couleur d'hyacinthe est garni de fourrure de taupe, et ses pieds sont chaussés de cothurnes[360]. Montée sur un cheval blanc, elle le pique sans cesse pour arriver en hâte à la forêt, et sa jeune sœur Hildrude a peine à la suivre. C'est celle-ci qui clôt le cortége des princesses: ainsi l'a voulu le sort de sa naissance...»
[Note 356:
Proxima Berta inter, multis sociata puellis, Voce, virili animo, habitu, vultuque corusco, Os, mores, oculos imitantia pectora patris Fert.... _Carm. de Car. M._, v. 220 et seqq.]
[Note 357:
Tecta melocineo fulgescit femina amictu;...
On peut consulter, au sujet des tissus de Mauve, le Glossaire de Ducange. Voy. _Melocinium_.]
[Note 358:
Argento stat facta manus frons aurea fulget, Et magnum vincunt oculorum lumina Phœbum...]
[Note 359:
Pulchra vehetur equo Rhodaïdis virgo superbo, Quo latitare solent hirsuto tergore cervi. _Ibid._, v. 230-250.]
[Note 360:
Interea ingreditur vultu Theodrada corusco Fronte venusta, nitens, et cedit crinibus aurum Pallia permixtis lucent hyacinthina talpis; Clara Sophocleoque ornatur virgo cothurno... _Ibid._, v. 256 et seqq.]
Tudun quitta Aix-la-Chapelle assez mécontent, malgré les caresses et les fêtes, et bien refroidi dans sa ferveur chrétienne. Il avait espéré que le vainqueur lui laisserait la possession de son royaume pour prix de sa docilité et en vertu de son baptême, mais il s'était trompé dans ses calculs: Charlemagne avait besoin de s'assurer des positions militaires en Hunnie, soit contre une révolte des Avars eux-mêmes, soit contre l'empire grec, dont la mauvaise humeur devenait menaçante, et qui pouvait un jour ou l'autre tenter contre lui, sur les bords du Danube, au moyen des Huns, ce qu'il tentait naguère sur ceux du Pô au moyen des Lombards. Ce double motif lui fit réserver les Pannonies, qu'il incorpora au territoire frank comme une annexe de la Bavière. Il en fit autant de la rive gauche du Danube jusqu'au Vaag. Le reste fut conservé comme royaume de Hunnie, vassal de l'empire frank, et le kha-kan Tudun en obtint l'investiture des mains de Charlemagne. Par suite de ce partage, les provinces pannoniennes reçurent des gouverneurs royaux, qualifiés de comtes ou de préfets, et l'empire frank toucha l'empire grec à la Save. C'est cette portion des contrées danubiennes que les écrivains byzantins appellent _Franco-Chorion_[361], le canton des Franks. Pour s'assurer d'ailleurs l'obéissance des populations hunniques, slaves et pannoniennes qui occupaient le canton, et prévenir entre les empereurs de Constantinople et les kha-kans des menées secrètes qui eussent entretenu l'agitation parmi elles, il fit descendre le long du Danube des colonies germaines levées en Bavière, ou slaves tirées de la Carinthie, et leur assigna des cantonnements sur divers points[362]. Il s'en établit successivement un grand nombre, et ainsi se créa autour de Vienne et du mont Comagène un noyau de population teutonique.
[Note 361: Φραγγοχώρτον. Nicetas.]
Cette mesure mit le comble au mécontentement des Huns. Dans leur colère, ils rompirent le serment de vasselage qu'ils avaient prêté à Charlemagne, et ceux qui s'étaient faits chrétiens abjurèrent leur nouvelle foi. Tudun lui-même et ses compagnons, qui avaient figuré sous la robe de lin au baptistère d'Aix-la-Chapelle, ayant abjuré publiquement le christianisme[363], la nation reprit ses anciens dieux et courut aux armes. Une troupe nombreuse se jette d'abord sur la Bavière, dont la frontière était faiblement gardée; les avant-postes sont surpris, et le comte Gérold, accouru sur les lieux avec une poignée d'hommes, est enveloppé et tué. Gérold, comte et gouverneur de cette province au nom du roi, n'était pas moins éminent par sa piété et sa bravoure que par son rang, car il était frère de la reine Hildegarde, celle de toutes ses épouses que Charlemagne avait le plus aimées. Tombé sous la main de ces Huns plus que païens, puisqu'ils étaient apostats, Gérold fut considéré comme un martyr; et son corps, enlevé du champ de bataille par des soldats saxons, fut conduit à l'abbaye de Richenay, dont il était un des fondateurs. On l'y enterra en grande pompe, et la pierre tumulaire qui le recouvrit reçut l'inscription suivante composée en vers latins: «Mort en Pannonie pour la vraie paix de l'Église; il tomba sous le tranchant de l'épée cruelle, aux calendes de septembre[364]. Gérold a rendu son âme au ciel; le fidèle Saxon a recueilli ses membres et les a portés ici, où ils ont été enfermés avec tous les honneurs qu'ils méritaient.»
[Note 362: Cœperunt populi sive Sclavi, sive Bajoarii inhabitare terram, unde expulsi sunt Hunni, et multiplicari... Auct. Anonym., _Vit. S. Virgil._, ann. 798.]
[Note 363: Gens Avarorum a fide quam promiserat, defecit... Regino. _Chron._, ad ann. 799.--Tudun, in promissa fide manere noluit. _Annal. Laurisham._ ad eumd. ann.]
Ce fut un événement deux fois douloureux pour Charlemagne, et parce qu'il aimait tendrement Gérold, et parce qu'un premier échec, enhardissant à la fois les Huns et les Grecs, pouvait ébranler sa puissance en Hunnie. Il en reçut la nouvelle au camp de Paderborn en 799, peu de temps après la visite que lui fit l'infortuné pape Léon III, qu'une faction romaine avait emprisonné dans un monastère après avoir tenté de lui crever les yeux, et qui, échappé à ses bourreaux, s'était enfui auprès du roi des Franks. Charles ordonna de rassembler des troupes en Bavière, et lui-même se rendit à Ratisbonne pour surveiller de là les opérations de la guerre. Elle fut terrible et se prolongea à travers des phases diverses jusqu'en l'année 803; mais les contemporains ne nous la font connaître que par cette mention assez significative d'ailleurs dans son laconisme: «Tudun et les Avars portèrent la peine de leur perfidie.[365]» En 803, Tudun avait disparu, et le kha-kan Zodan, son successeur, venait mettre aux pieds du souverain des Franks lui, ses sujets et son pays. La conquête maintenant était définitive: Charlemagne s'empressa d'en organiser l'administration. Nous lisons dans les vieux actes qu'il institua cinq comtes de la frontière pannonienne, Gontram, Werenhar ou Bérenger, Albric, Gotefrid et un autre Gérold, et qu'il plaça la Hunnie sous la juridiction ecclésiastique de l'évêque de Saltzbourg. Un capitulaire de l'année 804, relatif au commerce d'exportation, applique à la Hunnie certaines mesures prises pour la partie nord-est de l'empire[366]. Il est probable que Zodan, pour se rendre acceptable aux Franks, avait suivi le même procédé que Tudun et s'était fait chrétien, au moins ses successeurs le furent. Le kha-kan qui régna en 805 portait le nom chrétien de Théodore, et fut remplacé par un certain kha-kan Abraham, baptisé au lieu appelé Fiskaha[367], dans le diocèse de Passau, non loin de la ville de Vienne.
[Note 364:
Pannoniis vera ecclesiæ pro pace peremptus Oppetiit, sævo septembribus ense calendis... D. Bouq., t. V., p. 400.]
[Note 365: Haud multo post perfidiæ suæ pœnas dedit. Eginh., _Annal._, ad ann. 799.
..... Mutans (Tudun) promissa fidemque, Perfidiæ tulerat parvo post tempore pœnas. Poet. Sax., eod. ann.]
[Note 366: Capitul. Carol. M. c. IX. ad. ann. 804.]
[Note 367: Abraham Chaganus baptizatus super _Fiskaha_. _Chron. Ratisbon._, ad. ann. 805.--Chaganus alter... qui, baptismo suscepto in loco _Fiskaha_, Abraham nomen sortitus est. German. Sacr., t. I, p. 148.]
Le christianisme paraissait le lien le plus solide pour rattacher les Avars à l'empire des Franks. Tout le monde travailla donc à leur conversion, les laïques aussi bien que les clercs, les fonctionnaires militaires ou civils aussi bien que les évêques. Le meilleur préfet fut celui qui convertissait le plus. Les hagiographes mentionnent avec grand éloge un certain Ing ou Ingo, comte de la Pannonie inférieure, qui s'était rendu cher au peuple, disent-ils, et se faisait obéir à tel point, qu'un commandement verbal émané de lui ou un morceau de papier non écrit, mais muni de son sceau, suffisait pour qu'on accomplît sans hésitation les ordres les plus graves. Voici de quelle façon il procéda en matière religieuse au début de son gouvernement. Toutes les fois qu'il invitait ses administrés à dîner chez lui, il faisait asseoir à sa propre table les gens de bas étage et les serfs qui étaient chrétiens, laissant dehors, devant la porte, les maîtres et les notables habitants qui ne l'étaient pas. A ceux-ci il faisait distribuer, comme à des mendiants, le pain, la viande et un peu de vin dans des vases communs, tandis que les serfs faisaient grande chère et buvaient à sa santé dans des coupes d'or[368]. «Qu'est-ce cela, comte Ingo? crièrent un jour du dehors quelques chefs avars mécontents; pourquoi nous traitez-vous ainsi[369]?--Je vous traite ainsi, répondit le comte, parce que, impurs comme vous l'êtes, vous ne méritez pas de communiquer avec des hommes qui se sont régénérés dans la fontaine sacrée du baptême: votre place est celle des chiens à la porte de la maison.[370]» Le vieux récit ajoute que les nobles huns, éclairés par ses paroles, n'eurent rien de plus à cœur que de se faire instruire et baptiser.
[Note 368: Eos qui servis dominabantur, infideles, foris sedere fecit, ponendo ante illos panem, et carnem, et fusca vasa cum vino, ut sic sumerent victus, servis autem staupis deauratis propinari jussit. Auct. op. _de Convers. Bajoar. et Carinth._, ap. Duchesn. II.]
[Note 369: Tunc interrogantes primi de foris dixerunt: «Cur facis nobis sic?» _Id., ibid._]
[Note 370: Non estis digni, non ablutis corporibus, cum sacro fonte renatis communicare, sed foris domum ut canes sumere victus. Auct. op. _de Convers. Bajoar. et Carinth._, Duch. II.]
Telle fut cette guerre de Hunnie, qui prolongea le territoire frank jusqu'à la Save et le domaine suprême des Franks jusqu'à la mer Noire. La France en retira un accroissement considérable de gloire, et Charlemagne l'objet de son ambition, car, les anciennes provinces de Pannonie et de Dacie étant ainsi rendues au christianisme et aux lois des peuples latins, l'empire d'Occident se trouvait reconstitué de fait plus complet, plus grand qu'on ne l'avait vu depuis Théodose. Le pape consacra cette renaissance du vieux monde romain en plaçant sur la tête de Charlemagne la couronne des augustes, à Rome, le jour de Noël de l'année 800. Un second résultat de cette guerre fut d'effrayer assez l'empire grec pour qu'Irène, qui avait refusé autrefois la main de la jeune Rotrude pour son fils, offrît la sienne à Charlemagne. Si tel en fut au dehors l'effet politique, elle augmenta au dedans l'autorité de Charlemagne sur ses peuples, et enseigna aux Saxons à se résigner. On s'accorda à la regarder comme la plus difficile de toutes celles que Charlemagne avait entreprises, celle de Saxonie exceptée. Ces païens aux cheveux tressés, contempteurs de Dieu et des saints, ce peuple d'Attila avec son ring royal inépuisable en trésors, eurent longtemps le privilége de défrayer les conversations du peuple et des soldats. Ceux qui en revenaient ne se faisaient pas faute de récits incroyables sur ce sauvage et lointain pays, sur ces remparts de haies qu'il fallait franchir à chaque pas, sur les mœurs étranges et la férocité des habitants. On exagérait à qui mieux mieux les dangers de l'attaque et l'opiniâtreté de la défense, et il devint de mode de placer les Huns à côté des Saxons et au-dessus de tous les autres barbares que les Franks avaient combattus. Le moine de Saint-Gall, sur la foi de son père nourricier, le soldat Adalbert, qui avait servi en Hunnie à la suite du comte Gérold, introduit dans ses récits l'anecdote d'un brave des bords de la Dordogne donnant son avis sur la valeur des différentes nations qui ont eu affaire à lui. Ce brave, qui est un type achevé du Gascon moderne, et dont les faits d'armes, à l'en croire, sont toujours prodigieux, racontait que dans les guerres de Hunnie il fauchait les Avars comme foin avec sa grande épée. «Il paraît lui dit malignement son interlocuteur, que les Vendes vous ont donné plus de soucis.--Les Vendes, ces mauvaises grenouilles! répliqua l'enfant de l'Aquitaine, je les enfilais par sept, huit et quelquefois neuf dans le bois de ma lance, et je les emportais sur mon épaule malgré leurs cris[371].» Cette burlesque fanfaronnade fait voir du moins quelle différence mettait l'opinion commune entre la bravoure des Avars et celle des Slaves.
[Note 371: Quid mihi ranunculi illi? Septem, vel octo, vel certe novem de illis hasta mea perforatos, et nescio quid murmurantes, huc illucque portare solebam. Monach. S. Gall. II, 20.]
Un écrivain plus grave, Eginhard, l'ami, le secrétaire, l'historien de Charlemagne, résume dans les termes suivants les conséquences de la guerre de Hunnie. «Elle fut conduite, dit-il, avec la plus grande habileté et la plus grande vigueur, et dura pourtant huit années. La Pannonie, aujourd'hui vide d'habitants, et la demeure royale rasée à ce point qu'il n'en reste plus vestige, témoignent du nombre des combats livrés et de la quantité de sang qu'on y versa. La noblesse des Huns y tomba tout entière, leur gloire y périt, leurs trésors accumulés pendant une longue suite de siècles y furent pris et dispersés. On n'aurait pas à citer une seule expédition où les Franks se soient plus enrichis, car on pourrait dire qu'auparavant ils étaient pauvres; mais il trouvèrent dans le palais des kha-kans tant d'argent et d'or, ils recueillirent sur les champs de bataille tant de riches dépouilles, que l'on peut conclure à bon droit ceci, que les Franks très-justement ont reconquis sur les Huns ce que ceux-ci très-injustement avaient ravi au reste du monde[372].»
[Note 372: Tota in hoc bello Hunnorum nobilitas periit, tota gloria decidit: omnis pecunia, et congesti ex longo tempore thesauri direpti sunt. Neque ullum bellum contra Francos exortum potest humana memoria recordari, quo illi magis ditati et opibus aucti sint; quippe cum usque in id temporis pæne pauperes viderentur, tantum auri et argenti.... ut merito credi possit: hoc Francos Hunnis juste eripuisse, quod Hunni prius aliis gentibus injuste eripuerunt. _Eginh., Vit. Car. M._, 13.]
La Hunnie abattue par le bras puissant de Charlemagne fut pour ses sauvages voisins, Slaves et Bulgares, ce qu'est l'animal blessé à mort dans une chasse pour les chiens qui s'abattent sur lui et le dépècent. Vendes, Sorabes, Croates blancs, Bohêmes, Polonais, accoururent à la curée par tous les passages occidentaux des Carpathes, tandis que les Bulgares forçaient les passages orientaux et traversaient le Bas-Danube. La condition à laquelle les Avars avaient condamné pendant si longtemps leurs voisins, et principalement les Slaves, ils la subissaient de leur part, avec cette aggravation de misère, que, dans l'état de servage où ils étaient tenus par les Franks, ils ne pouvaient se défendre que les mains liées pour ainsi dire. En vain se plaçaient-ils sous la sauvegarde de la France; en vain Charlemagne menaçait-il d'envoyer une armée en Slavie, rien n'arrêtait des nations indisciplinées qu'entraînaient un désir de vengeance longtemps comprimé et l'amour du pillage. A chaque instant, des bandes altérées de sang, fondaient sur un village, le brûlaient, tuaient les habitants, prenaient les troupeaux, et se prétendaient maîtres de la terre. Les Avars, pour vivre en paix, résolurent d'émigrer sur la rive droite du Danube au milieu des positions des Franks; et ils demandèrent comme une faveur à Charlemagne de les cantonner dans ces provinces pannoniennes qui étaient naguère leur bien. Ce fut le gros de la nation, son kha-kan en tête, qui se décida à changer ainsi de demeure, et Charlemagne lui abandonna la contrée située entre Carnuntum et Sabaria[373], des deux côtés de la chaîne du Cettius; le cantonnement à l'est de cette chaîne prit le nom d'Avarie, celui qui s'étendait de Comagène à l'Ens fut appelé Hunnie. Théodore, qui installa ces deux colonies de son peuple sur l'ancien patrimoine des Huns devenu une terre franke, obtint du roi d'y conserver le titre et les honneurs des kha-kans[374].
[Note 373: Chaganus princeps Hunnorum propter necessitatem populi sui imperatorem adiit, postulans sibi locum dari ad habitandum inter Sabariam et Carnuntum, quia propter infestationem Sclavorum in pristinis sedibus manere non poterat. _Annal. Met._, ad. ann. 805.]
[Note 374: Theodorus... petens sibi honorem antiquum dari, quem Chaganus apud Hunnos habere solebat: cujus precibus imperator assensum prœbuit..... _Annal. Met._, ad. ann. 805.]
L'émigration, comme je l'ai dit, ne fut pas générale, c'est du moins ce qui ressort clairement des faits de l'histoire; et les portions du peuple avar qui restèrent dans l'ancienne Dacie, s'y retranchèrent suivant toute probabilité dans des cantons faciles à défendre, au milieu des marais ou dans les hautes vallées des Carpathes, afin d'y trouver un refuge plus assuré contre l'envahissement continu des tribus slaves. La Transylvanie dut être une de ces forteresses naturelles; et si la tradition, qui place dans ce pays un reste des premiers Huns, est historiquement vraie, les fils des soldats de Baïan purent s'y rencontrer et s'y confondre avec les fils des soldats d'Attila. Comme Charlemagne se souciait peu d'avoir conquis la rive gauche du Danube pour la laisser aux Slaves, il envoya son fils aîné Charles avec une grande armée en Bohême et dans les contrées voisines pour châtier ces peuples et faire respecter un pays vassal des Franks. Cette guerre dura quarante jours qui furent quarante jours d'incendie et de massacre. Les agressions des Slaves ne furent pas réprimées pour cela, et l'on voit, en l'année 811, trois députés avars: Cani, Zauci et Tudun, attendant à Aix-la-Chapelle l'arrivée du roi Charles afin de s'expliquer devant lui, contradictoirement avec les chefs des Slaves, sur la détermination de leurs frontières[375]. Après la mort de Charlemagne, sous Louis le Débonnaire et Charles le Chauve, les désordres s'accrurent au midi des Carpathes, et le territoire avar transdanubien fut envahi pied à pied. Il s'établit alors dans le groupe de montagnes d'où descend la Morava, une puissance slave qui, non-seulement étendit sa domination sur presque tout ce territoire, mais se rendit redoutable à l'empire frank. Ce fut ce duché des Marahans ou Moraves, qui brilla quelques années d'un assez grand éclat dans l'Europe orientale, pour tomber sous les coups d'un peuple parent et vengeur des Avars, et faire place à un troisième empire hunnique, l'empire des Hongrois.
[Note 375: Fuere etiam Aquis adventum ejus exspectantes, qui de Pannonia venerunt, Cani, Zauci principes Avarum, et Tudun, qui... Eginh., _Annal._, ad. ann. 811.]
Depuis la mort de Charlemagne, on n'entend plus guère parler des Avars. A la faveur des discordes qui agitent l'empire frank sous Louis le Débonnaire et son fils Charles le Chauve, ils essaient bien de remuer, mais sans la moindre chance de succès: ils trempent en 819 dans la révolte de Liudewit, commandant de la Basse-Pannonie, qui refusait obéissance à l'empereur; du moins les voit-on en 822 envoyer des ambassadeurs au congrès d'Aix-la-Chapelle avec de grands présents, comme pour détourner la colère de Louis[376]. Le dernier document historique qui nous entretienne de ce peuple expirant, est une lettre adressée par le pape Eugène II, en 826, aux nations de la vallée du Danube et à leurs chefs, particulièrement au kha-kan Tutundus, et à Moymar, duc de Moravie. Nous y apprenons certaines particularités touchant la conversion des Avars dont la marche était pénible et lente: le pape les engage à se cotiser pour rétablir à leurs frais les anciens évêchés qui existaient dans les provinces de Pannonie et de Dacie, sous la domination des Romains et sous celle des Gépides[377]. «Satan, leur dit-il, rôde toujours autour d'eux, et ils ont besoin de se fortifier contre ses attaques. Qu'ils emploient donc une partie des terres qu'ils possèdent à doter de nouveaux siéges épiscopaux et à multiplier le nombre de leurs pasteurs, car il est écrit: Comment se convertiront-ils si on ne les prêche; et comment les prêchera-t-on, s'il n'y a pas d'envoyés[378]?»
[Note 376: In Pannonia residentum Avarum legationes cum muneribus ad se missis excepit. Eginh., _Annal._, ad ann. 822.]
[Note 377: In his partibus etiam quondam Romanorum quoque, Gepidarumque ætate... Epist., Eugen., Pap. ad Tutund. Avar. Chagan., ann. 826.]
[Note 378: Quomodo credent sine prædicante? aut quomodo prædicabunt, nisi mittantur? _Ibid._]
«Regardez, ajoute l'_Encyclique_ en terminant, comme l'artisan de toute ruse, le démon, au royaume duquel vous avez renoncé par le baptême, souffre impatiemment ce rapt salutaire qui vous a soustraits à son joug. Toujours prêt à semer parmi vous l'ivraie de la perfidie, il cherche à réparer le tort qu'il a éprouvé en vous et travaille incessamment à vous faire abjurer la sainte profession du Christ... Pour que vous puissiez recevoir une instruction convenable, le nombre des évêques institués au milieu de vous est loin de suffire, car une portion de votre peuple reste encore enchaînée aux erreurs du paganisme, le manque de prédicateurs la laissant dans l'ignorance de la parole divine[379]. Ingéniez-vous donc à prêter aide et assistance au très-révérend archevêque Urolfe, votre pasteur suprême, afin qu'il complète le nombre des évêques à établir dans vos contrées. Ceux qui sont canoniquement institués pourront à votre profit et à celui de vos enfants, et pour la gloire du saint nom de Dieu, relever les églises que la renommée vous apprendra avoir autrefois existé chez vous, si vous conférez à perpétuité sur vos possessions, une somme de revenus suffisante pour l'érection de ces églises et l'entretien de leurs prêtres[380]. Établissez des évêques partout où il en sera besoin et où la convenance du lieu l'exigera, en un mot partout où il y aura encore trace d'églises métropolitaines. Et à défaut nous laissons votre premier pasteur maître de créer les siéges épiscopaux qu'il jugera nécessaires, et le constituons au milieu de vous dépositaire de l'autorité ecclésiastique remise par nous entre ses mains.»
[Note 379: Quia plures sunt adhuc gentilitatis errore ibidem detenti, ad quos, propter inopiam præconum divini verbi, nondum pervenit notitia Christi. Epist., Eugen. P. ad Chag. ann. 826.]
[Note 380: Si ad restaurationem Ecclesiarum... de possessionibus vestris, quas reditus dotesque earum, fama divulgante, quondam fuisse noveritis, æternam sufficientiam vobis comparantes, eisdem ecclesiis ipsi conferatis idoneis viris ad hoc ministerium electis. _Ibid._]
CONCLUSION
Arrivée des Hunugars en Europe.--Ils habitent la Lébédie d'où ils sont chassés par les Petchénègues.--Ils se divisent; une partie retourne au pied du Caucase, l'autre s'établit au bord du Danube.--Le kha-kan des Khazars institue Arpad prince des Hunugars danubiens.--L'empereur Léon le Sage achète leur secours contre les Bulgares.--Ceux-ci défont le roi Siméon et ravagent la Bulgarie.--Siméon appelle à son secours les Petchénègues qui se jettent sur les campements des Hunugars; Arpad se retire dans les montagnes de la Transylvanie.--Les Hunugars se renforcent de huit tribus exilées de la Khazarie, parmi lesquelles figure la tribu des Magyars.--Berceau de la nation et de la langue hongroises.--Situation des contrées danubiennes depuis la destruction de l'empire des Avars; faiblesse des successeurs de Charlemagne; progrès de la domination des Moraves.--Le roi de Moravie Swatepolc se brouille avec le roi de Germanie Arnulf son seigneur; caractère de ces rois; Arnulf ouvre les Carpathes aux Hongrois.--Irruption des bandes d'Arpad; défaite et disparition de Swatepolc.--Guerre des Hongrois avec ses fils; conquête des plaines de la Theïsse; chute du royaume des Moraves.--Arnulf se fait couronner empereur à Rome; les Hongrois attaquent la Bavière et l'Italie.--Férocité de ce peuple; épouvante des Italiens; cri de malédiction contre Arnulf.--Progrès de la nation hongroise sur les deux rives du Danube.--FONDATION D'UN TROISIÈME EMPIRE HUNNIQUE.
888--924.
Dans les vastes solitudes qui bordent à droite et à gauche le moyen Volga, campait, aux premiers siècles de notre ère, une nation nomade d'origine hunnique, mélange probable de Huns noirs ou Finnois et de Huns blancs de race ougourienne, la nation que les Latins appelaient _Hunugare_ et les Grecs _Ounougoure_[381]. L'histoire nous la signale pour la première fois au Ve siècle. Un flux de cet océan de peuplades errantes qui couvrait les contrées septentrionales de l'Asie; la poussait alors vers les frontières de l'empire grec, avec lequel elle tenta de nouer des relations[382]; un reflux la ramena au pied de l'Oural.
[Note 381: _Hunugari_, _Ungri_, _Hungari_. Ὀνογοῦροι, Ὀνόγαροι, Οὖνγροι.]
[Note 382: Priscus. _Exc. legat._, p. 42, 43.]
Vers l'an 550, époque où écrivait Jornandès, nous l'y trouvons assise par grandes hordes autour des sources du Jaïk. La chasse des martres zibelines et le commerce de leurs peaux forment sa principale occupation[383]; c'est elle qui alimente les marchés de fourrures qui se tiennent au pied de l'Oural ou le long du Volga, sous de grands hangars de bois fréquentés par les trafiquants de la Perse et de la Romanie. A la fin du VIe siècle et pendant le VIIe, l'histoire la mentionne encore: elle nous la montre ballottée dans ce pêle-mêle de peuples qui se déplacent d'Orient en Occident sous la pression de l'invasion turque[384]. On la perd de vue au VIIIe pour la rencontrer de nouveau au IXe, par delà les steppes du Don, dans les vastes prairies qui s'étendent du Donetz au Dniéper. Si la nation hunugare ne s'y trouve pas tout entière, elle y compte du moins ses plus nombreuses tribus, commandées chacune par un voëvode et réunies en une sorte de fédération, sous le gouvernement du premier voëvode, alors appelé Lébédias: du nom de ce chef le campement a pris celui de Lébédie[385]. Les Hunugars ne sont point libres; un lien de sujétion les rattache à ces Khazars dont nous avons parlé dans le cours de nos récits, et qui sont au IXe siècle la grande domination asiatique sur les bords de la mer Noire. Ils possèdent la Chersonèse taurique dans laquelle réside leur kha-kan. C'est lui qui institue les voëvodes suprêmes des Hunugars, qui règle les alliances de cette nation avec ses voisins, qui lui commande la paix ou la guerre; toutefois, dans cette situation d'infériorité politique, les Hunugars sont honorablement traités par leurs maîtres; et Lébédias a épousé une parente du kha-kan des Khazars.
[Note 383: Hunugari hinc sunt noti, quia ab ipsis pellium murinarum venit commercium. Jorn., _R. Get._ 2.]
[Note 384: Menand., _Exc. leg._ p. 100.]
[Note 385: Prope Chazariam habitabant in loco, cui cognomen Lebedias a prim ipsorum Boëbodo, qui nomine quidem Lebedias, appellabatur, dignita vero, quemadmodum reliqui ejus successores, Boëbodus, vocabatur. Constant. Porphyr., _De Admin. Imp._, 38.]
Il y avait trois ans à peine que les Hunugars occupaient ce canton de Lébédie entre l'Asie et l'Europe, dont il fermait le passage, quand un accident bien fréquent dans la vie des peuplades nomades de cette époque et de ces contrées vint les en chasser. Un peuple sorti des déserts de la Sibérie, le peuple des Patzinaks, ou Petchénègues, à qui son irrésistible impulsion avait fait donner le surnom de _Kankar_, c'est-à-dire _le fort_ arriva sur eux pour passer plus au midi, et se choqua contre leur campement[386]. Ce fut comme la violence de l'ouragan, comme l'impétuosité de la foudre: Lébédias et ses compagnons surpris, culbutés, dispersés, s'enfuirent dans toutes les directions. Le plus grand nombre des tribus, Lébédias à leur tête, suivirent le mouvement qui leur avait été imprimé du nord au sud en descendant le long de la mer Noire, le reste eut la fantaisie de retourner en Orient; et comme les Petchénègues maintenant barraient le chemin, les Hunugars fugitifs entrèrent par l'isthme de Pérécop, dans la presqu'île taurique, qu'ils traversèrent avec la permission des Khazars, pour aller s'établir près de la mer Caspienne, sur la frontière septentrionale de la Perse[387]. Une partie de la nation retournait ainsi vers le Caucase, tandis que l'autre gagnait le pied des Carpathes, et toutes deux arrivèrent à leur destination. Quoique distantes l'une de l'autre de toute la largeur du Pont-Euxin, ces deux branches des Hunugars ne cessèrent point de se considérer comme sœurs; elles continuèrent leurs relations par des échanges fréquents de députés, et cette correspondance amicale n'avait encore subi aucune altération, un demi siècle après l'événement qui les avait séparées[388]. Ces détails nous ont été transmis par un savant empereur grec, Constantin Porphyrogénète, qui composa pour l'instruction de son fils et collègue, Romain, un traité sur les meilleurs moyens de protéger l'empire, et qui put emprunter ses sources d'information à la chancellerie de Constantinople. Constantin écrivait en 949, et les Hunugars avaient fait leur apparition sur les bords du Danube en 889, soixante ans seulement auparavant.
[Note 386: Bello autem inter Turcos (Hunugaros), et Patzinacitas tune tempor _Cancar_, id est, robustos dictos, exorto, Turcormn exercitus devictus fuit. Constant. Porphyr., _Ibid._, 40.]
[Note 387: Exercitus in duas partes divisus... et earum una quidem orientem versus partem Persidis incoluit... Constant. Porphyr., _De Admin. Imp._, 40.]
[Note 388: Constant. Porphyr., _ub. sup._]
Lébédias et les hordes fugitives dressèrent leurs tentes dans de grand espace que limitent le Sereth, le Danube, jusqu'aux ruines du Pont-de-Trajan, et les montagnes d'Erdeleu ou des forêts, aujourd'hui la Transylvanie. Le nouveau campement fut appelé Atel-Cusu, du nom de deux rivières qui le traversaient, le Cusu et l'Aluta[389]. La bande composée de huit grandes tribus présentait une force militaire considérable. Un jour, Lébédias reçut du kha-kan de Khazarie l'invitation de se rendre près de lui, dans la presqu'île cimmérienne, à sa résidence de Chélandia. Le voëvode obéit promptement: «Me voici, dit-il au Khazar, pour quelle cause m'as-tu mandé?--Je t'ai mandé, répondit celui-ci, parce que tu es le premier entre les chefs de ta nation; et que je te sais noble, brave et prudent; j'ai dessein de te faire _prince_, à la condition que toi et ton peuple vous me resterez soumis[390].--Je te remercie de ton bienfait, répondit Lébédias, mais je ne puis l'accepter, car un tel fardeau serait trop lourd pour mes forces. Il y a après moi un voëvode nommé Almutz; prends-le à ma place, ou encore son fils Arpad, car ils sont tous deux en grande estime parmi les Hunugars; choisis l'un ou l'autre et fais-le prince, il sera comme moi ton vassal[391].» Le kha-kan approuvant ce conseil, fit partir pour l'Atel-Cusu des observateurs chargés de lui rapporter qui étaient Almutz et son fils, et auquel des deux il convenait de conférer le commandement suprême. Ils en jugèrent Arpad le plus digne à cause de sa rare sagesse, de sa bravoure et de son sang-froid: ce fut donc lui que préféra le kha-kan, et Arpad élevé sur un bouclier, fut proclamé prince[392] ou _duc_ des Hunugars, suivant le mot consacré chez les peuples latins, pour désigner un souverain d'ordre inférieur. «Sa postérité, nous dit le même Constantin, fournit depuis lors les princes de ce peuple, et les fournit encore aujourd'hui.» Le fond de ce récit se retrouve dans les traditions des Hongrois, qui reconnaissent Almus et Arped comme les premiers chefs de leur nation lors de son établissement en Europe.
[Note 389: Locus autem a fluvio interlabente vocatur Etel et Cusu, in quo... antiqua monumenta supersunt, inter quæ pons Trajani. Constant. Porphyr., _De Admin. Imp._, 40.]
[Note 390: Itaque ad Chaganum Chazariæ profectus Lebedias interrogavit, quæ vocandi ipsius causa esset; cui Chaganus: ideo se eum vocasse, ut, quando quidem nobilis, prudens, strenuus, primusque Turcorum esset, gentis suæ principem faceret, eo pacto, ut sibi subesset. _Id. ibid._]
[Note 391: At ille respondit: Quando tali principatui non sufficio, parere non possum, sed est alter a me Boëbodus Almutzes nomine qui et filium habet Arpadem nuncupatum; horum sive Almutzes, sive filius Arpades princeps fiat, tibique subjiciatur. Constant. Porphyr., _De Admin. Imp._, 40.]
[Note 392: Visum potius fuit, Arpadem digniorem tali principatui parem... quem Chazarorum more in scuto erectum principem fecerunt. _Id. ub. sup._]
Le produit de leurs troupeaux, surtout la chasse et la pêche, offraient aux Hunugars, dans l'Atel-Cusu, une nourriture abondante, mais leurs bras habitués à la guerre n'étaient pas faits pour s'engourdir dans l'oisiveté. Ils cherchèrent des aventures autour d'eux, et en rencontrèrent aisément. Ils avaient pour voisins de l'autre côté du Danube, dans cet angle du fleuve qui les limitait à l'est et au sud, la nation des Bulgares, rendue insolente par la chute des Avars, à laquelle elle se vantait d'avoir coopéré, et par les tentatives de son roi Crumn sur Constantinople qu'il avait failli enlever d'assaut; ces deux circonstances avaient tellement enflé l'orgueil des Bulgares que leurs rois ne parlaient plus aux empereurs romains, que du ton dont on parle à des égaux qui seraient au besoin vos inférieurs. Le roi qui les gouvernait en 888, et se nommait Siméon, ayant eu à se plaindre de quelques taxes assises sur les marchands et les marchandises bulgares, éclata en injures contre l'empereur qui était alors Léon le Sage; et de la menace passant à l'effet, il se jeta sur la Macédoine qu'il saccagea. Léon voulut l'arrêter, mais son armée fut battue; ses Grecs se débandèrent, et ses auxiliaires khazars furent presque tous tués ou pris. Siméon, en vrai barbare, fit couper le nez à ceux qui tombèrent vivants entre ses mains, et dans cet état il les renvoya à l'empereur[393]. Justement irrité, Léon fit appel aux Hunugars qui se tenaient de l'autre côté du Danube, spectateurs impatients de cette lutte[394]: et ceux-ci y répondirent avec d'autant plus d'empressement, qu'ils étaient eux-mêmes amis et vassaux de cette nation khazare dont Siméon traitait si cruellement les prisonniers. Ils passèrent donc le fleuve avec une partie de leurs forces et assaillirent à dos les Bulgares, tandis que l'empereur, avec les troupes qu'il avait pu rallier, les assaillait de front. La Bulgarie essuya à son tour d'affreux ravages[395]; Siméon fut vaincu, pourchassé de ville en ville et obligé de se cacher pour sauver sa vie. Du fond de son asile, il s'adressa aux Petchénègues, les sollicitant par argent et par prières d'accourir à son aide, et de tomber sur l'Atel-Cusu, tandis que les Hunugars étaient occupés à la destruction de son royaume. Ainsi firent les Petchénègues, et ils traitèrent le campement de l'Atel-Cusu comme Arpad traitait la Bulgarie[396]. Les Bulgares se soulevant alors et Siméon sortant de sa retraite, tout fut en combustion sur les bords du Danube; et Arpad, ne sachant plus que devenir, alla se retrancher avec sa horde, et tout ce qui put échapper à la main des Petchénègues, dans les hautes vallées de la Transylvanie où il attendit que de nouveaux événements vinssent relever sa fortune et rendre une patrie à sa nation[397]: il n'attendit pas longtemps.
[Note 393: Ex Chazaris qui auxiliares Leoni advenerant, comprehensi, naribus præcisis, in contumeliam Romanorum... Leo Gramm., ad ann. 3 Leon. Imp.]
[Note 394: Imperator iratus Turcos Istrum accolentes, qui et Hungari vocantur, muneribus impulit, ut Bulgaros ulciscerentur. Zonar., ann. 889.--Leo Gramm., _ub. sup._]
[Note 395: Totam Bulgariam captivam fecere. Leo Gramm., _loc. laud._]
[Note 396: Contra eos Patzinacitæ, cum Simeone profecti, familias ipsorum omnino perdiderunt, hinc misere pulsis qui ad regionis istius custodiam relicti erant. Constant. Porphyr., _De Admin. Imp._, 40.]
[Note 397: Turci regionem suam desertam vastatamque invenientes, in ea terra quam ad hodiernum usque diem incolunt, sedes posuerunt, in ea nimirum regione. Constant. Porphyr., _ibid._]
L'année 888, celle-là même où l'empire khazar avait été dépouillé d'une partie de son territoire par les Petchénègues, vit éclater dans son sein une terrible guerre civile, qui eut pour résultat l'expulsion de huit tribus de ce peuple, contre lesquelles le sort des armes avait prononcé. Ces huit tribus portaient la dénomination fédérale de _Kabars_, qui signifiait peut-être enfants de Caba ou de Chaba, personnage important des traditions hongroises, où il est supposé fils d'Attila et de la princesse romaine Honoria[398]; dans le nombre figurait la tribu des _Mégers_, appelés _Mogers_ par la tradition, et dont le nom présente la forme primitive et historique du nom actuel de _Magyars_. Les émigrants, chassés probablement du côté de l'Europe, n'avaient rien de mieux à faire que d'aller rejoindre leurs anciens vassaux, les Hunugars, entre le Sereth et le Danube, et de se joindre à eux amicalement. Ils descendirent en conséquence la rive occidentale de la mer Noire; mais apprenant la déconvenue de ceux qu'ils allaient chercher et la retraite du duc Arpad dans les montagnes d'Erdeleu, ils prirent leur route par les plaines des Slaves et entrèrent dans la Transylvanie du côté du Nord. Ils y firent leur jonction avec les hordes d'Arpad, composées primitivement aussi de huit tribus, mais maintenant décimées et réduites presque à néant.
[Note 398: Voir ci-dessous l'Exposé des traditions hongroises.]
L'adjonction des Kabars fut leur salut: les deux peuples, sans se fondre, se réunirent fraternellement; et si le commandement de la communauté appartint toujours à Arpad et à sa race institués souverains par les Khazars eux-mêmes, les huit nouvelles tribus reçurent un droit de suprématie qu'elles durent à leur force, à leur bravoure, et probablement à leur origine comme sorties de la nation khazare. On accorda à certaines de ces tribus le glorieux privilége de marcher les premières à l'attaque et de rester les dernières à la retraite. La tribu des Mégers obtint même alors ou plus tard, on ne sait pour prix de quels services signalés, l'honneur d'être considérée comme la plus noble, et le mot de _Magyar_, devenu une appellation aristocratique pendant le moyen âge, a fini par désigner la nation tout entière, de même que le mot de Franks ou Français s'est appliqué peu à peu à l'ensemble des populations dont les Franks composèrent primitivement la noblesse. Pour nous donner une idée de la complète fraternité qui s'établit de prime-abord entre les hordes hunugares et khazares, l'écrivain grec cité plus haut nous dit «que les premières apprirent la langue des secondes et les secondes celle des premières,» de sorte que de son temps, c'est-à-dire au milieu du Xe siècle, les deux idiomes étaient parlés simultanément par toute la nation. Nous ajouterons que ces deux idiomes devaient différer très-peu, les Khazars ou Acatzires étant comme les Hunugars d'origine hunnique, et n'appartenant à la confédération turke que depuis le VIIe siècle. Tel fut le berceau du peuple hongrois et de sa langue. Les écrivains grecs lui assignèrent le nom de Turks à cause de la prééminence qu'y exerçaient les Turks Khazars; les écrivains occidentaux lui conservèrent celui d'Hunugars ou Hungars sous lequel les hordes d'Arpad avaient fait leur apparition en Occident; et de là sont venues les dénominations d'Hongres et Hongrois, que leur ont données ou leur donnent encore les nations latines et germaniques.
La situation des contrées danubiennes avait bien changé depuis la mort de Charlemagne et la destruction complète de l'empire avar. C'était la confédération des Slaves-Marahans ou Moraves qui, du haut plateau où elle avait fondé le siége de sa puissance, dominait maintenant les plaines au nord du Danube et tenait en échec la France orientale. Charlemagne n'avait eu pour successeurs que des princes faibles qui ne surent pas porter le poids de son sceptre impérial, ou des enfants ambitieux dont les rivalités mirent l'empire en lambeaux; Charles le Gros, à l'époque qui nous occupe, n'en avait reconstitué un moment l'unité que pour faire voir combien il était impuissant à la maintenir. Le plus capable, sans contredit, des descendants de Charlemagne en 889, était un bâtard du roi de Bavière Carloman, Arnulf qui, de l'humble condition de duc des Carinthiens, s'était élevé, par la hardiesse et la ruse, à la royauté de Germanie, réunissant sous son pouvoir presque toutes les possessions des Franks au delà du Rhin; et qui, non content de ce lot, aspirait encore au titre d'empereur. Aussi peu scrupuleux dans le choix des moyens qu'opiniâtre dans ses projets, Arnulf s'était dit qu'il arriverait bon gré mal gré à ce but suprême des ambitions dans la famille carolingienne: et il ne considérait cette grande royauté de Germanie que comme un marche-pied pour monter plus haut. Elle lui avait pourtant beaucoup coûté. Il lui avait fallu gagner à ses intérêts cette puissance morave qui avait été l'épouvantail de ses prédécesseurs, et le duc de Moravie Swatepolc, n'avait consenti à le servir qu'au prix de deux concessions considérables: la Bohême qu'Arnulf lui livra à la condition de la faire chrétienne, et le titre de roi qu'il obtint également en échange de celui de duc. Mais le nouveau roi vassal d'Arnulf n'était ni moins rusé, ni moins hardi, ni moins ambitieux que son seigneur; et sitôt qu'il se vit en état de lutter, il rompit le lien de vasselage et se jeta sur la Bavière. Arnulf essaya de le réduire et fut battu; il reprit les armes et le fut encore: chacun de ces échecs inattendus lui pesa doublement comme une preuve de faiblesse et comme une humiliation qui pouvait éloigner de lui la couronne impériale.
Pour Swatepolc, enflé outre mesure de son succès, il devint presque fou d'orgueil, mettant sous ses pieds, à la moindre fantaisie, tout ce que les hommes respectent, et malgré le rôle qu'il avait pris de propagateur du christianisme en Bohême, ne s'arrêtant pas devant les actes les plus sacriléges, quand la colère l'emportait. On raconte à ce sujet, qu'un jour de chasse il pria l'évêque Méthodius, son primat, d'attendre, pour célébrer la messe, son retour et celui des chasseurs, car disait-il, ils avaient tous à cœur d'y assister. Méthodius supposant que la chasse, commencée à l'aube du jour, finirait à une heure convenable de la matinée, promit ce que le roi voulut, et attendit patiemment, au milieu des fidèles que la célébration du saint sacrifice avait attirés à l'église. Le temps s'écoulait cependant; les heures succédaient aux heures sans qu'on aperçût rien venir, et Méthodius voyant midi approcher, craignit de manquer lui-même à ses devoirs canoniques, s'il différait davantage[399]. Il monte donc à l'autel, et la messe commence. En ce moment arrive avec son cortége et ses chiens Swatepolc couvert de sueur et de poussière. Furieux qu'on eût osé transgresser ses ordres, il pousse vers l'église dont il ordonne d'ouvrir la porte à deux battants, fait sonner les trompes, lâcher la meute, et lui-même entre au trot de son cheval, le fouet d'une main et l'épieu de l'autre[400]. Ce fut un affreux spectacle de chevaux caracolant sur le pavé de l'église, d'hommes culbutés et écrasés, de chiens haletants, la gueule écumante, remplissant de leurs aboiements jusqu'au sanctuaire. Swatepolc s'avance au pied de l'autel où se tenait Méthodius muet d'indignation plutôt que de frayeur, l'accable d'injures, et peu s'en fallut qu'il ne le tuât. Tel était le roi de Moravie.
[Note 399: Exspectavit Methodius ad meridiem usque, tandem negligi rem divinam veritus... Æneas Sylv., _Rer. Bohem._, 13.]
[Note 400: Sacram ingressus ædem, multitudinem canum intromisit, tubasque clangere jubet, ad altare usque progressus... Æneas. Sylv., _Rer. Bohem._, 13.--Cf. _Act. S. Method._ Mart. mens. 9 d.]
Après avoir médité longtemps sur la manière dont il se vengerait de l'ami perfide et du vassal félon, Arnulf s'arrêta à l'idée d'attirer sur lui les Hongrois qui occupaient le plateau de la Transylvanie[401]. Il leur dépêcha un de ses affidés, porteur d'argent et de promesses, et un traité fut conclu par lequel ceux-ci s'engageaient pour une certaine somme à tomber sur les Moraves du côté du Nord, tandis que le roi de Germanie les attaquerait du côté du midi. En effet, au jour convenu, Arpad et ses compagnons, franchirent les passages des Carpathes, et descendant comme un torrent dans les plaines de l'ancienne Hunnie, ils assaillirent Swatepolc, déjà aux prises avec Arnulf, et achevèrent sa défaite. Le roi morave fit dans cette bataille des prodiges de valeur, puis il disparut dans la mêlée, tandis que ses troupes débandées fuyaient de toutes parts. Que devint-il? on n'en sait rien: vainement chercha-t-on son cadavre sur le champ de bataille, vainement s'informa-t-on s'il n'avait pas succombé à de mortelles blessures en quelque endroit écarté; nul ne put découvrir s'il était dans ce monde ou dans l'autre.
[Note 401: Arnulphus Hagarenos (Hungaros) ubi reclusi erant, dimisit. Hepidan. Monach., _Annal._, ad. ann. 893.]
La tradition hongroise prétendit que, rendu furieux par le désespoir, il se jeta dans le Danube la tête la première, et s'y noya. La tradition slave nous donne une autre version plus conforme au caractère de ce barbare étrange, à sa nature emportée qui ne connaissait que les partis excessifs et les résolutions imprévues. Suivant elle, Swatepolc, voyant sa cause perdue sans ressource, avait quitté brusquement le champ de bataille, et gagné de toute la vitesse de son cheval les cantons boisés et déserts que renfermait la montagne de Sobor, dont la masse imposante domine à l'est et au midi la citadelle et la ville de Nitria. Au fond d'une gorge reculée, parmi des rochers que protégeait un fourré impénétrable, habitaient trois ermites dont la vie se passait à prier Dieu dans une petite chapelle construite de leurs mains, et qui tout entiers à leurs pieux exercices, ne se nourrissaient que d'herbes et de fruits sauvages[402]. Ces hommes, dont le pied ne foula jamais le pavé d'une ville, n'avaient jamais vu Swatepolc; et c'est ce qui amenait près d'eux le roi de Moravie. Arrivé pendant la nuit au plus épais de la forêt, il mit pied à terre, tua son cheval, l'enfouit avec son manteau royal et sa couronne dans une fosse qu'il recouvrit de terre et de feuilles, puis déchirant ses vêtements et les souillant de boue, il alla se présenter aux trois ermites comme un mendiant touché par la grâce, qui voulait finir ses jours à leurs côtés. Les ermites l'accueillirent bien; et il vécut là de longues années, inconnu de ses compagnons, priant comme eux, se nourrissant comme eux, et mort comme eux à tous les souvenirs du monde[403]. Ce ne fut qu'à ses derniers instants qu'il leur révéla son nom[404], et les ermites, dans leur naïf étonnement d'une aventure si merveilleuse, placèrent sur sa tombe une épitaphe ainsi conçue: «Ici repose le roi de Moravie Swatepolc, enterré au milieu de son royaume[405].»
[Note 402: Mons vastus et saltuosus... cui Solbor vocabulum, quem tres eremitæ vitam aridam duramque viventes, incolebant. Dubrav., _Hist. Boïemic_., t. IV.--_Solbor, Zobur_, aujourd'hui _Sobor_.]
[Note 403: Vitam herbis et pomis quæ sylva ferebat sustinens, rebus divinis assiduo vacabat. Timon., _Imag. antiq. Hungar._, III, p. 3.]
[Note 404: Nec nisi ante extremum diem quis esset, se illis prodidit. Dubrav., _Hist. Boïemic._, t. IV.]
[Note 405: Regem Moraviæ Suatoplugum in medio regni sui sepultum jacere. _Id. ibid._]
Quand les Hongrois eurent touché la somme convenue, ils rentrèrent chez eux; et Arnulf, qui voulait bien l'abaissement mais non l'extermination des Moraves, laissa les deux fils de Swatepolc gouverner, comme ils pourraient, leur royaume ébranlé. Ces deux princes dont l'aîné se nommait Moymir et le second Swatepolc, comme son père, s'étaient montrés ennemis dès l'enfance[406]: leurs discordes avaient rempli d'amertume le règne du dernier roi. S'il est vrai, que pour leur mieux faire comprendre les malheurs qu'une telle mésintelligence pouvait causer au royaume et à eux-mêmes, Swatepolc avait inventé l'apologue fameux des baguettes qu'on brise aisément quand elles sont isolées, et qui, réunies en faisceaux, résistent aux plus grands efforts[407], ses fils profitèrent bien peu de la leçon, car à peine eut-il disparu, qu'ils commencèrent à se disputer avec plus d'acharnement que jamais. La division gagna la cour, puis le peuple; on en vint aux mains, et Moymir expulsa son frère puîné de la Moravie[408].
[Note 406: Inter duos fratres, Moymirum scilicet et Zentobolchum dissensio exorta est. Continuat. _Annal. Fuld._, ad. ann. 898.]
[Note 407: Constant. Porphyr., _De Admin. Imp._, 41.]
[Note 408: Post Zphendoploci mortem, anno uno in pace exacto, orto dissidio et bello civili... Constant. Porphyr., _De Adm. Imp._, 41.--Inter eorum populum dissensio oritur, ita etiam ut si uter alterum comprehendere valeret... Continuat. _Ann. Fuldens_. ad. ann. 898.]
Cependant les Hongrois, du haut de leur campement d'Erdeleu, suivaient de l'œil avec une curiosité intéressée le progrès de cette lutte[409], et quand ils crurent le moment venu, ils descendirent dans les plaines de la Theïsse, sans être cette fois appelés par Arnulf, mais sans que celui-ci pourtant osât s'y opposer. Ils battirent les Moraves commandés par Moymir; et une fois maîtres d'un coin de terre dans ce pays, patrimoine des anciens Huns, les nouveaux Huns y développèrent rapidement leur domination. Çà et là se trouvaient disséminés sur la surface du territoire des groupes de population avare qui ne durent point rester indifférents à l'arrivée d'un peuple rapproché d'eux par l'origine et le langage. La part que ces fils des sujets de Tudun purent prendre aux succès des Hongrois, contre les Slaves leurs mortels ennemis, ne nous est point expliquée nettement par l'histoire, mais la tradition affirme que, soit en Transylvanie, soit ailleurs, leur coopération fut celle de frères qui retrouvent des frères, d'opprimés qui assistent leurs libérateurs[410]. Tandis que les Hongrois; conquérant pied à pied l'ancien royaume d'Attila et de Baïan, y fondaient un troisième empire hunnique, Arnulf, emporté par son esprit à la fois opiniâtre et capricieux, courait en Italie les plus étranges aventures. S'étant décidé à enlever de force cette dignité impériale que le pape lui marchandait et que les Italiens lui refusaient, il avait pris Rome d'assaut; et, dans l'année 896, ce bâtard d'un petit-fils de Charlemagne plaçait sur sa tête, au milieu des cris de détresse des Romains, la couronne qu'un siècle auparavant Charlemagne avait reçue au milieu de leurs bénédictions.
[Note 409: Hungari interim observato exitu, contemplatique regionem, cordibus malum quod postmodum in propatulo apparuit, machinabantur. Luitprand., I, 5.]
[Note 410: Voir plus bas les traditions hongroises.]
La présence de ce troisième ban des Huns au cœur de l'Europe fut, comme celle du premier et du second, un objet d'effroi pour les peuples civilisés. La force des Hongrois semblait irrésistible, et leur barbarie dépassait tout ce que l'histoire et la tradition racontaient de leurs prédécesseurs. En 899, ils conquéraient les Pannonies et ravageaient la Carinthie et le Frioul; en 900 ils pénétraient, le fer et la flamme en main, au cœur de la Bavière et descendaient en Italie; en 901 ils rendaient tributaire le roi de Germanie, successeur d'Arnulf, mort peu après son couronnement. Bientôt leurs ravages poussés de proche en proche atteignent la France; leurs bandes infestent la Lorraine, l'Alsace, la Bourgogne. Ces courses étaient accompagnées de cruautés sauvages rendues fabuleuses par les exagérations de la peur[411]. L'aspect des Hongrois était repoussant; ils n'avaient pour vêtement que des peaux de bêtes, se rasaient la tête pour ne laisser aucune prise à la main de l'ennemi[412], et sillonnaient avec la pointe d'un poignard les joues de leurs enfants nouveau-nés. Fiers, séditieux, mais taciturnes et sombres, ils étaient plus prompts à frapper qu'à parler. On prétend qu'ils buvaient le sang des prisonniers[413], et leur mangeaient le cœur. Ces accusations et d'autres encore relatives à leur lubricité[414] remplissent les livres contemporains. Leur réputation de mangeurs de chair humaine s'accrédita à ce point, que le mot d'_Hongre_ ou _Ougre_ désigna, pendant tout le moyen âge, un géant anthropophage, friand de la chair des enfants; et les _Ogres_ des contes de fées, dont nous avons été bercés dans notre jeunesse, sont le dernier écho des frayeurs trop réelles de nos aïeux.
[Note 411: Gens Hungarorum ferocissima, et omni bellua crudelior. _Annal. Mett._, ann. 889.]
[Note 412: Hansiz. German. Sacr., I, 177.]
[Note 413: Hæc gens inculta nimis, crudis carnibus vescebatur, et sanguinem potabat humanum. Dandul. _Chron._--Populos jugulant et ut magis magisque timeantur, interfectorum sese sanguine potant. Conrad. Ursperg., ad. ann. 791.]
[Note 414: Homines et vetulas matronas penitus occidendo, juvenculas tantum ut jumena pro libidine exercenda secum trahentes, totam Pannoniam usque ad internecionem deleverunt. _Annal. Fuldens. suppl._]
Aussi, un cri de réprobation s'éleva de tous les coins de l'Europe contre le roi Arnulf qui avait attiré ce fléau au midi des Carpathes. Lorsqu'il mourut en 899, atteint de la maladie pédiculaire, ont vit dans cette mort honteuse une plaie de la malédiction céleste. Un écrivain lombard, le diacre Luitprand, entonnait à cette occasion un cantique de joie. Il dépeint avec une complaisance cruelle les myriades d'insectes qui pullulaient dans les membres de l'empereur agonisant et le livraient dès cette vie aux plus repoussantes horreurs de la tombe. «Peut-on penser, s'écrie-t-il, que ce supplice rachètera son forfait? La miséricorde de Dieu est-elle capable de l'absoudre? Nul ne le sait, sinon Dieu lui-même..... Oh! dit-il encore avec une éloquence empreinte d'épouvante autant que de douleur, que le jour soit à jamais maudit, où la lâcheté d'un homme misérable est devenue la calamité de tous les peuples! Combien son aveugle ambition a enfanté de veuvage pour les femmes, de solitude pour les pères, de souillure pour les vierges[415]! O Arnulf, tu étais un homme parmi les hommes, et bien que tu t'élevasses au-dessus d'eux par le rang, la nature t'avait pourtant créé leur semblable, mais tu t'es ravalé au-dessous des plus vils animaux[416]. Les hôtes farouches des bois, les oiseaux de proie, les serpents qu'un venin mortel sépare de l'homme dont ils sont les ennemis, les monstres même dont le seul aspect est funeste, le basilic et le griffon, ne nuisent point à leurs semblables, ils vivent en mutuelle paix et concorde; on ne les voit point se dévorer l'un l'autre[417]. Et toi, homme fait à l'image de Dieu, tu as déchaîné sur les hommes la destruction du genre humain[418]!»
[Note 415: O cæcam Arnulphi regis regnandi cupiditatem! O infelicem amarum que diem! Unius homuncionis dejectio fit totius Europæ contritio! Quid mulieribus viduitatis, patribus orbitatis, virginibus corruptionis, ecclesiis desolationis..... cæca ambitio peperit! Luitprand., _Hist._, c. V.]
[Note 416: Eras inter homines homo... _Id. ibid._]
[Note 417: Monstra, Basilisci et Gryphi, quæ et aspectu suo cunctis perniciosa esse videntur, inter se tamen pro originis ipsius affinitatisque consortio..... innoxia perseverant... _Id. ub. sup._]
[Note 418: Homo autem qui te ad imaginem et similitudinem Dei formatum legis..... _Id. l. c._]
Tel fut l'hymne de malédiction qui salua le troisième empire hunnique à son berceau. Peu à peu la férocité des Hongrois se calma, leur fougue se plia à des règles de discipline, leur intelligence s'ouvrit à des idées de loi, de morale, de religion, et les fils des compagnons d'Arpad entrèrent dans la société européenne. Le christianisme fut leur initiateur aux rudiments de la civilisation; et, dès les premières années du XIe siècle, leur grand roi Saint-Étienne leur donnait des institutions qui les rapprochaient des peuples anciennement civilisés. Une irruption des Tartares de Tchinghiz-khan vint au XIIIe siècle interrompre ce travail qui ne marchait pas sans grande peine, et rejeter la Hongrie dans la nuit. Un neveu de Saint-Louis l'en tira, et des princes français de la maison d'Anjou, appelés par élection à la couronne de Saint-Étienne, firent pour la culture sociale du pays ce que la dynastie arpadienne avait fait pour la religion. Au XVe siècle, la Hongrie rencontra dans Jean Hunyade et Mathias Corvin des souverains indigènes qu'eût pu lui envier le reste de l'Europe. Ces temps sont bien loin de nous, mais il reste encore aujourd'hui une Hongrie, sœur adoptive des vieilles nations de l'Occident, la dernière venue par le temps, mais non la dernière par l'éclat du courage, par la foi en elle-même, par le noble orgueil de sa race. Ma tâche finit ici: quelque curieuse que soit l'histoire de ce troisième empire hunnique, quelque intérêt sympathique que le nom des Magyars m'inspire, je dois me borner au plan que je me suis tracé. J'ai voulu montrer comment la race des Huns, introduite en Europe par Balamir, élevée au comble de la puissance par Attila, possède encore ses représentants au milieu de nous; et comment se sont perpétués, en même temps qu'elle, dans l'Europe orientale le nom et la gloire du plus grand de ses conquérants; je crois avoir prouvé l'un et l'autre.