‹ Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en EuropeChapitre 9 sur 22 · II, 2.]

II, 2.]

[Note 311: Ut clangor tubaram posset cujusque rei significativus audiri. _Id., loc. cit._]

[Note 312: Quantum spatium est de castro Turonico ad Constantiam. _Id., ub. sup._]

Cette guerre avec le peuple d'Attila prenait aux yeux de Charlemagne un caractère essentiellement religieux, où dominait le souvenir du passé, et comme une idée de revanche contre le fléau de Dieu. Il voulut y préparer son armée par des mortifications et des prières propres à appeler sur elle la protection spéciale du ciel. Des litanies, accompagnées d'un jeûne général, furent célébrées dans le camp des Franks, qui présenta pendant trois jours le spectacle anticipé d'un camp de croisés sous les murs de Jérusalem ou d'Antioche. Charles lui-même nous donne la description de la pieuse solennité dans une lettre qu'il adresse des bords de l'Ens à Fastrade, et dont voici quelques passages:

«Charles, par la grâce de Dieu, roi des Franks et des Lombards et patrice romain, à notre chère et très-aimable épouse Fastrade reine.

«Nous t'envoyons par cette missive un salut affectueux dans le Seigneur, et par ta bouche nous adressons le même salut à nos très-douces filles et à nos fidèles résidant près de toi. Nous avons voulu t'informer que, le Dieu miséricordieux aidant, nous sommes sain et sauf, et que nous avons reçu par un envoyé de notre cher fils Pépin des nouvelles, qui nous ont réjoui, de sa santé, de celle du seigneur l'Apostolique, et de nos frontières situées de ce côté, qui sont paisibles et sûres[313]... Quant à nous, nous avons célébré les litanies pendant trois jours, à partir des nones de septembre qui étaient le lundi, continuant le mardi et le mercredi[314], afin de prier la miséricorde de Dieu qu'elle nous concède paix, santé, victoire et heureux voyage, assistance, conseil et protection dans nos angoisses. Nos évêques ont ordonné une abstinence générale de chair et de vin, excepté pour ceux qui ne la pourraient supporter pour causes d'infirmité, âge avancé ou trop grande jeunesse; toutefois il a été établi qu'on pourrait se racheter de l'abstinence de vin pendant ces trois jours, les riches en payant un sou par jour, les autres au moyen d'une aumône proportionnée à leurs facultés, ne serait-elle que d'un denier. Chaque évêque a dû dire sa messe particulière, à moins d'empêchement de santé; les clercs sachant la psalmodie avaient à chanter cinquante psaumes chacun, et pendant la procession des litanies ils devaient marcher sans chaussure[315]. Telle fut la règle dressée par nos évêques, ratifiée par nous et exécutée avec l'assistance de Dieu. Délibère avec nos fidèles comment vous célébrerez aussi ces mêmes litanies. Tu feras, quant au jeûne, ce que ta faiblesse te permettra. Nous nous étonnons d'ailleurs de n'avoir reçu de toi, depuis notre départ de Ratisbonne, ni message ni lettre; fasse donc que nous soyons mieux informé à l'avenir de ta santé et de tout ce qu'il te plaira de nous apprendre. Salut encore une fois dans le Seigneur.»

[Note 313: Missus dilecti nostri Pipini nobis nuntiavit de ejus sanitate ac domni Apostolici, vel de salvatione confinium nostrorum illis partibus positorum. Epist. Carol. Mag. ad. Fastrad., ann. 791.]

[Note 314: Tribus diebus litaniam fecimus, id est nonis septembris, quod fuit Lunis die, incipientes, et Martis, et Mercoris... _Ub. sup._]

[Note 315: Et sacerdos unusquisque missam specialem fecisset, nisi infirmitas impedisset, et clerici, qui psalmos sciebant, unusquisque quinquaginta cantasset, et interim quod ipsas litanias faciebant, discalceati ambulassent. _Loc. laud._]

Charlemagne passa l'Ens, et traversa sans trouver d'ennemis la contrée avoisinante: c'était le malheureux pays que les Huns et les Bavarois s'étaient disputé si longtemps, et dont ils avaient fait un désert. La rivière d'Ips n'arrêta pas sa marche, quoique sans doute le pont construit jadis par les Romains eût été coupé; la forte position de Lemare, aujourd'hui le Moelk, ne lui opposa point de résistance; ce n'est qu'à l'approche du mont Comagène qu'il aperçut du mouvement, des bandes armées et tous les signes d'une défense énergique. Un bras des Alpes de Styrie, projeté vers le Danube, ne laisse entre ses escarpements et le fleuve qu'un étroit défilé, fameux dans l'histoire des guerres danubiennes, le défilé du mont Kalenberg, alors mont Cettius. Il couvre à l'est Vindobona, Vienne, ville obscure jadis, devenue importante dans les derniers temps de la domination romaine, où on la voit remplacer l'antique Carnuntum comme métropole de la Pannonie supérieure. En avant et du côté de l'ouest, le défilé est couvert lui-même par une montagne qui en protége les approches; c'est le mont Comagène dont nous avons déjà parlé. Un château établi sur cette montagne et un rempart ou haie fortifiée interceptaient la route, reliant au Danube la chaîne du Cettius, embarrassée d'épaisses forêts et ravinée par des torrents. Charlemagne dut faire halte pour assiéger régulièrement le rempart et la forteresse. A l'opposite du mont Comagène, de l'autre côté du Danube, descend des hauts plateaux de la Moravie la rivière de Kamp, sinueuse et profonde, qui se jette dans le fleuve par sa rive gauche: les Huns en avaient fait le fossé d'un second rempart, qui formait à travers le Danube la continuation du premier et complétait le barrage de la vallée[316]. Le rempart de la Kamp arrêta le corps d'armée du comte Theuderic, comme celui de Comagène avait arrêté Charlemagne; mais il fut plus promptement enlevé, soit force naturelle moindre, soit moindre résistance, les Avars ayant porté leurs principaux moyens d'action sur la rive droite. Plusieurs assauts tentés par Charlemagne contre le château et la haie de Comagène avaient échoué, et les assiégés, munis d'une énorme quantité de machines de jet, lui faisaient éprouver de grandes pertes par leur artillerie, quand les troupes de Theuderic, maîtresses des lignes de la Kamp, parurent sur la rive gauche, et que la flotte, arrivée à propos, se déploya en bon ordre sur le fleuve. Cette vue ranima le courage des Franks, en même temps qu'elle remplit les Huns de terreur. Craignant d'avoir la retraite coupée, ces barbares s'enfuirent avec leurs troupeaux ou dans les bois épais que recélait la montagne, ou derrière la plus prochaine enceinte, laissant le château de Comagène, puis la ville de Vienne, à la merci du vainqueur[317]. Le château fut rasé, les machines de guerre détruites, la haie brûlée et nivelée, et Charlemagne dépêcha le jeune roi d'Aquitaine, son fils, pour annoncer à la reine Fastrade le double succès qui inaugurait si bien la campagne.

[Note 316: Dicti Avari habebant munitiones paratas, de australi parte ad Chunberg, de aquilonari vero ripa in loco qui dicitur Camp... Regino, ad ann. 791.--Quarum (munitionum) una super Cambum fluvium, altera juxta Comagenos civitatem, in monte Cumeoberg vallo firmissimo, structa erat. _Annal. Reuber._, ad eumd. ann.]

[Note 317: Avari cum vidissent utrumque exercitum ripas continentes, et navigia per medium flumen venientes, a Domino terrore concutiuntur, derelinquentes loca munita, firmitatesque eorum, vel machinationes dimiserunt fuga lapsi... _Annal. Bertin._, ad. ann. 791.--Ubicumque aut ad fossas, aut aliquam firmitatem, sive montes, seu ad flumina vel sylvas confugerunt. _Annal. Franc._, eod. ann.]

Un second cercle, placé à quelque distance au-dessous de Vienne, ne fut emporté qu'après une grande bataille, et les Franks ne trouvèrent plus de résistance jusqu'au Raab[318]. Cette rivière et les marais du lac Neusiedel servaient de fossé à un troisième rempart bien garni de tours et défendu près du confluent de la rivière par la forte place de Bregetium. Charlemagne, n'osant l'attaquer de front, franchit la rivière dans un lieu où elle était guéable, força la haie et tourna la place, qui se rendit à son approche. Pendant ce temps-là, le comte Theuderic enlevait de l'autre côté du Danube un rempart construit le long du Vaag et reliant le fleuve aux Carpathes. Les deux corps de l'armée de terre avaient glorieusement rempli leur tâche; ce fut le tour de la flotte. Entre les embouchures du Vaag et du Raab, situées presqu'en face l'une de l'autre, le Danube, gêné par les atterrissements que ces deux rivières roulent incessamment dans son lit, se divise en plusieurs bras et forme sept îles, dont la plus grande[319] et la plus septentrionale n'a pas moins de vingt lieues de long sur six de large. Ces îles, couvertes de joncs et de saules, entrecoupées de marécages et de fondrières et sans routes certaines, avaient servi d'asile aux habitants accourus des deux rives avec leurs propriétés et leur bétail. Les Huns s'étaient même retranchés assez solidement dans la plus grande, qui présentait des bords élevés et un accès difficile; mais ils avaient compté sans la flotte, qui commença par les bloquer, et les attaqua ensuite de vive force. Le siége dura trois jours. Après beaucoup de sang versé, les Huns se rendirent, et l'on trouva dans leur enclos un amas considérable de grains et des troupeaux sans nombre; les habitants, hommes, femmes, enfants, furent réduits en servitude. Ce dernier fait d'armes ne se lit pas dans les historiens contemporains, d'ailleurs très-laconiques, mais il est attesté par une tradition constante, que sa vraisemblance nous permet d'accepter, et que j'ai reproduite telle qu'elle se racontait au XVe siècle[320].

[Note 318: Habuit conflictum magnum cum Hunnis et vastavit Hunniam plaga magna usque flumen Rapha. _Chron. Moissiac._, ad. ann. 791.--Usque Arrabonis fluenta. _Annal. Laurisham._]

[Note 319: Celle de Csallokozi.]

[Note 320: Bonfin. _Rerum Hungar. Dec._, 1, 9.--Belius, _Notit. nov., Hung._, t. I.]

De son côté, le jeune roi d'Italie n'était pas resté oisif. Son armée, composée en majeure partie de Lombards et de Frioulois, et qui comptait un évêque parmi ses généraux, s'était portée, suivant ses instructions, directement sur la Pannonie inférieure pour prendre la Hunnie en flanc et se rejoindre au corps d'armée de Charlemagne. Arrivée au sommet des Alpes le 28 août, elle en était descendue probablement par la vallée de la Drave pour pénétrer, entre cette rivière et la Save, dans ce qu'on appelait la presqu'île _sirmienne_. Là elle s'était trouvée en face d'un des rings intérieurs, qui contenait d'autant plus de richesses que les Huns l'avaient cru plus à l'abri des attaques. Ils le défendirent vigoureusement, mais le ring fut enlevé, et le butin qu'on y trouva dédommagea amplement le soldat de ses fatigues. La tradition rapporte que Pépin, emporté par son ardeur, fut blessé d'une flèche à l'assaut du rempart et renversé de cheval[321]: l'histoire n'en dit rien, et nous ne trouvons non plus aucune allusion à ce fait dans la lettre par laquelle le père, tout enorgueilli des succès de son fils, en mande le récit à Fastrade. Il se borne à ces mots: «Pépin a tué tant d'Avars, qu'on n'avait jamais vu pareil massacre; l'enceinte a été prise et pillée, et on y a passé la nuit et la matinée du lendemain jusqu'à la troisième heure[322].»

[Note 321: Bonfin., _Rer. Hungar. Dec._, I, 9.]

[Note 322: Et multitudinem de ipsis Avaris interfecerunt in tantum, quod in multis diebus major strages de ipsis Avaris facta non fuit. Et exspoliaverunt ipsum vallum, et sederunt ibi ipsa nocte vel in crastina usque hora diei tertia. Epist. _Carol. Mag., ad Fastrad._, ap. D. Bouq., t. V.]

Ainsi la Pannonie avait été parcourue dans toutes ses directions par les armées de la France, et la Hunnie transdanubienne avait été occupée jusqu'au Vaag; il ne restait plus que la grande plaine que traverse la Theisse et les cantons situés dans les Carpathes ou à l'est de ces montagnes jusqu'à la mer Noire. La saison avançait, et la prudence conseillait à Charlemagne de ne point engager ses troupes au commencement de l'hiver dans un pays de marécages et de rochers où elles auraient à souffrir de la disette et des inondations plus encore que des hommes. Une épizootie, qui s'était mise sur les chevaux de l'armée et en avait déjà fait périr la plus grande partie[323], eût été à elle seule une raison suffisante de ne pas pousser plus loin. Charlemagne termina donc là la campagne; il renvoya l'armée d'Italie dans ses cantonnements du Pô, plaça le corps du comte Theuderic et le sien en observation sur la frontière hunnique, et emmena son fils Pépin pour aller célébrer avec lui les fêtes de Noël à Ratisbonne.

[Note 323: Tanta equorum lues exorta est, ut vix decima pars e tot millibus equorum remansisse dicatur. _Annal. Laurisham._, ann. 791.]