‹ Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en EuropeChapitre 13 sur 22 · XI.]

XI.]

[Note 535: Fecit siquidem, dum vixit in summitate cujusdam rupis sepulcrum in eadem petra laboriosissime excisum... in eodem cum quodam nepote suo nomine Rathaldo cognoscitur fuisse sepultum. _Ibid._, XII.]

On devine bien qu'il est question ici de Walter d'Aquitaine, et en effet le moine insère à ce sujet dans sa chronique un récit tout à fait conforme au poëme que nous analysions tout à l'heure, et qui n'en est même souvent que la reproduction textuelle. Le jeune compagnon de Walter était l'enfant du fils qu'il avait eu de sa femme Hildegonde au temps de leur jeunesse[536]. Ce fils n'était plus. La chronique se tait sur la catastrophe qui avait enlevé Hildegonde. Walter, laissé pour mort dans son combat avec Dietlieb, avait été rappelé à la vie et s'était guéri de ses blessures. Après d'autres traverses que nous ne savons pas, ayant perdu ce qui lui était cher, il était venu chercher le repos sous une règle qui pût dompter les violences de son âme; le vieux récit nous dit le reste.

Des scènes parfois gracieuses et riantes de la poésie du Midi, Gudruna nous transporte dans la poésie du Nord, aussi âpre et aussi sombre que son climat. La fille de Crimhilde et de Ghibic, l'inconsolable veuve de Sigurd, pleure jour et nuit la mort de son époux, et maudit ses frères Gunther et Hagen, qui l'ont assassiné. Elle repousse avec obstination le roi des Huns, qui demande sa main; mais Crimhilde lui fait boire le breuvage d'oubli, «breuvage amer et froid,» dit le poëte, et alors, le passé s'effaçant de sa mémoire, Gudruna oublie Siegfried et ses frères, et part joyeusement pour le royaume des Huns. Des guerriers franks l'accompagnent à cheval, des femmes gauloises la suivent en char. «Pendant sept jours elle gravit de fraîches montagnes, pendant sept jours elle fend l'onde sinueuse des fleuves, pendant sept jours encore elle traverse la terre sèche des campagnes;» elle arrive de cette façon à la citadelle élevée où le roi des Huns faisait sa demeure[537].

[Note 536: Hic filius fuit filii Waltarii quem peperit ei Hildegund, prænominata puella. _Chron. Noval._, XII.]

[Note 537: _Quida-Gudrunar_.]

La première nuit de leurs noces fut assombrie par des pressentiments et des rêves prophétiques: les Nornes (ce sont les Parques scandinaves) répandirent leurs enchantements sur Attila. Assailli d'images de meurtre, il se réveille épouvanté et dit à sa nouvelle épouse: «Oh! j'aime mieux l'insomnie que le sommeil avec de pareils rêves; j'aime mieux me rouler tout meurtri sur ma couche comme un malade que d'y rencontrer un pareil repos!» Elle aussi se trouva bientôt malheureuse. Les fumées du breuvage d'oubli, en se dissipant, lui ramenèrent l'image de Sigurd, mais elle ne ressentit plus son ancienne haine contre ses frères: elle avait pardonné.

Les chants de l'Edda nous montrent la jeune reine triste dans ce palais où le souvenir de son premier mari la poursuit jusque dans les bras du second. Elle y avait rencontré Théodoric, qui pleurait son royaume perdu; la communauté de tristesse les rapproche. D'un autre côté, Herkia, la reine Kerka de Priscus, qui ne figure ici que comme une concubine, épie Gudruna avec jalousie et remplit de soupçons le cœur de son maître[538]. Lui cependant ne cesse de réclamer le trésor de Sigurd, que Gunther et Hagen retiennent déloyalement, quoiqu'il soit la propriété de leur sœur; mais ni prières ni menaces n'ont d'effet sur eux. Cette partie de la fable est fort obscure, et on ne sait pas comment le roi des Huns parvient à s'emparer de la reine Crimhilde, l'enferme dans une caverne et l'y laisse mourir de faim. Beaucoup de chants épisodiques devaient se rattacher aux chants principaux et peindre les diverses péripéties de ce mariage mal assorti; la plupart sont perdus, mais un de ceux qui nous restent fera suffisamment apprécier leur caractère général.

[Note 538: _Quida-Gudrunar_.]

«GUDRUNA.--Pourquoi donc, ô Attila, te montres-tu sombre et soucieux? Le sourire n'effleure plus tes lèvres: tes hommes se demandent pourquoi tu ne leur parles plus, et moi, je me demande pourquoi tu me fuis?

«ATTILA.--C'est qu'Herkia m'a tout révélé, ô fille de Ghibic! Elle m'a dit qu'elle t'avait surprise avec Théodoric, dormant sous la même couverture de lin, l'un à côté de l'autre.

«GUDRUNA.--Je suis prête à te jurer, par la pierre blanche qui repose au fond du chaudron bouillant, qu'il ne s'est rien passé entre Théodoric et moi dont le gardien le plus sévère ou un mari puisse s'offenser.

«Une seule fois, vraiment, j'ai embrassé le roi honoré, le chef des peuples; mais nos pensées n'étaient point à l'amour. Tous deux rongés de tristesse, nous nous racontions nos chagrins[539].

[Note 539: Nisi collum amplexabar--populorum moderatori--unica vice--aliæ erant nostræ cogitationes,--ubi nos duo mœsti--descendebamus ad colloquia. _Quida-Gudrun_., 4.]

«Qui m'assistera dans ma cause? qui m'accompagnera à l'épreuve du feu? Théodoric est seul. Des trente guerriers qui le suivirent dans son exil, pas un ne lui reste! Entoure-moi de mes frères en armes, entoure-moi de toute ma famille.

«Fais venir ici Saxo, le prince des hommes du Midi, lui qui sait par quels rites il faut consacrer le chaudron d'eau bouillante.--Sept cents hommes entrèrent dans la cour avant que la royale épouse eût plongé sa main dans le chaudron.

«A ce moment, elle s'écria avec angoisse:--Gunther n'est pas ici, je ne puis invoquer Hagen; mes doux frères, je ne les vois pas! Je pense bien que l'épée d'Hagen aurait pu venger une si grande injure, mais je n'ai que moi pour me justifier de la calomnie.

«Aussitôt, plongeant au fond de la chaudière la blanche paume de sa main, elle saisit et rapporta les verts cailloux[540].--Voyez maintenant, hommes, voyez que je suis innocente; ma main est sans brûlure, et le chaudron bout à gros bouillons.

[Note 540: Cito ea demisit ad fundum--volam candidam--atque ea sustulit--virides lapillos. _Quida-Gudrun._, 8.]

«Attila sourit dans son âme quand il vit intacte la main de Gudruna.--Qu'on m'amène maintenant Herkia; je veux qu'elle subisse aussi l'épreuve du feu, elle qui a médité une si noire vengeance.

«Celui-là n'a vu de sa vie chose misérable qui n'a pas vu comment les mains d'Herkia furent brûlées. On entraîna la jeune fille pour la jeter dans un marais infect, et ainsi Gudruna eut satisfaction de son injure[541].»

[Note 541: Nemo vidit rem miserabilem--qui id non vidit--quantum ibi Herkiæ--manus ustulabantur. _Ibid._, 9.]

Plusieurs années s'écoulent, et Attila voit avec bonheur grandir sous ses yeux deux fils, Erp et Eitille, qu'il a eus de Gudruna, et sur lesquels il reporte toute sa tendresse; d'un autre côté, sa passion pour l'or s'est réveillée: il veut recouvrer à tout prix l'héritage de Sigurd que lui ont volé les Niebelungs. Le plus complet des poëmes scandinaves, l'_Atla-Mâl_, nous introduit dans un conseil où le roi des Huns et ses principaux chefs délibèrent sur les moyens à employer pour reconquérir ce trésor, leur bien légitime. On décide qu'Attila attirera Gunther et Hagen dans sa ville sous le prétexte d'une brillante fête qu'il veut donner; puis, quand les hommes de l'ouest seront sous sa main, il faudra bien qu'ils rendent le trésor, ou qu'ils déclarent dans quel lieu ils l'ont enfoui. Gudruna, l'oreille au guet, a tout entendu, et, résolue à tout déjouer, elle charge l'envoyé d'Attila d'une lettre pour Gunther et d'un anneau d'or pour Hagen. La lettre, écrite en runes, avertit ses frères de ne point venir; mais l'envoyé d'Attila, qui connaît les runes, falsifie les caractères, et rend la lettre en partie illisible. L'anneau était entrelacé de poils de loup; mais l'envoyé d'Attila ne les a point remarqués, ou n'a pas deviné ce qu'ils signifiaient. A son arrivée au palais des Niebelungs, lorsqu'il a remis la lettre et l'anneau, Glomvara, femme de Gunther, observe le message avec défiance. «Pourquoi, s'écrie-t-elle, Gudruna ma sœur, si habile dans l'art des runes, a-t-elle tracé des caractères que je ne puis lire?» En même temps, Costbéra, la femme d'Hagen, disait en examinant l'anneau: «Voici des poils de loup qui veulent dire: Garde-toi des piéges[542].» Elles parlaient en vain: de riches armures, présents d'Attila, suspendues au poteau de la salle, à la lueur d'un feu pétillant, éblouissaient les yeux des Niebelungs, et l'image de cette course lointaine, de ces fêtes et de ces combats absorbait toutes leurs pensées.

[Note 542: Pilos inveni lupinos--innexos annulo rutilo:--opinor eam cautelam indixisse. _Atla-Quida_, 8.]

La nuit qui suit le message et qui précède le départ des princes est remplie de sombres pressentiments. Costbéra, couchée à côté d'Hagen, se réveille en sursaut toute pâle de frayeur.

«--Hagen, lui dit-elle, j'ai rêvé qu'un ours entrait dans cette chambre et grimpait sur notre lit, qu'il secouait violemment avec ses ongles; là, il nous saisit dans sa gueule, et nous ne pouvions nous défendre, car nous étions comme pétrifiés.--Laisse là tes visions, répondit Hagen; un ours blanc vu en songe, c'est une tempête qui doit éclater vers le soleil levant.

«J'ai rêvé aussi qu'un aigle voltigeait au-dessus de nous dans la grande salle, et que le battement de ses ailes faisait égoutter sur nos têtes une pluie de sang. Je fixai mon regard sur cet oiseau: il avait la figure d'Attila[543].--Préparons-nous donc à chasser le buffle, car rêver d'aigle, c'est signe qu'on rencontrera des buffles. Rêve tout ce que tu voudras, ma femme chérie; tes rêves n'importent guère au roi des Huns.» Leur bavardage finit là, dit le poëte, car tout bavardage finit[544].

[Note 543: Existimavi... eam esse formam Attali. _Atla-Mâl._, 18.]

[Note 544: Finem fecerunt ei colloquio.--Omnis sermo finitur. _Ibid._, 19.]

«La même scène se passait dans le lit de Gunther, où Glomvara, en proie à des visions funestes, cherchait à empêcher son départ:--Gunther, lui disait-elle, j'ai cru voir en rêve un gibet où l'on te menait pendre[545]; les vers sortaient déjà de ton corps, et pourtant je te sentais vivant. Devines-tu ce que cela veut dire?

[Note 545: Factum autumabam tibi patibulum--teque ad suspendium ire. _Atla-M._, 21.]

«Je rêvais aussi qu'on retirait de ton vêtement un poignard ensanglanté (quel rêve à raconter à un homme qu'on aime!); puis je vis une lance qui te perçait de part en part, et un loup hurlait à chaque extrémité.--Loups et chiens vus en rêve, répondit Gunther, c'est le présage d'un cruel massacre.

«Je rêvais, reprit Glomvara, qu'un fleuve débordé arrivait dans ce palais; il avançait en bouillonnant, et la voix de ses cataractes nous faisait frémir; il entra dans la salle en soulevant les bancs, et vous saisissant, Hagen et toi, dans un tourbillon, il vous brisa contre les murs; assurément cela n'annonce rien de gai.

«Je rêvais aussi que les filles de la mort, les cruelles Nornes, étaient venues ici la nuit dernière, dans leurs plus beaux atours, pour chercher un mari; elles étaient hideuses à voir! C'est toi, Gunther, qu'elles avaient choisi, et elles t'invitèrent à les suivre au banquet des trépassés[546].--C'est trop me retarder par des discours, s'écria enfin Gunther; ce qui est arrêté est arrêté, nous partirons malgré tous les présages!»

[Note 546: Fæminas existimabam defunctas... quæ te virum eligere cupiebant--te cito invitabant--ad sedilia sua. _Ibid._, 25.]

Les présages n'étaient que trop véridiques, ainsi que la suite le prouva. Lorsque les hommes du Rhin, avec leur cortége de guerriers, arrivèrent à la demeure d'Attila, ils trouvèrent la ville barricadée comme pour un siége, et la porte rendit un bruit de verrous quand Hagen vint la heurter. «On n'entre pas aisément ici, lui dit en ricanant le messager qui les amenait: je vous conseille de retourner chez vous, ou plutôt attendez-moi un peu, afin que j'aille vous tailler une potence.» Les Niebelungs, pour toute réponse, lui fendirent la tête à coups de hache. La porte s'ouvrit et Attila parut: «Soyez les bienvenus parmi nous, leur dit-il, à la condition de me livrer le trésor qui appartient à Sigurd et qui est le douaire de Gudruna.--Tu ne l'auras jamais, répondit Gunther; et si nous devons mourir, vois par celui-ci, qui était un des tiens, que nous ne tomberons pas les premiers.» Et ils lui montrèrent le cadavre de son envoyé. Alors la bataille commença: les Huns saisirent leurs arcs, les Niebelungs leurs boucliers; les flèches et les javelots se croisaient et se heurtaient dans l'air. Tout à coup une femme se précipite entre les combattants: c'était la reine Gudruna, que le bruit avait attirée hors de son palais; sa chevelure était en désordre; elle avait arraché les colliers qui chargeaient son cou, et les anneaux d'argent roulaient brisés sur la poussière. Elle embrassa tendrement ses frères et essaya de les réconcilier avec son mari; mais elle n'y réussit pas.

Pendant la moitié du jour, la bataille dura sans se ralentir; le sang ruisselait sur la terre comme une rivière; enfin Gunther et Hagen, accablés par le nombre, sont faits prisonniers et enfermés tous les deux dans un cachot. Attila allait de l'un à l'autre, les menaçant de la mort s'ils ne lui déclaraient pas l'endroit où ils avaient caché son trésor; mais ni l'un ni l'autre ne voulait parler. «Hagen et moi, disait Gunther, nous nous sommes juré entre nous de ne jamais révéler notre secret; je ne puis te le dire, tant que Hagen sera vivant.» Alors on lui apporta un cœur sanglant placé sur un plateau: «Oh! ce n'est pas là le cœur d'Hagen l'intrépide, s'écria Gunther, c'est le cœur du lâche Hialla; il tremble sur ce plat, il tremblait deux fois plus fort dans la poitrine de son maître.[547]» On tua alors Hagen, et on lui arracha le cœur. «Je reconnais celui-là, s'écria Gunther en le voyant; il ne tremble pas du moins, c'est le cœur de Hagen. Et maintenant, Attila, maintenant que je reste seul, écoute; cherche au fond du Rhin, le trésor y est tout entier: les anneaux et les bracelets d'or étincellent avec plus d'éclat sous les vagues du fleuve qu'ils ne feraient aux bras des Huns.» Attila, au comble de la colère, fait jeter le Niebelung dans une fosse remplie de serpents. Gunther avait sa lyre avec lui, il en frappe les cordes de son pied, et tous les hommes tressaillent, toutes les femmes pleurent, les serpents s'apaisent et les aspics s'engourdissent; mais la mère d'Attila, changée en vipère, s'élance sur lui et lui ronge le foie. Gunther expire en riant et va boire la cervoise avec les Ases à la table d'Odin.

[Note 547: Hic habeo cor--Hiallii trepidi,--dissimile cordi--Högni intrepidi--quod multum tremit--jacens in patina;--tremuit dimidio magis,--cum in pectore jaceret. _Atla-Q._, 24.]

Maintenant c'est le tour de Gudruna: à chacun sa vengeance, à chacun son jour de triomphe. Elle regrette surtout Hagen, son jeune frère, son frère préféré. «Nous avions été élevés ensemble, dit-elle, deux sous un seul toit; nos jeux étaient les mêmes, nous grandissions côte à côte comme deux jeunes arbres dans le verger de mon père; c'était toujours de colliers semblables que ma mère Brunehilde aimait à nous parer. Oh! je ne te pardonnerai jamais le meurtre de mes frères! et quoi que tu puisses faire désormais pour moi, rien de toi ne me plaira plus.» Elle semble ensuite se résigner à la fatalité de son sort. «Que peut une faible femme contre la puissance des hommes? La cime de l'arbre se sèche quand les rameaux lui sont enlevés, et la plante s'inclinera jusqu'à terre, si vous lui retranchez son tuteur. Règne donc tout à ton aise, Attila, et fais ici tout ce qu'il te plaît.» Attila crut l'avoir calmée: «il eut tort, ce roi prudent, dit le vieux poëme scandinave; en se montrant oublieuse et gaie, Gudruna jouait un double jeu[548].» En effet, les plus noirs projets roulaient dans son cerveau. Elle exige enfin une dernière concession à son chagrin: qu'elle puisse offrir un repas funèbre à la mémoire de ses frères et qu'Attila y assiste avec elle, elle se montrera satisfaite. Un banquet somptueux est préparé par ses soins... et Attila mange le cœur de ses deux fils accommodé avec du miel.

[Note 548: Male evenit consilium Attalo:--attamen ille possidebat animum supientem... Edda. _Atla-Mâl_.]

Dans le tableau de cette scène horrible que les scaldes groënlandais, auteurs de l'_Atla-Mâl_ et de l'_Atla-Quida_, traitent tous deux avec complaisance, et dans laquelle ils accumulent tout ce que la poésie scandinave possède d'images féroces et de détails hideux, et elle est, comme on sait, très-riche en ce genre, il éclate par-ci par-là quelques traits vrais et touchants. Ainsi, dans l'_Atla-Mâl_, Gudruna attire vers elle ses enfants par des paroles caressantes; puis, quand elle les tient, elle les attache à un billot. «Ces lionceaux, dit le poëte, furent frappés de surprise, mais ils ne pleurèrent point[549]; se collant au sein de leur mère, ils lui demandaient ce qu'elle leur voulait.--Je veux vous tuer tous deux; c'est une fantaisie que je nourris depuis longtemps.--Mère, tue tes enfants si tu veux, tu en as le droit[550], et personne ici ne t'en empêche; mais songe que c'est un grand crime et que tu devras t'en repentir. Tes enfants auraient grandi joyeusement, et mon frère serait devenu un guerrier.» Dans l'_Atla-Quida_, elle adresse ces paroles à son mari: «Tu ne les appelleras plus sur tes genoux pendant le repas, ton cher Erp et ton cher Eitill, si gais tous deux et animant encore la gaieté du festin. Tu ne les verras plus assis sur ce siége en face de toi, distribuant des cadeaux à tes hommes, ou là-bas, au milieu des guerriers, maniant la poignée des lances, caressant la crinière des chevaux et excitant par leurs cris l'ardeur des coursiers[551].»

[Note 549: Ea adlexit parvulos--et trabi applicuit;--consternabantur feroces--neque tamen plorabant. _Atla-M._, 73.]

[Note 550: Macta tu, ut lubet, pueros;--id nemo impedire potest. _Ibid._, 74.]

[Note 551: Non accies tu posthac--ad genua tua--Erpum atque Eitillum--poculis alacres duo... Hastis manubria accommodare,--jubas demetere--neque equos impellere. _Atla-Q._, 39.]

«A ces mots, reprend le poëte, un bruit confus s'éleva sur tous les bancs: c'était une orageuse clameur d'hommes dont les sifflements firent trembler les voûtes de la salle. Tous les yeux versaient des larmes sur la mort des fils du _Hun_, mais les yeux de Gudruna étaient secs. Cette femme ne connut jamais les larmes, pas plus pour ses frères au cœur d'ours que pour les doux enfants sans malice qui étaient les fruits de son sein.»

Je me hâte d'arriver au dénoûment. On ne comprend pas bien, dans les poëmes qui nous restent, comment, après une preuve si peu douteuse de son mauvais vouloir pour lui, Attila put garder encore Gudruna, et non-seulement la garder, mais l'aimer et désirer son amour. Les scaldes, il est vrai, ont soin de nous la peindre comme étant d'une beauté merveilleuse: «Elle avait, dit l'auteur de l'_Atla-Quida_, la blancheur du cygne, et quand elle circulait autour des tables du festin, faisant l'office d'échanson, on l'eût prise pour une déesse.» Enfin, il était dit, dans la donnée épique, qu'Attila serait aveugle dans son affection, afin que Gudruna pût couronner sa vengeance par un suprême attentat. En effet, elle le flatte, elle l'enivre de fausses caresses. «Souvent, dit le poëme déjà cité, on les vit s'embrasser comme deux amants sous les yeux des chefs.» Enfin, une nuit qu'il dormait profondément dans ses bras, appesanti par le vin qu'elle lui avait versé, elle se lève furtivement, introduit dans la chambre Aldrian, fils de Hagen qu'elle gardait près d'elle comme un instrument de meurtre, et à eux deux ils plongent une épée dans le cœur du roi. Au froid de l'acier, Attila se réveille, et, apercevant sa femme et le jeune neveu de sa femme:

«Qui de vous m'a frappé? dit-il. Avouez-le-moi en toute franchise. Qui m'a tué? car je sens que ma blessure est mortelle et que ma vie s'échappe avec mon sang.

«GUDRONA.--La fille de Crimhilde ne te mentira pas. C'est elle qui t'a tué, et celui-ci l'a aidée à te faire une blessure dont tu ne dois pas guérir.

«ATTILA.--Qui t'a inspiré cette fureur, ô Gudruna? Il est mal de tromper un ami qui se fie à vous[552]. Pourtant je t'aimais! C'est avec l'espoir du bonheur que je briguai ta main, lorsque tu devins veuve et que je t'amenai régner avec moi dans mon royaume. On te disait altière, impérieuse, et je ne l'ai que trop éprouvé. Tu vins donc ici avec tout l'attirail d'une reine. Les plus illustres Huns te faisaient cortége. Des bœufs étaient échelonnés en abondance sur la route, et des moutons aussi; les peuples s'empressaient de fournir toutes les provisions nécessaires à ton voyage.

[Note 552: Tu furenter adgressa es necem,--etsi non esset congruum,--malum est fallere amicum--qui bene tibi confidit. _Atla-M._, 90.]

«Je te donnai pour cadeau de noces trente cavaliers équipés et vingt belles vierges destinées à te servir; ce que je te donnai en or et en argent, personne ne pourrait le compter. Et comme si tout cela n'était que néant, tu ne te montras point satisfaite; c'était mon royaume que tu voulais, et c'est pour cela sans doute que tu m'as tendu ce piége. Rien de ce qui venait de moi ne semblait te plaire; tu faisais sécher ta belle-mère de douleur. Ah! depuis ce fatal mariage, aucun de nous n'a connu la paix!

«GUDRUNA.--Tu mens, Attila[553]! Quoique je me soucie peu de récriminer sur le passé, je te dirai que c'est toi qui as troublé la paix. Ta maison était une maison de discorde: les frères s'y battaient contre les frères, les amis contre les amis, et la moitié de ta famille appartient déjà aux filles de l'enfer...

[Note 553: Nunc tu mentiris, Attale. _Ibid._, 95.]

«Il n'en fut pas ainsi du temps de mon premier mari: quand celui-là mourut, un amer chagrin s'empara de moi. Il était triste assurément de porter à mon âge le nom de veuve; mais ce fut pour Gudruna un affreux supplice d'entrer vivante dans la maison d'Attila. Un héros l'avait possédée, elle le pleure encore, et ses larmes ne tariront point...

«ATTILA.--Cesse, ô Gudruna, et écoute-moi. Si tu eus jamais quelque pitié dans l'âme, prends soin de mes funérailles, fais que mon cadavre ne reste pas sans honneurs.

«GUDRUNA.--J'achèterai un navire avec un cercueil peint, j'enduirai un linceul de cire afin d'y envelopper ton corps, et je te rendrai les derniers devoirs comme si nous nous étions aimés[554].

[Note 554: Navigium emero--atque arcam coloratam;--probe ceravero stragulum tuo corpori involvendo;--prospexero omne quod opus est,--haud secus atque essemus benevoli. _Atla-M._, 91.]

«Le corps d'Attila resta sans mouvement. Un deuil immense s'empara de ses proches, et l'illustre femme exécuta ce qu'elle avait promis.»

La tragédie dans l'_Atla-Quida_ ne finit pas encore là. Gudruna, lorsqu'elle voit Attila mort, descend dans la cour, lâche les chiens de garde, et, prenant un tison allumé, met le feu au palais. Bientôt la flamme consume tous les nobles huns, grands et petits, hommes et femmes, auprès du cadavre de leur roi: c'est l'holocauste expiatoire qu'elle envoie aux mânes de ses frères. «Heureux, s'écrie avec un enthousiasme digne de la férocité de son héroïne l'auteur de l'_Atla-Mâl_, heureux le père qui a pu engendrer une telle fille, car il vivra dans la postérité, et Gudruna sera chantée sur toute la terre, partout où les hommes entendront raconter l'histoire de ces discordes acharnées[555]!»

[Note 555: Beatus est posterorum quisque--cui gignere contigit--talem puellam fortium factorum laude--qualem... _Atla-M._, 103.]

Si je ne me trompe, nous voici plus près d'Ildico que nous n'avons encore été; elle nous apparaît ici sous une image beaucoup plus nette, sous une forme bien mieux arrêtée que dans Hilldr la Danoise ou dans Hildegonde de Burgondie. Ce qui différencie surtout les deux figures historique et traditionnelle, ce sont les nécessités du cadre dans lequel celle-ci est emprisonnée. La liaison de la fable de Sigurd avec la tradition d'Attila voulait qu'une veuve remplaçât la jeune fille de l'histoire, et qu'une mort lente, préparée par des péripéties nombreuses, amenée fatalement par l'héritage du trésor maudit de Fafnir, remplaçât pour Attila la mort précipitée qui l'avait frappé dans la nuit même de ses noces. Il faut se dire aussi qu'un simple meurtre, si atroce qu'il fût, n'était pas de nature à contenter les poëtes scandinaves, qui avaient besoin de tableaux un peu plus émouvants, tels, par exemple, que celui d'un père qui mange le cœur de ses enfants égorgés par leur mère. Malgré ces altérations, que le mélange du fabuleux et du réel peut expliquer, on ne saurait méconnaître, à mon avis, dans les poëmes de l'Edda, un souvenir direct d'Attila, une impression contemporaine poétisée, comme elle pouvait l'être, dans la patrie des Berserkers. Quoi qu'il en soit, cette poésie avait une grandeur qui saisissait l'imagination et qui assura sa vogue dans toute l'Europe germanique. Elle revint donc de la Scandinavie dans l'Allemagne du midi, rapportant sur les bords du Rhin et du Danube, avec les personnages réels qu'elle y avait empruntés, ses propres fictions et son cadre mythologique; mais de nouvelles destinées l'y attendaient, et la tradition scandinave, bien qu'adoptée dans sa forme, reçut au fond des changements qui la rendirent méconnaissable. Cette espèce de révolution s'opéra au Xe siècle, époque où commencent les poëmes germaniques du cycle des Niebelungs. Quel fut le caractère de cette révolution, et quelle cause historique peut-on lui assigner? C'est ce qu'il me reste à examiner.

III. DERNIER ÉTAT DE LA TRADITION.--POËME ALLEMAND DES NIEBELUNGS.--ALTÉRATION DU MYTHE DE SIGURD.--FÉROCITÉ DES NIEBELUNGS ET DE LEUR SOEUR CRIMHILDE.--ATTILA AMI DES CHRÉTIENS; IL FAIT BAPTISER SON FILS ORTLIEB.--PILEGRIN ÉVÊQUE DE PASSAU, AUTEUR DU POEME DES NIEBELUNGS.--PILEGRIN FUT L'APÔTRE DES HONGROIS.--SON RÔLE POLITIQUE.--CARACTÈRE ET OBJET DE SON POËME.

Quand on compare les chants de l'Edda aux poëmes germaniques du cycle des Niebelungs, et surtout au beau et grand poëme de ce nom, le _Niebelungenlied_, astre de cette pléiade, on est frappé des différences qu'ils présentent; mais l'étonnement s'accroît quand on approfondit la nature de ces différences. Ainsi, dans les uns et dans les autres, le cadre est le même, les personnages sont les mêmes, le fil conducteur de l'action est le même; seulement l'intention poétique, les caractères sont tout autres, et le dénoûment est changé: la tradition scandinave se réfléchit bien dans la tradition germanique, mais elle s'y dessine à rebours. Ce n'est plus le meurtre du roi des Huns qui fait la catastrophe, c'est la mort de sa femme, que les poëmes allemands appellent Crimhilde, mais qui est évidemment le même personnage que Gudruna; ce n'est pas Attila qui attire les princes du Rhin dans un piége pour leur arracher le trésor de Fafnir, c'est Crimhilde elle-même qui les enlace dans ses ruses et les immole ensuite à sa vengeance. Dès l'entrée en matière du _Niebelungenlied_, on s'aperçoit que la fiction odinique de l'Edda n'est plus comprise. Ces êtres symboliques, qui, dans l'épopée scandinave, dominent toute l'action se rapetissent ici aux proportions de personnages humains ridiculement invraisemblables. La valkyrie Brunehilde est remplacée par une femme de notre monde, douée d'une force prodigieuse on ne sait pourquoi, et le Volsung Sigurd, ce fils de la lumière jeté dans les aventures de la vie mortelle pour y tomber victime des enfants de la nuit, est remplacé par un géant. Cet amour mystique qui liait le Volsung à deux femmes, l'une d'origine terrestre et l'autre d'origine divine, se transforme, dans la copie allemande, en galanteries mondaines assez étranges. L'allégorie a fait place au conte: le vent du christianisme, qui a soufflé sur ces symboles vivants, les a glacés du froid de la mort.

Le contraste se continue dans la portion du drame consacrée aux aventures réelles. Gudruna avait oublié le crime de ses frères: Crimhilde n'a point bu et ne boira jamais le breuvage d'oubli; ce qui la fait vivre, c'est le désir de la vengeance et la haine, une haine incommensurable et patiente, parce qu'elle ne connaît point de fin. Si elle consent à épouser Attila, dont elle se soucie peu d'ailleurs, c'est que le margrave Rudiger de Pechlarn, envoyé du roi des Huns, lui a dit que ce mariage mettrait ses ennemis sous ses pieds, et que lui-même s'engageait à la soutenir contre tous: ce mot la décide, et elle part. Le trésor que lui avait légué Siegfried est presque tout entier aux mains de ses frères: elle veut du moins emporter ce qui lui reste; mais Hagen s'y oppose insolemment et arrête les mulets déjà chargés. «Laissez-leur cet or, noble dame, dit Rudiger; Attila n'en veut point et n'en a pas besoin; il désire vous doter lui-même, et il vous couvrira de plus de bijoux que vous n'en pouvez porter.» Ni le désintéressement d'Attila, ni la tendre affection qu'il lui montre ne calment cette âme cruelle; en vain elle met au monde un fils qu'elle fait baptiser[556] (car il y a dans Etzelburg une église où l'on dit régulièrement la messe): aucun sentiment n'a prise sur elle, si ce n'est la vengeance. Elle arrête enfin son plan. Une nuit qu'Attila reposait dans ses bras, elle se lamente sur la longue absence de ses proches, comme si son cœur souffrait de ne les point voir. «J'ai d'illustres parents, disait-elle, mais nul ne les connaît dans ce royaume, et, quand je passe sur les chemins, on m'appelle, pour m'offenser, l'orpheline étrangère!--O femme bien-aimée, s'écrie Attila, que toute ta parenté vienne nous visiter, je l'y inviterai cordialement, et ma joie égalera la tienne quand nous recevrons ces nobles hôtes.» C'était, on le devine bien, un piége que Crimhilde tendait à ses frères, à l'insu de son mari. Dès le lendemain, deux messagers partaient pour Worms, et une grande fête d'armes se préparait à Etzelburg.

[Note 556:

Dasz da getaufet wurde des edlen Königes Kind, Nach christelichem Rechte: Ortlieb ward es genannt. _Niebelungenlied_, v. 5558.]

Les frères de Crimhilde, Gunther, Ghiselher et Ghernot, n'acceptent pas sans hésiter l'invitation qui leur arrive d'Etzelburg; mais la loyauté d'Attila les rassure, car nul roi n'est plus fidèle à sa parole, nul roi n'exerce plus saintement l'hospitalité. Ils ont soin néanmoins de s'informer près des messagers s'ils ont vu la reine, leur sœur, et de quelle humeur elle était à leur départ. «D'humeur calme et joyeuse, répondent ceux-ci, et elle vous envoie le baiser de paix[557]». Les hommes du Rhin se mettent en route, non pas seuls toutefois, leur suite se compose de soixante chefs ou héros, de mille guerriers d'élite et de neuf mille soldats. En tête se trouve Hagen, qui n'est plus ici leur frère, mais leur parent et leur compagnon inséparable. Dans le guet-apens tendu à Siegfried par les Niebelungs, c'est lui qui a frappé le héros, et après l'avoir tué, il lui a enlevé son épée, qu'il porte arrogamment à sa ceinture comme un trophée de sa victoire. L'épée de Siegfried est la meilleure qui ait jamais été trempée; elle se nomme Balmung, et on la reconnaît à son pommeau de jaspe, vert comme l'herbe des prés. Les hommes du Rhin sont assaillis tout le long de leur route par des prédictions sinistres, et quand ils arrivent à la porte d'Etzelburg, Théodoric, qui vient au-devant d'eux, leur dit que la reine gémit toujours et regrette Siegfried: c'était un avertissement qu'ils se tinssent sur leurs gardes. Il n'était plus temps de reculer, ils entrent.

[Note 557: _Niebelungenlied_., v. 6029 et suiv.]

L'accueil que leur fait Attila, aussi cordial que magnifique, ne trouve chez eux que froideur et dureté; tout entiers à la pensée des piéges que peut leur tendre Crimhilde, ils refusent de quitter leurs armes, et leur sombre préoccupation éclate par des propos insolents ou des menaces qui indignent leur hôte. Les Niebelungs sont représentés comme de dignes frères de Crimhilde, sur lesquels le poëte accumule tout ce qu'il peut imaginer d'énergie guerrière et de passion féroce: leur violence naturelle conspire avec la furie de leur sœur à transformer cette fête joyeuse en un champ de carnage. Voici la scène par laquelle ils forcent Attila à tirer l'épée malgré lui. Ils sont à la table du roi, les trois princes du Rhin et Hagen, lorsqu'une querelle excitée par Crimhilde met aux mains dans la rue les soldats burgondes et les Huns. Attila leur présentait avec affection le petit Ortlieb, son fils, que quatre vassaux portaient autour de la table et faisaient passer de main en main parmi les convives. «--Mes amis, disait le roi aux Niebelungs, vous voyez mon bien et ma vie, mon unique enfant et celui de votre sœur. Je veux le confier à vos soins pour que vous l'emmeniez à Worms, et qu'à votre exemple il devienne un jour un homme.--Faire un homme d'un pareil avorton! reprit brutalement Hagen, ce n'est pas moi qui m'en chargerai, et j'espère qu'Ortlieb et moi nous ne nous rencontrerons pas souvent dans la ville de Worms».[558] En cet instant un guerrier burgonde entrant dans la salle crie qu'on égorge tous leurs amis. A ces mots, le féroce Hagen se lève, tire son épée, et fait sauter la tête d'Ortlieb sur le sein de sa mère.

Alors commence entre les Huns et les Niebelungs une lutte implacable; Attila, couvert du sang de son fils, leur a déclaré guerre pour guerre. Les Burgondes, retranchés dans une salle du palais, soutiennent l'assaut des Huns; les morts succèdent aux morts, les blessés aux blessés; on se bat avec du sang jusqu'aux genoux. Au plus fort de la mêlée, Crimhilde met le feu à la salle pour brûler ses frères. Épuisés de fatigue et cernés par les flammes, ils ont soif, et l'un d'eux demande à boire: «Bois du sang![559]» s'écrie Hagen. Le Burgonde se baisse, entr'ouvre la poitrine d'un ennemi blessé et y trempe ses lèvres: tous font de même. Cette galerie de portraits sauvages en présente quelques-uns d'un effet grandiose, tels que ce barde Folker, dont l'archet est en même temps un glaive qui reluit tout ensanglanté sur les têtes des Huns.

[Note 558:

Doch ist der Konig junge so schwachelich gethan: Man soll mich sehen selten zu Hoff nach Ortelieben gahn. _Niebelung_., v. 7735.]

[Note 559:

Da sprach von Tronege Hagen: Ihr edelen Ritter gut, Wen der Durst nun zwinge, der trinke hie das Blut; Das ist in solchen Nothen noch beszer danne Wein. _Ibid._, v. 8549, et seqq.]

Cependant, malgré le nombre des soldats d'Attila et malgré toute leur bravoure, les Burgondes conservent l'avantage. L'auteur des _Niebelungs_ nous en dit la raison: c'est qu'ils sont chrétiens et que les Huns sont païens; il faut des chrétiens pour les vaincre. Cette gloire est réservée à Théodoric, que la violence des hommes du Rhin oblige à entrer enfin dans la lice, quoiqu'il s'y soit longtemps refusé. Son intervention termine la lutte; attaqué par Hagen, il le blesse au côté, l'étreint de ses bras de fer, le lie et le porte à Crimhilde. «Laissez-lui la vie, noble dame, dit-il à la reine; plus tard peut-être, il vous servira[560]». Gunther restait seul de tous les Niebelungs (Ghernot et Ghiselher étaient morts); Théodoric l'attaque à son tour, le terrasse et l'amène garrotté aux pieds de sa sœur.

[Note 560:

Hagenen band da Dietrich und führt' ihn, da er fand Die edele Chriemhilde, und gab ihr in die Hand..... _Niebelung_., v. 9521 et suiv.]

La scène suivante n'est qu'une pâle copie de l'_Atla-Quida_, mais elle dénoue l'action d'une manière tout-à-fait inattendue. Gunther et Hagen sont enchaînés dans deux cachots différents, et Crimhilde fait ici ce que fait Attila dans l'Edda: elle va de l'un à l'autre, demandant où est caché le trésor de Siegfried. «Reine, lui dit Hagen, vous perdez vos discours; j'ai juré de ne jamais révéler ce secret tant que la vie restera à l'un de mes nobles chefs.--Eh bien! voici venir les dernières vengeances,» s'écrie la reine hors d'elle-même, et elle ordonne qu'on lui apporte la tête de Gunther. Prenant par les cheveux cette tête dégouttante de sang, elle la montre à Hagen; mais le farouche Burgonde continue à la braver. «Maintenant le trésor n'est plus connu que de Dieu et de moi, lui dit-il, et toi tu ne le posséderas jamais, furie de l'enfer!--Pourtant, reprend-elle, il en reste quelque chose que je prétends bien conserver, c'est l'épée de Siegfried: il la portait, mon gracieux bien-aimé, lorsque vous l'avez lâchement assassiné et que je l'ai vu pour la dernière fois!» Elle saisit alors le pommeau de Balmung, qu'elle arrache du fourreau sans que Hagen puisse la retenir; puis, levant à deux mains la terrible épée, elle tranche la tête de son ennemi[561]. Attila et Théodoric, présents à ce spectacle, restaient immobiles de stupeur; Hildebrand, indigné, s'élance sur la reine, la frappe de son épée et la tue. Le poëme finit là.

[Note 561:

............ Das Haupt sie ihm abeschlug: Das sach der König Etzel; es war ihm leide wahrlich genug. _Niebelung_., v. 9007 et suiv.]

Dans cette courte analyse, je me suis attaché à mettre en saillie la différence matérielle des faits et des caractères entre les deux traditions; j'y ajouterai quelques développements sur les différences morales. Non-seulement l'Attila du poëme allemand est innocent de tous les crimes qui forment les péripéties du drame et que la famille des Niebelungs se partage fraternellement, non-seulement il se montre comme un modèle de désintéressement et de loyauté, comme un hôte si strict observateur des devoirs de l'hospitalité, qu'il faut qu'on lui tue son fils pour qu'il lève l'épée sur ses hôtes; mais encore il est l'exemple des maris: il ne songe à convoler en secondes noces qu'après avoir enterré et dûment pleuré sa première femme. «C'est avec respect et loyauté, dit Rudiger à Crimhilde, que le plus grand roi du monde m'envoie vers vous, à cette fin de vous rechercher en mariage. Il vous offre amour infini: aucuns chagrins ne vous atteindront, et il est disposé à ressentir pour vous la même tendresse qu'il eut jadis pour dame Helkhé, cette femme qu'il portait dans son cœur. Certes, il a passé des jours amers à regretter ses vertus[562]». Cet Attila ressemble fort peu, on l'avouera, au furieux polygame dont nous parle l'histoire, et qui avait une légion de femmes et un peuple d'enfants; il ne ressemble pas davantage à l'Atli des chants scandinaves, qui n'est guère plus réservé, et dont l'amour est toujours entaché de violence. Sans être chrétien, Attila a des vertus chrétiennes, et il montre même un grand penchant pour la vraie religion, il a fait construire une église à Etzelburg; sa femme Helkhé était chrétienne, ses plus chers amis sont chrétiens, et il permet que son fils Ortlieb reçoive le baptême; on espère qu'il consentira un jour à en faire autant pour son compte. C'est une perspective que Rudiger fait entrevoir à Crimhilde pour la décider: «Peut-être, lui dit-il, aurez-vous le glorieux bonheur de faire baptiser Attila[563]: que ce soit pour vous un nouveau motif d'accepter le titre de reine des Huns!» Il y a mieux que cela encore dans le poëme de la _Lamentation_ ou _Complainte des Niebelungs_, qui fait une suite naturelle au grand poëme, mais qui contient des détails empruntés aux documents originaux: Attila y raconte qu'il a été chrétien cinq ans, après quoi il serait retourné au paganisme sans que nous en sachions la raison. Enfin le roi des Huns recherche tout ce qui adoucit les mœurs et rehausse l'éclat de la paix; il se construit un palais magnifique dont la grande salle est longue, large, haute, afin que la fleur des guerriers de l'univers entier puisse s'y réunir et y tenir à l'aise. Pour être un chevalier parfait, il ne lui manque que d'être chrétien; mais il a près de lui deux amis chrétiens, Théodoric et Rudiger, qui n'ont point leurs égaux au monde, et qui font pour lui contre ses ennemis ce qu'un païen ne pourrait pas faire.

[Note 562:

Er entbeut euch minniglichen Liebe ohne Leid; Stäter Freundeschafte, der sei er euch bereit, Als er eh thät Frau'n Helken, die ihm zu Herzen lag: Wohl hat er nach ihr'r Tugende genuge unfröhlichen Tag. _Niebelung_., v. 4933 et seqq.]

[Note 563:

Er hat so viel der Recken von christelicher Sitt' Dasz euch da bei dem Könige nimmer veh geschieht. Vielleicht ihr das verdienet, dasz er taufet seinem Leib: Drum möget ihr gerne werden des Königes Etzelen Weib. _Ibid._, v. 5053 et seqq.]

La mort de Crimhilde formant désormais le dénoûment de la tradition, que devient Attila? Voilà ce qu'il est permis de demander aux poëmes germaniques, mais aucun d'eux ne contient la réponse. Le _Niebelungenlied_ se tait prudemment, sans avouer qu'il ne veut pas le dire ou qu'il l'ignore; le poëme de la _Complainte_ est plus franc. «Je ne puis affirmer avec certitude, dit-il, ce qu'Attila devint par la suite; on ne le sait pas, ni moi, ni personne[564]. Les uns disent: Il fut tué; les autres disent non. Entre ces deux affirmations, mensonge ou vérité me sont également difficiles à saisir, et, pour cette raison, je reste dans le doute. Je ne m'étonnerais donc pas si Attila s'était perdu, si le vent l'avait enlevé, si on l'avait enterré vivant, s'il était monté au ciel ou tombé dans quelque abîme, ou s'il s'était évanoui comme une vapeur, ou enfin si le diable l'avait emporté; ces importantes questions, personne encore n'a su les décider[565].» Ainsi les poëmes allemands du cycle des Niebelungs semblent repousser de la personne d'Attila cette tradition d'une fin tragique que les chants de l'Edda avaient adoptée avec tant d'enthousiasme, et qui a son point d'appui dans l'histoire. C'est encore une énigme à ajouter à toutes celles que renferment les poëmes dont je parle, énigmes qui ne sont peut-être pas insolubles. Peut-être qu'en cherchant quel fut l'inventeur de la fable germanique, le constructeur de l'épopée des _Niebelungs_, ce qui nous semble obscur s'éclaircirait; peut-être comprendrions-nous mieux la révolution qui a bouleversé tout à coup la tradition d'Attila, en connaissant les circonstances au milieu desquelles elle s'est opérée.

[Note 564:

Wie es Etzelen seit erginge, Und wie er sein Ding anfinge, Da Herre Dietrich von ihm ritt, Deszen kann euch die Wahrheit nit Ich, noch jemand besagen. _Die Klage_. d. Niebelung., v. 4501 et seqq.]

[Note 565:

Ob er führe zum Abgrunde, Oder ob ihn der Teufel verschlunde, Oder ob er sonst verschwunden-- Das hat noch niemand erfunden. _Die Klage_, d. Niebelung. v. 4522 et seqq.]

C'est encore au poëme de la _Complainte_ ou de la _Lamentation des Niebelungs_ que je demanderai les explications dont j'ai besoin. Je l'ai déjà dit, ce poëme est très-curieux, et, quoique rédigé au XIVe siècle en vers fort médiocres, il s'appuie sur des rédactions plus anciennes, lesquelles se fondaient elles-mêmes sur les documents originaux. Or voici ce qu'il nous dit dans une espèce d'épilogue: «Ces récits, dont on ne doit point suspecter la vérité, car l'auteur en avait su toutes les circonstances, l'évêque de Passau, Pilegrin, les fit écrire en latin pour l'amour d'un sien parent[566]. Il fit écrire, sans rien omettre, tout ce qui s'était passé, comment la chose avait commencé et fini, comment les braves, après avoir dignement combattu, étaient restés morts sur la place.» Le poëme ajoute que Pilegrin fut aidé dans son travail par son secrétaire, maître Conrad, et que depuis lors ces aventures, traduites en langue allemande, ont été chantées par tant de poëtes, que tous, jeunes et vieux les connaissent par cœur. Ainsi donc voilà un premier point éclairci. Pilegrin, évêque de Passau, en Autriche, personnage bien réel, qui vivait dans la seconde moitié du Xe siècle, recueillit les chants populaires qui couraient l'Allemagne sur Attila et les Niebelungs, les refondit ensemble, et leur appliqua une forme épique dans un livre écrit en latin. C'était la mode, à cette époque, que des clercs, dans le silence du cabinet ou dans celui du cloître, s'amusassent à donner aux sujets traditionnels qui intéressaient le public une unité et une composition littéraire qui manquaient aux chants des ménestrels, dont la nature était de rester épisodiques. C'est ainsi que nous voyons au XIe siècle le moine auteur de la chronique de Turpin esquisser le plan des romans populaires sur Roland et Charlemagne. C'est ainsi encore qu'un roman latin sur Lancelot du Lac servit de guide aux romanciers français, et qu'enfin, au XIIe siècle, les compositions fameuses de Geoffroy de Monmouth fournirent un cadre aux romans poétiques sur l'histoire de la Bretagne. Ce parent de Pilegrin, pour l'amour duquel l'évêque de Passau composa son ouvrage, n'était autre que ce margrave Rudiger de Pechlarn, qui y figure si magnifiquement près d'Attila, mais qui, en réalité, mourut vers 916 gouverneur du duché d'Autriche. Il paraît que ce margrave présentait un des plus beaux caractères de cette époque, où, l'esprit chevaleresque, rompant son enveloppe barbare, commençait à s'épanouir au jour, et l'évêque de Passau se plut à esquisser, au milieu de ses héros imaginaires, le portrait véritable d'un homme qu'il admirait.

[Note 566:

Von Paszau der Bischof Pilgerein, Um Liebe der Neffen sein, Hiesz er schreiben diese Mähre, Wie es ergangen wäre. _Die Klage_., d. Niebelungen., v. 4538 et seqq.]

Ce que Pilegrin avait fait pour Rudiger par affection de famille, les _Minnesingers_ le firent pour lui par reconnaissance poétique: ils introduisirent le bon évêque dans le canevas de ses propres inventions avec un rôle conforme d'ailleurs à son caractère et à ses goûts. Le _Niebelungenlied_ nous le dépeint, dans sa cour épiscopale de Passau, donnant l'hospitalité au cortége qui emmène chez les Huns la reine Crimhilde[567], sa nièce, car on fait de Pilegrin un frère de la reine Utta, femme de Ghibic. Dans le poëme de la _Complainte_, c'est le lettré curieux, le collecteur d'aventures héroïques qui se montre plus volontiers à nous. Les bardes d'Attila, chargés par Théodoric de porter en tous lieux la nouvelle des catastrophes d'Etzelburg, ne manquent pas de s'arrêter à Passau et de raconter à Pilegrin tout ce qui s'est passé. L'imagination de l'évêque se monte à leur récit; il veut écrire ces mémorables aventures et fait promettre à Swemmel, l'un de ces bardes, qu'il le secondera dans son entreprise. «Swemmel, lui dit-il, mets ta main dans ma main et jure-moi que, si tu traverses de nouveau ce pays, tu reviendras me voir. Ce serait un grand malheur si ce que tu m'as conté venait à se perdre; aussi je ferai tout écrire, les vengeances et les combats, les catastrophes et la mort des héros, et ce dont tu auras été témoin par la suite, tu me le confieras de même en toute sincérité. Outre cela, je veux savoir de chaque parent, homme ou femme, ce qu'il peut m'apprendre là-dessus; mes messagers vont partir à l'instant pour le pays des Huns, afin de me tenir au courant de tout ce qui arrivera, car c'est bien là la plus grande histoire qui se soit passée dans le monde[568]!»

[Note 567: _Niebelungenlied_., y. 5187 et seqq.]

[Note 568:

Es ist die gröszeste Geschicht', Die zur Welte je geschach. _Klagenlied_, v. 3714 et seqq.]

Mais le lettré, le collecteur de traditions, l'amateur de poésie populaire était bien autre chose encore, en vérité: c'était un personnage politique important et un apôtre plein de courage. Évêque de Passau depuis l'année 971 jusqu'à l'année 991, époque de sa mort, il se trouva mêlé à toutes les grandes affaires de l'Allemagne, principalement à l'affaire par excellence, celle qui n'intéressait pas seulement l'Allemagne, mais l'Europe, mais la chrétienté tout entière: je veux parler de la conversion des Hongrois et de leur introduction dans la société civilisée, au moyen du christianisme. Depuis bientôt cent ans que ce peuple habitait la Pannonee, où le roi Arnulf l'avait imprudemment appelé pour détruire les Moraves ses ennemis, l'Europe n'avait pas eu un instant de repos: l'Illyrie, l'Italie, la Bavière, la Thuringe, la Saxe, la Franconie, l'Alsace, la France même, avaient été successivement ravagées, et comme nous l'avons fait voir plus haut[569], la terreur qui accompagnait les nouveaux Huns ne pouvait se comparer qu'à celle que le monde romain avait ressentie au Ve siècle vis-à-vis des Huns d'Attila. Après bien des efforts impuissants, l'Allemagne eut sa revanche, et les Hongrois tombèrent sous l'épée de l'empereur Othon le Grand à la fameuse bataille d'Augsbourg, livrée en 955, où leur armée fut presque anéantie. Il s'ensuivit un traité de paix dans lequel le vainqueur imposa au vaincu, pour première condition, l'obligation de recevoir chez lui des missionnaires, de laisser construire des églises et de ne gêner en rien l'exercice du culte chrétien sur son territoire. C'était un traité qui valait bien ceux que nous faisons aujourd'hui avec les barbares du monde moderne pour leur imposer, comme premiers éléments de civilisation, nos produits industriels et nos vices. Cette convention fut acceptée par le peuple hongrois, que la défaite d'Augsbourg laissait sans moyen de résistance, et l'affaire conclue, Othon pourvut à l'exécution. Voulant organiser, près de la frontière de Hongrie, un centre d'opérations où viendrait aboutir tout le travail de la propagande et d'où les missionnaires recevraient l'impulsion, il choisit la ville de Passau pour sa place forte, et l'évêque Pilegrin pour son général. Le pape investit à ce sujet Pilegrin de pouvoirs extraordinaires; il eut sous lui, comme ses lieutenants, Bruno qui fut plus tard l'apôtre de la Russie, et l'ardent moine Wolfgang, qu'il récompensa par l'évêché de Ratisbonne[570]. Lui-même payait courageusement de sa personne et réclamait les devoirs du soldat plus souvent que les droits du chef. Les deux objets de ce double apostolat marchèrent de front avec la même sollicitude, le christianisme se répandant au profit de la civilisation, tandis que, d'un autre côté, l'adoucissement graduel des mœurs, les pratiques de la paix, le sentiment du bien-être, amenaient naturellement les Barbares à la religion chrétienne.

[Note 569: _Histoire des Successeurs d'Attila_, Conclusion.]

[Note 570: Mabillon., _Act. SS., ordin., S. Benedict._ sæcul., VI, p. 81.--Cf., Epist. Othon. ad. Pilegrin. Bataviens. episc.]

L'occasion se montra d'abord favorable. Geiza, que les Hongrois élurent pour chef suprême en 972, soldat rude, mais intelligent, ressentait pour le christianisme une secrète propension que la conversion de la reine fit éclater, et là, comme en Angleterre, comme dans la Gaule franke, «l'épouse fidèle attira à la foi l'époux infidèle.» C'était, à vrai dire, une terrible femme que cette souveraine des Hongrois qui montait à cru les chevaux les plus rétifs, buvait comme un soldat, battait de même, et ne se faisait aucun scrupule de tuer un homme[571]; mais cette sorte de virilité féminine ne déplaisait point à ses sujets, et comme elle était en outre d'une taille et d'un visage remarquablement beaux, on avait ajouté à son nom de Sarolt le surnom de _Beleghnegini_, qui signifiait en slavon _la belle maîtresse_[572]. Telle fut la Clotilde du nouveau Clovis. L'histoire, il est vrai, a jeté quelques nuages sur sa qualité d'épouse légitime, en nous signalant une autre femme de Geiza vivant à la même époque, Adélaïde, sœur de Miecislas, roi de Pologne, mais il faut songer que la polygamie florissait chez ce peuple tartare, et que la réforme des mœurs ne fut pas l'entreprise la plus prompte et la plus aisée des prédicateurs chrétiens.

[Note 571: Uxor supra modum bibebat, et in equo, more militis, iter agens, quemdam virum iracundiæ nimio fervore occidit. Ditmar., ap. Pray. _Ann. Hung._, p. 373.]

[Note 572: Beleghnegini, id est, _Pulchra domina_. Ditmar., ap. Pray. _l. c._]

Quoiqu'il en soit, la _belle maîtresse_ poussa vivement l'œuvre à laquelle elle s'était dévouée. Des églises furent construites sous sa protection. Geiza reçut le baptême en 973, et en 974 Pilegrin put écrire avec une heureuse fierté au pape Benoît VII qu'il venait de rendre à Jésus-Christ, par la purification du baptême, cinq mille nobles hongrois des deux sexes[573]: c'étaient deux mille néophytes de plus que n'en avait fait saint Remi après la bataille de Tolbiac. L'évêque ajoutait: «Païens et chrétiens vivent aujourd'hui en si grande concorde et familiarité, que ces paroles du prophète Isaïe semblent s'accomplir sous mes yeux: le loup et l'agneau brouteront ensemble au pâturage, le lion et le bœuf mangeront à la même paille[574].» Mais le vieil et saint évêque anticipait ici sur l'ordre des temps, et ni la furie de la guerre, ni le fanatisme païen n'avaient déserté le cœur de la nation hongroise. Profitant de l'absence de l'empereur, que des affaires graves retenaient en Italie, elle court aux armes, reprend ses dieux, chasse les prêtres chrétiens, rase les églises, et, sans que le roi Geiza veuille ou puisse l'empêcher, déborde comme une mer soulevée au delà de ses frontières. De l'année 979 à l'année 984, ce ne furent en Autriche et en Bavière que dévastations, incendies et massacres. Les Barbares en voulaient surtout à la religion que la politique leur avait imposée. Le diocèse de l'apôtre Pilegrin, qui était proche, fut le but privilégié de leurs attaques: ils s'y jettent avec rage, tuent les hommes, enlèvent les troupeaux, pillent et démolissent les temples. Pilegrin lui-même eut peine à sauver sa vie, et il ne resta longtemps après lui sur sa terre épiscopale que des décombres et des landes. Nous lisons dans un diplôme de l'empereur Othon III, daté de 985, que le diocèse de Passau, entièrement vide d'habitants, n'avait plus que l'aspect d'une forêt[575]. Pourtant Pilegrin ne se découragea pas, et à sa mort il eut la joie d'entrevoir déjà au-dessus de la tête d'Étienne, fils de Sarolt, la couronne des saints unie à celle des rois[576].

[Note 573: Ex nobilioribus Hungaris utriusque sexus..... sacro lavacro ablutos circiter quinque millia... Epist. Pilegrin. S. Laureac. eccles. episc. ad Pap. Benedict.]

[Note 574: Lupus et agnus pascentur simul; leo et bos comedent paleas. _Ead. Epist._--Cf. Hansiz. _German. Sacr._, t. 1.]

[Note 575: Absque habitatore terra episcopi solitudine sylvescit. Diplom. Othon, III, prid. calend., octob. ann. CMLXXXV.]

[Note 576: V. plus bas les traditions de la sainte couronne.]

L'apostolat de Pilegrin avait duré vingt ans, de 971 à 991, et l'on peut supposer que ce fut pendant cette longue suite de fatigues et de dangers que l'évêque, cherchant un délassement dans ses études favorites, mit la dernière main à son ouvrage: du moins, certains détails du livre présentent l'analogie la plus frappante avec les faits qui s'accomplissaient alors en Hongrie. Ainsi cette propagande chrétienne organisée autour d'Attila, cette mission donnée à sa femme de l'amener à la vraie foi, cette église en plein exercice à Etzelburg, ce baptême du jeune Ortlieb, qu'est-ce que tout cela, sinon littéralement l'histoire de Geiza et de sa famille? Il n'y a pas jusqu'au fait consigné dans la _Complainte des Niebelungs_, qu'Attila aurait été chrétien cinq ans, qui ne semble être une allusion aux fréquentes apostasies qui se passaient chez les Hongrois, dont l'histoire nous entretient, mais qui n'effrayaient pas des missionnaires opiniâtres. Quant aux traits sous lesquels est dessiné ce grand Attila dont le peuple hongrois réclamait la propriété comme une gloire nationale, ils semblent avoir été combinés pour offrir aux nouveaux Huns un modèle qui les attire à la civilisation et aux bonnes mœurs. Ils étaient sauvages, pillards, dédaigneux de toute autre occupation que la guerre: on leur donne un Attila courtois, désintéressé, pacifique. Ils étaient livrés à tous les désordres de la polygamie, et leur roi Geiza comptait au moment même deux femmes mentionnées par l'histoire: l'Attila qu'on leur dépeint est fidèle à l'unité du mariage et le plus accompli des époux: enfin il a déposé la guerre pour les arts et les fêtes, et son palais est le plus beau qui soit au monde. Pour faire concorder ce caractère si prodigieusement adouci avec le drame traditionnel chanté dans toute l'Allemagne, et que les Hongrois avaient dû recueillir avec avidité, il fallut bien modifier l'action, changer le dénoûment, et charger de tous les crimes obligés de vieux Burgondes d'un christianisme fort douteux, et que d'ailleurs il ne s'agissait point de convertir.

J'ajouterai un dernier trait d'où ressort évidemment, à mon avis, l'intention morale de l'auteur des _Niebelungs_ et le but qu'il se proposait. Dans la donnée primitive, et c'est un point fondamental dans cette donnée, les Huns ne peuvent point vaincre les Burgondes, parce qu'ils sont païens et que leurs ennemis sont chrétiens. Force leur est de recourir à deux amis chrétiens, Théodoric et Rudiger, pour avoir raison de leurs hôtes féroces; et c'est Théodoric qui met fin à la lutte. Quand on réfléchit que l'un de ces protecteurs des Huns est le margrave de Pechlarn, gouverneur du duché d'Autriche, peut-on ne pas voir là une allusion manifeste aux nouvelles alliances des Hongrois avec les princes d'Allemagne et avec l'empereur Othon, alliances qui devaient les couvrir de toute la puissance inhérente à la foi chrétienne? Je multiplierais au besoin ces analogies, dont je n'indique que les plus saillantes. Il me semble donc, en résumé, que l'œuvre littéraire de l'évêque Pilegrin, influencée par les événements auxquels l'auteur prenait part, fut en outre dirigée vers un but d'utilité, et que c'est à bon escient que la tradition immémoriale, conservée par les chants de l'Edda, a reçu ici une déviation si considérable. L'apostolat se reflète dans le livre, et l'évêque explique l'auteur. Quoi qu'il en soit, la conception du caractère de Crimhilde apportait dans les aventures des Niebelungs une unité qui manquait aux poëmes précédents, et l'énergie avec laquelle ce caractère est tracé eut bientôt conquis tous les suffrages. A partir du Xe siècle, la Germanie occidentale ne connut plus d'autres traditions sur Attila que celles qui avaient été formulées par l'évêque de Passau.

Ce que je viens de dire de Pilegrin, de son poëme et de son apostolat me conduit naturellement à l'examen des traditions hongroises.

LÉGENDES ET TRADITIONS HONGROISES

I. POSSIBILITÉ D'UNE TRADITION HUNNIQUE CHEZ LES HONGROIS.--AUTHENTICITÉ DE LEURS MONUMENTS TRADITIONNELS.--CHANTS POPULAIRES.--CHRONIQUES ET LÉGENDES.--INFLUENCE DE L'ÉDUCATION CHRÉTIENNE.--LE NOTAIRE ANONYME DU ROI BÉLA.--L'ÉVÊQUE CHARTUICIUS.--SIMON KÉZA.--CHRONIQUE DE BUDE.--THWROCZI.

J'ai entendu dire bien des fois avec un accent d'incrédulité: «Est-ce qu'il peut y avoir des traditions hongroises sur Attila et sur les Huns?» Ma seule réponse a été celle-ci: «Serait-il possible qu'il n'y en eût pas?» Quoi! lorsque la France, l'Italie, les pays germaniques, la Scandinavie elle-même où jamais Attila ne mit le pied, ont rempli l'Europe de poëmes et de légendes destinés à perpétuer son nom, la Hunnie seule n'aurait pas eu les siens! Héros pour le reste du monde, Attila n'aurait rien été pour cette terre où il régna, où il mourut, et où ses ossements reposent encore! Un tel fait, s'il existait, serait plus surprenant que la continuité du souvenir, et il faudrait le prouver pour qu'on y crût. Or c'est précisément le contraire que l'histoire et les monuments, d'accord en cela avec la logique, nous démontrent sans peine.

L'histoire nous fait voir comment les Hongrois, appelés aussi _Moger_ ou _Magyars_ descendent des bords du Donetz sur ceux du Danube, culbutés, chassés par les Petchénègues; comment l'empereur grec, Léon le Sage, leur ouvre les plaines de la Bulgarie, et le roi de Germanie Arnulf, les passages des Carpathes; comment enfin leur duc Arpad, fils d'Almutz ou Almus, renverse la domination des Slaves-Moraves et conquiert l'ancienne Hunnie[577]. Les deux noms d'Almus et d'Arpad, et le rôle qu'on leur attribue appartiennent également à la tradition et à l'histoire; seulement la tradition passe sous silence le roi de Germanie Arnulf; elle donne pour unique mobile aux entreprises des Hongrois sur le Danube la revendication de l'ancien royaume d'Attila.

[Note 577: _Histoire des Successeurs d'Attila_, Conclusion.]

Devenus maîtres du pays situé entre les Carpathes et la Drave, les Hongrois s'y trouvent mêlés à des populations tout imprégnées, pour ainsi dire, du souvenir d'Attila: population pannonienne, population roumane ou valake, population avare, colonisée sous Charlemagne des deux côtés du mont Cettius, ou échappée au massacre des Slaves dans les hautes vallées des Carpathes. Les Avars possédaient sur les premiers temps de la domination hunnique en Europe la tradition directe, provenant des fils et des compagnons d'Attila; les Valakes et les Pannoniens, la tradition latine, grossie de nombreuses traditions locales: ce furent là deux sources d'information différentes où les Hongrois purent puiser. Peut-être aussi (c'est là leur grande prétention), apportaient-ils avec eux d'Asie certains souvenirs domestiques particuliers à la race d'Attila, ce qui constituerait une troisième source de tradition. Enfin, si l'on en croit une opinion reçue en Hongrie dès le XIe siècle comme article de foi, les Magyars auraient trouvé dans la Transylvanie, une tribu qui se disait issue des premiers Huns, celle des Szekelyek ou Sicules, d'où découlerait une tradition plus directe encore que les trois autres. Sans m'expliquer sur ce dernier point, je me bornerai à dire que l'histoire ne repousse pas absolument l'hypothèse sur laquelle on l'appuie; mais que ne l'admettrait-on pas, il resterait encore assez d'éléments réunis pour qu'une tradition hongroise fût possible. Ajoutons à cela les importations germaniques, françaises et italiennes, qui, pénétrant peu à peu dans la tradition indigène, tantôt se sont incorporées heureusement avec elle, tantôt l'ont fait dévier de son sens primitif.

Ceci posé, et la possibilité d'une tradition hongroise une fois admise, que penser des documents auxquels on donne ce nom? quel est leur caractère? à quelle époque remontent-ils? Voilà la seconde question à examiner, et la question vraiment importante.

Établis définitivement en Europe vers 893, les Hongrois recevaient le christianisme en 972, et dès le milieu du XIe siècle, des chroniques rédigées en latin commencèrent à fixer leurs souvenirs nationaux. Ils possédaient un mode de transmission populaire et certain dans la poésie chantée. La poésie semble avoir été d'institution publique chez les nations sorties des Huns. On a pu voir dans la vie d'Attila comment les jeunes filles qui marchèrent à sa rencontre aux portes de la bourgade royale, rangées par longues files, sous des voiles blancs, chantaient des hymnes composés à sa louange[578], et comment aussi, dans ce repas auquel assista Priscus, les chants des rapsodes, célébrant les actions des ancêtres, animèrent tellement les convives, que des larmes coulaient de tous les yeux[579]. Ces chansons, transmises de génération en génération, formaient les annales du pays. Le même usage exista sans doute chez les Avars, quoique l'histoire ne nous le dise pas positivement; mais elle nous dit qu'il existait chez les Hongrois. Arpad avait avec lui des chanteurs quand il arriva sur le Danube[580]. Tout le monde était poëte chez les premiers Magyars, et tout le monde chantait ses propres vers ou ceux des autres en s'accompagnant d'une espèce de lyre ou guitare appelée _kobza_ au moyen âge[581]. Non-seulement on était poëte et chantre des actions des autres, mais on se chantait fréquemment soi-même, on chantait ses aïeux, et chaque grande famille eut ses annales poétiques. Voici un trait de l'histoire de Hongrie qui ne laisse aucun doute à cet égard. Sous le gouvernement du duc Toxun, aïeul de saint Étienne, une armée magyare avait envahi le nord de la France; mais au passage du Rhin elle fut surprise et enveloppée par le duc de Saxe, qui la guettait. Chefs et soldats furent massacrés ou pendus à l'exception de sept que le duc renvoya, le nez et les oreilles coupés, en leur disant: «Allez montrer à vos Magyars ce qui les attend, s'ils reparaissent jamais chez nous.» Les sept mutilés reçurent mauvais accueil dans leur patrie, pour ne s'être pas fait tuer comme les autres. Séparés de leurs femmes et de leurs enfants, et dépouillés de leurs biens par jugement de la communauté, ils furent condamnés à ne rien posséder le reste de leur vie, pas même des souliers pour garantir leurs pieds, pas même un toit pour s'abriter. Ils durent aller mendier de porte en porte leur pain de chaque jour: ils perdirent jusqu'à leurs noms; on ne les connut plus que sous celui de _Hétu-Magyar-Gyák_, les sept Magyars infâmes. A ce comble de misère, soit désespoir et besoin d'exciter la compassion, soit orgueil et désir de braver la honte, ils mirent en vers leurs propres aventures, qu'ils allèrent chanter de village en village en tendant la main[582]. Après leur mort, leurs enfants en firent autant, puis leurs petits-enfants, et la descendance des Hétu-Magyar-Gyák formait, au XIe siècle, une puissante corporation de jongleurs que saint Étienne supprima[583].

[Note 578: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, p. 97.]

[Note 579: Duo viri Scythæ... versus a se factos quibus ejus victorias, et bellicas virtutes canebant, recitarunt. Alii quidem versibus delectabantur... aliis manabant lacrymæ. Prisc., _Excerp. legat._, 46.]

[Note 580: Epulabantur quotidie cum gaudio magno, in palatio Attilæ regis conlateraliter sedendo, et omnes symphonias atque dulces sonos cythararum et fistularum habebant... Anonym., _Gest. Hung._, 46.--_Rer. Hungaric. Monument. Arpadian_. Sangall., 1849.]

[Note 581: Canuntur adhuc fortium res gestæ resonanti lyra aut flebili chely, quam patria lingua _kobza_ vocant... _Disquisit. de regn. hungar._ Auct. Martin. Schödel Hungar. Argentorat., 1629.]

[Note 582: Isti capitanei septem, de se ipsis cantilenas fecerunt inter se decantari, ob plausum sæcularem et divulgationem sui nominis... _Chron. Bud._ Edit. 1803, II, p. 46.--Thwrocz.,