‹ Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en EuropeChapitre 14 sur 22 · II.]

II.]

[Note 583: S. Stephanus omnes illicite prodeuntes corrigebat; istorum generationes vidit per domos et tabernas cantando, ad ipsorum sectas et trussas. Sim. Kez., c. II, § 1, _cum not._ Bud. 1833.]

L'histoire de Hongrie est pleine de faits qui nous montrent le goût des Magyars pour la poésie nationale, et la permanence d'une sorte d'histoire chantée: ce goût triomphe de toutes les tentatives faites pour le déraciner. Il est général sous les ducs et rois de la dynastie d'Arpad. L'avénement de la maison française d'Anjou au trône de saint Étienne ne change rien à cet état des esprits, ou plutôt Louis Ier, le plus grand roi qu'ait eu la Hongrie et le plus national malgré son origine étrangère, se prend lui-même de passion pour ces chants traditionnels, qui étaient comme l'âme de sa patrie adoptive[584]. Jean Hunyade, fondateur d'une dynastie indigène au XVe siècle, ne connaissait pas d'autre littérature, et Mathias Corvin, tout savant qu'il était, tout admirateur des poëtes grecs et romains, avait en prédilection les vieilles poésies magyares: il ne se mettait jamais à table sans qu'il y eût dans la salle du repas des jongleurs armés de leur kobza[585]. Un auteur contemporain de Mathias Corvin, maître Jean Thwroczi, nous parle des chansons composées et chantées de son temps en l'honneur d'Étienne Konth, de la maison d'Herderwara. Il serait superflu, je pense, de relever dans les chroniques et dans les légendes des saints tous les passages prouvant la popularité de ce genre de transmission, au moins jusqu'au XVIe siècle.

[Note 584: Sa mère Élisabeth ne voyageait qu'accompagnée de jongleurs. Cromer. _Hist. Polon._, p. 329.]

[Note 585: In ejus convivio disputatur... aut carmen cantatur: sunt enim ibi musici et cytharædi, qui fortium gesta, in lingua patria, ad mensam in lyra decantant. Galeot. Mart. _De Dict. et Fact. Math. reg._, 17 et 31.]

La poésie nationale eut pourtant chez les Hongrois beaucoup d'ennemis, dont le premier et le plus redoutable fut le christianisme, qui la rencontrait en face de lui comme une gardienne vigilante de la vieille barbarie et un adversaire de toute nouveauté. Les chants magyars, historiques et guerriers, étaient, par leur nature même, saturés de paganisme; on y rapportait aux dieux les exploits et les conquêtes de la nation; on y parlait sans cesse d'_aldumas_, festins religieux où petits et grands, confondus à la même table, s'enivraient en mangeant de la chair de cheval consacrée par les prêtres; le mépris de l'étranger, la haine des croyances étrangères, respiraient dans la poésie d'un peuple qui était alors l'effroi de l'Europe. Aussi poëtes, chanteurs et chansons furent-ils l'objet des anathèmes de l'Église. Plusieurs conciles fulminèrent des menaces d'excommunication contre quiconque répéterait ces chansons ou les écouterait; les ecclésiastiques eux-mêmes reçurent à ce sujet plus d'un avertissement des canons[586]; mais anathèmes et menaces, tout fut inutile: pour détruire les chansons nationales, il aurait fallu refaire la nation. Tout se chantait chez les Hongrois, la kobza n'était de trop nulle part. On avait chanté la loi avant de l'écrire, et l'on consulta plus tard les chansons pour y retrouver les coutumes, les institutions politiques, la loi civile elle-même[587]. Enfin c'était au son d'une formule chantée que le héraut d'armes parcourait le pays, une lance teinte de sang à la main, pour appeler aux diètes de la nation tous les hommes valides. Les révolutions religieuses s'accomplissaient encore au chant de poëmes composés pour la circonstance. L'histoire nous parle d'une révolte païenne arrivée en 1061 sous le règne du roi Béla Ier. Le peuple soulevé déterre les idoles, profane les églises, égorge tout ce qui porte un habit ecclésiastique, tandis que les prêtres païens, grimpés sur des échafauds, hurlent des chansons telles que celles-ci: «Rétablissons le culte des dieux, lapidons les évêques, arrachons les entrailles aux moines, étranglons les clercs, pendons les préposés des dîmes, rasons les églises et brisons les cloches!» Le peuple, en dérision du christianisme, répondait à cette épouvantable oraison: «Ainsi soit-il[588].»

[Note 586: Synod. Budens. Can. 8. ap. Peterffy, _Concilia Hungar._, t. I.--Katon. _Hist. crit. regn. Hung._, t. III, p. 320.]

[Note 587: Steph. de Werbewcz. _De Jur. tripart. Prœfat._--Schödel, _Disquisit. de regn. hungar. Proœm._]

[Note 588: Plebs constituit sibi præpositos quibus præparaverunt orcistrum de lignis... Interim vero præpositi in eminenti residentes prædicabant nefanda carmina contra fidem... More paganico vivere, episcopos lapidare, presbyteros exinterare, clericos strangulare, decimatores suspendere, ecclesias destruere, et campanas confringere... Plebs autem tota congratulanter affirmabat: Fiat, fiat. _Chronicon. Budense._ Ad ann. 1061.]

De cette lutte du christianisme avec la poésie populaire naquirent les chroniques hongroises. Impuissant à étouffer son ennemie, le christianisme chercha du moins à la désarmer; il essaya de purifier et de s'approprier dans la mesure possible ces compositions traditionnelles, où l'esprit guerrier de la nation trouvait un stimulant heureux, et les familles nobles une satisfaction d'orgueil. Le peuple hongrois ou du moins ses hommes les plus intelligents s'étaient jetés avec ardeur dans les études dont le christianisme ouvrait la perspective aux nouveaux convertis. Les chapitres ecclésiastiques devinrent des institutions littéraires où l'on enseigna, outre le droit canon et l'exégèse des livres saints, quelques monuments des littératures romaine et grecque. Multipliés, enrichis par les fondations des rois hongrois depuis l'an 1000, et dirigés soit par des évêques nationaux, soit par des docteurs appelés du dehors, ces chapitres organisèrent une guerre de critique littéraire et religieuse contre l'histoire traditionnelle, au nom de la foi chrétienne et de la belle littérature. Dès le règne de saint Étienne, deux écoles ecclésiastiques attiraient la jeunesse magyare dans les murs de Strigonie, aujourd'hui Gran, et d'Albe-Royale, nouvelle capitale de la Hongrie chrétienne et monarchique. Veszprim eut aussi la sienne, célèbre au XIIIe siècle et richement dotée en 1276 par Ladislas le Cuman[589]. Louis le Grand de la maison d'Anjou érigea, sous le nom même d'_Académie_[590], dans le chapitre de Cinq-Églises, un gymnase littéraire calqué sur ceux de la France, et Sigismond son gendre un _Athenœum_ dans la ville nommée Vieille-Bude[591]. Le mouvement d'instruction ne fit que s'accélérer et s'étendre à mesure qu'on approcha du XVe siècle.

[Note 589: Joseph Podhradczky. _Prœf. Sim. Kez. ed. Bude_ 1833.]

[Note 590: Urban. V. Bull. Cs. Paul Wallaszky, _Reg. litt. Hung._, p. 83.]

[Note 591: Bonifac. IX, Bull. ann. 1395, ap. Ignat. Batthyan.]

C'est dans ces écoles qu'aux XIe, XIIe et XIIIe siècles, des clercs, savants pour leur nation, et plus pieux encore que savants, firent subir aux chansons traditionnelles une transformation importante, qui, les accommodant aux nécessités historiques du culte nouveau, les réconciliait avec lui et les amnistiait pour ainsi dire. Cette première transformation consista à relier la nation des Huns aux origines du genre humain, telles qu'elles sont enseignées par la Bible et développées par ses commentateurs chrétiens ou juifs. Gog et Magog se trouvaient là fort à propos pour faire de Magog, fils de Japhet et roi de Scythie, le père de la race des Moger ou Magyars, et à travers une suite de patriarches, connus ou inconnus de la Bible, on arriva sans trop de peine au roi Attila, ancêtre du duc Arpad, et commun patron des Magyars et des Huns, double rameau issu de Magog par Hunnor et Mogor, ses fils[592]. On eut soin de comprendre dans la généalogie d'Attila le géant Nemrod, chasseur, guerrier et conquérant. Ce travail de conciliation sur les origines, qui rapprochait Attila des patriarches, fut suivi d'un second, qui le rapprocha de Jésus-Christ, et dont je parlerai plus tard. La foi chrétienne se trouvant ainsi à peu près désintéressée à l'existence des traditions magyares, des clercs les admirent dans l'histoire en les épurant, bien entendu, en les élaguant, surtout en les mettant en prose latine, comme tout ce qui sortait de ces doctes académies. Telle fut la pensée qui inspira les premières chroniques des Hongrois.

[Note 592: V. _Monument. Arpadian_. Anonym. _Gest. Hung._ I.--Sim. Kez., l. I c. I.--_Geneal. Attil. et Arpad_.--_Chron. Bud._--Thwrocz. _Chron._]

La plus ancienne que nous possédions date de la seconde moitié du XIe siècle, mais elle avait été précédée par d'autres essais, plus imparfaits sans doute, puisqu'ils n'ont point survécu. Celle-ci est connue vulgairement sous le nom de _Chronique du Notaire anonyme_, l'auteur, dont on ignore le nom, ayant été notaire, c'est-à-dire secrétaire du roi Béla, ainsi que lui-même nous l'apprend. Plusieurs rois appelés Béla régnèrent en Hongrie. Le premier occupa le trône de 1061 à 1063; le second, couronné en 1131, eut les yeux crevés dans une révolte de magnats; mais l'opinion la plus commune est que le notaire anonyme écrivit sous Béla Ier, et c'est aussi ce qui paraît résulter de son ouvrage. Nous avons donc là un témoin qui sert à fixer la tradition hongroise dès l'aurore de sa transformation, moins de trente ans après la mort de saint Étienne. Une préface placée par l'anonyme en tête de sa chronique explique clairement son but et ses procédés de composition: c'est l'histoire même du livre racontée par l'auteur dans une lettre à un ami sur les instances duquel il l'a composé. Ce curieux morceau, qui nous fait pénétrer dans les chapitres académiques de la Hongrie au XIe siècle, mérite d'être rapporté ici presque dans son entier.

· · ·

«P..., ayant le titre de maître, et autrefois notaire du très-glorieux Béla de bonne mémoire, roi de Hongrie, à N..., son très-cher ami, homme vénérable et profond dans la connaissance des lettres, salut et obéissance à sa demande.

«A l'époque où nous siégions côte à côte sur les bancs de l'école, tu lus avec un intérêt fraternel un volume dans lequel j'avais compilé soigneusement l'histoire de Troie, d'après les livres de Darès le Phrygien et des autres auteurs, ainsi que me l'avaient enseignée mes maîtres; puis tu me demandas pourquoi je n'écrivais pas plutôt la généalogie des rois et nobles de la Hongrie, compilant notre histoire comme j'avais fait celle des Grecs et du siége de Troie. Tu m'ordonnas alors de raconter comment les sept capitaines que nous appelons _Hétu-Moger_ (les sept Magyars) arrivèrent de la terre scythique, quelle était cette terre, comment le duc Almus y fut engendré dans un songe, et comment il fut élu premier duc de Hongrie; comment nos rois tirent de lui leur origine, et combien de peuples et de royaumes nos pères les Moger ont réduits sous le joug... Je te promis de le faire, mais, d'autres soins m'entraînant, j'avais presque oublié ma promesse, quand ton amitié est venue me rappeler ma dette... J'ai voulu écrire en toute simplicité et vérité, tâchant de suivre les traditions des divers _historiographes_, et m'assistant de la grâce divine, afin que les actions de nos pères ne périssent point dans l'oubli des générations futures. C'est, à mon avis, une chose inconvenante et honteuse que la noble nation hongroise n'apprenne qu'en rêve, pour ainsi dire, par les contes grossiers des paysans ou par les chansons des bavards jongleurs, quels ont été les commencements de sa génération, et quelles grandes choses elle a accomplies dans le monde[593].

[Note 593: Si tam nobilissima gens Hungariæ primordia suæ generationis et fortia quæque facta sua ex falsis fabulis rusticorum, vel a garrulo cantu joculatorum, quasi somniando audiret, valde indecorum et satis indecens esset: ergo potius, a modo de certa scripturarum explanatione et aperta historiarum interpretatione, rerum veritatem nobiliter percipiat. Anonym., _Chron. Præfat._]

«Heureuse donc la Hongrie, à qui tant de présents divers ont été octroyés! Qu'à toutes les heures de son existence, elle se réjouisse du don que lui fait son _lettré_ en lui enseignant l'origine de ses rois et de ses nobles! Qu'honneur et louange soient rendus au roi éternel et à sainte Marie sa mère, par la grâce de qui trouvent les rois et nobles de Hongrie règne et heureuse fin ici et à toujours! Amen[594].»

[Note 594: Felix igitur Hungaria, cui sunt dona data varia, omnibus enim horis, gaudeat de munere sui litteratoris, quia exordium genealogiæ regum suorum et nobilium habet. De quibus regibus sit laus et honor regi æterno et sanctæ Mariæ matri ejus, per gratiam cujus reges Hungariæ et nobiles regnum habeant felici fine, hic et in æternum. Amen. Anonym., _Chron._ Præfat.]

On le voit par son propre témoignage, ce que l'auteur a voulu faire en compilant cette chronique, c'est remplacer les chansons nationales, où le Magyar apprenait l'histoire de sa race, par une composition chrétienne et plus littéraire, à son avis. Toutefois, malgré son dédain pour les jongleurs et pour leurs chansons, il ne parvient à effacer de ses récits ni la couleur profondément païenne, ni la rudesse poétique des documents traditionnels sur lesquels il travaille. On trouve chez lui des retours de phrases et de pensées qui indiquent clairement la source où il puise. Il cite aussi parfois les formules ordinaires des chansons, mais pour s'en moquer: «Les Hongrois, dit-il, se conquirent bonne terre et bonne renommée, comme parlent nos jongleurs.» Au reste il se pique de discernement dans le choix des matériaux qu'il emploie. «N'attendez pas de moi, dit-il dans un endroit de son ouvrage, que je vous raconte comment Botond (espèce de nain hongrois) est allé jusqu'à Constantinople, et a fendu la porte d'airain d'un coup de sa doloire: n'ayant rien rencontré de pareil dans les livres des _historiographes_, j'ai rejeté cette fable du mien. Si vous en voulez davantage, croyez aux chansons des jongleurs et aux contes des paysans[595]!» Le nom d'Attila revient sans cesse sous la plume de l'anonyme.

[Note 595: Quidam dicunt... sed ego quia in nullo codice historiographorum inveni, nisi ex falsis fabulis rusticorum audivi, ideo ad præsens opus scribere non proposui... Si scriptis præsentis paginæ credere non vultis, credite garrulis cantibus joculatorum et falsis fabulis rusticorum. Anonym. _Gest. Hungar._, 33.]

Après la chronique du notaire se présente, par ordre d'importance et aussi de date, celle de l'évêque Chartuicius, écrite pour le roi Coloman, entre les années 1095 et 1114, et intitulée _Chronica Hungarorum_. Coloman est ce bizarre roi de Hongrie qui, après avoir écrasé la troupe de Pierre l'Hermite à son passage pour la Terre-Sainte, fit si bon accueil à Godefroy de Bouillon, et qui lui adressa cette lettre de bienvenue: «Ta réputation, mon cher duc, m'a persuadé que tu es un homme puissant et riche dans ton pays, pieux et honorable partout où tu vas, estimé et glorifié par tous ceux qui te connaissent. Aussi t'ai-je toujours aimé, et mon grand désir en ce moment est-il de te voir et de te connaître[596].» Les ouvrages de Chartuicius, auteur d'une des légendes de saint Étienne, furent en si haute estime aux XIIe et XIIIe siècles, qu'on les déposa dans le chartrier du royaume, où on les consultait comme des documents d'une autorité souveraine, lorsqu'il s'élevait quelque contestation entre le prince et les magnats. C'est dans la _Chronique des Hongrois_ que se trouve l'indication du fil mystérieux au moyen duquel Attila se rattache à la Hongrie chrétienne. Chartuicius était fort âgé quand il composa ce livre sur l'ordre du roi Coloman, et il s'excuse avec bonhomie des fautes qu'on pourra reprendre dans sa prose latine. «Je sens que le grammairien Priscianus, autrefois de ma connaissance assez intime, m'a depuis longtemps délaissé, dit-il. Je suis vieux et les brouillards de l'âge ont obscurci la lumière qui éclaira jadis mon esprit[597].» Nous avons donc, dans les deux chroniques du notaire anonyme et de l'évêque Chartuicius, deux résumés des traditions nationales, écrits l'un trente, l'autre soixante ans après la mort de saint Étienne, premier roi de Hongrie.

[Note 596: Cs. J. Boldényi. _La Hongrie moderne_, 1851, p. 28.]

[Note 597: Priscianus grammaticus mihi olim sat bene perspectus et cognitus, procul a me digressus, jam decrepito mihi, tanquam caligine quadam septus, faciem exhibet obscuratissimam... Chartuic., _Chron. Hungar._, Proœm.]

J'arrive à la chronique de Simon Kéza, la plus célèbre de toutes, celle qui a servi de modèle aux chroniqueurs hongrois depuis la fin du XIIIe siècle jusqu'au milieu du XVe. Kéza nous dit lui-même qui il était: dans une dédicace assez bizarre, «au très-invincible et très-glorieux roi Ladislas IIIe» (Ladislas le Cuman), il s'intitule «son fidèle clerc, pour l'aider à contempler celui dont le soleil et la lune admirent la beauté[598],» c'est-à-dire son chapelain, et ce fut sur la demande expresse de ce roi qu'il rédigea son livre vers l'an 1282. Un grand pas a été fait depuis le notaire anonyme de Béla: l'église, mieux affermie sur ses bases, ne redoute plus les jongleurs, et l'histoire, écrite en prose latine par des clercs, s'ouvre plus largement aux données de la poésie populaire et de la tradition. Non-seulement elle se montre moins ombrageuse à l'égard des chansons et des fables, mais elle leur demande des moyens de succès et de popularité. Ainsi le conte du nain Botond fendant d'un coup de hache la porte d'airain de Constantinople, et terrassant, sous les yeux de l'empereur, un géant grec, ce conte, dont l'anonyme refusait de souiller ses pages, le renvoyant aux paysans et aux jongleurs, Simon Kéza l'insère dans les siennes avec assez de détails[599]. En revanche, il dédaigne de raconter comment Léel, fait prisonnier par les Allemands, enfonça le crâne de l'empereur Conrad d'un coup de trompette. «Il y a des gens qui débitent cela, nous dit-il, mais je leur laisse de telles inepties qui ne prouvent rien que la légèreté de leur jugement[600].»

[Note 598: Fidelis clericus ejus, ad illam adspicere, cujus pulchritudinem mirantur sol et luna. Sim. Keza. _Dedicat._]

[Note 599: Sim. Kez., lib. II, c. I, § 19.]

[Note 600: Quæ sane fabula verosimili adversatur, et credens hujusmodi, leviate mentis denotatur. _Id._ l. II, c. I, § 15.]

Si le fidèle clerc de Ladislas se préoccupe moins que ses prédécesseurs de la guerre contre les chansons, il en soutient une autre dont l'anonyme ne se doutait pas; il attaque les écrivains allemands, qui déversaient, au profit de leur race, des injures savantes sur la race redoutable et redoutée des Magyars. Un historiographe de l'empereur Othon Ier avait reproduit, en l'appliquant aux Hongrois, l'ancienne opinion des Goths sur les Huns, exposée par Jornandès, à savoir qu'ils étaient issus du mélange des sorcières _Allrunnes_ avec les esprits immondes errant dans les déserts scythiques[601]: là-dessus, l'auteur démontrait péremptoirement que les Hongrois avaient eu pour pères des démons incubes. Les chroniqueurs allemands, copiant leur compatriote à qui mieux mieux, enchérissaient encore sur ces injures. Il y avait là de quoi faire frémir des chrétiens moins fervents que le chapelain du roi Ladislas. Kéza prend la plume pour les réfuter, et, dans l'éblouissement de sa colère, il confond l'auteur allemand, qui vivait au Xe siècle, sous les empereurs germaniques, avec Paul Orose, disciple de saint Augustin, lequel écrivait sous l'empereur Honorius, et n'a jamais rapporté ce conte, dont la responsabilité appartient au seul Jornandès. Ces paroles bien connues de l'Évangile selon saint Jean: «ce qui vient de la chair est chair, et ce qui vient de l'esprit est esprit», servent de texte à la réfutation de Kéza, qui, partant de là, n'a pas de peine à prouver que les Magyars, composés de chair et d'os, ne peuvent venir des démons, qui sont de purs esprits, mais qu'ils tirent leur origine, de même que les autres races humaines, naturellement d'un homme et d'une femme[602]. Ce raisonnement eut un tel succès, on y vit une réponse si décisive aux insinuations malignes des érudits allemands, que les chroniqueurs des époques suivantes, et même plus d'un historien du XVe siècle, en ont orné le frontispice de leurs livres. La chronique de Simon Kéza consacre une large place aux traditions sur Attila et sur les Huns; elle a le mérite d'avoir construit la première avec une certaine amplitude la période traditionnelle qui sert d'introduction à l'histoire de Hongrie.

[Note 601: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, t. I, c. I.]

[Note 602: Quocirca patet, sicut mundi nationes alias, de viro et femina Hungaros originem assumpsisse. Sim. Kez. _Prolog._--Thwrocz. _Chron. Hungar._]

Elle fut lue avec admiration; un clerc de la chapelle du roi Louis Ier la mit en vers léonins, et le XIVe siècle en vit paraître une imitation développée au moyen de chants nationaux que Simon Kéza, dans sa demi-réserve, avait cru devoir écarter. Ce fut un nouveau pas dans l'emploi de la poésie chantée pour construire l'histoire. De même que Kéza avait admis dans ses récits l'aventure du nain Botond et de sa doloire, si dédaigneusement proscrite par le notaire anonyme, de même la nouvelle chronique, à laquelle on donne vulgairement le nom de _Chronique de Bude_, parce que le manuscrit en fut trouvé au XVe siècle dans la bibliothèque de cette ville, ne craint pas d'admettre le conte de Léel, dont Kéza avait fait si bon marché. Ce conte peut être donné comme spécimen de la manière dont l'histoire était accommodée dans les chansons magyares, et quoique résumé, tronqué, poli par le chroniqueur latin, qui le plie à son caprice, il conserve encore quelque chose de l'âpreté sauvage qui caractérisait cette poésie.

On est en 955. Les Hongrois campent devant la ville d'Augsbourg, dont ils font le siége; mais ils se gardent mal, et pendant qu'ils ne songent à rien, l'empereur Conrad tombe sur eux à l'improviste avec une armée d'Italiens et d'Allemands. Serrés entre la ville et la rivière du Lech, dont les eaux sont profondes, ils n'ont que le choix d'être massacrés ou noyés. Deux fameux capitaines, Léel et Bulchu, sont faits prisonniers en essayant de traverser le fleuve à la nage, et on les conduit devant l'empereur. La chanson contient une erreur dont la rectification importe d'ailleurs fort peu pour l'objet qui nous occupe; l'empereur d'Allemagne à cette époque n'était pas Conrad Ier, mais bien Othon le Grand.

«--Pourquoi donc, leur dit l'empereur, êtes-vous si cruels aux chrétiens?--Nous sommes, répondirent-ils, la vengeance du grand Dieu et le fouet dont il lui plaît de vous flageller. Quand nous cessons de vous poursuivre, c'est vous qui, à votre tour, nous poursuivez et nous tuez[603].

[Note 603: Quos cum Cæsar requireret quare christianis essent sic crudeles, dicunt: Nos sumus ultio summi Dei, ab ipso vobis in flagellum destinati; tum enim per vos captivamur, cum persequi vos cessamus. _Chron. Budens._, p. 11, ann. 955.]

«--Puisqu'il en est ainsi, s'écrie le césar, choisissez le genre de mort qui vous convient, et je vous l'accorderai.» Léel reprit alors: «Permets, ô empereur, qu'on m'apporte d'abord ma trompette, afin que je joue un petit air avant de te répondre[604].

[Note 604: Quibus imperator: Eligite vobis mortem, qualem vultis.--Cui Leel ait: afferatur mihi tuba mea, cum qua primum buccinans, post hæc tibi respondebo. _Ibid._, eod. ann.]

«L'empereur Conrad l'ayant permis, on apporta à Léel sa trompe de combat, et Léel se mit à l'emboucher: tout en sonnant, il s'approchait pas à pas de l'empereur. Quand il fut près de lui, il éleva la trompette en l'air et la lui abattit sur la tête avec tant de force, que le crâne fut enfoncé, et Conrad mourut du même coup.

«Alors Léel fit éclater une grande joie.--Tu meurs avant moi, lui cria-t-il: j'aurai donc un esclave pour me servir dans l'autre monde[605]!» En effet, ajoute la chronique, les Hongrois croyaient que ceux qu'ils tuaient pendant cette vie étaient condamnés à les servir pendant l'autre.

[Note 605: Ipsum Cæsarem sic fortiter in fronte fertur percussisse, ut illo solo ictu imperator moreretur; dixitque ei: tu peribis ante me, mihique in alio sæculo eris serviturus. _Chron. Bud._, p. 11, ad. ann. 955. Ibi ultra modum abundanter inveniuntur zobolini, ita quod... bubulci et subulci ac opiliones sua inde decorant vestimenta. Anonym., _Gest. Hung._, I.]

«Léel et Bulchu furent aussitôt mis aux fers, et on les pendit au gibet de Ratisbonne.»

Tels sont les trois ouvrages principaux, tous trois antérieurs au XVe siècle, dans lesquels nous pouvons à coup sûr consulter les traditions hongroises. J'y joindrai volontiers les deux premières parties de la chronique de Thwroczi, qui écrivait en 1470, sous le règne de Mathias Corvin, mais qui nous dit lui-même qu'il a suivi la route tracée par ses prédécesseurs. Thwroczi est réellement le dernier des chroniqueurs hongrois. A côté de lui s'élevait, sous le patronage de Mathias Corvin, une littérature savante, importée d'Italie, qu'illustrèrent de beaux esprits, et qui a rendu à l'histoire de Hongrie des services incontestables, non pas pourtant en ce qui concerne ses origines. Ni Bonfinius, ni Ranzanus, ni Callimachus n'eurent le goût de la poésie populaire hongroise, qui aurait d'ailleurs assez mal figuré dans des décades composées à la manière de Tite-Live; pour la sentir, il fallait être Hongrois. Ce fut là le mérite de Thwroczi.

De ce qui précède, il résulte, si je ne me trompe, que non-seulement il a pu exister des traditions hongroises, mais que ces traditions existent, et que nous en possédons les monuments dans des livres d'une authenticité incontestable, dont le plus ancien fut écrit trente ans après la mort de saint Étienne et cent soixante ans seulement après l'établissement d'Arpad en Hongrie. Quelle est en Europe la nation qui a rédigé si tôt ses souvenirs?

Il résulte encore de ces détails que la tradition, transmise d'abord par des chants nationaux, a éprouvé une double altération au XIe siècle: altération du fond par suite des nécessités qu'avait créées le christianisme, altération de la forme par le passage d'une poésie libre et chantée dans le tissu de chroniques rédigées en latin. Ceci posé, je puis aborder sans hésitation (il me le semble du moins) l'examen des traditions magyares.

II. ÉPOPÉE MAGYARE.--ATTILA, ARPAD, SAINT-ÉTIENNE.

Si l'on aborde l'étude des traditions hongroises pièce à pièce, pour ainsi dire, et indépendamment de l'ensemble, on est choqué de ce qu'elles présentent, au premier coup d'œil, d'incohérent et de bizarre: de grossiers anachronismes y arrêtent le lecteur à chaque pas, et le rôle des personnages historiques y semble interverti comme à plaisir; mais si, se plaçant dans une sphère plus élevée, on cherche à saisir, à travers ces fragments traditionnels, une pensée d'ensemble, on s'aperçoit qu'ils se relient effectivement les uns aux autres pour ne former qu'un tout. De ce point de vue, l'incohérence disparaît, les anachronismes s'expliquent, les antinomies se perdent dans une vaste unité, et l'on voit se dessiner comme l'esquisse d'une épopée dont les héros seraient Attila, Arpad et saint Étienne: Attila le père commun et la gloire de tous les Huns; Arpad, le fondateur du royaume des Magyars, et Étienne, leur premier saint et leur premier roi, leur initiateur à la vie chrétienne et civilisée. Attila, Arpad et saint Étienne personnifient les trois époques dans lesquelles se divise l'histoire héroïque du peuple hongrois, et c'est avec ce caractère qu'ils nous apparaissent dans la tradition, concourant à une action commune malgré la différence des temps, et fils les uns des autres non pas seulement par la chair, mais par l'esprit.

Attila plane sur cette trilogie épique; il la domine, il la remplit de son intervention directe ou cachée. Patron inséparable de la nation magyare, il ne reste étranger à aucune des péripéties de son existence; quand elle change, il change avec elle; il subit ses transformations, et il y préside. Qu'elle vienne d'Orient ou d'Occident, des bords de la mer Caspienne à ceux de la Theïsse, c'est lui qui l'appelle et la conduit dans le royaume qu'il a préparé lui-même à ses petits-fils; que, cédant à une inspiration du ciel, les Magyars se fassent chrétiens, c'est aux mérites d'Attila qu'ils le doivent: Attila a préparé cette conversion à travers les siècles par sa docilité sous la main de Dieu, dont il était le fléau. Arpad n'est pas seulement son descendant, c'est le fils de son esprit; Almus, père d'Arpad, est une incarnation d'Attila. Si un autre de ses petits-fils, Étienne, obtient du pape, avec des bénédictions et des grâces sans nombre, la sainte couronne de Hongrie, ce palladium de l'empire des Magyars, c'est en vertu d'un marché conclu entre Attila et Jésus-Christ, aux portes de Rome, pour la rançon de la ville éternelle et des tombeaux des saints apôtres. Il se peut que ceci soit étrange et nous enlève bien loin de l'histoire dans le domaine de la fantaisie; mais s'il y eut jamais dans la pensée d'un peuple formulant son passé, une idée grande et poétique, c'est bien assurément celle-là.

Telle est l'idée systématique qui se montre au fond de ces traditions éparses, et en constitue pour ainsi dire le nœud. Autour des trois personnages principaux, des héros de la trilogie, se groupent, comme il arrive dans toutes les épopées, de nombreux personnages secondaires, dont les aventures, liées au plan général, composent les épisodes du poëme. Les héros inférieurs, on le devine bien, sont les fondateurs de la noblesse magyare, les ancêtres des magnats, qui dominaient la Hongrie aux XIe et XIIe siècles, quand la tradition revêtit sa forme définitive. C'est ainsi que les souvenirs domestiques des petits rois grecs, rattachés à une action commune, donnèrent naissance à l'Iliade, et que l'Énéide consacra dans un cadre national les prétentions de l'aristocratie romaine au temps d'Auguste. La Hongrie n'a pas eu ce bonheur de produire une Énéide ni une Iliade, mais elle a possédé au moyen âge ce que possédaient la Grèce et l'Italie avant Homère et Virgile, des chants nationaux, des traditions de famille et une pensée épique, qui pouvait y porter la vie. Les matériaux sont restés à l'état de chaos: l'Énéide hongroise est morte avant de naître; mais on en peut retrouver le dessin dans les chroniques, dans les légendes, enfin dans quelques chansons encore reconnaissables sous les mutilations de la prose latine. C'est de là qu'il faut dégager cette épopée qui ne fut jamais écrite, et qui se formait d'elle-même, parce qu'elle était dans l'esprit et dans le sentiment de tout le monde. En essayant de la reconstruire ici, je me conformerai au plan même des chroniques qui nous la donnent. Elles divisent la période héroïque de l'histoire de Hongrie en trois époques savoir: l'époque des Huns, celle des Magyars proprement dits, enfin celle de la conversion du peuple hongrois au christianisme et de la conquête de la sainte couronne. Je désignerai chacune de ces trois époques par le héros qui en est le symbole.

ATTILA.

La tradition nous introduit d'abord dans le _Dentumoger_, berceau de la tribu de Magog, où demeurent les Moger ou Magyars, et près d'eux les Huns, avec lesquels ils se confondent comme enfants de la même race. Aucune contrée de l'univers n'égale en beauté la patrie des Magyars; l'air y est plus salubre, le ciel plus pur, la vie humaine plus longue que partout ailleurs; l'or et l'argent y naissent à la surface du sol; les fleuves y roulent pour cailloux des émeraudes et des saphirs; les hommes s'y nourrissent de miel et de lait. Là tout le monde est riche, et le bouvier fait paître ses bœufs en manteau d'hermine.

Vers le sixième âge du monde, les Moger, qui se sont multipliés comme le sable des rivages, veulent envoyer un essaim au dehors. Ils réunissent leurs cent huit tribus, qui fournissent chacune dix mille guerriers; c'est là l'armée d'émigration. Elle nomme ses chefs militaires, au nombre de six, trois dans la famille de Zémeïn et trois dans la famille d'Erd. Les trois chefs de la race de Zémeïn sont Béla, Kewe et Kadicha; les trois chefs de la race d'Erd sont Attila, Buda et Rewa. Les six chefs nomment à leur tour un grand-juge chargé de réprimer les crimes et de faire exécuter les criminels, sauf la décision souveraine de la communauté; son autorité va jusqu'à suspendre ou révoquer, en certaines circonstances, les chefs militaires eux-mêmes[606]. Ils élèvent à ce poste suprême, qui balance leur pouvoir et le dépasse quelquefois, Kadar, de la maison de Turda, souche d'une grande famille hongroise, ainsi que Zémeïn et Erd. L'Attila de la tradition a pour père Bendekuz, et non pas Moundzoukh, comme celui de l'histoire; son frère Bléda devient ici Buda, à cause de la ville de Bude, dont on le suppose fondateur, et le roi Roua ou Rewa n'est plus oncle, mais frère d'Attila.

[Note 606: Sim. Kez. _Chron._, l. I, c. 2, § 1.]

Ce ne sont pas seulement les nobles de la Hongrie que la tradition place autour du futur conquérant, ce sont aussi ses institutions primitives. Attila n'y figure pas comme un roi, mais comme un simple chef, et les Huns y sont organisés en république militaire, à l'instar des premiers Magyars. Il n'est pas jusqu'à cette charge de grand-juge, dont est investi Kadar, qui ne soit une institution contemporaine de l'établissement des Hongrois en Europe. La tradition nous parle encore d'une loi qu'elle appelle _scythique_, et qui aurait été en vigueur parmi les compagnons d'Attila. Chaque fois que la communauté devait se former en assemblée générale pour délibérer sur quelque objet important, tel qu'une expédition de guerre, une levée en masse ou le jugement d'un chef, un crieur public, quelquefois une femme, parcourait le pays de village en village, ou les campements de tente en tente, brandissant une lance trempée de sang et psalmodiant par intervalle la formule suivante: «Voix de Dieu et du peuple magyar! que tout homme armé soit présent tel jour, en tel lieu, au conseil de la communauté[607]!» Celui qui manquait à la convocation sans motif suffisant était traîné devant le juge et éventré avec un couteau. Quelquefois, par grande indulgence, on ne le condamnait qu'à la servitude perpétuelle, et il devenait esclave public[608]. Ces mœurs féroces subsistèrent chez les Hongrois jusqu'au temps de Geiza, père de saint Étienne.

[Note 607: Vox Dei et populi hungarici, quod die tali, unusquisque armatus in tali loco præcise debeat comparere. Sim. Kez. l. I, c. 2, § 1.]

[Note 608: Quicumque ergo edictum contempsisset, prætendere non valens rationem, lex _scythica_ per medium cultro, hujusmodi detruncabat, vel exponi in causas desperatas, aut detrudi in communium servitutem... _Id., ibid._]

Les Huns partent donc, côtoient la mer Noire et ne s'arrêtent qu'au bord du Danube. De l'autre côté de ce fleuve règne le Lombard Macrinus, tétrarque de Pannonie, de Dalmatie, de Macédoine, de Pamphylie et de Phrygie; ce royaume ne lui appartient pas en propre: il le tient de Théodoric de Vérone, que les Romains ont nommé roi d'Italie. A la vue des Huns, qui se déploient sur la rive gauche du Danube, Macrinus pousse un cri de détresse, et Théodoric accourt à son aide avec une armée composée des nations de tout l'Occident. Il se réunit aux Lombards sous les murs de Potentiana; mais tandis que les deux chefs délibèrent sur le point où ils doivent attaquer les Huns, ceux-ci, arrivés pendant la nuit, traversent le Danube sur des outres et dispersent l'arrière-garde romaine. Théodoric se retire dans les plaines marécageuses où s'élèvera plus tard la ville d'Albe-Royale; il y attire les Huns, auxquels il livre à Tarnok-Welg une grande bataille dans laquelle ceux-ci sont vaincus: cent vingt-cinq mille de leurs guerriers restent sur la place, mais Théodoric a perdu deux cent mille des siens. Un des capitaines des Huns, Kewe, de la race de Zémeïn, était tombé parmi les morts: les Huns s'en aperçoivent dans leur fuite, et reviennent sur leurs pas pour chercher son cadavre, qu'ils enterrent au bord du grand chemin; puis ils élèvent sur sa fosse une colonne ou pyramide de pierres, à la manière des Huns[609], ajoute la tradition. Le canton prit dès lors le nom de _Kewe-Haza_ (la demeure, le sépulcre de Kewe), qu'il conserva chez les Hongrois.

[Note 609: Reversi ad locum certaminis, sociorum cadavera, quæ poterant invenire, _Cuvem_ que capitaneum prope stratam ubi statua est erecta lapidea, more scythico, solemniter terræ commendarunt, partesque illius territorii dictæ sunt _Cuve-Azoa_. Sim. Kez. _Chron._, l. I, c. 2, § 4.--_Kewe-Haza_. Ms. Poson.--_Chron. Bud._]

Cette pyramide sépulcrale, où doit un jour reposer Attila, commence la consécration d'un petit territoire qui deviendra, à mesure que les événements se développeront, le champ sacré de la Hongrie, et réunira successivement dans ses limites la capitale païenne des Huns, Sicambrie, la capitale chrétienne des Hongrois, Albe-Royale, et les trois sépultures d'Attila, d'Arpad et de saint Étienne. On ne devine pas bien à quel événement historique on pourrait rapporter la bataille de Tarnok-Welg, car le tétrarque Macrinus est un personnage imaginaire, de même que sa ville de Potentiana est une ville imaginaire. Les Lombards, comme on sait, ne se sont établis en Pannonie que dans la première moitié du VIe siècle, et quant à Théodoric de Vérone, c'est le héros fantastique des poëmes allemands. Toutefois on rejetterait difficilement ces souvenirs à titre de pures inventions: il est probable au contraire que la bataille de Tarnog-Welg et celle qui va la suivre, livrées toutes deux sur la rive droite du Danube, antérieurement au règne d'Attila, appartiennent aux traditions locales de la Pannonie.

Les Huns avaient une revanche à prendre, ils la prennent glorieuse. A la poursuite de leur ennemi vainqueur, ils l'attaquent à quelques milles au-dessus de Vienne, dans un lieu appelé par la tradition Cézunmaur, et qui n'est autre que le défilé fortifié du Mont-Cettius. La bataille dure depuis l'aube du jour jusqu'à la neuvième heure. L'armée romaine et germaine est mise en pleine déroute, Macrinus est tué, Théodoric blessé. Une flèche qui l'atteint au front pénètre dans l'os et s'y fixe: son sang coule comme un déluge; mais il défend qu'on arrache le fer de sa blessure, tant il est impatient de regagner Rome pour instruire le sénat de son désastre. Il saute à cheval, il dévore l'espace, il arrive, il entre dans l'assemblée portant au front le fer et le bois de la flèche[610], sanglant témoin des luttes qu'il vient de soutenir. Rome apprend par ce narrateur muet et sa propre défaite et la vigueur d'un ennemi qui sait frapper de pareils coups. «Cette aventure, nous dit le vieux récit, valut à Théodoric le surnom d'_Immortel_ que lui donnent les Hongrois dans leurs chansons, _Halathalon Detreh_[611].»

[Note 610: Cujus tandem sagittæ truncum ipse Detricus (Theodericus)... in curiam pro documento certaminis in fronte detulisse... Thwrocz., _Chron. Hung._, c. 12.]

[Note 611: Propter hoc immortalitatis nomen usurpasse narratur; Hungarorum que in idiomate, _Halathalon Detreh_ dici meruit, præsentem usque diem. _Id. ibid._]

Du côté des Huns, quarante mille guerriers jonchaient la plaine de Cézunmaur, et dans ce nombre les capitaines Béla, Kadicha et Rewa, qui furent inhumés sous la pyramide de Kewe-Haza. Des six chefs militaires qui avaient amené les Huns d'Asie en Europe, il ne restait plus qu'Attila et Buda: Attila est proclamé roi, mais il s'associe son frère, à qui il abandonne le gouvernement des pays situés à l'orient de la Theïsse, se réservant tout ce qui a été déjà conquis et tout ce qu'il doit conquérir lui-même à l'occident de cette rivière. Il pose de sa main la borne séparative des deux États, fixe sa résidence à Sicambrie et veut que cette ville porte désormais son nom. Les rois de Germanie, que la défaite de Cézunmaur a remplis de crainte, viennent lui rendre hommage, et Théodoric à leur tête se déclare son vassal. Flatteur insinuant et perfide, Théodoric déguise sa haine sous un faux semblant d'amitié, et pousse le nouveau roi à des expéditions aventureuses où il espère le voir périr; ainsi il lui met en tête de subjuguer par ses armes tous les royaumes de l'Europe. Attila, enflé d'orgueil, ajoute à ses titres de roi des Huns, petit-fils de Nemrod, ceux de _fléau de Dieu_ et de _maillet du monde; flagellum Dei, malleus orbis_[612].

[Note 612: Sim. Kez. l. I, c. 1, § 5.--_Chron. Budens._, p. 17.--Thwrocz. c. 13.]

L'Attila de la tradition magyare est en grande partie celui de l'histoire: basané, court de taille, large de poitrine, la tête rejetée en arrière, il porte en outre une barbe longue et touffue comme les Huns blancs et les Turks[613], tandis que l'Attila historique est presque imberbe comme les Finno-Huns et les Mongols. On ne lui trouve point non plus dans la fiction traditionnelle cette fière simplicité que l'histoire remarque, et qui le distinguait entre tous les Barbares de l'Orient. Ici il a les allures somptueuses et l'attirail superbe d'un kha-kan turk. Sa tente d'apparat se compose de lames d'or articulées, qui s'ouvrent et se referment comme les branches d'un éventail; elle a pour supports des colonnes d'or ciselé garnies de pierres précieuses. Son lit, qu'il emporte avec lui dans toutes ses guerres, est la merveille des arts; sa table est d'or, son service d'or, ainsi que ses ustensiles de cuisine. La pourpre et la soie tapissent ses écuries, que peuplent les plus belles races de chevaux; leurs harnais et leurs selles sont d'or incrusté de diamants; c'est en un mot toute la féerie orientale. Attila a pour armes un épervier couronné: cet oiseau, appelé _Turul_ en vieil hongrois, est peint sur son écu et brodé sur sa bannière; il orna aussi le drapeau des Magyars jusqu'au temps de saint Étienne[614]. L'épervier, dans la poésie traditionnelle hongroise, est le symbole d'Attila et sa personnification: Almus, arrière-petit-fils du roi des Huns, est qualifié d'_enfant de Turul_[615].

[Note 613: Barbam prolixam deferebat. Sim. Kez. l. I, c. 1, § 6.--Cf. Jorn., _R. Get._, 35. Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, c. 2, p. 52, not. 2.]

[Note 614: Banerium quoque regis Ethelæ, quod proprio scuto gestare consueverat, similitudinem avis habebat, quæ hungarice _Turul_ dicitur, in capite cum corona. Sim. Kez. l. II, c. 2, § 6.]

[Note 615: De genere Turul. Sim. Kez. l. II, c. 1, § 4.]

D'après le conseil de Théodoric de Vérone, Attila traverse le Rhin et entreprend la conquête des Gaules. Je ne le suivrai pas dans les détails du récit traditionnel, qui ne fait guère que résumer les légendes des pays latins, en les accommodant à sa guise et les tournant à la gloire des Huns. Il fallait s'attendre à y trouver Attila toujours vainqueur; c'est ce qui arrive en effet, même au combat des champs catalauniques, qui ne se passe point en Champagne, comme le veut l'histoire, mais en Catalogne à cause de la ressemblance des noms. Là, un tiers de l'armée hunnique se sépare du reste, pour aller conquérir l'Espagne et le Maroc[616], tandis que les deux autres tiers ravagent la Gaule, parcourent la Frise, le Danemark, la Suède, la Lithuanie, et regagnent les bords du Danube par la Thuringe. Ces guerres épisodiques fournissaient aux rapsodes magyars des cadres commodes, dans lesquels la noblesse de Hongrie pouvait aisément intercaler ses aïeux.

[Note 616: Sim. Kez. l. I, c. 3, § 1.--_Chron. Bud._, p. 21, 22.--Thwrocz., c. 15, 16.]

Le retour d'Attila à Sicambrie amène entre son frère et lui la sanglante tragédie qui malheureusement appartient à l'histoire comme à la tradition. Buda, animé d'une secrète envie, a déplacé la borne posée par Attila entre leurs deux gouvernements. Il a fait plus: au mépris des ordres de son frère, qui prescrivait que Sicambrie portât son nom, Buda l'a fait appeler _Budavar_, c'est-à-dire la ville, la forteresse de Buda. Irrité de ces actes de désobéissance, Attila le traite en rebelle et le tue. «Les Germains, frappés de crainte, dit à ce propos Simon Kéza, se hâtèrent de changer le nom de Sicambrie en celui d'_Ethelburg_, ville d'Ethel ou d'Attila; mais les Huns, qui n'avaient pas peur, continuèrent à l'appeler Budavar[617].» C'est aujourd'hui la ville de Ó-Bude, Vieille-Bude.

Maître d'une grande partie de l'univers, Attila veut régler la police de son royaume. Il établit un service de surveillance et de guet qui, de Sicambrie comme d'un point central, se dirige vers les quatre points cardinaux. Des crieurs échelonnés d'espace en espace sur ces lignes, jusqu'à la portée de la voix humaine, se transmettent mutuellement les nouvelles, et chaque jour l'on sait aux extrémités du monde ce que fait le grand roi des Huns[618].

[Note 617: Teutonici interdictum formidantes eam _Echulburc_ (Etzelburg) vocaverunt, Hunni vero curam parvam illud reputantes interdictum, usque hodie eamdem vocant _Oubudam_ (Ó Budam) sicut prius. Sim. Kez., l. I, c. 3, § 4.]

[Note 618: Sim. Kez., l. I, c. 3, § 5.--_Chron. Bud._, p. 24.]

L'Italie lui manquait encore: il y conduit une armée innombrable. Tandis qu'il ravage d'abord la Dalmatie et l'Istrie, et rase au niveau du sol les magnifiques palais de Salone, Zoard, un de ses capitaines, descend, le long de la mer Adriatique, vers l'Apulie et la Calabre. Zoard parcourt ce pays le fer et la flamme en main; il dévaste la terre de Labour et couronne son expédition par le sac de l'abbaye du Mont-Cassin[619]. Là s'enchaînait, suivant toute apparence, une série d'épisodes destinés à glorifier les grandes maisons hongroises, principalement celle de Léel, dont Zoard était réputé le fondateur.

[Note 619: Sim. Kez., l. I, c. 4, § 1.--_Chron. Bud._, p. 27.--Thwrocz. c. 20, 21.]

La tradition éprouve ici dans les chroniques une sorte de bifurcation que je dois signaler. Celles qui sont postérieures au XIIe siècle ne font guère que copier les traditions locales et les légendes qu'elles ont empruntées à l'Italie: ainsi le prétendu siége de Ravenne, la conférence d'Attila avec l'archevêque arien de cette ville, qui l'engage à marcher sur Rome pour exterminer le pape et la papauté, l'apparition de saint Pierre et de saint Paul armés de glaives et menaçant la tête du roi des Huns tandis que saint Léon le supplie à genoux, toutes ces fables italiennes, dont j'ai parlé dans l'exposé des traditions latines, sont reproduites presque sans variantes par Simon Kéza et par ses imitateurs. Mais les chroniques antérieures au XIIIe siècle ne contiennent rien de ce bagage étranger. C'est donc à elles qu'il faut demander la vraie et pure tradition magyare sur la campagne d'Attila en Italie; nous la trouvons en effet dans la chronique de l'évêque Chartuicius, empreinte d'une originalité et d'une grandeur poétique incomparables. Ce n'est plus ici la peur de deux fantômes qui arrête Attila aux portes de Rome, l'empêche de violer la ville éternelle et sauve de la profanation les tombeaux des apôtres; ce n'est pas même la prière d'un pape agenouillé: c'est Dieu qui vient en personne changer la résolution du barbare. Jésus-Christ ordonne à son _fléau_ de respecter les ossements de ceux qui furent ses vicaires, et il lui promet, pour prix de sa docilité, qu'un de ses successeurs recevra un jour d'un des successeurs de Pierre une grâce qui rejaillira sur toute sa race. Le grand marché est conclu par l'intermédiaire d'un ange, et l'on aperçoit en perspective, dans le lointain des siècles, la conversion des Magyars au christianisme, saint Étienne, le pape Sylvestre et la sainte couronne de Hongrie. Telle est la vraie tradition, ainsi qu'elle était formulée au lendemain de la mort de saint Étienne. Quelle différence n'y a-t-il pas entre cette inspiration vraiment épique et les grossières imaginations de la légende italienne! En abrégeant le précieux récit de Chartuicius, je tâcherai de lui conserver son caractère de simplicité biblique et d'énergie parfois sauvage.

«Le roi Attila, dit le vieux chroniqueur, franchit les montagnes des Alpes, et parcourt la vaste plaine de Lombardie toute parsemée de villes florissantes, tout entrecoupée de murailles, toute décorée de hautes tours: il dévaste la campagne, il ruine les villes, il nivelle les tours, il disperse les pierres des murailles, et fait peser tant d'épouvanté et de calamités sur les habitants que ceux-ci le surnomment _la plaie de Dieu_[620].

[Note 620: Terram vastavit, muros dissipavit, turres confregit, pro iniquitate autem tali, _plaga Dei_ appellatus est. Chartuic., _Chron. Hung._ 3.]

«Une seule idée le préoccupe, celle de parcourir l'univers entier et de fouler aux pieds l'empire romain; il fait donc marcher son armée du côté de Rome; lui-même la précède, l'âme cuirassée de férocité[621]. A la première station de la nuit, comme il dormait sous sa tente, un ange du ciel lui apparaît et lui dit:--«Écoute, Attila, voici ce que te commande le Seigneur Dieu Jésus-Christ. N'entre pas avec ta colère dans la sainte cité, où reposent les corps de mes apôtres; arrête-toi ici et retourne sur tes pas. Quand tu auras de nouveau traversé les Alpes, tu entreras dans la contrée des Croates et des Esclavons; je te la livre, parce que les peuples qui l'habitent ont mérité ma malédiction en s'élevant contre un roi que j'aimais et le faisant périr traîtreusement, car ils ont dit dans leur cœur: Il n'y aura jamais de roi sur nous, mais nous-mêmes nous serons rois. Voici encore ce que je te promets pour prix de ta soumission: un jour viendra où ta génération visitera Rome en toute humilité, et un de tes descendants y recevra le don d'une couronne qui n'aura point de fin[622].» L'ange disparut à ces mots.

[Note 621: Armatus feroci animo procedebat. Chartuic., _Chron. hung._, 3.]

[Note 622: Generationem autem tuam post te in humilitate Romam visitare et coronam perpetuam habere faciam. _Id., ub. sup._]

«Quand le matin fut venu, Attila, se rappelant son rêve, obéit aux paroles de l'ange. Il replie ses tentes, donne à son armée le signal du retour, et reprend à travers l'Italie la route qu'il venait déjà de parcourir. On eût dit que ce n'était plus Attila, tant son cœur avait changé. Il entrait dans les villes et ne les pillait point; il passa devant Venise et l'épargna. A quelques milles au delà, il fait halte sur le rivage de la mer et fonde une grande cité que de son nom il appelle Attileia: ce fut la ville d'Aquilée. Lorsqu'il la voit debout, il recommence sa marche et entre dans les Alpes carinthiennes, où le guide la vengeance céleste. Au revers des montagnes, il aperçoit, rangés en bon ordre, avec leurs hommes d'armes, les princes de Croatie et d'Esclavonie, qui cherchent à lui couper le passage. Leurs troupes innombrables couvrent à perte de vue la plaine, les vallées, les collines; et le soleil, répercuté sur les boucliers d'or, embrase les montagnes comme d'un vaste incendie. Attila descend, et la bataille s'engage. Huit jours entiers on se bat sans repos ni trêve; enfin le Seigneur livre aux mains d'Attila la terre des Slaves et des Croates, parce que ces hommes étaient infidèles[623], et que le roi des Huns avait obéi docilement aux ordres de Dieu.

[Note 623: Tradidit autem eos Deus in manus Attilæ regis propter regem eorum... quem tradiderunt et turpiter occiderunt. Chartuic., _Chron. Hung._, 3.]

«Maître de la Croatie et de l'Esclavonie, Attila passe la Drave. Plus il parcourt le pays qu'il a conquis, plus il l'aime. Du pied des Alpes au Danube, ce ne sont que prairies verdoyantes, tapissées de hautes herbes, peuplées de troupeaux et de pâtres, de juments et de poulains indomptés[624]. Au delà du Danube et de la Theïsse s'étend une contrée plus spacieuse encore et plus belle, plus riche en prairies, plus abondante en moissons. Longtemps il avait roulé dans son esprit le projet de retourner en Asie, au berceau de ses ancêtres; il délibère de nouveau en lui-même s'il accomplira ce dessein, ou s'il se fixera dans le pays soumis par ses armes. Se souvenant alors de la promesse de l'ange, il se décide à rester, établit son armée à demeure, distribue la terre aux princes et aux barons, et, du consentement de tous, règle que son fils aîné sera roi après sa mort.»

[Note 624: Terram planam et campestrem herbisque superfluis virentem, pastoribus et pecudibus, jumentis et poledris indomitis plenam. _Id., ibid._]

Attila avait alors cent vingt-quatre ans[625], ce qui n'était pas chez les Huns un âge très-avancé, puisque son père Bendekuz vivait encore et gouvernait en Asie la tribu des enfants de Nemrod[626]. A cet âge, il n'a rien perdu de l'ardeur et des passions de la jeunesse. Un peuple de femmes qu'il augmente sans cesse par de nouveaux mariages remplit son palais: à leur tête figurent deux princesses de sang illustre, la Romaine Honoria, fille d'Honorius, empereur de Grèce, et la Germaine Crimhilde, fille du duc de Bavière. Chacune d'elles lui a donné un fils, déjà sorti de l'adolescence: le fils d'Honoria se nomme Chaba, celui de Crimhilde, Aladarius. Enfants de deux mères rivales, ces deux jeunes gens se jalousent, et leur inimitié menace l'empire des Huns de déchirements et de ruines. Nous trouvons ici un mélange bizarre de la tradition nationale avec la tradition allemande; celle-ci a fourni Crimhilde, celle-là Honoria. La vanité asiatique n'a pas voulu que l'amour d'une fille d'empereur romain, si indigne qu'on la supposât, fût perdu pour un roi des Huns, et elle a marié Attila à la petite-fille de Théodose. Elle a fait plus: elle a voulu que sa descendance légitime se perpétuât seulement par cette misérable folle qu'il ne réclama jamais sérieusement, et qu'il dédaigna quand il put l'avoir. Honoria, dans la tradition magyare, est la véritable épouse d'Attila, la souche féminine des ducs et rois de la Hongrie, l'aïeule prédestinée de saint Étienne.

[Note 625: Thwrocz. _Chron. Hungar._, c. 22.]

[Note 626: De consilio Bendekuz avi sui quem sanum sed nimis decrepitum dicitur invenisse. _Chron. Bud._, p. 31.--Cf. Sim. Kez. l. I. c. 4, § 5, 6.--Thwrocz.]

Cependant arrive du fond de l'Asie à la cour d'Attila une jeune fille d'une incomparable beauté, que son père, roi des Bactriens, offre pour épouse au grand roi des Huns. Elle se nomme Mikolt[627], et tous les yeux sont éblouis en la voyant. Attila veut que son nouvel hymen soit inauguré par des fêtes splendides, des courses de chevaux, des combats simulés et un repas qui dure trois jours; mais des pronostics menaçants viennent se mêler aux éclats de sa joie. Son cheval favori meurt subitement le jour même des noces, et quand sa fiancée, le soir, veut entrer dans la chambre nuptiale, elle se heurte le pied droit contre le seuil de la porte si rudement qu'elle est obligée de s'asseoir. «Que tardes-tu?» criait Attila dans son impatience.--«Je viendrai quand il sera temps[628]!» répondit Mikolt. On vit dans cette scène un présage de mort. Le lendemain en effet, Attila est trouvé dans son lit, froid et tout baigné de sang: une hémorragie l'a enlevé pendant qu'il dormait. Nous reconnaissons ici la tradition hunnique directe, celle que propagèrent les fils mêmes du conquérant, lorsqu'ils firent chanter à ses funérailles que la mort de leur père ne réclamait point de vengeance.

[Note 627: Al. Mykolth. Sim. Kez., l. 1, c. 3, § 4.--Micolch., _Chron. Bud._, p. 28.]

[Note 628: Novæ nuptæ cubiculum intrantis pes dexter, sic limini impactus est, ut præ dolore aliquantisper assederit, auditaque est ejus vox dicentis: Si tempus est, veniam. Quibus verbis mortem in dolore compellasse credidere. Callimach., _Vit. Attil._, in fin.]

A peine la tombe du roi des Huns est-elle fermée, que ses deux fils, Chaba et Aladarius, tirent l'épée pour s'arracher les lambeaux de son héritage. C'est Théodoric qui les pousse à la destruction du royaume de leur père[629]. Les Germains prennent parti pour le fils de Crimhilde, les Huns pour celui d'Honoria, et la lutte à mort va se vider sur un plateau qui domine Bude, ville fatale, déjà marquée par un fratricide. La bataille ne dure pas moins de quinze jours; quinze jours durant, la flèche siffle dans l'air, les boucliers se heurtent et les épées se croisent: on ne vit jamais pareil massacre dans le monde. Chaba est vaincu, mais Aladarius vainqueur meurt de ses blessures. Les Germains donnèrent à cette terrible journée le nom de _Crimhilt_, en souvenir de la princesse germaine, mère d'Aladarius, qui avait semé la haine dans le cœur des deux frères, et qui peut-être présidait à la bataille où périt son fils. «Tant de sang y fut verse, dit Simon Kéza, que si les Allemands ne s'obstinaient pas à mentir par vanité, ils confesseraient que pendant plusieurs jours ni hommes ni bêtes ne purent boire dans le Danube entre Potentiana et Sicambrie, attendu que le fleuve roulait dans son lit moins d'eau que de sang[630].» Cette phrase nous prouve qu'il existait au moyen âge une rivalité patriotique entre les minnesingers allemands et les rapsodes hongrois; chacun cherchant à exalter son pays aux dépens de l'autre: ce fut au milieu de ces joutes de l'orgueil national et de la poésie que la tradition revêtit sa dernière forme.

[Note 629: Ditrici astutia Veronensis. Sim. Kez., l. 1, c. 4, § 5.]

[Note 630: In quo quidem prælio tantus sanguis effusus est, quod si Teutonici ob dedecus non celarent, et vellent pure reserare, per plures dies aqua bibi in Danubio non poterat, nec per homines nec per pecus, quoniam de Sicambria usque urbem Potentianæ sanguine inundavit. _Id. ub. sup._]

Chaba vaincu se réfugie en Grèce avec quinze mille Huns, débris de son armée. Honorius, son aïeul, d'après la tradition (car la similitude de nom a fait d'Honoria une fille d'Honorius[631]), le reçoit avec tendresse à Constantinople, veut le retenir près de lui, et lui offre pour ses sujets des terres et des femmes. «Non, répond résolument le fils du Hun, j'ai en Asie, dans le pays des Moger, un autre aïeul que je dois revoir, j'ai une famille et une nation auxquelles je dois demander vengeance de la perfidie des Germains.» Il part donc après un court séjour en Grèce, et trouve dans le pays des Magyars son grand-père Bendekuz encore vivant, mais courbé sous les infirmités et le chagrin. Chaba le console, l'assiste dans le gouvernement de sa tribu et finit par lui succéder. Toutefois le fils d'Attila ne parvient pas à gagner l'affection des Magyars. Fier de sa descendance impériale, il affiche des prétentions blessantes pour sa nation. Les Magyars le rejettent à leur tour et le regardent comme un étranger; leurs filles mêmes s'éloignent de lui, aucune ne consent à le prendre pour époux, et il faut que Bendekuz aille chercher une femme pour son petit-fils chez les tribus du Korasmin[632]. Ce rôle de Chaba parmi les Magyars, son orgueil romain et le souvenir de sa mère Honoria planant sur toute cette histoire, mais à peine indiqué dans les maigres chroniques qui nous restent, donnent lieu de penser qu'ici se développait dans l'épopée hongroise quelque grand épisode se reliant à des traditions asiatiques aujourd'hui perdues. Chaba néanmoins fait oublier son orgueil; sa lignée prend racine dans le Dentumoger, et continue le rameau direct d'Attila jusqu'à la naissance d'Almus, père d'Arpad. Ses fils sont parmi les Magyars les gardiens fidèles des vieux souvenirs et de la renommée de leur aïeul; ils ne cessent d'animer leurs compatriotes à la recouvrance du patrimoine des Huns, envahi par les Germains et les Slaves.

[Note 631: Iste ergo Chaba filius Ethelæ est legitimus, ex filia Honorii imperatoris Græcorum genitus. Sim. Kez. l. 1, c. 4, § 6.]

[Note 632: Propter quod ex Scythia uxorem non accepit, sed traduxit de gente Corosmina. _Id., ibid._]

Mais Chaba et ses quinze mille compagnons fugitifs ne sont pas le seul débris du peuple d'Attila; un autre débris parvient à se maintenir en Hunnie. La chaîne des Carpathes, comme on le sait, est couronnée à l'orient par un grand cirque de montagnes abruptes qu'un défilé presque inaccessible ferme au midi, et qui s'ouvre et s'incline doucement du côté du nord. Les forêts séculaires dont ce plateau est couvert lui ont fait donner en langue hongroise le nom d'_Erdeleu_, terre des forêts, en latin _Transylvania_. Trois mille guerriers huns échappés au massacre de Crimhilt s'y sont retranchés comme dans une forteresse naturelle; mais comme ils voient les Germains acharnés à l'extermination de leur race, ils quittent leur nom de Huns, afin de se mieux cacher et prennent celui de Szekelyek[633] (_Siculi_), qui ne signifie pas autre chose qu'_habitants des siéges administratifs_ ou des _districts_[634]. A la faveur de ce subterfuge, ils se propagent et conservent leur indépendance, soit contre les Germains, soit contre les Valakes et les Slaves. Du haut des montagnes où il est campé comme en vedette, le Sicule a les yeux incessamment tournés vers l'Asie, d'où il attend Chaba et les Magyars, et avec eux la délivrance de sa terre natale; mais son attente est vaine, il faut qu'il se passe quatre générations d'hommes avant que le temps marqué pour cette délivrance soit accompli, et c'est à lui, enfant des compagnons d'Attila, qu'est réservé l'honneur d'introduire les Magyars dans l'héritage des Huns. Le Sicule est en Occident ce qu'est en Orient la tribu de Chaba, le gardien officiel de la tradition. Ce rôle, il le revendiquait au moyen âge, et son langage était plein d'allusions à l'histoire du conquérant et de ses fils. Ainsi il donnait à une plante médicinale de ses montagnes le nom de baume de Chaba, «attendu que Chaba, instruit dans les secrets de la nature, avait employé cette herbe après la bataille de Crimhilt à guérir ses soldats blessés et à se guérir lui-même[635].» On citait de lui, dès le XIIe siècle, un proverbe plein de mélancolie patriotique et de tendresse. Un Sicule se séparait-il de l'ami qu'il craignait de ne plus revoir, il lui disait avec un doux reproche: «Oh! tu me reviendras, quand Chaba reviendra de la Grèce[636]!»

[Note 633: Timentes occidentis nationes, in campo Chigle usque Arpad permanserunt, qui se ibi non Hunnos, sed _Zaculos_ (al. _Siculos_) vocarunt. Sim. Kez, l. 1, c. 5, § 6.]

[Note 634: _Szek_, siége administratif, d'où _Szekelyek_ habitant des siéges administratifs.]

[Note 635: Pimpinella saxifraga _Chaba-Ire_, hoc est, Chabæ implastrum; nam ferunt Chabam regem Attilæ regis minorem filium... Olahus. _Vit. Attil._]

[Note 636: Unde vulgus adhuc loquitur in communi: Tunc redire debeas, dicunt recedenti, quando Chaba de Græcia revertetur. Sim. Kez. l. 1, c. 4, § 6.--Thwrocz., I, c. 24.]

Dans toutes ces traditions, il n'est pas question de l'empire avar. Les Avars y sont confondus avec les Huns; leurs guerres de Carinthie, de Dalmatie et d'Allemagne y sont attribuées à leurs devanciers ou à leurs successeurs, et les exploits de Baïan allongent la vie d'Attila. Si quelque vague souvenir du nom d'Avar reste encore dans le moyen âge hongrois, il s'applique à on ne sait quelle race de sorciers et de fées qui aurait construit ces grands remparts des kha-kans, dont les derniers vestiges ont disparu de nos jours[637]. Quant aux Sicules, l'opinion est unanime depuis le XIe siècle pour les considérer comme un peuple antérieur à l'arrivée des Magyars sur les bords du Danube. En admettant cette antériorité, qui paraît incontestable, on peut encore se demander si les Sicules, comme ils le prétendent, sont un reste des Huns d'Attila, ou simplement un reste des Avars. Historiquement leur descendance directe des Huns n'aurait rien d'impossible, car les faits démontrent qu'il resta parmi les Gépides, devenus maîtres de la Hunnie, plusieurs noyaux de population hunnique, et même un fils d'Attila[638]; toutefois il est plus raisonnable, plus conforme à la nature des choses, de voir dans le peuple sicule une tribu avare que les envahissements des Slaves n'ont pas eu le temps d'étouffer. L'une ou l'autre hypothèse est indifférente dans la question qui nous occupe. Le rôle attribué aux Sicules par la tradition, d'avoir été les introducteurs des Magyars dans l'ancienne Hunnie et les gardiens des souvenirs d'Attila, s'expliquerait également bien, que les Sicules fussent des Avars, ou qu'ils fussent des Huns.

[Note 637: On peut consulter sur ces vagues traditions l'intéressant ouvrage de M. J. Boldényi, _la Hongrie ancienne et moderne_, 1851.]

[Note 638: _Histoire des Fils et des Successeurs d'Attila_, c.