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Chapitre 1 Gottlieb le tourneur

Berlin, mes chers enfants, est, comme vous le savez, la capitale de la Prusse. Mais, ce que vous ne savez pas, c’est que, sous le règne de ce roi bossu et à longue queue nommé Frédéric le Grand, il existait à Berlin un excellent ouvrier tourneur nommé Gottlieb.

Lui, n’avait pas de queue, était droit et beau de visage : il pouvait avoir de vingt-quatre à vingt-cinq ans.

Sa figure rayonnait de franchise et de gaieté.

Mais à ces avantages physiques, il joignait quelque chose de plus précieux encore : il avait été, sinon au collège ou à l’université, du moins à l’école. Il savait lire, écrire, compter ; il dessinait suffisamment pour se faire à lui-même certains modèles nouveaux qui n’avaient pas peu contribué à le mettre en vogue, ou plutôt à mettre en vogue le patron chez lequel il travaillait, de sorte que chaque maître était ambitieux d’avoir dans son atelier un si brave compagnon.

Aussi les camarades de Gottlieb, qui avaient commencé par être jaloux de lui, avaient-ils fini par reconnaître franchement sa supériorité et le traiter avec toutes sortes d’égards, tandis que les simples apprentis le regardaient avec admiration, en disant :

— Ah ! si je pouvais un jour devenir aussi fort que lui !

Par malheur, cette supériorité porta un mauvais fruit : elle enfanta l’orgueil.

Non pas l’orgueil à l’endroit de son état – ce n’eût rien été, car l’orgueil lui eût fait faire de nouveaux progrès, mais l’orgueil à propos de toutes choses.

Or, l’orgueil a presque toujours une compagne encore pire que lui : c’est l’envie.

Ce fut par ce point faible que le mauvais esprit l’attaqua.

Gottlieb avait d’abord voulu être le premier en science et le premier en bonne conduite parmi ses compagnons ; mais bientôt cette louable émulation ne lui suffit plus : il voulut être le mieux mis, le plus fort et le plus adroit aux exercices du corps. Si à cet égard il se voyait surpassé par quelque autre, il concevait pour lui une antipathie qui dégénérait en haine, et ne trouvait de repos que lorsqu’il avait, non pas égalé, mais surpassé son rival.

C’est une triste passion que celle de l’envie, mes chers enfants, et qui devait être pour Gottlieb, comme vous allez le voir, la source des plus affreux tourments.

Tous les dimanches, Gottlieb allait se promener, de deux heures à cinq heures, c’est-à-dire entre son dîner et son goûter, sur la place des divertissements. Toute la classe d’ouvriers à laquelle appartenait Gottlieb, et même la classe supérieure de la bourgeoisie, se réunissaient aux mêmes heures sur cette place. Là, on jouait à toutes sortes de jeux, au tonneau, aux quilles, au ballon, au cochonnet ; les enfants, de leur côté, jouaient à la toupie, au sabot, au bouchon, aux billes, à la balle, au cerf-volant et au cerceau. Les femmes et les vieillards s’asseyaient sur des bancs plantés à leur intention ; les hommes se tenaient debout ou se promenaient en causant des affaires du temps.

Gottlieb avait l’habitude, lorsqu’il arrivait sur la place, d’y produire une certaine sensation. On se retournait à son approche, on le suivait des yeux lorsqu’il passait, et l’on murmurait tout bas : C’est le beau Gottlieb, l’ouvrier tourneur.

Un dimanche, Gottlieb alla, selon son habitude, sur la place des divertissements, mais, à son grand étonnement, il n’entendit point le murmure habituel qui s’élevait à son approche. L’attention hebdomadaire dont il était l’objet ne se manifesta point. Tout le monde, hommes, femmes et enfants, couraient aux quilles, et formaient là un immense cercle autour d’un homme grand et maigre, qui avait défié les meilleurs joueurs.

Cet homme portait le costume d’un ouvrier endimanché, et il excitait l’étonnement général par l’adresse avec laquelle il lançait la boule, et par le succès qu’il obtenait.

Gottlieb fendit la presse et arriva au premier rang.

Deux choses le blessèrent vivement, d’abord l’attention que la foule, à son détriment, accordait à cet homme, et ensuite l’habileté réelle qu’il déployait à un jeu où Gottlieb avait la prétention de surpasser tous ses compagnons.

Aussi, emporté par son orgueil, Gottlieb offrit à l’inconnu de jouer contre lui un thaler.

Il espérait que l’inconnu n’oserait pas risquer une pareille somme ; mais il se mit à rire, tira une poignée de thalers de sa poche et en laissa tomber un près de celui que Gottlieb avait jeté à terre.

Mais au lieu de surpasser l’étranger comme il l’espérait, Gottlieb fit blancsur blanc,ce qui ne lui était jamais arrivé.

Vous savez, mes chers enfants, que l’on appelle faire blancpasser au milieu ou à côté des quilles sans en renverser une seule.

Et à chaque blanc que faisait Gottlieb, l’étranger poussait un rire désagréable à tout le monde, mais particulièrement à Gottlieb.

Cependant, comme par complaisance, l’étranger laissait prendre à Gottlieb un certain nombre de points, mais aussitôt que Gottlieb approchait du chiffre qu’il fallait atteindre, en un ou deux coups l’inconnu l’atteignait, le dépassait et gagnait la partie, abattant, s’il était besoin, les neuf quilles d’un coup, ce que Gottlieb, non seulement n’avait jamais fait, mais n’avait jamais vu faire à personne.

Gottlieb joua deux heures avec l’inconnu, sans plus de succès une partie que l’autre, et perdit six thalers, ce qui était son gain de toute la semaine.

Mais ce n’étaient point ces six thalers qui lui faisaient le coeur gros, c’était la honte d’être battu devant toute cette foule si souvent témoin de son triomphe.

Aussi, à la dernière partie, furieux, hors de lui, aveuglé par la colère, Gottlieb était-il prêt à jeter sa boule à la tête de l’inconnu ; mais il eut le vague sentiment que, plus adroit que lui, l’étranger serait peut-être aussi plus fort, et qu’il réjouirait les spectateurs, dont quelques-uns ne cachaient point leur satisfaction, par le spectacle d’une double défaite.

Il se contenta donc de murmurer entre ses dents :

— Il n’y a qu’un sorcier qui puisse jouer aux quilles comme cet homme y joue.

Mais, si bas qu’il eût mâchonné ces paroles, l’étranger les avait entendues.

— Si un long exercice et une grande adresse, dit-il d’une voix calme, sont de la sorcellerie, oui, je suis sorcier, mais j’ai joué aux quilles par toute l’Allemagne, et quoique partout j’aie gagné, je ne me suis jamais entendu faire un pareil reproche.

Et, ramassant son thaler à lui, le seul qu’il eût eu besoin de mettre au jeu, et les six thalers que Gottlieb avait successivement tirés de sa poche, il les mit tranquillement dans son gousset, en faisant au pauvre compagnon quelques éloges ironiques sur la façon dont il jouait aux quilles, et en lui souhaitant meilleure chance pour le dimanche suivant.

— Restez-vous donc ici jusqu’à dimanche ? lui demanda Gottlieb.

— Non, répondit l’étranger avec son ricanement sinistre, mais je reviendrai bien volontiers, si vous voulez prendre votre revanche.

Ainsi provoqué, Gottlieb n’osa refuser.

— Eh bien soit, dit-il, je vous attends.

— À dimanche donc, reprit l’étranger.

Et, saluant la foule, il s’éloigna en sifflant un air si singulier, que personne, non seulement n’avait entendu siffler cet air, mais même siffler de la façon dont sifflait l’inconnu.

Aussi, tant qu’on entendit l’étrange mélodie, personne n’eut-il l’idée de l’interrompre par ses paroles, de même que, tant qu’il fut visible, personne n’eut l’idée de regarder d’un autre côté que celui par lequel il s’éloignait.

Gottlieb semblait, comme les autres, être sous le charme.

Mais lorsque les yeux se détournèrent de l’étranger, ils se tournèrent vers Gottlieb.

Alors courut par la foule comme un écho du rire de l’étranger ; toute bienveillance semblait éteinte dans les coeurs à l’endroit du pauvre Gottlieb, et ce fut à qui lui jetterait la raillerie.

Gottlieb eût bien voulu tomber sur celui des railleurs qui était le plus près de lui ; mais il comprit que, s’il tombait sur celui-là, tous les autres tomberaient sur lui.

On lui faisait payer en un jour tous ses triomphes de l’année.

Gottlieb, tout enragé qu’il était au fond du coeur, se contenta donc de dire :

— C’est bien, on verra dimanche.

Et il se retira.

Mais il se retira avec une intention.

C’était de s’enfermer dans sa chambre, où il avait des instruments et du bois, d’y tourner un jeu de quilles et une boule, et de s’exercer tous les jours, afin de disputer le dimanche suivant la victoire, s’il ne pouvait la remporter.

Ce qui l’avait humilié, c’était la plénitude de sa défaite.

Comme c’était un très habile ouvrier que Gottlieb, son jeu de quilles et sa boule furent achevés pour le lendemain à l’heure du dîner.

Dans l’ardeur qu’il avait mise à son travail, il n’avait ni soupé, ni déjeuné. Il se contenta de manger une grande assiettée de soupe, mit un morceau de pain dans sa poche, prit sous son bras ses quilles, dans sa main sa boule, s’achemina vers le jardin, et, refermant avec soin la porte derrière lui, il chercha un endroit propice à son étude.

L’endroit fut bientôt trouvé ; c’était sous une allée de tilleuls qui, par la régularité de sa double ligne, devait servir de conducteur à l’oeil.

Il dressa les quilles, mesura la même distance que la veille, c’est-à-dire dix-huit pas, et se mit à jouer seul.

Là, il retrouva son adresse première.

Il abattit bien deux, trois, quatre, cinq, et même six quilles, mais jamais, comme l’étranger, il ne put abattre les neuf d’un seul coup.

Gottlieb mettait une telle action à cette espèce de répétition, qu’il comptait comme s’il jouait réellement.

Il en avait quatre-vingt-onze, qu’il avait amassés en vingt coups, et par conséquent il ne lui restait plus que neuf à faire, lorsqu’en revenant à sa place et en se retournant pour lancer sa boule, il vit, à son grand étonnement, l’étranger debout et les bras croisés près du jeu de quilles.

Une sueur froide courut par tout le corps de Gottlieb. Par où avait-il pu pénétrer dans le jardin, quand il croyait avoir fermé la porte avec tant de soin ?

L’étranger ne parut pas remarquer l’étonnement du compagnon tourneur.

— Ah ! ah ! dit-il, comme s’il eût compté les quilles abattues depuis le commencement de la partie, quatre-vingt-onze ! C’est maintenant qu’il faudrait abattre les neuf quilles d’un coup.

— Impossible, murmura Gottlieb avec un soupir.

— Bah ! impossible, reprit l’étranger, parce que vous vous y prenez mal. – Tenez, prêtez-moi votre boule, et vous allez voir comment on en fait neuf d’un coup.

Et il s’approcha de Gottlieb qui, espérant surprendre le secret de l’inconnu, lui mit sa boule dans la main.

L’inconnu, sans même viser, lança la boule, et abattit les neuf quilles.

— Vous le voyez, dit-il, ce n’est pas plus difficile que cela.

Gottlieb plongea sa main avec colère dans ses cheveux ; il s’en fût volontiers arraché une poignée.

L’inconnu éclata de rire.

Il y avait dans ce rire quelque chose de métallique et de strident qui exaspérait Gottlieb.

Il en revenait à l’idée qui lui était déjà passée par l’esprit sur la place de divertissement, c’est-à-dire de tomber sur l’étranger et de l’assommer.

Mais en l’examinant, en le voyant si sec et si nerveux, Gottlieb comprenait que ce n’était pas une victoire facile, mais que c’était à coup sûr une lutte dangereuse.

En ce moment, l’étranger lui posa la main sur l’épaule.

Gottlieb tressaillit ; il lui sembla que cinq ongles aigus lui entraient dans la chair.

Cependant on eût dit qu’une puissance surnaturelle le fixait à sa place.

— En vérité, lui dit l’inconnu, je t’avais cru jusqu’ici un homme intelligent, Gottlieb, mais à ma grande honte, je vois que je m’étais trompé.

— Pourquoi cela ? demanda le tourneur.

— Mais parce que, désirant apprendre mon secret, au lieu de chercher à entrer en amitié avec moi pour que je te le communique, tu songes de quelle façon tu pourras te venger d’un homme qui n’a d’autre tort à ton égard que d’être plus fort que toi aux quilles.

Gottlieb regarda l’étranger avec étonnement ; il venait de lire au plus profond de sa pensée.

Mais, éludant une réponse directe, trop embarrassante à faire pour lui :

— Il y a donc un secret ? demanda-t-il.

— Sans doute, qu’il y a un secret, répondit l’inconnu.

— Et ce secret, tu peux me l’apprendre ?

— Non seulement je puis te l’apprendre, mais même je ne demande pas mieux.

Gottlieb fit un mouvement de joie qui n’échappa point à l’inconnu.

— Cependant, lui dit celui-ci, tu connais trop le monde, compagnon, pour ne pas savoir que l’on ne donne rien pour rien.

— Ah ! ah ! fit Gottlieb.

— Au reste, que t’importe, si je te demande une chose qu’il te soit facile de m’accorder ?

— Eh bien ! voyons, que me demandes-tu ? fit Gottlieb.

L’inconnu se gratta l’oreille.

— Parle donc ! insista Gottlieb.

— Attends donc, lui dit l’inconnu, il me faut le temps de réfléchir. Je voudrais te traiter en ami, et, comme je te l’ai dit, te demander quelque chose qu’il te soit facile de m’accorder. Par exemple, t’engagerais-tu à me promettre de ne plus jamais boire de la bière blanche ?

— Oh ! non, quant à cela, non ! Je ne ferai jamais une telle promesse ! s’écria Gottlieb avec fermeté. Je suis un véritable enfant de Berlin, et je ne saurais vivre sans bière blanche ; aussi, demande-moi autre chose, ou garde ton secret.

— Eh bien, voyons, je veux être bon prince. Engage-toi, pendant tout le reste de ta vie, à jouer aux quilles au moins trois fois par semaine.

— Oh ! quant à cela, s’écria Gottlieb enchanté, de grand coeur et je te fais volontiers une promesse qui me procurera tous les deux jours un délassement agréable.

Et là-dessus il frappa amicalement dans la main de l’inconnu ; mais au moment où les deux mains se touchaient, il sembla à Gottlieb que tout son sang s’allumait dans ses veines ; une gaieté extraordinaire l’anima ; il se mit à sauter de joie.

— Eh bien, à la bonne heure, voilà comme tu me plais, lui dit le grand maigre ; finissons donc notre marché : je te donne la faculté de renverser les neuf quilles à chaque coup, ce qui t’assure la victoire sur tous les joueurs de quilles de l’Allemagne, et même de France, et toi tu t’engages à jouer aux quilles trois fois la semaine ; est-ce bien cela ?

— C’est cela ! s’écria vivement Gottlieb.

— Seulement, prends garde à toi, si tu ne tiens pas ta parole ! reprit l’inconnu d’un ton menaçant.

— Sur quoi faut-il faire serment ? demanda Gottlieb.

— Sur ton salut éternel ! dit l’étranger.

— Je le jure ! fit Gottlieb en étendant la main.

— Oh ! dit l’étranger, cela ne se pratique pas ainsi ; tu connais le proverbe qui dit : Verba volant, scripta manent ? Écrivons.

Et fouillant dans sa poche, il en tira du papier, de l’encre et une plume, dressa un contrat en règle, et invita Gottlieb à le signer.

Gottlieb prit lecture du contrat, et, comme il ne contenait que ce qui avait été convenu, il signa sans difficulté.

L’étranger relut à son tour le papier, le plia en quatre, et le fourra dans sa poche, en riant de ce rire qui avait tant inquiété Gottlieb, et qui, cette fois, lui fit courir un frisson dans les veines.

— Là, dit-il, tout est maintenant en règle. Du moment où tu as buriné ton paraphe sur notre convention, tu as reçu la faculté que tu désirais : tu es maintenant le plus fort joueur de quilles qu’il y ait au monde ; seulement n’oublie pas de jouer trois fois par semaine. Si une seule fois tu oublies, tu es perdu. Tu as juré sur ta félicité éternelle et tu m’appartiens, car je n’ai pas besoin de te dire, je présume, que je suis Satan.

« Toutefois, ajouta le mauvais esprit, comme poussé par une force supérieure, je dois te déclarer une chose, c’est que notre contrat devient nul du moment où tu trouves un joueur plus fort que toi.

« Mais, ajouta-t-il en riant de son rire diabolique, je suis tranquille, je sais bien que tu ne le trouveras point. »

À ces mots, l’étranger disparut tout à coup, sortant de scène comme il y était entré, et laissant Gottlieb seul et stupéfait.

Car Gottlieb savait maintenant à quel joueur de quilles il avait eu affaire.

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