‹ Histoire d'un casse-noisette et autres contesChapitre 20 sur 31 · Chapitre 2 Comment Gottlieb fut proclamé le roi des quilles, mais ne trouva plus personne qui voulût jouer avec lui

Chapitre 2 Comment Gottlieb fut proclamé le roi des quilles, mais ne trouva plus personne qui voulût jouer avec lui

L’émotion qui s’était emparée de Gottlieb à la disparition de l’étrange compagnon avec lequel il venait de conclure son pacte ne fut pas de longue durée, car bientôt la pensée de la précieuse acquisition qu’il venait de faire chassa tout autre sentiment de son coeur.

— Ah ! s’écria-t-il dans sa joie, comme ils vont ouvrir les yeux et la bouche, les autres, en me voyant renverser les neuf quilles à chaque coup ! Ils vont devenir enragés de jalousie, et personne n’osera plus élever la voix contre moi. Toutes les neuf à chaque coup ! On m’appellera le roi des quilles, et l’on viendra de toute l’Allemagne pour m’admirer. On m’invitera dans tous les quilliers, et l’on donnera des fêtes en mon honneur.

« Et quand je pense au peu que me coûte un pareil talent, car, au bout du compte, qu’ai-je promis ? De jouer aux quilles trois fois par semaine, voilà tout, et ma supériorité doit durer jusqu’à ce que je trouve quelqu’un de plus fort que moi, c’est-à-dire toujours. Le plus grand joueur du monde, puisqu’il n’y a que neuf quilles au jeu, n’en pourra pas renverser plus de neuf. Hourra ! je suis l’homme le plus heureux de la terre ! »

Tout à coup son front se rembrunit ; cette pensée lui était venue que peut-être l’étranger n’avait fait que s’amuser à ses dépens : cette réflexion, en effet, lui causait une terrible anxiété ; en conséquence il redressa les quilles abattues, ramassa la boule, courut à la distance ordinaire, et, tout tremblant d’émotion, lança la boule.

L’inconnu ne l’avait pas trompé, les neuf quilles tombèrent.

— Toutes les neuf ! s’écria Gottlieb en sautant de joie. Et il les redressa de nouveau et de nouveau les abattit. Il continua de jouer ainsi jusqu’à ce que la nuit fût venue, car il éprouvait une indicible sensation de joie à la chute de ses neuf quilles, si bien que, s’il y eût eu de la lune au ciel, il eût passé la nuit à jouer tout seul.

Mais quand l’obscurité fut si épaisse qu’il ne put voir à quatre pas de lui, force lui fut de rentrer ; il se consola en disant qu’il rentrait pour prendre du repos.

Seulement Gottlieb avait trouvé le mot, mais il chercha inutilement la chose ; il se roula sur son lit plus de trois heures avant de pouvoir s’endormir ; puis, une fois endormi, il fit les rêves les plus bizarres, se réveillant en sursaut de dix minutes en dix minutes, heureux de n’avoir fait que rêver ; il va sans dire que l’homme grand, sec et maigre jouait toujours le principal rôle dans ses visions.

Le lendemain, Gottlieb, en se levant, se sentit tout brisé ; aussi résolut-il de se reposer en jouant. Il se leva, mit ses vêtements du dimanche, alla chez son patron et lui dit qu’une indisposition lui étant survenue, il ne pouvait travailler ; il demandait donc un congé de vingt-quatre heures, promettant de rattraper incessamment le temps perdu.

Le patron fit la moue, mais il lui accorda sa demande, ne voulant pas contrarier un si habile ouvrier : d’ailleurs, son visage portait les traces de la fatigue de la veille et de l’insomnie de la nuit.

Gottlieb, ayant congé, se mit à flâner par la ville : mais, s’il faut le dire, il ne faisait guère attention à ce qui se passait autour de lui, ne pensant qu’à sa science, et voyant toujours les neuf quilles sauter en l’air au contact de la boule ; aussi ne tarda-t-il point, sans même avoir eu la volonté d’y venir, à se trouver sur la place de divertissement.

Il n’y avait encore personne.

Gottlieb regarda sa montre ; il n’était en effet que dix heures du matin, et la place de divertissement n’était réellement fréquentée que dans l’après-midi. Le jeune ouvrier s’assit à la porte d’un cabaret, se fit donner un pot de cette bière blanche à laquelle il avait refusé de renoncer, et s’abandonna à ses réflexions.

Mais les réflexions se résumaient toutes dans ces six mots :

Toutes les neuf à chaque coup !

Il but une première chope de bière, puis une seconde, puis une troisième ; alors la lassitude de la veille et l’insomnie de la nuit commencèrent à agir sur lui. Il s’endormit, murmurant encore dans son sommeil : Toutes les neuf à chaque coup.

Il dormit ainsi jusque vers deux heures de l’après-midi, heure à laquelle le jardin commença de se remplir de monde, et où les premières quilles furent dressées sur le quillier. Mais à ce bruit, qui pénétra au plus profond de son sommeil, il se réveilla tout à coup joyeux et dispos.

D’un saut il était sur le quillier et s’écria gaiement :

— Bonjour à tout le monde. Voilà ma mise. J’en suis.

Les joueurs étaient en partie ceux de la veille, et, comme ils avaient encore en fraîche mémoire sa mauvaise chance de la veille avec l’étranger, ils commencèrent à goguenarder, se réjouissant d’avance de lui gagner son argent.

Mais pour cette fois leur erreur fut grande.

Gottlieb, à leur grand étonnement, renouvela le miracle opéré la veille par l’étranger, renversant les neuf quilles à chaque coup, de sorte qu’en peu d’instants il eut gagné une somme assez ronde.

Cette adresse surpassait celle de l’inconnu qui, quoique jouant de première force, avait de temps en temps laissé deux ou trois quilles debout.

Aussi les joueurs commencèrent-ils de chuchoter entre eux, et comme Gottlieb continuait d’abattre les neuf quilles à chaque coup, un de ses compagnons, plus mauvaise tête que les autres, donna un coup de pied dans les quilles, en disant que Gottlieb était un mauvais drôle et leur gagnait leur argent à l’aide de quelque tour infernal.

Mais Gottlieb se mit à rire, disant que chacun était libre de penser ce que bon lui semblerait. La veille, il avait fait à l’étranger le même compliment qu’on venait de lui faire, et tout le monde s’était moqué de lui. Il ajouta qu’il avait attentivement étudié la manière de procéder de l’inconnu, qu’il s’était, le même soir, exercé tout seul à faire le grand coup, et qu’après une foule d’épreuves inutiles, il avait enfin trouvé le secret.

Ces paroles, qui pouvaient être la vérité, parurent logiques aux autres joueurs, qui réprimandèrent celui qui s’était emporté ; mais Gottlieb continuait d’abattre les neuf quilles à chaque coup, et par conséquent empochait les enjeux à chaque partie. Celui qui avait déjà insulté Gottlieb revint à la charge, et cette fois trouva ses compagnons disposés à le soutenir. En effet, au lieu de l’admiration qu’il avait cru exciter, le trop habile joueur n’avait fait naître que le mécontentement ; les uns, et c’étaient les moins acharnés, prétendaient que Gottlieb était un escroc qui employait un coup connu de lui seul ; les autres allaient plus loin, prétendant que Gottlieb s’était donné au diable, et que, voulût-il ne pas abattre les neuf quilles, il ne pourrait pas ; tous ensemble étaient d’accord qu’il ne fallait plus, sous aucun prétexte, jouer avec un homme qui était d’avance sûr de gagner.

Le jeu cessa donc ; mais comme Gottlieb continuait de railler ses camarades, les traitant de mauvais joueurs et de poltrons, bientôt, des railleries on en vint aux injures, et des injures aux violences, si bien qu’à la fin d’une mêlée où la garde fut forcée d’intervenir, on reporta notre roi des quilles tout meurtri à la maison.

Cependant il ne put s’abstenir, tout meurtri qu’il fût encore, de retourner le surlendemain au quillier. Il avait sa promesse à remplir envers l’étranger.

Mais il en fut de la deuxième fois comme de la première, et de la troisième comme de la seconde, si ce n’est cependant que les disputes devenant de plus en plus acharnées, les suites de cette troisième visite au quillier furent si graves, que Gottlieb n’osa plus y retourner.

Force lui fut donc de chercher, à une autre extrémité de Berlin, un quillier auquel il ne fût pas connu ; mais il eut le même sort, et le deuxième jour le roi des quilles fut mis à la porte du second comme du premier.

Gottlieb se mit donc à chercher un troisième endroit. Mais, quoique la ville de Berlin ne manque pas d’endroits où l’on joue aux quilles, la mauvaise réputation de notre jeune tourneur se répandit si vite en tout lieu, qu’il en arriva à ne plus pouvoir se montrer sans être l’objet de mille injures et de mille violences.

Or, n’oubliez pas, mes chers enfants, qu’en vertu de son pacte avec Satan, il était obligé de jouer trois fois par semaine. Il en résulta que ne pouvant plus jouer à Berlin, force lui fut de quitter la ville pour aller chercher ailleurs des gens qui voulussent bien jouer avec lui.

Au reste, rien ne le retenait dans la capitale de la Prusse. Son premier patron l’avait renvoyé à cause de sa paresse. Le second ne l’avait gardé que quinze jours ; le troisième, deux ; et lorsque sa chance aux quilles avait été connue des autres patrons, aucun n’avait voulu prendre chez lui un homme que l’on accusait d’être en relation avec le diable

Gottlieb fit donc son paquet, et, la valise sur le dos, le bâton à la main, il partit plein d’espoir pour l’étranger.

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