X
LA PREMIÈRE OCCUPATION FRANÇAISE
Henri II et la Corse.--Sampiero Corso.--État de la Corse au traité de Cateau-Cambrésis.--Rétrocession de l’Ile à la République de Gênes.--La fin de Sampiero.
Né en 1498 à Bastelica, dans les montagnes sauvages qui s’étendent au-dessus d’Ajaccio, Sampiero Corso fit ses premières armes dans les bandes noires de Jean de Médicis. Il s’attacha ensuite à la fortune du cardinal Hippolyte de Médicis et, à la mort de celui-ci, entra au service de la France sous les auspices du cardinal du Bellay (1535). Déjà il avait acquis dans toute l’Europe la réputation d’un guerrier redoutable et valeureux. Après le traité de Crépy il revint en Corse où il épousa Vannina d’Ornano, héritière d’un des fiefs les plus importants de l’Au-delà-des-Monts. Au retour d’un voyage à Rome, il fut arrêté à Bastia par ordre du gouverneur de la Corse et il fallut l’intervention du roi de France pour lui faire rendre la liberté. De cette offense, Sampiero conserva un souvenir cruel. La guerre entre la France et Charles-Quint allait lui fournir l’occasion de se venger.
Henri II était au plus fort de sa lutte contre l’empereur Charles-Quint, allié de Gênes, et il venait de solliciter des Turcs l’envoi d’une flotte dans la Méditerranée occidentale. Aussi accueillit-il volontiers un projet qui lui permettait d’atteindre un double but: combattre l’empereur et la République de Gênes, obtenir dans la Méditerranée un point d’appui pour les flottes réunies de la France et de la Turquie.
A la nouvelle de la prochaine arrivée de l’armée française, sous les ordres du baron de la Garde, et de la flotte turque, commandée par Dragut, l’Office s’empressa de renforcer les garnisons de Saint-Florent, de Bonifacio et de Calvi, d’envoyer dans l’île des munitions, de l’artillerie, des vivres et deux commissaires; mais la garnison de Bastia, prise de peur, se rendit, imitée bientôt par le seigneur da Mare, du Cap-Corse. Sampiero, réfugié dans le pays, excitait ses compatriotes à reconnaître le roi de France comme leur seigneur. Corte se rend à lui, pendant que de Thermes entre à Saint-Florent.
Les insulaires paraissent «si naturellement français», déclare du Bellay, qu’on les pourrait conduire «par un filet à la bouche». Le 23 août 1553, de Thermes prenait possession officielle de la Corse au nom du roi de France.
Dans l’Au-delà-des-Monts, Sampiero partageait entre ses compagnons (appartenant pour la plupart à la famille d’Ornano) les territoires conquis et les chargeait d’organiser de nouvelles bandes. De son côté, Dragut s’emparait de Porto-Vecchio; Bonifacio, défendue énergiquement par un chevalier de Malte, Antoine de Canetto, fut livrée par trahison (1553). Le corsaire abandonna ensuite ses alliés; mais il fut remplacé par un exilé génois, Scipion Fieschi, qui amena aux Français quelques galères de Provence. Calvi seule, résistait encore.
«Quant aux Génois, écrit le nonce du pape au cardinal du Bellay, ils sont délibérés de dépenser tout ce qu’ils ont, jusqu’à leurs propres vies, sans y épargner leurs femmes et leurs enfants, au recouvrement de ladite île de Corsègue.» Charles-Quint s’était engagé à supporter la moitié des frais de la guerre. La Banque se décida aux plus grands sacrifices: on arma vingt-six galères, l’empereur fournit 12.000 hommes de pied et 500 cavaliers; le duc de Toscane, Cosme de Médicis, alors allié de Charles-Quint, envoya 3.000 soldats, auxquels s’ajoutèrent 2.000 Milanais. Le vieil amiral, André Doria, reçut le commandement de toutes ces troupes le 10 novembre 1553. Il fit lever le siège de Calvi, s’empara de Bastia et vint bloquer Saint-Florent que défendait le mestre de camp Giordan Orsini (Jourdan des Ursins). Trente-trois galères françaises, portant les secours demandés par le maréchal de Thermes, durent rebrousser chemin, car la flotte de Doria fermait l’entrée du port, et la tempête les dispersa. Des Ursins se vit refuser une capitulation honorable; mais ses soldats se frayèrent un chemin sur des barques à la pointe de l’épée. Ce fait d’armes passa, en ce siècle guerrier, pour un des plus merveilleux qui ait jamais été exécuté: Brantôme et de Thou le narrent en y joignant les témoignages de la plus énergique admiration.
Nous n’essaierons pas de raconter ici les événements de cette glorieuse guerre, qui dura presque sans interruption et avec des vicissitudes nombreuses jusqu’à la paix de Cateau-Cambrésis. Il suffira de savoir que les Français, alliés des Turcs, firent tout leur possible pour se maintenir dans l’île, tandis que l’Office dépensait des sommes énormes pour tenir en échec les Corses et leurs défenseurs. Après la trêve de Vaucelles, deux députés de la nation corse, Giacomo della Casabianca et Leonardo da Corte, accompagnèrent Jourdan des Ursins auprès de Henri II à qui ils transmirent une série de requêtes.
Le 17 septembre 1557, à la Consulte de Vescovato, tenue sous la présidence de Sampiero, des Ursins affirma que le roi venait de soustraire à jamais les Corses à la domination tyrannique de Gênes «et qu’il avait incorporé l’île à la couronne de France, en telle sorte qu’il ne pouvait abandonner les Corses sans abandonner sa propre couronne».
· · ·
Le 3 avril 1559 fut signée la paix de Cateau-Cambrésis qui enlevait plus en un jour à la France «qu’on ne lui aurait ôté en cent ans de revers». L’opinion la plus répandue chez les Corses fut que le roi abandonnait une contrée qui ne lui était plus utile, la guerre étant terminée. «La vérité, dit M. Jacques Rombaldi, est que la reddition de la Corse à la République fut l’objet des disputes les plus vives entre les négociateurs du traité, que cette question faillit, à diverses reprises, amener la rupture des pourparlers et rallumer la guerre, et qu’enfin Henri II ne consentit à cet abandon qu’à la dernière extrémité.»
Jourdan des Ursins, espérant peut-être que la paix ne serait pas définitive, tint le traité caché pendant quelque temps, mais bientôt, il reçut l’ordre de préparer son départ. Les chefs corses vinrent alors le trouver à Ajaccio «remontrant la fidélité qu’ils ont toujours maintenue pour la France, la ruine qu’avait apportée la guerre en leurs maisons, personnes et biens et demandant qu’il plût au roi de les garder envers et contre tous, sans jamais les rendre entre les mains des Génevois (sic); que si le roi cependant estimait que l’île était trop à charge à sa couronne, ils contribueraient à la dépense pour le soulager en partie, ils se taxeraient eux-mêmes de payer le lieutenant général de Sa Majesté, la justice et les tours de garde et caps de la marine et, en outre feraient un tribut annuel pour payer au roi quelque somme d’argent, selon leur possibilité et pauvreté... Sire, dit plus loin Jourdan des Ursins, ce serait chose trop longue d’écrire à Votre Majesté, par le menu toutes les choses qu’ils me dirent, car pendant une grosse heure ce ne fut que pleurs et lamentations, vous disant en substance, Sire, que c’était la plus grande pitié du monde de les voir.»
· · ·
Pendant que le sort de la Corse se discutait à Cateau-Cambrésis, un Génois estimait que le parti le plus sûr pour la République serait de laisser les Corses se gouverner eux-mêmes. «Ils ont pour nous, disait-il, une aversion aussi forte que justifiée. Nos officiers avec leurs désirs de justice, nos concitoyens en pratiquant l’usure, les ont véritablement provoqués à la révolte. Pour les empêcher de se révolter encore, ils font un nouveau système de gouvernement... Qu’ils soient donc maîtres chez eux et nous donnent des otages pour garantie de leur fidélité; qu’ils laissent Calvi entre nos mains et mettent à leur tête deux Génois à leur choix pour les gouverner. Chacun y trouvera profit[C].»
Ces vues n’étaient pas celles de la République.
Rentrer en possession de la Corse, y rétablir son autorité, lui paraissait essentiel: cela importait à la sécurité de son commerce. L’Office promit de n’inquiéter aucun Corse, il envoya deux commissaires: Andrea Imperiale et Pelegro Giustiniani--qui donnèrent à tous de bonnes paroles, mais multiplièrent les actes de représailles. On procéda au désarmement; les gens qui allaient en voyage, pouvaient seuls porter une lance ou une épée. Ordre fut donné de démolir les châteaux, et un décret interdit de quitter le pays pour aller prendre du service à l’étranger. Une grande assemblée fut réunie, où les commissaires, présentant de faux états, réclamèrent des taxes doubles: on décida de les faire supporter par les riches. L’impôt consenti, restait à le percevoir: il fallait pour cela faire le recensement des feux et établir le cadastre. L’opération, indispensable après six années de guerre, fut conduite avec rapidité, et l’on devine toutes les vexations qu’elle put comporter: les propriétaires devaient déclarer les immeubles qu’ils possédaient, avec l’indication de leur nature, de leur étendue et des revenus qu’ils produisaient, tout cela sous peine d’amende.
Quand on publia le rôle des taxes, ce fut bien autre chose. Le pays n’avait ni industrie ni commerce; les employés étant des étrangers, l’argent sortait des mains des contribuables sans jamais y retourner. Le sol produisait de l’orge et du blé; mais l’olivier n’était guère cultivé qu’en Balagne. On vendait à la moisson ce qui était nécessaire pour payer les dettes de l’année et pour ravitailler les places fortes. Or, les prix n’étaient pas élevés. En 1552, l’hémine (13 décalitres environ) coûtait à Ajaccio 4 livres 5 sous; l’orge, 2 livres. En 1569 (mauvaise récolte), l’hémine de blé se vendait en Balagne 6 livres 8 sous. En 1570, à Saint-Florent, c’est-à-dire dans le Nebbio, le sac de blé coûtait 4 livres 15 sous. Il faudrait maintenant deux sacs de blé pour acquitter l’impôt, au lieu qu’autrefois deux boisseaux suffisaient. On se croyait plus que jamais livré à l’avidité des usuriers étrangers, quelques-uns même entrevoyaient l’impossibilité de payer et le risque d’être expropriés. L’effervescence montait, et ce n’était pas la partialité que les commissaires montraient dans l’administration de la justice, qui pouvait la calmer.
Pour augmenter le désarroi, les corsaires barbaresques venaient prélever dans l’île leur tribut d’esclaves. Depuis quarante ans qu’ils faisaient des descentes dans l’île, ils avaient ravagé les côtes, transformé les plaines en désert; ils s’avançaient maintenant dans l’intérieur, à la suite des populations qui s’y retiraient. Débarquant le soir, ils arrivaient par une marche de nuit jusqu’à des villages que la distance paraissait mettre hors de leurs atteintes: Sartène et Evisa avaient été mises à sac. Les commissaires voyaient la désolation et les ruines accumulées, ils enregistraient le nombre des malheureux conduits en captivité: 70 entre Ajaccio et Bonifacio, 30 dans le Fiumorbo, 25 aux Agriates, 20 à Campoloro. Mais leur affliction n’est qu’une formule de chancellerie, car ils persistent à exiger la démolition des tours et des châteaux, à interdire de porter des armes, sauf sur la côte. Algaiola obtint quatre fusils: deux ans après, il n’y avait plus que des ruines. Les Corses captifs à Alger étaient, dit-on, plus de 6.000. Le manque de sécurité suffisait à lui seul à éloigner les Corses d’un gouvernement qui ne protégeait pas ses sujets.
Pour échapper aux impôts et aux corsaires il n’y avait qu’à quitter le pays et le mouvement d’émigration s’accentua: on trouve des Corses jusqu’en Écosse. En vain l’interdiction demeure: les Génois veulent que la Corse, mise en culture par ses habitants, pourvoie aux besoins de Gênes. Pour cette seule raison, l’agriculture ne pouvait qu’être délaissée.
Sur ces entrefaites, la République se substitue (1552) à la maison de Saint-Georges, «l’expérience ayant démontré, dit un important document conservé à la Bibliothèque Universitaire de Gênes, que les Protecteurs étaient trop occupés à l’administration des Compere pour songer aussi aux affaires politiques et militaires de la guerre». La cession eut lieu moyennant un subside annuel de 50.000 lires pour la Corse. Les ambassadeurs, envoyés à Gênes pour faire hommage aux nouveaux maîtres, exposent la détresse du pays en termes saisissants. «Beaucoup, disent-ils, n’ont plus qu’un souffle de vie. Ils sont réduits comme les bêtes à chercher leur nourriture dans les maquis et à vivre d’herbes et de racines.» Les larmes aux yeux, ils supplient qu’on diminue un impôt trop lourd pour leurs épaules, et ne craignent pas de dire que tout dépend de cela, «importa il tutto». Ils implorent en même temps une amnistie générale qui ramènera les hommes égarés, fera tomber les inimitiés, rétablira la liberté du travail et assurera la tranquillité publique.
Le Sénat demeura sourd à ces prières. En refusant l’amnistie, il obligeait un grand nombre de Corses à persévérer dans la rébellion; en refusant d’alléger l’impôt, on attisait le mécontentement. Sampiero, qui n’avait cessé d’espérer contre tout espoir, allait en profiter.
· · ·
Pendant quatre ans on le vit parcourir l’Europe, cherchant à intéresser quelque souverain à la cause de la Corse. Reçu par les cours de Navarre et de Florence avec beaucoup d’égard, il n’en obtint que des promesses. Il résolut de s’adresser aux princes musulmans: on le trouve à Alger auprès de Barberousse, à Constantinople auprès de Soliman. En vain, tout semble l’abandonner. Sa femme elle-même veut quitter Marseille où elle était réfugiée, pour se rendre à Gênes. De rage, il l’étrangle de ses propres mains. C’est alors qu’il se rend à la cour de France et de Thou nous rapporte l’impression d’indignation qu’y produit «un homme aussi méchant». Il n’est point poursuivi, mais on ne lui accorde aucun secours. Le 12 juin 1564, il débarque dans le golfe de Valinco avec une petite troupe et se précipite en furieux sur Corte, qu’il emporte.
Rien ne résiste à cet homme de 66 ans; ni les Corses hésitants, ni les Génois culbutés à Vescovato. Entre les Doria et Sampiero, la lutte prend un caractère d’horreur tragique: les prisonniers sont jetés aux chiens ou mutilés; les villages brûlent, à commencer par la maison de Sampiero à Bastelica. Pendant deux ans et demi, la Corse est un champ de carnage. Gênes n’a plus qu’une ressource: la trahison. Elle parvient à ses fins en se servant des frères d’Ornano, cousins de Vannina, gagnés, sous prétexte de venger leur parente, par l’espoir d’être mis en possession de ses biens. Entraîné dans une embuscade auprès de Cauro le 17 janvier 1567, Sampiero est abattu par le capitaine Vittolo. «Dieu soit loué, dit le gouverneur Fornari dans sa lettre au Sénat de Gênes, ce matin j’ai fait mettre la tête du rebelle Sampiero sur une pique à la porte de la ville d’Ajaccio, et une jambe sur le bastion. Je n’ai pu réunir les restes du corps parce que les cavaliers et les soldats ont voulu en avoir chacun un morceau, pour mettre à leur lance en guise de trophée.»
Sampiero a lutté jusqu’au bout pour la liberté corse. Apprécié de ses contemporains et du pape Clément VII, général habile que Paoli regrettera de n’avoir pas à ses côtés, il fut «le plus Corse des Corses».
Alphonse d’Ornano, fils de Sampiero, résista encore pendant deux ans et obtint de Georges Doria des conditions honorables. Il quitta son pays le 1ᵉʳ avril 1569 pour former un régiment de Corses au service de Charles IX: il devait recevoir de Henri IV le bâton de maréchal de France et le commandement de la Guyenne; son fils aussi, Jean-Baptiste d’Ornano, devait être maréchal de France sous Louis XIII. En Corse, George Doria avait proclamé l’amnistie; mais il ne tarda pas à être rappelé, et ses successeurs, revêtus par Gênes d’un pouvoir sans bornes, considérèrent la Corse comme un domaine à exploiter jusqu’à l’épuisement.