XII
LA CORSE SOUS LA DOMINATION GÉNOISE
2) LA VIE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE[E]
La police des marchés et la Composta d’Ajaccio.--Les incursions des Barbaresques.--La question du port d’armes et les origines de la vendetta.--Désorganisation sociale: une mission ecclésiastique dans le Niolo.--Disparition de la féodalité.
«La Corse est naturellement fertile et avantageusement située pour le commerce. Les Génois n’y encouragèrent ni les arts ni l’agriculture. Nulle fabrique, nulle manufacture n’y fut établie; le commerce y fut aussi peu protégé, s’il n’y fut pas absolument prohibé.» Pommereul, qui parle ainsi en 1779, est suspect comme «philosophe» hostile à ce qu’il appelle «l’esprit mercantile». Certes, le système colonial des Génois, envisage uniquement l’intérêt de la métropole: les Corses, obligés de garder leurs denrées ou de les livrer à vil prix, se désaccoutumèrent du travail des champs. «Le particulier qui retira de la terre les fruits et le blé nécessaires à sa simple subsistance et à celle de sa famille, qui put tondre quelques moutons et se faire filer de leur laine par sa femme ou ses filles un vêtement grossier, fut aussi riche que celui qui, possédant inutilement de beaucoup plus grands territoires, n’en put également mettre en valeur que ce qui était suffisant pour lui procurer la simple nourriture.»
Mais il faut distinguer la ville, colonie génoise qu’il est nécessaire d’approvisionner régulièrement, et la campagne, ou l’indigène se réfugie farouche. A Ajaccio, par exemple, des magistrats chargés de veiller à la police des marchés sont élus annuellement par le Conseil des Anciens, parmi les citoyens notables de la ville: ce sont les Spectabili ministrali. Les noms de Francesco Cuneo, Leca, Colonna, Orto, Rossi, Oberti, Bonaparte, Martinenghi, Peraldi, Paravicino, etc., figurent dans la longue liste des Spectabili ministrali. Ces magistrats étaient chargés d’arrêter la meta (mercuriale) suivant les saisons et la nature des denrées, ils s’opposaient à l’accaparement des vivres, tenaient la main à ce que la ville fût constamment approvisionnée, ordonnaient des recensements et ne permettaient l’exportation des vivres, du vin et de l’huile qu’après s’être assurés que l’alimentation de la ville n’aurait pas à en souffrir. Aux <small>XVI</small>ᵉ et <small>XVII</small>ᵉ siècles, Ajaccio et l’Au-delà-des-monts produisaient peu d’huile et de vin; on était obligé d’en tirer de la Balagne, et d’ailleurs, en employant la voie de mer. Il est bon d’ajouter qu’à cette époque la campagne d’Ajaccio n’était pas mise en culture: elle avait l’aspect d’un désert, parsemé de quelques petites oasis. Pour la rendre productive, on doit faire des concessions de terre à ceux qui prennent l’engagement de les mettre en culture dans un délai déterminé. Ces concessions de terres remontent à 1639; les demandes devinrent générales pendant la période 1639-1670.
En été, au moment des fortes chaleurs, le Conseil des Anciens avait la sage prévoyance de faire approvisionner la ville de neiges: c’était le moyen de rendre buvable l’eau saumâtre des puits de la cité. La fourniture des neiges était l’objet d’un contrat passé par devant notaire, en présence du commissaire génois, concédant aux seules personnes qui en étaient chargées le droit exclusif d’introduire les neiges en ville pendant l’été.
La Composta était une assemblée des notables commerçants de la ville, qui fixait annuellement le prix des denrées pour servir de base aux paiements à faire en nature. Elle était consultée par le gouvernement pour tout ce qui intéressait le commerce de la cité; elle avait le droit de présenter des observations et d’émettre des vœux. C’était une sorte de Chambre de Commerce.
L’orateur de l’Au-delà des monts ayant demandé au Sénat de Gênes (4 avril 1584) de décider que, pendant deux années, les marchands d’Ajaccio ne pourraient plus vendre à crédit, à l’exception des blés et autres denrées, et, en outre, d’accorder aux débiteurs de ces mêmes négociants un délai de deux années pour se libérer, Gio-Battista Baciocchi, procureur de la Composta, répondant au nom de celle-ci, déclara que les marchands d’Ajaccio accordaient un délai de deux années à leurs débiteurs, mais qu’ils ne pouvaient pas admettre qu’il leur fût défendu de vendre à crédit pendant ce même laps de temps. Il revendiqua pour les marchands de la ville la liberté de vendre aussi bien à crédit qu’au comptant, en ajoutant qu’une pareille prohibition était contraire aux lois civiles et canoniques et à l’usage admis chez tous les peuples de commercer librement. Les marchands d’Ajaccio possédaient dès le <small>XVI</small>ᵉ siècle une notion exacte de leurs droits, qu’ils savaient au besoin revendiquer avec fierté.
La vie économique demeurait pourtant singulièrement trouble. L’audace des corsaires barbaresques était telle qu’on les vit, en novembre 1582, venir jeter la terreur et l’épouvante jusque sous les murs d’Ajaccio. La nouvelle se répandit en ville qu’ils venaient d’enlever dix habitants de Bastelica dans la plaine de Campo di Loro. Aussitôt Jérôme Roccatagliata, chargé de la garde des marines, sortit d’Ajaccio avec sa compagnie à cheval pour marcher à leur rencontre. De courageux habitants de la ville, ayant à leur tête Niccolo Baggioco et Martino Punta, se joignirent à lui et atteignirent les infidèles à Porto Pollo le 19 novembre 1582. Après un vif engagement, les Barbaresques furent défaits en laissant sur le terrain vingt des leurs; on leur fit dix-neuf prisonniers. Martino Punta reçut un coup d’arquebuse qui lui enleva le pouce de la main droite.
Episode que la tradition a popularisé! Mille autres pourraient être cités: sans cesse les plages de Corse sont visitées par les corsaires barbaresques, qui pillent les campagnes et enlèvent des captifs. Les 85 tours, bâties sur le littoral par ordre du gouvernement de Gênes pour signaler aux populations l’approche des corsaires, ne suffisaient pas toujours à les préserver de leurs atteintes.
Ces tours sont nombreuses. De la mer, en longeant les côtes, on les voit dans leur fauve isolement, sur les pointes les plus périlleuses. Elles accentuent encore la désolation des rocs, des arbustes qui semblent incrustés, des escarpements inaccessibles qu’elles commandent. Parfois, au contraire, elles se parent des charmes d’un promontoire harmonieux et d’une baie caressante. Ainsi nous apparaissent les tours du littoral d’Ajaccio: celles de Capitello, construite en 1553, de l’Isolella (1596), de la Castagna (1580), de Capo di Muro (1584), de la Parata (1608), des Sanguinaires (1550). Dès l’apparition des voiles hostiles à l’horizon, les laboureurs, les bergers des rivages accouraient vers la tour la plus proche: ils y trouvaient des vivres et des armes. Aussitôt on allumait un grand feu au sommet de la tour. C’était le signal convenu qui se multipliait de cime en cime. Les cabanes, les villages, les cités étaient ainsi prévenus de l’arrivée des ennemis. Puis tout s’éteignait. La tour s’enveloppait de silence pour se réveiller quand l’ennemi débarquait.
De temps en temps il y avait entre les pirates et les Corses des échanges ou des rachats mutuels d’esclaves. C’est ainsi que, le 14 août 1597, quatre galères turques, commandées par Moretto Rais, après avoir fait comprendre par leurs signaux que leur arrivée était pacifique, allèrent jeter l’ancre dans l’anse de Ficajola et proposèrent aux Bastiais de racheter un certain nombre d’esclaves corses.
En 1584, noble Pasquale Pozzo di Borgo, orateur de l’Au-delà des monts, est envoyé à Gênes pour signaler au Sénat les déprédations des infidèles, dont les nombreux rapts, disait-il, amèneront infailliblement le dépeuplement du pays. Il supplie la République de prendre des mesures efficaces, afin d’éloigner les Barbaresques des plages d’Ajaccio et de la province de l’Au-delà des monts. A défaut, ajoutait-il, ce qui reste encore de population ne tardera pas à être réduit en esclavage, au grand détriment du corps et de l’âme. Déjà les Barbaresques pénétraient dans l’intérieur du pays, jusqu’à 15 et 18 milles. Pozzo di Borgo proposait d’augmenter la prime de capture, qui était de 70 lires par infidèle capturé les armes à la main et de 13 pour un prisonnier fait alla stracqua, c’est-à-dire trouvé sur le rivage où la tempête avait pu le jeter: elle fut portée respectivement à 100 et à 50 lires, et le Sénat accorda 30 lires pour tout Turc tué pendant le combat.
Un autre remède avait été proposé trois ans auparavant par Giovanni da Salo, citoyen d’Ajaccio, orateur pour l’Au-delà des monts: il avait demandé (5 janvier 1581) des permis de port d’armes afin de se défendre non pas seulement contre les Barbaresques mais contre les ours (dont la présence est ainsi attestée dans la Corse du <small>XVI</small>ᵉ siècle).
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Les armes sont nécessaires aux Corses pour leur sécurité personnelle et pour la défense même de l’île contre les pillages des Barbaresques; mais on ne délivrera le permis que moyennant finances, on monnaiera cet indispensable privilège, on en fera une mesure fiscale, un procédé de vexation. On verra des gouverneurs vendre des ports d’armes, ordonner ensuite un désarmement général, revendre les armes confisquées: le même fusil, dit-on, fut vendu jusqu’à sept fois. Mais dans cette complication même, le problème est trop simple, car de ces armes les Corses commencent à faire un mauvais usage, s’il est vrai qu’il faille noter ici l’origine de la vendetta. Les Génois semblent fondés à défendre les armes à feu; mais la seule cause de la vendetta fut l’absence absolue de justice sous leur gouvernement.
«Dès qu’un homicide se commettait, est-il dit dans la Justification de la révolution de la Corse--ouvrage au titre caractéristique, que les Génois eux-mêmes ne réfutèrent que faiblement,--les parents du mort recouraient à la justice contre l’assassin; les parents de l’assassin accouraient pour empêcher l’action de la justice. Il y avait entre les parties une première lutte devant le greffier pour en obtenir un procès-verbal favorable; une seconde devant le juge qui émettait son avis; une troisième devant le gouverneur, de qui émanait la sentence. Si les parties avaient quelques moyens pécuniaires, on profitait de l’occasion pour faire une moisson abondante: les plus offrants gagnaient toujours leur procès; mais si c’étaient les parents du mort, on ne condamnait l’assassin qu’à une peine légère, et simplement pour leur donner une sorte de satisfaction, tandis que, si c’étaient les parents du meurtrier, le meurtrier lui-même était exempté de toute peine afflictive ou infamante... Que si les assassins étaient pauvres, alors, pour faire parade d’une justice incorruptible, ils étaient condamnés au bannissement; mais bientôt, pour une pièce de 80 francs (genovina), on accordait un sauf-conduit de six mois, même aux bannis pour peine capitale, avec permis de port d’armes, afin que, pouvant parcourir l’île en toute sécurité, ils fussent non seulement en état de se défendre contre leurs ennemis, mais même de commettre de nouveaux attentats. Quelquefois on les faisait embarquer pour Gênes où, admis au service de la République, ils étaient élevés à des grades honorables, et même à celui de colonel. Enfin, au bout de peu d’années, tous les bannis, absous par des grâces générales ou particulières, retournaient chez eux d’un air de triomphe et plus insolents que jamais.»
Effrayés des crimes et des délits de tout ordre qui restaient impunis, les Corses eux-mêmes s’indignaient et réclamaient une répression sévère.
«En Corse, dit un chroniqueur, il y a des voleurs publics, de faux témoins, des notaires faussaires, des malfaiteurs de toute sorte. Les maux de cette île se sont multipliés tellement que, de même que le mal français se soigne par le vif argent, il faudrait employer contre cet état de choses les moyens les plus violents.»
Mais Gênes n’agissait pas, sinon pour augmenter les taxes et tirer profit de la misère, matérielle ou morale, où l’île commençait de sombrer. Aussi les Corses, dans la méfiance grandissante vis-à-vis de la justice, prirent-ils décidément l’habitude de recourir à l’acte personnel et de venger eux-mêmes l’injure qui leur était faite. Le nombre des crimes commis pendant cette douloureuse période est presque incroyable: on relève sur les registres de la République, en l’espace de 32 ans (de 1683 à 1715), 28.715 meurtres.
En 1714, un Jésuite, le P. Murati, député à Gênes par les Douze, obtint qu’il ne serait plus délivré aucun port d’armes, à condition qu’une redevance de deux seini (0 fr. 40) par feu indemniserait la République du tort que lui causait la suppression des patentes. Le nouveau gouverneur Pallavicini, chargé d’opérer le désarmement, ne rencontra dans sa tâche aucun obstacle, et la police de l’île parut prendre une voie meilleure. Malheureusement, de toutes les mesures prises, une seule survécut: l’impôt auquel les insulaires s’étaient eux-mêmes soumis.
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Ce n’est pas que les magistrats de Gênes n’aient rien tenté pour l’amélioration économique et sociale de la Corse. Ils avaient donné tout leur appui au Barnabite milanais Alexandre Sauli, qui fut évêque d’Aleria de 1570 à 1591 et qui mérita le titre d’«apôtre de la Corse»; mais un demi-siècle avait passé et tout devait être repris à pied d’œuvre. En 1652, alarmés par l’impiété et le relâchement des mœurs de leurs indomptables sujets, les Génois demandèrent à saint Vincent de Paul quelques prêtres de sa Congrégation pour aller prêcher des missions dans l’île, afin de ramener au bercail les brebis égarées. «Monsieur Vincent» fit droit à cette requête: il envoya sept missionnaires; le cardinal Durazzo, archevêque de Gênes, leur adjoignit quatre ecclésiastiques et quatre religieux. Les quinze représentants de l’orthodoxie prêchèrent des missions en différents endroits, à Aleria, à Corte, dans le Niolo.
Le rapport adressé par les missionnaires à saint Vincent de Paul nous apprend qu’à Aleria régnait le plus grand désordre, non pas à cause du manque de directeurs spirituels, mais au contraire parce qu’il y en avait trop. Le siège épiscopal, il est vrai, était vacant; mais il y avait deux vicaires généraux, dont l’un était nommé par la Congrégation de la Propagation de la Foi et l’autre par le Chapitre de l’Église cathédrale. Ces deux vicaires généraux se faisaient la guerre: «L’un défaisait ce que l’autre avait fait et si l’un excommuniait, l’autre relevait cette excommunication.» De sorte que le clergé et le peuple étaient divisés en deux clans, ni plus ni moins que s’il se fût agi de politique: de la religion et de la morale, nul ne se souciait.
Les rapports de nos missionnaires signalent du reste le désordre qui régnait dans la Corse entière; ils y mettent même tant de vigueur qu’on serait assez naturellement porté à soupçonner qu’ils ont un peu chargé le tableau pour mieux faire ressortir, par contraste, la difficulté de leur tâche et la fécondité de leurs efforts. A les en croire, «outre l’ignorance, qui est fort grande parmi le peuple, les vices les plus ordinaires qui règnent dans le pays sont l’impiété, le concubinage, l’inceste, le larcin, le faux témoignage et, sur tous les autres, la vengeance qui est le désordre le plus général et le plus fréquent».
Les bons pères furent effrayés de l’état religieux du Niolo: «Je n’ai jamais trouvé de gens, écrit l’auteur du rapport, et je ne sais s’il y en a dans toute la chrétienté, qui fussent plus abandonnés qu’étaient ceux-là.» Beaucoup n’étaient pas baptisés; la très grande majorité ignorait les commandements de Dieu et le symbole des Apôtres; «leur demander s’il y a un Dieu ou s’il y en a plusieurs... c’était leur parler arabe. Il y en avait plusieurs qui passaient les 7 ou 8 mois sans entendre la messe, et les 3, 4, 8 et 10 ans sans se confesser; on trouvait même des jeunes gens de 15 et 16 ans qui ne s’étaient encore jamais confessés»; bien entendu, ils n’observaient ni Carême ni Quatre-Temps. Mais cela n’était que peccadille à côté du reste: les hommes et les femmes se mettaient en ménage librement et ne se mariaient qu’ensuite.
Pour remettre un peu d’ordre dans tant de désordre, les missionnaires commencèrent par catéchiser le clergé qui en avait lui-même grand besoin, puisque, nous dit le rapport, plusieurs ecclésiastiques donnaient les exemples les plus déplorables et commettaient des incestes et des sacrilèges avec leurs nièces et parentes. De ce côté, ils n’eurent pas trop de peine: ils obtinrent assez aisément des prêtres corses qu’ils fissent, même publiquement, la confession de leurs fautes et qu’ils se livrassent aux austères douceurs de la pénitence.
En second lieu, les missionnaires obtinrent de ceux qui vivaient en état de péché la cessation des scandales qu’ils causaient. Ils travaillèrent
[Illustration: Corte: la Citadelle. (Sites et Monuments du T. C. F.)--Tour de Casella.
Bastelica: Maison de Sampiero.
Pl. IX.--CORSE. ]
aussi à amener des réconciliations entre ennemis acharnés. Mais cela fut assez malaisé, surtout dans le Niolo. «Tous les hommes venaient à la prédication l’épée au côté et le fusil à l’épaule»; quelques-uns--les bandits--apportaient en outre «deux pistolets et deux ou trois dagues à la ceinture». Enfin, après bien des efforts, deux ennemis firent la paix; d’autres suivirent leur exemple, «de façon que, pendant l’espace d’une heure et demie, on ne vit autre chose que réconciliations et embrassements» et, ajoute l’auteur du rapport, «pour une plus grande sûreté, les choses les plus importantes se mettaient par écrit, et le notaire en faisait acte public». Communion générale à laquelle tous les Niolains prennent part, fondation de nombreuses conférences de la charité, guérison rapide et radicale de tous les maux dont souffrait la Corse... Vaine illusion: après le départ des missionnaires, les désordres recommencèrent de plus belle, s’il n’est pas plus vrai de dire qu’ils n’avaient jamais cessé. Le clergé lui-même continua d’être, au point de vue moral comme au point de vue professionnel, fort au-dessous de sa tâche, sans organisation rigoureuse, sans instruction suffisante.
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Ce qui contribua plus que tout à la désorganisation sociale, c’est la disparition de ce que l’on pourrait appeler les classes dirigeantes, la fin de cette féodalité qui avait constitué des cadres pour les pauvres et les inférieurs. Tactique habituelle aux grandes républiques italiennes: elles ne laissèrent jamais s’élever au niveau de leur patriciat (Gênes avait reconstitué le sien en 1528) la noblesse des villes ou des pays qui composaient leurs Etats. Systématiquement les Génois nivelèrent les castes en Corse, laissant aux chefs de clan de vains titres honorifiques et de maigres privilèges perpétuellement discutés.
Des fiefs cinarchèses, ceux d’Istria, d’Ornano et de Bozzi avaient seuls conservé un semblant d’existence; mais, morcelés par de nombreux partages, ils étaient pour leurs seigneurs d’un maigre revenu. L’autorité de ceux-ci est d’ailleurs illusoire: un lieutenant des feudataires exerce bien la justice en leur nom; mais il est désigné par le gouverneur.--Les maisons della Rocca et de Leca ne possèdent plus que des distinctions appellatives, le patronat de certaines églises et l’exemption des dîmes et de la taille. Cette dernière exemption est héréditaire dans une soixantaine de familles dont le «magistrat de Corse» se fait représenter les titres à chaque génération. Le privilège de paraître couverts devant le gouverneur leur fut enlevé en 1623.--Les seigneurs du Cap Corse sont également dans la misère par suite de leur accroissement même: seuls, ceux qui ont conservé des intérêts à Gênes sont plus riches.
En somme il y a un mouvement social tout à fait curieux qui transforme les conditions mêmes de la vie populaire. Les clans vont se former autour d’hommes sortis du peuple, et que distingue leur instruction; les grands patriotes du <small>XVIII</small>ᵉ siècle ne sont pas des seigneurs. Giacinto Paoli, Colonna-Ceccaldi, Gaffori, Limperani, Abbatucci sont des médecins; Leoni, Costa, Marengo, Charles Bonaparte, Saliceti, Pozzo di Borgo sont des avocats.