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CHAPITRE VIII

LA FRANCE PORTE LE DERNIER COUP À L'ITALIE--LIGUE DE CAMBRAI

1504-1509

Le lecteur demandera pourquoi, abrégeant tant de faits importants, nous avons fait en grand détail l'histoire d'un Borgia. C'est que malheureusement cette histoire donne celle de la réputation de la France et de l'opinion qu'on prit de nous en Italie.

Les Italiens subirent les Espagnols, les Suisses, les Allemands; ils portèrent, tête basse et sans plainte, leur brutalité, comme chose fatale. Mais ils haïrent la France. Et l'on vit en 1509 les paysans des États vénitiens se faire pendre en grand nombre plutôt que de crier: Vive le roi!

Pourquoi? Pour trois raisons justes et légitimes:

D'abord, nous vînmes prédits, proclamés par un saint, par la voix même du peuple, comme les libérateurs de l'Italie, les exécuteurs irréprochables de la justice de Dieu. On nous promit aux bons comme amis et consolateurs, et comme punition aux méchants. Qu'arriva-t-il, dès la Toscane, au passage de Charles VIII? Les nôtres vinrent à Florence l'épée nue et la bourse vide, rançonnant ce peuple d'enthousiastes qui nous chantaient des hymnes; ils escomptèrent, pour trente deniers, l'amour et la religion.

L'affaire de Pise cependant, l'intervention chaleureuse de notre armée dans les vieilles infortunes de l'Italie, le bon coeur et l'honnêteté des d'Aubigny, des Yves, des Bayard et des la Palice, réclamaient fort pour nous. Qu'advint-il quand on vit nos meilleurs capitaines attachés en Romagne à César Borgia? quand les peuples qui regardaient si le drapeau sauveur leur revenait des Alpes le virent, porté par Borgia, briser les dernières résistances qui arrêtaient la bête de proie, lui préparer des meurtres et garnir son charnier de morts?

Borgia ne pouvait durer; on espérait encore. Mais la France ne s'en tint pas là: elle fonda solidement l'étranger en Italie, mettant l'Espagnol à Naples par le traité de Grenade, le Suisse au pied du Saint-Gothard, et elle voulait mettre l'Allemagne dans l'État de Venise, donner à la maison d'Autriche la grande porte des Alpes (Trente et Vérone, la ligne de l'Adige), réaliser déjà contre elle-même l'erreur de Campo Formio.

Nous ne prîmes pas seuls, nous appelâmes le monde à prendre. Nous livrâmes toutes les entrées de l'Italie, nous rasâmes ses murs et ses barrières. Une force y restait: Venise; nous liguâmes l'Europe pour l'anéantir.

Imprévoyance singulière! Les politiques d'alors craignent Venise, s'épouvantent pour deux ou trois places qu'elle vient de prendre. Ils s'inquiètent des Suisses, croyant les voir déjà renouveler les migrations barbares, et ils ne voient pas un bien autre péril, un fait énorme et gigantesque qui se prépare, non pas secrètement, mais réglé et fixé, écrit dans les traités, accompli d'avance par la force des actes; à savoir: la grandeur de la maison d'Autriche, la moitié de l'Europe centralisée déjà dans le berceau de Charles-Quint.

Le monde, sans s'en apercevoir, par une suite de mariages et d'actes pacifiques, a conçu, porte en lui, un monstre de puissance qui voudra l'empire de la terre! un monstre d'interminables guerres, guerroyant deux cents ans pour se faire et pour se défaire, cent ans pour l'un, cent ans pour l'autre. Monstre de guerre civile qui, soixante ans durant au XVIe siècle, trente ans au XVIIe, secouera au sein de la France, de l'Écosse, de l'Allemagne, la flamme des haines religieuses, des incendies et des bûchers.

Ce fatal et funeste enfant, où vont converger tous ces fruits de l'incarnation monarchique, est né en 1500.

Fils de Philippe le Beau, c'est-à-dire arrière-petit-fils de Charles le Téméraire, il va reprendre dans une proportion gigantesque le rêve de l'empire du Rhin, de Bourgogne et des Pays-Bas.

Petit-fils de Maximilien, il hérite des terres d'Autriche, de l'attraction fatale qui mettra dans son tourbillon la Hongrie et la Bohême, des vieilles prétentions sur l'empire germanique, de la succession légendaire des faux Césars du Moyen âge.

Du côté maternel, Ferdinand et Isabelle lui gardent les Espagnes, Naples et la Sicile, les ports d'Afrique et le nouveau monde. Bien plus, à ce roi diplomate ils transmettent l'arme effroyable d'une révolution fanatique dont son fils usera, le vrai fils de l'inquisition.

Voilà le monde immense de guerre et de malheur qui couve en ce berceau, où l'enfant est gardé par sa bonne tante Marguerite la Flamande, qui lui chante ses propres rimes en cousant les chemises de l'empereur Maximilien.

Exemple touchant pour le monde! Marguerite cousait; notre Anne de Bretagne filait, comme la reine Berthe. Louise de Savoie, mère de François Ier, que nous verrons bientôt, lisait des livres graves. Je vois encore sa chambre dans une maison d'Angoulême, et la modeste inscription: Libris et liberis, «Mes livres et mes enfants.»

Cousant, filant, lisant, ces trois fatales Parques ont tissu les maux de l'Europe.

Romanesques, machiavéliques, leur doux amour de la famille, leur mépris pour les nations, les rendent propres aux grands crimes de la diplomatie. Créer l'empire universel sur une tête, unir les peuples sous un joug, pacifier la terre soumise par le mariage de deux enfants, voilà le roman de ces bonnes mères. Qu'importe l'horreur des peuples accouplés malgré eux, qu'importent deux cents ans de guerre! Règnent ces deux enfants et périsse le monde!

Telle fut la tentative d'Anne de Bretagne en 1504, qu'elle tenta d'accomplir pendant une maladie de son mari. S'il fût mort, elle eût fait ce crime, donné la France à Charles-Quint. Conquérant au maillot, il recevait de sa future belle-mère l'épée mêmes des résistances européennes, notre épée de chevet volée sous l'oreiller de Louis XII, l'épée que François Ier eut à Marignan, à Pavie, et qui, malgré tant de malheurs, sauva pourtant l'Europe, avec l'aide de Soliman.

Cette femme âpre, hautaine, solitaire au milieu du monde, qui passait son temps à filer, était tout orgueil, n'aimait rien. Mariée malgré elle, elle avait eu des fils de Charles VIII et de Louis XII, et les avait perdus. Elle n'avait au coeur que sa Bretagne, le souvenir de Max, son premier fiancé, et une ambition furieuse pour cette fille au maillot. Elle la voulait impératrice du monde, femme du petit-fils de Max. Cet enfant redoutable, qui allait absorber les trois couronnes de l'Espagne, de l'Autriche et des Pays-Bas, épouvantait l'Europe de sa future grandeur; elle le voulait encore plus grand.

Tout cela enfermé en elle-même, ou dans sa petite cour bretonne, mal contente, envieuse et serrée, qui ne se mêlait nullement à celle du roi. Les gardes bretons de la reine restaient sournoisement en groupe sur un coin isolé de la terrasse de Blois, comme un nuage noir, ou comme un bataillon de sauvages oiseaux de mer.

Louis XII voyait tout cela et en riait. «Il faut, disait-il, en passer beaucoup à une femme chaste.» Il ne savait pas à quel point sa dévote Bretonne appartenait à ses ennemis, au pape et à Maximilien.

Louis XII, nuisible à la France par ses vices d'emprunt, par sa fatale imitation de la politique italienne, faillit l'être bien plus encore par ses vertus réelles. Mari fidèle et bon père de famille, il associait la reine, autant qu'il pouvait, à la royauté. Les ambassadeurs qui venaient, il les envoyait à la reine, qui ne manquait guère de leur faire des réponses graves et bien préparées, mêlées de mots de leur langue qu'elle apprenait exprès. Le pis, c'est qu'en représentant comme reine de France, elle restait souveraine étrangère, correspondant directement avec le pape, et lui restant fidèle dans la guerre que lui fit le roi.

Celui-ci, toujours maladif, tombe malade, s'alite. Elle le soigne seule, l'enveloppe, en tire un pouvoir pour le mariage de sa fille; et, avec ce pouvoir, elle signe d'un coup la mort de l'Italie et de la France, rayant Venise de la carte, et démembrant la monarchie.

Les États vénitiens, divisés entre l'empereur, le roi et le pape, donneront au premier la grande entrée de l'Italie.

Charles le Téméraire est refait; elle lui rend ses provinces, et de plus la Bretagne. Par Blois, par Arras, par Auxerre, le nouveau Charles sera de toutes parts aux portes de Paris.

Est-ce tout? Non; à une nouvelle maladie du roi, en 1505, elle veut enlever sa fille en Bretagne, saisir l'héritier du royaume, le jeune François Ier. Elle eût biffé la loi salique, abaissé la barrière qui ferme le trône à l'étranger. Cette fois, il n'était besoin de lui désigner des provinces; elle eût raflé la monarchie.

La Bretonne eut heureusement pour obstacle un Breton, le maréchal de Gié, gouverneur du jeune prince, qui s'empara des passages de la Loire, et se tint prêt à la prendre elle-même, si elle tentait cette trahison de la France.

Le roi, revenu à lui, comprit le danger, convoqua les États, et se fit demander de rompre le traité fatal qui nous livrait la maison d'Autriche.

Que disait le bon sens? Qu'il fallait préserver l'Italie autant que la France; qu'en l'Italie confédérée étaient le grand espoir et la grande ressource contre cette monstrueuse puissance qui grossissait à l'horizon; que, protégée surtout contre elle-même par un voisin puissant, qui ne prendrait pour lui que la présidence armée de la fédération, elle deviendrait en Europe l'utile contre-poids qui ferait équilibre du côté de la liberté.

La France ne pouvait la laisser aux influences mobiles et viagères, le plus souvent funestes, de la politique des papes. Elle devait y créer elle-même une amphyctionie perpétuelle où elle eut pris la première place. Que l'Italie dût marcher seule un jour, nous le croyons, nous l'espérons, malgré le désolant fédéralisme qu'elle eut, qu'elle a au fond des os. Combien plus l'avait-elle alors! On le voit par la peine que nous avions en 1503 à unir contre Borgia quelques villes de Toscane. N'importe! quelque difficile que fût la chose, il fallait insister, peser du double poids de la puissance et de l'amitié, contraindre l'Italie d'être une et forte et de se sauver elle-même.

Le crime de l'Italie, la triste affaire de Pise, ne contribua pas peu au crime de la France. Florence, le coeur, la tête pesante de l'Italie, était inexcusable. Son très-faible gouvernement s'usait à marchander la ruine de Pise auprès du roi de France, et celle de Venise, protectrice des Pisans. Il en résulta encore celle de Gênes, dont le peuple voulut aider Pise malgré la noblesse génoise, et se fit écraser par les armes françaises.

Le singulier, c'est que l'agent employé par les Florentins pour négocier contre Pise et ses amis, Venise et Gênes, c'est-à-dire pour obtenir la ruine de l'Italie, était Machiavel, pauvre homme de génie, asservi à transmettre et traduire les pensées des sots, intermédiaire obligé entre l'ineptie du gonfalonier Soderini et celle du cardinal d'Amboise. On le voit, dans ses lettres, faisant le pied de grue à la porte du cardinal, traité négligemment par lui, menacé des valets de nos gens d'armes, qui serrent de près sa bourse. Bourse vide, s'il en fut! Une bonne partie de ses dépêches est employée à dire qu'il meurt de faim et à obtenir une culotte. Il s'est vengé de tout cela par une violente épigramme contre Soderini. Soderini mourant a peur de tomber en enfer. «À toi l'enfer! dit Pluton. Non les limbes des petits enfants!»

Machiavel voyait parfaitement ce qu'il y avait à faire: grandir Florence et annuler le pape. Il hausse les épaules en voyant la guerre à genoux que le pauvre Louis XII essaye de faire à Rome, demandant grâce chaque fois qu'il hasarde de porter un coup: «Pour mettre un pape à la raison, il n'est besoin de tant de formes, ni d'appeler l'empereur. Les rois de France, comme Philippe le Bel, qui ont battu le pape, l'ont fait mettre par ses propres barons au château Saint-Ange. Ces barons ne sont pas si morts qu'on ne puisse les réveiller.» (Lég., 9 août 1510.)

Ce qu'on ôtait au pape, il fallait l'ajouter à la Toscane, aux Florentins. Telle quelle, Florence était encore le coeur de l'Italie, les bras de Gênes et de Venise. On devait les fortifier.

Gênes, cette ville singulière, qui seule a reproduit l'activité du Grec antique, combattant seule, ramant seule sur ses flottes, s'était naturellement usée. Rien d'étonnant si une ville de la force de Gênes, qui remplit d'elle la Méditerranée, qui fonda un empire dans la mer Noire, finit par défaillir d'épuisement. Cependant, il y avait là un riche fonds, une vitalité étonnante dans la race ligurienne. La ville n'avait plus de marine militaire; mais son personnel admirable de marine marchande couvrit toujours la côte, comme aujourd'hui. Cela est indestructible. Les Génois furent, sont et seront les plus hardis marins du monde. Les Anglais, les Américains, frémissent en les voyant traverser l'Océan sur une barque de trois ou quatre hommes. Héroïques par économie, ces vrais fils de la mer font tous les jours des choses plus hardies que Christophe Colomb.

Économes entre tous les hommes, les Génois avaient eu un merveilleux moment de générosité; ils avaient accueilli l'appel de Pise, leur vieille rivale. On avait eu ce spectacle admirable des galères de Gênes apportant des vivres aux Pisans et nourrissant leurs anciens ennemis. Ceci, malgré la France, malgré la noblesse génoise dévouée au roi. Là fut l'étincelle de la guerre civile. Un homme du peuple est frappé par un noble; le peuple se fait un doge, le teinturier Paul de Novi, grand coeur, qui accepta le pouvoir dans une lutte sans espérance. Le roi, pris pour arbitre, n'accepte la révolution qu'à une condition impossible, que les nobles reprendront les fiefs qui, du haut des montagnes, dominent Gênes et peuvent l'affamer. Refus. Le roi se met en marche avec une armée telle qu'il l'eût fallu pour reprendre le royaume de Naples; il lève la massue de la France pour écraser une mouche. Ces pauvres marins, chancelant sur terre, ne pouvaient guère tenir devant de vieux soldats comme Bayard. Le roi entra vêtu d'abeilles d'or, et la devise: «Le roi des abeilles n'a pas d'aiguillon.» Il y eut peu de pendus, il est vrai, mais beaucoup d'outrages, une nouvelle plaie au coeur de l'Italie. L'ingénieux monarque rendit la force aux nobles, amortissant le peuple, ce héros de la mer, qui, sur cet élément, aurait amorti Charles-Quint.

La sottise était forte, mais on pouvait en faire une plus grande, magnifique et splendide, celle de ruiner Venise. Et l'on n'y manqua pas.

Un conseiller du roi osa pourtant lui dire que Venise était justement la gardienne du Milanais, la sentinelle de l'Italie contre l'Allemagne, et demander s'il s'était bien trouvé d'appeler l'étranger au royaume de Naples.

Tout était résolu d'avance, en famille plutôt qu'en conseil. Il est incroyable combien cette royauté bourgeoise en trois personnes, Anne, le cardinal et Louis XII, restait, au point de vue du Moyen âge, dans la vénération du saint-siége et du saint-empire, hostile aux États libres. Le roi, comme la reine, avait l'âme d'un propriétaire, et sa propriété patrimoniale et personnelle était Milan, fief de l'empire; de coeur, il se sentait le vassal de Maximilien, prêt à servir sous sa bannière dans une croisade contre les Vénitiens, ces usurpateurs des droits impériaux et des biens de l'Église.

Le roi, bavard et imprudent, déclamait à tout venant contre Venise. Celle-ci le savait, et voyait venir l'orage; mais elle se sentait aussi tellement nécessaire à la France, qu'elle ne put jamais se persuader que le roi eût la pensée sérieuse de la détruire, encore moins qu'il réussît à former une ligue de l'Europe contre elle, contre un État inoffensif qui couvrait la chrétienté à l'Orient, et seul luttait sur mer avec les Turcs. Donc elle repoussa obstinément les offres de Maximilien, et resta alliée fidèle de la France qui ameutait le monde contre elle.

Comment expliquer la persévérance étonnante avec laquelle le roi, de traité en traité, pendant plusieurs années, allait animant tout le monde contre Venise, c'est-à-dire pour l'Autriche, à qui Venise fermait l'Italie? Louis XII n'était point de nature à haïr longtemps. Sa conduite en ceci ne s'explique que par la ténacité bretonne de la reine, fixée au mariage autrichien et zélée pour son futur gendre. Les rois tendaient à devenir une famille, et l'esprit de famille, très-fort dans la maison d'Autriche, lui gagnait le coeur d'Anne autant que le souvenir romanesque de Maximilien.

Un mot sur celui-ci et sur sa fille, la bonne couseuse de chemises, Margot, comme elle s'appelait elle-même, la forte tête de cette maison, la Flamande rusée qui contribua tant à sa fortune.

Le profond Albert Durer, dans son portrait de Maximilien, l'a buriné pour l'avenir au complet, et l'histoire n'ajoute pas deux mots au portrait du maître. Cette grande figure osseuse, fort militaire, d'un nez monumental, est un don Quichotte sans naïveté. Le front est pauvre comme l'âpre rocher du Tyrol que l'on voit dans le fond; aux corniches des précipices errent les chamois, que Max mettait toute sa gloire à atteindre. Il était chasseur avant tout, et secondairement empereur; il eut la jambe du cerf et la cervelle aussi. Toute sa vie fut une course, un hallali perpétuel. On le voyait, mystérieux, courir d'un bout de l'Europe à l'autre, gardant d'autant mieux son secret qu'il ne le savait pas lui-même. Du reste, les coudes percés, toujours nécessiteux autant que prodigue, jetant le peu qui lui venait, puis mendiant sans honte au nom de l'Empire. On le vit, à la fin, gagnant sa vie comme condottiere, dans le camp des Anglais, empereur à cent écus par jour.

Qui le poussait ainsi de tous côtés? le démon de vertige qui pousse le chasseur tyrolien? l'affront continuel d'un César demandant des millions pour recevoir des liards? ou, mieux encore, l'agitation fébrile que sa monstrueuse origine lui mettait dans le sang? Autrichien-Anglo-Portugais, il était croisé de toutes les races de l'Europe. Ces mariages de rois, tellement discordants, étaient très-propres à faire des fous.

Il fit en toute sa vie une chose de bon sens, ce fut de quitter définitivement les Pays-Bas, où sa nature était antipathique, et de les confier à sa fille Marguerite.

Celle-ci est le vrai grand homme de la famille, et, selon moi, le fondateur de la maison d'Autriche, la racine et l'exemple de cette médiocrité forte, rusée, patiente, qui a caractérisé cette maison avec un équilibre de qualités extraordinaires, qui l'a rendue si propre à réussir, à concilier l'inconciliable, à exploiter surtout l'entr'acte du XVIe siècle à la Révolution française. Cette maison de génie moyen a dû primer, avec la non moins médiocre maison de Bourbon, dans la période diplomatique, long jour crépusculaire entre ces deux éclairs: Renaissance et Révolution. Nos frères avaient des noms très-significatifs pour les mauvais mystères d'alors, pour cette politique de famille et d'alcôve; cela s'appelait les intérêts des princes et l'intrigue des cabinets.

De bonne heure Marguerite jeta sa poésie et se fit Margot la Flamande, la simple et bonne femme[22]. Enfant, elle avait été élevée chez nous comme petite femme de Charles VIII enfant. Renvoyée, à sa grande douleur, elle en resta la mortelle ennemie de la France. Elle épousa l'infant d'Espagne, qui mourut; puis le beau Philibert de Savoie, qu'elle aima éperdument, et qui mourut; elle a bâti une église de trente millions sur son tombeau. Elle fut dès ce jour un homme, et telle elle est restée. Avare pour son église, joujou prodigieux de sculpture, où travaillèrent de longues années les grands sculpteurs de l'Europe. Sauf cette part, faite au roman du coeur, et cette avarice pour l'art, qui lui fit faire en Flandre d'étonnantes collections, elle fut toute aux affaires de famille, au ménage, faisant à la fois des confitures pour son père et la ligue de Cambrai.

[Note 22: La lecture attentive de ses lettres dans les collections de Godefroy, de M. Leglay et de M. Vanderberg, fait voir (ce que les chroniques cachent parfaitement) que Marguerite tient le fil de l'intrigue européenne, et que le centre des affaires est Bruxelles. Voir aussi ses biographes, MM. Leglay, Altmeyer, Baux (pour son église de Brou), etc.]

Cette bonne femme a tramé trois choses qui restent attachées à son nom:

Elle berça, endormit, énerva le lion belge, entre l'époque des guerres de communes et des guerres religieuses;

Elle acheta l'Empire pour Charles-Quint, trafiqua des âmes et des voix, trempa sans hésiter ses blanches mains dans cette cuisine;

Elle avilit la France par les deux traités de Cambrai (1508, 1530), obtenant d'elle sa honte et sa ruine, l'Italie livrée par la France à l'Autriche. Tout cela bonnement, en devisant amicalement et comme entre parents. Le fil filé par elle fut à deux fins, un lien pour les rois, un lacet pour les peuples, dont l'Italie fut étranglée; la France et l'Allemagne, liées d'un bras, ne se battirent plus que de l'autre.

Elle est, nous le répétons, le vénérable fondateur et de la maison d'Autriche et de la diplomatie;--elle est la tante, la nourrice de Charles-Quint, élevé sous sa jupe, à Bruxelles, et par elle devenu l'homme complet, équilibré de toute instruction et de toute langue, de flegme et d'ardeur, de dévotion politique, qui devait exploiter la vieille religion contre la Renaissance.

Le traité de Cambrai fut manipulé à huis clos de cette main fine et de la grosse main d'Amboise. On était sûr de tous les rois; on savait bien qu'une fois la chasse ouverte sur cette proie de Venise, ils courraient tous à la curée. Grands et petits, voisins ou éloignés, tous coururent en effet. L'Angleterre, la Hongrie, se déclarèrent aussi bien que l'Espagne; les dogues aussi bien que les lions, les principicules de Savoie, de Ferrare, de Mantoue.

Il y avait, en effet, de grands pardons à gagner, la guerre étant sacrée, pour préparer celle des infidèles, et contre les infidèles eux-mêmes, les Vénitiens, voleurs de biens d'église. La chose étant posée ainsi par cette déliée Marguerite, l'Autriche-Espagne était à même de s'en tirer le lendemain, dès qu'elle aurait les mains garnies, et de tourner contre la France. Il était facile à prévoir, dans cette guerre pour le pape, que le pape serait bientôt satisfait, que les Vénitiens se hâteraient de lui rendre ses deux ou trois places. Pape, Autriche et Espagne, tous allaient retomber sur Louis XII. La ligue de Cambrai contre Venise contenait en puissance la sainte ligue contre la France. Savant tissu, en vérité, ingénieuse tapisserie flamande, plus belle encore à l'envers qu'à l'endroit.

Qu'était en réalité cette Venise, dernière force de l'Italie? Une ville, un empire, une création d'art unique, qui se maintenait par un grand art, gouvernement oriental qu'il faut juger par les difficultés infinies qu'il avait, étant si petit et si grand, et obligé de faire marcher d'ensemble le bizarre attelage de vingt races diverses. Ce prodige ne s'opérait que par une direction infiniment forte autant que sage, d'une action discrète et rapide, qui ne répugnait pas aux moyens turcs. Toutefois, quand on a pénétré le mystère de terreur, on a vu que les ténèbres dont s'enveloppait ce gouvernement et qui faisaient sa force l'avaient calomnié. L'ombre avait effrayé, mais on a trouvé peu de sang. Les prisons d'État de Venise étaient si peu de chose, qu'il faut bien juger, à les voir, qu'elles n'ont guère eu de prisonniers. Qu'est-ce, grand Dieu! que les plombs et les puits dont on parle toujours, en comparaison des Bastille, des Spielberg, des Cronstadt, dont les rois ont couvert l'Europe?

Il y a, au reste, une chose qui répond à tout: c'est que ce gouvernement, infiniment meilleur que ceux qu'il avait remplacés, fut partout regretté et défendu du peuple qui se fit tuer pour le drapeau de Saint-Marc et parvint à le relever.

Tous les penseurs du siècle, les Commines, les Machiavel, que dis-je? l'ami de Montaigne, le jeune La Boétie, plein de l'antiquité républicaine, disent tous que Venise était le meilleur des gouvernements du XVIe siècle.

Il y avait trois choses grandes à Venise et uniques: un gouvernement d'abord, sérieux, économe; ni cour, ni volerie, ni favoris;--gouvernement qui nourrissait son peuple, ouvrant à son commerce, à sa libre industrie, d'immenses débouchés;--gouvernement enfin très-ferme contre Rome et libéral pour les choses de la pensée, abritant les libres penseurs, presque autant que fit la Hollande. Où était l'imprimerie libre, la vraie presse? D'où pouvait-on élever une voix d'homme dans la publicité européenne? De deux villes, de Venise et de Bâle. Le Voltaire de l'époque, Érasme, se partagea entre elles. Les saintes imprimeries des Alde et des Froben ont été la lumière du monde. Cette révolution, lancée par Guttenberg par le massif in-folio, n'eut son complément qu'à Venise, vers 1500, lorsque Alde quitta le format des savants et répandit l'in-8º[23], père des petits formats, des livres et des pamphlets rapides, légions innombrables des esprits invisibles qui filèrent dans la nuit, créant, sous les yeux mêmes des tyrans, la circulation de la liberté.

[Note 23: J'avais écrit ceci d'après l'autorité de M. Nodier. M. Firmin Didot ne s'est point expliqué sur ce point dans son bel et savant article Typographie (Encyclopédie). Consulté par nous, il nous a assuré avoir vu des livres de prières et autres imprimés dans le format in-8º peu après la découverte de l'imprimerie. Cependant il croit qu'en effet l'in-8º n'est devenu d'un usage populaire qu'après 1500, par les publications de Venise et de Bâle. C'est aussi l'opinion de MM. Magnin, Ravenel et Taillandier, excellents juges en cette matière.]

Sombres rues de Venise, passages étroits de ses canaux, noires gondoles qui les parcourent, voilà le saint nid d'alcyons qui, au milieu des mers, couva la pensée libre. Et qui ne verrait avec attendrissement cette place de Saint-Marc où les innombrables pigeons, mêlés aux promeneurs, témoignent de la douceur italienne? Elle fut, cette place, le premier salon de la terre, salon du genre humain où tous les peuples ont causé, où l'Asie parla à l'Europe par la voix de Marco Polo, où, dans ces âges difficiles, antérieurs à la presse, l'humanité put tranquillement communiquer avec elle-même, où le globe eut alors son cerveau, son sensorium, la première conscience de soi.

Le plus sacré devoir d'un roi de France, d'un duc de Milan, était non-seulement de garder, de défendre Venise, mais, par sa constante amitié, d'influer heureusement sur elle, de la seconder en Orient, et de la détourner des fausses directions où sa politique s'égarait alors. Découragée par les succès des Turcs qui venaient de lui prendre Lépante, Leucade et autres places, elle se retournait vers l'Italie, y devenait conquérante, y faisant de petites acquisitions qui mettaient tout le monde contre elle. Elle était menacée de la plus redoutable révolution commerciale. Les Portugais avaient trouvé la route des Indes et en rapportaient les produits. L'Espagne allait lui fermer tous ses ports par des droits excessifs, et ceux de l'Afrique, autant qu'elle pouvait. Au premier mal il y avait un remède, une étroite union avec les maîtres de l'Égypte, quels qu'ils fussent. L'alliance des Turcs qu'eut bientôt la France, l'intimité de nos ambassadeurs avec les renégats qui gouvernaient Constantinople, devaient conserver à Venise la voie courte, naturelle, de l'Orient, celle de l'isthme de Suez. Par là Venise aurait vécu; l'Italie eût gardé sa défense contre l'Allemagne.

C'était un tel crime de toucher à Venise, qu'au moment de porter le coup, Jules II, qui avait le coeur italien, en sentit un remords, hésita et dit tout aux envoyés de Venise; mais ils ne crurent pas le danger réel?

Louis XII, cependant, a passé les Alpes en personne. L'orage se déclare de tous côtés. Venise ne s'étonne pas. Elle avait rassemblé une très-bonne armée, de Grecs et d'Italiens, la fleur des Romagnols. Elle choisit deux bons généraux, à tort; il n'en eût fallu qu'un; c'étaient deux Orsini, célèbres condottieri de la campagne de Rome: l'un, brave et vieux et refroidi par l'âge, l'illustre Pitigliano, l'autre, bâtard de la même maison, le vaillant Alviano, qui venait, par une campagne heureuse, de fermer le passage aux Allemands et de faire reculer le drapeau de l'Empire. Ce succès avait consolé le coeur ému des Italiens; il prouvait, contre l'injure ordinaire des barbares, que l'antique vertu se retrouvait toujours chez les fils des conquérants du monde. Les moindres succès en ce genre étaient avidement saisis et relevés; de grands duels, de douze contre douze, avaient eu lieu dans le royaume de Naples, d'Italiens contre Français ou contre Espagnols, toujours à la gloire des premiers. Mais ici, c'était tout un peuple, la Romagne qui, pour Venise, portait le drapeau italien; les brisighella romagnols, aux casaques rouges et blanches, juraient de relever la nation. Ils l'auraient fait, si cette armée de lions n'eût été mise en laisse par le vieux sénat de Venise; il eut peur de sa propre armée, de son esprit aventureux, du bouillant Alviano, et le subordonna au septuagénaire. En les voyant au-devant de l'ennemi, on leur recommandait de ne pas compromettre l'unique armée de la république, de sorte que, par une manoeuvre bizarre, cette armée n'avançait que pour reculer sans se battre.

Alviano avait trouvé des positions admirables le long de l'Adda; il espérait combattre, malgré Venise, et laissait les Français construire des ponts. La difficulté était d'entraîner le vieux collègue qui avait le mot du Sénat. Ce mot était retraite. Donc Pitigliano se retirait toujours, laissant traîner Alviano derrière; finalement, les Français passent; Alviano avertit son collègue qui n'y veut croire et continue sa route. Alviano est écrasé avec ses Romagnols qui se font tous tuer; il aurait voulu l'être, mais, blessé au visage, il eut le malheur d'être pris.

La victoire adoucit les coeurs communément. Le contraire arriva. Le roi était maladif et aigri; il en voulait aux Vénitiens, de quoi? d'être une république? ou indociles au pape? Il ne le savait pas bien, et les haïssait d'autant plus. Ses deux maîtres, sa femme et son ministre, en voulaient à Venise, elle par dévotion au pape, l'autre par mauvaise humeur depuis son grand échec de Rome. Quoi qu'il en soit, la route du roi fut marquée par les supplices; toute garnison qui l'arrêta une heure fut mise à mort, les soldats passés à l'épée, les commandants pendus. Sa Majesté ne devait trouver nul obstacle.

Il est triste de lire dans la chronique de Bayard et ailleurs les gorges chaudes qu'on faisait de ces exécutions, de voir «ces rustres essayer d'emporter les créneaux au cou.» Le roi faisait le fort et affectait d'en rire. Deux ans encore après, apprenant que son général, Chaumont, avait massacré une ville, il disait en riant devant Machiavel: «On m'a dit méchant homme; maintenant c'est au tour de Chaumont!»

La guerre devenait laide, sauvage, furieuse sans cause de fureur. À Vicence, la population épouvantée avait pris asile dans une grotte immense qui est près de la ville. Il y avait six mille âmes, gens de toutes classes, beaucoup même de gentilshommes et de dames avec leurs enfants, qui craignaient les derniers outrages et n'avaient osé attendre l'ennemi. Les bandes d'aventuriers y vinrent, et, n'y pouvant entrer, ils apportèrent du bois, de la paille, et y mirent le feu. Là, il y eut une scène effroyable entre les enfermés. Les gentilshommes et les dames voulaient sortir, espérant se racheter, mais les autres leur mirent l'épée à la gorge et dirent: «Vous mourrez avec nous!» Une fumée horrible remplissait tout, on ne respirait plus; tous se tordaient dans d'horribles convulsions. Tout fut fini bientôt, et l'on entra. Les victimes n'avaient pas brûlé, elles étaient entières, sauf quelques femmes grosses, à qui on voyait des enfants morts qui pendaient des entrailles. Les capitaines furent indignés, et Bayard, tout le jour, chercha les scélérats qui avaient fait le coup; au hasard on en saisit deux, gens déjà repris de justice; l'un n'avait pas d'oreilles, l'autre n'en avait qu'une. Le prévôt du camp les mena à la grotte; Bayard, qui ne lâcha pas prise, pour en être plus sûr, les fit pendre par son bourreau. Pendant l'exécution, on vit avec horreur sortir encore un mort de cette cave, mort du moins de visage; c'était un garçon de quinze ans, tout jaune de fumée; il avait trouvé une fente et un peu d'air pour respirer. Ce fut lui qui raconta tout.

Chose curieuse! ce crime est revendiqué par deux nations. Nous avons suivi le récit français. Mais les Allemands assurent que la chose fut ordonnée par le prince d'Anhalt, général de l'empereur.

Quels qu'étaient les coupables, on comprend l'horreur qu'une telle invasion inspira et le mouvement populaire qui se manifesta pour Venise. Elle avait tout perdu; elle était revenue à son âge primitif, à son étroit berceau; son empire, c'était la lagune, et les boulets français y arrivaient déjà. Elle prit ce moment pour proclamer cette résolution romaine, hardie et généreuse: Qu'elle voulait épargner aux villes les calamités de la guerre, les déliait de leurs serments, les laissait libres. L'usage qu'elles firent de cette liberté, ce fut de relever le drapeau de Saint-Marc. À Trévise, un cordonnier, nommé Caligaro, sort le drapeau de sa maison, et fait rentrer les Vénitiens à Padoue; les nombreux paysans réfugiés dans la ville s'unirent avec le peuple, et les nobles seuls furent pour l'empereur. À la faveur des foins, qui entraient par longues files de charrettes, ils mirent dedans les troupes de Venise; et il en fut de même, un peu plus tard, à Brescia.

Au siége de Padoue, l'empereur eut la plus forte armée qu'on eût vue depuis des siècles: cent mille hommes, Allemands, Français, Italiens, l'armée du roi, du pape et de l'Espagne. La ville eut un accord sublime, et les assiégeants, neutralisés par leurs divisions, finirent par s'éloigner. Ce qu'on avait pu prévoir arriva; Ferdinand, reprenant ses villes, Jules II les siennes, ils rentrèrent dans leur rôle naturel, celui d'ennemis de la France.

Qu'avait fait celle-ci? une seule chose: elle avait transféré la primatie de l'Italie, des Vénitiens au pape, de ses amis à son ennemi.

Ceux-ci sortaient ruinés de cette lutte, mais admirables et grands. Les populations italiennes avaient montré pour eux tous les genres d'héroïsme, les Brisighella celui des batailles, et de même Brescia, Padoue. Les Vénitiens avaient été tels qu'en 1849, héroïques de patience. Que comparer au dernier siége, où le dernier écu, la dernière balle, le dernier pain, finirent le même jour! Tout cela enduré sans murmure! «Et encore, nous disait Manin, si nous eussions appris une victoire de Hongrie, ce peuple eût mangé, sans mot dire, les briques de nos quais et les pierres de Saint-Marc.»

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