‹ Histoire de France 1484-1515Chapitre 10 sur 30 · XII.

XII.

Une ligue se formait cependant contre Borgia, celle de ses propres capitaines, qui voulaient être indépendants. Venise saisit ce moment, l'accuse auprès du roi; Venise, chose nouvelle, invoque la morale, l'humanité. Le roi répond brutalement que si Venise bouge, il la traitera en ennemie. Grande terreur pour la république. Borgia, autorisé à ce point, ne tentera-t-il pas un coup de main? Chaque nuit, les recteurs de la ville vont eux-mêmes, en gondoles, faire des rondes et visiter les postes des lagunes.

Pour Florence, non moins effrayée, mais n'osant même se mettre en garde, elle se contenta d'observer Borgia, plaçant auprès de lui un agent agréable, d'esprit très-vif, qui pouvait l'amuser, le faire parler, le deviner; homme sans conséquence, du reste, agent tout inférieur, à dix écus par mois. César sentit l'importance réelle de l'homme; il fut charmant pour lui, confiant, familier. Il affecta de lui tout dire, d'exposer ses projets, de le prendre à témoin de sa fine politique, de l'en faire juge. Entre Italiens, c'est-à-dire entre artistes, le succès est moins précieux encore que l'art même du succès, le mérite de l'imbroglio, l'ingénieuse conduite de l'intrigue. Venu pour observer et surprendre l'intime pensée de Borgia, l'homme fut pris lui-même, et devint partial pour un seigneur si confiant. Il lui arriva, comme il arrive aux grands esprits (l'agent était Machiavel), de prêter sa grandeur, sa poésie, sa subtilité, aux révélations, fausses ou vraies, dont le fourbe l'amusait, sans le satisfaire jamais entièrement. Il lui levait un coin du voile, Machiavel complétait le tableau. Plus tard, de ces souvenirs, complétés par sa forte imagination, il a fait un tout grandiose, le poème imposant et complet du grand scélérat politique.

Heureuse et rare fortune d'avoir pu s'acquérir ainsi ce pauvre subalterne, qui devait à son gré distribuer l'immortalité.

L'avantage que l'homme d'esprit eut sur l'homme de génie, l'illusion qu'il lui fit d'abord, tinrent en grande partie à certains effets de surprise, à ces coups de partie qui font crier au spectateur: Bien joué!

Mais, si les dés étaient pipés? et ils l'étaient. César jouait une partie sûre, ayant le coffre de l'Église et la France derrière lui, même le peuple, en lui sacrifiant quelques hommes haïs.

«Ramiro d'Orco, qui était l'un des plus accrédités dans cette cour, est arrivé hier de Pesaro et a été enfermé sur-le-champ au fond d'une tour, par ordre du duc, qui pourrait bien le sacrifier aux gens de ce pays, qui désirent ardemment sa perte... Je vous conjure de m'envoyer des secours pour vivre. Si le duc se remettait en route, je ne saurais où aller, n'ayant point d'argent... On a trouvé ce matin sur la place le corps de Ramiro divisé en deux parties. Il y est encore, et le peuple entier a pu le voir. On ne sait pas la cause de sa mort. Votre courrier m'a remis vingt-cinq ducats d'or et seize aunes de damas noir.»

Ce Ramiro était l'instrument détesté des cruautés de Borgia; sa mort mit dans la joie toute la Romagne. Ses capitaines révoltés se rallièrent à lui, se fièrent à sa parole jusqu'à venir le trouver. Ils conservaient pourtant de l'inquiétude, et ils n'en vinrent pas moins, comme fascinés par le serpent. Borgia les fit étrangler, de quoi toute la contrée lui sut un gré infini. Machiavel conte la chose avec une admiration contenue, mais réelle et sentie.

Un de ces étranglés, Orsini, avait pour frère un cardinal. Le pape l'eut de même, et il n'en coûta qu'un serment. Le cardinal et ses parents signèrent sous la menace l'abandon de leurs forteresses. Mais le cardinal était riche. Le vieux pape voulait cette proie. Il avait saisi sa maison, fait apporter ses meubles. En étudiant les livres de comptes du cardinal, il trouva qu'il avait une créance anonyme de deux mille ducats, et vit qu'il avait acheté une grosse perle qui ne se retrouvait point. Il ordonna qu'on fermât la porte à sa mère, qui lui apportait à manger, et déclara qu'il ne mangerait plus.

La mère paya aussitôt les deux mille ducats, et la maîtresse du prélat, prenant des habits d'homme, vint apporter la perle. Le pape laissa passer alors la nourriture, mais auparavant il lui avait fait donner à boire pour toute l'éternité. Il disait le même jour aux cardinaux: «Je l'ai bien recommandé aux médecins.» Le maître des cérémonies, notre Burchard, s'abstint discrètement de se mêler de l'enterrement. «Jamais, dit ce bon Allemand, je n'ai voulu en savoir plus que je ne dois.»

Ces Orsini étaient des protégés de la France. Les Borgia commençaient à nous ménager peu. Nos affaires allaient mal dans le royaume de Naples. Nous fûmes battus à la Cérignola. César, sans perdre de temps, négociait avec l'Espagne. Si pourtant nous voulions son amitié, nous la pouvions avoir encore en lui sacrifiant la Toscane. Louis XII ouvrait enfin les yeux sur cet ami, mais tard. Il essayait ce qu'il eût dû faire tout d'abord, une fédération de villes; l'obstacle était la jalousie de Sienne et de Florence, l'acharnement de celle-ci sur Pise. La Toscane eût péri certainement par Borgia, sans la mort subite d'Alexandre VI (18 août 1503).

Le père et le fils avaient coutume, quand ils avaient besoin d'argent, d'expédier un cardinal; cette fois, l'échanson fut gagné; on se trompa: la drogue fut divisée en trois. Le pape but et fut foudroyé; le fils et le cardinal tombèrent aussi, mais ne furent que malades.

Alexandre VI, horrible et tout noir, fut porté à Saint-Pierre, où le peuple, avec une indicible joie, courut voir cette charogne. César, sans connaissance, est porté au Vatican. Voilà le cas qu'il n'avait pas prévu, lui, jeune et bien portant, celui où il serait frappé en même temps que son père. Ses ennemis rentrent à grand bruit dans Rome, battent et dispersent ses troupes. Fabio Orsini, ayant eu le bonheur de trouver et tuer un Borgia, se délecta à laver ses mains dans son sang et s'en rinça la bouche.

Borgia, en s'éveillant, s'informe de ses cardinaux espagnols.

Ils avaient trop d'esprit pour se lier à la fortune d'un homme si haï.

Comment voteraient-ils? L'armée d'Espagne était loin, et celle de France près.

Cela semblait porter à la tiare le cardinal d'Amboise. Celui-ci touche enfin à ce but désiré, auquel il a tant sacrifié. Il retient notre armée déjà fort en retard.

Louis XII s'était laissé amuser par un traité qui eût donné Naples à sa fille, en la mariant au petit-fils de Ferdinand. Gonzalve se moqua du traité.

L'armée partit en plein été, au risque d'arriver dans les pluies de l'automne. Et le voilà encore à attendre sous les murs de Rome.

Tard, bien tard, les cardinaux persuadent Amboise que sa nomination est sûre, et que, pour son honneur, il doit la laisser libre, laisser partir l'armée.

Cette armée, noyée dans les pluies, succombe au Garigliano; nous perdons tout. Amboise échoue comme son maître.

Tous les cardinaux l'abandonnent; ils nommeront cependant un ami du parti français, le vieux Julien de la Rovère. Amboise se résigne, lui donne ses voix; autant en fait César pour celles qui lui restent fidèles; il a promesse de rester général de l'Église. Une élection unanime porte au pontificat, sur la recommandation des Français et des Espagnols, Jules II, un vrai pape italien, bien décidé à chasser les uns et les autres.

Ce pape, caractère âpre, violent, colérique, n'était pas sans élévation. Il se montra fidèle, reconnaissant. Les Français fugitifs, après leur malheureuse défaite, trouvèrent chez lui des secours. Son ennemi, l'ancien ennemi de sa famille, César Borgia, qui avait aidé à son élection, fut ménagé par lui. Il le protégea même contre les vengeances, lui donna un logement sûr au Vatican, mais il ne commit pas l'imprudence de le faire général de l'Église.

Il savait qu'il avait gardé un parti en Romagne et n'en était pas fâché, craignant par-dessus tout l'invasion des Vénitiens qu'un autre parti appelait.

Borgia se perdit lui-même en disant fort imprudemment que, si on le poussait, il pourrait bien ouvrir lui-même ses forteresses aux Vénitiens. Le pape, qui l'avait engagé à passer en Romagne, réfléchit qu'après tout on ne pouvait se fier à un tel homme. Il lui fit dire au port d'Ostie, où il était déjà embarqué, de signer l'ordre aux commandants d'ouvrir les forteresses aux troupes de l'Église.

Il refusa. On l'arrêta et on le ramena au Vatican. Il obéit alors, donna l'ordre, en avertissant sous main qu'on n'en tînt compte. Le pape se fâcha et le jeta dans un cachot. Cela lui arracha un ordre sérieux et qui fut efficace.

Cependant il s'était ménagé sous main un sauf-conduit de Gonzalve. Libre, il alla à Naples, où le grand capitaine le reçut avec toute sorte de respect et de baisemain. Mais, s'étant assuré des intentions de son maître, après une entrevue pleine d'effusion et d'amitié, Gonzalve fit lier son grand ami et le dépêcha en Espagne, où il trouva pour résidence l'in pace d'une forteresse.

Échappé peu après et guerroyant pour Jean d'Albret, l'aventurier périt au coin d'un bois.

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