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CHAPITRE XVI - L'ALLEMAGNE

ESPÉRANCES DE L'EUROPE.--FRANÇOIS Ier REPOUSSE L'ITALIE ET

1515

La fausse nouvelle de la victoire des Suisses avait ravi Léon X. Le lendemain, l'ambassadeur de Venise vint tout joyeux lui dire la vérité et observer sa mine. La grosse face rouge et rieuse ne rit plus cette fois. Il pâlit, et, sans s'apercevoir qu'il était sous un oeil curieux, il joignit les mains, disant: «Que deviendrons-nous?»

Notre victoire le prenait en flagrant délit de duplicité. Il avait promis la neutralité, il avait fait épouser à son frère une tante du roi; et il avait envoyé une armée contre lui.

Nul secours à attendre; l'Europe admirait et tremblait. Il n'y avait alors aucune force militaire au monde, que l'infanterie de Basse-Allemagne, qui combattait pour nous, celle des Suisses par nous battue, et les Espagnols humiliés, à la barbe desquels on avait gagné la bataille.

Le roi pouvait ce qu'il voulait.

Il était salué de tous le triomphant César, vainqueur des Helvétiens.

À lui de défendre la chrétienté, de résister au conquérant Sélim, nouveau Mahomet II.

À lui de balancer le monstre hétérogène du triple empire de Charles-Quint, qui, se formant de mort en mort et par successions, sans bruit, tout doucement, menaçait bientôt d'engloutir l'Europe.

À lui enfin de délivrer l'Italie et de prendre Rome, de réformer l'Église.

Le pape avait raison de craindre et de dire: «Que deviendrons-nous?»

Cette grande force de François Ier n'était pas seulement de circonstance et de situation: elle était aussi personnelle. Tout réussit à la jeunesse, tout lui sourit. La sienne véritablement faisait grande illusion. Ce qu'on voyait de mal en lui, on l'attribuait à ses vingt ans; mais le bien dominait, et la belle apparence. Ce magnifique jeune homme fascinait tout le monde par la parole et par l'épée, par cette figure aimable qui, après Marignan, apparut imposante. Elle n'était point fine, mais forte et belle alors. L'hilarité menteuse qu'il avait dans les yeux semblait gaieté française et noble gaillardise de gentilhomme et de soldat. Ni Charles VIII, ni Louis XII, les sauveurs prédits par Savonarole, n'avaient répondu aux exigences de l'imagination populaire; l'un, petit, mal bâti, difforme par sa grosse tête, l'autre, cacochyme, bourgeois, roi des bourgeois. Celui-ci, au contraire, beau de race, de fleur de jeunesse, plus beau de sa victoire, trouvant pour tous, sur sa langue facile, des mots de grâce et d'espérance, n'était-il pas enfin, pour l'Italie et pour le monde, ce Messie promis, attendu?

Sa famille l'encadrait, l'embellissait. On le voyait dans l'auréole qu'a tout être aimé, noble apparition entre deux femmes et deux amours, sa mère, ardente et belle encore, sa fine et charmante soeur, la Marguerite des Marguerites, qui disait: «Notre trinité!...»

Son respect pour sa mère, excessif dans un roi, semblait d'un bon coeur tout nature, qui n'était blasé ni gâté. Il ne lui parlait guère que la toque à la main, abaissant sa grande taille et le genou plié.

Ce sentiment de la famille, ces dons aimables de jeunesse, lui auraient aisément donné la faveur populaire s'il eût eu seulement le bon sens de ne pas la repousser. Sa politique était toute tracée. Une grande révolution, de vingt formes diverses, dans l'État, dans l'Église, fermentait en Europe. Elle allait éclater partout, mais à des moments différents, sans accord, sans entente, avec ce trait commun toutefois que tous ces mouvements regardaient vers l'Église. Sans les biens ecclésiastiques, l'État ne pouvait plus vivre un seul jour. On le vit en Espagne même et autres pays catholiques, qui ne prirent pas les biens, mais grande partie du revenu. Cette révolution financière était partout liée à la diversité des révolutions politiques. Des masses immenses, impatientes, fermentaient et bientôt tourbillonnaient aveuglément, cherchant un centre hors d'elles-mêmes.

Qu'avait à faire le jeune roi et le roi-chevalier? d'être, en effet, et chevalier et jeune, fidèle à cette tradition de générosité qu'il se flattait de suivre. Ce que l'armée française avait été à Pise, le roi devait l'être en Italie, en Allemagne, en Europe. Si l'on eût cru réellement qu'il voulut être le protecteur des faibles et le centre de la résistance contre le pape et la maison d'Autriche, il était le maître du monde. Cette politique, sans doute chimérique aux yeux des procureurs qui gouvernaient la France sans rien connaître de l'Europe, était la seule pratique. Cette folie était la sagesse.

Qui s'y serait opposé? l'Angleterre seule peut-être. Nulle autre alors ne le pouvait. Le roi y tenait Wolsey, l'homme dirigeant, qui croyait ne pouvoir sans lui arriver à la papauté. Il eût tenu l'Angleterre même, par une grande guerre d'Écosse, s'il eût fortement soutenu ce pauvre pays. Il ne suffisait pas d'y mettre un régent français, comme on fit. Il fallait largement pensionner les clans, encourager la trop légitime défense de cette race contre la féodale Angleterre. Les highlander n'auraient pas disparu de la terre, et la haute Écosse ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. La France aurait sauvé un peuple en se défendant elle-même. Seulement il fallait pour cela de grandes ressources, qu'on ne pouvait trouver que dans la révolution ecclésiastique.

L'Espagne, dans le progrès de son affreux cancer, venait de s'arracher sa plus riche substance, l'agriculture et l'industrie, les Maures, les Juifs. Elle arrivait au second acte, où elle devait périr comme liberté et vieilles franchises. La lutte allait s'ouvrir, des nobles et des villes, contre le roi; un roi flamand, tellement ignorant de cette fière Espagne, qu'il sollicitait de la France une armée de vingt mille étrangers pour s'installer; lui qui d'avance était aimé, comme fils de Juana, petit-fils de la grande Isabelle, comme remplaçant le vieux roi détesté d'Aragon; lui pour qui Ximénès, un grand coeur Castillan, avait, par de fortes mesures, frayé la voie, dressé le trône. Il n'avait qu'à s'asseoir, et il débuta par outrager l'Espagne en disgraciant Ximénès mourant.

L'Empire n'avait pas moins de deux révolutions en lui, la révolution allemande et celle de l'esprit humain. Le Rhin spécialement était comme dissous. Nous l'avons expliqué dès le temps de Charles le Téméraire. Il n'avait su en profiter, dans son insigne maladresse, inquiétant, irritant tous ces peuples et les rattachant ainsi à l'Empire, se portant brutalement pour conquérant de terres et accapareur de provinces, au lieu de solder les hommes et de se faire le chef de ces populations guerrières et pauvres. François Ier, qui n'avait pas les Pays-Bas, ne faisait craindre rien de tel. Contre leur ennemi naturel, successeur de Charles le Téméraire, contre l'Empereur, hautain et faible dans ses prétentions insensées, la France était leur bonne amie, leur alliée et leur défense. Ce que Max avait eu de populaire en ses bonnes années, la bravoure et l'air batailleur, François Ier l'avait bien plus. Sur le Rhin, comme en France, on tenait compte d'un roi qui se battait, prenait sa part des coups et des fatigues.

À la grande différence des révolutions italiennes, l'allemande n'était pas seulement une discorde d'États et de villes; elle descendait bien plus bas, entraînait les campagnes, soulevant à la fois la noble populace des chevaliers ruinés qui mouraient de faim dans leurs châteaux, et des masses de paysans réduits au désespoir[28]. Les uns, les autres, accusaient également les hauts seigneurs, spécialement les seigneurs ecclésiastiques. L'Église d'Allemagne avait engraissé de la ruine commune. Et c'était elle aussi qui était accusée de tous; tous, discordants sur d'autres points, étaient d'accord sur ce seul point, qu'on ne pouvait plus tolérer l'état de l'Église. Cette question universelle, obscure encore ailleurs, était claire en Allemagne. Et le peuple, au défaut des rois, semblait tout près de la franchir.

[Note 28: Très-bien résumées dans l'Allemagne de M. Ewerbeck. Peu sympathique à l'école de Feuerbach, je ne puis m'empêcher d'exprimer mon admiration pour le dévouement de son traducteur, Ewerbeck, savant comme l'Allemagne, hardi comme la Pologne, généreux comme la France, et digne de ces trois patries.--Il a consacré tout ce qu'il avait à la dépense des publications de cette école: De la Religion, Qu'est-ce que la Bible? etc. Exemple rare en ce temps! Ewerbeck nous a fait l'honneur de se faire naturaliser Français. Nous le remercions du coeur.]

La France ne devait rien faire qu'en communauté avec l'Allemagne. C'est vers elle qu'elle devait tourner son attention, autant et plus que vers l'Italie. Le point grave, décisif, ce n'était pas que nous eussions un peu plus, un peu moins de possessions au delà des Alpes, que le Milanais s'arrondît de quelques villes. C'était de savoir comment on agirait avec le pape, et, si l'on était contre lui, comment on lancerait l'Allemagne dans les mêmes voies, comment on soutiendrait la révolution allemande contre la maison d'Autriche, alliée du pape.

L'Empereur était vieux; qui lui succéderait? C'était la grosse affaire. Tout le reste ne venait qu'après. L'intérêt de la France était non d'alarmer l'Empire en demandant la couronne impériale, mais de l'ôter à la maison d'Autriche, de faire qu'elle tombât sur la tête d'un électeur qui, d'accord avec elle, entrerait dans la révolution naturelle, légitime du siècle, la sécularisation de l'Église et des biens d'Église.

François Ier avait une prise naturelle et très-forte sur l'Allemagne. C'est à lui que s'adressaient tous les ennemis de l'Autriche, à lui que se louaient ces innombrables gens de guerre de toutes classes, que les désordres de l'Empire, les luttes des villes impériales, les insurrections des campagnes, avaient jetés hors du foyer.

François Ier n'y vit que des soldats. Que serait-il arrivé, s'il eût compris que c'était une émigration, que c'était la révolution allemande, dont les tronçons brisés, les débris, les épaves, venaient se jeter au rivage de la France?

Il était beaucoup plus qu'un roi, s'il eût su profiter de sa situation. Il était, sur toutes les Marches, depuis les Alpes et les sources du Rhin, jusqu'aux Ardennes et le long de la Meuse, jusqu'aux marais de Gueldre, de Hollande et de Frise, le refuge et l'espoir de la libre Allemagne. Le soldat mécontent du service des villes, le chevalier ruiné par l'usure ecclésiastique et les chicanes des légistes, exproprié par l'électeur, que dis-je? le chef des paysans traqués dans la forêt, tous reprenaient coeur en disant: «Je me vendrai au roi de France.»

Ils allaient en Basse-Allemagne s'adresser à ses enrôleurs, au duc de Gueldre sur le Rhin, et, sur la Meuse, au Sanglier des Ardennes. La vie de ces deux fameux chefs des Bandes noires ferait une Iliade, mais longue; nous ne pouvons la faire ici. Qu'il suffise de dire que ces imperceptibles princes furent, pendant tout un siècle, l'épée de la France contre les maisons de Bourgogne et d'Autriche. Épée peu dépendante qui quelquefois frappa à contre-temps. Les Sangliers des Ardennes, les la Mark, avec Liége, sauvèrent plus d'une fois Louis XI et souvent le mirent en péril. À Novare, la valeur emportée de Robert de la Mark nous fit battre, dit-on, et son fils Fleuranges y resta, couvert de quarante-deux blessures. Nous ne l'en voyons pas moins vivant et combattant plus que tout autre à Marignan, où il eût péri, sans Bayard. Tout à l'heure, c'est son père, le vieux Robert, qui va, à la diète de Worms, jeter le gant à Charles-Quint.

Pour le duc de Gueldre, il n'y a pas en vérité de plus grande histoire que celle de ce petit prince, l'Annibal acharné qui, cinquante ans durant, tint en échec et les Pays-Bas, et l'Autriche, et l'Empire. Cela serait inexplicable si, comme nous l'avons dit, il n'avait été le point de ralliement des fugitifs et des bannis, de tout ce qu'il y avait de plus vaillant en Allemagne. La maison de Bourgogne, sous Charles le Téméraire, celle d'Autriche sous Maximilien, avait deux fois donné en Gueldre le scandaleux spectacle d'un juge prononçant entre les deux partis pour s'adjuger à lui-même l'objet contesté. L'empereur n'en eut que la honte. Il échoua toujours, même avec le secours des Saxons et des Bavarois. Loin de céder, le duc attaquait, pillait tour à tour le Brabant, la Hollande. La gouvernante des Pays-Bas, Marguerite, était si peu protégée par son père, que, pour faire tête à ce diable incarné, elle invoquait le pape, les rois d'Angleterre, d'Aragon.

La protection déclarée ou secrète que le Roi avait donnée au duc de Gueldre dans la Basse-Allemagne, il devait l'étendre au haut Rhin, soutenir la résistance des chevaliers et petits nobles contre les seigneurs.

La révolution éclatait en haut et en bas à la fois dans une incroyable grandeur. En bas, les paysans; en haut, les nobles, les savants, les juristes. Une question que plusieurs jugeaient d'abord petite, la question des juifs, la défense de leurs livres, que les moines voulaient brûler, avait formé le centre inattendu, l'anneau central où se nouait la grande chaîne des intérêts et des partis.

Question nullement petite en réalité, mais grave et révolutionnaire contre le Moyen âge: la défense de l'humanité, une protection généreuse, étendue à ceux même qu'on torturait depuis mille ans comme meurtriers de Dieu; la revanche de la justice sur les persécuteurs, les juges enfin jugés, et les princes et les prêtres tous passés au crible sévère de la loyauté germanique.

Cette grande et profonde question, comme toutes celles du temps, vint se présenter à l'arbitrage du vainqueur, justement après la bataille. Les dominicains d'Allemagne, poursuivant près du pape les défenseurs des juifs[29] (Reuchlin, Hutten), vinrent chercher l'appui de François Ier. À qui serait-il favorable? cela dépendait d'une question plus générale encore, celle de savoir s'il serait l'ami ou l'ennemi du pape.

[Note 29: Je regrette d'être obligé d'ajourner au prochain volume ce que j'avais à dire sur ce grand sujet. Le beau livre de M. Frank, celui de M. José Amador de los Rios, et autres, ont jeté un jour tout nouveau sur la littérature juive.--Une remarque bien essentielle de M. Beugnot est celle-ci: «Les Juifs ne connurent pas l'usure aux Xe et XIe siècles, c'est-à-dire aux époques où on leur permit l'industrie.»--De nos jours, tant de juifs illustres (Meyerbeer, Néander, Graus, Heine, Boerne, Mlle Rachel, etc.) les ont bien réhabilités.]

Ce garçon de vingt ans était bien neutre au fond dans tous ces grands débats. Entre la révolution et le pape, il avait choisi... quoi? une boulangère de Lodi. De même que les Suisses vaincus se noyèrent dans le vin de Beaune et se laissèrent brûler, le vainqueur s'établit, dit-on, chez cette fornarina; à son dam; il tomba malade, comme il l'avait été déjà, avant son avénement.

Telle fut la palme de César, comme l'appelait sa mère, la couronne de ce roi du monde, l'espoir des opprimés, la poétique idole du faible coeur de Marguerite.

Il s'était montré bon soldat, mais ne comprenait rien à la victoire. Il en était encore à la tactique d'Azincourt, et croyait que la gendarmerie avait tout fait. Selon lui, c'est la lance qui brisa la forêt des piques; ce sont les preux, c'est Roland, c'est Renaud, le roi, le connétable. Il s'amusa le soir à faire des chevaliers. On croit lire l'Arioste. L'Orlando paraît à propos, oeuvre de légère ironie, sourire de l'Italie sur l'ineptie de ses vainqueurs.

Cette royale figure, qui semblait tout comprendre et hâblait à merveille, était en réalité un splendide automate entre la main de sa mère, l'intrigante, violente et rusée Savoyarde, et d'un homme d'affaires, Duprat, fin, vil et bas, qu'il prit pour chancelier.

La mère aimait passionnément son fils, et pourtant s'en jouait. Elle disait hardiment au légat: «Adressez-vous à moi, et nous irons notre chemin. Si le roi gronde, il faut le laisser dire.»

Duprat voulait le chapeau. Soit orgueil, soit prudence de voleur et recette contre le gibet, les ministres tâchaient d'être cardinaux. On ne pend pas un cardinal. Nous avons vu l'histoire de Briçonnet, d'Amboise. Nous verrons celle de Birague, l'homme de la Saint-Barthélemy, tellement impatient d'être cardinal, qu'il fut tout à coup veuf. Duprat, qui l'était, avait eu l'attention de se faire tondre. Il venait en solliciteur, en courtisan du pape. Le roi était livré d'avance par sa mère et par son ministre.

Sa mère avait une pauvre ambition, celle de s'allier aux Médicis. Elle venait de donner une de ses soeurs au frère du pape, Julien. Et elle poussait son fils à donner une princesse du sang royal au neveu du pape, Laurent; à unir les lis de France aux pilules, qui sont les armes de la maison de Médicis, sortie, dit-on, d'une boutique d'apothicaire. Ce neveu était si malade de la maladie du temps, qu'à peine marié, il en mourut, et la mariée aussi, nous laissant toutefois une fille, fatal présent! Catherine de Médicis.

De tout cela, qu'arriva-t-il?

Que le jeune homme insouciant suivit, les yeux fermés, la politique du cardinal d'Amboise, refit les Borgia dans les Médicis, immola l'Italie.

Que, loin d'encourager la révolution allemande qui commençait, il laissa son confesseur, Guillaume Petit, écrire contre elle au pape et protéger les moines.

Enfin (comme on verra plus tard), dans les fêtes papales de Bologne la grasse, dans les caresses d'Italiennes et les mangeries de Gargantua, Duprat lui fit signer le Concordat, le partage avec le pape. Il prit part, pouvant avoir tout. Sa grande position et unique, du seul fort, quand tous étaient faibles, du seul en qui l'on espérât, le protectorat de l'Italie, et bientôt de l'Empire, le trésor ecclésiastique et le trésor des coeurs, bien autrement précieux, il laissa tout aller, vendit tout, nouvel Esaü, pour un plat de lentilles.

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