CHAPITRE XVII
CARACTÈRE DE CE PREMIER ÂGE DE LA RENAISSANCE
1515
Trente-quatre ans se sont écoulés depuis la mort de Louis XI, vingt environ depuis l'expédition de Charles VIII et la révélation de l'Italie. Ces vingt années peuvent s'appeler le premier âge de la Renaissance, âge indécis encore et d'un caractère incertain.
Elle est déjà lancée, immense, irrévocable; son génie remplit tout, mais ses grands résultats n'ont pas encore leur action.
Des deux faits dominants, la découverte de l'Amérique (1492) et celle du système du monde (1507), le premier n'est point apprécié dans sa portée immense, et le second est inconnu.
Où est la Renaissance? Dans la littérature, si l'on veut entendre par là l'exhumation de l'antiquité.
Mais peu d'oeuvres nouvelles. Le grand succès du temps est celui d'une compilation latine, les Adages d'Érasme. Machiavel et l'Arioste sont médiocrement goûtés. Les mémoires de Commines n'ont pas paru encore.
La Renaissance est dans l'art, à coup sûr, par Vinci et par Michel-Ange, deux prophètes, énormément loin en avant de leur âge. Ils en sont la stupeur plus que l'admiration. Le roi du temps est Raphaël. Ce que la France envie le plus à l'Italie, ce sont les ornements, arabesques et grotesques, récemment déterrés à Rome. Elle prend un plaisir enfantin à parer, à charger sa vieille architecture de ces capricieuses fleurs.
Tout cela est bien vague encore, et bien flottant d'un jour crépusculaire. Où donc décidément voit-on la Renaissance? à quel caractère certain, profond, la reconnaîtrons-nous?
Rappelons-nous l'Introduction de ce volume. Quel fut l'obstacle infranchissable des XIIIe au XVe siècles? c'est que, le Moyen âge se survivant par un effort artificiel, n'enfantant plus, empêchant d'enfanter, il s'est fait un grand désert d'hommes. Les efforts des héros, des hardis précurseurs, sont restés individuels, isolés, impuissants. Le peuple n'est pas né qui eût pu les soutenir.
Eh bien! dans ces trente dernières années, le grand pas est franchi; ce peuple commence d'apparaître. Si les idées ne sont pas éclaircies, les hommes existent; une nouvelle humanité est née maintenant avec des yeux pour voir, une âme ardente et curieuse.
L'État détruit et l'Église détruite, au temps de Charles VI, on a touché le fond, puis recommencé à monter. De la sécurité donnée par Louis XI, de la prospérité de Louis XII, quelque chose a surgi, de médiocre et de mesquin sans doute, mais de vital enfin. Puis un coup de lumière, un rayon subit de soleil a doré ce monde pâle, quand l'épée de France ouvrit les monts, révéla l'Italie.
Découverte d'un effet immense. La sublime officine des arts et des sciences, tenue longtemps comme en réserve, se manifeste tout à coup, doublement rayonnante d'Italie et d'Antiquité.
Et alors, par l'imprimerie, se constitue le grand duel. D'une part, l'Antiquité grecque et romaine, si haute dans sa sérénité héroïque. D'autre part, l'Antiquité biblique, mystérieuse, pathétique et profonde. De quel côté penchera l'âme humaine? à qui sera la Renaissance? qui renaîtra des anciens dieux?
L'arbitre est la Nature. Et celui-là serait vainqueur, à qui elle donnerait son sourire, son gage de jeunesse éternelle. Plus jeune et plus vieille que tous, mère et nourrice des dieux, comme des hommes, elle les berça aux anciens jours et sourira encore sur leurs tombeaux.
«Suis la Nature.» Ce mot des stoïciens fut l'adieu de l'Antiquité. «Reviens à la Nature,» c'est le salut que nous adresse la Renaissance, son premier mot. Et c'est le dernier mot de la Raison.
Mot que le grand prophète Rabelais traduit ainsi: «Fondez la foi profonde.» Il l'écrit au portique de son temple de la Volonté. Nous l'avons mis aux premières lignes de l'histoire du XVIe siècle.
Trois filles de serfs, ouvriers héroïques, taillent les trois pierres où se fonde la nouvelle Église: Colomb, Copernic et Luther.
L'Italien trouve le monde, et le Polonais en trouve le mouvement, l'harmonie, l'infini du ciel.
L'Allemand reconstitue la famille et y met le sacerdoce. C'est fonder le monde de l'homme.
Effort énorme, unique; jamais il n'y eut plus d'obstacles. Et le succès aussi est difficile, le résultat d'abord obscur, amer.
L'Amérique, plusieurs fois trouvée en vain, mais cette fois manifestée et assurée au monde par l'obstination d'un grand coeur, éclaircit, obscurcit la question morale. À peine découverte, elle est le champ de l'esclavage.
Luther éclaircit, obscurcit la question religieuse, ne rouvrant l'avenir que par un appel au passé.
Copernic sera un scandale, la plus rude contradiction qui ait troublé la Renaissance. Au moment où l'observation est uniquement recommandée, dans un âge qui, las des vains raisonnements, ne veut plus croire que ce qu'il voit, celui-ci vient démentir le témoignage des yeux. Tête dure! L'expérience des sens n'est rien pour lui si elle n'est raisonnable. Elle est son marchepied et rien de plus, pour s'élever plus haut. Les observateurs se moquent de lui[30]. S'il a raison contre eux, le témoignage des sens ayant perdu sa force, les témoignages historiques, bien plus faibles, branlent et chancellent. Où est la certitude? Qui croirons-nous? La Raison seule.
[Note 30: Entre autres le médecin Fernel qui, en 1527, dans sa Cosmotheoria, y fait déjà allusion.]
Seule elle règne, seule elle est immuable. Tout autre immuable est fini.
Le mouvement du monde, l'infinie profondeur du ciel apparaîtront vers le milieu du siècle, au moment où Vesale ouvre les profondeurs de l'homme, où Servet aperçoit la circulation de la vie. Qui désormais niera le mouvement a beau faire, il le porte en lui.
Victoires définitives, mais combien contestées! que dis-je? exploitées des vaincus!
Le pape partage gravement l'Amérique qui l'a démenti, trace du doigt une ligne sur le monde, donne à l'un l'Orient, à l'autre l'Occident. Qui donne? apparemment c'est celui qui possède.
Le second démenti, le système du monde, qui lui brise son ciel immobile; le pape daigne aussi en agréer l'hommage. Le monde agenouillé le voit grandi de ses défaites.
Oh! la Renaissance est obscure! l'humanité va lentement, par secousses, et souvent se renfonce dans la paresse, l'inertie du passé. Emportée par l'universel mouvement, elle travaille, fatigue, halète et sue.
Cette fatigue est dans les premiers monuments de la Renaissance. Ils travaillent infiniment, énormément, à se parer. Charmants dans le détail, ils éblouissent, n'ayant point d'unité; tranchons le mot, n'ayant point d'âme encore. Observez le moment où, le gothique fleuri ayant fait son dernier effort dans les pendentifs, de Saint-Pierre de Caen et de Westminster, il en reste les fleurs, les feuillages, pour enrouler les arabesques italiennes[31]. Ce charmant mariage qu'on admire à Gaillon et autres monuments du temps de Louis XII ne se fait pas sans quelque effort et quelque maladresse.
[Note 31: Lire une page éloquente et charmante de M. Henri Martin, Histoire de France, t. VIII, p. 477-478, seconde édition.]
Telle est la Renaissance. Elle se cherche à tâtons, elle ne se sait pas, ne se tient pas encore. Elle marche à la nature, s'y assimile lentement. La nymphe en Daphné devint arbre. Et ici, de l'arbre gothique, la nymphe sort, au contraire, plante et femme, animale, humaine, tout ensemble; elle est l'efflorescence confuse, pénible, de la vie. C'est l'enfant de Léda qui brise sa coquille, et dont l'incertain mouvement, l'oeil oblique, peu humain encore, accuse la bizarre origine. Léda en tient aussi; son cygne s'humanise; elle, par le regard et l'étrange sourire, elle est cygne et s'animalise. Telle est la profonde peinture de Vinci qui vit le premier la grande pensée moderne: l'universelle parenté de la Nature[32].
[Note 32: Je parle de la Léda qu'on a gravée, et de celle qui était à La Haye, dans la collection du roi de Hollande, malheureusement vendue et dispersée.--La Léda est le sujet propre de la Renaissance. Vinci, Michel-Ange et Corrége y ont lutté, élevant ce sujet à la sublime idée de l'absorption de la nature. Un imbécile, le ministre Dunoyer, détruisit la Léda de Michel-Ange, qui était en France, comme objet licencieux.--Il y a une grande décadence déjà dans la Léda du Poussin; elle est digne et reine, mais le tout est plus froid que le marbre du bassin où la scène se passe.--Michel-Ange est, comme partout, merveilleusement noble et digne.--Vinci a vu le fond même de la question scientifique. C'est le prédécesseur direct de Lamarque, Geoffroy Saint-Hilaire, Oken, etc. Voir Libri, Quinet, Alfred Dumesnil.]
Mais ces côtés hardis, trop précoces de la Renaissance, l'étonnent et l'effraient. Elle est tentée de reculer. À l'entrée d'un monde infini de formes, d'idées, de passions, qu'elle avait si peu soupçonnées, elle a l'hésitation du voyageur à la lisière des forêts vierges d'Amérique, de ce prodigieux enlacement d'arbres et de lianes, de mille et mille plantes bizarres, habitées et bruyantes d'animaux imprévus... Retournera-t-elle au désert, à ses mille ans d'aridité?
Non, va, marche, sois confiante, entre sans t'effrayer. Qu'un seul mot te rassure: Un monde d'humanité commence, de sympathie universelle. L'homme est enfin le frère du monde. Ce qu'on a dit d'un précurseur de l'art: «Il y mit la bonté,» on le dira du temps nouveau: il mit en nous plus de bonté[33]...
[Note 33: Ce mot admirable est de Vasari, parlant de Giotto: «Il renouvela l'art, parce qu'il mit plus de bonté dans les têtes.»--Le portrait du gros jeune Holbein, à Bâle, témoigne de la bonté charmante de ce grand artiste.]
C'est là le vrai sens de la Renaissance: tendresse, bonté pour la nature.
Le parti des libres penseurs, c'est le parti humain et sympathique.
Notre grand docteur Rabelais eut tellement horreur du sang, qu'il n'ordonnait pas même de saignée. Les médecins Agrippa et Wyer plaidèrent pour les sorciers. Un pauvre prote d'imprimerie, Châtillon, seul, défendit Servet, et posa pour tout l'avenir la grande loi de tolérance. Vinci achetait des oiseaux pour les mettre hors de cage et jouir du spectacle des ravissements de la liberté. La Marguerite des Marguerites, recueillant dans son sein ceux qui n'ont point de nid, fonda à Paris le premier asile pour le orphelins délaissés.
FIN DU NEUVIÈME VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE 1
INTRODUCTION 5
§ Ier
SENS ET PORTÉE DE LA RENAISSANCE 5
Elle est essentiellement créatrice, organisatrice 6
§ II
L'ÈRE DE LA RENAISSANCE. 7
Le Moyen âge finit plusieurs fois avant de finir 9
Il perdit au XIIIe siècle la faculté d'engendrer 11
Le XVIe siècle fut très-peu et très-mal préparé 13
§ III
L'ORGANISATION DE L'ORDRE ET L'ÉNERVATION DE L'INDIVIDU, DU XIIe AU XVe SIÈCLE. 14
Mysticisme religieux et politique 15
M. Guizot et M. Augustin Thierry 17
§ IV
NOBLES ORIGINES DU MOYEN ÂGE.--ABAISSEMENT AU XIIIe SIÈCLE. 18
Au IXe siècle, les nécessités de la défense favorisèrent la liberté 19
La Chanson de Roland 21
Chute littéraire du XIIIe siècle 23
§ V
DES ABDICATIONS SUCCESSIVES DE L'INDÉPENDANCE HUMAINE. 25
État bâtard et équivoque du serf 26
Tristes gaietés du Moyen âge 27
La commune se donne au roi 29
Les gens du roi, la bourgeoisie 30
Ni Marcel ni Louis XI ne trouvèrent d'hommes pour les soutenir 32
§ VI
DE LA CRÉATION DU PEUPLE DES SOTS. 33
Le sot est une création moderne, née surtout de la suffisance scolastique et du culte des mots! 34
Petit cercle légal où tourna le raisonnement 35
Les demi-mystiques et l'art de délirer avec méthode 37
Les scolastiques acceptent un Aristote arabe 39
Leur enseignement hybride 40
La machine à penser 41
La gymnastique du néant 42
§ VII
PROSCRIPTION DE LA NATURE. 44
Civilisation des Arabes 47
Le Moyen âge néglige Dieu le Père 49
Le Père est nul dans la famille idéale du Moyen âge 50
Anéantissement des sciences 52
Les moines ont-ils conservé les manuscrits? 52
Salerne et Montpellier 54
Roger Bacon emprisonné 55
La proscription de la science crée la fausse science, les diseurs de riens 58
§ VIII
PROPHÉTIE DE LA RENAISSANCE.--ÉVANGILE ÉTERNEL. 59
L'abbaye du Paraclet ou du Saint-Esprit 60
Les Vaudois, l'Évangile éternel 61
Joachim de Flore 62
L'âge du libre esprit, de science et d'enfance 63
§ IX
L'ÉVANGILE HÉROÏQUE.--JEAN ET JEANNE.--EFFORTS IMPUISSANTS. 64
Impuissance de Dante, de Pétrarque et de nos légistes 65
La langue et la patrie 67
Jean Huss. Jeanne d'Arc 69
Divorce permanent des deux Frances 70
§ X
BRUNELLESCHI.--LA DÉROUTE DU GOTHIQUE. 71
Solidité des monuments romains, fragilité du gothique 76
Brunelleschi à Rome 80
1420.--Congrès des architectes à Florence 81
Érection de Santa-Maria-del-Fiore 84
§ XI
ÉLANS ET RECHUTES.--VINCI.--L'IMPRIMERIE.--LA BIBLE. 85
Faible influence de Brunelleschi, de Léonard de Vinci 86
Le Bacchus, le Saint-Jean et la Joconde 88
L'imprimerie fut d'abord peu utile 90
La Bible embarrassa par la diversité infinie de ses doctrines et de ses types 91
§ XII
LA FARCE DE PATELIN.--LA BOURGEOISIE.--L'ENNUI. 92
Patelin et le petit Jehan de Saintré 93
Bassesse du noble, laideur du bourgeois 95
Au XVe siècle la plaisanterie est usée 96
Le serpent 98
Culte de Diane et du Diable 99
§ XIII
LA SORCELLERIE. 100
La vieille 101
Terreur qu'inspire la sorcière 102
Marteau des sorcières 104
L'auteur du Marteau, Sprenger 105
Vaudoiserie d'Arras en 1460 108
Révolutions allemandes vers la fin du siècle 109
Intrépidité dogmatique de Sprenger 110
Arguments de la sorcière 112
Sensibilité de l'inquisiteur 114
Le Diable gagne du terrain 117
Terreur et fureur 118
La machine à prier 119
§ XIV
RÉSUME DE L'INTRODUCTION. 119